Chroniks Expresss #32

Bandes dessinées : Strange Fruit (M. Waid & J.G. Jones ; Ed. Delcourt, 2017), Une sœur (B. Vivès; Ed. Casterman, 2017), Le Coup de Prague (J-L. Fromental & M. Hyman ; Ed. Dupuis, 2017).

Jeunesse : Le petit Mozart (Augel ; Ed. La Boîte à bulles, 2017).

Romans : Le Monde selon Garp (J. Irving ; Ed. Seuil, 1998), Les Rêves en noir et blanc (H. Vernet ; Is Edition, 2016), Le Roi n’a pas sommeil (C. Coulon ; Ed. Points, 2014), Celle qui fuit et celle qui reste (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2017).

*

* *

Bandes dessinées


Waid – Jones © Guy Delcourt Productions – 2017

1927, état du Mississippi. Le fleuve est en crue. Il s’agit de prendre les mesures nécessaires rapidement, de renforcer les digues et de mettre la population à l’abri. Alors que les Blancs enrôlent les Noirs de force afin de leur prêter main forte, Washington mandate un ingénieur noir pour alerter la population : rien ne sert de consolider les infrastructures… il faut évacuer.
La ville de Chatterlee est en alerte. Au sol c’est le branle-bas de combat, entre les travaux de terrassement et les recherches menées pour retrouver un jeune garçon qui a disparu. Dans les airs, une météorite se rapproche dangereusement vite de la Terre et se crash non loin de la petite ville… dans un champ de coton. Une météorite ? Non. Un vaisseau duquel sort un homme à la peau noire.
Le climat électrique exacerbe les tensions et les animosités. Les propriétaires terriens blancs, pris de panique, tentent d’impressionner les anciens esclaves. Le Klan envoie ses hommes pour intimider ceux qui osent les critiquer.

Le scénario imaginé par Mark Waid a de quoi intriguer. Le programme est alléchant, reste à voir comment, avec tout ces éléments, la mayonnaise peut prendre. Le personnage principal est fascinant et charismatique et l’idée d’un surhomme noir quasi mutique m’a séduite. Pour enrichir le récit, le scénariste utilise un fait historique réel en la présence de la crue de 1927 qui, outre les dégâts matériels qu’elle a provoqué, a été meurtrière. Pourtant, je me suis rapidement lassée de l’album. Je trouve que Mark Waid a voulu en faire trop et traiter trop de sujet à la fois. Il n’y a rien de réellement spectaculaire dans les événements qui ont lieu, ce sur-homme est une caricature parfaite de l’anti-héros – à l’instar de Hancock – ce qui a ici le mérite de donner de la profondeur à l’intrigue. Mais je le disais, on a là trop de sujets (le racisme, l’héroïsme, une société en mutation, l’horreur, l’individualisme, la foi, le ségrégationnisme…) et face à ce côté prolifique… on survole, on voit notre intérêt faiblir à mesure que les pages se tournent. Le personnage principal n’évolue pas, ne chemine pas. Il reste totalement étanche à ce qui se passe autour de lui, comme une mécanique programmée, comme un robot conditionné. Et l’on s’agace de le voir si prévisible. Une force de la nature sans grand intérêt si ce n’est les passions qu’il est capable de déchaîner autour de lui.

La première publication de ce roman graphique américain date de juillet 2015. La version française (parue en avril 2017 chez Delcourt) est augmentée d’un fascicule et d’un cahier graphique (de toute beauté) ; ces bonus viennent agrémenter la lecture, donner des précisions quant à la démarche des auteurs et prolonger l’univers.

Par contre côté graphique, le travail de Jeffrey G.Jones est impressionnant. Ses aquarelles sont sublimes d’un bout à l’autre de l’album et honorent la plastique tout en muscles du héros… Jeunes filles, vous ne devriez pas être déçues 😛

Un album malheureusement dispensable. Des personnages trop vite balayés, leurs personnalités tout juste esquissées, ils jouent un rôle mais ne l’incarnent pas. Ils s’agitent et s’éparpillent à l’image du scénario.

 

Vivès © Casterman – 2017

C’est l’été, le temps des grandes vacances est revenu. Pour Antoine et Titi, l’heure est revenue de retrouver la maison secondaire, à deux pas de la mer. Des semaines doucereuses à passer avec leurs parents. Mais cet été-là a rapidement un goût différent des précédents. Pas forcément pour Titi qui du haut de ses 10 ans nage encore dans l’insouciance. Mais pour Antoine qui a 13 ans, l’arrivée d’Hélène, la fille d’une amie de sa mère, va être un raz-de-marée dans sa vie. Pour lui, c’est l’été des premières fois. Premier flirt, premiers sentiments amoureux, première clope, premier verre, première pipe, … En peu de temps, Antoine va quitter définitivement l’enfance et entrer à pieds joints dans l’adolescence.

Bastien Vivès est revenu avec un album fort et sensible. Le personnage de l’adolescente m’a agréablement surprise. Dévergondée mais sans être vulgaire, forte et fragile à la fois, audacieuse et farouche, le rythme de l’album colle à ses caprices et à ses désirs. On retrouve aussi la même veine graphique que dans « Polina » : un dessin subtil qui caresse les personnages. Noir, blanc et gris suffisent pour poser avec délicatesse les mots et les maux, les pensées et les émotions qui ne trouvent pas le chemin de la parole. Les fonds de cases sont parfois nus, nous laissant ainsi savourer l’intimité d’une scène, nous laissant ainsi mesurer l’ampleur d’une peur ou la force d’un désir.

J’ai été cueillie par cet album, surprise par cette parenthèse. Je suis retournée en arrière et j’ai laissé certains souvenirs de ma propre adolescence remonter à la surface. Beau.

La bande-annonce de l’album (chez Casterman) et le site de Bastien VIVES.

 

Fromental – Hyman © Dupuis – 2017

« Hiver 1948, dans le blizzard de la capitale autrichienne sous occupation des quatre puissances. Dépêché par le studio London Films, G. travaille à l’écriture de son prochain long métrage, assisté par l’énigmatique Elizabeth Montagu. Cette dernière, dont le passé militaire et les relations l’attachent aux services secrets britanniques, découvrira bien vite que le prétexte artistique dissimule de véritables tensions politiques et que les lendemains de guerre ne sont pas toujours chantants. Cette mission en apparence paisible basculera dès lors dans l’atmosphère sournoise d’une révolution fulgurante que l’Histoire retiendra sous le nom de « coup de Prague » » (synopsis éditeur).

Je passerai vite sur cet album qui m’est tombé des mains et donc je ne connaîtrai jamais la fin. Entre romance, intrigue politique, espionnage, courses poursuites, référence littéraire… je me suis égarée dans les rue de Prague pour fuir volontairement ces héros qui m’ont tous été antipathiques.

Bonne nouvelle pour l’album : il fait partie des « 20 indispensables de l’été » de l’ACBD (au même titre que le roman graphique de Bastien Vivès dont je vous parlais plus haut) … et ça dépasse mon entendement !

*

* *

 

Jeunesse

 

Augel © La Boîte à bulles – 2017

Enfant déjà, Mozart n’était intéressé que par la musique. La musique l’accaparait entièrement, à chaque instant. Il composait sans cesse et en tous lieux. Il compose à n’importe quel moment de la journée, écrit ses partitions en tous lieux et sur n’importe quel support ; une barrière, un mur, le sol, des feuilles, du linge… Il joue, virtuose, il fait corps avec sa musique, en totale harmonie avec son instrument. Il fusionne avec la mélodie.

Augel imagine l’enfant que Mozart pouvait être. Un savant fou en herbe, le cheveu ébouriffé, la tête dans les étoiles et dans les portées de musique. Rien d’autre ne copte pour lui. La musique est son oxygène.

Petites scénettes plus ou moins longues (du strip à quelques pages). Petites anecdotes humoristiques au ton malicieux. On sourit souvent sans jamais parvenir au rire franc. Le ton est gentillet, il n’est jamais niais. Un brin de philosophie, un peu de poésie, tous les ingrédients sont là mais il manque un je-ne-sais-quoi pour que l’album soit abouti.

Une lecture qui ne laissera pas un souvenir impérissable.

 

Romans

 

Irving © Seuil – 1998

« Jenny Fields ne veut pas d’homme dans sa vie mais elle désire un enfant. Ainsi naît Garp. Il grandit dans un collège où sa mère est infirmière. Puis ils décident tous deux d’écrire, et Jenny devient une icône du féminisme. Garp, heureux mari et père, vit pourtant dans la peur : dans son univers dominé par les femmes, la violence des hommes n’est jamais loin… » (synopsis éditeur).

Un livre qui m’a été offert. Un romancier que je n’avais jamais lu. Des chroniques sur ses œuvres, je n’en ai gardé aucun souvenir. J’ai donc démarré cette lecture sans aucun apriori, sans attente démesurée… seul le plaisir de découvrir une nouvelle plume, un nouveau regard… un monde, celui de Garp.

Très vite, j’ai été prise au jeu. Très vite, j’ai apprécié Jenny. John Irving ne fait aucun détour superflu pour nous permettre d’appréhender la vision que cette femme a du monde. Elle ne s’encombre pas de sentiments inutiles, elle accorde très rarement son amitié. Elle se fond dans sa fonction d’infirmière, sa blouse blanche sera sa seconde peau et se consacre entièrement à son rôle de mère. Une femme entière.

Au bout de quelques chapitres, son fils – Garp, lui volera peu à peu la vedette. Car c’est bien lui le « héros » du roman d’Irving. Le lecteur est présent lors de sa naissance, le seconde lorsqu’il fait ses premiers pas puis le suivra durant toute sa jeunesse, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Un personnage qui, très jeune, décide qu’il deviendra écrivain. Autour de lui, un clan se forme au fil des années, au gré des rencontres. Sa personnalité s’affirme, ses choix sont les nôtres, ses passions nous emballent au même titre que les combats qu’il mène.

Le roman s’ouvre sur une préface rédigée par l’auteur lui-même. Vingt ans séparent ces deux écrits (roman et préface). Il met un point d’honneur à expliquer que « Le Monde selon Garp » n’est pas un roman autobiographique mais que, bien évidemment, certains éléments narratifs s’inspirent logiquement d’anecdotes et/ou de rencontres réelles.

Un ouvrage dense mais jamais pompeux. Un récit généreux que l’on dévore. Des personnages haut en couleurs, des situations originales, les œuvres du personnage fictif intégralement (ou presque) reproduite dans le roman d’Irving. Le processus de création, le rapport à l’écriture, à la lecture. La transmission d’une génération à l’autre. Les prises de position. L’altruisme. La jalousie. L’infidélité. L’amitié. La tolérance. La concupiscence… Autant de thèmes traités dans ce riche roman. Prenant, drôle, revêche. Je sors repue et satisfaite de ma découverte d’Irving.

 

Vernet © Is Edition – 2016

Philea a la vie devant elle mais elle vit comme si elle allait s’arrêter demain. Elle a 25 ans, l’amour des livres. Elle en a fait son métier. Elle est libraire. Elle a une peur farouche des hommes du moins, elle a vécu une histoire avec un homme. Mais c’était avant, il y a longtemps. Elle y a laissé des plumes. Désabusée désormais, elle sait que l’amour n’existe pas. Que ce qui est beau n’est qu’éphémère. Elle n’attend plus rien des hommes. Depuis, elle a cumulé les aventures. Elle a séduit et s’est laissé séduire. Mais elle n’a plus ressenti ce qu’elle avait ressenti la première fois. Puis un jour, elle croise Theo dans une soirée. C’est à peine si elle l’a remarqué. Le lendemain, elle reçoit son premier mail. Il contient une vidéo en noir et blanc. Une chanson de Nougaro. D’autres mails viendront jusqu’à ce qu’elle accepte un rendez-vous. Elle appréhende, n’en attend rien juste de pouvoir lui dire qu’ils n’ont rien à faire ensemble. Les rendez-vous se succèdent, il lui dit ses sentiments. Elle a plus de réticences, elle résiste, elle sait que chaque relation est vouée à l’échec. Elle est séduite, amusée, surprise. Il est intelligent, « charmant. Ensorcelant. Atemporel ». Il lui plaît, il est à la fois tendre et indécent. Le désir monte en eux. En sa présence elle est bien. Une osmose. Deux âmes sœurs jusqu’à ce que les premiers doutes surgissent.

Elle étouffe sous le poids d’un bonheur dont elle pressent l’abîme.

Un roman sur le couple et sur chaque individu qui le compose. Homme, femme. Un duo à la recherche d’une harmonie. Une entité composée de deux êtres, une prolongation de chacun d’eux. S’épanouir dans le couple, s’y abandonner pour mieux s’y retrouver. Une quête de sens. Quand les sentiments s’expriment avec autant de naturel, autant de spontanéité, on cherche parfois à en comprendre la raison. Une unité fragile faite des désirs de deux personnes, un équilibre dans lequel on s’épanouit. Lorsque le couple est une telle évidence, on cherche à le préserver puis peut-être qu’on s’y habitue. Alors on n’y fait plus attention, on sent les bases vaciller et, mû par un instinct malsain, on cherche à s’en protéger. Convaincre l’autre que nos doutes sont fondés pour qu’il les démente afin de nous rassurer. Mais lorsque le poison commence à se répandre, l’autre facette du couple se répand comme une trainée de poudre.

Extrait du prologue : « L’histoire en elle-même est tout aussi banale que la fille qui l’a écrite. Pourtant, elle mérite d’être racontée ici pour rendre hommage au courage de cet homme et de cette femme qui ont essayé de s’aimer, sans attache, tout en sachant que c’était perdu d’avance, tout en sachant qu’ils ne pourraient pas se sauver l’un l’autre, ni se soulager, et qu’ils mouraient un jour sans laisser aucune trace de cet amour. Voici l’histoire d’un homme et d’une femme qui ont fait l’expérience de la solitude à deux, sans jamais fléchir sous le poids de l’espoir, pour sauver la seule idée en laquelle ils croyaient : tout est perdu d’avance. Rien ne dure jamais. »

Noir – blanc. Yin – Yang. Homme – Femme. Passion – désamour. Une très belle réflexion induite par cette parenthèse conjugale. Quelle belle plume ! Hanna Vernet signe son premier roman. Je l’ai savouré, je l’ai aimée cette femme. Sa fragilité m’a touchée, ses peurs m’ont émue, ses doutes ont trouvé un écho. Superbe ! Framboise en parle magnifiquement bien dans sa chronique.

Quelques liens pour aller plus loin : la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur, la page Facebook de l’auteure.

 

Coulon © Editions Points – 2014

Thomas est l’enfant unique de William et Mary Hogan. Une enfance passée dans un cocon, dans le calme de la maison familiale, entre un père aimant mais absent et mystérieux, et une mère prévenante, protectrice et bienveillante.

Thomas est un solitaire. Comme son père, il économise ses mots, ne parle que quand c’est nécessaire. Il n’a pas d’amis excepté Paul… mais en grandissant, leurs routes vont se séparer. Thomas est un enfant sans histoires… mais en grandissant, l’alcool et les déceptions amoureuses vont l’écarter du droit chemin.

Je découvre doucement l’œuvre de Cécile Coulon. Après la claque que j’avais eue à la lecture du « Rire du grand blessé » [découvert grâce à Noukette], j’ai jeté mon dévolu sur cet autre roman. Je n’ai pu m’empêcher de faire des parallèles entre ces deux hommes blessés, torturés, incapables d’éprouver – par on ne sait quelle force – leurs sentiments, incapables de se laisser aller au plaisir, incapables de s’épanouir. Comme s’ils étaient coincés dans des corps trop grands pour eux, trop forts pour eux et que le seul moyen de vivre était de se protéger derrière une carapace. Ils sont cantonnés dans le rôle d’observateur impuissant, spectateur de leurs vies. L’étincelle de vie est incapable de s’allumer dans leurs yeux. Un monde brut, trop rapide et trop agressif pour eux.

Beau. Superbe. J’aime décidément cette écriture puissante de Cécile Coulon. Une écriture qui n’épargne rien aux personnages qui habitent les univers de la romancière.

Les chroniques de Noukette, Jérôme, Sylire.

 

Ferrante © Gallimard – 2017

Retrouver Elena qui termine son parcours universitaire, déterminée à l’idée de s’émanciper pour ne jamais revenir dans les jupons de sa mère et refusant obstinément de revenir dans son quartier natal. Sa première relation amoureuse est désormais loin derrière elle. Elle est aujourd’hui engagée avec Pietro ; ce dernier incarne pour elle ses rêves d’ascension sociale et de réussite. Elle va se marier. Son roman est désormais publié et la jeune femme, docile, se déplace au travers de l’Italie pour en faire la promotion. C’est à l’occasion d’une séance de dédicace qu’elle retrouve Nino, un amour de jeunesse.

Retrouver Lila qui, après avoir l’opulence, est retournée à la misère. Après le luxe, retrouve l’incurie. Après les belles tenues se vêtit de nouveau de fripes. Son travail à l’usine la nourrit à peine. Elle élève tant bien que mal l’enfant qu’elle a eu de Nino.

Elles ont 25 ans et leurs vies sont aux antipodes. Elena s’installe en couple, enfante à son tour. Leurs vies semblent toutes tracées mais les deux femmes sont encore fortement dépendantes l’une de l’autre et malgré le fossé qui les sépare, leurs destins sont liés. Yin & yang à jamais enchevêtrés malgré leurs différentes. Elena est prévisible, complexée, effacée. Elle range facilement ses idéaux lorsqu’il s’agit d’assumer le rôle de mère au foyer. Lila est affaiblie mais elle reste électrique, vive, douée. Abattue par ses conditions de vie, elle accepte la misère comme si c’était le prix à payer pour ses erreurs de jeunesse.

J’ai découvert cette sage d’Elena Ferrante grâce à un billet de Framboise qui présentait les deux premiers tomes de la tétralogie « L’Amie prodigieuse » . Tentée, j’ai engouffré « L’Amie prodigieuse » puis « Le nouveau nom » … et attendu avec impatience ce troisième tome. Dans un premier temps, il y a une parfaite continuité dans le comportement du personnage principal (Elena) au point qu’on se lasse de la voir s’effacer derrière des compromis et des faux-semblants. De même, on ne s’étonne pas de voir Lila relever ses manches et saisir au vol une opportunité inespérée de sortir de l’incurie dans laquelle elle vivait.

Contre toute attente, Elena Ferrante met le feu aux poudres et nous surprend. La romancière nous montre que rien n’est joué d’avance. Un vent de folie emporte le récit vers de nouvelles perspectives et c’est une énorme claque que l’on prend en refermant cet opus. Ce troisième tome est de loin mon préféré. Il me tarde le suivant !!

La Nuit mange le jour (Hubert & Burckel)

Hubert – Burckel © Glénat – 2017

Après plusieurs échecs amoureux, Thomas rencontre un jour l’homme de sa vie. Fred, « grand, fort, barbu… la quarantaine ». Une rencontre comme on n’en fait peu dans une vie. Le couple prend l’habitude de se retrouver chez Fred. Son appartement est spacieux, confortable, agréable. Thomas s’étonne lui-même en s’entendant dire à sa meilleure amie qu’il croit bien tomber amoureux.
Leur relation s’installe tranquillement jusqu’au jour où Thomas commence à questionner Fred sur les photographies qui décorent son appartement. Dans toutes les pièces prônes des clichés d’un mystérieux jeune homme, dénudé, attaché la plupart du temps, des ecchymoses apparaissent sur certaines photos, des coupures, des marques de liens aux poignets. Fred lui explique qu’il s’agit d’Alex, son ex, avec qui il a eu une relation forte mais destructrice. Fred étant photographe, Alex lui a servi de modèle à plusieurs reprises.
Sur les photographies, Alex est beau, mystérieux, séduisant, troublant… Face à ce charisme, Thomas complexe rapidement. Pourquoi Fred s’intéresse à lui ? Que lui trouve-t-il ? Comparé à l’ex de son mec, Thomas est frêle, d’une beauté commune, insipide. Inconsciemment, Thomas va chercher à repousser ses limites et découvrir avec effroi que la brutalité est pour lui source d’excitation et de plaisir.

« La nuit mange le jour » est un album aussi fascinant que terrifiant. Hubert décrit le mécanisme de la dépendance affective et les ravages qu’une passion dévorante peut produire dans un couple.

C’est la rencontre entre David et Goliath, où David s’éreinte à provoquer celui qui lui fait face au risque de sa vie.

C’est l’attirance immodérée pour le corps de l’autre, c’est l’incapacité d’équilibrer le désir et la raison, c’est l’impossibilité de faire taire les fantasmes, l’envie fulgurante du coït et de la jouissance qu’il procure. Les personnages sont comme aimantés l’un à l’autre, fascinés par le désir destructeur de l’autre.

La nuit mange le jour – Hubert – Burckel © Glénat – 2017

C’est cet état dans lequel on peut être lorsqu’on découvre une part de soi que l’on ne connaissait pas, un double obscur qui nous fait perdre pied.

C’est l’incapacité de vivre sans l’autre, d’être sans l’autre, de trouver une consistance en dehors du désir de l’autre.

C’est le goût du risque, l’envie d’avoir la tête qui tourne, de se sentir vivant.

C’est ce jeu cruel que l’on peut mener parfois, celui qui nous fait perdre tout repère et qui conduit loin de sa zone de confort, un voyage dont on ne sait pas si on pourra en revenir indemne.

C’est l’incapacité de pouvoir identifier ses limites, de vouloir connaître le point de rupture.

C’est lorsqu’on ne se reconnaît plus et que l’on est incapable de retrouver le chemin de notre vie « d’avant » .

C’est quand on s’isole, quand on s’enferme dans une pratique, que l’on coupe tous les liens avec l’extérieur et que plus rien n’est en mesure ne nous raccrocher à la réalité.

C’est l’incapacité de distinguer ce qui est réel ou fantasmer, ce qui s’est produit et ce qui a été affabulé.

Une perte de contrôle de soi.

Paul Burckel utilise une bichromie de noir et de gris pour illustrer ce récit. Loin d’affadir l’atmosphère, elle donne force et profondeur aux propos et rend l’ambiance électrique. La beauté imposante et bestiale de l’un fait face à la fragilité chétive de l’autre. Un rapport de forces sensuel où chacun a l’ascendant psychologique sur son partenaire, une lutte entre le corps et l’esprit. Les dessins explicites décrivent des scènes de sexe où les deux corps fusionnent.

Wow !

La Nuit mange le jour

One shot
Editeur : Glénat
Dessinateur : Paul BURCKEL
Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : juin 2017
226 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2-344-01220-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La nuit mange le jour – Hubert – Burckel © Glénat – 2017

Intempérie (Rey)

Rey © Dupuis – 2017

Il part.

Il fuit le tête-à-tête avec son père mais c’est avant tout pour se soustraire de la brutalité et des coups de ce dernier qu’il part. Au début, il se cache dans les terriers creusés par les animaux pour que les hommes qui sont à sa recherche ne le trouvent pas. Puis, la nuit, il poursuit son ascension toujours plus loin vers le Nord jusqu’à s’échouer sur le campement de fortune d’un vieux berger. L’homme le prend sous son aile et va tenter d’apprivoiser l’enfant.
Sur les traces de l’enfant, un chasseur de prime sans pitié est chargé de ramener l’enfant à son bourreau.

Un dessin anguleux qui sert la vision d’un monde agressif et sans pitié. Seul ces paysages espagnols arides, un enfant est aux abois. Ses nuits sont peuplées de cauchemars où, telle une petite Alice, il revit sa fuite à l’infini et tente de se faufiler dans des portes qui freinent sa progression et l’empêchent de se mettre à l’abri des molosses qui veulent le dévorer.

Les échanges sont rares entre les personnages, réduits à l’essentiel comme s’ils avaient le souci d’économiser leur salive. Les propos sont laconiques et donnent l’impression au lecteur qu’il y a comme une urgence à lire ce récit, à tourner les pages comme si, nous aussi, nous étions aspirés par la fugue de l’enfant… un enfant qui court pour sa survie.

Javi Rey a réalisé un album qui nous coupe le souffle, qui nous coupe les jambes… il nous fige face à l’album que l’on dévore avec un mélange de frénésie et d’appréhension. Adapté de l’œuvre éponyme de Jesús Carrasco, « Intempérie » mêle le roman d’apprentissage au thriller qui glace le sang. De fait, il y a une alternance entre des passages très apaisants et tendres et des temps plus anxiogènes.

Les couleurs délavées de l’album font ressentir l’inhospitalité de ces paysages désertiques que le vieil homme et l’enfant traversent. Nul doute qu’on aspire à quitter ce décor le plus rapidement possible. On souhaite s’extraire des morsures de la chaleur assommante des lieux, de cette vie rude imposée par le vagabondage et la fuite. On aspire à ce que les personnages trouvent un havre de paix et y mangent à leur faim. On colle à la peau de l’enfant, on se blottit sous son aisselle dans l’espoir d’y trouver le refuge qui lui fait défaut. Par moment, on a envie de rugir face aux violences qui lui sont faites. On a envie de lui hurler de suivre ce vieil homme bienveillant mais l’enfant est rongé par l’angoisse et les souvenirs des maltraitances qu’il a subies le poussent à se méfier de l’adulte. Pourtant, si l’enfant survit encore, c’est bien grâce à cet inconnu.

Une ambiance à couper au couteau. Un récit addictif et haletant. Une intrigue qui se déroule dans une atmosphère électrique mais on s’engouffre dans cet album comme si on était hypnotisé. Superbe.

Extrait :

« Il s’était enfui de chez lui précipitamment, le jour où il n’avait pu en supporter davantage » (Intempérie).

Intempérie

One Shot
Adapté du roman de Jesús CARRASCO
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur / Scénariste : Javi REY
Traducteur : Alexandra CARRASCO
Dépôt légal : juin 2017
152 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-8001-7159-3

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Intempérie – Rey © Dupuis – 2017

La « BD de la semaine » est aussi chez :

Blandine :                            Amandine :                                   Mylène :

Jérôme :                                 Antigone :                                  Enna :

Fanny :                              Noukette :                                   Nathalie :

Caro :                                    Jacques :                                        Karine :

Keisha :                                      Sabine :                                  EstelleCalim :

 

Hélène :                                 Itzamna :

.

Le petit Rêve de Georges Frog (Phicil)

Phicil © Soleil Productions – 2017

New-York, fin des années 30.
Georges Rainette est une grenouille. Venu de France pour suivre les cours du Conservatoire, il rêve de devenir un grand jazzman, de trouver l’harmonie parfaite entre la mélodie et l’instrument, l’alchimie poétique qui fera vibrer son public.

Cette musique, c’est toute ma vie… Je l’écoute, je la joue… J’en rêve même la nuit !

Il rêve aussi de se hisser aux côtés des plus grands jazzmen de son temps et pour cela, il a décidé de se consacrer entièrement à son art : le jazz. Il abandonne alors les cours et perd le bénéfice de sa bourse d’études. L’aventure est risquée en cette période de crise économique. Rien ne semble en mesure de résorber le chômage qui va croissant ; la pauvreté touche chaque jour de nouvelles familles. Georges est conscient des risques qu’il prend d’autant que les places sous les projecteurs de la gloire sont rares. Georges sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Il se met à travailler comme un forcené, le jour empiétant largement sur la nuit. Il compose, jette, recommence avec acharnement afin de composer la mélodie qui estomaquera, qui marquera, qui emportera l’engouement. Durant cette période, il est en tête-à-tête avec son vieux piano ; l’unique compagnon avec qui il partage toutes ces heures, l’unique compagnon qui pose un regard à la fois critique et encourageant sur les œuvres qu’il crée, son confident, son ami, son conseiller.

Tu sais Georges, je trouve que tu n’entends pas assez ce que tu joues. Tu devrais entendre intérieurement ce que tu joues. Ce ne sont pas que les doigts qui doivent jouer… Mais avant tout, la tête et le cœur.

C’est à cette période que deux événements majeurs vont influencer son devenir. Georges trouve enfin le nom de scène qu’il portera avec fierté : Georges Frog. Bien décidé à jouer des coudes pour se faire connaître, il ose envoyer ses maquettes à des producteurs et ressent un mélange d’excitation et d’appréhension. Ses projets artistiques de Georges sont cependant chamboulés le jour où il fait connaissance avec Cora, sa nouvelle voisine. Ils filent l’amour parfait mais Mister Cat, le père de Cora, ne voit pas leur idylle d’un très bon œil.

Georges Frog est né en 2006 sous la plume de Phicil. La série compte au final quatre tomes qui seront édités chez Carabas. La belle collection Métamorphose de Soleil les réunit aujourd’hui dans cette intégrale.La série compte au total quatre tomes réunis aujourd’hui dans cette belle intégrale.

Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Très vite, on perçoit que derrière l’auteur de bande dessinée, se cache un passionné de jazz. Phicil fait évoluer un personnage sensible aux sonorités du jazz, une musique capable de faire passer n’importe quelle émotion de la plus profonde des peines à la plus vibrante joie. Son héros, Georges Frog, ne se contente pas de jouer du jazz, il ressent le jazz.

Pour bien jouer, il faut avant tout faire ressortir la petite faille interne qui sommeille en nous, jusqu’à faire pleurer son instrument !

Dans ce récit la musique sert de support pour aborder d’autres sujets. Certains sont graves et sérieux (la misère, le chômage, la condition sociale des afro-américains), d’autres sont communs à tous les êtres humains (les sentiments, le dépassement de soi, l’envie d’atteindre ses idéaux…), d’autres sont plus personnels (les complexes, les peurs…).

Entre musique et sentiments, Georges Frog est un récit généreux, le cheminement et la réflexion d’un individu qui met tout en œuvre pour dépasser ses aprioris, acquérir une meilleure estime de soi, s’épanouir le mieux possible sans pour autant laisser les amis sur le bord de la route. Ce monde anthropomorphe de Phicil est à la fois assez réaliste mais l’apparence de ses personnages [et les couleurs de Drac] arrondit les angles et rend l’univers un peu plus doux, un peu moins sombre et laisse la place à la poésie et aux rêves alors que le contexte social s’y prête mal à première vue. Pour ceux qui auraient déjà lu les albums de Renaud Dillies (Betty Blues, Loup, Bulles & Nacelle…), il est difficile de ne pas faire le parallèle entre les deux univers [anthropomorphes de surcroît] pourtant Georges Frog me semble bien plus abouti.

Un petit bijou de série, un personnage auquel on s’attache, un scénario bien ficelé, un univers ludique et pertinent, un voyage musical que je vous conseille.

Extrait :

« Avant de jouer le blues, il faut savoir qu’il prend racine dans la culture des animaux sombres. A travers cette musique, c’est toute la douleur de l’esclavage qui transpire des centaines années d’oppression. Mais le blues traditionnel parle le plus souvent de choses bien plus banales. Comme par exemple de musiciens qui refusent d’en aider un autre, ou d’une fille qui laisse tomber son ami sans aucune explication. (…) Mais bon, on peut aussi traiter le blues de manière plus joyeuse, comme un pied de nez aux coups durs de la vie ! » (Le petit rêve de Georges Frog).

Une lecture que je partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Stephie accueille notre rendez-vous aujourd’hui.

Le Petit rêve de Georges Frog

Intégrale
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur / Scénariste : PHICIL
Dépôt légal : juin 2017
208 pages, 27 euros, ISBN : 978-2-302-06323-5

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Black Project (Brookes)

Brookes © La Boîte à bulles – 2017

Richard est un jeune garçon qui s’apprête à entrer dans l’adolescence. Peut-être vient-il même d’entrer dans cette période si délicate à appréhender. On ne sait pas. Il ressent du désir qu’il parvient mal à définir. Il se cherche. Il bricole ses questions sur la sexualité. Il bricole ses petites amies, leur forge une personnalité et une histoire en même temps qu’il leur façonne un corps. Il teste, sculpte, tente, malaxe les matières. Polystyrène, carton, coton, tissu, fils de fers.

La nuit, quand j’étais au lit, je restais éveillé et réfléchissais à la façon dont je m’y prendrais pour la fabriquer.

Sous ses mains encore peu adroites naissent ainsi Laura, Charlotte, Mélissa… Autant de poupées à l’image d’une fille qui incarne ses fantasmes et son désir. Mais l’imagination du jeune garçon ne suffit pas toujours. Il reste des zones d’ombres, des incertitudes et si les quelques revues pornos qu’il trouve un jour dans un sac répondent partiellement à certaines interrogations, elles ne disent rien de la suite, de l’acte sexuel ou de l’effet qu’il procure.

J’avais beaucoup réfléchi sur les vagins. Je savais à quoi ils ressemblaient grâce aux magazines cochons, mais pas leur texture, ni ce qu’on était supposé faire quand on avait son pénis dressé dedans.

Un album étrange, parfois dérangeant si l’on imagine que le jeune homme est âgé de 13-14 ans, un peu inquiétant si l’on perçoit que le personnage est plus jeune et que son penchant pour les poupées grandeur nature se confirme. Pourtant, si ces questions m’ont taraudé à plusieurs moments, je ne peux pas dire que je trouve cet album malsain pour autant. Et puis, j’ai apprécié ce côté expérimental tant sur le fond du récit que sur l’album en lui-même.

« Black project » est le premier album de Gareth Brookes. En 2012, grâce à cet ouvrage, l’auteur britannique remporte plusieurs prix : concours Myriad du meilleur premier roman graphique et le prix Broken Frontier du meilleur roman graphique. Un projet éditorial original et atypique puisque la particularité de cet album est d’avoir été entièrement brodé et réalisé en linogravure. En postface, une interview de l’auteur nous apprend également que ce dernier se passionne pour la broderie (initié par sa mère lorsqu’il était enfant) et aime la pratiquer. On y apprend également que l’idée de départ de « Black Project » s’inspire d’une sculpture de Hans Bellmer (La Poupée) et il confirme d’autres références artistiques comme Robert Crumb ou Daniel Clowes.

Cet album patchwork mêle donc plusieurs techniques auxquelles il faut ajouter la présence d’illustrations. L’ambiance graphique ainsi créée est intemporelle. On retrouve dans un huis-clos, en tête-à-tête avec ce jeune narrateur qui se confie sans retenue à l’auditeur de passage. Il livre sans tabous ses doutes, ses peurs (et notamment que son secret soit découvert par les adultes) et ses obsessions. Le récit est sans cesse sur un fil, il trouve un équilibre fragile à la frontière pour développer un sujet à la fois sordide et fascinant. Un récit déroutant et touchant à la fois… Entre attraction et répulsion, un mélange permanent d’émotions qu’on ne marie pas habituellement. L’auteur parvient à maintenir le lecteur en tension, au même titre que son personnage qui est constamment aux aguets et s’agite pour ne pas que son entourage ne découvre ses poupées.

Derrière cet étrange hobby, le garçon cache en réalité sa grande timidité. Complexé, peu sûr de lui, il pallie à sa solitude et, inconsciemment, se prépare à sortir de l’enfance. Il quitte peu à peu ses jeux de construction innocents, se familiarise avec un autre corps que le sien et à l’effet que ce dernier produit sur lui. Une manière comme une autre de devenir adulte.

J’ai dit à Charlotte que je voudrais être décorateur de vitrines, quand je serai grand. Elle m’a dit que c’était un beau métier et que je n’aurai pas de mal à me trouver une femme.

A défaut de pouvoir toucher les différentes matières et de pouvoir suivre les rainures de la linogravure, les reliefs de la broderie, de sentir par nous-même cette alliance improbable entre le rêche et le doux, cette présente édition nous permet de voir les entrelacs des tissus, les détails des motifs brodés (points lancé, points de croix, point de feston…).

Bien que les fantasmes du jeune garçon soient l’épicentre du scénario, j’en retiens plutôt un témoignage pudique sur l’identité sexuelle. Une manière de se familiariser avec sa propre libido tout en étant à l’abri des ricanements, des échecs… de la honte de ne pas être à la hauteur. La narration est à la première personne mais les verbes sont conjugués au passé ce qui permet d’avoir un certain détachement par rapport à ce qui nous est raconté.

« Black Project » est un OVNI graphique qui porte de bien troublantes confidences. Pour autant, j’ai aimé flirter avec ce singulier personnage et j’ai apprécié cette atmosphère indescriptible. Un album marquant.

Black Project

One shot
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-jour
Dessinateur / Scénariste : Gareth BROOKES
Dépôt légal : mai 2017
208 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-84953-279-9

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Black Project – Brookes © La Boîte à bulles – 2017

Les beaux étés, tome 3 (Zidrou & Lafèbre)

Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

1992. Pierre et Pépète briquent Mam’zelle Estérel, la 4L familiale, afin qu’elle se montre sous son meilleur jour à son nouveau propriétaire. Pierre a tout de même un pincement au cœur à l’idée de devoir s’en séparer. La petite carte de fidélité retrouvée dans la boîte à gants fait remonter les souvenirs des premières vacances où Mam’zelle Estérel a emmené toute la petite famille jusqu’à Saint-Etienne…
1962. Les parents de Mado viennent d’offrir au couple une 4L rutilante, rouge estérel. Pierre est aux anges à l’idée de traverser la France au volant de cette magnifique Renault. La galerie chargée à bloque, Pierre et Mado embarque toute la petite tribu. La présence de la petite Julie, qui ne maîtrise pas encore complètement ses sphincters, oblige la famille à quelques arrêts pipi en catastrophe. Nicole quant à elle n’a que 6 mois mais elle semble ne perdre aucune miette de cette grande expédition. Pierre et Mado, amoureux et complices, se font une joie à l’idée de passer ces quinze jours en France. Pierre projette même de descendre, comme à leur habitude, sur les plages de la Méditerranée. Mado est plus réservée. Il faut dire que Pierre a invité les parents de Mado à passer ces quelques jours avec eux… et Mado appréhende cette quinzaine en compagnie de sa mère, la bien-nommée Yvette-la-parfaite qui mène toujours son monde à la baguette…

S’apprêter à lire un tome des « Beaux étés » c’est un peu comme le plaisir que l’on a juste avant de manger des bonbons. C’est ce moment précis où le paquet vient d’être ouvert, que l’odeur des sucreries nous fait déjà saliver à l’idée de retrouver un goût qui n’a nul autre pareil. L’effet est le même et ce troisième tome de la série répond parfaitement aux attentes du lecteur.

C’est en premier lieu cette bonne humeur et cet humour que l’on retrouve. La joie de vivre de cette famille belge imaginée par Zidrou est communicative. Des répliques qui fusent, des piques qui fusent du tac au tac. Elles sont arrosées d’une pointe généreuse d’ironie et de beaucoup de tendresse. Comment ne pas fondre ? Comment ne pas éclater de rire ?

On retrouve avec plaisir tous les petits rituels des tomes précédents : les premiers jours de vacances sacrifiés, une voiture que l’on charge jusqu’à ce qu’elle explose, le passage de la frontière franco-belge… et nous voilà en route. Le scénario est espiègle, prêt à accueillir toute nouvelle éventualité de rebondissements. Beaucoup de chaleur, de complicité et d’amour dans ces pages, rien n’est étouffé, rien n’est dit ou fait à moitié. Zidrou introduit un nouveau personnage en plaçant dans cette histoire la mère de Mado. Elle écorne à plusieurs reprises la bonne humeur contenue dans ces pages mais le scénariste ne laisse pas le malaise s’installer.

Jordi Lafèbre semble lui aussi beaucoup s’amuser. Il dessine des bouilles fendues de larges sourires, des yeux qui pétillent souvent de malice et sont capables de faire passer n’importe quelle émotion. L’ambiance graphique est lumineuse, plutôt proche [pour moi] des teintes printanières que de celle de l’été et c’est tant mieux car cela renforce le côté convivial de la lecture.

Un album qui nous met quelques airs entrainants en tête (« Santiano », Brel, Eddie Cochran…). Effet bonne humeur garanti !

Les tomes 1 et 2 sont aussi sur le blog.

Une lecture commune faite en compagnie de Noukette, Framboise et Sabine ! Yeah ! Un album parfait pour la « BD du mercredi » : le RDV est aujourd’hui chez Noukette.

Extraits :

« Dis Gros-Papy, pourquoi t’es crès crès gros ?
– C’est parce que je suis rempli de souvenirs, c’est pour ça » (Les beaux étés, tome 3).

« Que voulez-vous ? Vieillir, c’est comme conduire une voiture : on a beau savoir qu’il faut regarder la route devant soi, on ne peut pas s’empêcher de zieuter tout le temps dans le rétroviseur » (Les beaux étés, tome 3).

Les Beaux Etés

Tome 3 : Mam’zelle Estérel
Série en cours
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Jordi LAFEBRE
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : juin 2017
56 pages, 13,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6776-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les beaux étés, tome 3 – Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

Macaroni ! (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Sur la couverture, un vieil homme, sa bouteille d’oxygène à portée de main et son fantôme qui le hante. Le petit-fils dans l’encadrement de la porte à l’air perdu dans ses pensées. C’est Roméo. Il a 11 ans. Et Ottavio est son grand-père. Quant au titre, « Macaroni ! », c’est un quolibet dont on affublait les immigrés italiens, du temps où leur installation était encore récente et qu’ils n’étaient pas encore intégrés à la population.
L’histoire se passe en Belgique, dans les cités ouvrières proches des exploitations minières. Payés au lance-pierre, vivant dans la misère, ils gardaient toujours un bout du soleil d’Italie dans leur cœur. Paysage urbain d’une cité ouvrière parmi tant d’autres, des maisons qui s’enfilent en chapelet dans des rues rectilignes, toutes identiques les unes aux autres à quelques détails près. Des façades rouges tomate, rouge sang… rouge brique.

Roméo doit passer une semaine chez son grand-père paternel. Il ne le connaît pas ou très peu, la visite annuelle n’a jamais suffi à ce qu’il se sente proche de son aïeul. Roméo ne comprend pas pourquoi son père tient absolument à le confier à son grand-père le temps de… de quoi !? « C’est un peu le bordel en ce moment » à la maison.

L’accueil est plutôt froid. Le vieux est bourru, très attachés à ses rituels. Roméo se sent triste.

Je ne vais jamais tenir…

Le premier jour, le réveil est un peu rude et… matinal. La journée de Roméo commence au jardin. A 7 heures, il devra nettoyer l’auge de Mussolini. 3pour un gros porc, j’ai pas trouvé meilleur nom » lui dit Ottavio. Puis, il faut s’occuper du jardin, arracher les mauvaises herbes en prenant soin de ne pas abîmer les plants qui poussent dans le potager. Mais Roméo se rebiffe. « Hé ho, ça va aller ?! Je suis en vacances, moi ! ». Les deux générations cohabitent mal, leurs rythmes respectifs ne s’entendent pas, ils ne savent pas encore s’entendre même s’ils s’acceptent… de fait… ils sont de la même famille. A la première anicroche, le vieux doit se poser car l’air vient à lui manquer. Posé là sur la terrasse, il fixe son masque à oxygène sur son visage et s’assoupit. « C’est à cause de la silicose, la maladie des mineurs. (…) C’est parce qu’il a respiré trop de poussière dans les mines de charbon. Il a les poumons tout noirs » explique la voisine à Roméo. C’est Lucie. Elle a le même âge que Roméo et lui apprend au passage qu’Ottavio était mineur. Roméo découvre avec stupeur qu’il ne sait rien de son grand-père.
La semaine s’égrène lentement. Les jours se suivent, se ressemblent. Lentement, timidement, l’enfant et l’adulte s’apprivoise. Ottavio, que Roméo ne nommait pas, devient « nonno ».

Nonno. Le scénario de Vincent Zabus en fait un homme mystérieux. Fort. Ce genre d’homme face auquel on s’efface instinctivement. Il y a quelque chose en lui qui force le respect. Et puis Roméo va oser. Oser lui tenir tête. Oser lui poser des questions, un mélange entre la curiosité enfantine et l’envie de mieux connaître son grand-père. Et le « vieux chiant » se raconte et accepte que la distance se réduise entre son petit-fils et lui. La complicité naît et le scénariste prend le temps d’observer les interactions qui se noue, il ne brusque rien. Les rapports farouches aux tonalités électriques vont laisser la place à l’affection. L’incompréhension mutuelle perd chaque jour du terrain.

Roméo ne voit pas les fantômes qui hantent son grand-père. Parmi eux, il y a Giulia, sa grand-mère qu’il n’a pas connue. Il y a des trains, des mineurs et des soldats. C’est l’histoire de toute une vie. Une vie imposée par des forces contre lesquelles on ne peut lutter.

Moi, je me suis toujours laissé faire. Et j’ai tout laissé filer. (…) à 18 ans, on m’a envoyé à la guerre. Benito Mussolini, il m’a dit de tirer. Je savais pas sur qui mais j’ai dit oui. Puis on m’a dit « Va en Belgique ! » J’ai dit oui ! « Descends à la mine » Oui ! « Crève de misère » Oui ! Oui, oui, oui !

Une éternité que je suis la page Facebook de Thomas Campi. Une éternité que je savoure avec les illustrations qu’il partage. Une éternité que j’ai envie de plonger dans cet univers graphique qui me régale les pupilles. Voilà chose faite. Merveilles ces illustrations qui décrivent si bien toute la fragilité d’un homme, toutes les subtilités de son quotidien, tous les tiraillements qui le taraudent. Les jours succèdent aux nuits, les nuits aux jours. Les couleurs s’agitent, se pose, se parent et changent leur apparat, respectueuses de la luminosité. Le dessin s’installe, prend le temps de raconter cette rencontre entre deux générations, prennent le temps de caresser cette complicité naissante, prennent le temps de soigner la narration qui nous dit les affres de la guerre, celles de la mine et celle des petites gens qui vivent modestement. Les illustrations nous prennent par la main pour nous déposer, délicatement, à l’endroit adéquat, là où l’on peut observer ce qui se dit avec les mots et ce qui se dit avec les mains de ce vieil italien. Des teintes douces qui accompagnent parfaitement les heures de la journées, vives à midi, discrètes dans la chaleur agréable du début de soirée. Des couleurs qui, tout en portant chaque émotion, parviennent à atténuer l’aigreur du vieillard, de faire en sorte qu’elle ne nous envahisse pas, ne nous heurte pas de plein fouet.

Ma vie. Elle a filé comme du sable entre mes mains

De la nostalgie, des regrets et de la mélancolie flottent. Sensations diffuses, sentiments évanescents.
Rencontre, famille, complicité, affection.
On écoute. On apprend. On entend.
Coup de cœur !

Vite, un autre album de Thomas Campi !! « Les petites gens » il me faut trouver !

La chronique de Coco, Moka, Caro, Yvan et Fanny.

J’ai choisi un coup de cœur pour participer à la « BD de la semaine » . Je suis persuadée qu’il y a d’autres pépites qui vous attendent aujourd’hui pour cela, on se retrouve chez Stephie.

Macaroni !

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Grand public
Dessinateur : Thomas CAMPI
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : avril 2016
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-8001-6360-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Macaroni ! – Zabus – Campi © Dupuis – 2016