Mademoiselle à la folie – Pascale Lécosse

« Je m’appelle Catherine, Catherine Delcour. J’aurai quarante-huit ans dans quelques mois, je suis plus vieille que ma mère ne l’était quand elle s’est tuée dans un accident de la route – elle venait d’avoir quarante ans. J’habite un grand appartement sur l’île Saint-Louis, où je vis depuis…. Depuis je ne sais plus quand. J’ai aussi une grande maison à la campagne, mais c’est à Paris que j’aime être, dans mon quartier, où les touristes ne me connaissent pas et où les commerçants restent discrets. Quand je désire quelque chose ou quelqu’un, il m’arrive, pour l’obtenir, d’implorer un dieu que j’oublie aussitôt après. Je ne crois pas au destin, ce que je veux, je le prends. J’ai depuis toujours le goût de l’effort, du travail, sans lesquels le talent ne suffit pas. L’échec me fait horreur et je suis loin de penser, comme certains, que c’est un mal nécessaire. C’est un mal, point. Que je me suis efforcée d’éviter tout au long de ma vie. Je n’ai pas peur du temps qui passe mais du temps perdu. Quant à la maladie, le meilleur remède que j’ai trouvé pour la combattre, c’est de rester en bonne santé. Je ne me ressers jamais d’un plat, j’ai renoncé au fromage, au pain, et je finis rarement mon verre de vin. Je fais du sport, raisonnablement, je travaille ma respiration et ma mémoire. Je fais l’amour régulièrement et bien. Je dors huit heures d’affilée, quelque soit le fuseau horaire qui m’abrite. Je ne fume pas, je ne me drogue pas, je bois du champagne chaque jour. Je canalise mes énergies vers ce et ceux qui m’élèvent, je fuis la médiocrité. Mon fonds de commerce, c’est moi et j’en prends le plus grand soin.

Le théâtre est ma façon de vivre. »

Catherine. Comédienne. Femme libre. Indépendante. Un brin narcissique. Ou auto centrée plutôt. Attachante. Volontaire. Forte et drôle. Belle et toutafé farfelue. Malade… Un jour, le diagnostique est tombé. Sévère le diagnostique. Et sans appel. Alzheimer.

Peu à peu, Catherine perd les mots. Des instants. Des souvenirs. Des noms. Des visages. Des proches. La mémoire. Peu à peu, Catherine perd la tête….

« Je perds le fil, le sens de tout cela m’échappe. Je suis prise de vertiges, suspendue au-dessus de l’abîme, sur le point de basculer, à moins que je ne dérive, incapable de remonter le courant. Je veux appeler à l’aide, mais ma langue bute, ma voix s’étouffe, ma volonté plie et se tord. »

Mais tout contre elle, il y a Mina. La fidèle. L’amie. Confidente et assistante. Et tellement plus encore… Elle est la mémoire de Catherine. Son secours. Elle est celle qui tient chaud. Qui tient droit. Envers et contre tout. Qui aime et qui s’inquiète pour Catherine. Son double.

Et ça dit l’amitié et la famille que l’on s’est choisie,  l’angoisse, l’oubli et la solitude, l’existence rétrécie et la maladie, le temps qui passe et qui arrache, les petites joies et les grandes douleurs, les rires, le champagne (tout de même, un peu de pétillant dans ce monde de brutes !) et la littérature… La vie surtout.

C’est un très beau premier roman, plein de délicatesse et de légèreté malgré le sujet grave. Lu 2 fois déjà et drôlement aimé !

 

Extraits 

« Je m’appelle Mina Flamand. Il y a dix-huit ans, j’ai laissé ma vie pour accompagner Catherine. Notre attachement repose principalement sur le respect et sur l’admiration. Nos échanges sont vifs, nos disputes de courte durée et notre partenariat est fondé sur la liberté que nous avons chacune d’y mettre fin à tout moment. Comme elle, je suis …. »

« Elle semble être si loin de là où nous sommes. Je voudrais l’accompagner, mais je ne sais pas quel chemin emprunter pour la rejoindre. »

« Combien de temps ? Quelques semaines ou quelques années avant qu’elle ne m’oublie. Je retiendrai les heures qu’il faut, pour les partager avec elle. […] Je resterai éveillée, repoussant ma fatigue pour veiller sur ses courtes plages de repos. J’épongerai de mes larmes contenues ses chagrins, je la ramènerai de ses déserts. Je lui inventerai un avenir souriant pour apaiser ses colères et balayer ses cris. […] Et puis quand elle ira mieux, enfin, je pourrais m’étendre et dormir un siècle durant. »

Un très beau 1er roman découvert grâce aux 68 (et pour lire les billets c’est par ici !)

L’avis de Leiloona à lire ici aussi !

 

Pascale Lécosse, Mademoiselle, à la folie !, Éditions de La Martinière. 2017.

Prends soin de toi (Mardon)

Mardon © Futuropolis – 2017

Achille vient d’acheter un appartement et doit faire quelques travaux de rénovation avant de prendre totalement possession des lieux. Il a trois mois pour remettre l’appartement en état ; entre les week-ends et ses vacances d’été qui arrivent, il devrait y arriver. Il doit aussi apprendre à éviter la concierge suffisamment volubile pour ne pas être envahissante… mais qui peut parfois être source de précieuses informations…
Quoi qu’il en soit, les travaux vont permettre à Achille de se défouler et de changer d’habitudes ; sa rupture affective est encore (trop) présente à son esprit…

Gratter. Poncer. Décaper. Frotter. Effacer. Nettoyer. Décoller. Reboucher. Colmater.

… s’user, s’acharner… un peu comme dans ces textes de Pérec ( « Espèces d’Espaces » aux éditions Galilée)… voilà qui aide à se vider la tête. En décollant le vieux linoleum de l’entrée, il découvre une lettre adressée à l’ancienne propriétaire par un certain « Tristan Vlanek » en 1976 ! Achille finit par ouvrir l’enveloppe et découvre une lettre d’amour pleine de tendresse. Il apprend aussi que Tristan s’est installé à Marseille et après une rapide recherche, il constate qu’un « Tristan Vlanek » vit toujours dans la cité phocéenne.

La lettre était comme un fantôme qui m’empêchait d’emménager.

Il décide finalement de profiter de ses vacances pour aller remettre cette lettre à Tristan. Les travaux attendront son retour. Il prépare quelques affaires, enfourche son Vespa et descend dans le Sud de la France.

Prends soin de toi – Mardon © Futuropolis – 2017

En avant pour un road-trip que l’on espère ressourçant. On perçoit très vite l’intérêt que ce voyage peut avoir pour le personnage principal. Bien sûr, Grégory Mardon n’en dit rien (du moins pas de façon frontale). Il laisse son personnage suivre son petit bonhomme de chemin et se briser l’échine à poncer le plancher. Il le laisse attraper doucement cette idée d’aller remettre cette lettre à son expéditeur.

On coupe. A l’instar du personnage, on quitte la ville et son rythme, sa morosité qui peut faire ressasser. Le scénariste part, en même temps que son personnage. Il fait défiler le paysage. La Bourgogne et ses cépages, le Rhône, l’Ardèche… il dévore les kilomètres, le paysage change, se vallonne, la route serpente entre les cols. Canaux, lacs, rivières… on descend jusqu’à la mer en profitant de ce vent de liberté sans aucune contrainte ni souci du temps qui passe. Un instant si rare.

Je zigzague, je flâne… Je suis libre d’avancer ou de m’arrêter, de me perdre et me retrouver. Je fais ce qu’il me plaît.

Les dessins de Grégory Mardon sont très agréables et accompagnent cette fuite à peine déguisée. Le lecteur s’accroche à cet homme en sursis ; privé d’amour, il est au bord de l’étouffement. Il s’obstinait, il s’entêtait et se perdait dans sa propre vie jusqu’à ce qu’il enfourche son scooter. Il trace, il met de la distance et kilomètre après kilomètre, il trie ses souvenirs, range sa mémoire, isole son ressentiment et commence à se reconstruire.

« Prends soin de toi » est un album agréable. Il se lit d’une traite, on n’a aucune difficulté à s’installer aux côtés de cet homme, on est même curieux de voir ce qu’il va devenir. Pourtant, je crois que j’avais des attentes démesurées par rapport à cette lecture. Je m’attendais à quelque chose de plus fort, de plus profond… je pensais que l’introspection de cet homme serait plus torturée. Là, sa souffrance est réelle, la séparation l’a blessé… mais j’ai eu comme l’impression que ce voyage n’était qu’effleuré, comme si on restait finalement à la surface, pas très loin de la chute mais toujours dans une zone de confort. Tout cela m’a semblé trop facile et le dénouement est finalement à l’image du reste de l’album : agréable mais sans surprise.

La chronique de Sabine, d’Amandine, Noukette, Mes échappées livresques.

Prends soin de toi

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Grégory MARDON
Dépôt légal : mai 2017
136 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-7548-1605-2

Bulles bulles bulles…

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Prends soin de toi – Mardon © Futuropolis – 2017

Et si l’amour c’était aimer ? (Fabcaro)

Fabcaro © Six Pieds sous Terre – 2017

Depuis que le monde existe, les coups de foudre n’ont jamais eu la délicatesse de nous appeler pour nous prévenir de leur arrivée. Alors pourquoi cela aurait-il été différent entre Sandrine – gentille petite femme au foyer jusque-là éprise de Henri (dirigeant d’une start-up) – et Michel – beau latino livreur de macédoine qui attend son heure de gloire (car Michel est artiste).
La passion dévore très vite Sandrine et Michel. Très vite, les seules livraisons de macédoine (dont Henri raffole) ne suffisent plus aux deux amants, ni les brèves rencontres pendant la journée, encore moins les nombreux coups de fils que les amants s’échangent. Car très vite, ils se disent tout ; du cousin qui « je vous jure ! » n’aime pas le reggae, du frère jumeau mort-né, de l’ex qui travaille à Nature & Découvertes

Peu à peu s’installait cette sensation exaltante et surnaturelle que leur lien préexistait avant eux, qu’ils se connaissaient depuis la nuit des temps, que leur histoire avait débuté dans une autre vie, un autre lieu, peut-être au fin fond de la Russie, un bel amour slave, aussi mélancolique qu’immortel…

Malheureusement pour eux – et heureusement pour nous – Sandrine et Michel ne vivent pas sur une ile isolée, encore moins dans un lieu paradisiaque. Autour d’eux, la société et pire encore, les gens qui l’habitent. Rumeur, hypocrisie, jalousie, vengeance vont couver à bas bruit, bruisser, s’agiter… l’existence de la liaison de Sandrine arrive fatalement aux oreilles de son mari… tandis qu’au même moment, Michel aimerait que leur relation prenne une autre tournure… mais…

– Sandrine, quand allez-vous quitter votre mari ?
– Michel, ça n’est pas si simple… On a le crédit de la Mercedes, un Plan Epargne Logement à La Poste, et puis… j’ai peur de faire souffrir les enfants…
– Les enfants ?? Mais vous n’en avez pas…
– Oui non mais les enfants en général je veux dire.
– Qu’importe, je vous attendrai le temps qu’il faudra…
– Oui, on a l’éternité devant nous.
– Ah… moi je pensais plutôt à genre 15 jours…
– Moi aussi je brûle d’impatience, mais notre histoire est inéluctable, nous sommes liés, rien ne pourra jamais se mettre en travers de notre amour…
– Sandrine… Je nous vois déjà dans les allées d’IKEA en train de noter des références de tables basses…
– Michel, on se fait du mal.

Vous l’avez compris, c’est totalement loufoque, fabuleusement barré et vraiment bien vu. Fabcaro nous tend la main une nouvelle fois pour nous faire entrer dans son univers moqueur où le fait de ne pas avoir su soi sa carte de fidélité est un délit, où « celui qui laisse tomber son morceau de pain dans la fondue sent le cul de Josiane ! » , où Marie-José Aline fabrique (et vend) « des maquettes de tanks en peaux de clémentines » … où les nombreuses références musicales font le bonheur des fans des années 80 (quasi dans chaque album)… et j’en passe.

Je t’aime. Un peu. Beaucoup. Passionnément… Cette fois, l’auteur épétale une fleur de pissenlit… rien d’impossible là-dedans me direz-vous sauf qu’un pissenlit a tout de même pas mal de petites pétales et que les choses auraient été plus faciles à Fabcaro n’avait ce penchant à se laisser distraire par la première association d’idées qui passe. Du coup, il perd un peu le Nord, le retrouve et le perd de nouveau… et nous, on se marre !

Le scénario surprend à chaque page. Les personnages lâchent dans l’air des répliques absolument hallucinantes et absurdes. Les répliques et les scènes de l’album sont aussi impensables qu’explicites. L’effet comique fonctionne à chaque fois pour peu qu’on aime cet humour braque.

Les chroniques de Jérôme, Noukette, Sabine et Khadie.

Les autres albums de Fabcaro sur le blog.

Et si l’amour c’était aimer ?

One shot
Editeur : 6 Pieds sous Terre
Collection : Monotrème
Dessinateur / Scénariste : FABCARO
Dépôt légal : novembre 2017
51 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-35212-135-0

Bulles bulles bulles…

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Et si l’amour c’était aimer ? – Fabcaro © Six Pieds sous Terre – 2017

Petite maman (Halim)

Halim © Dargaud – 2017

Brenda vient de naître. Sa maman a 15 ans, son père guère plus… il choisit la fuite plutôt que de prendre cette lourde responsabilité d’assumer.

Brenda a 3 ans. Elle n’est pas bien grande quand la douleur la réveille la nuit. Ses dents poussent. Elle pleure. Sa mère lui répond par des cris.

Brenda est un peu plus grande quand elle constate qu’elle est un poids pour cette mère fatiguée. Alors Brenda fait ce qu’elle peut pour prendre soin de sa mère. La vaisselle. Les tartines du petit-déjeuner. S’habiller, mettre en vitesse son sac sur son dos et filer à l’école où elle arrivera en retard, une fois encore.

Petite mère

Brenda continue de grandir. La Directrice la convoque souvent pour comprendre les retards. Et la questionne sur les bleus qu’elle a tantôt sur le front, sur les bras…

Brenda ne connaît pas son père mais elle voit passer les amoureux éphémères de sa mère. Et les pleurs de cette dernière quand elle croit être seule dans la cuisine.

Brenda ne connaît pas son père mais un jour, elle fait la connaissance de Vincent. Elle a du mal à accepter ce nouvel homme qui va désormais partager la vie de sa mère… qui va désormais faire partie de sa vie à elle.

Des bleus sur le corps, des bleus au cœur et à l’âme, Brenda va tenter bon gré mal gré de survivre.

Petite maman – Halim © Dargaud – 2017

 

Ouch ! Il faut pouvoir la digérer cette lecture que l’on engouffre pourtant d’un trait. Halim Mahmoudi décrit le quotidien d’une enfant que l’on va voir grandir dans un contexte familial des plus malsain. L’auteur campe le décor. Pour commencer, une fille mère dépassée par les événements, fragile nerveusement. Une fille mère qui voit cette enfant comme une menace. Une fille mère qui refuse de grandir du moins… une enfant à qui son propre enfant vole une partie de sa jeunesse. Inconsciemment, la fillette va en faire les frais.

On voit les négligences, les carences éducatives, des gestes d’affection qui vont et viennent. On voit, on ne s’alarme pas, pensant que les choses pourront se résorber même si c’est dur… un peu dur. Puis l’enfant grandit et absorbe naturellement de nouvelles responsabilités. Elle essuie aussi d’un revers de la main les mots blessants de la mère, quelques privations, quelques humiliations. C’est dur. Puis, l’adolescence arrive. Elle pointe le bout de son nez prématurément, en même temps que l’arrivée de son beau-père dans sa maison, son chez-elle… son repaire. La mère ne la pince plus, toute concentrée qu’elle est à vivre sa nouvelle grossesse… toute confiante qu’elle est à laisser son nouveau compagnon à s’occuper de l’éducation de sa fille. Parfois, la mère s’oppose, offrant à Brenda un court répit… les coups continuent de pleuvoir sur un autre corps. C’est dur, très dur.

A l’intérieur, c’est l’horreur. Dehors, quand elle est à l’école, elle a appris à garder la tête haute.

Maltraitance ? Le terme sera à peine employé dans l’album. Parce qu’on est au contact permanent de l’enfant. Parce que personne n’a su lui poser les bonnes questions, parce que certains adultes ont tenté d’intervenir mais Brenda n’a jamais rien lâché de ce qui se passait sitôt qu’elle était rentrée chez elle. On le verra pourtant surgir ça et là, quand on parvient à s’extraire de Brenda. Tantôt le psychologue, tantôt les services sociaux… ils le disent ce mot qui permettrait de changer les choses. Les changer ? Oui mais pour quoi ? Une vie en foyer ? Loin de sa mère, loin de son frère… après la maltraitance la séparation : une autre forme de souffrance ?

Un livre coup de poing.

La chronique de Mes échappées livresques.

Une lecture que je partage avec les lecteur de « La BD de la semaine » dont le rendez-vous se déroule aujourd’hui chez Noukette.

Petite maman

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Halim
Dépôt légal : septembre 2017
192 pages, 19.99 euros, ISBN : 978-2-5050-6710-8

Bulles bulles bulles…

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Petite maman – Halim © Dargaud – 2017

Ar-Men (Lepage)

Lepage © Futuropolis – 2017

Ar-Men, le phare situé au large des côtes bretonnes, difficile d’accès, construit sur un roc. Surnommé « L’enfer des enfers » . C’est là qu’Emmanuel Lepage est allé pour un reportage d’Herlé Jouon diffusé dans l’émission Thalassa. C’est là qu’Emmanuel Lepage a imaginé cet huis-clos où Germain – le dernier gardien du phare – vit un événement incroyable après qu’une énorme vague se soit engouffrée dans le phare, emportant les crépis qui recouvraient jusque-là les murs et faisant apparaître des écritures anciennes. Ces écritures sont celles de Moïzez, le premier gardien. Il raconte l’histoire de ce coin de la Bretagne, sa propre histoire et sa participation dans la construction du phare d’Ar-Men.

Emmanuel Lepage. Peut-être avez-vous eu l’occasion de lire Voyage aux Îles de la Désolation, Un printemps à Tchernobyl ou La Lune est blanche ? Des albums magnifiques où la nature règne en maître, où l’auteur sublime des paysages grandioses. Chaque ouvrage est une promesse de voyage et à chaque fois, le dépaysement est garanti.

Ar-Men ne fait pas exception à la règle. On se retrouve une nouvelle fois en pleine mer. On ne vogue pas sur un bateau en direction de terres lointaines mais on prend le cap vers le passé. Après un détour dans les légendes moyenâgeuses, on s’arrête au XIXè siècle. On voit grandir Moïzez puis le scénario prend le temps de raconter l’histoire du lieu. Le phare s’alluma la première fois le 31 août 1881 après plusieurs années de travaux.

Il aura fallu quinze ans de travail, deux cent quatre-vingt-quinze accostages, mille quatre centre vingt et une heures de travail… et un mort. Je deviens le gardien du rêve.

Pour en arriver là, à cette étape cruciale du récit, on aura déjà navigué vers les phares de Bretagne. Tout au long des premières pages de l’album surgissent des phares imperturbables de Bretagne. En les voyant sur ces pages, on prend la mesure de ces constructions solides. Des bâtiments fiers, forts et indestructibles qui restent stoïques face aux vagues qui se déchaînent contre eux. Leurs silhouettes se sont peu à peu installées dans l’histoire de la Bretagne et sont à l’origine de certaines légendes, comme celle du phare de Tévennec où il est question d’une malédiction ; plus aucun gardien ne veut y habiter. Dans ces mers démontées où hurle le vent, d’autres superstitions sont également très tenaces, comme celle de l’Ankou qui voguerait sur le Bag Noz.

Emmanuel Lepage…

… A nul autre pareil pour peindre des paysages sauvages, des mers en colère, des courants bouillonnants, des éléments déchaînés. Ici encore, il nous faire entendre le vacarme des vagues à l’aide de quelques coups de pinceau. Un travail d’artiste. On contemple longuement des vagues qui viennent se fracasser sur les rochers, des vagues capables de tout emporter sur leur passage ou de mettre en pièce une embarcation. Effet boule de neige des sens mis en éveil, on entend le bruit de l’écume qui se dissipe comme une mousse.

Au bout de cette basse froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots. Ar-men. Le nom breton de la roche où il fut érigé. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne. C’est-à-dire du monde. On le surnomme « L’Enfer des enfers » . C’est là où je me suis posé, adossé à l’océan. Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre. Ici, tout est à sa place… et je suis à la mienne.

Après avoir « visité » les phares de Bretagne, on plonge dans les légendes. Celle de l’Ankou bien sûr – qui reviendra à différents moments du récit – et celle du roi Gradlon qui fit construire la Cité d’Ys pour sa fille Dahut.

Germain, le dernier gardien du phare, nous raconte. Il sert de fil rouge à ces différents récits. C’est par sa bouche aussi que nous découvrons la vie et les textes de Moïzez, le premier gardien du phare d’Ar-Men. Germain parle peu mais sa présence est permanente. En voix-off, il nous accompagne dans ce voyage dans le temps. Une fois qu’il nous aura raconté tout cela, il prendra le temps de se raconter à son tour. Sa confidence est inespérée ; j’étais fascinée par ce tête-à-tête.

Le dessin est vivant et chaud, les couleurs se répondent et nous fascinent. C’est dans une atmosphère où le temps est comme suspendu, où l’homme cale son rythme sur la lumière du jour et sur la météo. L’histoire s’installe doucement et on trouve naturellement notre place dans cet huis-clos où la solitude est la compagne de chaque instant. On voit le gardien s’échapper dans ses pensées. Parfois, pour peu qu’il n’y prête attention, il hallucine et laisse le flot de souvenirs le submerger. C’est ainsi que peut surgir, au moment où il s’y attend le moins, l’image de sa petite fille, apeurée par l’immensité noire de la nuit.

Avec la légende de la cité d’Ys, les couleurs crépitent, chaleureuses et lumineuses. Avec l’histoire de Moïzez, on sera dans des tons sépias. Avec Germain, le bleu envahit les planches, envahit le phare, les heures s’écoulent lentement.

On écoute ces hommes, gardiens de phare, et on saisit les rares points communs qu’ils partagent à un siècle d’intervalle. On en prend plein les yeux. On flotte entre passé et présent. On voyage entre les saisons et les périodes de l’histoire, entre l’Histoire et les légendes. On se laisse guider à en perdre toute notion du temps qui passe. On lit, tout simplement. Et je vous recommande chaudement cet album.

Ar-Men

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE
Dépôt légal : novembre 2017
96 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-7548-2336-4

Bulles bulles bulles…

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Ar-Men – Lepage © Futuropolis – 2017

Pour ce rendez-vous de la « BD de la semaine », j’avais dit en off : « Boissons à volonté pour ceux qui amènent leur album et qui souhaitent en parler »… Du coup, logiquement, il y a eu un peu de monde… 😛

Jérôme :                                        Blandine :                                          Nathalie :

EstelleCalim :                                          Maël :                                                Enna :

Saxaoul :                                            Karine :                                             Mylène :

Fanny :                                             Noukette :                                                 Natiora :

Blondin :                                          Sabine :                                               Jacques :

Hélène :                                          Amandine :                                            Khadie :

AziLis :                                                  Caro :                                            Soukee :

Eimelle :                                   Psyché des Livres :

.

De rose et de noir (Lambert)

Lambert © Des Ronds dans l’O – 2017

Ce qui a décidé Manon à aller voir un psychothérapeute, c’est la colère et l’incompréhension. Sa séparation remonte pourtant à plus d’un an mais aujourd’hui encore, elle ne peut s’empêcher de penser à cet homme. Elle doute.

Chaque fois que je fais quelque chose, je me demande comment il aurait réagi, comment ça se serait passé si on l’avait fait ensemble… etc, etc

Ce que Manon ne comprend pas, c’est la raison pour laquelle cet homme est encore si ancré en elle, malgré les insultes, malgré sa violence, malgré l’enfer qu’il lui a fait vivre. La séparation aurait dû être une libération mais Manon fait le constat que l’emprise psychologique de son ex est encore bien réelle.
Entre la thérapie et le soutien que lui apporte sa co-locatrice, Manon va tenter de prendre du recul pour pouvoir enfin tourner la page.

Réapprendre à se faire confiance. Réapprendre à faire confiance aux autres. Passionnant sujet. Une attitude évidente pour certains… beaucoup moins pour d’autres. C’est ce que raconte, en partie, l’histoire de Thibaut Lambert. C’est la première fois que je lis cet auteur et pourtant, ses précédents albums m’ont déjà fait de l’œil. Il s’était penché sur le sujet de la maladie d’Alzheimer ; dans un premier temps, il réalise un album jeunesse puis, en 2014, il publie « Au coin d’une ride » avec un récit qui, cette fois, s’adresse à un public adulte. De plus, depuis quelques années, il s’inspire de sa propre expérience pour réaliser une série de carnets de voyage en Amérique du Sud : « Les Lambert en voyage » (à ce jour, la série compte deux albums).

Avec « De rose et de noir » , Thibaut Lambert parle de la violence conjugale. Les séquelles, une blessure intime, le corps qui se rappelle les coups qu’il a reçu. Les regrets. La peur.

L’auteur montre également l’importance de la parole, ne fait de ne pas prendre la fuite par rapport à ses peurs. Dire les choses, les questionner, cerner ses difficultés… et apprendre à se connaître et à se comprendre pour pouvoir avancer. Un récit plutôt optimiste qui prend pourtant le temps de s’arrêter sur tous les points de butée qui peuvent apparaître. Le récit est fluide, le dessin est assez sobre et n’accepte qu’un rouge Andrinople plus ou moins prononcé.

Une identité qui se reconstruit, un corps qui se détend. Après les violences subies vient le temps de l’apaisement. Le lecteur chemine avec le personnage principal. On la voit panser ses plaies, identifier peu à peu ses fragilités et les accepter. Un dénouement heureux

C’est une expérience de vie comme il en existe des milliers. Une manière de faire face à ses angoisses. Une manière de dire et de montrer son refus de la violence. Un propos trop tendre à mon goût.

Une lecture que je partage avec Jérôme.

De rose et de noir

One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Un roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Thibaut LAMBERT
Dépôt légal : novembre 2017
72 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-37418-038-0

Bulles bulles bulles…

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De rose et de noir – Lambert © Des Ronds dans l’O – 2017

Les Vieux Fourneaux, tome 4 (Lupano & Cauuet)

Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Cet été-là, Antoine a accompagné Sophie durant toute la tournée du spectacle de marionnettes « Le Loup en slip » . Bien qu’Antoine ne soit pas parvenu à soutirer à Sophie des informations sur le père de Juliette (son arrière-petite-fille), il est tout de même ravi d’avoir passé du temps en famille… mais ses vieux os ne sont pas mécontents de retrouver un bon lit et les copains du bistrot du village. Par contre, pendant son absence, une espèce protégée a eu la mauvaise idée de venir s’installer dans le champ de Berthe. Et le champ de Berthe, c’est exactement l’endroit où Garan-Servier avait prévu de faire ses travaux pour agrandir son usine.
Alors voilà que les zadistes sont arrivés en renfort sur le site de Garan-Servier ! Et ce n’est pas les gens du coin qui vont s’en plaindre… Sauf peut-être Antoine qui voit d’un mauvais œil ce violent coup de frein à la reprise de l’activité économique de la région. « Moi j’ai fait ma véranda plein sud et… », « Pis c’est mon coin à champignons le bois de chez Berthe » , « sans compter que les nouveaux employés ne viendront pas à La Chope » … Autant de faux arguments qui chauffent suffisamment les oreilles d’Antoine pour que ce dernier décide d’aller s’expliquer avec les « rastaquouères » écolos.

Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Wilfrid Lupano passe au karcher des sujets d’actualité épineux et dont les médias font leurs choux gras. L’auteur décape, défrise, déride et décale ces questions de société à coup d’humour déjanté et un brin alcoolisé. Protection de l’environnement, migrants, délocalisation, relance économique, désert médical… et puis sans l’amouuuur, le tableau ne serait pas complet ! L’ambiance pourrait être électrique mais jamais ô grand jamais on se crispe ou on se lasse. C’est limpide, cinglant comme on aime et surtout, plein de bonne humeur. Parfaitement dans la continuité des tomes précédents, peut-être un poil plus affirmé, un scénario plus mordant et plus que jamais engagé. La qualité de chaque tome est réelle. Le scénariste est d’une lucidité aussi affutée qu’un couteau, fait fuser les répliques avec beaucoup de naturel. Les personnages sont plus vivants que jamais et on leur envie leur sens de la répartie. Il y a très peu de temps morts dans cet album mais on n’a pas l’impression d’être bombardé de rebondissements alambiqués qui seraient difficiles à répertorier. Bien au contraire, ces cinquante-quatre pages filent à la vitesse de la lumière et la fin de ce tome tombe comme un couperet et annonce un cinquième tome… que j’attends déjà avec impatience.

Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Paul Cauuet s’applique à dessiner ces silhouettes qui ne répondent à aucun des canons de la mode. Méticuleusement, il s’applique sur les rides et les bedaines, les cheveux hirsutes, les trognes improbables animées par des moues, des rictus, des bouches en cœur ou des grimaces de colère. Les illustrations nous réservent toujours une place de choix pour observer cette bande de sympathiques énergumènes se battre avec les aléas de la vie, se harpouiller et se serrer les coudes.

Ce quatrième tome est vraiment excellent. On retrouve le panache qui m’avait fait tant apprécier la série au premier tome. Une critique sociale loufoque que l’on a plaisir à lire et à relire.

Une belle lecture commune avec Sabine. Je vous laisse d’ailleurs avec les mots de Sabine qui sans nul doute en parlera mieux que moi.

Une lecture que nous partageons pour le rendez-vous de la « BD de la semaine » qui s’est posé [deuxième mercredi du mois oblige] chez Stephie !

Les Vieux Fourneaux

Tome 4 : La Magicienne
Série en cours
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Paul CAUUET
Scénariste : Wilfrid LUPANO
Dépôt légal : novembre 2017
54 pages, 11.99 euros, ISBN : 978-2-5050-6542-5

Bulles bulles bulles…

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Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017