Proies faciles (Prado)

Prado © Rue de Sèvres – 2017
Prado © Rue de Sèvres – 2017

Espagne.

La crise mordante n’en finit plus d’étrangler les plus pauvres, de les contraindre à quitter leur logement, écrasés par les charges, par les dettes. Victimes du système bancaires et de ses mensonges, des personnes âgées tentent le tout pour le tout et misent souvent sur le mauvais cheval. Ce jour-là, un couple de retraités s’est donné la mort. Impensable pour eux de vivre à la rue.

Acheter. Epargner. Emprunter. Spéculer.
S’endetter.
Un avis d’expulsion posé sur la table.

Les expulsions et la saloperie des préférentielles, ça oui, c’est l’apocalypse pour ceux qui se retrouvent sans rien afin que vos entreprises continuent à faire des bénéfices.

Lundi 10 mars 2014. Le corps d’un commercial de la banque Ovejero est retrouvé dans son appartement. Pas de traces de lutte, pas de lettre de suicide. Le corps est confié au légiste. Dans la même semaine, d’autres autres corps sont retrouvés, tous salariés du secteur bancaire. Au total, six morts en six jours.

Les enquêtes sont confiées à l’inspecteur Olga Tabares. Elle fait équipe avec son coéquipier, l’inspecteur Carlos Sottilo. Tous deux supposent rapidement qu’il y a un lien entre tous ces décès. Tueur en série ? Mais quel serait le lien entre ces affaires ?

– Ça voudrait dire qu’on cherche des gens en colère contre les banques…
– Autrement dit, le pays tout entier…

Noir et blanc, une ambiance charbonneuse, silencieuse s’installe très rapidement. On se cale dans ce polar comme on se calerait devant un bon film. Et puis on laisse le binôme de flics mener la danse, ils tâtonnent mais ne s’éparpillent pas. Après « Ardalén – Vent de mémoires » qui était sorti en 2013 chez Casterman, je n’avais pas relu Miguelanxo Prado. Un peu désabusée, j’étais restée sur ma faim. Pourtant, ce trait torturé, sombre, qui nous montre l’âme des personnages avant même que l’on prête attention à leur accoutrement vestimentaire, je l’apprécie.

Il revient cette fois avec un polar, genre qu’il manie très bien. On retrouve aussi son engagement fort dans les sujets qu’il aborde ; il sera ici question de manipulation, de corruption, de malversation à grande échelle, le tout sur fond de crise économique. Il dénonce les pratiques nauséeuses des banques et leur impacts catastrophiques sur la population et plus précisément sur les retraités. Il y a quelques mois, on pouvait déjà lire Juan Diaz Canales qui abordait une autre facette de l’impasse des seniors à faire face à cette crise espagnole (voir « Au fil de l’eau »).

Miguelanxo Pardo cisèle l’intrigue avec du fil d’or et ses illustrations lui donne énormément de profondeur. Il y a là quelque chose qui relève d’une recherche d’esthétique parfaite pour autant, son regard sur la société est cru. Les visages parfois grimaçants de ses personnages, les marques de la fatigue ou celles de la vieillesse ne sont pas là pour embellir les protagonistes. En revanche, elle donne un relief à cet univers et l’œil du lecteur circule tout à fait naturellement d’une case à l’autre.

PictoOKIl restera des parts d’ombre que l’auteur choisit délibérément de ne pas développer. Cela ne nuit en rien au récit et permet justement au lecteur d’imaginer d’autres possibles, d’autres réponses, d’autres pièces qui viendraient compléter ce puzzle macabre et captivant.

La chronique de Mylène.

Une lecture que je partage avec Jérôme, sa chronique vous attend ici.

la-bd-de-la-semaine-150x150Et puis c’est une « BD de la semaine ». Noukette nous accueille aujourd’hui. Moult lien sur sa chronique du jour pour découvrir les bulles des lecteurs-lectrices qui participent à l’aventure.

Extrait :

« Quand le système cesse de remplir ses fonctions, quand il laisse ses citoyens sans protection et qu’il permet les expulsions en les justifiant avec son baratin de bon vendeur, alors il perd sa légitimité » (Proies faciles).

Proies faciles

One Shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Miguelanxo PRADO
Dépôt légal : janvier 2017
95 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-369-81026-1

Bulles bulles bulles…

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Proies faciles – Prado © Rue de Sèvres – 2017

Collaboration horizontale (Navie & Maurel)

Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017
Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017

1942.

Sept femmes habitant dans un même immeuble. Sept voix.

Andrée est concierge, le genre de femme mal embouchée qui aime avoir le dernier mot et fourre son nez dans ce qui ne la regarde pas. Il y a Simone sa fille, un peu garçon manqué et artiste en herbe ; pour gagner un peu d’argent, elle est portraitiste à Montmartre. Dans les étages, il y a Henriette Flament, la vieille fille acariâtre de l’immeuble, très à cheval sur les bonnes manières mais elle a la main sur le cœur. Joséphine quant à elle est belle comme les blés, elle mord la vie à pleines dents mais quand elle est perdue dans ses pensées, on ne voit que sa tristesse. Judith est enceinte et c’est la seule à avoir son homme à la maison ; lui, c’est un gendarme, un « planqué » qui a peut-être du mal à assumer le confort de sa situation alors pour évacuer sa contrariété, il tape sa femme. Sarah quant à elle est juive ; elle n’a pas pu partir aux Etats-Unis avec son mari et ses filles parce que son fils est atteint de la polio, qu’un tel voyage avec l’enfant (trop malade, trop fragile) n’était pas envisageable alors elle est restée pour s’occuper de lui et elle se ronde les sangs à l’idée que la Gestapo vienne les chercher.

Et puis il y a Rose, infirmière et femme d’un soldat français qui est détenu en Allemagne. Depuis le début de la guerre, elle élève seule leur petit garçon. La vie est plutôt calme jusqu’au jour où Mark fait son apparition. Il doit contrôler l’appartement de Sarah, quelqu’un l’a dénoncée. Toc toc toc. C’est Rose qui ouvre la porte et la peur d’être démasquée est balayée par le coup de foudre qui la surprend… qui les surprend. Ils vont devoir se cacher, taire ce terrible secret pour pouvoir vivre leur passion.

Un récit qui place des femmes au cœur de son intrigue. Retour sur une période sombre de l’Histoire, la Seconde Guerre Mondiale. Les hommes ont quitté les villes pour aller défendre l’honneur de la partie sur le front. Les femmes s’organisent et à part quelques hommes (infirmes, enfants, vieillards et « planqués), le quotidien s’organise souvent douloureusement. Parmi ces femmes, certaines sont contraintes de travailler pour assurer les charges du foyer, l’éducation des enfants… La prostitution est une alternative trop courante pour arrondir les fins de mois voire pour « payer » la faveur d’un soldat allemand. Pourtant, pour certaines femmes, il y a des sentiments sincères qui naissent. Ennemi ou pas, le cœur parle plus fort que la raison.

Le scénario de Navie montre parfaitement cette tension qui s’impose aux femmes. Elle montre également la violence de cette société où le droit des femmes est bafoué ; privées du droit de vote, reléguées aux tâches domestiques… elles s’en accommodent mais une minorité ose élever la voix et croire en un possible changement des mentalités. Timide contestation, en temps de guerre, contre cette société patriarcale qui n’est pas tout prête à ce changement ; hérésie que d’envisager qu’une femme puisse voter et il n’est même pas concevable de penser qu’une femme puisse porter plainte contre un mari violent !

Sept femmes, sept personnalités très cohérentes, sept caractères qui cohabitent et sur lesquels s’appuie la scénariste. On est là dans un semi huis-clos où chacune est libre d’aller et venir mais c’est dans les murs de leur immeuble que tombent les masques et qu’elles tentent de s’épauler, d’oublier l’horreur de l’extérieur, de pallier au manque, de briser la solitude. Elles ont su recréer un peu d’humanité dans leur immeuble, un ilot de sérénité où l’on digère les humiliations quotidiennes. Un refuge dont les cloisons vont voler en éclats. Navie frappe un grand coup, son scénario nous rappelle immanquablement le contexte social en toile de fond. La guerre pousse chacun dans ses retranchements, pouvait-il y avoir une fin heureuse pour ces femmes ? Il fallait tenir compte que les Hommes sont inégaux face à la peur et tandis que certains ont cette force de garder leur dignité intacte, d’autres, égoïstement, couvent jalousement le peu qu’ils sont parvenus à conserver.

Collaboration horizontale – Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017
Collaboration horizontale – Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017

Carole Maurel illustre ces personnages avec brio. Elle installe une atmosphère agréable qui rappelle les vieux clichés sépia qu’elle tonifie à l’aide de jaunes, de rouges et de marrons très chaleureux. Les femmes de cette histoire sont souvent coquettes, coiffures rétro et robes qui moulent les hanches et finissent en corolle au niveau des genoux. Et puis, il y a ces courts passages où d’autres ambiances apparaissent, spécifiques à chacune d’entre elles et marquant tour à tour l’inquiétude, la nostalgie, la mélancolie, l’émotion ou encore l’indifférence. Certaines continuent à mener la vie qu’elles avaient avant la guerre sans se soucier de l’issue du conflit. D’autres se glissent comme des ombres le long des trottoirs. Deux positions aux antipodes et certains qui se font une place à part, à l’extérieur de ces deux « camps ».

Deux visages sortent pourtant du lot : celui de Rose, héroïne, amante, femme séduisante et courante. Et celui de Camille, seul homme respectable qui vit dans cette communauté de femmes, atteint de cécité depuis qu’une bombe lui a brûlé les yeux quand il était dans les tranchées. Et je n’oublie pas de vous parler de ces dessins d’enfant qui surgissent au moment où on s’y attend le moins, dessins naïfs accompagnés des mots de petits bouts de choux qui assistent impuissants à cette guerre qui les dépasse et qui tentent de comprendre l’incompréhensible.

N’empêche, ils devaient être malheureux quand ils étaient petits, les Allemands, pour devenir aussi méchants…

PictoOKJolie surprise que cet album qui montre la guerre de façon originale. Le fait est que ce n’est pas la guerre dont parlent les manuels scolaires, qu’il s’agit d’une autre guerre, de la vie à l’arrière du front et que cette réalité-là n’est pas plus belle à voir que celle des faits d’arme.

La chronique d’Yvan.

Collaboration horizontale

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : NAVIE
Dépôt légal : janvier 2017
144 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-7560-6571-7

Bulles bulles bulles…

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Collaboration horizontale – Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017

 

Le quatrième Mur (Corbeyran & Horne)

Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016
Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

Une représentation de la pièce d’Antigone dans un pays en pleine guerre. C’est le projet fou de Sam, metteur en scène grec. C’est le projet fou qu’il va demander à son ami de porter. La pièce se jouera à Beyrouth. Mais ça, Georges ne le sait pas encore.

La première fois Samuel Akounis apparaît devant Georges, c’est un jour de janvier 1975. Sam s’apprête à faire une intervention dans l’amphithéâtre où Sam suit son cursus universitaire. Sam vient témoigner sur la violente répression du mouvement des étudiants de Polytechnique ; lorsque les chars ont été lancés contre des jeunes gens, faisant une quarantaine de morts et une centaine de blessés. Sam le grec avait plusieurs casquettes : metteur en scène, artiste et résistant.

Georges est impressionné, lui qui milite depuis de nombreuses années de façon aveugle, souvent violente. Il se laisse dépasser par une haine qu’il ne comprend pas. Très vite, les deux hommes sympathisent. Une amitié solide sur laquelle ils pourront compter pour des années. Sam devint ainsi le témoin de Georges puis le parrain de sa fille. Jusqu’au jour où, sur son lit d’hôpital, Sam demande à Georges de lui rendre un service : monter Antigone pour lui avec une trouve cosmopolites de comédiens.

Je t’avais aussi parlé de mon idée de monter la pièce d’Anouilh dans une zone de guerre. Mon projet était d’offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin…

Georges découvre Beyrouth. Venu pour monter une pièce de théâtre, il découvre la guerre.

Une nouvelle fois, je n’ai pas lu le roman originel qui donne lieu à cette adaptation. Une bonne chose en soi car cela m’évite d’avoir à déplorer des éléments manquants et/ou trop différents de l’idée que j’en avais. Déjà que je dois composer avec les chroniques de Noukette et de Jérôme dont je me souviens très bien…

Qui est donc le réel personnage principal de cette histoire ? Est-ce Georges, qui agit au jour-le-jour et acceptera le service que lui demande son ami ? Est-ce Georges sans qui rien de tout cela ne serait arrivé ? Est-ce finalement Antigone, la pièce de théâtre de Jean Anouilh autour de laquelle se tisse l’intrigue ?

Eric Corbeyran tisse son intrigue avec finesse. Il nous permet dans un premier temps de faire la connaissance des deux principaux protagonistes dans un contexte social tumultueux. Les étudiants sont mobilisés dans un mouvement contestataire des réformes universitaires et Georges, éternel étudiant, éternel adulescent, est en première ligne. Un personnage animé de bons sentiments mais trop fougueux, trop « brouillon » pour mener une lutte constructive. Sam est son double, l’aîné qui a tiré leçons de son expérience, celui qui prend sous son aile et tente – lentement – un travail de fond, appelant au calme et à la raison. Penser, raisonner, prendre du recul pour ne pas foncer tête baissée dans une lutte futile. Identifier la cause du combat, ne pas faire d’amalgames.

Un récit qui propose une réflexion sur la guerre, sur les motifs d’un conflit séculaire. Un heurt entre religions, entre identités. Une légitimité différente qui convainc chacun qu’il est dans son bon droit et que l’autre est un usurpateur. On rentre pleinement dans ce récit. On épouse les convictions des personnages qui appellent à la tolérance, au respect, à l’apaisement. L’intrigue se construit autour d’une utopie : croire que l’Art est capable – le temps d’une heure – de faire taire les animosités, de permettre un havre de paix, un ailleurs qui permet de s’échapper de la réalité.

Antigone est palestinienne et sunnite. Hémon, son fiancé, est un Druze du Chouf. Créon, toi de Thèbes et père d’Hémon, est un maronite de Gemmayzé. Le page et le messager sont chiites. La nourrice est chaldéenne. Et Ismène, la sœur d’Antigone, est arménienne et catholique ! (…) Il avait imaginé les communautés entrant dans ce théâtre d’ombres…

Croire qu’une trêve est possible et qu’un medium possible pour permettre ce dépôt des armes est la scène, l’expression artistique. Croire que les artistes ont cette capacité à faire abstraction du reste et que les badauds, à partir du moment où ils mettent leur costume de spectateur, ont cette même capacité d’abstraction. Les deux camps protégés par le quatrième mur. Un mur invisible que seul les deux personnages principaux sont susceptibles de franchir.

– Le quatrième mur ?
– Celui qui empêche le comédien de baiser avec le public. Cette façade imaginaire que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion. Cette muraille qui protège le personnage… Cette clôture invisible qu’ils brisent parfois d’une réplique s’adressant à la salle. Pour certain, c’est un remède contre le trac. Pour d’autre c’est la frontière du réel.

Georges, le metteur en scène est donc le seul, dans cette pièce d’Antigone, à briser le quatrième mur. Mais la métaphore est plus grande car c’est aussi le seul à venir d’un pays en paix, c’est le seul à ne pas connaitre la guerre au quotidien, le seul pour qui la réalité de Beyrouth est un choc… car les autres y sont habitués. Pour lui, il s’agit de trouver sa place dans cette abstraction qu’est la guerre. Pour les autres, il s’agit de passer outre les haines ancestrales. Pour tous, il s’agit de se plonger corps et âme dans le jeu scénique. Pour le lecteur, il s’agit de croire à l’utopie de Sam, croire dans tous les possibles.

L’exercice est facile malgré le fait que mon exemplaire du « Quatrième mur » fait une ellipse de près de vingt pages. Suite à une agaçante erreur lors de l’assemblage des cahiers, j’ai été contrainte de faire un bond de la page 75 à la page 93. Si cet « oubli » n’altère pas la compréhension du récit… cela suffit pour casser le rythme de lecture et devoir se réinstaller dans l’histoire en supposant ce qui s’est passé durant cette vingtaine de pages.

Le dessin de Horne fut une précieuse aide… le dessin de Horne fut comme une seconde peau durant toute la lecture. Le dessin de Horne… cette tuerie ! Il a pourtant quelque chose de bonhomme à première vue. Mais il est si naturel, si vivant que l’on s’y glisse spontanément. On trouve facilement notre place dans chaque scène. On perçoit les variations de tonalités dans la voix des personnages, du chuchotement au cri. On touche du doigt leurs émotions. On se trouble lorsqu’ils doutent. Dans ses dessins, Horne est parvenu à installer une ambiance qui nous est familière. Il campe des gueules, des attitudes, des décors, des liens forts entre les personnages. Il y a quelque chose de très assuré dans l’atmosphère de l’album, une convivialité prononcée dans ce trait assuré qui respecte la pudeur des personnages.

PictoOKReligion, identité, expression artistique, conflit armé, amitié… quelle richesse dans cet album ! Je vous invite à le lire. Quant à moi, j’ai maintenant très envie de lire le roman de Sorj Chalandon.

Une lecture commune que je partage avec Antigone. Je vous invite à lire sa chronique.

la-bd-de-la-semaine-150x150Comme chaque mercredi, je rejoints la « BD de la semaine ». Rendez-vous chez Stephie pour les participations d’aujourd’hui.

Extraits :

« C’est pour ça que je tenais à Sam. Il était mon reste d’évidence. Ni slogans. Ni passage d’un livre. Si mot d’ordre peint sur un mur. Il incarnait notre combat. Son arrivée m’avait redonné du courage. Il était ma résistance. Ma dignité. Dignité ! Le plus beau mot de la langue française » (Le Quatrième mur).

« Il y a des hommes comme ça, au premier regard, au premier contact, quelque chose est scellé. Cela n’a pas encore de nom, pas de raison, pas d’existence. C’est l’instinct qui murmure de marcher dans ses pas » (Le Quatrième mur).

Le Quatrième Mur

One shot
Editeur : Marabout
Collection : Marabulles
Adaptation du roman éponyme de Sorj CHALANDON
Dessinateur : HORNE
Scénariste : Eric CORBEYRAN
Dépôt légal : octobre 2016
136 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-501-11468-4

Bulles bulles bulles…

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Le Quatrième Mur – Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

Tu sais ce qu’on raconte… (Rochier & Casanave)

Rochier – Casanave © Warum – 2017
Rochier – Casanave © Warum – 2017

Le môme Gabory est revenu après une longue absence. La dernière fois qu’on l’avait vu, c’était au moment de l’accident, il y a deux ans. Alors, dans sa petite ville natale, les commentaires vont bon train. L’occasion de régler quelques comptes personnels et de se laisser aller à quelques suppositions mesquines.

Chacun a sa petite interprétation des faits et de l’histoire du fils Gabory.

« – Chacun a sa vérité là-dessus.
– Chacun raconte des conneries surtout ».

En tout état de cause, une fille de vingt ans est morte. Mais à qui la faute ? Au môme Gaborit ou parce que c’est une sale affaire de magouilles ? Et pourquoi revient-il ? Pour voir sa famille… ou pour se venger ?

La rumeur. Détestable. Exécrable. Celle qui excite les mégères et se nourrit de fantasmes. Celle qui vire au glauque. Celle dont c’est la faute de personne mais personne n’est capable de s’empêcher de l’alimenter… comme si c’était plus fort que soi, comme si ça nous protégeait d’y participer aussi.

Gilles Rochier vient jeter de l’huile sur le feu avec ce récit choral où l’on voit les habitants d’une ville parler d’une seule voix pour créer une légende urbaine de toute pièce. Certains se font la voix de la raison, d’autres entonnent les mises en garde, les derniers inventent, supposent… et il est impossible pour nous de savoir où est le faux du vrai. D’un foyer à l’autre, la rumeur enfle, elle se répand comme un virus et contamine même ceux qui pourtant, ne devraient pas avoir voix au chapitre, faute de connaître l’histoire et ses protagonistes.

Des tons rouges, qui piquent, qui heurtent, à l’instar de ces propos en apparence anodins. Chaque détail s’infiltre dans les interstices. Avec ses illustrations, Daniel Casanave fait lui aussi rumeur. Cette dernière, d’un coup de crayon, devient vivante ; elle déforme la réalité, elle se joue des non-dits pour créer une vérité nouvelle, fausse, virtuelle et malsaine.

PictoOKUn album qui fait mouche d’autant plus qu’il se lit vite. On le dévore. Pour un peu, on pourrait le comparer à la rumeur qu’il décortique et qu’il observe, qu’il installe sur la paillasse de son laboratoire pour mieux la regarder. Une histoire sans fin, vicieuse, qui revient avec le vent, comme un palindrome.

Tu sais ce qu’on raconte…

One shot
Editeur : Warum
Collection : Civilisation
Dessinateur : Daniel CASANAVE
Scénariste : Gilles ROCHIER
Dépôt légal : janvier 2017
88 pages, 15 euros, ISBN : 9782365352574

Bulles bulles bulles…

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Tu sais ce qu’on raconte… – Rochier – Casanave © Warum – 2017

Steak it Easy (Fabcaro)

Fabcaro © La Cafetière Editions - 2016
Fabcaro © La Cafetière Editions – 2016

« Une BD sur mes problèmes de communication ? »

En 2004, Fabcaro prend contact avec les éditions La Cafetière lors du festival d’Angoulême. Il lui remet un projet, l’éditeur accroche avec son style et ce contact marque un réel tournant dans sa vie. Le premier album, « Le Steak haché de Damoclès » est publié un an plus tard. Sa timidité et son manque de confiance le mettent à mal dans son quotidien. Les rapports qu’il a avec son entourage sont compliqués, il ressent de la gêne, il n’ose pas dire les choses et en tentant de dépasser ses angoisses, il s’enlise dans les maladresses et les malentendus. Avec les années, la gêne qu’il ressent est de plus en plus forte. Sa compagne lui suggère d’écrire un album pour parler de ses névroses ; dubitatif, il se plie tout de même à l’exercice. En acceptant de regarder dans le rétro, Fabcaro remonte à la source de « ses problèmes ». Quel a été l’événement déclencheur qui l’a conduit à mettre le doigt dans un engrenage désagréable, se sentant toujours un peu décalé dans les échanges avec son entourage… pourquoi se voit-il comme un OVNI et comment dépasser cette fichue difficulté à assumer ses opinions, à s’assumer.

S’il fallait choisir arbitrairement la genèse d’une vie placée toute entière sous le signe du malentendu, je la daterais vers l’âge de sept ans, quand ma mère me confia ma première course : une baguette. (…) Voilà comment je revins chez moi avec un steak haché alors que j’étais parti acheter du pain.

Une catharsis en quelque sorte. Adieu la timidité, la gêne et l’hésitation ??

Le premier album édité, il poursuit dans le genre en réalisant « Droit dans le mûr » que La Cafetière publiera en 2007. On pouvait espérer que le premier album lui aurait permis de dépasser certains blocages… mais ce n’est pas tout à fait le cas. Les tics de langage qu’il avait pour habitude d’utiliser sont maintenant connus de son entourage et ça le confronte à d’autres problèmes. Son entourage l’interpelle joyeusement et ouvertement sur les anecdotes qu’il a racontées et ça n’est pas pour arranger les choses.

« Alors comme ça tu t’es emmerdé à mon mariage ?! Sympa… »

Ce qui le conduit à se poser de nouvelles questions…

Finalement, je me demande si l’autobio pour soigner les problèmes relationnels n’est pas la pire des solutions.

Les complexes restent et l’amènent souvent à s’exprimer de manière inappropriée, à préférer le mutisme plutôt que d’oser participer à une conversation, à bafouiller, à cafouiller, à prononcer des phrases absurdes genre « je suis plumé comme une enclume » et on pourrait facilement l’imaginer en train de mélanger les mots quitte à en prononcer de nouveaux, saugrenus et irréels… imaginons-en un improbable… genre… « cuféder ». (N.D.A. : Finger in the nose)

Arrive en fin d’intégrale « Like a Steak machine ». Au rythme d’une anecdote par page, Fabcaro nous fait profiter de ses références musicales, parfois surprenantes. Partant du principe que certains souvenirs sont marqués au fer rouge par une chanson. « La situation et sa bande son sont inextricablement liées, imprimées à vie, sans qu’on sache toujours pourquoi… ». De Thiéfaine à Elsa en passant par les Floyd, les Red Hot Chili Peppers ou Iron Maiden… gros retour en arrière pour des sons qui ont bercé toute une génération (la mienne, ce qui augmente le plaisir).

PictoOKCet ouvrage regroupe trois titres de Fabcaro : « Le Steak haché de Damoclès » (2005), « Droit dans le mûr » (2007) et « Like a Steak machine » (2009). Trois ouvrages autobiographiques. Une très bonne mise en jambe pour découvrir son univers, son humour et son goût prononcé pour l’autodérision.

Dédicace - Angoulême, Janvier 2017
Dédicace – Angoulême, Janvier 2017

Autres albums de Fabcaro sur le blog : « Zaï Zaï Zaï Zaï », « Carnet du Pérou », « -20% sur l’esprit de la forêt », « La Bredoute ».

la-bd-de-la-semaine-150x150Aujourd’hui, la « BD de la semaine » s’est posée chez Moka.

Un petit clic pour découvrir les pépites des autres participants.

Steak it easy

One shot
Editeur : La Cafetière
Collection : Corazón
Dessinateur / Scénariste : FABCARO
Dépôt légal : septembre 2016
144 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-84774-024-0

Bulles bulles bulles…

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Steak it Easy – Fabcaro © La Cafetière Editions – 2016

Chroniks Expresss #30

Petit debriefing des livres lus en janvier et non chroniqués.

Bandes dessinées & Albums : Le Mari de mon frère, tome 1 (G. Tagame ; Ed. Akata, 2016), Cruelle (F. Dupré La Tour ; Ed. Dargaud, 2016).

Jeunesse : Le Journal de Gurty, tomes 1 et 2 (B. Santini ; Ed. Sarbacane, 2015 et 2016).

Romans : La Patience des Buffles sous la pluie (D. Thomas ; Ed. Le Livre de poche, 2012), Bettý (A. Indridason ; Ed. Points, 2012), A l’origine notre père obscur (K. Harchi ; Ed. Actes sud, 2014), Le Rire du grand Blessé (C. Coulon ; Ed. Point, 2015).

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Bandes dessinées

 

Tagame © Akata - 2016
Tagame © Akata – 2016

Yaichi élève seul sa petite fille Kana. Père et fille ont pris leurs habitudes jusqu’au jour où Mike, le mari du frère jumeau de Yaichi, sonne à leur porte. Affecté par le décès de son compagnon, Mike souhaite découvrir le Japon. C’est donc tout naturellement que le canadien se présente à la porte de Yaichi. Ce dernier, mal à l’aise face à la question de l’homosexualité, va aller de surprise en surprise.

Gengoroh Tagame s’intéresse au sujet de l’homosexualité de façon à la fois ludique et constructive. Le trio de personnages fonctionne bien : le personnage principal se montre dans un premier temps assez peu enclin à accepter son beau-frère sous son toit ; il reconnaît vite qu’il n’a jamais pris le temps de réfléchir à la question de l’homosexualité et que ses représentations sur le sujet l’incitent à se méfier. La fillette en revanche n’a aucun apriori et la gentillesse du nouveau venu lui suffit. Enfin pour Mike, le conjoint canadien, c’est sans hésitation qu’il se présente chez le frère de son mari, sans même avoir projeté que sa présence puisse être source de gêne. L’ambiance de ce manga est agréable et si l’auteur s’appuie sur les idées préconçues pour déplier son récit, il sait rapidement montrer qu’elles n’ont pas lieu d’être. Il montre quelle a été la lente évolution des mentalités à l’égard des couples homosexuels et si nombreux pays reconnaissent aujourd’hui le mariage gay, rappelons que ce n’est pas encore le cas au Japon.

PictoOKJe suis certaine que si Jérôme ne m’avait pas offert ce tome, je ne m’y serais pas lancée. Merci pour la découverte Monsieur (… il faut effectivement que je me tourne davantage vers les mangas  ^^)

 

Dupré La Tour © Dargaud - 2016
Dupré La Tour © Dargaud – 2016

Elle a 26 ans. Alors qu’elle est à l’hôpital et qu’elle s’occupe en regardant un documentaire animalier, Florence Dupré La Tour reçoit un appel de sa mère. Les propos de cette dernière sur son rapport aux animaux la font réfléchir. Sa dernière journée à l’hôpital va être l’occasion de bien des réflexions.

Elle repense à la manière dont elle a traité ses animaux de compagnie quand elle était petite. Qu’ils soient cochon d’Inde, lapin, poule, oie… elle est fascinée par ces bêtes à poils et à plumes, surtout quand elles souffrent. Ses premiers animaux sont morts de manière brutale, avec ou sans l’aide de leur jeune propriétaire et, jusqu’à la fin de l’adolescence, elle ressent une étrange et excitante sensation lorsqu’elle observe des animaux morts ou en train d’agoniser. Sur son lit d’hôpital, la jeune adulte fait le point, scrute son rapport au monde, son rapport aux autres. Une question de personnalité, d’identité.

Etrange album qui propose un récit saccadé – et focalisé sur le rapport qu’elle entretient avec les animaux – de l’enfance de l’auteure. L’empilement d’éléments donne parfois la nausée d’autant qu’on a parfois l’impression que rien ne fait lien, rien ne fait trace de ce qu’elle a pu apprendre. Heureusement, l’humour pointe dans ce cynisme, soulage quelque peu la lourdeur narrative et donne un peu de profondeur. A mesure que l’on avance dans la lecture, on se demande ce que l’auteur souhaite tirer de ces anecdotes. J’ai plusieurs fois hésité à abandonner cet album, ce scénario m’a laissé dubitative jusqu’à la dernière minute. Et là, à la dernière page, le dénouement donne du sens à tout ce qu’on vient de lire, à ce questionnement de l’auteur. Mais c’est long pour trouver la satisfaction (pour info, l’ouvrage fait un peu plus de 200 pages).

PictomouiCurieuse d’avoir les retours de ceux qui se seront laissés tenter pour le reste, ce n’est pas un album que je vais avoir envie de faire découvrir.

La chronique de LaSardine.

 

Jeunesse

 

Santini © Sarbacane – 2015
Santini © Sarbacane – 2015
Santini © Sarbacane – 2016
Santini © Sarbacane – 2016

Gurty est une jeune chienne énergique, malicieuse, un brin naïve et débordante d’amouuur. Elle se raconte dans un journal et c’est l’occasion pour le lecteur (petit ou grand) de la suivre pendant ses vacances d’été (tome 1) et d’hiver (tome 2). Direction La Provence !

« En arrivant dans notre cabanon provençal, j’étais si excitée que je faisais des petits bonds, comme quand j’ai des vers. Le vestibule sentait toujours le fenouil, le salon toujours le thym, la cuisine toujours l’andouille et mon panier toujours le chien. »

Elle raconte son humain, Gaspard, maître fidèle, attentionné mais parfois un peu déroutant (surtout quand il refuse de céder à ses caprices). Elle raconte Fleur, sa copine bizarre qui fait « Ui ». Puis Tête-de-Fesse, le chat puant qu’elle adore détester. Il y a aussi l’écureuil qui fait « hi hi » et qu’elle rêve de croquer.

PictoOKC’est loufoque, déjanté. La vie vue par un chien. Des jeux de mots, de bons mots. Fous rires garantis et coup de cœur annoncé.

Je remercie m’dame Framboise pour ce fameux présent !!

 

Romans

 

Thomas © Le Livre de Poche - 2012
Thomas © Le Livre de Poche – 2012

Un petit peu de lui, un petit peu d’elle, « La Patience des buffles sous la pluie » est un recueil de 70 nouvelles qui donnent à la parole aux petits riens qui font le sel du quotidien. Sentiments, infidélité, désir, hésitation… les couples valsent pour nous, les couples se font et se défont, le petit grain de sable qui gripper la machine est sous nos yeux.

PictoOKC’est drôle, triste, pathétique. On passe un très bon moment avec ce roman.

A lire du même auteur : « On va pas se raconter d’histoire »

Les chroniques de Jérôme et de Noukette (merci pour la découverte !)

 

Indridason © Points - 2012
Indridason © Points – 2012

Cela fait déjà plusieurs jours que la détention provisoire se prolonge. La passivité crée de la tension. Une tension qui fait remonter les souvenirs en mémoire et permet de prendre du recul sur ce qui s’est réellement passé, cet enchaînement d’événements qui ont amené à l’inévitable situation. Le point de non-retour a été franchi. Mais quelle est sa part de responsabilité dans ce qui s’est produit ? Etait-il possible d’éviter tout cela ?

Après avoir suivi des études de Droit aux Etats-Unis, après une spécialisation, c’est le retour en Islande. Création d’un cabinet d’avocat indépendant, l’activité balbutie durant plusieurs mois. jusqu’à ce que Bettý fasse irruption dans sa vie et lui propose un contrat de travail alléchant, intéressant… enrichissant à plus d’un titre. Pourquoi ne pas avoir prêté attention aux bizarreries dans le discours de Bettý… et pourquoi ne s’être écarté du danger ? Pourquoi ? Cette question revient de façon lancinante. Quand les choses se sont-elles mises à déraper ? Les dés étaient-ils pipés d’avance ? Bettý avait-elle déjà ces desseins lugubres en tête lors de leur première rencontre ? Dans sa cellule, l’avocat repense à tout cela et tente de reconstituer le puzzle.

Je n’ai jamais aussi bien connu une femme et pourtant, aucune ne m’a été aussi étrangère. Elle a été pour moi comme un livre ouvert et en même temps une énigme absolument indéchiffrable.

Délicieuse introspection que nous livre Arnaldur Indridason. Tout repose sur le fait que le lecteur méconnaît les faits. En revanche, on comprend très vite quelle est l’issue tragique après quelques hésitations vite balayées quant à l’identité de la victime. Puis le récit s’installe, la mayonnaise prend vite (de celle à aiguiser la curiosité du lecteur), jusqu’à ce chapitre central où tout bascule, où il est nécessaire de se resituer par rapport au narrateur, de balayer certaines suppositions et d’en envisager de nouvelles. Et de reprendre quelques passages pour trouver ce que l’on aurait rater… et de sentir une furieuse envie de lire la suite pour savoir ce qui s’est réellement passé. « Pourquoi pourquoi pourquoi ? » se demande le lecteur… qui fait écho aux questionnements du narrateur.

L’intérêt de ce polar tient à la tension psychologique qui y règne et à tout un flot de non-dits. On se concentre davantage sur la relation adultère du narrateur et de cette attirante et mystérieuse Bettý. Les suppositions vont bon train, l’imagination carbure à plein, « ça sent le cadavre » comme dirait Kikine avec qui j’ai fait cette lecture commune. On a décortiqué l’ouvrage à mesure que l’on avançait dans la lecture.

PictoOKJ’ai aussi pensé à « De nos frères blessés » pendant la lecture. Le récit se construit de la même manière, sur deux chronologies différentes : celle d’une relation amoureuse et celle d’une détention.

Succulent !

La fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Harchi © Actes Sud - 2014
Harchi © Actes Sud – 2014

« Enfermée depuis toujours dans la “maison des femmes” – où maris, frères et pères mettent à l’isolement épouses, sœurs et filles coupables, ou soupçonnées, d’avoir failli à la loi patriarcale –, une enfant a grandi en témoin impuissant de l’aliénation de sa mère et en victime de son désamour. Le jour où elle parvient à s’échapper, la jeune fille aspire à rejoindre enfin son père dont elle a rêvé en secret sa vie durant. Mais dans la pénombre de la demeure paternelle la guette un nouveau cauchemar d’oppression et de folie.

Entre cris et chuchotements, de portes closes en périlleux silences, Kaoutar Harchi écrit à l’encre de la tragédie et de la compassion la fable cruelle de qui tente de s’inventer, loin des clôtures disciplinaires érigées par le groupe, un ailleurs de lumière. » (synopsis éditeur).

Une voix intérieure, celle d’une adolescente blessée qui aspire à recevoir des preuves d’amour de sa mère. Cette dernière erre, le regard hagard, dans les pièces d’une maison où vivent d’autres femmes qui, comme elles, ont été chassées de la maison de leur mari ou de leurs proches. Une punition dont la raison leur échappe. Victime du qu’en-dira-t-on. Kaoutar Harchi trouve son inspiration dans des coutumes d’un autre temps. Des femmes placées dans une maison de femmes. Libres de partir, les portes ne sont pas fermées à clé, elles font pourtant le choix de rester. Elles sont toutes geôlières. Elles sont toutes victimes. Et dans cet huis-clos aliénant, une adolescente tente de se construire, tente de trouver sa place, tente de comprendre les codes de cette société qu’elle ne connait pas et qui, elle le sait, rend les femmes tristes. Un combat qu’elle mène en se raccrochant à des chimères. Une lutte pour sa survie. Et ces hommes, ces pères, ce Père, pourquoi refuse-t-il son amour à sa femme ?

PictoOKOn sombre avec cette jeune narratrice. On peine à reprendre notre souffle. On veille à tourner les pages silencieusement pour ne pas la blesser davantage. Superbe.

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Stephie, Jostein, Nadael.

 

Coulon © Points – 2015
Coulon © Points – 2015

Il est jeune et analphabète. Il vient de la campagne et a toujours travaillé à la ferme de ses parents. Il n’a pas d’avenir si ce n’est de reprendre l’exploitation parentale agonisante.

Un jour, il se rend à la ville. Il a un entretien avec un Tuteur chargé de lui faire passer des tests et de s’assurer, surtout, qu’il ne sait pas lire et qu’il ne sait pas écrire. Cet anonyme passe les premières épreuves de sélection haut la main. Il signe le contrat. Pour devenir Agent, il doit renoncer à tout, à commencer par le fait de ne pas revoir sa famille. Il doit aussi promettre de ne jamais apprendre à lire et à écrire.

Il devient 1075. Dès lors, il vit dans le luxe. Dès lors il a une place dans la société. On le respecte, on le craint. Il est brillant, il est déterminé, il est compétent. Il est un des maillons de cette société orchestrée par le Grand.

PictoOKUne dystopie fascinante que nous livre Cécile Coulon, auteure que je découvre par le biais de ce roman. J’ai été fascinée par l’univers, fascinée par cette écriture si fluide, par la facilité avec laquelle les éléments s’emboîtent pour former un tout cohérent, par ce ton détaché qui nous accompagne durant la lecture, ce ton si dur qui nous fait pourtant nous coller au personnage. J’étais avide de savoir la suite, de connaître son parcours, de m’installer toujours plus encore dans cette société régie et dirigée par le livre, par les mots, la manière dont ils sont employés pour diriger la pensée collective, soigner les maux, prévenir les déviances. Et ce dénouement sublime qui rend hommage au roman de Daniel Keyes !

Merci Noukette !! (ben oui encore… je sais 😛 )

Les chroniques : Noukette, Valérie, Noctenbule, Antigone.

Ce qu’il faut de terre à l’homme (Veyron)

Veyron © Dargaud – 2016
Veyron © Dargaud – 2016

Il était une fois la femme d’un paysan russe qui accueillait sa sœur pour la journée. Cette sœur, venue en visite avec mari et enfant, était née dans cette campagne pauvre qu’elle n’aspirait qu’à quitter étant plus jeune. Le mariage la sortit de sa triste condition et elle prit goût au luxe.

Pendant qu’elle bavarde avec sa sœur, son bourgeois de mari s’entretient avec son beau-frère. Le premier est un riche marchand, le second n’est qu’un moujik. Le premier parle d’exploitation agricole, de terres dans lesquelles il faut investir. Le second se défend, contre argumente… il n’a jamais envisagé telles perspectives. Pourtant, le bourgeois a planté une graine dans l’esprit du moujik et lorsque la nouvelle se répand que la Barynia envisage de vendre ses terres à son intendant – un homme tatillon – il parvient à convaincre les hommes du village qu’ils ont tout intérêt à investir ensemble dans ces terres. Devenir leur propre patron, améliorer leurs conditions… ils n’ont pas besoin de beaucoup. Cependant… la machine est en marche. Pourquoi se contenter de peu quand on peut avoir beaucoup plus ?

Acidulé, cynique pétillant, frais… cet album de Martin Veyron (Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2001) est une adaptation d’une nouvelle (un conte plutôt) intitulée « Qu’il faut peu de place sur terre à l’homme ». L’histoire n’a pas pris une ride et ce souffle d’air frais que Martin Veyron donne à ce récit montre Ô combien la question est toujours d’actualité. Société folle, capitalisme, course au profit. Penser à soi et rien qu’à soi, acquérir davantage de richesses, encore et encore, accumuler pour les générations à venir, prospérer. Profiter ? Contrairement à Tolstoï, Martin Veyron laisse ses personnages sans noms. On les nomme par leur fonction ou leur statut social. Peu importe car ce récit est intemporel et seule la morale de l’histoire compte.

Le dessin est fin, léger. Les personnages semblent alertes, ils sont gracieux malgré l’accoutrement grossier de certains protagonistes. Les couleurs sont douces, naturelles, ce qui vient donner un peu d’insouciance dans cet univers. S’y greffent des répliques acides. Les personnages ont un certain sens de la répartie ; il y a une très belle cohabitation entre les différents niveaux d’échanges, le premier degré côtoie parfaitement le second degré ce qui donne souvent un décalage amusant entre les interventions des uns et des autres. L’ensemble est à la fois cinglant et cocasse, ce qui permet de profiter d’un sympathique moment de lecture.

Sept chapitres… sept temps en quelque sorte… sept étapes qu’effectue le personnage principal dans sa folie des grandeurs. Dans sa faim de terres, de cheptel, de respect aussi. C’est l’histoire aussi d’une communauté organisée, traditionnelle, conservatrice. La place de chacun est établie depuis des siècles puis un grain de sable arrive, porteur de mille et une promesses et perspectives nouvelles. Mais dans cette société bien huilée, le changement sème un peu de zizanie et impose avec force une nouvelle logique, une nouvelle manière de voir les choses et ce point de vue est à prendre en considération. Mais forcément, les places des uns et des autres vont être quelque peu modifiées.

PictoOKUn ouvrage ludique mais ce n’est pourtant pas ce que je voudrais mettre en avant. Car il a d’autres qualités avant celle-ci : un scénario solide (le genre à ne vous lâcher que lorsque vous avez terminé l’album), des personnages hauts en couleurs (ceux-là même qui vous intriguent, qui vous rendent curieux et déterminés à écouter ce qu’ils ont à vous dire), un graphisme qui fait mouche (celui-là même qui vous met des odeurs dans le nez et dilate vos pupilles quand vous regarder le dessin d’un coucher de soleil). Et puis le côté réflexif de l’affaire en cerise sur le gâteau.

Une sympathique lecture commune avec une amoureuse des livres et des bons mots. Retrouvez sa chronique dans son « Petit carré jaune ».
Et pendant que nos deux blogs se font écho aujourd’hui, Sabine et moi on trinque IRL. Voyez à quoi ça peut mener les blogs… 😉 xD

A lire aussi, les chroniques : La Chèvre grise, Yv, Stemilou.

Ce qu’il faut de terre à l’homme

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Martin VEYRON
Dépôt légal : janvier 2016
136 pages, 19,99 euros, ISBN : 978-2-2205-07247-1

Bulles bulles bulles…

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Ce qu’il faut de terre à l’homme – Veyron © Dargaud – 2016