Le Jardin, Paris (Geniller)

Geniller © Guy Delcourt Productions – 2021

Chaque soir, Le Jardin ouvre ses portes. La clientèle du cabaret est calme et parmi elle, quelques habitués qui viennent se régaler des spectacles donnés par les danseuses.

Les danseuses, ce sont des fleurs. Muguet gère l’établissement avec professionnalisme et bienveillance. Tournesol, Marguerite, Hyacinthe, Violette et les autres se relayent sur scène pour proposer chaque soir des numéros d’effeuillage époustouflants.

Rose est la plus jeune des fleurs. Ce soir, Rose monte sur scène pour la première fois. Un moment tant attendu. Un moment de révélation, troublant, terrifiant de trac mais le public est émerveillé. Emerveillé par cette déferlante d’émotions que Rose communique lors de sa prestation scénique.

L’engouement est unanime. Très vite, Rose compte des fidèles parmi les spectateurs. Aimé est présent à chaque fois que Rose doit monter sur scène. Comme d’autres, il est sous le charme de cette surprenante personne… car Rose est un jeune garçon, une de ces délicieuses fleurs qui illumine désormais les nuits parisiennes.

« Je me considère comme un homme, mais un homme qui aime tellement les femmes qu’il a envie de faire comme elles. »

Rose, personnage androgyne dont on ne connaît que « le nom de scène » est une fille manquée. Un jeune homme passionné, passionnant, touchant. Fragile et courageux, spontané et pudique, Rose est un personnage double…. un jeune homme pour qui la danse est une respiration ; il forge sa vie autour de ce mode d’expression. Un garçon doté d’une joie de vivre communicative. Rose est solaire.

Initialement, cette histoire était un projet de court-métrage. De fil en aiguille, les pages se sont certainement noircies, les recherches et le travail de construction des personnages a certainement pris tellement d’ampleur que, face au résultat, il devenait évident qu’un court-métrage ne suffirait pas à développer cet univers. C’est du moins une supposition que je fais. Une écriture qui foisonne d’idées et d’éléments nouveaux au point de conduire Gaëlle Geniller à prendre la décision de construire un album autour du personnage de Rose. Grand bien lui en a pris car on régale d’un bout à l’autre de la lecture.

Gaëlle Geniller nous livre ici son second titre. Le premier – « Les Fleurs de grand frère » – était une petite douceur. Un album jeunesse qui abordait déjà la question de la différence, la nécessité d’accepter l’autre tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit. Le besoin de s’accepter pour pouvoir s’épanouir. L’autrice a le chic pour nous présenter des personnages atypiques, pour nous les faire aimer et nous faire entendre que chacun détient la clé de son propre bonheur. Le credo de ce récit s’ancre dans ce proverbe : « charité bien ordonnée commence par soi-même. »

Il n’y a pas d’action, pas de suspense. Jusque un doux plaisir de profiter de chaque instant et une joie de vivre incroyable. On rencontre le personnage à un moment-charnière de sa vie, alors que celle-ci effectue un virage important. C’est, pour lui, une étape capitale, une nouvelle direction à négocier habillement. A cela, s’ajoute l’ambition qu’il nourrit de pouvoir s’adonner à sa passion aussi longtemps que possible. Pourtant, cette étape tant attendue fait vaciller ses certitudes, au point de le priver de respiration… de le figer sur place. Assailli par le manque de confiance en lui, Rose en perd le Nord et l’oblige à prendre du recul. La manière de traiter la réflexion menée par le personnage principal est fine et pertinente. Quant au style graphique, il s’imprègne à merveille du style Art nouveau. Les décors, vêtements et coiffures des personnages épousent parfaitement les courbes arabesque de ce mouvement artistique. Les corps élancés des personnages ainsi que les couleurs fraiches et dynamiques nous enveloppent. L’ensemble dégage une ambiance chaleureuse et pleine d’optimisme.

C’est vraiment un très bel album que je vous invite à découvrir si le cœur vous en dit. Je pense que sa douceur et son charme vous plairont.

Le Jardin, Paris (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Gaëlle GENILLER

Dépôt légal : janvier 2021 / 224 pages / 25,50 euros

ISBN : 9782413022534

Tous nos corps (Gospodinov)

« Peu importe, j’ai été bavard, mais c’est le texte le plus long de ce livre. Je veux dire qu’à une époque comme la nôtre, où l’on parle beaucoup et au hasard, comme au bistro, la bonne histoire courte vient nous donner la mesure de chaque mot. Et de chaque minute. J’ai envie qu’il en soit ainsi. »

Gospodinov © Intervalles – 2020

Ce sont ces mots de l’auteur, en postface, sur lesquels on reste avant de refermer ce livre une fois la lecture achevée. Un recueil de nouvelles – très courtes -, surprenant, car Guéorgui Gospodinov n’est jamais avare de mots pour dire les maux, les pensées, les émotions, les émois, les doutes… Certes, l’exercice n’est pas nouveau pour lui puisque « L’Alphabet des femmes » prenait déjà cette forme.

La mélodie de nos corps renferme une partie de notre mémoire intime.

Tous nos corps – Gospodinov © Intervalles – 2020

Mémoire cutanée, souvenirs de la peau qui frôle, touche, percute mais aussi frissonne, tressaute, s’électrise.

Une peau… notre peau qui réagit au chaud, au froid, à la peur, à un son, une vibration, un cri. La peau qui – quand on l’exhibe – fait que l’on se montre nus. Cette peau qui nous habille tout entier et nous permet d’entendre, à sa manière, notre environnement. Notre peau interagit, avec son langage, et nous amène à prendre instinctivement certaines décisions. Cette peau qui embelli nos gestes, qui contient nos innés et nos acquis. Peau carapace, peau douce, peau rempart… peau blanche, hâlée, rougie, moite, transpirante, sensuelle… Contact.

« Nous sommes constamment dans l’enfance de quelqu’un, d’abord dans la nôtre, puis dans celle de nos enfants. Dans notre vieillesse, nous y sommes de nouveau et pour la dernière fois encore dans la nôtre. Notre corps se révèle être charitable par nature. Un peu d’amnésie en guise d’anesthésie à la fin. La mémoire, qui nous quitte, nous laisse jouer pour la dernière fois dans les champs éternels de l’enfance. Quelques minutes quémandées, allez, encore cinq, comme naguère, devant la maison. Avant qu’on ne nous appelle pour la dernière fois. »

Entre souvenirs, écrits poétiques, anecdotes absurdes et réflexions métaphysiques, Guéorgui Gospodinov nous balade d’une nouvelle à l’autre, entre une vie et une autre ; tantôt la sienne, celle d’un proche ou d’un badaud. Le fil de l’émotion corporelle est le fil conducteur de l’ouvrage. On le retrouve dans la majeure partie des textes mais il est parfois absent de certains.

« Avec le temps, tu comprends que la seule chose que tu puisses faire est de consoler. Avant que ma grand-mère nous quitte, déjà toute fondue, elle enserrait ma main et disait, incroyable, j’ai encore envie de vivre, demain je vais traire la chèvre pour boire un peu de lait. La chèvre était morte depuis vingt ans et cela faisait six mois que ma grand-mère ne s’était pas levée… Lorsque j’étais petit et que j’avais peur de m’endormir dans le noir, je tendais le bras de mon lit, elle tendait le bras du sien, la chambre étant étroite et ce pont chassait ma peur. C’était comme si nous nous raccompagnions jusqu’à un certain endroit, main dans la main, jusqu’à ce que l’on dépasse ce qui était effrayant, ensuite elle me lâchait dans le sommeil. Maintenant, je ne pouvais que lui rendre ce geste. Dans le sommeil et dans la mort, chacun entre seul, mais jusqu’à la porte, il est bon d’être avec quelqu’un. »

Scènes de vie du quotidien, tranches de solitudes, de joies, de peines… de moments-charnières qui nous font prendre notre envol… sortes de virages dans nos vies qui nous mènent parfois vers de grandes artères dégagées, parfois dans des impasses. Instants de lâcher-prise, de contemplation pure ou d’effroyables prises de conscience. Les mots du romancier, merveilleusement traduits par Marie Vrinat-Nikolov, nous régalent de métaphores nouvelles et originales. Je ne suis pas loin d’avoir un engouement similaire à celui que j’avais eu, par le passé, pour « L’Alphabet des Femmes ».

Absurdes, concrets, loufoques, réfléchis, banals… « Tous nos corps » regroupent ces instants attrapés au vol et couchés sur papier. Ces pensées que l’on découvre là sur papier blanc se seraient certainement perdues dans les méandres de la mémoire si Guéorgui Gospodinov n’avait pris le temps de les consigner.

Autres romans de Guéorgui Gospodinov présents sur ce site : L’Alphabet des Femmes, Physique de la Mélancolie, Un Roman naturel.

Tous nos corps (Roman)

Editeur : Intervalles

Auteur : Guéorgui GOSPODINOV

Traduction : Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : novembre 2020 / 152 pages / 14 euros

ISBN : 978-2-36956-096-8

Les Vieux Fourneaux, tome 6 (Lupano & Cauuet)

Il est des séries et des auteurs qui en très peu de temps sont devenus des incontournables. Je range « Les vieux Fourneaux » dans cette rubrique puisqu’il aura fallu moins de cinq ans pour qu’elle attire l’attention d’un large lectorat. Et oui ! C’est en 2014 que débarquaient pour la première fois Mimile, Pierrot et Antoine dans les bacs des libraires. Trois vieux potes de toujours aujourd’hui labellisés « Seniors » par la société. Leur vie est derrière eux mais ils sont bien décidés à croquer à pleines dents les années qui leur restent à vivre. Puis nous [lecteurs]… on est sur les charbons ardents une fois par an… quand la sortie d’un tome des « Vieux fourneaux » se profile. Et le cru 2020 ne déroge pas à la règle.

tome 6 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2020

Avec le décès de Fanfan, le QG de « Ni Yeux Ni maître » est sur la sellette. Les héritiers de la vieille anarchiste comptent récupérer leur alléchante part d’héritage… et le plus vite sera le mieux ! Pierrot ronge donc son frein à l’idée que ces vautours prennent possession des lieux mais il est attendu sous d’autres cieux… ceux de la Guyane en l’occurrence. Mimile s’y est installé et a invité ses vieux potes à passer quelques jours de vacances. Antoine est ravit de pouvoir aller réchauffer ses rhumatismes sous un soleil plus généreux… Pierrot lui ronchonne de tout ce chambardement que le voyage implique. Mais avant d’arriver à bon port, il y a quelques surprises intermédiaires à gérer. A l’aéroport, Pierrot apprend notamment qu’il est fiché « S » …

« – Je lis : « identifié comme activiste de la mouvance d’Ultra-gauche. »

– Hahaha ! Je t’en foutrais, moi, de la mouvance ! A mon âge, c’est davantage de la traînance que de la mouvance. Mon dernier forfait était d’ailleurs l’arrachage d’un détecteur de mouvance dans les chiottes du bar Le Rami, dans le 18è… »

Le rythme de la série est trouvé depuis quelques tomes déjà et ne relâche plus désormais (excepté le tome 3 que je trouvais un peu mollasson). Au programme de ce sixième tome, il y a de l’humour et du sarcasme, de la franche camaraderie et des retrouvailles, du militantisme et de l’altruisme, de la vraie belle mauvaise foi et la trogne bougonne de Pierrot, les tatouages de Mimile, l’accent « so british » d’Errol et la joie contagieuse d’Antoine, des pluies diluviennes et le grand soleil de Guyane… j’en passe. Autant d’ingrédients différents qui font le sel de cet univers.

Le ton du scénario de Wilfrid Lupano est enlevé et plein de bonne humeur ; c’est là la marque de fabrique de la série. Cette ambiance joyeuse sert d’appui pour aborder des sujets de fond bien plus sérieux. Ici, il sera question d’écologie. Pollution et déforestation servent d’appui pour faire une pique bien placée au système capitaliste. Le propos critique dégomme les pratique de pillages des richesses minières des pays au détriment de tout : de la vie, de l’écosystème, de la santé des indigènes…

La patte graphique de Paul Cauuet est très fidèle elle aussi à l’atmosphère de la série. Malgré le dépaysement qui nous extrait de la piaule parisienne de Pierrot ou des campagnes du sud-ouest de la France, on est là comme chez nous dans la forêt tropicale guyanaise, à pagayer sur le Maroni. Et à se moquer ouvertement de ce pauvre Pierrot qui a bien du mal à s’adapter à son nouvel environnement.

Du bon, de la poilade et un discours très gauchiste comme j’aime. A lire !

Les vieux Fourneaux (série en cours)

Tome 6 : L’Oreille Bouchée

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Paul CAUUET / Scénariste : Wilfrid LUPANO

Dépôt légal : novembre 2020 / 56 pages / 13 euros

ISBN : 9782505083368

Pendant ce temps (Forshed)

Forshed © L’Agrume – 2020

La vie coule doucement dans ce quartier pavillonnaire de la banlieue stockholmoise. Petite enclave urbaine à l’ambiance familiale, tout le monde a plus ou moins connaissance de la vie des autres habitants du quartier. Aussi, lorsque Odd disparaît du jour au lendemain, cela agite ce petit microcosme. L’événement est commenté avant d’être relayé – quelques temps après – sur les réseaux sociaux. Comment un père de famille peut-il s’évaporer sans laisser aucun mot, aucune trace, alors même qu’il venait d’emménager dans une petite maison ?

Pendant que les recherches pour retrouver Odd vont bon train… les suppositions des uns et des autres galopent. Et la situation n’est pas sans effets sur leurs comportements. L’étrange disparition va les mettre face à leurs inquiétudes, leurs angoisses, leurs regrets… leurs remords.

« Je l’ai pourtant vu suer sang et eau sur les travaux. Il a trimé comme un animal ! Putain, il était là tous les soirs et même parfois la nuit, je crois, à rénover, toujours rénover. Parfois, il me donnait mauvaise conscience de ne pas m’occuper de tout ce qu’il faudrait faire dans notre maison. Quelque part, il était tellement… comme il faut. Les rares fois où j’ai discuté avec lui, il a été aimable et tout, mais il y avait quelque chose dans ce mec qui m’énervait. Même si je trouve qu’il faisait les choses exactement comme on doit : bosser dur sans se plaindre. »

Le dessin naïf de Pelle Forshed m’a d’abord fait prendre ce récit à la légère… du moins dans les premières pages du récit. J’ai pris l’histoire de haut oui… quelques dizaines de pages durant… jusqu’à ce qu’elle m’attrape, me pose… et m’interpelle. Réflexion sur les désirs et les attentes de chacun. Sur les doutes et la perception que chacun peut avoir de l’autre, d’un acte, d’un propos, d’une attitude… Comment chaque individu se situe-t-il par rapport à son semblable, à un proche, un ami, un collègue ? Quels sont les codes sociaux qui édictent ce qui est bien ou ce qui est mal, ce qu’il faut faire ou ce qu’il est préférable de ne pas faire ? Dans quelle mesure agit-on pour faire taire le qu’en-dira-t-on ?

Puis il y a une réflexion profonde sur le couple, son devenir, sa vocation. Qu’est-ce qui fait « couple » ? Qu’est-ce qui fait qu’on peut aimer éperdument une personne puis, quelques années plus tard, buter sur le constat glaçant que le couple dans lequel on est engagé est devenu une coquille vide ? Les centres d’intérêt de chacun ont changé au point que les sentiments se sont étiolés.

« Les sentiments, ça dérègle complètement les êtres humains. »

Questions existentielles et philosophiques plaquées sur le quotidien routinier. Cela fait contraste entre le bouillonnement intellectuel dans lequel les personnages de « Pendant ce temps » sont pris et la fadeur de leurs réalités familiales. C’est étrange de caler sur un décor assez terre-à-terre des questions aussi immatérielles… dans la bouche de ces personnages, elles semblent aussi infécondes que nécessaires. Elles s’apparentes à une lutte de chaque instant, comme une pulsion vitale pour trouver des raisons rationnelles à soi, à ses choix passés/actuels/à venir tout en se demandant si on n’est pas en train… de devenir fou ! Qui d’entre nous n’a pas été confronté à ces périodes de totale remise en question ? Sous ses airs de ne-pas-y-toucher, le récit fait mouche.

« – Alors, de quoi vous avez parlé avec maman ?

– De la beauté de l’insignifiance. »

Etrange atmosphère que Pelle Forshed crée dans cet album. Il y dépose et développe des questions fines et pertinentes et pertinentes sur le couple, l’importante du paraître… sur les répercussions de l’aliénation sociale.

L’album figure dans la Sélection officielle du FIBD 2021.

Pendant ce temps (one shot)

Editeur : L’Agrume

Dessinateur & Scénariste : Pelle FORSHED

Traduction : Aude PASQUIER

Dépôt légal : septembre 2020 / 192 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-490975-17-4

Les belles Personnes (Cruchaudet)

J’ai l’impression – peut-être à tort – que le trait de Chloé Cruchaudet se dépouille et va petit à petit à l’essentiel. Sans être décousu, sans être minimaliste, il gagne en finesse, en minutie… il parvient mieux à toucher nos émotions. De la dentelle s’installe dans son dessin. Au fil des années, l’évolution de son trait est remarquable. Je me rappelle des planches d’ « Ida » qui étaient pleines, parfois capiteuses au point de ne laisser presque aucun espace blanc si ce n’est les interstices entre chaque case. Puis il y eu « Mauvais genre » en 2013 qui fut une grosse claque pour moi et une petite révolution en soi dans son univers artistique. Pour illustrer cette romance passionnée entre un soldat et son amante, Chloé Cruchaudet avait fait voler les contours de cases… elle avait laissé respirer ses illustrations, trouvant par là-même de la légèreté, jouant sur les non-dits et sollicitant nos sens. En 2018, l’autrice nous embarquait dans sa « Croisade des Innocents », un récit d’aventure moyenâgeux où nous partagions l’épopée d’une floppée d’orphelins livrés à eux-mêmes. Un récit d’apprentissage où l’ambiance graphique se dépouillait encore, le trait se faisait plus fin, plus délicat, plus profond…

Cruchaudet © Guy Delcourt Productions – 2020

Et voilà 2020 qui voit débarquer ces « Belles personnes » ! « Faire des portraits d’anonymes » est une idée qui avait été impulsée par le Festival Lyon BD … Chloé Cruchaudet l’a remaniée pour la rendre interactive. Un appel à contributions lui permet de recueillir des témoignages… l’autrice en retient treize pour composer cet album.

Le principe est donc simple. Des inconnus rendent hommage à d’autres inconnus. Un frère, une voisine, une infirmière qui travaille dans un service de néonat, une prof de philo, une amante, leur enfant… Des textes mis en forme et illustrés par l’autrice. Un recueil de treize témoignages auxquels Chloé Cruchaudet a ajouté sa propre contribution, « parce qu’au final, c’est pour cette raison que j’ai accepté de faire ce livre » explique-t-elle avant de se plier elle aussi à l’exercice. Quatorze personnes qui rendent hommage à quatorze inconnus.

« Petite et trapue, quelques quatre-vingt kilos et plus, la peau ridée, tannée au maximum par le soleil, Denise est ma voisine. Tout est sourire dans son visage de soixante-douze ans. Ses petits yeux se perdent dans ses rides lorsqu’elle sourit, et ses belles dents blanches bien plantées prennent toute la place qui reste. »

Des témoignages spontanés, posés sur papier et qui s’arrêtent le temps de quelques lignes – une page tout au plus – sur des individus [un proche ou une simple connaissance] qui ont ce don pour nous faire voir les choses autrement, pour nous aider à relativiser, décaler contrariétés et tristesse, rendre le beau pétillant, énergisant… Cette capacité à changer la vie de leur entourage, la rendre plus légère et à diffuser des ondes positives qui rendent le quotidien moins pataud.

« Si un jour elle venait à disparaître, elle laisserait mille orphelins, mais aussi mille souvenirs. »

Des mots frais, souvent émus. Des mots bruts, souvent nostalgiques. Des mots vibrants remplis de métaphores ingénieuses. Des mots beaux pour ces lettres écrites avec le cœur. Des mots pour former ces parenthèses dans la vie de ces individus qui témoignent. Et c’est bon de se frotter à ces vibration. Un album patchwork constitué d’initiatives spontanées, de gestes d’amour gratuits qui n’attendent rien en retour. Mises à nu d’hommes et de femmes qui ont su profiter pleinement d’un instant éphémère ou de la présence plus durable d’un être dans leur vie. Qu’il soit fortuit ou permanent, Chloé Cruchaudet attrape le fil qui relie une personne à une autre.

« Qu’est-ce qu’on garde des belles personnes qu’on a connues ? Des impressions, des fragments, des souvenirs des autres qui deviennent les nôtres. Un petit bagage précieux qu’on transporte. »

Un album en trois temps.

Au premier temps de l’album, l’autrice nous parle de sa démarche.

Au second temps de l’album, les lettres prennent vie sous ses crayons. Le coup de crayon et/ou de pinceau change au besoin des personnalités racontées. Les coloris s’adaptent aux traits de caractères. Tout ici veille à attraper l’empathie et les émotions qui étaient contenus dans les témoignages reçus pour les retranscrire le plus justement possible.

Un troisième temps enfin. Une partie qui contient les textes originaux des contributeurs. Chaque récit est posé. Une page suffit. La page en regard contient quant à elle le portrait de la « belle personne » décrite.

Beau. Simple. Une lecture qui suspend un peu le temps.

Les belles personnes (récit complet)

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : Chloé CRUCHAUDET

Dépôt légal : octobre 2020 / 144 pages / 17,95 euros

ISBN : 9782302081765

L’Enfant ébranlé (Xiao)

Xiao © Kana – 2020

« L’Enfant ébranlé » est le premier ouvrage de Tang Xiao traduit et publié en France. Il a la même sensibilité que « Undercurrent » , « Le Pays des cerisiers », « Les Pieds bandés » ou encore « Solanin » que l’on retrouve dans la Collection Made In (édition Kana).

Yang Hao est cet enfant qui traverse à pas de loups son existence. Il a une dizaine d’années. Hypersensible, introverti, élève studieux qui en dehors de l’école aime retrouver ses copains pour jouer aux jeux vidéo ou lire des mangas. Son quotidien, il le partage entre l’école et la vie de famille. Une famille où le père est sans cesse retenu ailleurs par son travail. Une absence qui pèse à Yang Hao. Cette année-là pourtant, son père est de retour. Son secteur professionnel est en crise et il n’a d’autre choix que d’attendre qu’on le positionne sur une nouvelle mission. En attendant, il sera à la maison. Passée l’euphorie des retrouvailles, Yang Hao déchante vite en découvrant un père qui passe la majeure partie de ses journées à jouer au mah-jong avec ses amis, butinant la vie de famille, laissant à sa femme la gérance du foyer et s’étonnant que cette dernière tienne si peu compte des projets d’avenir qu’il a pour leur famille. Yang Hao devient amer et regrette le temps où il avait une image idéalisée de son père. En quête de nouveaux repères, Yang Hao fait la connaissance de Feng Zhun, un garçon qui a la réputation d’être une graine de délinquant.

Yang Hao est à un carrefour de son enfance. Alors qu’il s’apprête à rentrer dans l’adolescence, il se retrouve face à des perspectives nouvelles et une forte envie de contester l’autorité d’un père si distant et si peu affectueux.

Le personnage est sur le fil. Il flirte avec l’interdit sans jamais toutefois se rapprocher trop près de la fine frontière qui ferait tout basculer. Il canalise ses envies et apprivoise ses peurs. Il cherche sans cesse à faire la part des choses et se raccroche à sa mère qui est son seul repère. Il s’ancre à elle, aux valeurs qu’elle lui a transmises et cherche à apprendre doucement à exprimer ses émotions, ses inquiétudes. Le support rêvé se présente à lui ; c’est ainsi qu’il va utiliser l’écriture comme une catharsis. Ainsi, il s’engouffre dans ses devoirs de rédaction pour se dire, reconstruire les liens tels qu’il aurait aimé qu’ils soient, panser les souffrances, soulager sa culpabilité, avouer une fragilité ou un acte qu’il ne parvient pas à assumer. A bas bruit, il grandit. Il mûrit mais s’émanciper fait si peur ! Dans cet apprentissage de soi, il bute car la figure paternelle qu’il avait jusque-là idéalisée est friable, imparfaite, égoïste. Les certitudes enfantines de ce garçon sont tout à coup ébréchées, ébranlées, cahotantes.

En s’ouvrant au monde, il s’ouvre également à lui et identifie peu à peu les facettes de sa personnalité. Il parvient à repérer ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Ce qu’il aime, ce qui lui fait peur. Ce qui le dérange. Son regard perd sa naïveté enfantine et ce changement est douloureux. Les belles découvertes laissent plus facilement la place à des constats qui bousculent et embarrassent.

Les dessins réalistes de Tang Xiao contiennent beaucoup de sensibilité. Rien n’est en contraste, comme si l’enfant empilait renoncements et compromis pour trouver la frontière de ses possibles et parvenir – dans les minces interstices qui lui restent – à s’épanouir sans heurter quiconque autour de lui. Le noir et blanc des planches est travaillé au lavis et à l’encre ; il nous offre une myriade de dégradés de gris. L’ambiance graphique de cet ouvrage est généreuse en détails, d’une richesse réelle. Les visages sont dessinés avec autant de précision que de douceur. Les détails (architecture, flore, objets du quotidien) sont quasiment omniprésents, ce qui donne aux décors une vraie consistance et contribue à nous ancrer dans la lecture. Graphisme et scénario forment un tout cohérent. En toile de fond, Tang Xiao montre une société chinoise encore très soucieuse des traditions (fêtes nationales, cérémonies religieuses) mais qui voit l’organisation familiale changer du fait de la réalité économique ; le système patriarcal continue à se déliter.  

Le dessin fait ressortir toute la fragilité du personnage. J’ai eu l’impression qu’il était en alerte, apeuré à l’idée de mal faire et surtout, inquiet à l’idée que ses repères volent en éclat. Et le retour de son père dans le quotidien vient justement chahuter une routine rassurante. Un père tant attendu dont la présente malmène finalement la moindre habitude, le moindre repère.

Il y a de la poésie dans la manière de raconter et de dessiner cette tranche de vie. Un peu de légèreté par-ci par-là que l’on attrape à pleine mains. Et une forme de tristesse chez cet enfant tiraillé par les désirs que les autres ont pour lui, ses propres désirs et une situation familiale dont il peine à comprendre les tenants et les aboutissants. A un âge où les jeux imaginaires occupent encore une belle part du quotidien, le personnage fait preuve d’une maturité surprenante. Cela donne une vraie consistance à l’intrigue et capte notre attention. Un album intéressant et émouvant.

L’Enfant ébranlé (récit complet)

Editeur : Kana / Collection : Made In

Dessinateur & Scénariste : Tang XIAO

Traduction : An NING

Dépôt légal : septembre 2020 / 394 pages / 19,95 euros

ISBN : 978-2-5050-8432-7