Stupor mundi (Néjib)

Néjib © Gallimard - 2016
Néjib © Gallimard – 2016

Ils ont fait une longue traversée pour atteindre la région des Pouilles et atteindre ce château du sud de l’Italie.

Ce castel, chers amis, est unique dans toute la chrétienté. Créé et conçu par la Stupeur du Monde, il est dédié aux esprits les plus éminents de notre temps. C’est un refuge contre la bêtise et l’ignorance.

Ces voyageurs sont au nombre de trois : un père, sa fille et leur serviteur. Le père est un éminent scientifique d’Orient. Il se nomme Hannibal, il a dû fuir son pays car une fatwa y avait été prononcée contre les « savants impies ». Son nom n’avait pas été nommé mais il était directement concerné. Houdê, sa fille, l’accompagne. Pour une raison qu’elle ignore, elle a perdu l’usage de ses jambes et la mémoire des jours qui ont précédé leur fuite. Pourtant la jeune fille est reconnue pour ses capacités mnésiques hors-normes. C’est dans ce lieu où se côtoient d’éminents scientifiques que Houdê rencontre Sigismond ; il mettra tout en œuvre pour l’aider à retrouver la mémoire des faits et comprendre la cause de la mort de sa mère et la raison pour laquelle ses jambes refusent de la porter. La jeune fille fera également la connaissance de Roger, un garçon de son âge avec qui elle va lier une solide amitié.

Ce château italien est la propriété de Frédéric II, monarque, que ses contemporains surnommaient « La Stupeur du Monde ». Roi érudit, il prend sous son aile des savants et des artistes afin de leur permettre de se consacrer pleinement à leurs recherches. L’arrivée de Maître Hannibal en ce lieu est loin de réjouir ces élites. Il inspire de la crainte et va devoir batailler ferme pour mener ses recherches à bien.

Trop tôt pour se tourmenter ? Pourtant, si ce que l’on dit de lui est vrai, c’est le diable en personne qui pénètre en ces murs.

Néjib propose un scénario assez prenant qui nous fait partir dans deux grandes directions et ce sont les deux personnages principaux – le père et la fille – qui donnent le ton. Le premier regarde vers l’avenir, obnubilé par ses ambitions et l’enjeu de son engagement. En acceptant que le roi finance ses recherches, il se confronte à toute l’ambiguïté de sa démarche : il sait que sitôt révélée, son invention échappera à son contrôle mais il ne peut se résoudre à abandonner ses recherches. Sa fille quant à elle cherche à recoller les morceaux de sa mémoire. La jeune génération regarde vers le passé tandis que son père scrute l’avenir et les conséquences probables de ce qu’il s’apprête à prouver. Un postulat fou parcourt cette histoire : et si la photographie avait été inventée au Moyen-Age ?

Cette petite communauté que Néjib nous raconte est composée de figures historiques et de personnages fictifs. De même, l’auteur mélange faits réels et fiction. Et la mayonnaise prend très vite, on découvre les lieux en même temps que les personnages principaux et on tarde peu à faire la connaissance de ces savants et artistes qui vivent sur place ; ingénieur, peintre, mathématicien, alchimiste, astrologue… il y a là une certaine effervescence propice aux savoirs. Cet huis-clos et l’intrigue qui se développe ne manquent pas de nous faire penser au « Nom de la Rose » mais si la référence à Umberto Eco est réelle, le scénario de Néjib nous propose un récit tout à fait neuf et original. On s’arrête juste ce qu’il faut pour comprendre la personnalité de chacun et cerner les leitmotivs des protagonistes.

Graphiquement, on alterne là aussi dans différents tons et différentes ambiances. Les scènes intérieures sont assez dépouillées, traitant parfois les personnages avec une certaine économie du trait. Néjib effleure chaque silhouette, chaque accessoire, comme si tout était électrique et que la mine de son crayon allait provoquer une étincelle ravageuse. Les scènes d’extérieur en revanche fourmillent de vie, de couleurs, de lumière. Une alternance agréable.

L’album déplie donc deux quêtes distinctes mais totalement imbriquées et si la fille connaît tout des impasses et des avancées de son père, ce dernier en revanche est trop pris par son travail pour comprendre ce que sa fille est en train de mettre en œuvre.

Amorcer une réflexion sur le savoir et sur la religion. Montrer les tensions et les points d’achoppements de ces deux « logiques », pointer les rares compromis. Reconnaître l’ouverture d’esprit d’un souverain qui dénote à cette époque. Permettre de ressentir l’excitation d’un homme lorsqu’il touche au but, qu’il sent son invention prête à voir le jour. Magnifique conte que je vous invite à lire.

La chronique de Noukette, d’Amandine et de Pauline Ducret.

Une lecture commune que je partage avec Joëlle dont vous trouverez la chronique ici.

Du côté des challenges : Tour du monde en 8 ans : Tunisie

Stupor Mundi

One shot
Editeur : Gallimard
Dessinateur / Scénariste : NEJIB
Dépôt légal : avril 2016
284 pages, 26 euros, ISBN : 978-2-07-066843-4

Bulles bulles bulles…

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Stupor mundi – Néjib © Gallimard – 2016

Madame, tome 2 (Peña)

Peña © La Boîte à bulles – 2016
Peña © La Boîte à bulles – 2016

Pour vos oreilles pendant la lecture

carrejaune[Le petit carré jaune]

Entre moi et Madame tout a commencé comme ça

Madame – L’année du chat – Peña © La Boîte à bulles – 2015
Madame – L’année du chat – Peña © La Boîte à bulles – 2015

Illico presto je me suis senti concerné moi Mitsumi surnommé Mitsou par ma maitresse car crête en l’air dès mon plus jeune âge qui me donnait un air samouraï, zen, éclairé.
Je partis donc de mon pas félin et de ma queue dodelinante à la conquête de ma dulcinée. Je comptais sur cette journée pluvieuse pour déclamée ma « flamme » et convaincre Madame que j’étais son Monsieur, son miaou de la situation, le félin des encriers, le ronronneur réveil-matin.
Je savais que cela ne serait pas facile car Madame et ses crocs à sabre (dixit l’encyclopédie trouvée par Nancy Peña) était mutine, câline certes mais véritablement mutine. Une petite diablesse. Mais voilà je voulais assurer. Donc je me fis beau. Douche pour commencer et petit passage croquettes boulettes pour ne pas tomber en pamoison inanimé devant ma belle.
De l’autre côté de l’ordinateur, Mo’ du Bar à BD (vous suivez ?) m’attendait pour qu’on puisse présenter ensemble « Madame » de Nancy Peña (vous savez la Nancy Peña du « Chat du kimono », ma Nancy quoi)…
Petit passage litière et je fus prêt à me laisser aller à cette rencontre miaulesque. A vos chafouins, j’étais prêt !

Mo' l'Admin[Mo’]

Ôh combien j’attendais cet instant, moi, Mo’, de mon côté de l’écran ! Car la perspective de ce félin rendez-vous a commencé à se profiler cette année, dans les allées du festival d’Angoulême où mon petit carré jaune et moi-même explorions les stands pour dénicher des pépites susceptibles de nous réchauffer. C’est ainsi que, par le plus grand des hasards (hu hu), nos pas nous conduisirent vers nos amis de la Boîte à bulles où Ôh merveille !, « Madame » nous attendait. Regards complices, clins d’œil… j’ai vite compris en voyant la mine de Sabine qu’un plan diabolique était en train de s’échafauder ! Certes [et à mon grand étonnement], elle n’avait pas pris le temps de lire les albums bien qu’elle suivait avec intérêt le blog du chat Madame. De mon côté – bien évidemment – je fis la maline car Madame voyez-vous, avait déjà mis ses poils sur le comptoir du Bar à BD ; c’était en février 2016 et bien le ménage soit fait régulièrement… j’en retrouve encore !
Madame était un petit chaton à l’époque mais on voyait déjà bien le potentiel d’espièglerie de l’énergumène. Pire même… Madame fait de l’esprit !!! Mais impossible de ne pas craquer pour le minois de Madame, ses grands yeux ronds, ses pattons maladroits et le bon sens dont elle fait preuve… du moins, à hauteur de chat.

Alors quand Sabine fit sa mine,
Et que l’air de rien elle acheta
En un éclair
Les deux tomes de « Madame »

L’affaire était dans le sac.
Je savais que ni une ni deux, elle allait présenter Madame à Monsieur,
Et de cette rencontre-là,
Advienne que pourra !

Et puis, j’allais être de la partie !
Le plan diabolique était en place. Nous mijotions secrètement de faire une lecture commune.
Et le jour J… le petit carré jaune qui a plus d’un tour dans son escarcelle, dévoila un plan plus machiavélique encore… nous allions réaliser une chronique à quatre mains ! … et quatre pattes !
Si !

carrejauneVu le temps de chien, cela ne pouvait qu’être un grand rendez-vous. Car oui, il pleuvait comme euh… « vache qui puisse » (j’te jure il y a des expressions des fois). Nous ouvrîmes donc ensemble et au même moment la première page, celle de garde et là…. j’étais moi Mitsou 1er, Chat de gouttière poil écailles de tortue blanc et à crête…, foutu ! Madame avait grandi. Madame avait mûri. Elle avait compris la loi de la gravité !!

Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016
Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

Mo' l'AdminTout à fait !
Nous voilà donc à lire en même temps le second tome de « Madame », à deux endroits la terre différents. Nous n’aurions pas pu choisir un meilleur jour : aucune contrainte horaire et dehors, la pluie. Et comme le dit Sabine en lisant le titre, « Tu as vu, ça tombe bien, il fait vraiment un temps de chien ». Toutes les conditions sont donc réunies. En avant la lecture…
Madame si coquine, Madame si maline prétend donc, pour débuter cet album en beauté, avoir acquis en sagesse… en maturité. De ses premières expériences avec l’encre de Chine de sa maîtresse, elle a tiré des leçons. C’est vrai… la fade et naïve expérience de pousser un pot d’encre de Chine du bout de la patte n’était pas une bonne idée. En revanche… du haut d’une chaise… alors que face à soi une tour temporaire en haut de laquelle trône une règle… toute prête à envoyer voler l’encre aux quatre coins de la pièce… voilà une démarche bien plus raisonnée. Qu’en pense Monsieur ?

carrejauneMiaouwww !
Moi Mitsou premier je me poilais, c’est à dire que je me léchais déjà les babines aux rigolades à venir et regardais de mon coussin, la palette de possibilités à venir. Mais à peine avais-je tourné la page qu’un miaou dévastateur fit son apparition sur mes babines velues. Ciel Madame avait trouvé son apollon, son cuisto de rêve ! Cela était donc fini avant de commencer ? « Cruel échec pour l’évolution. » 
J’en perdais mon latin, ma bouteille de lait et mon verre d’eau. D’un coup de patte avant droite, je réclamais ma part du lot ! Je tentais le tout pour le tout et me projetais dans le rôle du chat zen, maitre bouddhiste que Madame recherchait. Car non seulement Madame philosophait, mais Madame bouddhait aussi. Et cela je le sais, Moi Mitsou chat de gouttière maitre zen, j’étais apte à lui enseigner les voies de la sagesse, de la maturité.

Mo' l'AdminEt moi, de ce côté de l’écran, je trouvais là Madame bien cruelle de faire vivre à Mitsou sa première déception sentimentale. Pour le reste, je comptais bien sur l’imagination débordante de Madame pour faire le contrepoids (espérant secrètement que Monsieur Mitsou prenne de-ci de-là quelques idées pour égayer le quotidien de sa maîtresse). Car oui, on voit bien que l’esprit de Madame suit sa propre logique qui lui est vraiment très… personnelle… Madame s’affirme, très sûre d’elle ! Elle explore le monde, expérimente, teste aussi bien la résistance à l’eau, à l’air… que la patience de Nancy.
J’aime bien ce petit monde à hauteur de chat. Puis je trouve que l’auteure a fait un bon choix de n’utiliser que trois teintes pour donner vie aux prouesses de son félidé. Vert, blanc et noir suffisent amplement pour ces anecdotes du quotidien. Le dessin est libre, dépourvu de cases. Du coup, le chat sautille et se déplace en toute liberté sur les pages de l’album. Entre deux dessins, on fait parfaitement la jonction ! Et puis, nos commentaires en off remplissent allègrement ce que les strips ne disent pas ! N’es-tu point d’accord toi ? Allo ? « Soyouz à Baïkonour ! » ??? Je crois que je suis sur la même longueur d’ondes que Madame ! Petit Carré Jaune ? Me recevez-vous ?

Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016
Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

carrejauneTe reçoit 5/5 !
Car oui Nancy jouait admirablement bien sur la feuille. Madame nous ensorcelait, disposait au gré des pages, ces pattes velues et son minois tigré. Sa philosophie était telle que l’on se mettait nous aussi à méditer sur cette pluie qui tombait, ce froid qui nous obligeait à remettre des chaussettes sur nos pieds si dénudés et cet apocalypse soudaine. Lorsque dans notre dos, un bruit jaillit. Boum. Chute de chat ! De son trait fin, gracieux, minimaliste, Nancy Peña venait de me tuer une nouvelle fois. Moi Mitsou 1er, je découvrais que Madame n’aimait plus son cuisto. D’un génial coup de bulles, elle achevait cette histoire…

« J’vais te masser à la chinoise » – « J’vais te repulper la face »

Un dialogue qu’Audiard aurait adoré. J’en mets ma moustache à raser !! Que pensait de son côté Mo’… ? Etait-elle, elle aussi, au bord du rire ? Avait-elle des envies de comprendre le pouvoir des chats, de Madame, le graphisme de Nancy, cette force qu’elle a de construire un gag en 3 ou 4 dessins avec peu de couleurs, une palette de verts et noir, une délicatesse dans le crayonné ? Je me surprenais (telle Madame) à moi aussi, scruter les détails, le dessin, les ombres portées, les cheveux et vêtements portés. Le moindre trait devenait important, gracile, furtif.

Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016
Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

Mo' l'AdminOui je savoure. Totalement. Et je t’imagine aussi en train de te bidonner de ton côté de l’écran. Après… je crois que j’ai pris quelques planches d’avance alors, je vais me pencher sur notre écrit à quatre mains (et quatre pattes s’il vous plaît) pour te laisser rattraper ton retard (non mais tu lis lentement en fait). Ah, dis tu as vu, il y a un clin d’œil au Chat botté !! Ça aussi ça vaut le détour… parce que Nancy Peña avait revisité ce conte et je t’assure, « Les nouvelles aventures du Chat botté » méritent le coup d’œil !
J’aime bien cet esprit taquin. Franchement, on philosophe un peu, on ne se prend pas au sérieux, on se laisse surprendre aussi ! Non mais, as-tu déjà vu un chat qui écrit son nom ??? Et puis qui le décortique ! M.A.D.A.M.E…. je me demande bien ce que peuvent signifier les initiales de Mitsou…

carrejauneJe poursuivais ma lecture et plus je rentrais dans ces strips plus mes babines se retroussaient de plaisir. J’en émettais des petits piaillements jouissifs. Je me retrouvais dans les gags… Ce Tancarville, cet exploration d’une pile de vêtements, c’était Moi. Décidément Madame, vous me connaissiez bien. Vous saviez explorer, vous et votre fidèle Nancy, les moindres recoins de nos vies félines. Rien ne vous échappait. Nos initiales s’entremiaoutaient. Je n’avais certes, pas de D dans mon nom mais moi aussi ma gamelle était à demi vide et je l’appelais à se remplir.

« C’est fou la difficulté qu’elle a à assimiler des vocables qu’elle ne connait pas »

Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016
Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

Bref je tournais les pattes, euh les pages, me pourléchais les mains, me frottais le minois au coin de chaque feuille. Nancy me touchait, Nancy m’envoutait. Son crayonné, ses gags étaient parfaits. Juste ce qu’il fallait. Ni trop peu, ni trop pas assez. Le bon dosage. Le fin limier.

Mo' l'AdminOui, parfaite lecture ! Tout de même, ça m’épate. J’ai lu l’album d’une traite ! Pourtant, vu qu’il est composé de nombreuses saynètes, c’est tout de même un ouvrage avec lequel on peut s’accorder quelques pauses, le temps de boire un thé voire de répondre à un commentaire sur Facebook ?? Mais là, non. J’en enchaîné la lecture de ces petites histoires comme si j’allais perdre le fil en interrompant la lecture. Que nenni ! Et puis il est solide ce fil. Il est amusant aussi, aucune difficulté à imaginer un chat faire ces roublardises. Des fous-rires aussi, en deux temps souvent : le premier à la lecture, le second après avoir lu ton commentaire. Bien aimé. Très bon moment. On refera ?

carrejauneTu m’étonnes qu’on refera… parce que Madame quand même c’est une sacrée bulle de joie, de bon, de tendre, d’envoutant et de tremblements de côtes à avoir. C’est inventif sans être lourd, spirituel sans être plombant, philosophique sans être intello. C’est juste ce qu’il faut. Et puis l’apparition à la fin d’un nouvel être dans la vie de Nancy laisse présager à Madame d’autres péripéties.
Bref Madame et moi, Mitsou, Chat 1er qui fait ces griffes, c’est pour la vie. Et penser à relire « Le chat du Kimono » et sa suie, retrouver l’univers envoutant, japonisant et décapant de Nancy Peña.

PictoOKJolie lecture commune en tout cas ! Et si vous commentez ici, il faut aussi commenter chez la Dame du Petit Carré Jaune ! Pour vous faciliter la tâche, voici le lien de son article.

la-bd-de-la-semaine-150x150C’est aussi mercredi, le jour-dit de la « BD de la semaine ». Le rendez-vous est donné aujourd’hui chez Noukette ! Je suis certaine qu’il y a des pépites à dégoter chez les lecteurs.

Madame

Tome 2 : Un temps de chien
Série en cours
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-Pied
Dessinateur / Scénariste : Nancy PEÑA
Dépôt légal : novembre 2016
80 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-84953-274-4

Bulles bulles bulles…

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Madame, tome 2 : Un temps de chien – Peña © La Boîte à bulles – 2016

Loup (Dillies)

Dillies © Dargaud – 2017
Dillies © Dargaud – 2017

« Je ne me doutais pas que l’on put avoir si froid à l’intérieur de soi… »

Il errait seul et totalement nu dans les bois jusqu’à ce qu’il tombe sur un campeur. Ce dernier, constatant sa détresse, appelle les secours. Puis, c’est une succession d’examens, de questions… mais en lui, rien ne change. C’est le vide. Depuis combien de temps était-il dans cet état ? Comment s’appelle-t-il ? D’où vient-il ? Il est incapable de répondre à ces questions.

Alors qu’il se rend à un rendez-vous, il tombe par hasard sur un club de jazz. La musique l’attire. Il s’approche par curiosité, franchit la porte et se retrouve pris dans une succession d’événements et de quiproquos. En moins de temps qu’il ne lui en faut pour comprendre ce qui se passe, il attend son tour. On le croit venu pour passer une audition. Un groupe cherche son nouveau musicien.

Lui qui ne sait rien de son identité découvre avec stupéfaction qu’il est musicien.

Renaud Dillies… combien de fois j’ai craqué en lisant ses albums. Ceux qu’il a réalisé avec Régis Hautière notamment (« Abélard », « Alvin ») mais aussi « Betty blues ». Son dessin poétique, doux, sucré est un régal pour les pupilles. Il y eu aussi quelques rencontres moins fortes comme avec « Bulles & Nacelle » ou le déjanté « Saveur Coco ». Mais toujours… toujours… ce dessin si délicat.

Il n’y avait donc aucune raison pour que je ne découvre pas « Loup ». On y retrouve cette sensibilité dans le dessin et la tendresse de l’auteur pour ses personnages. Il les traite avec beaucoup de ménagement. Une nouvelle fois, on est face à un héros paumé qui se retrouve dans une situation critique. Ici, nulle question d’alcool, nulle question de fuite en avant. Au contraire, Loup cherche justement à faire face pour retrouver la mémoire. Il se découvre un don inattendu et c’est là la manière dont Renaud Dillies injecte une nouvelle fois le registre musical dans son récit. Car là aussi nous avons une constante dans l’univers de Dillies : la musique, fil rouge de son œuvre, fil rouge qui relie chacun de ses ouvrages. Une exploration de ce registre et toujours… toujours… ses personnages – quels qu’ils soient – ont un besoin presque vital de jouer d’un instrument ou de chanter. Ils trouvent là leur épanouissement. Mais il n’y a rien de redondant, Dillies parvient à utiliser le talent de chacun de façon tout à fait différente.

Comme pour la musique, on va retrouver d’autres thèmes chers à l’auteur : la quête identitaire, la présence d’une fille pour qui on décrocherait la lune, la solitude.

Renaud Dillies utilise la métaphore de façon très ouverte. Il joue sur le double-sens du mot « loup » qui servira à nommer à la fois le personnage principal par ce qu’il est (un loup et toute la complexité de cette race animale dans l’inconscient collectif… est-il un « grand méchant » comme l’affirmait Perrault ?) et le « loup » que l’on met devant ses yeux pour se déguiser. Notre héros choisit effectivement de mettre un loup dans certaines situations (que je ne vous dévoilerais pas ici pour ne pas spoiler) et montrant ainsi qu’il se vit comme un imposteur.

Pour tout vous dire, j’ai beaucoup aimé cet album. Du moins… j’ai très vite accroché avec le personnage, très vite compris sa démarche, ses interrogations, sa perplexité face à ce qui lui arrive. J’ai tout pris sans remettre en doute la crédibilité de ci ou de ça, des heureux hasards auxquels la vie vous confronte, des coups bas qu’elle vous réserve. Tout. Et puis, les dernières pages. Les quatre dernières pages pour être exacte. Le dénouement final. Et une question : pourquoi ? Pourquoi une telle fin ? Pourquoi la boucler aussi hâtivement ? Pour dire quoi ? Pour que l’on en tire quelques conclusions ? L’album était si bien pourtant… La fin est trop ouverte pour que je puisse l’apprécier.

Loup

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES
Dépôt légal : mars 2017
56 pages, 12,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6799-3

Bulles bulles bulles…

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Loup – Dillies © Dargaud – 2017

Rapide Blanc (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2006
Blanchet © La Pastèque – 2006

Rapide-Blanc, c’est un village qui fut construit au début des années 1930. L’idée est venue suite au projet de construction du barrage hydroélectrique du même nom. La Shawinigan Water and Power, qui finançait la construction du barrage, a jugé nécessaire que les employés de la centrale et du barrage habitent à proximité des équipements. C’est ainsi que fut décidée la construction de ce village d’autant que ce Rapide-Blanc est un lieu totalement isolé, en pleine forêt et aucune route ne permettait de s’y rendre.

On avait construit une église, une petite station de ski, un magasin général…, bref, c’était un véritable village en miniature.

C’est par train que l’on pouvait se rendre à Rapide-Blanc, la ligne ferroviaire fut construite elle aussi à cette occasion. D’une centaine d’habitants en 1934, il comptait environ 240 habitants au moment de sa déconstruction. Car en 1971, lorsque les progrès technologiques ont permis d’automatiser la centrale de Rapide-Blanc, il ne fut plus nécessaire que les ouvriers de l’entreprise habitent à proximité. L’entreprise affecta donc ses employés sur d’autres postes. Et tous ces habitants qui avaient construit leur vie à cet endroit furent convier à reconstruire leur vie ailleurs…

Dans les années soixante-dix avec l’arrivée de l’automatisation, le village a été démantelé. Aujourd’hui, il n’y reste que sept ou huit maisons en brique. Un village fantôme, comme on en trouve des dizaines sur le bord des rivières du Nord québécois.

S’inspirant d’une histoire réelle, Pascal Blanchet nous raconte la courte vie de Rapide-Blanc, un petit village d’une province située au nord de Montréal. A l’instar du « Noël de Marguerite », « Rapide-blanc » n’est pas une bande dessinée à proprement parler mais plutôt un album illustré. Vu la qualité, je suis certaine que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Guidé par une poignée de couleurs, le lecteur s’échappe dans cet album laconique où les mots se glissent comme dans un chuchotement.

« Montréal. Ce soir-là, on allait prendre des décisions ».

Un récit qui se développe de façon tout à fait originale, nous invitant à nous appuyer sur la couleur et les lignes qui brisent les planches et créent des contrastes visuels absolument fascinants.

Marron – Blanc

Il neige à gros flocons dans la ville silencieuse. Dehors, la vie s’endort peu à peu. Les badauds rentrent chez eux pour se glisser au chaud. Dans un building, alors que tous les employés ont quitté leurs bureaux, le gardien fait sa ronde silencieuse. Au dernier étage, une réunion importante rassemble les membres du conseil d’administration.

Orange – Marron – Blanc

Une nouvelle couleur entre dans la danse. La veine graphique s’enrichit, se réchauffe. Nous – lecteurs – on est ressorti dans la rue, dans la nuit. Les façades marrons sont austères et contrastent avec la blancheur de milliers de flocons blancs qui dessinent des constellations dans le ciel. On est au pied d’un immense gratte-ciel, telle à une petite fourmi. Nos yeux suivent ces lignes droites qui fusent vers le ciel, fascinante architecture. Tout en haut, on devine une petite lueur au dernier étage. On monte le long de la façade, on monte irrémédiablement, croisant les flocons qui tombent lentement, et on se rapproche de la lueur. On s’arrête face à la baie vitrée du dernier étage. Les derniers rayons du soleil se brisent sur les vitres. A l’intérieur, un homme est debout devant la fenêtre. Il attend. L’air rogue. Son nez aquilin et ses yeux cernés lui donnent un air de rapace. Il est vieux, bedonnant. Son costume est parfaitement ajusté, la couleur de sa cravate est assortie à la pochette placée dans la poche extérieure de sa veste. Il regarde Montréal qui dort à ses pieds. Il domine. Derrière lui, les membres du conseil d’administration sont assis autour de la table de réunion.

Gris – Marron – Orange – Blanc.

On traverse la baie vitrée. Dans la salle de réunion, la tension est palpable. Les hommes débattent. La décision qui se profile est -elle en mesure d’ébranler l’avenir de cette société prospère ? Pascal Blanchet c’est emparé de cette histoire, il la cerne, prend le temps de l’installer, d’en suggérer toutes les ramifications (économiques, humaines, technologiques…). Il lance de grandes lignes sur les planches, pose son sujet, va à l’épure. L’ambiance graphique rythme le récit et aide à poser la voix-off. L’auteur joue avec les lignes droites, les angles et les courbes des silhouettes pour déplier lentement la chronologie des faits. L’atmosphère électrique est largement suggérée ; les ombres s’étirent le long des murs et accentuent les difformité des silhouettes.

Marron – Orange – Blanc – Gris.

La tension est palpable. Seule les lumières extérieures semblent éclairer la pièce immense.

Marron – Orange – Gris – Blanc.

Le verdict tombe. Le « Rapide-Blanc Power Plan ». Une nouvelle centrale hydroélectrique va être construite à un endroit stratégique.

« – Le seul moyen de s’y rendre, c’est par le train.
– Alors, comment va-t-on l’opérer cette centrale ?
– Faut construire un village où logeront les employés et leurs familles.
– Mais vous n’y pensez pas !? Les coûts mon cher, les coûts !
– C’est la seule façon.
– Y’a quoi dans les alentours ?
– RIEN. C’est perdu en plein bois.
– Mais comment faire accepter à des employés d’aller vivre là !? »

Gris – Beige – Marron – Orange.

Des appels sont lancés. Les spécialistes sollicités. Les architectes chargés de proposer un projet.

Gris – Beige – Marron – Orange.

Quelques mois plus tard, les ouvriers du bâtiment sont à l’œuvre.

Marron – Orange.

En 6 ans, un village sort du sol. Une gare. Un barrage. Une centrale…

… Rapide-Blanc est inauguré.

Orange – Beige – Gris.

Maintenant, la vie reprend ses droits. Les décisions ont influencé la vie de plusieurs familles. Ces dernières s’adaptent à leur nouveau cadre de vie. L’ambiance est plus légère. Les couleurs s’éclaircissent. Les lignes sont moins aguicheuses, elles se tordent, s’amusent. Le bal des camions et des cartons a lieu et très vite après les premières installations, le village s’anime. « Bonjour » « Bonsoir » pour saluer le voisin, les liens se tissent. La vie agite ce coin d’ordinaire si paisible. Les femmes sont coquettes. Les hommes ont remonté les manches de leurs chemises, les cols sont légèrement ouverts. Une impression de bien-être flotte.

Beige – Orange – Gris.

Les jupes évasées, les tailles de guêpes. Les vinyles. Soirées conviviales. Le dessin nous plonge dans les années 1950, les formes s’arrondissent davantage, le design vintage des meubles caractérise cette période. Les formes sont libres. Les temps de repos est mis à profit pour aller pêcher, chasser, jouer au curling en hiver, danser aux bals en été. Un lieu où il fait bon vivre.

PictoOKTrès belle tranche de vie qui nous pousse loin du documentaire. Pourtant, on est là dans le récit d’une histoire vraie. Incroyable cette prétention qu’ont les chefs d’entreprise d’agir comme si leurs employés étaient prêts à tout accepter… Et c’est bien ce qui se passe pourtant ! Des salariés qui vont travailler dans un endroit improbable et… quelques décennies plus tard, quittent malgré eux l’endroit où ils ont fait leur vie parce que ces mêmes têtes pensantes – celles-là même qui ont le pouvoir de décider où placer leurs intérêts économiques – décident qu’il n’y a plus besoin de main d’œuvre à Rapide-Blanc et attendent de tous qu’ils aillent travailler sur un nouveau site, avec la même docilité que lors de leur arrivée…

Un album à lire !

la-bd-de-la-semaine-150x150Un album que je partage avec les bulleurs des « BD de la semaine ». Nous nous sommes donné rendez-vous chez Moka cette semaine !

Rapide-Blanc

One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Pascal BLANCHET
Dépôt légal : octobre 2006
156 pages, 22,20 euros, ISBN : 978-2-922585-43-3

Bulles bulles bulles…

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Rapide-Blanc – Blanchet © La Pastèque – 2006

Les deux vies de Baudoin (Toulmé)

Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017
Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Il décore son appartement de posters de ses groupes de musique préféré comme le ferait un adolescent. Mais Baudoin a 30 ans. Ce célibataire est juriste. Il vit à Paris. Sa vie c’est son travail. En dehors de ça, rien. Métro, boulot, dodo. Il a une telle charge de travail qu’il n’a pas le temps de faire autre chose. Et il n’a plus l’envie de faire autre chose. Son frère Luc est à l’opposé. Lui aussi a réussi ses études. Il est médecin et travaille dans une ONG. Les rares fois où il rentre en France, il appelle son frère et lui force un peu la main pour qu’il sorte. Un restaurant, une exposition… il emporte Baudoin malgré lui dans son tourbillon.

Luc tente en vain de faire prendre conscience à son frère qu’il ne s’écoute pas assez. Lui était un passionné de musique. Et si Baudoin le nie, il n’y a qu’à voir les conversations qu’il nourrit avec Morrison, son chat. Chasser le naturel et il revient au galop.

« Aah, si je gagnais 500 000 euros… Qu’est-ce qu’on ferait, Morrison, tiens, avec cet argent ? Je crois que je vendrais l’appart et je m’achèterais une petite bicoque sous les tropiques. Je finirais ma vie à gratter un ukulélé dans un hamac, un mojito à la main ».

Et puis un matin, sous l’aisselle, il sent une grosseur. Les résultats d’examens révéleront qu’il a des métastases dans tout le corps et qu’il lui reste quelques mois à vivre. Suite à cette nouvelle, il décide de tout plaquer et de partir en Afrique avec son frère.

Il y a eu l’émouvant « Ce n’est pas toi que j’attendais » dans lequel Fabien Toulmé racontait son quotidien avec sa petite fille handicapée. C’était il y a un peu plus de deux ans et je me rappelle de cette lecture comme si c’était hier. Alors c’est forcément avec quelque excitation que j’ai appris la sortie de son nouvel album sans pourtant voir pris le temps de lire les deux collectifs auxquels il a participé en 2015 et 2016.

On découvre ici le quotidien routinier et triste d’un trentenaire célibataire. Fabien Toulmé décrit une vie morose, solitaire que rien ne vient animer si ce n’est lorsque le frère du personnage principal fait son apparition. Notre « héros » bougonne un peu mais on voit bien que le propos tenu fait mouche. Un propos qui pourrait trouver écho dans bien des situations et c’est là la force de ce récit.

Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017
Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Oser le changement. Se remettre en question. Faire revivre sa part d’enfance, se rappeler de ses premières ambitions, de ce qui pouvait nous motiver. Et mesure l’écart entre ces rêves et la réalité. Faire le point de ce qu’on a cédé à la raison, à la facilité. Qu’est-ce que vivre ? Est-ce faire des concessions ? Est-ce entrer dans un moule, remuer ciel et terre pour décrocher un contrat à durée indéterminée et s’y tenir coûte que coûte parce qu’il y a des traites à payer, une épargne à constituer pour anticiper les tuiles que la vie ne manquera pas de faire tomber sur notre route ?

Ou est-ce que vivre s’est avant tout s’écouter, abandonner l’idée d’un petit confort rapide au bénéfice d’une passion. Concrétiser ses envies les plus folles. C’est de ça dont il est question dans cet album et Fabien Toulmé parvient à ses fins. Alors certes, il faut une terrible raison pour que le personnage principal ose s’écouter. Et puis il lui faut aussi la main tendue de son frère pour finir de se lancer. Mais la suite du récit n’est que bonne humeur et rares seront les moments de déprime. On passe du rire au silence, on s’étonne et finalement, on se laisse bercer par cette douce mélodie du bonheur.

PictoOKEtonnant comme ce livre peut faire du bien. Etonnant la claque qu’il inflige dans les dernières pages. Etonnante cette tension que le scénario n’oublie pas de nous rappeler, de rappeler cette épée de Damoclès au-dessus de la tête de cet homme ordinaire, épée qu’on se plait à oublier et les occasions de l’oublier sont nombreuses. Entre les rencontres, les soirées bien arrosées, les solos de guitares, les complexes absurdes qui prêtent à sourire. En 9 pages tout est plié, le cœur est chiffonné, le ton devient d’un coup très grave. Mais la note de fin livre sa morale, son optimisme. J’ai passé un très bon moment en compagnie de cet album.

La chronique de Pierre Darracq, de Jérôme et de Noukette.

Les Deux vies de Baudoin

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Fabien TOULME
Dépôt légal : février 2017
272 pages, 27,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8225-7

Bulles bulles bulles…

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Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Proies faciles (Prado)

Prado © Rue de Sèvres – 2017
Prado © Rue de Sèvres – 2017

Espagne.

La crise mordante n’en finit plus d’étrangler les plus pauvres, de les contraindre à quitter leur logement, écrasés par les charges, par les dettes. Victimes du système bancaires et de ses mensonges, des personnes âgées tentent le tout pour le tout et misent souvent sur le mauvais cheval. Ce jour-là, un couple de retraités s’est donné la mort. Impensable pour eux de vivre à la rue.

Acheter. Epargner. Emprunter. Spéculer.
S’endetter.
Un avis d’expulsion posé sur la table.

Les expulsions et la saloperie des préférentielles, ça oui, c’est l’apocalypse pour ceux qui se retrouvent sans rien afin que vos entreprises continuent à faire des bénéfices.

Lundi 10 mars 2014. Le corps d’un commercial de la banque Ovejero est retrouvé dans son appartement. Pas de traces de lutte, pas de lettre de suicide. Le corps est confié au légiste. Dans la même semaine, d’autres autres corps sont retrouvés, tous salariés du secteur bancaire. Au total, six morts en six jours.

Les enquêtes sont confiées à l’inspecteur Olga Tabares. Elle fait équipe avec son coéquipier, l’inspecteur Carlos Sottilo. Tous deux supposent rapidement qu’il y a un lien entre tous ces décès. Tueur en série ? Mais quel serait le lien entre ces affaires ?

– Ça voudrait dire qu’on cherche des gens en colère contre les banques…
– Autrement dit, le pays tout entier…

Noir et blanc, une ambiance charbonneuse, silencieuse s’installe très rapidement. On se cale dans ce polar comme on se calerait devant un bon film. Et puis on laisse le binôme de flics mener la danse, ils tâtonnent mais ne s’éparpillent pas. Après « Ardalén – Vent de mémoires » qui était sorti en 2013 chez Casterman, je n’avais pas relu Miguelanxo Prado. Un peu désabusée, j’étais restée sur ma faim. Pourtant, ce trait torturé, sombre, qui nous montre l’âme des personnages avant même que l’on prête attention à leur accoutrement vestimentaire, je l’apprécie.

Il revient cette fois avec un polar, genre qu’il manie très bien. On retrouve aussi son engagement fort dans les sujets qu’il aborde ; il sera ici question de manipulation, de corruption, de malversation à grande échelle, le tout sur fond de crise économique. Il dénonce les pratiques nauséeuses des banques et leur impacts catastrophiques sur la population et plus précisément sur les retraités. Il y a quelques mois, on pouvait déjà lire Juan Diaz Canales qui abordait une autre facette de l’impasse des seniors à faire face à cette crise espagnole (voir « Au fil de l’eau »).

Miguelanxo Pardo cisèle l’intrigue avec du fil d’or et ses illustrations lui donne énormément de profondeur. Il y a là quelque chose qui relève d’une recherche d’esthétique parfaite pour autant, son regard sur la société est cru. Les visages parfois grimaçants de ses personnages, les marques de la fatigue ou celles de la vieillesse ne sont pas là pour embellir les protagonistes. En revanche, elle donne un relief à cet univers et l’œil du lecteur circule tout à fait naturellement d’une case à l’autre.

PictoOKIl restera des parts d’ombre que l’auteur choisit délibérément de ne pas développer. Cela ne nuit en rien au récit et permet justement au lecteur d’imaginer d’autres possibles, d’autres réponses, d’autres pièces qui viendraient compléter ce puzzle macabre et captivant.

La chronique de Mylène.

Une lecture que je partage avec Jérôme, sa chronique vous attend ici.

la-bd-de-la-semaine-150x150Et puis c’est une « BD de la semaine ». Noukette nous accueille aujourd’hui. Moult lien sur sa chronique du jour pour découvrir les bulles des lecteurs-lectrices qui participent à l’aventure.

Extrait :

« Quand le système cesse de remplir ses fonctions, quand il laisse ses citoyens sans protection et qu’il permet les expulsions en les justifiant avec son baratin de bon vendeur, alors il perd sa légitimité » (Proies faciles).

Proies faciles

One Shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Miguelanxo PRADO
Dépôt légal : janvier 2017
95 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-369-81026-1

Bulles bulles bulles…

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Proies faciles – Prado © Rue de Sèvres – 2017

Collaboration horizontale (Navie & Maurel)

Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017
Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017

1942.

Sept femmes habitant dans un même immeuble. Sept voix.

Andrée est concierge, le genre de femme mal embouchée qui aime avoir le dernier mot et fourre son nez dans ce qui ne la regarde pas. Il y a Simone sa fille, un peu garçon manqué et artiste en herbe ; pour gagner un peu d’argent, elle est portraitiste à Montmartre. Dans les étages, il y a Henriette Flament, la vieille fille acariâtre de l’immeuble, très à cheval sur les bonnes manières mais elle a la main sur le cœur. Joséphine quant à elle est belle comme les blés, elle mord la vie à pleines dents mais quand elle est perdue dans ses pensées, on ne voit que sa tristesse. Judith est enceinte et c’est la seule à avoir son homme à la maison ; lui, c’est un gendarme, un « planqué » qui a peut-être du mal à assumer le confort de sa situation alors pour évacuer sa contrariété, il tape sa femme. Sarah quant à elle est juive ; elle n’a pas pu partir aux Etats-Unis avec son mari et ses filles parce que son fils est atteint de la polio, qu’un tel voyage avec l’enfant (trop malade, trop fragile) n’était pas envisageable alors elle est restée pour s’occuper de lui et elle se ronde les sangs à l’idée que la Gestapo vienne les chercher.

Et puis il y a Rose, infirmière et femme d’un soldat français qui est détenu en Allemagne. Depuis le début de la guerre, elle élève seule leur petit garçon. La vie est plutôt calme jusqu’au jour où Mark fait son apparition. Il doit contrôler l’appartement de Sarah, quelqu’un l’a dénoncée. Toc toc toc. C’est Rose qui ouvre la porte et la peur d’être démasquée est balayée par le coup de foudre qui la surprend… qui les surprend. Ils vont devoir se cacher, taire ce terrible secret pour pouvoir vivre leur passion.

Un récit qui place des femmes au cœur de son intrigue. Retour sur une période sombre de l’Histoire, la Seconde Guerre Mondiale. Les hommes ont quitté les villes pour aller défendre l’honneur de la partie sur le front. Les femmes s’organisent et à part quelques hommes (infirmes, enfants, vieillards et « planqués), le quotidien s’organise souvent douloureusement. Parmi ces femmes, certaines sont contraintes de travailler pour assurer les charges du foyer, l’éducation des enfants… La prostitution est une alternative trop courante pour arrondir les fins de mois voire pour « payer » la faveur d’un soldat allemand. Pourtant, pour certaines femmes, il y a des sentiments sincères qui naissent. Ennemi ou pas, le cœur parle plus fort que la raison.

Le scénario de Navie montre parfaitement cette tension qui s’impose aux femmes. Elle montre également la violence de cette société où le droit des femmes est bafoué ; privées du droit de vote, reléguées aux tâches domestiques… elles s’en accommodent mais une minorité ose élever la voix et croire en un possible changement des mentalités. Timide contestation, en temps de guerre, contre cette société patriarcale qui n’est pas tout prête à ce changement ; hérésie que d’envisager qu’une femme puisse voter et il n’est même pas concevable de penser qu’une femme puisse porter plainte contre un mari violent !

Sept femmes, sept personnalités très cohérentes, sept caractères qui cohabitent et sur lesquels s’appuie la scénariste. On est là dans un semi huis-clos où chacune est libre d’aller et venir mais c’est dans les murs de leur immeuble que tombent les masques et qu’elles tentent de s’épauler, d’oublier l’horreur de l’extérieur, de pallier au manque, de briser la solitude. Elles ont su recréer un peu d’humanité dans leur immeuble, un ilot de sérénité où l’on digère les humiliations quotidiennes. Un refuge dont les cloisons vont voler en éclats. Navie frappe un grand coup, son scénario nous rappelle immanquablement le contexte social en toile de fond. La guerre pousse chacun dans ses retranchements, pouvait-il y avoir une fin heureuse pour ces femmes ? Il fallait tenir compte que les Hommes sont inégaux face à la peur et tandis que certains ont cette force de garder leur dignité intacte, d’autres, égoïstement, couvent jalousement le peu qu’ils sont parvenus à conserver.

Collaboration horizontale – Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017
Collaboration horizontale – Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017

Carole Maurel illustre ces personnages avec brio. Elle installe une atmosphère agréable qui rappelle les vieux clichés sépia qu’elle tonifie à l’aide de jaunes, de rouges et de marrons très chaleureux. Les femmes de cette histoire sont souvent coquettes, coiffures rétro et robes qui moulent les hanches et finissent en corolle au niveau des genoux. Et puis, il y a ces courts passages où d’autres ambiances apparaissent, spécifiques à chacune d’entre elles et marquant tour à tour l’inquiétude, la nostalgie, la mélancolie, l’émotion ou encore l’indifférence. Certaines continuent à mener la vie qu’elles avaient avant la guerre sans se soucier de l’issue du conflit. D’autres se glissent comme des ombres le long des trottoirs. Deux positions aux antipodes et certains qui se font une place à part, à l’extérieur de ces deux « camps ».

Deux visages sortent pourtant du lot : celui de Rose, héroïne, amante, femme séduisante et courante. Et celui de Camille, seul homme respectable qui vit dans cette communauté de femmes, atteint de cécité depuis qu’une bombe lui a brûlé les yeux quand il était dans les tranchées. Et je n’oublie pas de vous parler de ces dessins d’enfant qui surgissent au moment où on s’y attend le moins, dessins naïfs accompagnés des mots de petits bouts de choux qui assistent impuissants à cette guerre qui les dépasse et qui tentent de comprendre l’incompréhensible.

N’empêche, ils devaient être malheureux quand ils étaient petits, les Allemands, pour devenir aussi méchants…

PictoOKJolie surprise que cet album qui montre la guerre de façon originale. Le fait est que ce n’est pas la guerre dont parlent les manuels scolaires, qu’il s’agit d’une autre guerre, de la vie à l’arrière du front et que cette réalité-là n’est pas plus belle à voir que celle des faits d’arme.

La chronique d’Yvan.

Collaboration horizontale

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : NAVIE
Dépôt légal : janvier 2017
144 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-7560-6571-7

Bulles bulles bulles…

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Collaboration horizontale – Navie – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2017