Mes premiers 68 – Deux romans à découvrir !

Aujourd’hui, avec mon lardon de 16 ans, on vous propose en partage deux romans découverts grâce aux 68 premières fois et qui nous ont bien plu. On espère qu’il en sera de même pour vous !

Mes 68 premières (jeunesse)

Le blog des 68 (avec toute la sélection des premiers romans à destination de la jeunesse comme des adultes d’ailleurs) est à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Martins © Gallimard – 2019

Ceux qui ne peuvent pas mourir [1. La bête de Porte-vent] de Karine MARTINS (Billet de Pierre)

La bête de Porte-vent est le premier volet de la série Ceux qui ne peuvent pas mourir. Dans ce premier tome, on retrouve Gabriel, un immortel lié à une organisation qui a pour but de traquer les Egarés qui sont des « monstres » comme des vampires ou bien des loups-garous. Cette organisation se nomme la Sainte-Vehme. Dans ce tome, il est avec Rose, une fille qu’il a récupéré au cours d’une mission et qu’il ne veut plus laisser. Ils vont devoir élucider une série de meurtres étranges dans un petit village du Finistère et on peut dire que cette aventure sera autant surprenante que prenante !

J’ai bien aimé le roman. L’univers est nouveau et très bien imaginé, ce qui rend la lecture intéressante et pas répétitive contrairement à certains romans. Il n’est pas très long et se lit plutôt facilement. Une fois qu’on commence, on ne peut plus s’arrêter car on ne veut surtout pas perdre le fil de l’histoire. Et j’avais envie de savoir ce qui allait arriver à Gabriel et Rose !

Extraits

« Depuis qu’elle était au service de Gabriel Voltz, Rose avait appris une leçon essentielle : sortir seule la nuit dans Paris était la plus mauvaise idée qui soit. »

« Gabriel eut peur. Il avait beau être un vétéran de la chasse aux Egarés, c’était différent cette fois. Lors de ses précédentes chasses, il était mieux armé et avait toujours une faille à exploiter chez son ennemi. Mais là, rien. Il ne savait pas comment vaincre la bête. Et il n’était pas complètement présent : son esprit était obnubilé par la jeune femme retranchée dans le caveau, par la gamine qui resterait seule s’il venait à disparaître, par Grégoire à qui il laisserait un fardeau peut-être trop lourd à porter. »

Ceux qui ne peuvent pas mourir [1. La bête de Porte-vent] de Karine MARTINS, Gallimard Jeunesse, 2019

Bulle © L’Ecole des Loisirs – 2020

Les Fantômes d’Issa d’Estelle-Sarah Bulle (billet de la vieille mère)

« Les cauchemars sont encore revenus. Ça fait quatre ans maintenant que j’en ai presque toutes les nuits. Peut-être que ce journal va me soulager. Peut-être qu’écrire la grosse bêtise que j’ai faite la fera diminuer un peu dans ma tête. Maintenant que j’ai douze ans, je pense que je peux revenir en arrière, et tout écrire, je suis assez bonne en français. Mais c’est difficile de commencer. Par où débuter : au moment où j’ai commis cette erreur fatale, quand j’avais à peine huit ans ? Avant ? Avant, c’est mieux. Comme ça, ce sera clair. En écrivant, ce qui est arrivé deviendra juste une histoire, avec un sens et, je l’espère, une fin. »

Je ne sais pas bien pourquoi mais j’ai lu cette histoire le cœur un peu serré. J’ai eu peur, peur oui, du secret d’Issa, de ses fantômes, de son « erreur fatale ». J’ai été émue par Issa et sa lutte silencieuse.

Ce premier roman raconte donc l’histoire d’une jeune fille prénommée Issa. Elle est alors âgée de douze ans quand elle prend en charge le récit et qu’elle décide de revenir sur les évènements qui la hantent. Il faut vivre et pour cela il est temps pour elle de se libérer de ses secrets.

Ce roman dit la nécessité de la parole en partage pour grandir, pour dépasser sa culpabilité et affronter ses peurs. Il dit aussi la puissance de l’amitié comme de la lecture (ici des mangas) qui peut permettre des grandes choses ! C’est un beau roman, lumineux malgré mon cœur serré, à l’écriture légère et simple, alerte et très agréable. Un roman dévoré !

Merci aux 68 premières fois pour cette lecture bien émouvante…

Les Fantômes d’Issa d’Estelle-Sarah Bulle, L’école des loisirs, 2020

Mon Eden (Duvar)

Duvar © Le Muscadier – 2019

« Le ciel était bleu. Le ciel était bleu, comme il l’est toujours lors de ces chauds matins d’été, et je me souviens d’Eden qui m’avait pris sur ses genoux sur la balançoire, et on était montés très haut, si haut que j’avais cru qu’on allait passer par-dessus le toit de notre maison.

Le ciel était bleu. Le ciel était bleu, et j’avais six ans, et les oiseaux chantaient, et je tendais mes mains pour attraper la vie, la vraie, et la garder nichée au creux de mes paumes, petite sphère brûlante de lumière.

Aujourd’hui tout est sombre et triste et fade. Je n’aime pas ma chambre. Je n’aime pas mon père, je n’aime pas ma mère, et des envies sinistres de noyer mon chien me prennent parfois. »

Le billet du lardon (16 ans tout neuf !)

Mon Eden est un roman d’Hélène Duvar, dans lequel on retrouve Erwan, un adolescent de 16 ans qui a perdu sa sœur jumelle qu’il aimait tant, Eden. Après cette tragédie, Erwan va essayer de démêler le vrai du faux dans cette histoire tout en essayant de ne pas sombrer dans la douleur et la dépression.

J’ai bien beaucoup aimé ce livre car il se lit rapidement et le format change des romans habituels qui peuvent lasser. On y retrouve des articles de différents sites qui appuient le récit et nous apprennent certaines choses quant à ce sujet grave qui est le suicide. Je trouve l’histoire assez intéressante et elle sonne vraie. On peut tous se retrouver dans les personnages principaux (Eden et Erwan) comme dans les personnages secondaires (les parents, les amis…) ce qui nous permet de réfléchir à cette histoire.

Le billet de la vieille mère

Le moins qu’on puisse dire c’est que le sujet est difficile : le suicide d’une ado est un séisme dans la vie des autres, un chagrin incommensurable, une colère brute et une entière dévastation. Comment se remettre à vivre quand sa sœur jumelle, sa sœur chérie, la moitié de soi se tue par une nuit glacée de novembre ? Peut-on se relever de cette tragédie ?

Vraiment, ce récit (bien étayé par des « fiches » de prévention) sur un sujet tabou est important. Il est facile à lire (malgré la difficulté du sujet). On suit Erwan, presque pas à pas, dans sa colère, son immense culpabilité et dans sa lente reconstruction après cette mort inacceptable. Je crois qu’il permet un éclairage sur le suicide et sur son impact multiple sur l’entourage. Il pose de nécessaires questions et propose différents points de vue.

Encore une belle découverte par les 68 premières que je suis bien contente d’avoir partagée avec mon lardon car évidemment nous avons pu aborder ce sujet (et, il faut le dire, jamais discuté auparavant).

Le blog des 68 est à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Mes 68 premières (jeunesse)

Mon Eden d’Hélène Duvar, Le Muscadier, 2019.

La Saveur du Printemps (Panetta & Ganucheau)

Panetta – Ganucheau © Jungle – 2020

Quand il était plus jeune, Ari adorait aller dans l’atelier de la boulangerie de son père. Sentir l’odeur du pain chaud, aider son père à la préparation du pain et des pâtisseries, sentir la chaleur du four… tout cela était sa petite madeleine de Proust. Puis les années ont passé et l’adolescence a pointé le bout de son nez avec tout le cortège des questions existentielles qu’elle traîne dans son sillage. Et maintenant que ses études au lycée touchent à leur fin, Ari a d’autres envies qu’il ne cerne pas réellement. Il voudrait partir habiter en ville et s’installer en colocation avec ses amis. Il veut fuir cette vie toute tracée qui s’offre à lui, quitter ce cocon familial pourtant si harmonieux. Il rêve de vivre de sa musique avec le groupe qu’il a monté avec des amis… mais tout cela est balbutiant. Il n’est si sûr de tout ce qu’il voudrait…

Il sait pourtant que son père souhaite qu’il reprenne le commerce familial. Ari décide donc en premier lieu de trouver quelqu’un capable de le remplacer à la boulangerie pour pouvoir quitter le nid l’esprit tranquille. C’est ainsi qu’il rencontre Hector lorsque ce dernier postule pour travailler à la boulangerie. Peu à peu, une amitié forte naît entre les deux jeunes hommes. Une amitié teinte de sentiments amoureux.

« La saveur du printemps » est récit plein de fraicheur. Pour leur premier roman graphique, Kevin Panetta (scénariste) et Savanna Ganucheau (dessinatrice) mettent les petits plats dans les grands. Loin de nous noyer dans les remous tumultueux de l’adolescence, ils ont su trouver le ton adéquat pour aborder leur sujet de façon douce sans en faire quelque chose de mièvre. On est surpris de découvrir un personnage principal en plein questionnement mais pas en pleine rébellion. Ses relations avec ses parents sont harmonieuses et bourrées de complicité. Quant à son mal-être, même s’il est réel, il ne nous enfonce pas dans un marasme qui colle à la peau et engluerait personnages et lecteurs dans des méandres narratifs stériles.

Alors oui, il est question d’une quête identitaire, de savoir quoi faire de soi et de sa vie. Difficile de ne pas aborder ces questions dans un récit qui place au cœur de son intrigue un personnage adolescent. Les auteurs ont su trouver le La pour pouvoir parler à la fois du « mood » adolescent et des humeurs si versatiles qui le chahutent. Le personnage est dans cet entre-deux ; il n’est plus un enfant mais il n’est pas encore entré pleinement dans l’âge adulte. Ari cherche sa place et souhaite donner un sens à sa vie. Il est au printemps de sa vie. C’est aussi le moment idéal pour laisser éclore de nouvelles amitiés et se laisser surprendre par la fraicheur d’une rencontre amoureuse. Les auteurs manient tout cela avec beaucoup de talent et d’humour.

On pourra s’étonner de la douceur extrême du récit qui évolue dans des teintes vert émeraude. Elles aident à maintenir un sentiment de quiétude durant toute la lecture. Le dessin est d’une grande lisibilité et riche en détails graphiques qui contribuent à rendre cette tranche de vie crédible. Le fait que les auteurs complètent le scénario de références musicales et les mélangent à l’univers culinaire renforcent d’autant le réalisme de l’univers. On salive en permanence. Je me suis facilement laissé porter par l’ambiance. J’ai apprécié le fait que l’intrigue soit si délicate et qu’elle ne nous fait pas faire les montagnes russes avec nos émotions. La réflexion n’en est pas moins dénuée d’intérêt.

En bien des points, cet album m’a fait penser à « Cet été-là » réalisé par les cousines Tamaki. La période de l’adolescence y est traitée avec la même justesse et la même sensibilité. Une lecture qui offre une parenthèse et nous accueille à bras ouverts dans son univers.

La Saveur du Printemps (One shot)

Editeur : Jungle

Dessinateur : Savanna GANUCHEAU / Scénariste : Kevin PANETTA

Traduction : Mathilde TAMAE-BOUHON

Dépôt légal : juin 2020 / 368 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-822-23044-5

Surf (Boudet)

Boudet © Memo – 2019

J’aime les livres. J’aime les histoires en général. Pour des tas de raisons évidemment. Je pourrais même dire qu’elles me sauvent la vie. Chaque jour. Chaque nuit. Carrément. Et dans cette drôle de période traversée depuis le mois de mars, les histoires contées dans les livres ont été furieusement salutaires.

Le roman de Frédéric Boudet ne déroge pas à la règle. Parce qu’il m’a entrainée loin. Loin de moi. Loin de la situation complexe vécue. Loin de tout. Et c’était bon ! Inattendu et bon ! Pour autant, ce n’est pas vraiment un roman facile à lire, il faut le dire (d’ailleurs mon lardon a renoncé malgré l’histoire qui lui plaisait, malgré le personnage d’Adam surtout). Mais ce livre à destination de la (grande !) jeunesse est formidable. Fort. Courageux. Beau. Vraiment beau. C’est un livre qui fait chavirer le cœur. Du fait surtout de la langue d’écriture si particulière. Pour l’auteur, « l’idée était de voir comment, adolescent, on essaie de se tenir debout sur ces « foutues vagues » comme dit Jack. Comment on refuse d’être maltraité par le destin. Comment même l‘idée du destin, d’un passé qui conditionne votre existence, d’un présent comme un fruit à moitié pourri dans vos mains, d’un futur qui ricane en vous échappant, sont des idées que vous réfutez à dix-neuf ans, que vous voulez balancer à la mer, à coups de pieds et de poings s’il le faut»

L’histoire est celle d’Adam qui rentre chez sa mère à Brest. Il a dix-neuf et il a renoncé à terminer sa première année dans une école de graphisme à Paris. Il est parti, ou plutôt, il est de retour au « nid », son pavillon familial un peu miteux où vit sa mère, seule, déprimée, abîmée depuis le départ du père. Adam ne sait pas bien pourquoi il est là. Il ne sait pas bien ce qu’il cherche. Il se traîne. Il reprend contact avec son ami-voisin Jack, drôlement amoché par la vie (qui n’est pas vraiment un cadeau). Et alors, à eux deux, ils surfent ces « foutues vagues » et tentent de rester vivants…

« Bientôt, avec Jack ils s’échapperont la nuit, pour couvrir la nuit, pour couvrir les murs de phrases sibyllines. La vie les attend, dehors. Malgré la peine, malgré l’ennui. Parce que la peine, parce que l’ennui. Jack clame qu’ils doivent se jeter la tête la première dans le corps palpitant des choses, que c’est la seule façon d’échapper à l’idée que l’existence est un sac à merde. Pour Adam, c’est la seule issue à la peur qui guette au fond, à la panique du chemin qui n’existe pas, à la route qui ne mène nulle part. ne pas rester figé sur le banc de pierre, seul, pour l’éternité. Avancer, quitte à tomber, il se relèvera – je me relèverai, je serai celui-là, papa, ‒ oui il sera celui-là. »

Et puis, il y a les filles. Et puis, il y a la vie malgré tout. Et le surf.

Il y a aussi la mère que ses copains trouvent « plus bizarre qu’une licorne échappée du zoo ». Il y a surtout le père volatilisé et disparu à nouveau, qu’Adam cherche malgré la douleur de l’abandon…

Ce roman je l’ai lu il y a plus de six mois et il reste vibrant à l’intérieur de moi. Je suis certaine qu’il ne vous laissera pas indifférent malgré l’écriture si particulière que j’ai trouvée si belle, juste et vraie. Vraiment j’ai adoré ce roman et ne saurai que vous conseiller de tenter cette aventure singulière et assurément bouleversante !

Merci aux 68 premières fois et toute la sélection est à découvrir sur le blog des 68 à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Mes 68 premières (jeunesse)

Surf, Frédéric Boudet, éditions Memo, 2019.

L’Attentat (Mulisch & Hulsing)

Mulish – Hulsing © La Boîte à Bulles – 2020

1945.

La guerre se termine aux Pays-Bas et la vie d’Anton bascule. Le corps d’un collabo est retrouvé devant la porte de sa maison. En représailles, les nazis tuent ses parents, son frère et brûlent leur maison. Anton a douze ans et sa vie vient de partir en fumée. Ayant appris l’effroyable nouvelle, son oncle vient le chercher et s’occupera désormais de lui.

Sept ans plus tard, Anton revient à Haarlem, sa ville natale, à l’occasion de la fête d’anniversaire d’un de ses amis. Anton scrute Haarlem, en quête de lieux et de silhouettes susceptibles de raviver ses souvenirs d’enfance. Et c’est le cas, les souvenirs affluent pour la première fois. Ils se bousculent, le chahutent et le malmènent tant et si bien qu’Anton se fait la promesse de ne plus revenir à Haarlem.

Ce ne sera pas la première fois qu’Anton sera confronté à ces moments où les images du passé déferlent et s’imposent à lui. Anton ne le souhaite pas. Pour lui, fouiller ses souvenirs d’enfance ne peut créer que de la souffrance. Il étouffe les pourquoi, refuse d’émettre de nouvelles et relègue son passé dans le recoin le plus lointain de sa mémoire.  

Pourtant, à différents moments de sa vie, des rencontres inopinées et des conversations fortuites lèveront malgré lui le voile de mystère qui entoure cette nuit douloureuse de 1945.

L’idéologie nazie est présente dans de nombreux romans d’Harry Mulisch. Le romancier explore ainsi toutes les questions béantes laissées par cette période historique. Une déchirure, une déflagration, un choc. Au cœur de ses écrits, on croise la peur : la peur de la rafle, la peur de la dénonciation, la peur des camps… mais également la peur dans tout ce qu’elle induit (inconsciemment ou non) chez chacun d’entre nous : serions-nous intègres ou de pures pourritures dans un tel contexte ? Certains ont choisi le camp des collabos, d’autres ont opté pour des stratégies moins radicales mais tout aussi fourbes. Et puis il y a les braves, les résistants, ceux qui tendent la main à l’Autre pour le cacher, le sauver… pour contrarier les plans des nazis et retarder de plusieurs jours ou de quelques heures l’acheminement d’armes, d’hommes et/ou d’informations…

Au creux de ces écrits, il y a aussi le sentiment d’impuissance. La machine de guerre allemande est si massive que quiconque envisage de s’y opposer doit en mesurer les risques ; le résultat produit risque probablement d’être celui du pot de terre contre le pot de fer. Dans « L’Attentat », ce sentiment est exacerbé par le fait que le personnage principal est un enfant au moment du drame. Il n’a qu’une vision et qu’une compréhension partielle des événements. Il a assisté au meurtre de ses parents, impuissant. Comment se construire ensuite à partir de cela ? Comment accepter cette inévitable culpabilité de n’avoir pu agir… de n’avoir pas osé agir ?

Ces questions intrinsèques à l’œuvre de Harry Mulisch sont bien évidemment reprises par Milan Hulsing. Son adaptation claque et livre un scénario farouche. Il fait ressortir le caractère intranquille du héros, sa lutte vaine pour se convaincre qu’il n’a pas besoin de comprendre pourquoi la revanche des allemands s’est abattue sur sa famille et non sur les voisins. Tant de questions qui le mettent au supplice. Le héros choisi finalement l’oubli. Il a effacé inconsciemment des souvenirs de cette nuit-là. Lui reste ce dont il ne peut se délester : la mémoire des sons et celle des ressentis qui l’ont traversé au moment du drame.

Le scénario est surprenant. Plusieurs parties successives le composent et nous permettent d’avancer chronologiquement dans la vie du personnage principal avec cependant d’importantes ellipses entre les passages. Tout ce qui ne touche pas directement à la nuit du drame est passé sous silence. De fait, on a une vision partielle de sa vie, comme si le passé et le présent étaient cloisonnés. Comme si sa vie entière n’avait aucun lien avec le drame qu’il a connu lorsqu’il était enfant et qu’il refusait d’accepter que ses choix d’adultes sont peut-être une conséquence directe des traumatismes subis durant son enfance. On avance ainsi à saute-mouton dans sa vie avec des périodes de quatre, six voire dix ans qui sont totalement passées sous silence.

On baigne dans des dessins charbonneux, parfois réduits au minimum mais toujours inondés d’une couleur dominante qui témoigne de l’humeur dominante du personnage… car sous la carapace d’homme-fort qu’il veut montrer se cache un homme brisé qui bouillonne, doute, s’effraie. Cette alchimie si singulière qui nait de la cohabitation entre le dessin juste croqué et la chronologie elliptique m’a donné l’impression qu’il sombrait doucement dans la folie ; la présence de ses vieux démons menace de le faire décompenser.

Inspiré de faits réels, « L’Attentat » nous plonge dans un récit imprévisible, fascinant et troublant.

L’Attentat

Adaptation du roman éponyme de Harry MULISCH

Editeur : La Boîte à Bulles / Collection : Hors-Champ

Dessinateur & Scénariste : Milan HULSING

Traduction : Daniel CUNIN

Dépôt légal : août 2020 / 176 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-84953-311-6

Wilderness (Ozanam & Bandini)

Ozanam – Bandini © Soleil Productions – 2020

Abel est en pleine forêt. Il marche en compagnie de son chien. Il part vers sa nouvelle vie. Celle d’avant est cassée. La Guerre de Sécession lui a volé sa femme et sa fille. Depuis sa démobilisation, il vit seul, loin des autres hommes. Mais sa situation, ses souvenirs qui le hantent, ces murs qui lui rappellent sans cesse les jours heureux, tout cela, Abel veut le laisser loin derrière lui maintenant. Il fuit. Il fuit se fuit. Il est devenu l’ombre de lui-même.

Alors il a rassemblé de maigres affaires, sifflé son chien qui lui a emboîté le pas. Et ils sont partis tous deux vers l’Est. C’est pendant ce voyage qu’il se fait agresser par deux hommes qui le détroussent, le tabassent et le laissent pour mort. Ils l’amputent même de son chien. Abel décide de partir à leur recherche, fermement décidé à retrouver son fidèle compagnon.

La préface de Lance Weller, auteur du roman dont cet album est l’adaptation, s’attarde sur l’attachement réel de Lance Weller avec le monde des comics. Enfant, il s’émerveillait devant les histoires de Stan Lee, se fascinait du riche et mystérieux personnages qu’est Batman. Toute sa vie, un fil l’a lié à ce medium, bien avant qu’il commence à écrire ses romans. Alors oui, voir son « Wilderness » adapté en bande dessinée a bien plus de sens pour lui que cela pourrait en avoir pour un autre romancier. C’est comme un aboutissement… une boucle qui se boucle.

Wilderness… Région sauvage…

Nous voilà propulsées en 1899, quelques décennies après la Guerre de Sécession. Propulsés dans des paysages sauvages que l’homme n’a pas encore domptés. Le dessin de Bandini matérialise toute la majestuosité et la rage de ces lieux, l’ambiance silencieuse de cet homme solitaire qui ne tolère que la présence rassurante de son chien à ses côtés.

Les images du passé surissent sans prévenir, tordant son cœur de douleur, de peur, de rage. Le passé nu, en noir et blanc. Brut. Un passé rempli des traumatismes de la guerre, de ses violences sourdes qui transforment un homme à jamais, malgré lui. Un passé de bruit, de maux que les mots ne suffisent pas à contenir. Et bien avant lui, un passé de quiétude, de joies, de bonheur simple bercé par les sons quotidiens d’une famille. Tout a explosé et depuis, le présent dont les couleurs vives sont presque indécentes, pleines d’une force et d’une vivacité qu’il n’est plus prêt à donner. Il s’est ratatiné autour des activités vitales : chasser, récolter, couper du bois. Et son chien pour seul ami.

Je ne sais pas dire si l’adaptation d’Antoine Ozanam est fidèle ou non au récit d’origine. Et pour cause, je n’ai pas lu le roman de Lance Weller. Par contre, je sais dire que son rythme, la manière dont le scénariste joue avec les silences, la rage et la colère du personnage, le rythme narratif et la manière dont les flash-backs viennent le ponctuer… le malmener… Je sais que tout cela m’a plu et pris aux tripes. Les silences ont des sont multiples dans ce récit. Tour à tour oppressants ou apaisants. Tout comme ces grands espaces à perte de vue qui symbolisent tantôt l’ampleur de la solitude qui torture le personnage, tantôt la quiétude qui le remplit… une force tranquille qui est parvenue à s’accommoder de ses vieux démons.

Le voyage que le vieil homme entreprend pour retrouver son chien se révèle être une catharsis. En toile de fond, les guerres intestines qui ont déchirés les peuples d’Amérique.

Wilderness (récit complet)

Adapté du roman de Lance WELLER

Editeur : Soleil

Dessinateur : BANDINI / Scénariste : Antoine OZANAM

Dépôt légal : août 2020 / 152 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2-302-07264-0