Time Raider (LeMay)

Lemay © Dynamite – 2017

Bianca Barros est une archéologue émérite. C’est donc avec beaucoup d’assurance qu’elle pénètre dans un temple maya sur lequel plane la légende du serpent temporel…

Selon une vieille légende maya, le Jour de l’éclipse, une flamme sacrée jaillira des deux orbes du crâne de singe sacré. Cela déclenchera une série d’événements fantastiques… chacun d’entre eux sera plus incroyable que le prochain !

Pourtant, sous ses yeux ébahis, la vérité énoncée par les hiéroglyphes s’avère réelle. Elle accède ainsi à une pièce secrète. Au sol, une dalle circulaire attire son attention. En son centre, un trou par lequel sort une imposante bite sur laquelle elle n’a qu’une envie : s’empaler. Elle atteint l’orgasme, un orgasme qui l’a projeté dans une autre réalité spatio-temporelle. Elle se rendra vite compte que seul un nouvel orgasme lui permet d’effectuer un nouveau saut temporel. Il lui faudra donc être suffisamment explicite pour convaincre les mâles qui croiseront sa route de lui donner ce dont elle a besoin…

Time raider – Lemay © Dynamite – 2017

Une aventure durant laquelle notre héroïne va de surprise en étonnements. A la recherche de l’orgasme qui lui permettra de rentrer chez elle, elle excite les partenaires qui sont sur son chemin. Au programme, cunnilingus, fellation, sodomie, levrette, fist-fucking… j’en passe et des meilleures. Comble de son bonheur, tous les mâles qu’elle croise sont membrés de façon spectaculaire et sont soucieux de la prendre par tous ses trous [toujours parfaitement lubrifiés d’ailleurs] ; partageurs, ils n’hésitent d’ailleurs pas à s’y mettre à plusieurs. Mais non contente de se faire violer, notre bougresse y prend beaucoup de plaisir… constat qu’elle met parfois un peu de temps à faire.

Que ce soit pour ma sécurité ou pour celle de mon compagnon alien, il est préférable de montrer aux hommes des cavernes que je suis prête à me soumettre à leurs désirs primitifs… Je n’ai pas d’autre choix. J’écarte bien les jambes, révélant mes lèvres humides. Le froid de la grotte fait gonfler mes tétons… Je suis en partie excitée par tout ça.

Les dessins de James LeMay offrent toujours le meilleur point de vue possible sur les parties génitales… point central et unique intérêt de cet album car il faut bien reconnaître que ce n’est pas pour le scénario que l’on se tourne vers ce genre d’album (cela dit, un scénario qui fait preuve d’un minimum de consistante aurait pu être une belle surprise). Les dialogues font largement profiter d’un vocabulaire salace. L’héroïne aux formes généreuses, double pornographique d’une Lara Croft parfaitement épilée et qui aurait opté pour les implants mammaires taille XXL, ne se fait jamais prier pour écarter les cuisses et regrette parfois d’être en présence d’un partenaire qui sache si bien titiller son point G, la contraignant à effectuer un voyage temporel à l’insu de son plein gré.

Pauvre femme frappée d’une terrible malédiction et contrainte d’atteindre l’orgasme pour parvenir à ses fins ! Entre douleur et excitation elle trouve toujours son parti et je serais bien en peine de vous dire si j’ai de la peine pour elle ou si je me réjouis de son malheur.

La chronique de Mylène.

Time Raider

-Son destin est entre ses mains-
One shot
Editeur : Dynamite
Dessinateur / Scénariste : James LEMAY
Dépôt légal : avril 2017
64 pages, 9,99 euros, ISBN de l’ePub : 978-2-36234-633-0

Bulles bulles bulles…

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Time raider – Lemay © Dynamite – 2017

Idéal standard (Picault)

Picault © Dargaud – 2017

Des gestes du matin que l’on fait machinalement, presque sans s’en rendre compte, avant d’aller travailler. Des gestes légers, ritualisés. Se lever, se laver, se pomponner, s’habiller. Claire n’y échappe pas. Célibataire, la trentaine, dans son quotidien tout de jaune acidulé, elle semble heureuse. Elle est infirmière dans un service de néonatalogie et plutôt coquette. Elle collectionne les conquêtes amoureuses et s’en vante parfois. Mais le fait que ces relations durent rarement plus d’un soir l’affectent. A 32 ans, elle rêve pourtant d’une vie bien rangée en couple. Elle rêve d’avoir un enfant et sait que son horloge biologique tourne, tourne. Et puis un jour, l’amour frappe à sa porte… du moins le croit-elle…

Aude Picault est loin d’en être à son premier coup d’essai. De la série comme « Moi je », de la participation au collectif « La Maison close », au one-shot de « Papa » ou « Parenthèse Patagonie », j’ai souvent eu de bons échos de son travail même s’il est vrai que j’ai peu lu cette auteure. J’ai d’elle l’image d’une artiste qui pose un regard à la fois sérieux et amusé sur la société, sur l’actualité…

Idéal standard – Picault © Dargaud – 2017

C’est sur le conseil de mon libraire que je me suis lancée. Après tout, je ne prenais pas grand risque. Et puis il y eu quelques chroniques savamment dosées qui n’ont fait qu’accroître l’idée que je me faisais du contenu de cet album. L’album était posé sur mon bureau depuis près d’un mois et demi, il était grand temps de l’ouvrir.

Aller à la rencontre de cette petite femme qu’est Claire – l’héroïne – est chose facile. Ses habitudes sont les nôtres, seul le cadre de travail peut changer. Elle entretient de bonnes relations avec ses collègues, certaines sont devenues des amies. En dehors de cela, un réseau amical certes restreint mais de qualité.

En quelques décennies, l’image et la place du couple dans la société ont changé. Il est loin le temps où on se mariait avec le premier garçon avec qui on flirtait, loin le temps où la maternité s’imposait plus qu’elle ne se désirait… loin le temps où l’homme avec lequel on se mariait était aussi celui auprès duquel on allait mourir. Aujourd’hui, les mœurs sont tels qu’on choisit son compagnon plus qu’on ne le subit (du moins dans les premiers temps d’une relation). On parle librement de sexe entre amies, qu’on en rigole ou qu’on attende un conseil, qu’on parle de coït ou de masturbation… c’est un sujet qui concerne finalement tout le monde, il n’y a pas à en rougir. Ce n’est pas toujours aussi simple d’en parler en couple, dans ce tête à tête de la vie à deux ; la peur de blesser, de vexer ou de se sentir ridicule est beaucoup plus présente.

Aude Picault parle du couple et nous invite sans tabous à lui emboîter le pas. Si le célibat est devenu monnaie courante, il reste néanmoins « problématique » lorsqu’il perdure au-delà de la trentaine. Le regard des gens et le matraquage publicitaire font partie de ces piques insidieuses qui rappellent à certain(e)s que la roue tourne et qu’ils devraient peut-être quitter cette adulescence qui leur colle au corps. Pour certain(e)s c’est un choix, pour d’autres – comme pour le personnage principal – cela s’impose à eux. Remise en question ou « crise de la trentaine » ? Il arrive toujours un moment où l’on n’est plus si sûr d’assumer ses propres choix. Comment opérer cette période de transition ? La scénariste croise anecdotes et expériences sans perdre de vue le questionnement de son personnage. Le couple se réduit-il à la simple notion de concessions à faire ou est-ce un chemin à faire à deux ?

Une réflexion simple et pertinente sur tout ce qui gravite autour de la notion de couple. Il est question – entre autres – de mode, de norme, de paraître, de désir, de plaisir, de sexualité et de parentalité. Entre les joies et les déboires de la vie de couple, Aude Picault réalise une chronique sociale très agréable. A lire assurément.

Les chroniques de Keisha, LaSardine, Stephie.

Extraits :

« Je n’appelle pas ça se mettre en valeur. Epilée, rasée, gommée, crémée, décolorée, shampouinée, après-shampouinée, peignée, maquillée, régimée, lookée, customisée… A ce niveau, ce n’est plus du narcissisme mais du dégoût de soi ! Je te parie qu’elle se parfume aussi la chatte » (Idéal standard).

« Je suis sûre que si je me touche pour jouir, il va mal le prendre. Genre : je n’assure pas. (…) Ils sont tellement focalisés sur leur érection, il n’y a pas de place pour quelqu’un d’autre. Il faut absolument jouir à coups de bite sinon ça ne compte pas » (Idéal standard).

Ideal Standard

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Aude PICAULT
Dépôt légal : janvier 2017
148 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2205-07315-7

Bulles bulles bulles…

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Idéal standard – Picault © Dargaud – 2017

Revue Pierre Papier Chicon, numéro 1 (Collectif)

Couverture de David François pour le numéro 1 de Pierre Papier Chicon – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017
Couverture verso de David Périmony pour le premier numéro de Pierre Papier Chicon – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017

Premier volume d’une revue pour laquelle j’ai suivi l’avancée via les newsletters régulières. Un appel à la cotisation participative a permis de lever les fonds nécessaires à la finalisation du projet. Une belle équipe est derrière « Pierre Papier Chicon », une initiative picarde visant à ce que les auteurs locaux puissent « se réapproprier tous les maillons de la chaîne de fabrication du livre et donc se réapproprier leur métier ». L’idée est aussi d’afficher les couleurs picardes et de permettre aux lecteurs de Picardie et de Navarre de la (re)découvrir.

Le premier numéro nous propose deux histoires.

L’une est réalisée par David François (« Un homme de joie », « De briques et de sang »…). Elle met en scène le célèbre Lafleur, figure locale amiénoise. Une préface de l’auteur nous donne tous les éléments qui nous permettront ensuite de découvrir – en connaissance de cause. La légende Lafleur est née au XVIIème. A l’origine, le gars Lafleur était un valet. Très vite, Lafleur incarne l’humaniste, le résistant qui dénonce les humiliations faites à la classe populaire. Ce personnage est repris par le Théâtre amiénois cabotin. Sa marionnette incarne le héros qui refuse l’oppression « il dressait haut la révolte des humiliés, frappant à grand coups de pied le ventre de l’autorité. (…) il annonce la révolution qui rougit ». La nouvelle de David François – intitulée « Ch’Lafleur : Ene fricassée pour Papa Tchutchu » place Lafleur au cœur d’un récit qui se déroule au beau milieu du XVIIème siècle. On part dans les dédales des rues amiénoises aux côtés de Lafleur, homme entier, convivial et un peu porté sur la bouteille. Il montre un personnage spontané, gouailleur, déterminé. Une bonne louche de patois picard est versée dans les phylactères, ça pique un peu pour qui n’y est pas familiarisé mais un lexique viendra lever les incompréhensions. Le coup de pinceau de l’auteur est bien agréable et appuie sur le ton moqueur de cette succulente histoire. Le personnage est charismatique, il inspire la confiance, sait trouver les mots pour soulever les foules et dénoncer les injustices, les malveillances… Un esprit taquin enveloppe ce récit qui se termine sur un superbe clin d’œil à l’univers d’Astérix.

L’autre est réalisée par David Périmony qui réalise-là sa première bande dessinée. Il revient le temps de quelques pages sur la genèse de l’attachante et naïve Bécassine, un personnage qui a bercé ma jeunesse. Quel est le déclic qui a fait naître – dans l’imagination de Joseph Pinchon – ce personnage incontournable de l’univers du 9ème Art ? Une question qui sert de base à cette courte histoire qu’un texte de Camille Picard vient compléter. Il explique les premiers pas que Bécassine a fait dans « La Semaine de Suzette » puis montre comment l’héroïne de papier a su conquérir le cœur de ses lecteurs, allant jusqu’à « éclipser la notoriété de son créateur ».

Magnifique et succulent premier numéro de la revue picarde « Pierre Papier Chicon » tiré à 1500 exemplaires.

Un complément d’informations dans cet article d’Alexandra Oury, journaliste, qui était présente à la soirée de lancement de la revue.

Une lecture que je partage avec les lecteurs-trices des « BD de la semaine. On retrouve tous les liens du jour chez Noukette !

Pierre Papier Chicon

Numéro 1
Revue
Editeur : Pierre Papier Chicon
Dessinateurs / Scénaristes : David FRANÇOIS et David PERIMONY
Dépôt légal : mars 2017
28 pages, 7,50 euros, ISBN : 979-10-97369-00-2

Bulles bulles bulles…

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Pierre Papier Chicon, numéro 1 – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017

Rapport sur la torture (Jacobson & Colón)

Jacobson – Colón © Guy Delcourt Productions – 2017

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, la CIA met en place une nouvelle technique d’interrogatoires pour soutirer des informations aux terroristes qui sont détenus par les services américains. Les TIR (Techniques d’Interrogatoire Renforcées) ont été pratiquées sans réel contrôle à partir de l’année 2001 et ont donné lieu à des centaines de rapports, tout aussi imprécis les uns que les autres sur les maltraitances réelles dont les détenus ont été victimes. On se penche ainsi sur le contenu des séances de TIR et les résultats soient disant obtenus. Les principaux prisonniers soupçonnés de terrorisme dont il est ici question : Abou Zubaydah, Ridha al-Najjar, Gul Rahman (qui décède des suites des traitements qui lui sont infligés), Janat Gul, Hassan Ghul, Abd al-Rahim al-Nashiri, Ramzi Bin al-Shibh et Khalid Cheikh Mohammed.
Walling (projection du détenu contre les murs), claques, coups dans le ventre, privations de sommeil sur des périodes allant parfois jusqu’à 72 heures, manipulation alimentaire, nudité forcée, position debout prolongée, port de couches, simulations de noyade, simulations d’enterrement, douches glacées, cellule glaciale, tapage sonore, confinement dans une boîte (75x75x53 cm), isolement, défaut de soins… Les agents de la CIA font preuve d’imagination lorsqu’il s’agit de mener des interrogatoires musclés. A plusieurs reprises, le Congrès et le Sénat américains ont tenté de réguler cette pratique et de contrainte la CIA à s’en tenir uniquement aux techniques d’interrogatoires listées dans le règlement de l’Armée mais c’était sans compter les interventions du Président Bush qui mit son véto à plusieurs reprises, donnant ainsi carte blanche à la CIA pour évaluer la nécessité d’avoir recours à différentes techniques pour mener ses interrogatoires musclés.

Un outil archaïque ?

Cent quarante pages au sein desquels Sid Jacobson (journaliste) reprend point par point les nombreuses contradictions soulevées dans les rapports transmis par la CIA. L’Agence américaine de renseignement est présentée sous son aspect le plus retors et excelle dans sa capacité à manipuler les informations les plus opaques. Mensonges, argumentations fondées sur des informations fausses ou erronées. Le journaliste démontre à plusieurs reprises que la CIA n’a pas hésité à reprendre à son compte des éléments découverts par le FBI ou par d’autres services de renseignements (anglais, pakistanais…) parfois plusieurs années avant.

De même, Sid Jacobson montre que l’emploi des TIR est souvent infructueux. Il montre que certains détenus sont plus coopérations avec des méthodes d’interrogatoire relationnelles comme celle utilisées par le FBI. Des détenus seraient passés aux aveux dès les premiers jours de leur détention pourtant, malgré les informations capitales obtenues par les services de renseignement, la CIA a tout de même décidé de leur fait subir des séances de TIR répétées. Il est démontré que les détenus les plus coopératifs cessent même de coopérer une fois qu’ils sont soumis aux TIR. Pourtant, les pratiques de torture se sont poursuivies plusieurs mois durant ; la CIA arguant que ces techniques « ont permis de déjouer des attentats et de sauver des vies ». Un paravent.

La CIA n’a jamais été en mesure de fournir une liste précise de ses détenus (le chiffre de 119 revient à plusieurs reprises mais on sait qu’il est sous-estimé). En bout de course, lorsque la CIA estimait qu’elle n’avait plus rien à tirer d’un détenu, elle le transférait à la prison militaire de Guantanamo Bay. A l’arrivée, le seul traitement possible à administrer à un détenu – et compte-tenu des sévices répétés qu’il avait subi – était la prescription d’antipsychotiques.

Un ouvrage rébarbatif et qui se répète. Le reportage s’organise par thématiques ce qui nous amène à relire plusieurs fois les mêmes informations. On se perd au niveau des dates, des vétos de l’un, des dénonciations de l’autre, des rapports transmis, des tentatives de régulation de la CIA. Au final, on retient que la CIA est parvenue à éviter toute intervention visant y voir clair sans ses pratiques d’interrogatoires. A coups de fausses informations et de langue de bois, elle est parvenue durant tout le mandat Bush à poursuivre ses agissements en construisant autour d’elle un mur opaque… une nébuleuse.

Un bilan de l’ensemble des rapports d’interrogatoire de Zubaydah indique que les deux premiers mois d’interrogatoire en présence des agents du FBI furent bien plus prolifiques que les deux mois d’application des TIR. Le 2 mars 2005, un mémo de la CIA affirma que Zubaydah n’avait livré des renseignements relatifs à un projet d’attentat à la bombe qu’après avoir été soumis aux Techniques d’Interrogatoire Renforcées. En réalité, ces renseignements avaient été obtenus le 20 avril 2002, avant l’application des TIR, par les agents du FBI qui pratiquaient des techniques d’interrogatoire relationnelles.

Les planches sont chargées et cela n’est pas à imputer aux dessins d’Ernie Colón. L’illustrateur livre un travail très propre est très explicite. La violence n’est pas masquée pourtant, le dessinateur parvient à ne pas heurter. Il ne s’attarde pas sur des dessins sanglants qui pourraient choquer. Ernie Colón se contente d’accompagner le compte-rendu de Sid Jacobson, comme si son intervention n’était destinée qu’à aérer le propos. Les illustrations sont secondaires, c’est du moins l’impression que j’ai eue.

Après lecture de l’album, je retiens la piètre efficacité de ces techniques d’interrogatoire. Les mensonges répétés de la CIA capable de manipuler l’opinion à sa guise. L’absence de contrôle de cette organisation, des pratiques clandestines nébuleuses et douteuses. Des détenus épuisés qui, par simple instinct de survie, en viennent à fabriquer des informations fausses afin que cessent les actes de torture.

Une vaste fumisterie. Un amas de mensonges en partie listés par le journaliste. Un déni réel pour les conséquences physiques et psychiques. Un reportage qui donne la nausée. Cela aurait très certainement pu être évité si le propos n’avait pas tendance à revenir sans cesse sur les mêmes informations.

Rapport sur la torture

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur : Ernie COLÓN
Scénariste : Sid JACOBSON
Dépôt légal : avril 2017
140 pages, 15,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7633-1

Bulles bulles bulles…

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Rapport sur la torture – Jacobson – Colón © Guy Delcourt Productions – 2017

Le Monde à tes pieds (Nadar)

Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Cela fait des années que Carlos a son diplôme d’ingénieur en poche. Mais le secteur est bouché. Il ne parvient pas à décrocher un poste en Espagne malgré les multiples candidatures qu’il dépose. Alors, le jour où il reçoit l’appel d’un employeur qui l’informe qu’il est retenu, et même si c’est pour travailler dans sa filiale estonienne basée à Tallin, Carlos n’hésite pas l’ombre d’un instant et accepte. Voilà enfin l’opportunité tant attendue ! Il a une semaine pour préparer son départ. Et si la nouvelle ravit la plupart de ses amis, elle blesse profondément Diego avec qui il partage sa vie depuis quatre ans. Un choix difficile à assumer pour ce jeune trentenaire.
David est chômeur depuis quatre ans. De fait, il vit toujours chez sa mère et passe ses journées à s’occuper de son grand-père qui vit lui aussi chez la mère de David. En lisant les petites annonces, une opportunité se présente. Le genre de celles qu’on n’attend pas, le genre de celles qu’on n’envisage même pas. « Femme mûre recherche sexe. Je paye ». Il appelle… un acte qui aura des conséquences pour la suite.
Sara est télé-opératrice. Elle est chargée de vendre des contrats d’assurance vie. Efficacité, rentabilité… un boulot creux, inintéressant et dans lequel elle subit une pression constante. Une réalité à mille lieues des projets d’avenir que faisait cette historienne bardée de diplômes.

Autrement dit, notre guerre consiste à apprendre à vivre dans un monde qui n’en a rien à foutre de nous

Trois personnages appartenant à la même génération. Des trentenaires. Trois parcours différents. Trois destinées dans lesquelles on entre à pas feutrés pour observer le choix cornélien que vont devoir assumer les personnages.

Photographie d’une génération confrontée à la précarité professionnelle. Petits boulots dans lesquels généralement la pression hiérarchique carbure à plein, dévalorisation et manque d’estime de soi, difficultés financières dues notamment au cout de la vie (le montant onéreux des loyers ne cesse d’être pointé du doigt) … voilà en substance ce que Nadar (chez Futuropolis : « Salud ! » et « Papier froissé« ) aborde dans ce recueil. Au travers du récit de trois jeunes adultes, l’auteur parle donc de la crise économique et de ses conséquences sur l’Espagne. Le chômage, l’endettement, les expulsions, les remboursements d’emprunts qui prennent à la gorge [et immanquablement, on se rappelle du scandale des participations préférentielles]… voilà donc le portrait d’une génération désabusée qui se remémore déplore que le mouvement des Indignés n’a pas produit les fruits attendus… et ce gouffre qui sépare leur génération de celle de leurs parents.

Parlons de mensonges. D’une génération qui cloue le bec à l’autre pour se justifier. « Vous n’avez jamais manqué de rien ». Entre les lignes, ça veut dire : « Alors ne te plains pas et ne me juge pas ». Je dis que c’est super que tu aies fui les franquistes ou que tu aies commencé à travailler à douze ans… Félicitations, on dirait même que ça t’a plu ! Mais sache que nous aussi, on nous a tabassé dans les manifestations, si c’est ce dont il s’agit ! Mais, oh, vous êtes les grands héros de notre société, les grandes victimes ! Vous méritez tout ! La seule chose que vous voulez en disant ça, c’est vous justifier, vous légitimer. Démontrer que, même si vous vivez comme des bourgeois, vous êtes des gens de gauche qui se sont sacrifiés pour le pays, allez !

Dans sa postface, le sociologue & économiste Philippe Lemistre met en lumière les éléments de fonds abordés dans le scénario. La crise économique et le fait de ces individus surdiplômés mais contraints soit au chômage soit à occuper des postes qui ne correspondent pas au niveau de diplômes qu’ils ont obtenu (le sociologue parle de « déclassement »).

Concernant « l’emballage », ce n’est pas ma came. Le dessin de Nadar est lourd. Les formes et silhouettes des personnages sont souvent grossières, les trais tirés, parfois figés. Je dois dire qu’au moment de feuilleter l’album, l’aspect graphique m’a tenue en respect. Cette répulsion s’efface sitôt qu’on a fait la connaissance des personnages. En effet, le propos fait mouche et on ressent rapidement de la sympathie pour tous ceux que l’on croise dans l’album (à deux exceptions près mais il s’agit là de personnages très secondaires).

Si comme moi vous avez des aprioris à l’égard du graphisme, je vous invite réellement à le dépasser et à vous pencher sur cet album ! Un témoignage intéressant sur la situation actuelle de l’Espagne.

Extraits :

« Tu vois, on aime croire que ce qu’on obtient dans la vie, on l’a acquis à la sueur de son front ou qu’on le mérite, ce genre de choses… Sauf que, parfois, tu sues et tu travailles tout ce que tu peux, tu te défonces jusqu’à plus en pouvoir et ça change rien » (Le Monde à tes pieds).

« On est de grandes machines qui fabriquent des rêves et des désirs… tout ça parce qu’on croit qu’on « mérite » quelque chose. On grandit avec ces idées de réussite et de prospérité. C’est un énorme mensonge qu’on s’inflige à nous-mêmes » (Le Monde à tes pieds).

Le Monde à tes pieds

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Hors-Champ
Dessinateur / Scénariste : NADAR
Dépôt légal : mars 2017
224 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-277-5

Bulles bulles bulles…

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Le Monde à tes pieds – Nadar © La Boîte à bulles – 2017

NoBody, tome 2 (De Metter)

De Metter © Soleil Productions – 2017

En 2007, un homme est interpellé sur les lieux d’un crime. Il s’accuse du meurtre de son coéquipier. Son corps est recouvert de sang mais ce n’est visiblement pas le sien. Placé en détention, le détenu demande à être exécuté mais le juge demande une expertise psychologique pour établir son profil ainsi que les chefs d’inculpation. Pendant un an, les psychologues défilent sans parvenir à entrer en communication avec lui. Ils butent sur cet homme sarcastique, retors et ombrageux. Il impressionne. Sa voix tonne, sa carrure est imposante et son corps est recouvert de tatouages. Son charisme tient en respect les experts jusqu’à ce que Beatriz Brenwan, une jeune psychologue, intervienne à son tour. Entre eux, une relation de confiance va naître et au fil des entretiens, l’homme qui se fait appeler Nobody se confie.
Après l’adolescence et la première mission d’infiltration (voir tome 1), le récit se poursuit. Nous sommes maintenant en 1978, le personnage est maintenant proche de la trentaine. Désormais, le FBI l’a intégré dans ses effectifs. Les missions qu’on lui confie sont plus délicates. Il s’agit maintenant d’infiltrer un gang de bikers un-pourcentistes : les Napalm’s Soldiers. Il raconte sa vérité à la jeune thérapeute. Charge à elle d’objectiver les faits.

« – Bien. ‘Faut pas me mentir. Je vous dis la vérité.
– Votre vérité.
– Ah ! Ah ! Mais ma vérité est-elle la vérité ? »

Les premières pages nous replongent dans ce face à face carcéral où chaque protagoniste oscille entre confiance et méfiance. Entre eux, une distance respectueuse semble les préserver. Rappelez-vous dans « Le Silence des Agneaux », cette étrange et fascinante relation qui liait Hannibal Lecter et Clarice Starling…

Christian De Metter prend un malin plaisir à soigner l’ambiance de ce thriller psychologique et maintient le suspense. Dans ce tome, on oublie l’enquête pour meurtre qui est en cours et on en apprend davantage sur le parcours atypique de cet homme que le FBI a utilisé pour mener à bien des missions délicates et d’une rare violence. Un agent-caméléon contraint de jouer un rôle, habitué à se fondre dans la psyché des personnages qu’il devait incarner… au point d’y laisser son âme. Jeté très tôt dans la gueule du loup, quasiment seul sur le terrain, il s’est construit une carapace derrière laquelle il s’est réfugié. Il fait preuve d’un sang-froid redoutable. De fait, on hésite en permanence durant la lecture. On sait qu’il joue double-jeu mais on se sait jamais sur quel pied il danse, on ne sait jamais quelles informations il détourne ni la part de mensonge qu’elles contiennent.

Le trait parfois charbonneux nous montre des scènes d’une rare violence. Avec autant de finesse et de sournoiserie que le personnage principal, elle est largement suggérée. Torture, viol, amputation… les sueurs froides nous parcourent l’échine durant la lecture. L’image même des gangs de motards proches des Hells Angels suffit à elle seule à nous faire fantasmer toute la violence contenue entre ces cases. On suffoque de plaisir, la tension est électrique mais le lecteur est accroché à ce récit comme une moule à son rocher. On aimerait parfois revenir dans cette cellule où a lieu l’interrogatoire. Face à la violence de certains passages, le confinement carcéral nous semble finalement être un havre protecteur.

La mise en couleur de ces planches est superbe, le rythme est haletant. J’ai totalement plongé dans cet univers où l’on côtoie le trio diabolique des armes, du sexe et de la drogue. Le personnage principal évolue sur un fil ; le moindre faux-pas lui sera fatal. Est-il fou ou ne l’est-il pas ? Est-il dangereux ou la simple victime d’un piège qui s’est refermé sur lui ? Si Christian De Metter maintient son rythme de croisière, le troisième tome devrait débarquer à la rentrée… Je m’en régale d’avance.

Ma chronique du tome 1.

NoBody

Tome 2 : Rouler avec le diable
Tétralogie en cours
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : Christian DE METTER
Dépôt légal : avril 2017
76 pages, 15,95 euros, ISBN : 978-2-3020-5973-3

Bulles bulles bulles…

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NoBody, tome 2 – De Metter © Soleil Productions – 2017

Coquelicots d’Irak (Trondheim & Findakly)

© Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Des souvenirs d’enfance à Mossoul. De vieux clichés, témoins de ces morceaux de passé, instants heureux et insouciants des sorties en famille. Radieuse, une enfant pose entre les pattes des lions ailés du site de Nimrod ou bien escalade les pierres du site d’Hatra.
« Mais on n’avait strictement pas le droit d’emporter des pierres. Les voitures étaient fouillées à la sortie du site pour le préserver à jamais ». Des souvenirs à jamais ancrés dans un passé révolu, l’Etat islamique a détruit en 2015…

Brigitte Findakly raconte l’histoire de sa famille. Elle explique la rencontre de ses parents – en 1950 – dans une gare française et l’arrivée de sa mère en Irak. Elle parle de sa scolarité à Mossoul et de l’étymologie de son nom de famille. De ses rapports avec son frère aîné, de ses amitiés… tout un quotidien où se mêlent cultures et traditions françaises et irakiennes. Il est également question de religion, d’éducation, d’identité et de déracinement.

Lorsqu’elle a 13 ans, son père décide que pour leur sécurité à tous, il est préférable pour eux de s’installer en France. Jusque-là, elle n’avait séjourné en France qu’aux périodes de vacances. Très vite, Brigitte Findakly a le mal du pays. La vision idyllique qu’elle avait de la France se heurte à la réalité. La dynamique familiale est profondément modifiée. A cela s’ajoutent les difficultés d’intégration, le racisme, un rythme de vie plus agressif…

Avec tendresse et un peu de nostalgie, elle décrit ces jours heureux. Des bribes de son enfance se succèdent et l’auteure les agrémentent de quelques incartades dans le présent. Brigitte Findakly partage généreusement sa mémoire. A l’extérieur de la bulle familiale, son regard d’enfant perçoit le chaos d’un pays à l’histoire douloureuse et chaotique. Elle fait revivre l’Irak qu’elle a connu à l’aide de petites anecdotes et livre ainsi ses souvenirs des événements qui ont marqués son pays natal. On voit parfaitement qu’à mesure qu’elle grandit, sa compréhension du contexte socio-politique s’affine ; une histoire qui a connu moult remaniements, les coups d’état successifs, la censure, l’extermination des juifs, les coutumes irakiennes… Malgré tout, on sent que cette vie « d’avant » manque à la narratrice mais la nostalgie n’alourdit pas le scénario.

Son compagnon, Lewis Trondheim, est au dessin. Léger et fluide, l’absence de cases crée une ambiance inespérée. L’ambiance graphique est pleine de fraîcheur comme si le fait de raconter cette enfance rendait heureux. Les touches de couleurs généreuses égayent cette histoire de famille et lui donnent un petit côté amusé. De vieilles photos de famille sont insérées par lot de trois ou quatre clichés ; elles marquent symboliquement la fin de chaque grand chapitre.

Les auteurs ont fait de choix de ne faire apparaître aucun repère visuel pour marquer la fin d’une anecdote / le début d’une autre. L’absence de transition (titre des saynètes, marqueur de temps…) ne met pas en difficulté le lecteur. On se repère très facilement dans cet album savoureux.

Le témoignage est touchant. On sent une famille heureuse et unie, un profond respect de l’auteure pour ses parents aux caractères aussi différents que complémentaires (un père altruiste, une mère attentionnée mais au contact plus farouche). Beaucoup de passé, un peu de présent. Une histoire personnelle qui nous accueille à bras ouverts.

Beaucoup de plaisir à partager cette lecture commune avec Noukette. Un beau mercredi BD qui se donne aujourd’hui rendez-vous chez Moka !

Lu dans le cadre de l’opération Price Minister « La BD fait son Festival »

A lire aussi les chroniques de Charlotte et de Saxaoul.

Coquelicots d’Irak

One shot
Editeur : L’Association
Dessinateur : Lewis TRONDHEIM
Scénaristes : Brigitte FINDAKLY & Lewis TRONDHEIM
Dépôt légal : août 2016
112 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-84414-628-1

Bulles bulles bulles…

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Coquelicots d’Irak © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016