Riad Sattouf : Les Cahiers d’Esther #5

Sattouf © Allary – 2020

Billet de Pierre (16 ans)

Les cahiers d’Esther, Histoire de mes 14 ans, est le cinquième opus de la saga des Cahiers d’Esther. Dans ce tome, Esther est en 4ème et nous raconte les nombreux évènements de son année scolaire comme les gilets jaunes ou la mort d’Aznavour mais aussi des évènements qui se sont déroulés dans un cercle plus privé notamment sa vie au collège ou en famille.

J’ai beaucoup aimé ce tome, en effet il ne donne pas l’impression d’être trop court ni trop long. On y retrouve de nouveaux personnages ce qui apporte un peu de fraîcheur ! Et je trouve ça incroyable de poursuivre les aventures de cette héroïne tout en essayant de ne pas s’écarter de la réalité. Cet équilibre est plutôt bien respecté ce qui fait que cette série de BD est peut-être la meilleure que j’ai jamais lu car elle est toujours intéressante à lire et drôle surtout ! Ce tome est aussi, pour moi le meilleur de la série ! La page 46 « Le délire » est ma préférée car je déteste les trottinettes !!! « Bref ceux qui font de la trottinette sur les trottoirs à fond : faites-vous écraser par un camion SVP ». J’ai beaucoup ri !

Avis de Victoria (12 ans)

J’ai beaucoup aimé retrouver Esther et ses histoires. Elle ressemble assez aux élèves de mon collège et elle me fait rire ! Et ça fait drôle que toute sa vie privée (oui je sais que c’est quand même un personnage de BD) soit exposée. Esther dit tout ce qu’elle pense et ça me plait ! Ma page préférée c’est « Pas de pitié », malgré les gros mots ! Je m’y suis trop reconnue avec mes amies ! « Alerte j’adore mes copines MDR »

Avis de la vieille mère

J’aime Riad et Esther. Ils sont très frais tous les deux, très forts également ! Le tome 5 des « Cahiers d’Esther » dépote toutafé. En effet Esther a grandi. Elle a maintenant 14 ans, elle a « décidé de lâcher prise et de confier son sort au destin » ! Esther a changé, elle s’intéresse un peu plus au monde, elle s’affirme, revendique (ahhhh la géniale scène du débat et de l’affrontement avec le père et le frère !) et en même temps elle « s’en bat trop trop les couilles de tout de ouf » ! Elle a du style et du caractère. Elle dit de façon très frontale et légère à la fois ce qu’elle pense et ce qu’elle vit. C’est sans doute le tome qui m’a fait le plus « goleri ». C’est peut-être une histoire de contexte mais c’est surtout parce que la vérité dite par la bouche d’Esther est absolument réjouissante. J’adore « trop mais trop » Esther ! Et puis le voyage en Espagne m’a comme qui dirait rappelé des souvenirs ! Franchement (« sur la vie de ma mère ») :Meilleur tome ! « C’est tout ce que je voulais dire » !

Extrait : Les manteaux

« C’est l’hiver, on se les gèle grave, et je suis sûre que vous vous êtes déjà demandé « Mais pourquoi donc est-ce que les jeunes mettent pas de manteau quand il fait froid ? Avouez ! Alors déjà, une chose : c’est pas tous les jeunes, juste certains. Et c’est pas parce que les manteaux sont sont lourds, gros, moches ou autre. Je suis pas spécialiste mais pour moi la réponse est juste simple et évidente, et on la comprend tout de suite en regardant l’image ci-dessous qui montre la cour de mon collège de gros bourgs… »

Les Cahiers d’Esther, tome 5 – Sattouf © Allary – 2020

Le billet des mioches est aussi à retrouver sur le site de France info « Les enfants des livres » (par ici : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/les-enfants-des-livres/les-enfants-des-livres-hippocampus-la-nouvelle-serie-palpitante-de-bertrand-puard-et-le-chapitre-12_3989129.html)

Au rendez-vous de « La BD de la semaine » qui est posé chez Noukette.

Dans la forêt (Lomig)

Il y a une poignée de jours, j’ai lu le roman de Jean Hegland. Pendant une trentaine de pages, j’ai hésité à poursuivre cette lecture ; je n’étais pas certaine d’avoir envie de me frotter à la question du confinement par le biais d’un roman… Puis forcément, même en trente pages, on glane des informations qui pique notre curiosité. Alors on tâtonne… puis on se questionne sur la raison réelle de leur isolement forcé : épidémie ? catastrophe naturelle ? guerre mondiale ? … Des indices sont livrés mais rien d’assez explicite pour se faire une idée précise de l’événement qui a provoqué ce basculement. Trente pages, c’est à la fois peu… mais largement suffisant pour se laisser emporter par un récit quand la plume d’un auteur nous séduit.

Lomig © Sarbacane – 2019

« Dans la forêt » est le quotidien, de deux sœurs, raconté par l’une d’entre elle : Nell. Elles sont orphelines ; leur mère est décédée d’un cancer et quelques mois après, leur père rend son dernier souffle suite à un stupide accident.

Avant ces drames, la vie avait déjà commencé à changer. Plus d’électricité, plus d’accès aux modes de communication modernes, plus d’essence pour se déplacer et quand bien même pour aller où ? Les magasins sont fermés, il n’est plus possible de s’y approvisionner. Les gens se sont adaptés, pensant initialement que la situation était temporaire… puis ils ont fui pour on se sait où. Ceux qui sont restés sont méfiants. Instinctivement, ils se protègent. Une ambiance de fin du monde plane. Les gens se sont armés et se sont barricadés.

Dans ce contexte social agité, deux sœurs sont amenées à se confiner dans leur maison loin de tout, au cœur de la forêt. Nell et Eva. Elles ont 17 et 18 ans, elles avaient des rêves plein la tête. L’une allait entrer à Harvard, l’autre allait devenir danseuse professionnelle, une brillante carrière s’ouvrait à elle. Mais la vie s’est arrêtée.

Nell et Eva apprennent à survivre dans leur nid : une maison en bois construite par leur père et située à une bonne demi-heure de la première petite ville. Elles ont toujours vécu là. Quand la civilisation a commencé à péricliter, elles n’ont pas vu la différence. Au début du moins. Puis elles ont compris que « la vie d’avant » avait définitivement plié bagages. Il leur restent les souvenirs d’une enfance heureuse avec leurs parents. Elles faisaient classe à la maison. Sitôt qu’elles en avaient terminées avec les apprentissages journaliers, elles filaient dans la forêt, leur terrain de jeu privilégié. Elles se réfugiaient au creux de l’immense souche creuse d’un séquoia et se prenaient pour des aventurières contraintes de s’adapter à la forêt pour survivre. Elles étaient loin, très loin d’imaginer que dix années plus tard, leurs jeux imaginaires deviendraient leur réalité.

J’ai beaucoup aimé le roman de Jean Hegland. L’adaptation qu’en fait Lomig est assez réussie. Il a su attraper l’ambiance de l’œuvre originale et l’injecter dans cet album. Cependant, je me suis rendu compte que le fait d’avoir lu le roman avant de lire son adaptation m’a permis de mieux me repérer dans la lecture de la bande-dessinée. Certes, ce noir et blanc doux et léché de l’auteur est le fil conducteur parfait entre le présent des deux sœurs et leur passé qui surgit à la moindre occasion. Cependant, sans marqueurs de temps explicites pour rythmer le scénario, il faut se fier à la physionomie des personnages. Tantôt fillettes tantôt adolescentes, il est facile de se situer entre l’enfance et la période actuelle. C’est moins le cas quand il est question du passé proche des deux filles : celui où leur père était encore vivant ; dans ce cas, il faut attendre que ce paternel fasse son apparition pour comprendre que le récit est ancré à cette période. Lorsqu’on a lu le roman préalablement, on est tout à fait au clair avec la chronologie des événements. Mais qu’en est-il pour un lecteur qui découvre cet univers avec cette adaptation ? Doit-il revenir en arrière pour reprendre la lecture pour effectuer quelques ajustements ? Je me suis posé ces questions à plusieurs reprises. Des fonds de pages plus sombres, des contours de cases spécifiques à chaque période… il y aurait peut-être eu moyen de guider visuellement le lecteur dans ces transitions sans pour autant alourdir le scénario.

Hormis ce petit « couac » dans l’ambiance graphique, on entre très vite dans le quotidien de ces deux sœurs. Brusquées par la vie et extraites violemment de leur bulle familiale, elles nous intriguent. Lomig parvient également à maintenir une tension sourde qui tient en une question : qui, de l’homme ou de la nature, est le plus grand prédateur pour ces jeunes femmes ? A côté de cela, il joue avec les contradictions spatiales dues à cet huis clos qui se joue à ciel ouvert. Coupées de tout, coupées des autres, les personnages ne peuvent compter que sur leurs seules ressources physiques et psychiques. Elles tiennent leur survie à bout de bras. De leur volonté dépendra leur avenir. Survivre, c’est savoir se garantir l’accès aux ressources de première nécessité. Dans une société occidentale comme la nôtre, si la place de chacun dans la famille est garantie, cette sécurité est de la responsabilité des parents. En étant projetées dans la vie comme elles le sont, elles sont contraintes de quitter à contre cœur le statut adolescent ; exit l’opposition à l’autorité parentale, elles sont devenues leurs propres parents. Pas de sentiment d’oppression ici pourtant. En offrant des vues magnifiques sur ce paysage forestier dans lequel le regard se perd, le lecteur trouve sans cesse l’occasion de reprendre une grande bouffée d’air, une respiration nécessaire dans ce récit.

La force de vie qui bat au cœur de ces jeunes femmes porte entièrement la narration. Les illustrations somptueuses de Lomig leur prêtent main forte. Une fiction post-apocalyptique de toute beauté, une quête initiatique atypique absolument fascinante.

Dans la forêt (récit complet)

Editeur : Sarbacane

Dessinateur & Scénariste : LOMIG

Adapté du roman de Jean Hegland

Dépôt légal : août 2019 / 156 pages / 24,50 euros

ISBN : 978-2-37731-198-9

La Délicatesse (Bonin)

Lorsqu’on arrive dans cet univers, c’est pour faire la connaissance de Nathalie. Une jeune fille sans histoires, qui aime rire, qui aime lire plus que de raison. Elle s’est pourtant tournée vers des études en économie. Etudiante est une studieuse, Nathalie est une jeune fille discrète.

Bonin © Futuropolis – 2016

Un jour, alors qu’elle marche dans la rue, François l’aborde. Il a osé faire le premier pas. Il faut dire qu’elle est si belle… il a pris son courage à deux mains, préférant se ridiculiser plutôt que de la laisser disparaître au premier coin de rue. Une rencontre anodine, comme tant d’autres. Une rencontre fortuite. Très vite, ils remarquent l’évidence. Ce déclic. Entre eux, il y a cette facilité à entrer en relation. Un réel plaisir à être ensemble, à partager un café, une balade, une opinion. Il y a cette évidence à accepter l’autre tel qu’il est, pour ce qu’il est. Les mois filent, ils s’installent ensemble, ils s’aiment. Se marient. Leurs carrières professionnelles sont prometteuses. Chaque soir, en rentrant du travail, ils ont ce plaisir partagé de se retrouver dans leur bulle, faisant abstraction du reste, retrouvant sans heurts la voix de l’autre et se réchauffant à sa présence.

Leur premier face-à-face imprévu les a amenés à passer plusieurs années ensembles. Le tableau parfait du bonheur, la vie leur sourit…

… et c’est l’accident. François est percuté par un véhicule et tombe dans le coma. Son pronostic vital est engagé. Il meurt quelques jours plus tard. La vie de Nathalie bascule.

« François était mort depuis trois mois. Trois mois, c’était si peu. Ses amis lui avaient conseillé de recommencer à travailler, de ne pas se laisser aller, d’occuper son temps pour faire en sorte qu’il ne soit pas insupportable. Ne pas se laisser aller, quelle étrange expression. On se laisse aller quoi qu’il arrive. La vie consiste à se laisser aller. Elle, c’était tout ce qu’elle voulait : se laisser aller. »

Une fois n’est pas coutume, j’ai eu l’impression qu’on me lisait une histoire à voix haute. Et cette impression de profiter d’un instant privilégié avec l’auteur m’a notamment permis de m’installer très vite dans ce récit. Le débit de paroles est posé, lent. Cyril Bonin prend le temps de marquer des pauses, de faire des respirations. Par moments, le temps se suspend et le scénario s’arrête longuement sur une scène… petite parenthèse dans la vie chahutée du personnage principal. Durant ces instants, la voix-off de l’auteur s’efface et laisse la place aux dialogues où l’humour et les belles rencontres viennent panser sa solitude.

Une vie qui saute de surprises en évidences, sujette en grande partie par la routine à partir du moment où elle devient veuve. Dès lors, l’héroïne est en latence et se consacre exclusivement à son travail. La vie la chamboule, elle la blesse. Elle l’emmène de force sur des montagnes russes émotionnelles amenant cette femme à traverser sa vie comme un fantôme. Par petites touches, elle renaîtra doucement à la vie et éloignera peu à peu cette tristesse qui lui colle à l’âme.

« C’est drôle… On ne sait jamais ce que vous allez dire. C’est comme si les mots étaient des boules de Loto dans votre cerveau et qu’ils sortaient au hasard. »

Délicat. C’est vraiment le mot qui définit cet album. Une beauté, en toute simplicité. Les douces couleurs des illustrations réchauffent cet univers et lui donnent un petit gout sucré-salé très plaisant.  

La Délicatesse (récit complet)

Adapté du roman de David Foenkinos

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Cyril BONIN

Dépôt légal : novembre 2016 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1430-0

Tes yeux ont vu (Dubois)

© Jérôme Dubois / Cornélius 2017

Il faut emprunter l’autoroute puis rouler un bon moment sur les petites routes sinueuses en rase campagne, traverser encore une forêt avant de pouvoir emprunter le sentier qui mène à cette grosse demeure. C’est dans cet endroit reculé qu’il vit, hôte permanent du Professeur Loew, une femme aussi belle que mystérieuse.

La première fois qu’il s’est réveillé dans cette grande maison, il était recouvert de bandelettes de la tête aux pieds, le faisant ressembler à une momie… un être sorti d’un autre espace-temps.

Il ne sait rien du lieu où il se trouve. Tout lui est inconnu, à commencer par cette pièce qu’il découvre. Un lit, une chaise et un petit miroir posé sur une table dans lequel il s’observe pour la première fois. Qui est-il ? Il en est là se sa propre découverte lorsque le Professeur Loew entre dans sa pièce. Du premier échange avec elle, il apprend qu’il s’appelle Emet et qu’il a entièrement été créé par cette femme il y a six semaines de cela.

Curieux album que voilà. Un peu OVNI… légèrement surréaliste. J’ai observé ce récit étrange d’une drôle de manière. A la fois intriguée et sur mes gardes. Dans un mouvement contraire permanent, lectrice passive alors que je ressentais un furieux désir de détenir les clés de cet univers et d’en connaître son dénouement.

Tes yeux ont vu © Jérôme Dubois / Cornélius 2017

J’ai observé les interactions qui se tissaient entre cette femme scientifique et sa créature pacifique. La fascination qu’elle pouvait avoir face à son golem qui s’éveille au monde. Il a besoin d’affection et il se place naturellement sous sa protection, comme un enfant se nicherait dans les bras de sa mère. Il est gourmand de découvrir le monde dans lequel il a été créé. Sa soif d’apprendre à vivre, d’apprendre le monde, est grande. Il a cette spontanéité naturelle, dépourvue d’appréhension, de méfiance et débordante d’amour. Le danger est un concept absent de son mécanisme de pensée. Il est naïf et plus humain que les humains. Face à lui, il y a cette femme qui semble incapable d’aimer. Son esprit méthodique ne lui permet pas d’être empathique. Son esprit scientifique contrôle ses sentiments. Son regard critique la pousse à rester en retrait de cette relation qui se tisse entre eux. Certes, elle est bienveillante… mais elle se livre du bout des lèvres ; elle semble s’interdire toute forme d’attachement. Se protège-t-elle ? Pourtant, sa vie solitaire semble si vide…

Tous deux forment un duo magnétique. La créatrice et sa chose ont des personnalités opposées, ils sont les deux compléments d’un tout, comme les pôles foncièrement différents d’un aimant.

Jérôme Dubois a su parfaitement trouver le « La » de son intrigue, le « La » de son huis clos, le « La » qui nous emporte dans ce récit sépulcral.

Chaud, froid.

Rouge, bleu.

La chaleur qui se dégage de la créature et le regard gourmand qu’il pose sur la vie et sur le monde qui l’entoure contrastent avec la froideur de la femme. Le rouge de la peau du golem est la seule touche chaude que l’on trouvera dans l’album, le point de lumière qui parvient à ébranler un peu tout ce bleu mélancolique qui envahit les planches.   

Alors toi qui me lis, je ne sais pas si tes yeux ont vu cet album. Je ne sais pas si l’étrange ambiance graphique qui se dégage du visuel de couverture a attiré ton regard et t’a fait te demander ce qui pouvait se jouer là. Si tu as eu envie de savoir quelle expérience d’art séquentiel avait été menée. Bleu électrique, bleu nuit, rouge et blanc, voilà les quatre couleurs qui t’accompagneront dans la lecture… de bout en bout. Le visuel de couverture ne te ment pas. Il te donne un aperçu de ce que tu retrouveras à l’intérieur de l’ouvrage. Il te dit quelles seront les teintes qui accompagneront ta lecture, qui guideront tes émotions, qui te placeront dans ce troublant mouvement d’attraction-répulsion. Je serais curieuse de savoir si toi aussi tu as été touché par Emet et si tu as été sensible à cet être humanoïde troublant, fragile. Tu me diras ?

Tes yeux ont vu (récit complet)

Editeur : Cornélius / Collection : Pierre

Dessinateur & Scénariste : Jérôme DUBOIS

Dépôt légal : septembre 2017 / 168 pages / 21,50 euros

ISBN : 978-2-36081-141-0

Les Jours sucrés (Clément & Montel)

Clément – Montel © Dargaud – 2016

Ce n’est pas évident d’avoir une relation affective avec son collègue. Encore moins quand ce collègue… est son patron. C’est pourtant là qu’Eglantine en est, hésitant à prendre cette relation au sérieux ou à s’en détacher. Elle sature de cette ambiguïté mais n’ose pas se l’avouer. Elle cherche aussi à dompter ce fichu stress que lui impose son boulot, les dead-line serrées et les desiderata stupides des clients. Elle ne s’épanouit pas au travail mais là aussi, elle ne se l’avoue pas. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, Eglantine apprend que son père – avec qui elle n’a plus de contact depuis 20 ans – est décédé. Seule héritière, elle va devoir aller en Bretagne pour rencontrer le notaire et organiser la succession.

Son avenir immédiat, ce sont donc ces quelques jours désagréables, remplis de formalités dont la vente de la boulangerie, encombrant fonds de commerce de son père dont elle a hérité. Direction Klervi ! Les souvenirs remontent à sa mémoire pendant le trajet. A mesure que le train dévore les kilomètres et la rapproche de son village natal, la colère monte en elle. Arrivée à destination, elle est remontée comme un coucou et bien décidée à faire les démarches au plus vite. Mais c’est sans compter que la vie réserve parfois des surprises. Dans ce village où elle a passé la majeure partie de son enfance, Eglantine est gagnée par un sentiment de bien-être qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps. La présence de Gaël (un ami d’enfance) et de Marronde (la tante d’Eglantine) n’est pas étrangère à cela.

« Imaginez un coffre-fort verrouillé. Consciemment ou non, Gaël parvenait peu à peu à en retrouver la combinaison… mais avais-je seulement envie de savoir ce qu’il contenait ? »

Ça fait longtemps maintenant que j’ai cet album. Et je ne l’avais jamais lu car c’est tout à fait le genre de petite madeleine [de Proust] que l’on se met de côté en se disant qu’il viendra un jour réchauffer la grisaille d’une période délicate à passer. Le confinement lié au Covid brassant pas mal de grisaille… j’ai sorti « Les Jours sucrés » de ma PAL. J’avais besoin de douceur.

Puis… j’étais conquise d’avance car par le passé, à chaque fois que j’ai lu un album réalisé par le duo d’auteurs formés par Loïc Clément et Anne Montel, cela a été des instants forts et émouvants. Que ce soit « Chaussette » ou « Chroniques de l’île perdue » , c’était pour moi l’occasion de vivre un superbe voyage imaginaire aux côtés de personnages haut en couleurs et capables de porter sur leurs épaules pourtant frêles un récit époustouflant, éprouvant. Tout part généralement d’une séparation douloureuse avec un être cher. Ce deuil difficile à faire, cette promiscuité avec la mort que l’on aurait préféré ne pas avoir à vivre… voilà le point de départ de ces histoires qui, à coup sûr, vont nous émouvoir. Anne Montel et Loïc Clément accompagnent délicatement le lecteur dans cette expérience-là. Ils nous montrent qu’il est possible d’apprivoiser la mort, de la regarder en face et de l’accepter afin que cette fissure au cœur se colmate. Ils racontent avec justesse le processus de deuil en utilisant non pas le pathos mais la poésie ; ils y ajoutent un précieux soupçon de folie douce.

Loïc Clément construit une fois encore un récit bourré d’humanité. Il lui en faut peu pour installer un univers que l’on va avoir envie de dévorer avec gourmandise : de la bonne humeur, des humeurs chiffon, de la complicité, de la fraicheur, des petits moments de bonheur, un peu de mauvaise foi et de malice. Le tour est presque joué. Il y ajoute une lecture plus sociale de l’actualité ; ici, il sera question des problématiques liées à l’exode rural. Son scénario est simple sans être simpliste et, comme à l’accoutumée, bourré d’humour.

Au dessin, Anne Montel installe le décor d’un petit village breton charmant. Elle illustre chaque détail décoratif et chaque personnage avec beaucoup de tendresse. La fraicheur graphique fait un bien fou et nous convie dès la première page à prendre place. L’accueil est chaleureux, bienveillante. Outre le fait qu’elle nous invite à observer cette petite parenthèse enchantée. Elle nous permet aussi de vivre et ressentir pleinement les émotions des différents protagonistes. A chaque nouvelle planche, l’autrice réinvente les codes de l’art séquentiel. Elle ose, s’amuse avec ses pinceaux autant qu’avec les personnages, fait pétiller le tout avec des couleurs qui – à elles seules – sont gorgées de rires et de bonnes ondes. Elle place de-ci de-là sur ses planches à dessin ses personnages, les fait bouger avec une fluidité étonnante. On entend presque le son de leurs voix et l’éclat de leurs rires.

Le récit est agrémenté de quelques recettes de pâtisserie qui nous mettent l’eau à la bouche ainsi que de références artistiques qui donnent faim de se replonger dans les œuvres de Gustave Doré. Enfin, l’album nous donne aussi l’envie d’aller fureter dans nos greniers dans l’espoir d’y trouver de petits trésors : vieilles photos, journaux intimes, objets d’un autre siècle… d’un autre temps.

Pépite que cet album sucré-salé malicieux et absolument succulent. Je recommande vivement.

Les Jours sucrés (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Anne MONTEL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : février 2016 / 145 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2205-07384-3

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 4 (Squarzoni)

La liste des noms des victimes s’allonge chaque jour.

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2019

Les dossiers des affaires non résolues s’entassent sur les bureaux des enquêteurs.

Parfois, une enquête est résolue par hasard, grâce à un heureux concours de circonstances, conduisant des meurtriers derrière les barreaux. Mais ce type d’événements est rare.

Les règlements de compte, actes de violence gratuite, expéditions punitives, petits larcins… conduisent généralement à l’irréparable. La Brigade des Homicides de la ville de Baltimore travaille d’arrache-pied pour trouver les coupables. Parmi les meurtres toujours non élucidés, celui de Latonya Wallace, une fillette de 11 ans dont le corps a été retrouvé le 4 février 1988 (voir tome 1). Elle est morte étranglée, après avoir été violée, et deux mois plus tard, l’inspecteur Pellegrini en charge de l’enquête reprend tous les éléments du dossier. Il est obsédé par ce meurtre et déterminé à retrouver le meurtrier de l’enfant. Il est à l’affut du moindre élément qui aurait échappé à sa vigilance.

Laytona Wallace, John Scott, Dany Cage, Trevon Harris… la liste des noms inscrits en rouge sur le tableau des affaires confiées à la brigade. Quand un meurtre est découvert, le nom de la victime est aussitôt inscrit en rouge sur le tableau… dès que l’affaire est résolue, le nom est réécrit, à l’encre noire cette fois. Tableau de chasse de la Brigade, qui sert à la fois à mobiliser les troupes, à maintenir un esprit de compétition entre les inspecteurs et à comptabiliser le nombre de dossiers sur lesquels l’équipe s’est cassé les dents.

Avec ce quatrième tome, Philippe Squarzoni pose l’avant-dernière pierre d’ « Homicide » , adaptation fidèle de la série « The Wire (Sur Ecoute) » réalisée par David Simon. Travail de terrain, travail d’observation et de décryptage, rester objectif, neutre … et pointer les dysfonctionnements d’un système.

« Ses inspecteurs devaient se plier plus rigoureusement au règlement. Et se couvrir en rédigeant des mises à jour et des suivis de dossiers pour toutes les affaires. C’était de la pure foutaise bureaucratique. Et le boulot inepte consistant à remplir des notes de service pour protéger ses fesses gâchait un temps précieux. Mais c’était le jeu et il fallait le jouer. »

Rien n’est épargné au lecteur. Ni les détails de la mort, ni le déroulement de l’expertise du médecin légiste, ni les idées noires que broient les inspecteurs, ni les codes instaurés entre les bandes faisant la loi dans les banlieues. Violences, règlements de compte, crises de couples, jalousies, deal… Baltimore est une ville dont le taux de criminalité est excessivement élevé. Cette enquête explique aussi les raisons de cette réalité sociale.

Très bonne série. Pesante. Plombante. Crue. Il me tarde d’en connaître le dénouement et, consécutivement à cela, de voir aussi Philippe Squarzoni revenir à ses propres documentaires.

Autres albums de l’auteur que vous trouverez ici : Saison brune, Torture blanche, Garduno en temps de paix, Zapata en temps de guerre, Dol ainsi que les trois premiers tomes de cette série.

Homicide – Tome 4 : 2 avril – 22 juillet 1988 (pentalogie en cours)

Editeur : Delcourt / Collection : Encrages

Dessinateur & Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : septembre 2019 / 174 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-413-01754-7