Imago – CYRIL DION

Repartir dans l’aventure des 68 premières fois, retrouver les copains, s’élancer dans ces premiers romans promesse de bonheur, de délice et de ravissement …. Evidemment le temps manque mais l’émotion est intacte et le plaisir, infini…

C’est avec Imago que débute cette nouvelle aventure et dès les premiers mots, me voilà embarquée sur un  petit territoire. Déchiré. Laminé. Un petit bout d’enfer sur notre terre … Qui représente un enjeu politique et stratégique immense. Un territoire explosif (sans mauvais jeu de mots). Un lieu qui se meurt, entrainant la douleur infinie de ses habitants. La violence aussi …. La bande de Gaza.

Ici habite Nadr. « […] au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé : jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore « le camp » (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était au portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. »

Quatre histoires, quatre trajectoires, quatre voies se mêlent. S’entrechoquent. Nadr, Khalil, Fernando et Amandine. Entre Gaza et la France. Quatre personnages en quête d’un ailleurs. En quête d’eux-mêmes. En quête de liberté.

Et ça raconte l’histoire de Nadr parti à la recherche de son frère Khalil. Nadr, le doux, le rêveur, le lettré. Khalil, le révolté, le désespéré. Le kamikaze peut-être. Ou qui veut l’être. Alors Nadr, le grand, quitte tout. S’enfuit. Pour empêcher son frère. Ou du moins tenter de raisonner khalil. Et ce, malgré la peur et la violence.

Le sujet est grave, complexe. Douloureux. Et bien réel.

Et ça dit la souffrance des hommes, les peurs immenses, les croyances et les vengeances, les trajectoires ici et ailleurs, le terrorisme, l’injustice terrible, le sentiment d’enfermement, les rêves encore, l’espoir chevillé au corps, la solitude des êtres, l’entraide parfois, les liens tissés qui se font et qui défont, les destins croisés, les chemins contraires…

Mais ça dit aussi les livres, la poésie, la littérature et les mots qui sauvent (ou du moins qui aident). Qui adoucissent. Malgré tout…

 « Un autre jour viendra […]
adamantin, nuptial, ensoleillé, fluide, sympathique,
personne n’aura envie de suicide ou de migration
et tout, hors du passé,
sera naturel, vrai,
conforme à ses attributs premiers » Mahmoud Darwich

 

C’est un livre beau et triste, sobre et efficace. Rempli de poésie. Rempli de douleur.

J’ai hésité. J’ai aimé. J’ai eu du mal à en parler d’ailleurs. Je crois qu’il faut le lire. Vraiment. Parce que, quand la fiction s’invite dans une si triste réalité, elle permet notre regard, un autre regard sur notre monde. Un regard nécessaire. Un regard poétique. A travers les mots. Qui permet de creuser, d’imaginer, de comprendre. L’autre. Soi. Et le monde.

 

Extraits

« Jamais il n’avait considéré qu’un homme pût être empêché dans son ascension par autre chose que le manque d’effort et de rigueur. Sur ce point, les hommes surpassaient la nature, y réintroduisaient l’équité. »

 

« Il me faut t’écrire, je ne peux que t’écrire.
Toi qui vis à l’intérieur de mon crâne.
Toi qui n’as plus de visage dans mes rêves, mais une ouverture béante.
Mon histoire est la tienne. Du moins en partie.
Aujourd’hui, je dois la déposer.
Qu’elle cesse de me dévorer. »

 

« Le monde dont il venait ne connaissait pas la solitude. Quand il était petit, sa mère, son père, son frère, ses cousines vivaient avec lui, dormaient avec lui. Jamais il n’avait envisagé la solitude comme un mode de vie. Jusqu’à aujourd’hui ; jusqu’à ce que l’envie lui prenne de crier pour l’extrémité du ciel. Même endeuillé, même obscurci, le goût de la délivrance n’avait pas de mots pour être décrit. Il supposa que la liberté devait être l’état naturel d’un homme, mais qu’aucun des hommes ni aucune des femmes qu’il connaissait n’avaient jamais éprouvé quelque chose de semblable. Il supposa encore qu’un chien privé de liberté, soudain rendu à la férocité et à la nuit, japperait comme il jappait à présent, mais que son extase ne durerait que le temps que son ventre se vide. Alors il serait tenté de regagner les grillages familiers, de retrouver la main gantée qui le battait et le caressait, le bras qui le nourrissait et le retenait captif. Dieu sait quand viendrait l’heure où la faim lui tenaillerait le ventre. Pour le moment, la paix était encore en lui. »

 

Imago fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. Pour retrouver toute cette si belle sélection, les  chroniques de cette année et des éditions passées  ainsi que les diverses opérations menées (t’as vu Sabine, j’ai repris un peu tes mots !), allez faire un tour sur ce blog formidable qui donne sacrément envie de dévorer des premiers romans !

Et c’est une LC avec ma copine Noukette ❤ et pour lire son avis, c’est par ici (et pour lui coller des bises aussi, elle mérite, elle est toutafé formidable !)

 

Imago, Cyril Dion, Actes Sud, 2017.

Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade

images« Il faut le préciser, on est des bâtardes de mère en fille, comme certains sont boulangers ou rois. Aujourd’hui, il n’existe plus de boulangers. Ils ont été remplacés par des boulangeries industrielles qui crachent du pain sans âme, d’après maman Marie, qui fait son pain pour la semaine à la maison. Les rois n’existent plus non plus et ont été remplacés, eux, par le Parti Communiste. Il faut maintenant être communiste de père en fils. L’avantage avec le communisme, c’est que chacun peut l’adopter, alors que normalement il n’y a qu’un seul roi par pays. […] A part être bâtardes, dans notre famille, nous ne sommes pas communistes, nous sommes brodeuses, de mère en fille. »

Alors c’est l’histoire de filles-sans-père. D’une lignée de bâtardes, qui, à chaque nouvelle génération, se battent, vivent, avancent avec force, courage, détermination. En toile de fond, l’histoire d’un pays aujourd’hui disparu, la Tchécoslovaquie. De 1930 à 1980.

Je pourrais vous raconter l’histoire, oui mais voilà, je crois que moins on en sait, mieux c’est ! Il faut aller voir, se plonger dans ce merveilleux 1er roman. Vous me direz que je ne suis pas objective, que les histoires de femmes, d’héritage, de transmission, de filiation, de lien mère-enfant, de maternité,  de broderies, de lignée, d’émancipation, d’engagement, de quête de liberté … c’est un peu mon truc ! Le sujet de ma thèse ! Alors qu’évidemment ce livre ne pouvait que me plaire …. C’est vrai, toutafé vrai ! Il y a de ça, évidemment ! Et il y a aussi cette si jolie écriture, simple, tendre, à l’accent chantant des pays de l’est. Il y a aussi ces voix de femmes, ces histoires emmêlées, sombres, belles, violentes…. Un souffle de révolte et de liberté dans ce 1er roman que j’ai dévoré le temps d’un week-end, le temps d’une respiration dans cette rentrée scolaire complètement folle 😉

 

Et pour vous donner envie, des extraits à savourer sans aucune modération !

Extraits

« Ce chemin est lent, il invite à traîner le pied, à regarder les champs et les forêts, à ramasser des mûres le long des fossés, des pommes, ou des noix, suivant les saisons, et on peut y sautiller pieds nus. Bref, c’est une route amusante, et on n’y croise personne. Il ne s’y passe jamais rien, sauf toutes ces petites aventures quotidiennes. Les boutons de fleurs qui s’ouvrent, les musaraignes qui ont de nouvelles portées, les corbeaux qui arrivent plus tôt dans la saison ou tardent à repartir pour laisser la place au printemps, les branches cassées des vieux pommiers dont personne ne prend soin après un orage d’été plus violent que d’habitude. Si on n’y passait pas avec Rose et maman Magdina, personne ne saurait que tous ces petits riens existent. C’est à se demander si ce chemin n’est pas là juste pour nous. »

«  Elles attendent. Secousse, bien violente. C’est de l’amour ou de la haine pour ces deux femmes ? Elles savent, elles savaient, et elles ne m’ont rien dit, ne m’ont pas prévenue de la douleur du monde, de la charge que l’on doit porter, du poids du silence. J’entends maintenant leurs regards, illisibles et lourds. Je leur en veux terriblement, elles n’avaient pas le droit de se taire, le silence n’explique rien. Moi, je voudrais leur parler, sans savoir exactement quoi dire et comment. Alors j’égraine tous les mots que je connais, je cherche les meilleurs, les plus justes pour raconter ma journée. Comment raconte-t-on une journée comme ça à sa mère, à sa grand-mère ? Impuissante, je finis par me taire, je me sens devenir taiseuse, comme elles deux. »

« Mais mamie Marie m’a prise sur ses genoux, m’a embrassée et a chuchoté à l’oreille « Tu n’appartiens à personnes. Tu es libre. Il n’y a que ça qui compte. Ne l’oublie jamais. » Elle m’a serrée très fort… » 

« Au fond de moi, je ne sais pas si j’aurais tellement aimé rentrer dans le cadre de la normalité. La normalité, c’est ce qu’on nous assène dès notre plus tendre enfance. Pas d’écart, pas de fantaisie, pas de différence, ni plus haut, ni plus bas, ne pas sortir du rang, ne pas être remarquable, ni remarqué, être effacé. D’ailleurs, on en a fait une idéologie, de la normalisation. Ça présuppose que l’on sait ce qui est normal et que l’on tend vers cela. En gros, c’est penser, vouloir, dire et vivre tous la même chose. Du moins en apparence. Oui, s’effacer, et là, paradoxalement, on peut commencer à exister soi-même, secrètement, en catimini ; avoir une vie clandestine. Moi, je ne rentre pas dans le moule, j’ai une tâche de naissance, une ligne blanche depuis des générations. C’est ça être moi, être de la lignée blanche, ne pas être normale. Je crois que ça me convient, en dépit de la prof et du reste du monde. »

 

68 premières fois

 

Encore une merveille savourée grâce à cette formidable aventure des 68 premières fois (allez découvrir les nombreux billets et cette belle communauté héhé c’est par !)

Giboulées de soleil, Lenka Hornakova-Civade, Alma Editeur, 2016.

Ce qui nous sépare – Anne Collongues

9782330060541« Un soir d’hiver, dans un RER qui traverse la capitale et file vers une lointaine banlieue au nord-ouest de Paris. Réunis dans une voiture, sept passagers sont plongés dans leurs rêveries, leurs souvenirs ou leurs préoccupations. Marie s’est jetée dans le train comme on fuit le chagrin ; Alain, qui vient de s’installer à Paris, va retrouver quelqu’un qui lui est cher ; Cigarette est revenue aider ses parents à la caisse du bar-PMU de son enfance ; Chérif rentre dans sa cité après sa journée de travail ; Laura se dirige comme tous les mardis vers une clinique ; Liad arrive d’Israël ; Frank rejoint son pavillon de banlieue…»

« Fragments de vies anonymes » un soir d’hiver dans un RER. Une heure dans la vie de Marie, Alain, Cigarette, Chérif, Laura, Liad et Frank, une heure, un instant seulement, dans leurs pensées, leurs souvenirs, leurs rêves…

Sept personnages, sept parcours, sept histoires qui s’entrechoquent dans ce wagon. Et leurs doutes, leurs désirs, leurs envies, leurs secrets,  leurs peines se mêlent dans cet espace clos en mouvement. « Dehors tout est mouillé, toits, goudron, talus, le gris domine… ». Il n’y a pas d’échappatoire, chacun est seul avec sa voix intérieure qui divague au gré de ce voyage qui les entraîne tous vers …. Vers quoi d’ailleurs ?

Récit intime de sept « héros » ordinaires. Ça pourrait être vous, ça pourrait être moi…

Peu à peu, d’un personnage à l’autre, d’un songe à l’autre, on s’approche au plus près d’eux, tout contre… Et punaise, que c’est beau, que c’est triste aussi un peu… Aurai tant voulu continuer le voyage encore,  pour voir, pour savoir, l’après… Tendre la main vers ces solitudes….

Ai failli passer à côté de ce si joli roman par flemme, manque de temps, trop de lectures en cours, et puis la magie des 68 premières fois a encore opéré ! Et ce roman m’a toutafé emportée !

Ce qui nous sépare est donc un 1er roman émouvant qui vous entraînera, soyez en sûr, loin, haut, beau….

 

Extraits

« Des larmes tombaient dans son assiette, elle ne pouvait ni les arrêter ni finir ses pâtes. Oh, ça va, arrête de pleurer, tu crois qu’il n’y a pas assez de larmes comme ça ? Il s’est levé, a saisi une cigarette, est allé l’allumer à la fenêtre… Marie a ravalé ses larmes et dégluti sa bouchée. […] Tout l’appartement semblait figé comme elle dans l’attente, tous les meubles, tous les objets, jusqu’à la fourchette que sa main n’avait pas posée, tournée vers Gaétan qui regardait les jardins où hibernent sous des bâches des barbecues rouillés et les tondeuses à gazon ; peut être apercevait-il un voisin revenir de la promenade du chien, ou fermer ses volets, tandis qu’elle implorait silencieusement qu’il se retourne et que tout redevienne comme avant, mais elle savait que c’était impossible et restait assise, les coquillettes et les mots coincés dans la gorge, avec dans la tête l’écho des siens, que son silence continuait d’asséner tandis qu’il écrasait son mégot, ce constant reproche de la grossesse qui empêchait toute conversation. Lui n’avait rien demandé. »

« Oui, il partirait. Il rêvait tout haut en fumant, tandis que Cigarette, la jambe enroulée autour de la siennes, ne parvenait pas à croire que c’était elle, ici, dans cette chambre où pénétrait le rire des mouettes, dans une nudité nouvelle, lascive et agréable ; et tandis qu’il parlait d’ailleurs, elle revivait en pensée le chemin de ses mains sur son corps comme Marie s’était repassé plusieurs fois sa première nuit avec Gaétan, premières fois qu’elles ont toutes deux oubliées maintenant, parce qu’il ne s’agissait pas de sexe, ni même de plaisir, cela viendrait ensuite, mais d’amour, un amour candide et exaltant, le premier ; et c’est le souvenir qu’elles en ont, souvenir diffus mais certain de bonheur, tandis que se sont dissipées les sensations physiques et leur surprise –alors c’est ça ? -, la maladresse des gestes, la petite douleur et la déception, autant que la griserie de se sentir femme. »

 

68 premières fois

 

Merci à cette belle aventure des 68 premières fois et une pensée un peu plus particulière pour Églantine ❤

Ce qui nous sépare, Anne Collongues, Actes Sud, 2016, 18€50.

Le Monde entier – François BUGEON

9782812610318« Chevalier préférait aller à son travail en Mobylette quand il faisait beau, et il portait toujours le même casque, orange, sans visière. Ce jour-là, il avait sur le dos une chemise à manches courtes que le vent de la course faisait flotter autour d’un genre de bermuda. De loin, on voyait d’abord le blanc livide de ses mollets, puis son ventre laiteux que la chemise découvrait par saccades. »

Il n’y a pas de femme dans la vie de Chevalier, pas qu’on sache en tout cas. De même qu’il n’y a pas beaucoup de tendresse entre sa mère et lui. Pourtant, il n’a jamais eu l’envie d’aller s’installer ailleurs que dans ce village où il a grandi, où il aime aller pêcher dans les étangs, avec son vieux copain Ségur. Jusqu’à ce soir d’août où son chemin a croisé une voiture renversée sur le bord de la route... »

C’était un samedi, le soleil venait de se coucher, Chevalier rentrait de l’usine en Mobylette. Après un virage, dans la forêt, une voiture git sur le toit. Chevalier va s’arrêter et sa petite vie va en être bouleversée….

Tout est beau dans ce 1er roman :

L’histoire qui met en scène des petites gens, des vies simples et ordinaires …

L’écriture qui est lumineuse, tendre et belle…

Le temps qui s’écoule, qui prend ses aises, doucement, pleinement… Pour une respiration nécessaire, une parenthèse qui fait un bien fou…

Les personnages  qui peuplent ce roman : beaux et  formidables, vraiment… Chevalier évidemment mais aussi Ségur, la voisine qui tombe folle, les copains, le vieux Meune, la fille, Flavio …

Les gens disaient qu’il était d’un naturel entêté, mais c’était en dessous de la réalité : il était obstiné jusqu’à la rage, à en crever si quelque chose lui résistait, et tout cela avec une infinie patience. Ce qui faisait de lui un vrai pêcheur, un chasseur à l’affut respectable, un braconnier calme. Jusqu’aux femmes des autres qu’il savait piéger, baiser pendant trois semaines dès que le mari avait tourné le dos et ne plus jamais toucher ensuite, juste un petit coup d’œil complice en les croisant.

 Ce 1er roman d’une infinie délicatesse, il vous faut, je crois, le découvrir absolument 😉

Extrait

« Il n’y a pas beaucoup de tendresse entre sa mère et lui, les sentiments avaient du être lessivés avec le reste, avec le linge des gens pour qui elle faisait le ménage, ou avec celui de la famille, des trois filles et du père mort depuis vingt ans et qu’on regrettait sans regretter, vu qu’il buvait. Les trois sœurs de Chevalier était parties loin, vers d’autres continents […] Il n’y avait que le fils qui soit resté, mais pourtant sa mère agissait comme si elle n’attendait rien de sa part, ou plutôt, comme si elle n’attendait rien qu’elle ne lui eût déjà demandé auparant. Ce qu’il faisait pour elle semblait toujours être le résultat d’un ordre, avec pas plus de sentiment visible qu’une relation de travail. On n’aurait pas dit une mère et un fils, des collègues peut-être, ou bien une propriétaire et un locataire, mais pas des gens qui s’aiment. Chevalier acceptait cela sans rechigner, semblait trouver normal de devoir tout à sa mère sans jamais rien recevoir en retour, ni sourire, ni paroles tendres, ni autre chose que les deux bises distraites du bonjour et de l’au revoir. Bien sûr, les gens disaient qu’il était dévoué à sa mère, mais ils pensaient aussi qu’elle ne méritait pas son fils, que celle-là ne méritait pas grand-chose de toute façon, qu’avec son mari déjà … Comme si l’alcoolisme de père Chevalier avait trouvé sa source entre les cuisses de sa femme, que cela avait été sa faute à elle. »

 

68 premières fois

Ce livre est assurément un coup de cœur ! Merci merci encore et toujours aux 68 premières fois  !

Pour en savoir plus sur l’auteur :
https://insatiablecharlotte.wordpress.com/2016/07/27/francois-bugeon-le-monde-entier-et-les-68-premieres-fois/#comment-5443

Le Monde entier – François BUGEON, Rouergue, 2016, 17,80€

De nos frères blessés – Joseph Andras

 

9782330063221Comment mettre des mots sur ce texte, fort, très fort… Qui m’a chaviré l’intérieur… Totalement. Intensément. Violemment.

Alger. 1956. Un homme pose une bombe dans l’usine où il travaille chaque jour.

« J’ai décidé cela parce que je me considérais comme algérien et que je n’étais pas insensible à la lutte que mène le peuple algérien. Il n’est pas juste, aurait-on dit, que les Français se tiennent en dehors de la lutte. J’aime la France, j’aime beaucoup la France, j’aime énormément la France, mais ce que je n’aime pas, ce sont les colonialistes. […] Il n’était pas question de détruire par tous les moyens ; il n’était pas question d’attentat à la vie d’un individu. Nous étions décidés à attirer l’attention du gouvernement français sur le nombre croissant de combattants qui luttent pour qu’il y ait plus de bonheur social sur cette terre d’Algérie. »

Dans un climat d’hystérie collective, de violence et de guerre (celle que personne n’ose nommer mais qui est bien là, «celle que l’on dissimule à l’opinion sous le doux nom d’événements»),  la Grande Histoire rencontre celle d’un homme : Fernand Iveton… Qui est-il ? Un héros, un combattant du peuple, un militant communiste, un idéaliste épris de liberté, un homme ardent, engagé, brûlant d’amour pour son pays … Qui est-il ?  Un traître, un terroriste, un poseur de bombe, un pourri ? Est-il le « Blanc vendu aux crouilles » ? Le traite, le félon dont tout le monde réclame la peau ?

De l’interrogatoire à la détention, du procès expéditif à l’exécution, le récit n’épargne rien aux lecteurs, sans mélo, ni pathos … L’histoire suffit. Terrible. Implacable.

Joseph Andras nous mène au plus près de cet homme, ouvrier communiste, condamné pour « tentative de destruction par substance explosive d’édifices habités ou servant d’habitation. »… le seul européen exécuté par la justice française pendant la guerre d’Algérie.

Comme j’ai aimé me tenir tout contre cet homme, au fil des pages, la gorge nouée, les larmes au bord des yeux. Révoltée. Révoltée par le destin de Fernand Iveton, un homme simple, pétri d’idéaux et de libertés. Un homme insensé. Vulnérable. Fort. Vivant. Condamné avant même d’être jugé. Pour l’exemple. Un homme qui restera debout, jusqu’au bout. Tenu par sa cause qu’il pense juste. Par sa femme aussi. Hélène. « Un sacré bout de dame ». Tenace, amoureuse, fière, obstinée, douce, sensuelle, belle, si belle dans les yeux de son homme.

« Hélène…
Un prénom comme une démangeaison. Plaie dans le palais qui n’entend pas se faire oublier.
Il pense à elle, comme il ne peut, chaque jour, s’empêcher de le faire. Il ne cesse de ramasser les pièces diffuses de leur histoire, comme s’il fallait, entre ces murs, l’ordonner pour lui donner un sens, dans cette merde grise, ampoule au plafond, couches tâchées par d’anciens détenus, chiottes à partager à trois, lui donner une direction, un contour ferme, épais, tracé à la craie ou au charbon. Trois ans et demi ensemble. L’un avec l’autre, l’un par et pour l’autre. Fernand rassemble les morceaux que sa mémoire lui restitue, avec plus ou moins de résistance, afin de constituer un bloc, un parpaing d’amour seul à même, face au futur incertain, d’éclater les os et les mâchoires de leurs bourreaux.
Hélène. »

Vous dire aussi que la langue de Joseph Andras, est belle à en crever… Sobre. Vraie. Crue. Sans fard. Sublime.

Vous dire encore que ce récit me touche particulièrement. Car il fait écho à mon histoire, à notre histoire. Celle de la guerre d’Algérie qui, encore aujourd’hui, laisse des traces infinies dans nos mémoires.

 

«  Puis le coq a chanté

Ce matin ils ont osé,

Ils ont osé vous assassiner.

En nos corps fortifiés

Que vive notre idéal

Et vos sangs entremêlés

Pour que demain, ils n’osent plus

Ils n’osent plus, nous assassiner. »

 

 Ce 1er roman est une révélation… Un ESSENTIEL…  A découvrir ABSOLUMENT …

 

Extraits

« Sa nature a coutume de remplir les verres à moitié pleins à la grande tablée de l’existence – le bonheur a chez lui partie liée avec l’ordinaire : il n’a pas la prétention de plus qu’il ne peut et se déploie, dans l’évidente modestie d’une étoffe plissée, sans bruit, sans heurt, seulement une sorte de bien-être qui n’a nul besoin d’en tirer fierté ».

 

« Des histoires à ne plus dormir. Des gens brûlés vivants avec de l’essence, les récoltes saccagées, les corps balancés dans les puits, comme ça, on les prend on les jette, on les crame dans les fours, les gosses, les femmes, tout le monde, l’armée a tiré sur tout ce qui bougeait pour écraser la contestation. Pas que l’armée, d’ailleurs, il y avait des colons et des miliciens également, tout ce petit monde se prenait par la main, c’était une sacré danse… La mort, c’est une chose, mais l’humiliation ça rentre en dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières … »

 

« Fernand a été torturé toute la journée ; il en a donné trois. De quelles matières sont donc faits les héros, se demande-t-il, de quels os, carcasses, tendons, nerfs, étoffes, de quelles viandes, de quelles âmes sont-ils fichus, ceux-là ? Pardonnez, les camarades… Il n’a pas les épaules assez larges pour faire honneur au costume du préfet de l’Eure-et-Loir, Moulin, dit Max, crevé la gueule contuse dans un Paris-Berlin ; il n’a pas le cran d’en appeler à l’Histoire à lettre capitale. Pardonnez, les camarades, j’espère au moins que vous êtes bien planqués, j’ai tenu le plus possible… »

 

Une lecture que je partage avec ma copine Noukette, découverte (la lecture, hein, pas Noukette ! Ma blonde fait partie de ma vie depuis… pfiouuuuuuuu  18 ans !) grâce à l’aventure des 68 premières fois, édition 2016  et à  l’insatiable Charlotte

Le très beau billet de Jérôme à lire aussi 😉

68 premières fois

 

De nos frères blessés, Joseph Andras, Actes Sud, 2016, 17€

Une famille normale – Garance Meillon

 

9782213687469-001-X (1)« Mon réveil sonne à sept heures pile mais je me réveille toujours à six heures cinquante. C’est un automatisme. Je crois que ça fait des années que je n’ai pas entendu la sonnerie de mon réveil. D’habitude Damien dort à mes côtés, sauf s’il est rentré tard la veille, et alors je le trouve au matin sur le canapé du salon. Il met ses chaussures cirées bien parallèles sur le tapis, depuis que je lui ai demandé quand nous avons emménagé ensemble il y a dix-huit ans. « 

C’est par ces mots que nous rentrons dans une vie bien réglée. Bien propre.  Chez des gens bien comme il faut. Un couple, un appartement parfaitement astiqué, deux enfants.

Dans cette famille normale, je demande la mère : Cassiopée. Ça fait des années qu’elle n’a pas pleuré. Ça fait des années qu’elle demeure ainsi dans sa vie rangée, sérieuse, réduite. Cassiopée est une machine faite femme, un être triste, sage, sec, maniaque, froid, un serpent. Frigide ? Qui pense, analyse, prévoit, organise sa vie et celle des autres. Efficace. Elle donne le change. Toujours. Fait illusion. Jusqu’au jour où….

« Même à ton chevet je te disais des banalités, des choses que l’on croit bon de dire aux gens qui meurent. Je te serrais la main comme je l’avais vu dans un film. Mais il n’y avait pas d’étreinte dans mes mains, et je ne savais pas comment te voir mourir. Personne ne m’avait appris, alors je l’ai mal fait, parce que je suis quelqu’un de stupide, quelqu’un de scolaire, qui ne sait apprendre que par cœur. »

Dans cette famille normale, je demande le père : Damien. Un homme amoureux de sa femme-ce-glaçon. Un bon père. Détaché. Effacé. Un peu à côté. Reconnaissant et rempli de bons sentiments. Il essaye. Mais pas trop. Il pourrait être cool. Il pourrait se battre, se révolter, vivre …. « Mais au lieu de ça il mange sagement les petits rôtis qu’elle nous prépare et qui n’ont aucun goût, en disant « oui ma chérie ». Et il se ressert, ben voyons.«  Lâche ? (un peu comme tous les hommes, j’ai presqu’envie d’ajouter, mais ce serait maaaaaaaaaal 😉 ) « Je dessine des immeubles pour ne pas penser à mon propre appartement. Et à l’intérieur ma femme qui est triste. »

Dans cette famille normale, je demande la fille : Lucie. 16 ans. Une tornade. Une ado quoi ! En colère… Surtout contre sa mère, cette « coinços » ! Une demoiselle révoltée car en souffrance… « Ce matin je suis allée en cours. J’avais mis une heure et demie à me préparer tellement j’avais peur. Je me suis aperçue que le maquillage est un allié contre le monde, et par conséquent moins je me sens bien, plus je me maquille. Je ne ferai pas partie de l’armée des femmes au visage nu. Tant pis pour Greenpeace, les petits animaux sauvages et la nourriture bio. Je me suis toujours foutue éperdument des randonnées et des marches en forêt. »

Elle n’a pas sa langue dans sa poche. Douée au lycée. Sexuellement affranchie et libre. Et amoureuse-dingue d’un garçon ! « Je sais que Cassiopée m’a inscrite à la danse pour pouvoir baiser tranquillement avec papa. Et moi je baise tranquillement avec Maxime grâce à la danse. Il habite en face du lycée, c’est pratique. On fait l’amour pendant une demi-heure et pas qu’une seule fois. Ça arrange tout le monde la danse finalement. Je crois que ma mère n’en a rien à foutre, en fait, que j’aille à la danse ou pas…. « 

Dans cette famille normale, je demande le fils (mon préféré !) : Benjamin. 13 ans. Une obsession, l’astronomie. Et Pluton. « Pluton n’est même pas une vraie planète, c’est une planète naine. C’est tout ce à quoi on peut prétendre à treize ans, d’être une planète naine, non ? C’est même plutôt classe. Alors c’est décidé. Moi, c’est Pluton. »

Il est bizarre, angoissé par la mort, alors il dort peu. Très intelligent. Voire toutafé surdoué. En marge. Mène une vie parallèle dans sa tête. Se suffirait presqu’à lui-même. Et il a un plan, un désir fou d’élévation…. « J’ai souvent pensé à m’échapper pour quelques jours, à faire une fugue comme le Grand Meaulnes. Mais j’ai trouvé mieux. »

 

Oui, je vous entends déjà vous écrier « ahhhhhh, encore une histoire de bonne femme, de vie quotidienne,  de crise de couple, de reconstruction, de transmission…. Déjà lu 100 fois ! » Oui, mais pas que ! La force de ce livre, ce sont toutes ces voix mêlées qui se racontent à la 1ère personne et qui nous font entrer dans cet espace intime propre à chacun et que l’on sait si bien  taire. Dans cette vie intérieure qui lentement, se fissure…

Et l’écriture de Garance Meillon est singulière,  sobre, drôle, un poil grinçante…Tout ce que j’aime !

Un 1er roman à découvrir, une auteure à suivre de TRÈS près !

Extraits :

« En général, nous faisons l’amour le mardi, parce que les enfants prennent des cours de danse et de théâtre et rentrent plus tard. Nous avons deux bonnes heures devant nous. J’ai aussi choisi le mardi parce que c’est le jour où je sais si ma semaine va être bonne. Cela ne rate jamais, mes prédictions sont toujours exactes. Parfois je m’effraie moi-même. Par exemple c’est un mardi que j’ai appris que maman était morte. Bien sûr que c’était un mardi. »

«  Tout à l’heure j’étais seule chez maman. J’avais l’impression que chaque objet me reprochait d’être arrivée trop tard. J’ai frôlé les livres du couloir avant de pousser la porte de sa chambre. Maman aimait beaucoup lire. Elle accumulait les livres […]. Ce n’était pas la bibliothèque proprette d’une érudite mais celle d’une passionnée, d’une folle, d’une femme qui n’avait pas voulu s’arrêter. Certains livres avaient été lus plusieurs fois, ils avaient été aimés jusqu’à ce que leurs pages se cornent et jusqu’à ce que leur couverture s’effrite. […] Elle aimait comme dans les films italiens, avec fatalité, avec emphase. Avec le recul, je trouvais ça beau. Quand je suis passée devant, la bibliothèque elle-même semblait recueillie dans un deuil mêlé d’incompréhension. Ma mère, en mourant avait aussi déserté ces livres. Et maintenant, où étaient ces mots qui étaient entrés en elle ? »

 

Troisième livre découvert grâce à la si jolie aventure des  68 premières fois (et pour découvrir cette belle communauté et tous les avis sur ce 1er roman c’est par ici :  68 premières fois )

68 premières fois

 

Une famille normale de Garance Meillon, Fayard, 2016.

Jupe et pantalon – Julie MOULIN

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Moulin © Alma – 2016

C’est pas simple d’être une femme ! Et c’est Julie Moulin qui l’écrit !

Voici un petit billet vite-fait qui ne rend pas hommage à ce joli 1er roman découvert grâce à la formidable aventure des «  68 premières fois » et partagée avec ma copine Noukette <3….

Noyée dans les corrections de copies d’étudiants, je suis ! Débordée par mes nains, les retrouvailles entre copains, les prémices d’un été qui peine à s’installer, par les répét’ de fin d’années, les projets un peu fous, le taff, le manque de sommeil, le jardin qui fait des siennes…

Mais dans cette grande folie qu’est la vie, il y a des moments suspendus, des instants de grâce infinie… Un soir de Mai, ma belle respiration dans ce monde de brutes fut ce roman-là !

4ème de couverture : « Ou va-t’on ? Telle est la grande question que se posent Marguerite et Mirabelle. Voici trente ans que ces deux jambes portent A., jeune cadre pressée d’en faire toujours plus. Mais plus de quoi ? Travail, enfants, amour ? Marguerite et Mirabelle débattent de leur grande affaire – le destin d’A. – en compagnie d’autres parties du corps : Camille le cerveau, Babette la paire de fesses, Boris et Brice les bras. […]
Julie Moulin compose avec brio la saga d’une jeune femme dont la vie mécanique se dérègle joyeusement »

Avec d’infinies précautions, Julie Moulin  nous raconte l’histoire d’Agathe et de ses petites voix intérieures, les fidèles compagnes, les piliers de son univers.

Avec un petit rien tout particulier pour Babette ! Allez comprendre 😉

Ah, Babette ! Babette, le pilier, la matrone de ce corps ! On l’imagine dodue, elle est à peine potelée, rebondie à la bonne mesure. Babette est ferme et drôle, fantasque, susceptible, généreuse. Babette a monté un fond de commerce en hémorroïdes. Sa marchandise lui interdit un port de string quotidien et nous évite une station assise prolongée. Babette n’a peur de rien, se sacrifie quand il le faut. Babette est altruiste. Elle en a vu de toutes les couleurs, de toutes les tailles. Fut un temps où nous partagions ses ébats, l’Ensemble à nouveau, un tout remué de plaisir. Ah, Babette ! Elle est plus qu’une paire de fesses, plus qu’un sexe. C’est une gardienne de l’humanité.

J’ai aimé cette histoire. C’est beau, c’est sérieux, c’est triste, c’est simple, c’est léger, c’est étonnant, c’est dingue, c’est douloureux, c’est tendre, c’est drôle, c’est compliqué, c’est fou, c’est unique… C’est comme la vie !

J’ai aimé cette écriture. Sensible et juste. Délicate et légère. Toutafé épatante !

Avec un petit bémol peut-être : la fin, trop rapide, trop rondement menée… Mais je suis sans doute trop gourmande ! J’aurai tout simplement voulu que cet instant suspendu ne finisse jamais ! C’est vous dire si j’ai aimé !

Pour découvrir le billet de ma Noukette, c’est par là !

Jupe et pantalon, Julie Moulin, Alma, 2016, 18€.

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