Black Project (Brookes)

Brookes © La Boîte à bulles – 2017

Richard est un jeune garçon qui s’apprête à entrer dans l’adolescence. Peut-être vient-il même d’entrer dans cette période si délicate à appréhender. On ne sait pas. Il ressent du désir qu’il parvient mal à définir. Il se cherche. Il bricole ses questions sur la sexualité. Il bricole ses petites amies, leur forge une personnalité et une histoire en même temps qu’il leur façonne un corps. Il teste, sculpte, tente, malaxe les matières. Polystyrène, carton, coton, tissu, fils de fers.

La nuit, quand j’étais au lit, je restais éveillé et réfléchissais à la façon dont je m’y prendrais pour la fabriquer.

Sous ses mains encore peu adroites naissent ainsi Laura, Charlotte, Mélissa… Autant de poupées à l’image d’une fille qui incarne ses fantasmes et son désir. Mais l’imagination du jeune garçon ne suffit pas toujours. Il reste des zones d’ombres, des incertitudes et si les quelques revues pornos qu’il trouve un jour dans un sac répondent partiellement à certaines interrogations, elles ne disent rien de la suite, de l’acte sexuel ou de l’effet qu’il procure.

J’avais beaucoup réfléchi sur les vagins. Je savais à quoi ils ressemblaient grâce aux magazines cochons, mais pas leur texture, ni ce qu’on était supposé faire quand on avait son pénis dressé dedans.

Un album étrange, parfois dérangeant si l’on imagine que le jeune homme est âgé de 13-14 ans, un peu inquiétant si l’on perçoit que le personnage est plus jeune et que son penchant pour les poupées grandeur nature se confirme. Pourtant, si ces questions m’ont taraudé à plusieurs moments, je ne peux pas dire que je trouve cet album malsain pour autant. Et puis, j’ai apprécié ce côté expérimental tant sur le fond du récit que sur l’album en lui-même.

« Black project » est le premier album de Gareth Brookes. En 2012, grâce à cet ouvrage, l’auteur britannique remporte plusieurs prix : concours Myriad du meilleur premier roman graphique et le prix Broken Frontier du meilleur roman graphique. Un projet éditorial original et atypique puisque la particularité de cet album est d’avoir été entièrement brodé et réalisé en linogravure. En postface, une interview de l’auteur nous apprend également que ce dernier se passionne pour la broderie (initié par sa mère lorsqu’il était enfant) et aime la pratiquer. On y apprend également que l’idée de départ de « Black Project » s’inspire d’une sculpture de Hans Bellmer (La Poupée) et il confirme d’autres références artistiques comme Robert Crumb ou Daniel Clowes.

Cet album patchwork mêle donc plusieurs techniques auxquelles il faut ajouter la présence d’illustrations. L’ambiance graphique ainsi créée est intemporelle. On retrouve dans un huis-clos, en tête-à-tête avec ce jeune narrateur qui se confie sans retenue à l’auditeur de passage. Il livre sans tabous ses doutes, ses peurs (et notamment que son secret soit découvert par les adultes) et ses obsessions. Le récit est sans cesse sur un fil, il trouve un équilibre fragile à la frontière pour développer un sujet à la fois sordide et fascinant. Un récit déroutant et touchant à la fois… Entre attraction et répulsion, un mélange permanent d’émotions qu’on ne marie pas habituellement. L’auteur parvient à maintenir le lecteur en tension, au même titre que son personnage qui est constamment aux aguets et s’agite pour ne pas que son entourage ne découvre ses poupées.

Derrière cet étrange hobby, le garçon cache en réalité sa grande timidité. Complexé, peu sûr de lui, il pallie à sa solitude et, inconsciemment, se prépare à sortir de l’enfance. Il quitte peu à peu ses jeux de construction innocents, se familiarise avec un autre corps que le sien et à l’effet que ce dernier produit sur lui. Une manière comme une autre de devenir adulte.

J’ai dit à Charlotte que je voudrais être décorateur de vitrines, quand je serai grand. Elle m’a dit que c’était un beau métier et que je n’aurai pas de mal à me trouver une femme.

A défaut de pouvoir toucher les différentes matières et de pouvoir suivre les rainures de la linogravure, les reliefs de la broderie, de sentir par nous-même cette alliance improbable entre le rêche et le doux, cette présente édition nous permet de voir les entrelacs des tissus, les détails des motifs brodés (points lancé, points de croix, point de feston…).

Bien que les fantasmes du jeune garçon soient l’épicentre du scénario, j’en retiens plutôt un témoignage pudique sur l’identité sexuelle. Une manière de se familiariser avec sa propre libido tout en étant à l’abri des ricanements, des échecs… de la honte de ne pas être à la hauteur. La narration est à la première personne mais les verbes sont conjugués au passé ce qui permet d’avoir un certain détachement par rapport à ce qui nous est raconté.

« Black Project » est un OVNI graphique qui porte de bien troublantes confidences. Pour autant, j’ai aimé flirter avec ce singulier personnage et j’ai apprécié cette atmosphère indescriptible. Un album marquant.

Black Project

One shot
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-jour
Dessinateur / Scénariste : Gareth BROOKES
Dépôt légal : mai 2017
208 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-84953-279-9

Bulles bulles bulles…

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Black Project – Brookes © La Boîte à bulles – 2017

Le Choix (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015
Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Enfant, j’ai du mal à me faire aux virages qui m’emmènent ailleurs… à l’effervescence des départs… au brouhaha des haut-parleurs… à l’image figée de mes parents glissant sur la vitre avant de disparaître, comme si c’était eux qui s’en allaient, me laissant seule avec ma valise sur la tête.

Elle a passé son enfance à changer de maison. Chaque année, ses parents la mettaient dans un train, direction une autre ville, une autre famille d’accueil. Jusqu’au début de sa vie d’adulte, sa vie ne fut qu’une succession de séparations. Pourquoi ?

Il y eu une courte période pourtant où elle se dit que le bonheur était possible. Cette année-là, elle rentre en Cinquième. Sa grand-mère demande à ce qu’elle vienne vivre chez elle. Direction Biarritz et le bonheur, direction les petits mots sucrés du matin et les mots rassurants du soir. L’année s’annonce bien. Mais le bonheur ne dure qu’un temps. Pour elle, il a duré un peu plus d’un trimestre en tout et pour tout. Il fut emporté par le décès soudain de sa grand-mère. Elle part alors dans une nouvelle famille d’accueil en milieu d’année scolaire. Changement d’école, changement des repères, une fois de plus. Elle a l’habitude même si elle se fait difficilement à cette réalité.

A 13 ans, elle découvre la vie avec ses parents. L’enfant cherche ses repères dans ce noyau familial qu’elle ne connaît pas, elle tâtonne pour en trouver les contours. La communication ne passe pas, elle devine les limites à ne pas franchir et quand elle les dépasse, les coups de son père tombent sans qu’elle en comprenne les raisons. Elle sait juste qu’elle est responsable de sa colère.

(…) Je ne comprends pas ce que ça veut dire. Mon père, oui. Et il le prend très mal. Tant de choses déclenchent sa colère… et toutes viennent de moi.

Ce qui accroît son incompréhension, c’est qu’elle n’est plus scolarisée. Pour pallier à cela, elle allume la radio chaque matin et suit une émission qui diffuse des programmes pédagogiques. Deux cours de danse hebdomadaires viendront remplir un peu son emploi du temps. Pour le reste, elle tue l’ennui et la solitude en lisant. La journée, elle est seule à la maison. Elle stagne ainsi pendant deux ans, loin de ses pairs, loin de tout avant de retrouver les bancs de l’école. Elle a 15 ans quand elle redevient élève ; elle y trouve du plaisir mais cela a un prix…

Ma mère a beau dire que la Troisième ne sert à rien, passer de la Quatrième à la Seconde après deux ans d’absence ce n’est pas tellement évident… Les maths, les langues, ça ne va pas du tout… Il y a bien le français, mais là, c’est l’orthographe qui ne va pas du tout… J’ai du mal à photographier les mots. Je les comprends, mais je ne sais pas les écrire.

Le soir, elle dort dans un foyer d’étudiantes. Elle sympathise avec des filles plus âgées qu’elle, l’une d’entre elle milite au MLAC. La narratrice découvre le combat pour le droit des femmes, elle le fait sien sans toutefois en comprendre les tenants et les aboutissants… cela viendra plus tard.

Le scénario décrit un parcours de vie atypique. On se pose plusieurs fois la question de savoir quelles peuvent être les raisons qui motivent un couple parental à imposer ce cadre de vie si particulier. Pourquoi mettre tant de distance entre soi et son enfant ? Pourquoi lui imposer toutes ces séparations et la balloter de famille d’accueil en famille d’accueil ? Pourquoi ne pas voir l’insécurité dans laquelle ils la mettent et pourquoi attendre d’elle qu’elle grandisse seule ? Pourquoi ne pas l’aider à se forger ses propres armes qui l’aideront plus tard dans sa vie d’adulte ? Des pourquoi… beaucoup. Quelques réponses seront données après-coup.

Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015
Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Un album en partie autobiographie mais Désirée Frappier n’a aucune amertume dans le récit de sa propre enfance. Elle place un à un les éléments narratifs ; sans juger, elle questionne cependant ce défaut d’attention dont elle a fait l’objet, cette affection dont on l’a privée. Il y a un voile de brouillard qui entoure toute son enfance, on sent le poids du secret familial sans parvenir à le nommer. L’incompréhension et la souffrance affleurent à chaque mot. C’est du moins l’interprétation que j’en ai faite et le poids des non-dits a nourri mon questionnement.

L’écriture nous saisit, nous interroge, nous fait nous placer dans les interstices qui séparent les cases… qui sait s’il n’est pas possible d’y trouver quelques embryons de réponses ? Cette écriture vivante – semblable à un dialogue – m’avait déjà frappée lorsque j’ai lu « Là où se termine la terre ». La scénariste s’appuie sur des émotions et sur des silences, des doutes… ses doutes.

La narratrice s’est posée face à nous et raconte son enfance bancale d’une voix calme, presque chuchotée à certains moments. Désirée Frappier livre un récit profond et percutant. Le dessin charbonneux d’Alain Frappier le borde délicatement et le porte au-delà de toutes attentes. Le bon équilibre est trouvé pour cette histoire qui se situe à la croisée entre le récit de vie et le documentaire. Sur les pages où le propos est plus didactique, le trait du dessinateur devient plus neutre et plus épuré, les contrastes entre noir et blanc sont plus crus, les contours sont plus nets, sans fioritures. A mesure qu’on avance dans la lecture, on en comprend la portée et le sens à donner aux premières pages. L’incompréhension s’efface peu à peu sans toutefois disparaître totalement. Il reste des zones d’ombre malgré les réponses que la jeune fille obtient avec ou sans l’aide de ses parents. A mesure qu’elle grandit, elle s’approprie des bribes de son histoire, elle apprend à s’accepter.

Le témoignage autobiographique est un préambule destiné à préparer le terrain pour parler du combat mené par des milliers de femmes françaises soucieuses d’obtenir la reconnaissance de leurs droits de femmes. Toutes générations confondues, elles se sont mobilisées et ont revendiqué ce droit à jouir de leur corps. L’accès à la contraception, la possibilité de décider seules (ou avec leurs compagnons) du moment où elles enfanteront. Elles ont levé un tabou, bousculé l’opinion publique, dénoncé les pratiques d’avortements…

L’ouvrage rappelle que le droit à l’avortement fut l’objet de nombreuses polémiques. Sa reconnaissance fut controversée. Ne pas plier sous les accusations des conservateurs arguant inlassablement « qu’avorter, c’est tuer ». Dire que c’est nier la réalité. Nier que des milliers de femmes, toutes générations confondues, mettaient leur vie en péril en allant avorter dans des conditions parfois douteuses… plus que douteuses. Combien de septicémie ? Combien de décès ? Combien d’hémorragies et d’arrivées catastrophiques aux services des urgences ? Combien de discours réprobateurs de la part d’un corps médical jugeant, méprisant, moralisateur ? Dire que pour des milliers de femmes, toutes générations confondues, avorter n’est une décision facile à prendre. Dire qu’assumer une grossesse et les conséquences qui en résultent n’est pas à la portée de tout le monde. Tuer le mensonge car non avorter n’est pas une décision de confort. Avorter est toujours une décision douloureuse à prendre. C’est accepter l’évidence : cet enfant-là arrive trop tôt, les études ne sont pas terminées et que sans emploi, la situation est trop précaire pour garantir à cet enfant à venir les conditions nécessaires à son éducation.

Le scénario revient sur ce combat, les échecs qu’il a essuyé, les obstacles qu’il a dû franchir et la lente – très lente – évolution des mentalités. Ne pas oublier les premiers mouvements militants de défense des droits des femmes. Puis cette date historique du discours de Simone Veil devant l’Assemblée nationale. Novembre 1974.

Les femmes remplissent les tribunes du public. A leurs pieds, les députés, soit 469 hommes et 9 femmes.

Premier pas vers un changement des mentalités. Une petite victoire. Mais.. la loi est votée pour cinq ans et de nombreuses restrictions sont encore imposées. Une avancée tout de même. Avorter n’est plus un délit.

Je me demande quelle conception de Dieu autorise à dire que d’empêcher un embryon de se développer lorsqu’on est vraiment dans l’impossibilité de lui faire vivre un minimum de vie humaine est forcément plus désagréable à Dieu que la multiplication de la misère des hommes et que la condamnation d’un homme à la misère

PictoOKLe récit mêle la petite histoire [de la scénariste] à la Grande histoire. Désirée Frappier réalise un documentaire très complet. La partie autobiographique sert de levier à la partie documentaire.

Un devoir de mémoire, la mémoire d’un combat douloureux. Un album publié en 2015, à l’occasion des quarante ans de la Loi Veil. Un livre coup de poing. Nécessaire.

La chronique de Marilyne.

Extrait :

« Je me dit que tous ces souvenirs qui me reviennent, ça peut faire une histoire. Une histoire qui raconterait comment c’était avant. Parce que tout s’oublie si vite ! » (Le Choix).

Le Choix

One shot
Editeur : La Ville brûle
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2015
120 pages, 15 euros, ISBN : 9782360120567

Bulles bulles bulles…

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Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

L’Eté Diabolik (Smolderen & Clérisse)

Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016
Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

L’été d’Antoine devait être tranquille. Routinier. Sa mère et sa sœur en voyage en Irlande, il se retrouve en tête à tête avec son père. Ce dernier, un ingénieur qui travaille dans une usine fabriquant des turbines, est un homme très investi dans son travail. Souvent absent, il parvient pourtant à se libérer un peu de temps pour assister au tournoi de tennis que son fils remporte haut la main.

Pourtant, un incident émaille la cérémonie de la remise de prix. Le père de l’autre finaliste le prend à parti. Un mauvais perdant, c’est ce que tout le monde conclu. Puis, il y a cette rencontre fortuite le soir-même lorsque, installé à la table d’un prestigieux restaurant local, le père d’Antoine est interpellé par un homme qu’il a croisé lors d’un déplacement professionnel. Puis il y eu cette course poursuite dangereuse en pleine nuit sur les routes sinueuses de la côte. Il y eu la rencontre avec juan, cette fille mystérieuse et si attirante.

Non décidément, cet été 1967 ne ressemblait à aucun autre été. Antoine avait 15 ans. Les événements étranges qui se sont succédés en très peu de temps et qui se sont soldés par la disparition de son père, Antoine ne les a toujours pas digérés au point que 20 ans plus tard, Antoine en ait fait un livre, comme une catharsis… comme une vaine tentative de reconstituer le puzzle de ces quelques jours qui ont fait de sa vie un chaos.

Double-sens, double personnalité, double jeu… les reflets que le miroir de la vie nous renvoient sont parfois trompeurs. A tel point qu’il est nécessaire de prendre le temps de s’arrêter pour les examiner à la loupe. Voir les incohérences, les comprendre ou les gommer. Raisonner. S’apaiser.

L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016
L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

Double jeu comme cet effet qui nous prend dès qu’on ouvre l’album. Le livre nous force à ouvrir le livre d’un autre, la fiction s’empare du récit. « Antoine Lafargue », son nom s’étale sur cette couverture épurée où apparaît la mention « récit » et indique un nom d’éditeur « Editions Clairville »… Clairville… du nom de cette localité où se déroule l’intrigue de « L’Eté Diabolik », mais ça, on ne le comprend qu’ensuite.

Double personnalité, du moins c’est la question que l’on se pose à force de voir le narrateur empiler les incohérences dans le comportement de son père. Et cet adolescent avec lequel Antoine commence à lier amitié ne semble pas si sincère qu’il en a l’air. En fait, dans ce microcosme, chacun semble tirer des ficelles qu’Antoine n’est pas en mesure de comprendre. Thierry Smolderen jette son jeune héros dans la fosse aux lions. Il dresse le portrait d’un adolescent tranquille qui se retrouve confronté à des événements qui le dépassent, qui se contente de relever les fausses notes dans le comportement de son entourage et qui n’a de cesse de relativiser la situation… car nous savons tous que notre imagination peut être notre pire ennemie. Etape par étape, le scénariste électrise son scénario et nous met – lecteurs – sur le qui-vive. On cherche la petite bête, tendus, à l’affût de l’indice qui nous mettra sur la voie… et on se noie de la même manière que le narrateur. On se noie… mais dans une délicieuse intrigue qui nous aimante. On hésite face à ces faux-semblants qui n’en sont peut-être pas, on se raisonne à l’idée d’être trop suspicieux. Comme on se projette dans ce personnage ! C’est diabolique.

Il faut dire que Thierry Smolderen met le paquet pour semer le trouble. Il est question d’espionnage industriel, de sentiments, de dépucelage, d’absence, de mort, d’étranges coïncidences et de références nombreuses à d’autres littératures. Car ce personnage masqué s’inspire en premier lieu des fumetti des sœurs Angela et Luciana Giussani. Mais la figure du justicier masqué nous renvoie à tant d’autres, à commencer par Fantomas.

« La vérité, c’est que les masques de la fiction ne cessent de se glisser dans la danse macabre de l’actualité. Aujourd’hui, les attentats du 11 septembre et les décapitations postées sur Internet font le bal avec les Avengers d’Hollywood ; hier Diabolik hantait les coulisses de l’assassinat de Kennedy et de ses légendes urbaines ; avant-hier, Fantomas, Nosferatu et le docteur Caligari faisaient la ronde autour de la Grande Guerre… Et si l’on devait remonter toute la généalogie de ces masques, qui nous proposent une interface portable et intime, capable de nous connecter personnellement aux forces globales de l’actualité, on aboutirait au premier d’entre eux, qui en a déjà tous les attributs : Harlequin Faustus, Harlequin Criminel, le super-héros des pantomimes anglaises, qui électrifiait les scènes londoniennes au début du XVIIIe siècle » (extrait de la postface de Thierry Smolderen).

Les illustrations d’Alexandre Clérisse contribuent grandement à nous plonger dans cet univers sixties. Là aussi, les références abondent. Le dessinateur puise généreusement et respectueusement dans le Pop Art. David Hockney, Andy Warhol, James Rosenquist… de l’ambiance graphique où l’auteur pousse son trait jusque dans le moindre accessoire, de la pochette d’un vinyle de Procol Harum jusqu’à la « robe Mondrian » d’Yves Saint-Laurent.

PictoOKPictoOKAprès « Souvenirs de l’Empire de l’atome », le duo d’auteurs formé par Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen nous scotche une fois de plus. Un must !

Les chroniques : Noukette, Stephie, Hélène, Pierre Darracq.

Cet album a reçu le Prix des lecteurs Ouest-France (Quai des bulles) et le Prix de la BD Fnac 2017.

L’Eté Diabolik

One Shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Alexandre CLERISSE
Scénariste : Thierry SMOLDEREN
Dépôt légal : janvier 2016
168 pages, 21 euros, ISBN : 978-2205-07345-4

Bulles bulles bulles…

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L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

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Hop ! La « BD de la semaine » est ici en ce mercredi 25 janvier 2017.

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Je vous invite à découvrir les autres trouvailles présentées par les bédéphiles embarqués dans l’aventure :

Sabariscon :                               Moka :                                  LaSardine :

Hilde :                                           Karine:) :                                 Saxaoul :

Syl :                                               Blandine :                                Noukette :

Jérôme :                                            Gambadou :                         Mylène :

Leiloona :                                        Bouma :                                 Stephie :

Marguerite :                                   Caro :                                         Mélo :

Soukee :                                          Amandine :                               Nathalie :

Estelle Calim :                                  Sandrine :

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Deux polars de la sélection ELLE

couverture-roman-walker-tout-pas-perdu-1Tout n’est pas perdu – Wendy Walker

 

« Il l’a suivie à travers les bois derrière la maison. Le sol était jonché des débris de l’hiver, des feuilles mortes et des brindilles qui étaient tombées au cours des six dernières mois et s’étaient décomposées sous une couverture de neige. Elle l’a peut être entendu approcher. Elle s’est peut être retournée  et l’a peut être vu portant la cagoule en laine noire dont les fibres ont été retrouvées sous ses ongles. Lorsqu’elle est tombée à genoux, ce qui restait des fragiles brindilles s’est brisé comme de vieux os et a écorché sa peau nue. Son visage et sa poitrine étaient plaquées contre le sol, probablement par l’avant-bras de l’agresseur, et elle a dû sentir la brume des arroseurs automatiques qui aspergeaient la pelouse à peine six mètres plus loin, car ses cheveux étaient mouillés lorsqu’on l’a retrouvée. »

Fairview, petite ville tranquille du Connecticut. Une soirée qui vire au tragique. Un viol sordide. Une victime : Jenny Kramer. 15 ans. Une demoiselle intelligente, « dotée d’un sens de l’humour féroce ». Une adolescente formidable, brisée dans son élan par ce drame abject. « Elle a affirmé qu’elle comprenait désormais qu’après chaque bataille il y avait le conquérant et le conquis, le vainqueur et la victime, et qu’elle en était venue à accepter la vérité – à savoir qu’elle avait été totalement, irrévocablement, vaincue. »

Alan Forrester est psychiatre. Dans son cabinet, il reçoit la jeune fille, mais pas seulement. Se succèdent « tous les acteurs de ce drame ». Récits intimes, révélations, secrets, mensonges, confidences, traumatismes, non-dits, désir de vengeance… Le malaise est là. Et cette jolie ville n’est pas si tranquille que ça. Les personnages ne sont pas ceux que l’on croit. Zone d’ombre. Ligne de faille. Manipulation psychologique. Qui est l’agresseur ? Ou se trouve la vérité ? Alan va mener l’enquête et elle va le mener loin, très loin ….

« J’ai été spectateur jusqu’à présent, un observateur qui émet des jugements et exprime des opinions. Tout a commencé au tout début de ce printemps-là. Mon implication avec la famille Kramer, mes séances avec Jenny, Sean Logan, puis l’arrestation de Cruz Demarco. La collision approchait, et je ne l’ai pas vue arriver. Malgré tous mes formidables pouvoirs de déduction je ne l’ai absolument pas vue arriver. »

 J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce thriller. Pour dire vrai, si ça n’avait pas été dans le cadre du Prix des lectrices de ELLE, je pense que j’aurai laissé tomber. Au bout d’une cinquantaine de pages. Le récit était trop impersonnel. Trop froid. Médical. Clinique. Un récit de psy ! Trop d’analyses, de réflexions et surtout de distance. Peu d’émotion. Un polar, je me disais, mais quel polar ?! Et soudain, allez savoir pourquoi, je me suis faite embarquée, attrapée toutafé. Happée ! Par l’histoire. Par l’intrigue. Par les rebondissements. Par les personnages qui peu à peu, se découvrent, se dévoilent. Osent. Et par cette fin que je présentais dingue ! Et je n’ai pas été déçue ! J’ai avalée les ¾ du livre le temps d’une nuit ! Merci merci c’est encore un sacré bouquin que je suis ravie d’avoir découvert et aimé contre toute attente ! Il m’a fait sortir de ma zone de confort et m’a laissé toute chose !

Extrait :

« Nous sommes de petits êtres sans importance. C’est seulement la place que nous occupons dans le cœur des autres qui nous remplit, qui nous donne notre raison d’être, notre fierté, et notre perception de nous-mêmes. Nous avons besoin que nos parents nous aiment sans conditions ni logique, et au-delà du raisonnable. Nous avons besoin qu’ils nous voient à travers des lentilles déformées par cet amour, et qu’ils nous disent qu’à tout point de vue le simple fait que nous soyons sur cette terre les emplit de joie. […] Voilà ce dont nous avons besoin de la part de nos parents, plutôt que de la vérité sur notre insignifiance. Nous rencontrerons bien assez de gens pour nous la rappeler, pour évaluer froidement notre médiocrité. »

Tout n’est pas perdu, Wendy Walker, Sonatine, 2016.

 

9782258135307Ainsi fleurit le mal – Julia Heaberlin

 

« Trente-deux heures de ma vie ont disparu. Ma meilleure amie, Lydia, me conseille de les imaginer comme de vieux vêtements perdus au fond d’un placard sombre. Je ferme les yeux. Ouvre la porte. Déplace un peu les objets. Fouille. Les choses dont je me souviens, je préférerais les avoir oubliées. Quatre taches de rousseur. Des yeux bleus, grands ouverts, à dix centimètres des miens. Des insectes grignotant une joue lisse. Le crissement de la terre sous mes dents. Ces détails, je m’en souviens. C’est mon dix-septième anniversaire, et les bougies sur le gâteau sont allumées. Les petites flammes me font signe de me dépêcher. Je pense aux Marguerite, allongées dans leur glacial tiroir métallique. A leur odeur, dont je ne parviens pas à me débarrasser, malgré les douches répétées, et pourtant je frotte, je frotte. Sois heureuse. Fais un vœu. Je plaque un sourire sur mon visage, je me concentre. Tout le monde dans cette pièce m’aime et veut me voir rentrer à la maison. Espérant retrouver cette bonne vieille Tessie. Je souhaite ne jamais me souvenir. Je ferme les yeux et je souffle. »

16 ans et des brouettes, Tessie est « celle qui a eu de la chance », la survivante d’une macabre découverte. Elle est la fille Cartwrigh,  la rescapée, retrouvée à peine vivante sur un tas d’ossements humains, tout contre le cadavre d’une étudiante étranglée. Quatre filles en tout, cinq peut-être, « abandonnées lors d’un même voyage ». Dans un champ en friche. Dans une fosse immonde recouverte de milliers de marguerites jaunes aux yeux noirs. Par un tueur en série. Tessie ne se souvient de rien.

Tessa aujourd’hui. Dix-huit ans ont passé et « tout ce temps [elle] s’est protégée et jusqu’ici tout va bien. [Elle] est heureuse maintenant. [Elle] n’est plus la gamine traumatisée qu’[elle] était à seize ans. »

Un coupable. Terell Darcy Goodwin. Jugé et condamné à la peine de mort grâce au témoignage de Tessie. Il attend son exécution dans le couloir de la mort…

Oui mais voilà, quelqu’un continue de faire pousser des marguerites jaunes aux yeux noirs. A six reprises. Le doute s’installe. Et si le tueur n’était pas Terell ? « Si ce n’est pas lui, alors qui ? »

Une course contre la montre débute. Il faut trouver le coupable coute que coute. Avant l’exécution. Tessa est déterminée. Elle veut savoir. Pour elle, pour sa fille, pour Terell… Pour les Marguerites surtout. Elle leur doit la vérité.

 

C’est un thriller psychologique. Deux voix : Tessie et Tessa prennent en charge le récit, entre hier et aujourd’hui. Reprenant pas à pas, « l’évènement », le traumatisme, l’enquête… Les ombres sont là, tapies, enfouies. La voix des autres Marguerites aussi…

Je suis rentrée dans cette enquête avec moult plaisirs. Très addictif dès les premières pages. Et puis … le drame ! La déception. Totale ! Un dénouement abracadabrant. Mal fichu. Des tonnes d’interrogations qui demeurent… ahhhhh, suis restée complètement sur ma faim ! Enervée même… Aurai tellement voulu … Plus. Mieux. Tellement. Et pourtant, ce policier se lit bien. Les personnages sont toutafé formidables. L’intrigue est rondement menée. Le récit aborde des thématiques fortes, des réflexions notamment autour de la peine de mort et de la justice américaine. Mais ça ne suffit pas, ou du moins, cela ne m’a pas suffit ! Parce que, ce qui fait un polar c’est la chute, le dénouement. Il faut une surprise totale mais une surprise qui tienne la route… Un vertige. Et là… Je ne sais pas, ça ne fonctionne pas, pas chez moi, je suis passée à côté ! Ou je n’ai pas compris !

En espérant que ce polar vous emportera bien plus que moi !

Extrait

« Oh, Marguerite, Marguerite chérie,
Mes vœux sincères jamais je ne pourrai trahir,
Laisse-moi embrasser cette larme je te prie
Je ne veux plus jamais te faire souffrir
Mais si tu parles de moi
Je ferai de Lydia
Une Marguerite aussi. »

Ainsi fleurit le mal, Julia Heaberlin, Presses de la cité, 2016.

 

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La Vie secrète des jeunes, tome 1 (Sattouf)

© Riad Sattouf & L’Association – 2007
© Riad Sattouf & L’Association – 2007

« Vu et entendu » à Paris, Rennes, Saint-Malo, La Réunion… « Vu et entendu » dans le métro, en festival, dans un magasin, devant une crèche, dans la rue…

Des brèves volées aux badauds, Riad Sattouf laisse trainer ses oreilles et attrape tout ce qui tord le bon sens, le bouscule et le met à rude épreuve. Des jeunes en poussette, des jeunes à casquettes, des jeunes amoureux, des jeunes qui font la queue pour une dédicace ou qui boivent un verre en terrasse. Des discussions souvent stériles sur le sexe, le racisme, le cinéma que les « jeunes » échanges dans des lieux communs au beau milieu du public.

Mais il n’est pas ici question que de jeunes face à d’autres jeunes. On assiste aussi à des interactions entre personnes de différentes générations : une mère et son enfant, une vieille dame et une adolescente… Le choc des générations, des logiques différentes qui se percutent, le poids des mots assassins, des mots souvent dits sous le coup de l’agacement voire de la colère.

Riad Sattouf, auteur prolixe et généreux. Le voici qui observe les us et coutumes de la faune urbaine. Car c’est l’impression donne la lecture de ces brèves. Au rythme d’une scénette par page pour une croisière de 160 pages, on sent derechef une certaine forme de cynisme attendri pour certains individus qui traversent ce livre. Ils ont une durée de vie éphémère, une vie d’une page, en huit cases… une seule page pour convaincre, une page pour avancer des propos qui provoquent un large panel de réaction chez le lecteur : de l’atterrement à l’amusement, cela dépend de l’humeur et de sa capacité à accueillir des propos aussi surréalistes. Bien entendu, vu qu’il y a toujours une exception à la règle, je ne manquerais pas de citer « Farid le taxi » qui nous gratifie de plusieurs brèves.  « Farid, en bon croyant, essaie de faire retrouver à l’auteur son cœur musulman… » nous dit Sattouf. Cette obstination à parler de la religion est assez touchante.

Riad Sattouf scrute ses congénères. Il est à l’affut du monde qui l’entoure, témoin d’un quotidien où s’expriment spontanément les peurs mues par l’ignorance ou la bêtise, des attitudes motivées par la connerie de certains… la crédulité des autres. Cet album est un recueil, chaque histoire ayant été publiée dans Charlie Hebdo entre 2004 et 2007.

« Vu et entendu », trois mots qui reviennent invariablement au début de chaque planche. Complété par une indication de lieu, cette courte introduction permet au lecteur de se représenter le contexte global. Pour le reste, il n’y a qu’à suivre les phylactères et se laisser porter par ces orateurs de supérette.

PictoOKSurprenant, tantôt amusant tantôt atterrant, je me suis surprise à apprécier. Une bonne mise en bouche pour se lancer dans la lecture d’autres titres de Riad Sattouf…

Cette lecture n’est pas due au hasard et je la dois à deux bonnes fées qui ont veillé à ce que cet album me parvienne 🙂 Julia, Framboise, un grand merci… et qui sait, peut-être qu’un jour l’envie d’écrire une Ode à Riad me prendra-t-elle aussi 😛

La Vie Secrète des jeunes

Tome 1

Triptyque terminé

Editeur : L’Association

Collection : Ciboulette

Dessinateur / Scénariste : Riad SATTOUF

Dépôt légal : octobre 2007

160 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84414-253-5

Bulles bulles bulles…

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La vie secrète des jeunes, tome 1 © Riad Sattouf & L’Association – 2007

Paul dans le Nord (Rabagliati)

Rabagliati © La Pastèque – 2015
Rabagliati © La Pastèque – 2015

Paul a 16 ans.

Cet été 1976 est le temps des premières expériences : premières sorties avec les copains, premiers flirts, première relation affective qui lui fait pousser des ailes, premiers joints, première mobylette, la première virée en auto-stop… Paul est adolescent. C’est aussi la période des conflits, principalement avec son père vis-à-vis tout prétexte est sujet à désaccord. En cet été 1976, c’est aussi les images des Jeux Olympiques d’été qui tournent en boucle sur les postes de télévision, d’autant qu’ils se déroulent au Canada.

Cette année-là, c’est aussi l’année des premières désillusions. Un corps rebelle que l’on ne parvient pas à accepter ; acné, cheveux rebelle… l’impression d’être extérieur à soi par moment. Après s’être senti porté par des sentiments amoureux nouveaux, c’est aussi la période des désillusions. L’impression de mourir lorsque celle qu’il aime le quitte abruptement. Rien ne va… la solitude devient un fardeau d’autant que les amis, eux aussi, sont investis dans leurs propres amourettes.

Paul dans le Nord – Rabagliati © La Pastèque – 2015
Paul dans le Nord – Rabagliati © La Pastèque – 2015

Sorti en librairie depuis le 15 octobre au Canada, ce huitième tome de la série « Paul » se penche sur l’adolescence du personnage principal. Sans suivre une quelconque chronologie dans le parcours de vie de son personnage, Michel Rabagliati s’intéresse cette fois à la période de l’adolescence. Constitué d’une petite dizaine de nouvelles (qui cette fois, racontent de façon chronologique), « Paul dans le Nord » raconte un été de tous les possibles et des premières expériences. Paul s’émancipe mais surtout, il découvre les sensations dues aux sentiments amoureux.

Sans jamais généraliser, l’auteur fait évoluer son personnage dans un contexte familial relativement apaisé si ce n’est que deux changements récents déstabilisent Paul-l’adolescent. Tout d’abord, un déménagement (la famille habite désormais un autre quartier de Montréal) oblige Paul à changer quelques habitudes. Ensuite, sa sœur (désormais en âge de vivre seule) s’est installée en couple et laisse ainsi Paul seul avec le couple parental. Ceci explique un peu le contexte du début d’album, sans compter qu’une nouvelle rentrée scolaire se profile… avec tout son lot de changements elle aussi. Malgré ces points de tension (ou de contrariété, cela dépend de la manière dont on perçoit les choses), le personnage va retrouver peu à peu des repères. La naissance d’une nouvelle amitié y contribue pour beaucoup. Sa personnalité s’affirme et il est désormais en mesure de percevoir plus finement ce qu’il recherche chez les personnes qu’il va accepter dans son environnement immédiat.

C’était exactement le genre de gars que j’aimais : drôle, intelligent, sensible et cynique à la fois. Nous passions toutes nos périodes libres, affalés sur un banc du couloir principal, à jacasser et à passer des remarques sur tout et sur rien

Par ailleurs, le scénario bénéficie de cette humanité qui permet de traiter un sujet de façon pertinente (homosexualité, filiation, drogue…) sans jamais recourir au jugement de valeur. Le lecteur est donc libre d’apprécier le propos sans jamais être pris à parti. La lecture de ce récit nous laisse serein malgré le fait que le personnage soit parfois balloté par ses émotions. L’univers de la série est désormais bien installé : un trait rond fait évoluer des personnages dans un univers en noir et blanc. La veine graphique contribue largement à entretenir l’impression de quiétude qui se dégage de ce monde.

Paul dans le Nord – Rabagliati © La Pastèque – 2015
Paul dans le Nord – Rabagliati © La Pastèque – 2015

Pour autant, comme je l’expliquais dans ma chronique sur le tome 1 (« Paul à la campagne »), Paul est le double fictif de l’auteur. Je pourrais reprendre à l’identique ce que je disais à l’époque : « Michel Rabagliati puise dans sa propre histoire pour nourrir et construire les récits de cette série. On est là dans un quotidien simple, profitant de moments passés en famille, de souvenirs qui remontent à la période de l’enfance et de l’adolescence. La nostalgie parsème l’ouvrage d’une tendresse agréable et chaleureuse. »

PictoOKTrès bel album que je vous invite à découvrir également. Il traite de thèmes universels qui font notre quotidien. Une douceur.

D’autres « Paul » sur le blog en cliquant sur la catégorie « Rabagliati ».

Extraits :

« – Heille Beubé ! Viens-tu t’assire su’ ma face ? Ha ha !
– ?!
– Oups…
– Pourquoi ?… Ton nez est-tu plus long que ta queue ? » (Paul dans le Nord).

« Trainer, glander, se fréquenter. Les Anglais ont une très jolie expression pour exprimer cette idée : hanging out. C’est exactement ça, nous pendions dehors » (Paul dans le Nord).

Paul

Tome 8 : Paul dans le Nord

Série en cours

Editeur : La Pastèque

Dessinateur / Scénariste : Michel RABAGLIATI

Dépôt légal : septembre 2015

ISBN : 978-2-923841-78-6

Bulles bulles bulles…

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Paul dans le Nord – Rabagliati © La Pastèque – 2015

Chroniks Expresss #19

Courant avril…

BD : L’Aliéniste (F. Moon & G. Bá ; Ed. Urban Comics, 2014).

Romans : Tour B2 Mon amour (P. Bottero ; Ed. Flammarion, 2004), Un lieu incertain (F. Vargas ; Ed. Viviane Hamy, 2008), La Fée carabine (D. Pennac ; Gallimard, 1997).

Bandes dessinées

Moon – Bá © Urban Comics – 2014
Moon – Bá © Urban Comics – 2014

Peut-on rendre quelqu’un fou ? Peut-on le manipuler à ce point et lui faire croire qu’il déraisonne ?

XVIIIème siècle. Simon Bacamarte revient à Itagaï, petit village brésilien où il a vécu avant de s’expatrier à Rio de Janeiro pour y faire ses études universitaires. Il revient diplômé. Eminent médecin, il décide non pas de s’intéresser à la chose somatique mais à la chose psychosomatique. Il parvient à convaincre les notables de Itagaï, récolte les fonds qui lui permettent de faire construire un bâtiment destiné à recevoir les « fous », les « simples d’esprits » et autres originaux de la région. C’est ainsi que quelques mois plus tard, la « Maison Verte » ouvre ses portes pour accueillir ses pensionnaires. L’aliéniste Simon Bacamarte se consacre alors entièrement à sa tâche, recensant, observant, consignant tout ce qui lui permet de comprendre l’origine de la folie. Jusqu’à ce qu’il se mette à interner les gens massivement…

Aux commandes de cette adaptation BD du roman éponyme de J.M. Machado de Assis, les frères Fabio Moon et Gabriel Ba. Le travail d’illustrations est superbe, tout en subtilités, aussi bien dans les jeux d’ombre que dans l’utilisation des angles de vue. On baigne dans une atmosphère couleur sable, sépia sur certaines planches, ce qui donne un cachet vieillot très appréciable. Enfin, cerise sur le gâteau, les costumes d’époque finissent de nous plonger dans le décor. Sans trop avoir d’effort à faire, on s’imagine planté au milieu de la place d’Itagaï à observer les entrées et sorties de la « Maison Verte ».

PictomouiLe scénario en revanche m’a bien moins emballée. Touffues, les répliques ne cessent d’apporter des détails supplémentaires. On est pris dans un tourbillon, on est pris dans la frénésie de Bacamarte. Psychiatre peu avenant, on se rassure que les méthodes qu’il utilise soient d’un autre siècle (quoi que…). Pour autant, le flot narratif continu ne permet pas de s’approprier complètement la démarche de l’aliéniste. On lui reste extérieur et son charisme n’éblouit que les personnages secondaires.

Les chroniques de Jérôme et de Noukette.

 

Romans

Bottero © Flammarion – 2004
Bottero © Flammarion – 2004

Tristan est un jeune de Cité. Son quotidien c’est ses potes, Mourad son ami d’enfance, le lycée qu’il survole d’un œil distrait et sa mère. Quand il avait 4 ans, ses parents sont venus s’installer dans la cité avec des projets plein la tête. Depuis, son père est parti, le laissant seul avec une mère qui s’échine à faire des ménages. Tristan préférerait éviter de tomber dans la délinquance mais compte tenu de son investissement scolaire et d’un certain manque d’ambition, il n’est pas certain d’y parvenir.

Clélia quant à elle vient à peine d’emménager avec son père. Elle est originaire d’un petit village de banlieue. Son père, veuf, a été contraint de vendre la maison familiale, ne pouvant plus faire face aux charges quotidiennes. Clélia ne connait personne et n’a pas idée des codes de conduites à tenir. Elle arrive avec son insouciance, ses yeux ouverts sur le monde et son grand sourire.

« Tour B2 mon amour » parle de la rencontre de deux adolescents. En toile de fond, les banlieues : y vivre, y survivre, s’en sortir.

Pierre Bottero aborde sans drama ces questions de manière frontale sans pour autant enfoncer des portes ouvertes. Ce roman-jeunesse propose calmement de sensibiliser les jeunes au sujet. Quant à ceux qui vivent dans ces quartiers HLML, peut-être leur permettrait-il de prendre un peu de recul ? Je suis très prudente sur cette question, car il me semble tout de même que la présentation qu’en fait Bottero est assez simpliste. Sans parler de la romance entre Tristan et Clélia, on effleure la problématique de l’exclusion et si on prend un minimum le temps de réfléchir, on voit vite les défauts de certains rebondissements.

PictoOKPourtant, cette lecture permet de passer un bon moment. L’ouvrage se lit bien, il ne faut pas compter plus de deux heures de temps pour en venir à bout, on en sort satisfait grâce à cette rencontres avec deux jeunes gens sympathiques, humbles et intègres.

Merci pour la découverte Miss L. 😉

Vargas © Editions Viviane Hamy – 2008
Vargas © Editions Viviane Hamy – 2008

Des pieds posés dans leurs chaussures, mais dissociés du cadavre auquel ils appartiennent, sont déposés devant le portail du cimetière de Highgate de Londres. Un meurtre impensable à Garches (Hauts-de-Seine) puisque le corps a été retrouvé dépecé en 460 morceaux ; un suspect – Emile, jardinier de la victime – que tout semble accuser. Un autre meurtre signalé en Autriche, les rapports d’enquête décrivent la même boucherie sans nom. Un étau qui se resserre autour du Commissaire Adamsberg et que seul Danglard a su discerner avant que son supérieur ne soit épinglé. Une enquête qui conduit le Commissaire à se rendre en Serbie afin de remonter la généalogie d’une famille qui s’est dispersée aux quatre coins de l’Europe. La mort qui manque de faucher le Commissaire par deux fois et l’étau qui ne cesse de se resserrer autour de ce commissaire hors pair.

Nouvelle enquête du Commissaire Adamsberg, la huitième dans la chronologie de la série. Fred Vargas reprend sa plume pour faire évoluer ce policier nonchalant, pelleteux de nuages et doté d’une intuition ravageuse. Comme à l’accoutumée, sa réflexion s’organise de façon atypique, déstabilisant les membres de son équipe. On retrouve les habitués : Danglard, Retancourt, Estalère, Mordent, Froissy…

De nouveaux éléments viennent compléter l’univers, continuant à enrichir l’histoire de la Brigade et à rapprocher davantage ses protagonistes. De nouvelles trahisons se font jour dans cette intrigue et laissent le lecteur sur le qui-vive. Mais là encore, des soutiens inespérés permettent à Adamsberg de se dépêtrer d’un imbroglio important ou du moins de s’y soustraire, le temps de récolter de nouveaux indices.

Pour la première fois depuis que je lis les enquêtes d’Adamsberg, j’ai découvert le pot aux roses bien avant qu’il ne soit révélé et je me suis légèrement ennuyée pendant la lecture. J’ai poursuivi ma découverte sans pour autant ressentir la moindre contrariété si ce n’est que cette intrigue m’a parue cousue de fil blanc. La sympathie que je nourris à l’égard du personnage principal est réelle et le plaisir de le voir se débattre contre vents et marées, me laissant malgré tout surprendre par certains rebondissements et découvrant, par la même occasion, comment Vargas a placé sur l’échiquier narratif le jeune Zerk, fils d’Adamsberg, dont j’avais découvert l’existence dans « L’Armée Furieuse ».

PictoOKMoins prenant que d’autres volumes de la série, « Un lieu incertain » permet cependant de profiter d’une lecture divertissante. Depuis le mois de mars 2015, la treizième enquête (« Temps glaciaires », publiée chez Flammarion) vient enrichir la série. Lecture prochainement.

Pennac © Gallimard – 1997
Pennac © Gallimard – 1997

« «Si les vieilles dames se mettent à buter les jeunots, si les doyens du troisième âge se shootent comme des collégiens, si les commissaires divisionnaires enseignent le vol à la tire à leurs petits-enfants, et si on prétend que tout ça c’est ma faute, moi, je pose la question : où va-t-on ?»

Ainsi s’interroge Benjamin Malaussène, bouc émissaire professionnel, payé pour endosser nos erreurs à tous, frère de famille élevant les innombrables enfants de sa mère, cœur extensible abritant chez lui les vieillards les plus drogués de la capitale, amant fidèle, ami infaillible, maître affectueux d’un chien épileptique, Benjamin Malaussène, l’innocence même («l’innocence m’aime») et pourtant… pourtant, le coupable idéal pour tous les flics de la capitale. » (synopsis éditeur).

Ce bon Julius a gardé des séquelles de sa crise d’épilepsie (voir « Au bonheur des ogres »). Il se trimballe désormais la langue pendante, mais toujours avec sa sale odeur de cabot. « Cataclop, cataclop, il s’amène. Il pue tellement, ce chien, que son odeur refuse de le suivre : elle le précède ».

Nouvelle enquête policière dans laquelle Benjamin Malaussène se retrouve impliqué malgré lui et sans même le savoir. Principal suspect de la Police, Malaussène agit pourtant sans s’inquiéter le moins du monde de ses agissements et pour cause… il ne sait pas que tous les éléments convergent et jouent en sa défaveur. Du grand Malaussène que nous propose une nouvelle fois Daniel Pennac !

PictoOKLe rythme narratif reste un peu lent me concernant, mais cela permet de profiter pleinement des interactions entre les personnages. Un univers enjoué et un plaisir indéniable à retrouver cet univers.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Objet : carabine

PetitBac2015