Les filles de Montparnasse, tome 1 (Nadja)

Nadja © Olivius – 2012
Nadja © Olivius – 2012

« À quoi rêvent les jeunes filles des années 70 ? Amélie, Garance, Élise et Rose-Aymée partagent le même appartement, à Montparnasse. La Commune de Paris vient à peine de se terminer – car nous sommes en 1873 – et le monde de demain s’annonce déjà. Amélie écrit, Garance peint, Élise veut devenir chanteuse, Rose-Aymée est modèle. Nadja raconte les quatre saisons de leurs destins entrelacés, dans ce Paris de la bohème littéraire et artistique à la fois si lointain et si proche de nous » (extrait du Quatrième de couverture).

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par les remerciements et saluer Jérôme qui m’a offert cet album après m’avoir mis l’eau à la bouche avec sa chronique.

Ce n’est pas la première fois que j’ai l’occasion de lire Nadja. En 2010, les conseils de mon libraire m’avaient permis de découvrir L’homme de mes rêves, un album aussi sensuel que troublant. Forte de cette expérience, je m’étais attaquée aux trois tomes de La Forêt de l’oubli que je n’ai malheureusement pas partagé sur mon blog (mais heureusement, Noukette l’a chroniqué !).

A chaque fois, j’avais été saisie par la maîtrise de Nadja, son style, son trait et l’angle d’attaque retenu pour déplier l’univers. C’est étrange à dire mais lire cette auteure équivaut à ressentir tout un panel de sensations, du moins en ce qui me concerne. Les contours épais posés au pinceau donnent l’impression que ses personnages sont contenus dans une enveloppe charnelle que l’on pourrait presque palper. Et même lorsque l’illustration n’est pas très précise, nous forçant à deviner l’émotion d’un personnage et à imaginer les détails manquants d’une expression de visage, cela ne me gêne pas. Dans ces moments, j’ai l’impression qu’un voile de sensualité est volontairement posé entre mon regard et le tableau vivant décrit par le livre.

Et puis, dans les albums de Nadja, il y a ces moments où les personnages s’enlacent, se dénudent, se caressent… Justement, cela me fait penser à une question que Marilyne posait récemment : savoir si l’on pouvait « écrire d’une lecture qu’elle est vivante »… C’est exactement le sentiment que j’ai quand je regarde les peintures de Nadja.

Cela me fait aussi penser à un autre débat. On a souvent tendance à chercher un point commun dans les œuvres d’un même auteur. A ce sujet, Lunch et David avaient débattu mercredi suite à ma chronique du dernier album de Renaud Dillies où on retrouve des thèmes récurrents à tous ses travaux (l’amitié, la quête, la musique…). Cette redondance lasse-t-elle le lecteur ? Cette constance est-elle une garantie pour le lecteur qui sait ainsi exactement ce qu’il va trouver dans tel ou tel univers artistique ? J’ai été confrontée aux deux cas de figure mais concernant les œuvres de Nadja, c’est précisément  cette constance qui m’a fait plonger dans la lecture dès que j’ai été en possession de ce tome. Je me savais conquise d’avance.

Quel long préambule je vous ai imposé ! 🙂 Alors venons-en aux faits : ce tome à répondu à mes attentes. Pour la troisième fois, je retrouve donc avec satisfaction cette veine graphique dont je viens de vous parler. Nadja donne du relief au moindre détail narratif, c’est captivant. Je retrouve également non pas un mais quatre personnages qui débordent de féminité malgré les situations difficiles qu’elles traversent. Je retrouve aussi cette utilisation particulière de la métaphore. En effet, Nadja décroche régulièrement de l’intrigue principale et développe de courts passages qui nous immergent totalement dans un monde onirique très intriguant. L’auteure aborde ces moments de telle manière que j’ai toujours l’impression d’être au cœur de l’intimité du personnage, comme s’il s’agissait de fantasmes. D’ailleurs, l’album s’ouvre sur un de ces passages, c’est donc par ce biais que l’on « rencontre » le personnage d’Amélie (l’écrivain qui, comme le titre de ce tome l’indique, sera le personnage qui sera le plus mis en avant durant cette lecture).

Le marron domine sur cet album. Il donne une impression de mélancolie ambiante sans que cela n’alourdisse les propos. Les héroïnes semblent tourmentées mais cela ne les empêchent pas d’être attentive à l’Autre et d’avoir des projets d’avenir souvent ambitieux, parfois irréels… On devine l’issue dramatique de l’histoire mais ces femmes sont animées par une réelle étincelle de vie qui nous fait croire en tous les possibles. Bien qu’ancrée dans une France aux mœurs démodées (on est au XIXème siècle), les réflexions de fond sont pourtant transposables à certains questionnements actuels : la place de la femme dans la société, la domination des hommes dans les processus décisionnels, la relation amoureuse, le besoin de reconnaissance personnelle et professionnelle, le rôle et la place de l’Art dans la société. Un questionnement pluriel dont on se saisit parfaitement.

PictoOKUn récit qui développe à la fois la question artistique et la quête identitaire. Ce premier tome installe parfaitement le décor et les personnages de la série. Seul bémol : je regrette cependant que les éditeurs aient autant mis en avant – sur leurs synopsis respectifs – l’aspect historique de la série (voir le site des éditions Cornélius et de L’Olivier) ; cela m’a mis en attente inutilement. Le décor parisien des années 1870 n’est présent que de façon accessoire et totalement inexploité dans le scénario.

La suite est en tout cas prometteuse, j’attends cependant que ces quatre destins croisés s’entremêlent davantage. En gros, j’attends de cette lecture qu’elle soit un peu plus charnelle… j’aimerais être troublée comme je l’avais été en lisant L’Homme de mes rêves.

Album nommé dans la sélection 2013 du Prix Artémisia.

Les chroniques de Jérôme, Cathia (A chacun sa lettre), David Fournol, le blog Autour de Montparnasse.

Ecouter le podcast du 1er novembre 2012 de France Culture.

Extrait :

« C’est à ce moment que le plaisir est devenu instrument et que la jubilation a fait place aux lamentations. La jouissance ne me suffisait plus. Il me fallait la reconnaissance » (Les filles de Montparnasse, tome 1).

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Egypte

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Les filles de Montparnasse

Tome 1 : Un grand écrivain

Tétralogie en cours

Editeur : Olivius (une association entre Cornélius et les éditions de l’Olivier)

Dessinateur / Scénariste : NADJA

Dépôt légal : octobre 2012

ISBN : 978-2-87929-764-4

Bulles bulles bulles…

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Les filles de Montparnasse, tome 1 – Nadja © Olivius – 2012

Saveur Coco (Dillies)

Dillies © Dargaud – 2013
Dillies © Dargaud – 2013

« Il était une fois dans un pays fort proche du soleil, une bien modeste construction sans toit. Et dessus, Jiři et Pôlka contemplant, de leurs quatre yeux grands ouverts, l’immense et aride désert de sable à l’horizon vaporeux… »

Jiři et Pôlka sont des amis inséparables. Installés au beau milieu du désert et las d’attendre en vain une dépression climatique qui ne vient pas, les amis décident de partir en quête d’un nuage. « Allons droit devant ! » décide Pôlka. Et les voilà tous deux partis dans le grand désert, bien décidés à trouver un endroit où il fait bon vivre… et où il pleut !

Durant leur voyage, ils rencontreront entre autre un poisson volant, une noix de coco, une porte à laquelle frappe un livreur, un escargot, un pirate en montgolfière, un cirque… et qu’en plus de vouloir trouver de l’eau, nos amis caressent l’espoir de trouver un marteau…

Le papa d’Abélard (de la série éponyme), de Charlie (Bulles & nacelle) et de Rice (Betty blues) revient pour notre plus grand bonheur. Notre plus grand bonheur ? Oui, car hormis la difficulté faire un résumé de cet album, il est rare de trouver des histoires qui proposent autant de poésie.

Une nouvelle fois, Renaud Dillies nous fait découvrir un monde anthropomorphe grâce à un duo original composé d’une cigogne (Jiři) et d’un renard (Pôlka). Les deux compères font si bien la paire qu’au départ, il est difficile de les dissocier. Et peu à peu, la magie opère. Je les ai trouvé touchants ; il faut dire que leurs bouilles peut difficilement laisser de marbre. Je les ai trouvé drôles à s’accrocher à cette quête improbable… il faut dire que je les imaginais en train d’essayer d’attraper un nuage pour le ramener au-dessus de leur maison. Leurs traits de caractères aussi, très marqués, se complètent à merveille. D’un côté, Pôlka semble avoir la tête bien vissée sur les épaules tandis que de l’autre, Jiři est un rêveur qui compose de douces mélopées sur sa cithare pour se remettre d’un coup dur. A chaque passage où la musique envahissait l’espace, j’ai eu une douce pensée pour les autres personnages de Dillies que j’ai tant aimé car eux aussi utilisaient la musique pour faire passer les moments de déprime.

En tout cas, c’est ainsi qu’ils se présentent au début de leur quête. Et vu qu’il n’est pas facile de trouver de l’eau en plein désert, leur voyage va les emmener loin de chez eux sur une route parsemée de rebondissements. Grâce à cela nous (lecteurs) aurons maintes occasions d’être surpris par ces personnages touchants et la manière dont ils vont se sortir de chaque situation. De quoi inciter Pôlka à relativiser un peu… et Jiři à être moins tête en l’air.

Saveur Coco m’a plusieurs fois fait penser à Philémon (une série de Fred). En effet, d’un côté comme de l’autre, le récit nous plonge au cœur d’un univers absurde et décalé, où l’auteur joue en permanence avec les mots et s’amuse des quiproquos ainsi créés. Deux univers où la poésie remplit chaque particule d’oxygène et chaque recoin de case.

Les couleurs pétillent et nous emportent facilement dans ce monde imaginaire qui m’a fait penser au Mexique et, par association d’idées, à sa chaleur, au désert et à quelques clichés ancrés dans ma mémoire. Difficile pour moi de passer outre cette référence, ne serait-ce parce que Jiři est en permanence coiffé d’un énorme sombrero et vêtu d’un pancho. Chaque page nous laisse la possibilité de profiter d’une nouvelle trouvaille graphique, que ce soit dans la disposition des cases, la décoration des banderoles qui contiennent la voix-off ou les gros plans façon portrait sur l’un ou l’autre de nos deux héros. Renaud Dillies a été attentif au moindre détail visuel, un vrai travail d’orfèvre !

PictoOKTout ici est beau, magique, poétique, touchant, troublant. On se questionne, on s’amuse, on contemple.

Oui mais voilà… je n’ai rien compris à la morale de cette histoire ce qui m’a laissé la désagréable impression d’avoir parcouru une aventure sans queue ni tête. Je sors malgré tout satisfaite de cette lecture avec laquelle j’ai passé un bon moment… allez comprendre !

Les chroniques de Moka, Jérôme, Marion, Noukette, Livresse, Yvan et PaKa.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

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Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Aliment : coco

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Saveur Coco

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-5050-1791-2

Bulles bulles bulles…

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Saveur Coco – Dillies © Dargaud – 2013

Une histoire d’hommes (Zep)

Zep © Rue de Sèvres – 2013
Zep © Rue de Sèvres – 2013

« C’est une histoire au ton plus mélancolique, une histoire de copains qui formaient un groupe de rock, 20 ans auparavant. Ils se retrouvent chez Sandro, celui qui a continué et qui est devenu une star. Un week end dans la campagne anglaise du Devon qui va changer leurs vies… » nous explique Zep sur son site.

C’est l’histoire de JB, Yvan et Franck qui embarquent pour l’Angleterre. A l’approche de la quarantaine, ils ont des vies plus ou moins installées : JB vient d’obtenir la direction d’une usine qui produit des bâtonnets de poissons surgelés, marié, des enfants… une vie satisfaisante et tranquille. Franck se soigne d’un divorce dans les bras de sa seconde femme ; Sandro est devenu une rock-star et Yvan, quant à lui, n’a pas changé en vingt ans. Toujours la même peur de l’engagement, le même manque d’ambition… la même tronche.

Un week-end de retrouvailles pour certains d’entre eux qui ne s’étaient pas revus depuis que leur groupe avait périclité…

Ce nouvel album de Zep change radicalement de ce à quoi l’auteur nous avait habitués jusqu’à présent. Et j’attendais le moment de pouvoir lire cet auteur sur un registre qui me plait bien plus que l’idée de faire la même rentrée des classes à chaque fois qu’un album de Titeuf débarque dans les bas. Et il y avait matière à espérer que Zep viendrait sur le terrain du roman graphique ; ses ping-pong sont assez succulents (je vous conseille celui qu’il a réalisé avec Trondheim ou encore la rencontre avec Fred Peeters) et les Carnets intimes (Gallimard, 2011) laissaient penser qu’il avait peut-être envie de se tourner vers un récit plus authentique.

Une histoire d’hommes est un huis-clos dont l’action se déroule essentiellement dans un vieux manoir anglais. Le dessin est réaliste et les lavis retenus pour construire les teintes bichromes de l’album donnent au récit une ambiance intimiste. Les personnages semblent mis à nu, leurs sentiments à fleur de peau touchent le lecteur en plein cœur. Certes, les soixante pages consacrées à cette histoire d’hommes suffisent à faire ressentir les émotions et les sentiments des uns et des autres, mais il est vrai que je serais volontiers restée quelques pages encore en leur compagnie afin de fouiller un peu plus leurs souvenirs communs et en constater les répercussions sur le quotidien.

Cette histoire n’a pas été sans me rappeler Quelques jours avec un menteur (un récit complet d’Etienne Davodeau publié en 1997 chez Delcourt) où était question d’amitié, de sentiments, de couple et d’aveux qui se prononcent bien après les faits et offrent aux personnages principaux comme aux lecteurs, une autre lecture des événements.

Il y a beaucoup de tendresse dans cet album. Beaucoup de tendresse et une grande sincérité. Cela s’explique en partie par le fait que Zep s’appuie sur un sujet qu’il affectionne tout particulièrement puisqu’il est lui-même musicien (le choix de son pseudo n’est pas anodin… un hommage au groupe Led Zeppelin). Zep se produit dans des groupes depuis qu’il a 12 ans… Zep s’éloigne donc des gags qu’il réalise habituellement mais ne se pose pas pour autant en terres inconnues. L’écriture de cette histoire lui tenait à cœur depuis longtemps et le fait de s’appuyer sur des éléments narratifs comme la musique ou l’amitié lui a permis d’être à l’aise avec son intrigue.

Cliquez sur ce lien pour voir la bande-annonce de l’album.

PictoOKPictoOKCes retrouvailles entre amis donnent lieu à un superbe album. Emouvant, touchant… superbe. J’aimerais être sûre d’avoir trouvé les mots justes pour vous donner envie de le lire à votre tour.

La chronique de PaKa, de Marie-Hélène Giannoni (Blog de l’Ecole des lettres) et de Jean-Laurent Truc (Ligne Claire).

La page Facebook de l’éditeur (pour suivre l’actualité de cet album… entre autre), une interview de Zep sur ActuaBD.

Une lecture que je partage avec Mango

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Je remercie Decitre pour ce partenariat et vous invite à consulter la fiche de l’auteur et la fiche de l’ouvrage.

Une histoire d’hommes

Récit complet

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : ZEP

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-36981-001-8

Bulles bulles bulles…

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Une histoire d’hommes – Zep © Rue de Sèvres – 2013

Chimichanga (Powell)

Powell © Guy Delcourt Productions – 2013
Powell © Guy Delcourt Productions – 2013

« Lula est une adorable petite fille très spéciale. Elle arbore une barbe dont elle est très fière et vit parmi les gens du cirque itinérant du Père La Ridule. Un jour, elle échange une mèche de sa barbichette magique contre un bien étrange œuf qui se transforme en un énorme monstre poilu, et foncièrement gentil, qu’elle baptise Chimichanga. Elle ne se doute pas qu’elle vient de mettre la main sur l’attraction qui peut sauver le cirque de la faillite. En revanche, elle a également attiré l’attention d’un homme d’affaire peu scrupuleux qui s’en prend à elle. Mais Chimichanga veille au grain… » (Quatrième de couverture).

On plonge très vite dans l’univers imaginé par Eric Powell, un univers décalé – pour ne pas dire déjanté – doté  de dialogues politiquement incorrects et peuplé de marginaux. Eric Powell (l’auteur de The Goon) campe rapidement une ambiance digne des univers de Tim Burton en imposant des personnalités fortes et atypiques, à commencer par celle de la jeune Lula, une gamine effrontée et barbue, dotée d’un certain sens de la répartie, d’un franc-parler redoutable et d’une bonne humeur communicative. Un rayon de soleil perdu au milieu des loosers, aux faciès parfois difformes, qui composent la troupe du cirque : Randy « l’homme de 70 kg qui a la force d’un homme de 75 kg », Horace « l’homme qui a vu Elvis (à la télé) » ou Freddy Ficelle-Raide « champion de yo-yo truqué »…

A la lecture des bonus de l’album, on apprend qu’Eric Powell s’est attelé à l’écriture de Chimichanga pour assouvir la curiosité de ses enfants, fortement intrigués par les croquis qu’il laissait traîner çà et là. Un album jeunesse qui ravira un large lectorat !

Au contact de ces mines patibulaires, le lecteur va pourtant s’enfoncer avec plaisir dans cette intrigue extravagante. On s’attache à des individus antipathiques que l’on aurait eu tendance à mépriser dans d’autres circonstances ; ils ne sont pas réellement attractifs, loin (très loin) d’être en capacité de proposer du spectaculaire aux badauds venus assister à leurs représentations. Eric Powell a créé de toutes pièces un cirque miteux et crade.

« Les caisses sont à sec. Si Chimichanga ne fait pas un tabac, on pliera le chapiteau pour de bon »…

Ces propos du Père la Ridule ne font que confirmer un constat que l’on avait déjà posé. D’ailleurs, c’est à se demander si sans l’intervention de ce généreux chef de troupe, figure paternelle très crédible, ces « artistes » ne seraient pas en train de traîner dans un caniveau quelconque à la recherche d’une piécette misérable, l’haleine chargée d’un fort relent d’alcool… On se convainc de l’existence d’une fibre artistique en chacun d’eux et on se plaît malgré tout à l’idée de déambuler dans les allées qui mènent à leur chapiteau. Car si ce cirque en est arrivé-là, c’est qu’ils sont en capacité de convaincre quiconque de payer pour profiter du spectacle. Du moins, l’auteur nous en persuade facilement… la preuve en est : l’avidité avec laquelle on tourne les pages pour découvrir ce que le sort réserve à la troupe… et à Lula plus particulièrement.

Powell © Guy Delcourt Productions – 2013
Powell © Guy Delcourt Productions – 2013

Côté graphique, on appréciera la précision et le soin accordé à chaque illustration. Les teintes sépia servent parfaitement le côté décalé de l’univers. Eric Powell accorde beaucoup d’attention au moindre détail visuel et met en scène des personnages on ne peut plus expressifs. Sans trop exagérer le trait, il fait évoluer une palette d’individus hors normes, aux personnalités bien trempées. L’ambiance de l’album repose entièrement sur les épaules de la fillette dodue (et barbue !) ; sa présence donne du peps  à cet étrange microcosme. A ses côtés, on remarque bien sûr la présence de Chimichanga, imposante créature aussi touchante que terrifiante, et celle du Père La Ridule, généreuse figure paternelle qui apporte un peu d’humanité dans cet univers déjanté.

PictoOKChimichanga offre un très beau voyage dans un monde imaginaire à la croisée entre rêve et réalité. Il nous invite à regarder au-delà des apparences et à réfléchir sur la question de la différence et de son acceptation. Lula en est le symbole puisque la fillette – réel phénomène de foire – prend pour avantage une barbichette et quelques bourrelets disgracieux. Un humour mordant qui, je pense, pourrait plaire à de nombreux lecteurs.

Les chroniques de Choco, Jérôme Tournadre (du site Daily Mars), Richard et du Tigre.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Aliment : chimichanga

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Chimichanga

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Contrebande

Dessinateur / Scénariste : Eric POWELL

Dépôt légal : février 2013

ISBN : 978-2-7560-2980-1

Bulles bulles bulles…

La preview sur BDGest.

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Chimichanga – Powell © Guy Delcourt Productions – 2013

Ardalén – Vent de mémoires (Prado)

Prado © Casterman – 2013
Prado © Casterman – 2013

Après un licenciement et une procédure de divorce en cours, Sabela ressent le besoin de s’éloigner. Elle profite donc de cette période d’inactivité professionnelle pour revenir sur les traces de son passé ou plus exactement, sur les traces de son grand-père.

Sa destination est un petit village de Galice niché au pied de la montagne où elle espère retrouver un ami de Francisco, l’aïeul qu’elle n’a pas connu. Ce dernier a migré vers Cuba dans les années 1930 et les femmes de la famille (sa mère, sa grand-mère maternelle) ont fait tout leur possible pour effacer les traces de son existence.

L’accueil méfiant que les habitants de la bourgade catalane réservent à Sabela ne décourage pas la jeune femme. Des quelques indications qu’elle parvient à leur arracher, elle retient l’existence de Fidel, un vieillard solitaire qui vit à la périphérie du village. Certains le disent fou, d’autres sénile… Sabela verra en lui un vieil homme dont les pensées sont perdues dans le passé, un nostalgique des paysages et des rencontres croisés à l’occasion de ses multiples voyages.

Miguelanxo Prado est un auteur qui m’est inconnu si ce n’est que j’avais lu Pierre et le loup il y a quelques années et son étrange atmosphère m’avait fait forte impression. Pour le reste, sa bibliographie est assez éclectique mais jusque-là, je n’avais jamais été tentée par la lecture d’un autre ouvrage de cet auteur.

Je me suis pourtant facilement laissée tenter suite à la lecture de la chronique d’Yvan et à l’invitation de Jérôme de partager une nouvelle lecture commune. J’étais donc conquise par cet album avant même de plonger dans le récit pourtant, j’ai vite déchanté et je n’ai eu de cesse de m’accrocher à l’album de peur de le reposer hâtivement… et définitivement.

Prado © Casterman – 2013
Prado © Casterman – 2013

Une fois n’est pas coutume, je commencerais par parler de la partie graphique. Si les paysages et les couleurs choisies pour camper l’ambiance sont superbes, les visages sont absolument hideux. Les traits grimaçants des personnages m’ont gênée durant la majeure partie de la lecture et ce n’est qu’à quelques pages de la fin que je suis enfin parvenue à passer outre leur aspect.

Ensuite, on est face à un ouvrage (d’environ 250 pages) qui se découpe en une petite dizaine de chapitres qui nous font naviguer entre présent, passé et passé lointain des deux personnages principaux que sont Sabela et Fidel. Ici aussi, j’ai mis un bon moment à accepter le récit morcelé… aussi morcelé que ne l’est la mémoire de Fidel. Ces à-coups narratifs sont également provoqués par les nombreux non-dits des villageois ; on sent ces derniers à la fois suspicieux à l’égard de l’étrangère (à qui ils prêtent des intentions peu louables) et soucieux de laisser le passé (et ses fantômes) loin de leur quotidien. De plus, l’histoire nous échappe régulièrement et fait des digressions vers des passages qui touchent de près (la mémoire) ou de loin (les poissons volants) notre sujet. Certes, ces moment sont didactiques… mais assez rébarbatifs.

Malgré tout, j’ai fini par m’attacher au personnage de Fidel et grâce à lui, je me suis immiscée dans cet univers qui mélange réalité et onirisme. J’ai accepté sa mémoire défaillante et joué le jeu imposé par cet album qui consiste à revenir en arrière pour reprendre – en connaissance de cause – la lecture d’un passage et lever ainsi quelques incompréhensions. Ce personnage nostalgique et fragile m’a touché.

« Tu ne fais que boire de la tristesse à pleines gorgées ».

Le scénario délaisse peu à peu l’image brute du vieillard et développe un univers fantastique très riche. On ne sait pas si le vieil homme rêve, s’il est sénile, fou ou visionnaire. De même, le fait que la forme des caractères (dans les phylactères) varie d’un personnage à l’autre permet d’entendre leurs accents respectifs (comme dans Asterios Polyp de D. Mazzucchelli).

Une lecture certes difficile mais je referme finalement cet album sur un sentiment de satisfaction, aussi surprenant soit-il.

Un ouvrage que j’ai lu de concert avec Jérôme. Je vous invite à lire la chronique qu’il a rédigée dans le cadre de cette lecture commune.

Une découverte que je partage également avec Mango

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Extraits :

« Dans l’océan, il y a aussi des poissons de toutes sortes de formes et de couleurs. Nous en avons quelques-unes par ici aussi. Les baleines d’ici vivent dans les profondeurs des eucalyptus qui font le même bruit que la mer, tu entends ? » (Ardalén, vent de mémoires).

« Il y a quelques mois, j’ai justement lu un article où une scientifique déclarait que nous ne possédions ni notre avenir ni notre présent, et qu’en fin de compte tout ce qui nous reste, c’est notre passé » (Ardalén, vent de mémoires).

Du côté des challenges :

Roaarrr Challenge : Prix du jury Œcuménique de la BD (2014)

Roaarrr Challenge
Roaarrr Challenge

Ardalén – Vent de mémoires

One shot

Editeur : Casterman

Collection : Univers d’auteurs

Dessinateur / Scénariste : Miguelanxo PRADO

Dépôt légal : mai 2013

ISBN : 978-2-203-02976-7

Bulles bulles bulles…

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Ardalén, vent de mémoires – Prado © Casterman – 2013

Cendres (Ortiz)

Ortiz © Rackham – 2013
Ortiz © Rackham – 2013

« Polly, Moho et Piter, trois amis qui se sont perdus de vue depuis plusieurs années, se retrouvent pour exaucer le vœu de Hector, leur ami commun décédé peu de temps auparavant. Dans ses dernières volontés, Hector les a désignés pour disperser ses cendres dans un lieux mystérieux, indiqué par une croix sur une carte. Surpris et perplexes, les trois protagonistes se préparent à ce qui s’annonce comme un long et ennuyeux voyage en voiture sans se douter qu’il va vite être parsemé d’embûches… » (extrait du synopsis de l’éditeur).

Alvaro Ortiz est un auteur espagnol qui, malgré ses publications en Espagne depuis 2005, arrive seulement en France. En 2009, il publie Julia y la voz de la ballena qui lui vaut d’être Lauréat du meilleur auteur Révélation en 2010 au Salon del Cómic de Barcelone… une reconnaissance qui l’aide à exporter ses albums en dehors des frontières hispaniques. En 2011, il est accueilli en résidence à la Maison des Auteurs d’Angoulême. Il en profite notamment pour réaliser Cendres, un album qu’il aura mis 1 an ½ à réaliser. Paru en France en avril 2013, il a depuis  été primé le 2 mai dernier en Espagne.

Un ouvrage étrange dont la première partie prend la forme d’un prologue illustré qui installe et présente les quatre personnages principaux : Polly et son sale caractère, Moho et son côté baroudeur, Piter et sa placidité, Andrès (le singe de Moho) dont la présence a une influence non négligeable sur la suite des événements. Hector, l’ultime protagoniste de l’intrigue, est décédé mais sa dernière volonté sert de point d’ancrage à la reformation de ce groupe d’amis. Malgré tout, Hector est donc l’élément fédérateur, celui qui rassemble et qui donne un objectif précis : atteindre ce fichu « X » qui fera pester Polly à plusieurs reprises. L’univers ainsi créé par Alvaro Ortiz m’a séduite dès le départ. Le récit est entrainant et les couleurs associées au récit donne à cette histoire un côté intemporel, voire universel. Potentiellement, on pourrait tous être amenés à se retrouver confronté à cette situation. Peu à peu, Ortiz va fouiller la psychologie de ses personnages. Ils nourrissent tous une culpabilité réciproque d’avoir rompu leurs liens d’amitié ; entre relation affective, opportunité professionnelle, voyage en Angleterre… tous ont des raisons qui justifient plus ou moins cette rupture. Le fait de devoir se côtoyer, par la force des choses et respecter la volonté d’un disparu complique la situation. L’espace restreint de la voiture les oblige à communiquer, ne serait-ce pour tuer le temps… et avouer sa part de responsabilités dans le fait que personne n’a cherché à faire d’efforts pour garder contact n’est pas facile. Polly se réfugie derrière son sale caractère pour éviter le sujet, Piter rumine sa culpabilité et Moho, fidèle à lui-même, est irritant tant il donne l’impression que rien ne l’affecte.

Il y a donc dans cet album matière à réfléchir sur l’amitié et ce qu’elle apporte et représente pour chacun d’entre nous.

Ortiz © Rackham – 2013
Ortiz © Rackham – 2013

Pourtant, dès l’introduction, j’ai été mise en difficulté par la forme du récit en lui-même. Il se construit par bribes et se pose tantôt sur le trio et l’avancée de leur voyage, tantôt revient sur le passé (et s’arrête sur chaque histoire individuelle), tantôt fait des diversions sur Brève histoire de la crémation (un ouvrage de Lázaro Vitro ; je ne suis pas parvenue à trouver trace de cet ouvrage sur le web )… Ces écarts narratifs m’ont perdue.

Enfin, un mot quant au travail graphique d’Alvaro Ortiz qui m’a beaucoup aidé dans la lecture, permettant ainsi que celle-ci ne m’échappe pas totalement. La place et la taille de chaque case font que l’organisation de chaque page innove en permanence. Ainsi, le lecteur est face à une structure de page qui fluctue au gré des humeurs des personnages, ce qui se répercute sur le rythme de l’histoire. En cela, le style emprunté par l’auteur sur cet album mais fait fortement penser à celui de Jon McNaught sur Automne. Les couleurs sont chaleureuses, les petites cases nous invite à scruter les détails qu’elles pourraient contenir, les grandes cases voire les pleines pages nous permettent de marquer un temps d’arrêt pour réfléchir et s’approprier cette réflexion. Le trait est simple, les expressions de visages sont réduites à leur strict minimum mais cela n’empêche pas le lecteur de ressentir les tensions et les émotions.

PictoOKOn s’attache aux personnages, leur démarche est censée mais les rebondissements de l’histoire manquent parfois de crédibilité. Fiction ou réalité ? Fait divers ou expérience autobiographique ?… le lecteur est amené à se poser ce genre de questions et sortira de cette lecture sans aucune preuve tangible pour confirmer ses suppositions. Je le notais plus haut, j’ai eu beaucoup de difficulté à m’immiscer dans ce road-movie et à investir les personnages. Le fait que le récit soit constamment entrecoupé par des petites bribes d’histoires variées en est la principale raison.

Seul le dénouement permet finalement de mettre chaque pièce du puzzle à sa place. Pourtant, bien que je n’ai pas apprécié ce sentiment d’effleurer l’histoire durant toute la lecture… j’ai finalement très envie d’adhérer au message que l’auteur délivre. L’album se referme sur une vision des choses qui me plait et je m’approprie complètement la réflexion qu’il contient. Le fait d’avoir pris un peu de temps et de recul pour écrire cet article me permet finalement de profiter des qualités de cet album. Je constate cependant ma difficulté à gérer ce fort décalage entre les impressions pendant lecture et celles après lecture…

La chronique de PaKa et A chacun sa lettre.

Une lecture que je partage avec Mango

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Cendres

One shot

Editeur : Rackham

Dessinateur / Scénariste : Alvaro ORTIZ

Dépôt légal : avril 2013

ISBN : 978-2-87827-160-7

Bulles bulles bulles…

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Cendres – Ortiz © Rackham – 2013