In Waves (Dungo)

« In Waves » . Voilà un album que j’ai repéré très vite après sa sortie grâce à mon libraire. Totalement emballé par sa lecture, il m’a déposé l’ouvrage entre les mains en même temps qu’il me le recommandait chaudement. J’avoue qu’à ce moment-là, j’étais assez dubitative face à cette ambiance graphique… face à ce trait presque effacé, timide, (trop) discret. Mon libraire m’a déjà fait lire des albums improbables vers lesquels je ne me serais pas tournée si ce n’était pas lui que me l’avait conseillé. Le dernier en date : « Mister Miracle » , un comic book mettant en scène un super-héros [en collants] dépressif… mais brillant dans les combats qu’il mène [toujours cette éternelle lutte du bien contre le mal]. Avouez tout de même qu’il n’y a pas pléthore de super-héros [en collants moulants] dans mon petit @Bar à BD… Un super-héros [en collants] qui m’a donc plutôt emballée… il n’y a bien que mon libraire qui soit capable de m’embarquer aussi loin de ma zone de confort. Donc quand il m’a dit que j’allais adorer « In Waves » … forcément… ça méritait réflexion. Pas de bol, c’était au moment de la rentrée littéraire et j’ai botté en touche ; j’avais déjà prévu d’autres achats et, comme tout le monde, j’ai un banquier (f)rigide. Ça m’a chiffonnée [non pas cette question de (f)rigidité bancaire mais le fait de ne pas pouvoir me permettre d’acheter cette chaude recommandation du libraire].

Pendant les semaines qui ont suivi, ça m’a travaillé. En décembre, le banquier avait meilleure mine alors je me suis décidée acheter « In Waves » . Pas de bol, il était en rupture chez l’éditeur ! Qu’à cela ne tienne, le FIBD d’Angoulême se profilait fin janvier 2020, impensable que l’éditeur n’ait pas relancé une parution à cette occasion d’autant que l’album était dans la sélection du FIBD. Évidemment, je suis partie d’Angoulême sans l’album… préférant me laisser porter par de magnifiques trouvailles dans la bulle des Indé.

Puis le mois de février est arrivé. On n’était pas encore à imaginer qu’un confinement se mettrait en place quelques jours plus tard… et tenter de positiver dans ce contexte en y voyant l’opportunité de disposer d’un peu plus de temps pour lire. Voilà donc ce roman graphique.

Dungo © Casterman – 2019

Se poser.

Les occasions de le faire sont multiples.

Parmi ces opportunités plurielles, qui ne s’est jamais assis sur une plage pour regarder la mer béatement, en silence ? Avouez qu’il y a quelque chose de fascinant dans le mouvement des vagues… dans cette petite écume qui se dépose sur le sable… dans les va-et-vient de l’eau. Simplement profiter du spectacle des marées, se laisser bercer par les clapotis de l’eau, la dentelle travaillée par l’écume, le roulis es vagues… Aj Dungo cale son rythme narratif sur le mouvement de l’eau, se laissant – par moments – submerger par ses émotions avant que celles-ci ne se recroqueville pour laisser la place à une forme de sérénité.

 « Les surfeurs ont toujours trouvé refuge dans l’eau. »

Pendant plusieurs années, Aj a vécu une relation forte avec Kristen. Au début, ils se cachaient des parents de sa compagne. Aj lui rendait visite le soir, en catimini, juste pour le plaisir de voler quelques minutes au temps, juste pour le plaisir de s’enlacer et contempler l’immensité étoilée. Ils étaient blottis l’un contre l’autre, dans la chaleur de l’autre, lové dans un recoin de la maison pour ne pas être aperçus. Comme des ados. Kristen était malade et devait suivre des soins assez lourds. C’est peut-être la raison pour laquelle ses parents étaient aussi stricts… restreindre ses sorties pour éviter qu’elle ne s’épuise inutilement. Ils se sont aimés follement. Elle s’est éteinte en 2016 des suites d’un cancer.

Dans ce récit autobiographique, Aj Dungo fouille dans ses souvenirs. Il attrape ses émotions, sa douleur et ses sensations pour les poser sur papier. Que l’histoire d’amour qu’il a partagée avec Kristen ne soit pas oubliée.

 « La lumière des phares a dissous notre étreinte. Ses parents étaient rentrés. Et je me suis retrouvé seul dans le noir. Avec la pluie pour seule compagne. Huit ans plus tard… Kristen m’abandonnerait de la même façon. Précipitamment, sans crier gare. Avec l’eau comme seul réconfort. »

Au travers de ce récit intime, Aj Dungo retrace aussi toute l’histoire du surf, une passion qu’il a partagée avec Kristen. Ces passages didactiques s’immiscent dans le récit et apparaissent dans des tons sépia. Ils apportent au récit une respiration. Des parenthèses qui écartent le pathos, l’atténuent… Une ponctuation dans le témoignage cathartique de l’auteur.

Le reste du temps, le dessin s’habille de bleus-verts aux dégradés divers. Le trait est sobre, il contient très peu de détails. Un sourcil, un sourire, le pli d’une étoffe, un lacet défait, un bouton… rares sont les détails graphiques qui sont apportés pour enrober le récit. Ce qui donne du relief à ce dernier, c’est la sonorité du scénario. La narration n’est qu’une voix-off… un long monologue qui se réchauffe au contact d’un souvenir joyeux ou vacille, nostalgique et bouleversé, lorsqu’il s’arrête sur un moment douloureux. Aj Dungo force parfois la porte de sa mémoire capricieuse, quand il cherche à retrouver la chronologie exacte ou les contours précis d’un instant qui échappe à sa mémoire.

On sent sa tristesse, on sent que l’absence de sa compagne l’affecte. On sent tous ces sentiments qu’il a encore pour elle, qui parfois l’encombrent, qui parfois le bercent… heureux d’avoir vécus ces moments-là au côté de Kristen. L’amour de sa vie est décédée.

« J’ai fini par trouver les mots que je cherchais. « Cela vient par vagues. » C’est une réponse un peu lapidaire mais juste. Le vide est constant. Mais le chagrin du deuil n’a pas de forme propre. Il va et il vient. Il demeure imprévisible. Il naît d’une tempête au loin, au plus profond de l’océan. A l’abri des regards, en faisant gronder les flots. »

Touchant, émouvant, doux, la simplicité du graphisme s’oublie très vite et je e suis finalement laissée porter par ce récit et ses ressacs, ses remous et bercements.

Chroniques à lire : Autist Reading, Moka, A propos de livres.

In Waves (roman graphique)

Editeur : Casterman

Dessinateur & Scénariste : Aj DUNGO

Traduction : Basile BEGUERIE

Dépôt légal : août 2019 / 376 pages / 23 euros

ISBN : 978-2-203-19239-3

Enfin libre (Enfin Libre)

Grumf
Enfin Libre – La Boîte à bulles – 2011

Il y a huit ans (!!), je lisais « Grumf » de Enfin Libre (duo composé de Philippe Renaut au scénario et de David Barou au dessin). J’expliquais la démarche de cet original duo dans ma chronique « Ils sévissent depuis plusieurs années et ont pour objectif (je cite [les auteurs]) la recherche graphique expérimentale. Ses projets passés comme futurs tentent de renouveler les habitudes de lecture de Bande Dessinée soit par une réalisation sur support original, soit par la création d’univers particuliers » et je présentais le pitch de « Grumpf » où l’Humanité [en tout point semblable à la nôtre] fait progressivement le choix de se dépouiller de ses technologies et de prendre de la distance avec deux systèmes intrinsèquement liés : le capitalisme et la société de consommation. Il n’est plus à démontrer que ces concepts ont atteint leurs limites et prouvé leur toxicité. L’humanité veut donc revenir à un mode de vie plus sain, plus en adéquation avec l’environnement. Ces comportements écoresponsables obligent à repenser – entre autres – les canaux de diffusion de l’Information, les modes de communications, de transports… Une langue commune à toutes les nationalités est créée. Les caractéristiques de chaque ethnie sont lissées et nivelées vers le bas. Elle aussi cherche à se concentrer sur l’essentiel. Le mouvement enclenché, les auteurs d’Enfin Libre le poussent jusqu’à l’extrême : l’homme se tasse, se recroqueville, il perd l’habitude de sortir pour voir des amis ou des spectacles, sa pensée est appauvrie, il se mure dans son corps et revient finalement à l’état de nature. En parallèle, le trait de David Barou se dépouille en premier lieu de ses détails (objets décoratifs, panneaux publicitaires…) avant que les couleurs ne désertent les planches, suivies des lavis. Le dessin foisonnant devient peu à peu croquis pour se réduire à l’essentiel.  

« Mets-toi au langage des bêtes, mon gars, je ne vois que ça ! »

Pour le reste, je vais quand même vous renvoyer vers ma chronique ; même si elle est « vieille » , elle a l’avantage tout de même de parler plus en détail du bouquin… Bouquin que j’ai relu d’ailleurs (juste avant de lire « Enfin Libre » qui vient de sortir) et j’ai été frappée de voir le décalage entre mon accueil mitigé de l’époque et le plaisir que j’ai eu à le relire. D’autant que durant toutes ces années, je n’ai pas perdu une miette de ce récit. La petite réflexion qu’il a semée a continué à germer. Elle a grandi. Que l’effet déroutant de la lecture a laissé la place à la certitude que « Grumf » avait fait mouche, sur le fond comme sur la forme. Qu’en est-il de leur nouvel album ?

Enfin Libre © La Boîte à Bulles – 2020

Agathe a laissé une lettre à son père. Elle lui annonce qu’elle part. A 14 ans, elle a besoin de prendre l’air mais surtout, elle a besoin de mettre de la distance entre elle et son paternel. Il la prend pour une ado immature, il coupe court à tout, a raison sur tout, sait tout. Elle ressent un trop plein. Elle a besoin de prendre du recul pour comprendre ce qui se passe en elle et surtout, elle a besoin que son père se remette lui aussi en question. Elle aménage dans un petit appart avec ses toiles, ses pinceaux et ses peintures. Elle se crée une bulle pour peindre et s’émanciper.

Enfin libre – Enfin Libre © La Boîte à Bulles – 2020

De son côté, K. (le père) commence d’abord par nier l’évidence. Puis il se rend au Commissariat. S’agite, panique… embauche un détective privé, angoisse… et finit par appliquer inconsciemment au pied de la lettre ce que lui demande de faire sa fille. Il lâche prise. Un chat malin, un balayeur musicien, un anglais dégourdi vont croiser son chemin et tenter de l’aider. « L’ambition, c’est ce que tu vas vouloir dire et surtout ce que tu es prête à mettre de toi là-dedans. »

Cet album observe ce temps de nécessaire transition dans la relation parent-enfant. C’est un cap, une période particulière et douloureuse qu’un père et sa fille vont devoir passer. Ils se sont égarés en route, ils aimeraient se retrouver. Lui s’est perdu dans sa routine. Il en a oublié ses centres d’intérêts, ses amis et peut-être même ses convictions. Il a fait de sa fille le centre de son univers et maintenant qu’elle arrive à l’adolescence, la jeune fille – forcément – a besoin d’être moins étouffée, moins couvée. Ça le déstabilise mais il ne comprend pas réellement ce qui se passe.

Elle de son côté se découvre de nouveaux centres d’intérêts, de nouvelles passions, de nouvelles envies. Elle a besoin de s’émanciper sans toutefois être consciente de ce qui se passe en elle. Elle sent ce vent de liberté qui la surprend. Elle a besoin que son père la considère autrement, qu’il voit en elle l’adulte en devenir et non plus l’éternelle enfant. Alors elle claque la porte. Inconsciemment, elle sait que son père doit réagir, qu’il doit lâcher du lest mais elle ne sait pas bien comment lui faire comprendre ce qu’elle-même ne parvient pas à énoncer correctement.

En attendant, les deux personnages se sont repliés chacun dans leur bulle. Comme pour « Grumf » , je crois que je vais avoir besoin d’un temps de digestion pour intégrer tout l’enjeu des métaphores de cet album. Une lecture qui fait particulièrement écho à une autre lecture, celle de « Traverser l’autoroute » (de Julie Rocheleau et Sophie Bienvenu) que j’avais partagé avant-hier. Le contexte est le même : un parent et son enfant (ado) se trouvent dans une impasse (temporaire ?) et c’est cette période délicate de l’adolescence qui vient brusquer les choses, bouger les lignes. Parents et enfants ont un virage délicat à prendre pour rester en lien. Ils doivent réapprendre à interagir pour ne pas devenir des étrangers l’un pour l’autre. Comme pour l’album de Julie Rocheleau et Sophie Bienvenu, le scénario donne la parole à deux narrateurs : on est tantôt avec le père, tantôt avec l’enfant/ado et cette alternance fonctionne bien ! On les voit évoluer dans des temps parallèles, on voit les doutes et les différences dans leur façon d’aborder la situation. On le voit l’adulte qui s’agite sur l’extérieur (il sort (ou plutôt il erre) sans but précis, il brasse beaucoup d’air, il intellectualise sans pour autant avancer dans sa réflexion). La jeune fille en revanche est plutôt tournée vers son monde intérieur, son imaginaire créatif et son ressenti.

On entend la difficulté d’un parent à accepter que son enfant prenne son envol. On comprend l’inquiétude mêlée d’excitation qui remue l’adolescente, qui la prend en tenaille ; elle oscille entre cet amour inconditionnel qu’elle a pour son père et cette envie folle de voler de ses propres ailes.

Le dénouement surprend, nous laisse le choix des lectures que l’on veut faire de cet univers mi-réaliste mi-onirique… il laisse surtout la porte ouverte à tous les possibles. Le lecteur est libre de croire que tout cela ne fut qu’une illusion.

Enfin Libre (récit complet)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clé de champs

Dessinateur & Scénariste : Enfin Libre

Dépôt légal : mars 2020 / 144 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-84953-362-8

Traverser l’autoroute (Bienvenu & Rocheleau)

Il en va des jours où la tête nous tourne. Où l’on voit la routine de la vie et que cela donne le vertige. Où l’on tombe sur un, deux, trois objets que l’on a achetés… qu’on a utilisé une, deux, trois fois puis remisés dans un placard, un carton, un garage. On entasse. Et on affiche ses signes extérieurs de richesses sans trop de raison. On a réussi mais réussi quoi ? La jolie maison pavillonnaire est à nous. La belle voiture aussi. On est juste heureux de ça. Et comme tout le monde, on a les ampoules qui grillent et qu’il faudra bien finir par remplacer.

Bienvenu – Rocheleau © Editions de La Pastèque – 2020

Métro, boulot, dodo. On fonde une famille. On a des gosses. On sort de-ci de-là, on côtoie des amis. Puis finalement quoi ? C’est ça la vie !? C’était ça ce que l’on rêvait de devenir ? C’était ça ce que l’on voulait pour nous… rentrer dans le moule ? Reproduire ce qu’on a vécut et devenir la copie conforme de nos parents ??!

C’est en partie les constats que fait André, le narrateur. Enfin, il se demande surtout par quel tour de magie sa vie est devenue si calme. Si prévisible. Comment sa vie s’est retrouvée constituée de riens… Une mer d’huile. Le train-train qui ne le fait plus vibrer, la routine rassurante à laquelle il se raccroche comme une moule à son rocher… Et puis il y a l’ado. L’ado qui le fait s’interroger. L’ado avec qui il cohabite en se demandant comment ils ont fait pour devenir de parfaits étrangers l’un pour l’autre.

« Ma femme s’appelle Danielle. Elle vit « au cas où » , ce qui fait que j’ai parfois l’impression qu’elle ne vit pas vraiment. C’est une des choses qui nous restent en commun après dix-sept ans de mariage. (…) Dire que Danielle et moi, on s’est rencontrés au concert de The Cure, au Forum, il y a une vie ou deux. Qu’est-ce qui nous est arrivé ? »

Et cet ado de 16 ans justement, qui prend la parole. Qui pique par moment la vedette à son père, qui enfile le costume de narrateur. L’ado qui traîne ses revendications molles dans la maison. Puis comme tous les ados, l’ado qui pense que l’herbe est toujours plus verte ailleurs… Alors il se traîne davantage, porter sa propre flemme est épuisant. Il se cherche, s’accroche à des illusions et comme son père, il brasse de l’air et se pose un milliard de questions existentielles.

« Comme là, je vais le passer à envoyer des textos à ma blonde, pis c’est mon ex qui va répondre. C’est la même personne, alors c’est fourrant. On dirait que ça déplace tous mes organes internes comme un cube Rubik. Sans anesthésie. »

C’est sur cette histoire de quotidien sans surprise que Julie Rocheleau pose ses crayons. Elle croque avec générosité la vie morne de cet homme et de son fils, l’habille de couleurs, de rondeurs, de charme. Elle inclut les maladresses de ses personnages. Elle fait revivre les plus beaux souvenirs de l’un, fait vivre les plus beaux fantasmes de l’autre. Puis elle les met sous le feu des projecteurs et les enrobe de toute la magie propre aux souvenirs et aux fantasmes qu’on invoque pour se réchauffer. Forcément, face au beau que l’esprit sait toujours exprimer, le quotidien fait pâle figure. Forcément, quand on sort de ses rêveries, ce qu’on a face à soi est moins coloré, moins rythmé, moins stimulant. On ne va pas se mentir, la vie de ce duo de narrateurs est terne et les couleurs qui l’accompagnent en vont de même. Julie Rocheleau nous le fait bien sentir. Quelques hachures, quelques fonds de case pour faire tapisserie… et puis c’est tout. Les personnages sont d’une blancheur réelle, ils s’effaceraient presque pour se rendre invisibles à la vie qui les attend pourtant. Il y a là, dans ce trait, quelque chose de rassurant et de chaleureux. Pas de strass, exit les paillettes, la vie comme elle vient est un trésor précieux que l’on ne voit plus comme tel tant on y est habitué. D’ailleurs, c’est un peu comme ça qu’André aime sa femme… par habitude.

« Depuis ce soir-là, il n’y a pas eu une journée, presque, où je n’ai pas eu envie de la serrer dans mes bras. Presque. Enfin disons plutôt que je l’aime depuis ce soir-là. La plupart du temps. »

Pour sa première bande-dessinée, la romancière Sophie Bienvenu offre un texte qui parle du couple. De la vie. De l’âge adulte et des responsabilités inhérentes. De la vie de tous les jours et son flot d’impondérables, d’insupportable, d’automatismes. Elle pose un regard amusé sur les moments forts, les étapes qui marquent une vie. Une rencontre. L’arrivée d’un enfant. Et l’adolescence qui accule les parents, les force à réinventer un lien avec ce petit être devenu si grand…

Traverser l’autoroute – Bienvenu – Rocheleau © Editions de La Pastèque – 2020

Vision piquante mais amusée. Difficile de ne pas se voir là-dedans, dans cette expérience-là. Difficile de ne pas se rappeler quand on ces constats-là ont présenté la note. L’autrice vient piquer avec espièglerie en livrant des morceaux choisis de ces questions qui nous assaillent quand on est jeunes parents. Et du bilan qu’on dresse quand on est plus aguerri… et qu’on se dit qu’il est probable qu’on ait raté deux ou trois trucs… Une tempête qui nécessite d’avoir le cœur, les entrailles et surtout les nerfs bien accrochés.

Chère adolescence que Sophie Bienvenu livre comme une période où il est nécessaire de remettre les compteurs à zéro. D’un côté (parent) comme de l’autre (enfant). Elle s’amuse à montrer qu’André (le père) et son fils évoluent dans un même espace-temps mais qu’ils s’ancrent pourtant dans des dimensions parallèles. Il n’y a plus de fil entre eux, ils n’ont plus de ponts pour communiquer. Disparus les sujets de conversations. Dissous les centres d’intérêts à partager. Envolée, la complicité. Rien. Le néant entre deux individus du même sang. C’est très bien vu de leur donner la parole à tour de rôle et puis ça donne un côté comique à l’ensemble très plaisant !

Pour autant, est-ce une fatalité ? Est-ce que les choses sont inscrites dans le marbre ? Qu’est ce qui empêche de faire un pas de côté, de se soustraire aux rouages de la routine… de faire finalement ce pas de côté qui serait pourtant salvateur ? Un album qui pique et qui panse, qui plombe et fait rire. Un bel album donc.

Traverser l’Autoroute (récit complet)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur : Julie ROCHELEAU / Scénariste : Sophie BIENVENU

Dépôt légal : février 2020 / 88 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-89777-079-2

Nos bombes sont douces (Vinclère)

Vinclère © Calicot – 2019

– Billet de Pierre (le fils) –

Nos bombes sont douces est le titre du roman de Frédéric Vinclère. Dans ce livre, on retrouve Joris un jeune adolescent qui mène sa petite vie tranquille après avoir arrêté le lycée pour se concentrer sur sa passion : le foot. Jusqu’au jour où sa vie est bouleversée, par un énième échec au foot et par son oncle qui se met dans la tête de l’enrôler dans son association de jardiniers « Les Poucets ». Joris va-t-il arrêter le foot pour se consacrer à cette association ? Va-t-il réussir sa détection à Rennes ? Va-t-il réussir à conquérir sa bien-aimée Margaux qui le snobe ? Vous le saurez en lisant Nos bombes sont douces de Frédéric Vinclère !

J’ai beaucoup aimé ce livre car il est court, plein de rebondissements et assez accessible. Il parle d’un sujet d’actualité (l’écologie) avec une approche différente (avec le foot) et nous permet de choisir un camp en nous montrant les raisons de chacun sans privilégier un camp et je trouve ça très intéressant.

« On aura au moins filé un coup de main à la nature. Disséminé des graines qui pousseront ailleurs. Planté des légumes qui nous auront nourris. On aura montré aux gens du coin ce qu’il est possible de faire. C’est de la sensibilisation par l’action, et des vocations naîtrons peut-être de là… »

Billet de Framboise (la mère)

Ce court roman ado se dévore ! La langue est crue, vraie et simple, comme dans la vie. Aucune difficulté pour imaginer le décor, pour adhérer à l’intrigue et pour devenir Joris, le suivre durant sa métamorphose (qui, comme tous les grands bouleversements, n’est pas facile). Plein de choses sont abordées dans ce roman : l’amour, l’avenir, la famille, la vie koa, le foot donc, mais aussi les grandes batailles menées, l’engagement et l’écologie. « Autant de bombes qui germent, prêtes à exploser. » J’ai beaucoup aimé ce livre-là qui, je crois, permet vraiment, de penser le monde, de s’y réfléchir, de se poser des questions autres et de s’agrandir (ça marche autant pour les ados que pour les adultes aussi pardi !).

« On croit connaître son monde et se connaître soi-même, mais chaque jour est capable d’une révolution. »

« C’est grave, ce qui t’est arrivé. Mais pas pour ce que tu crois. Pas pour le fric ou la gloire ! La peine, c’est que t’avais mis tout ce qu’il y a en toi, dans cette histoire. T’as embarqué tout ton monde là-dedans. La chute est terrible. Tes parents aussi vont tomber de haut. Mais la vie continue. Faut te relever. Faut te reconstruire. Te trouver de nouvelles, passions, de nouveaux projets. »

Merci aux 68 pour cette très chouette découverte !

Et les mots de Frédéric et des lecteurs sont à retrouver sur le blog des 68. C’est par là :

Nos bombes sont douces, Frédéric Vinclère, Calicot, 2019.

Adam Quichotte (Stedho)

Stedho © Jungle – 2020

Adam est un petit garçon potelé qui flotte dans sa grande marinière. Celle bouille de Pierrot lunaire va rendre visite à son grand-père. Sitôt arrivé, il fait un câlin bien mérité à Panza, le gros chat roux de la maison. Puis, il claironne son arrivée. Mais l’ancêtre ne répondant pas, Adam décide de monter le rejoindre dans son atelier. Dans le grenier, c’est le bazar ! Un fatras organisé rempli la pièce. Des objets au mille formes flottent au plafond. Au sol, ballons, marteau, et sacs font une danse avec le circuit électrique d’un petit train. Au beau milieu du fouillis, Papy Pierre a laissé une lettre à l’intention de son petit-fils. Elle est accompagnée d’une petite liste de courses : « pâtes, oignons, poivre, fromage, carottes, tomates » . Trois fois rien pour le repas du soir.

Adam Quichotte – Stedho © Jungle – 2020

Fier comme un enfant à qui on a confié une mission importante, Adam part en quête pour faire les courses. Il est assisté dans cette périlleuse épopée par le fidèle Panza.

Une aventure rigolote qui conduit notre vaillant héros en culottes courtes et à l’imagination débordante à grimper, sauter, escalader, plonger dans les éléments culinaires. Fou d’aventure et ravi qu’on lui fasse confiance, Stedho imagine qu’un petit bonhomme courageux part faire les courses comme on partirait pour une épopée. Il faut dire qu’il y a six ingrédients sur la liste et qu’il ne s’agit pas d’en oublier un ! D’autant que son grand-père compte sur lui.

D’un coup de crayon espiègle, Stedho dessine les trognes incroyables de ce petit bonhomme audacieux. Tout est très fluide, très expressif et les couleurs un peu délavées donnent l’impression qu’on est entré dans un univers magique et extra-terrestre. Il illustre parfaitement bien le fait que l’imagination d’un enfant galope comme un cheval fou.

Jolie aventure pour raconter aux enfants de façon ludique un récit de la vie quotidienne. Dire que l’on peut s’amuser tout en aidant l’adulte. Dire que l’on grandi aussi en prenant des petites responsabilités. C’est drôle et poétique, c’est frais et entrainant. Bref, « Adam Quichotte » nous embarque sans crier gare dans le voyage imaginaire d’un petit bonhomme vaillant et un peu canaille (quand même).

Adam Quichotte / Tome 1 : Les Spaghettis de Papy Pierre

Editeur : Jungle

Dessinateur & Scénariste : STEDHO

Dépôt légal : février 2020 / 64 pages / 12,95 euros

ISBN : 978-2-822-22999-9

Moonshadow (DeMatteis & Muth)

« … un voyageur retourna dans la ville où il avait jadis vécu, une ville bâtie sur les Souvenirs, l’Innocence et la Joie, qu’il avait croisés irrégulièrement durant ses années d’errance. »

Je n’ai pas su résister à ce visuel de couverture. Cet enfant – qui nous tourne le dos et qui regarde ce visage lunaire inquiétant et sournois – m’a intriguée. En arrière-plan, un paysage infini, à en perdre la raison. J’ai eu envie de savoir ce qu’il cachait. D’être dans le secret, moi aussi, de son univers. Magnifique et intrigante illustration de Jon Muth que je pris comme une invitation à la lecture, une promesse de dépaysement et d’un grand voyage.

Alors de quoi ça parle ?

DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Il était une fois… Moonshadow, un vieillard au couchant de sa vie. Moon est l’enfant qui, sur la couverture, regarde cette créature sphérique que l’on appelle un G’I-dose… cette boule est un être vivant capricieux. Ces êtres influencent à leur manière le destin de la galaxie. Cà et là dans l’univers, ils capturent des individus puis les placent dans des « zoos » où leurs victimes s’occupent comme elles le peuvent. La mère de Moon fut capturée et placée dans un des zoos des G’I-doses. Elle est le seul être vivant à avoir eu une relation affective avec un G’I-dose. Elle se maria avec lui. De leur union, naquit Moon.

Le père de Moon jouait au grand absent. Moon grandit dans un petit monde aux frontières limitées, sous la protection de sa mère qui le couvait d’amour. Jusqu’au jour où elle meurt. Peu après, le père de Moonshadow revient et catapulte Moon dans un vaisseau avec pour seuls compagnon Frodo (le chat de Moon) et Ira (un extra-terrestre poilu, lubrique et imprévisible).

C’est le début d’une grande errance. D’une grande aventure qui mènera Moon de planètes en rencontres, de joies en peines, de guerres en quiétudes.

Moonshadow raconte sa vie.

« Je suis assis là, Frodo (ce chat miraculeusement vieux) dans les bras, à me rappeler ces vers de Shelley ; à me rappeler aussi les spectres rugissants et les torrents furieux de MA vie ; à me rappeler par-dessus tout mes pérégrinations sur la « plage solitaire » de la jeunesse et l’ami adoré avec qui je la parcourais. »

Le premier numéro de Moonshadow est sorti en janvier 1985. L’éditeur en vante les éloges en arguant : « Véritable conte de fée pour adulte, Moonshadow écrit par J.M Dematteis et dessiné par Jon J. Muth est célèbre pour avoir été le premier roman graphique américain entièrement peint. Découvrez-le ici pour la première fois dans son édition définitive. »

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Concrètement, Moonshadow est pour moi une aventure fantasque, un peu foutraque et très touchante. Une quête identitaire bancale qui a manqué plusieurs fois de me faire débarquer mais que j’ai tout de même continué à engloutir… par curiosité et du fait d’un attachement certain au personnage central de Moonshadow. Il est atypique. Naïf, empathique, bienveillant. Il est aussi dans le doute permanent. Aussi solide qu’une brindille, il s’appuie sur l’espoir que sa mère défunte guidera ses pas à partir de l’au-delà et que son compagnon de route (l’énergumène poilu et lubrique) saura le protéger. Orphelin, illuminé, criminel, sauveteur, … le héros aura vécu cent vies en une ! Il est souvent indécis et manque de confiance en lui alors forcément, ça le rend attachant. La curiosité m’a piquée de savoir ce qu’il allait devenir. Il me fallait savoir comment il parviendrait à se sortir des guêpiers dans lesquels il n’a pas son pareil pour aller se nicher…

… et puis, j’avoue que très vite, je suis tombée sous le charme des illustrations de Jon Muth. Son coup de pinceau est magnifique. Il sublime le récit, le sauve lorsque ce dernier fléchit, lui donne davantage d’élan quand il devient plus fougueux.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

« Moonshadow » est une histoire patchwork. Celle d’une quête d’identité en premier lieu mais aussi une critique de la société. Ce jeune héros pose un regard sur le monde infini qui l’entoure : la guerre et ses conséquences, la famille, le pouvoir, les rapports entre les hommes et les femmes, la façon dont différentes communautés se côtoient, la religion, le sexe, l’amitié, la mort… On suit une vie, on vit une vie qui baigne dans la métaphore. Le personnage nourrit un imaginaire sans bornes et sa capacité à rêver, à extrapoler ou à déprimer ne connaît aucune limite. Nourrit d’un amour inconditionnel pour la littérature, il lit goulûment depuis le plus jeune âge et projette ses émotions et ses fantasmes dans les récits qui jalonnent son parcours. Ainsi, le narrateur fait son autobiographie à l’aide de miscellanées hétéroclites. Il nous raconte en quoi le fait de savoir quel est le sens de la vie fut une quête qu’il a mené durant toute son existence.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

A l’aide de métaphores et de nombreuses références littéraires, on apprend donc quelles ont été ses joies enfantines, comment il a traversé les affres de l’adolescence et quelle est la porte qu’il a empruntée pour entrer dans la vie adulte. A partir de là, la vie comme on la connait avec ses joies et les douleurs incroyables qu’elle peut nous réserver. John Marc DEMATTEIS offre une vision de l’humanité, à la fois critique et tendre. Il montre comment la société -et les lois qu’elle établit – aliène les individus qui la composent ; elle est capable de veiller à leur bien-être autant qu’elle crée leur malheur. Par moment, le scénario devient une tribune qui dénonce les travers de l’humanité.

« Votre Oncle Sam, disait le message, vous envoie en vacances au Vietnam où les garçons deviennent des hommes, et les hommes, des cadavres. »

Que l’on hésite ou non à tourner la page, que l’on s’agace d’un énième rebondissement ou que l’on soit pris dans les mailles du scénario, tout de même… tout de même… la lecture est longue : prenante (par passages), plus revêche (à d’autres moments), j’ai mis plusieurs jours à parvenir au bout de l’album mais ne regrette en rien d’avoir tenu bon ! Le dénouement vaut vraiment le coup d’œil.

Moonshadow (récit complet)

Editeur : Akiléos

Dessinateur : Jon J. MUTH / Scénariste : John Marc DEMATTEIS

Traducteur : Mathieu AUVERDIN

Dépôt légal : février 2020 / 512 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-3557-44600