L’Enfant ébranlé (Xiao)

Xiao © Kana – 2020

« L’Enfant ébranlé » est le premier ouvrage de Tang Xiao traduit et publié en France. Il a la même sensibilité que « Undercurrent » , « Le Pays des cerisiers », « Les Pieds bandés » ou encore « Solanin » que l’on retrouve dans la Collection Made In (édition Kana).

Yang Hao est cet enfant qui traverse à pas de loups son existence. Il a une dizaine d’années. Hypersensible, introverti, élève studieux qui en dehors de l’école aime retrouver ses copains pour jouer aux jeux vidéo ou lire des mangas. Son quotidien, il le partage entre l’école et la vie de famille. Une famille où le père est sans cesse retenu ailleurs par son travail. Une absence qui pèse à Yang Hao. Cette année-là pourtant, son père est de retour. Son secteur professionnel est en crise et il n’a d’autre choix que d’attendre qu’on le positionne sur une nouvelle mission. En attendant, il sera à la maison. Passée l’euphorie des retrouvailles, Yang Hao déchante vite en découvrant un père qui passe la majeure partie de ses journées à jouer au mah-jong avec ses amis, butinant la vie de famille, laissant à sa femme la gérance du foyer et s’étonnant que cette dernière tienne si peu compte des projets d’avenir qu’il a pour leur famille. Yang Hao devient amer et regrette le temps où il avait une image idéalisée de son père. En quête de nouveaux repères, Yang Hao fait la connaissance de Feng Zhun, un garçon qui a la réputation d’être une graine de délinquant.

Yang Hao est à un carrefour de son enfance. Alors qu’il s’apprête à rentrer dans l’adolescence, il se retrouve face à des perspectives nouvelles et une forte envie de contester l’autorité d’un père si distant et si peu affectueux.

Le personnage est sur le fil. Il flirte avec l’interdit sans jamais toutefois se rapprocher trop près de la fine frontière qui ferait tout basculer. Il canalise ses envies et apprivoise ses peurs. Il cherche sans cesse à faire la part des choses et se raccroche à sa mère qui est son seul repère. Il s’ancre à elle, aux valeurs qu’elle lui a transmises et cherche à apprendre doucement à exprimer ses émotions, ses inquiétudes. Le support rêvé se présente à lui ; c’est ainsi qu’il va utiliser l’écriture comme une catharsis. Ainsi, il s’engouffre dans ses devoirs de rédaction pour se dire, reconstruire les liens tels qu’il aurait aimé qu’ils soient, panser les souffrances, soulager sa culpabilité, avouer une fragilité ou un acte qu’il ne parvient pas à assumer. A bas bruit, il grandit. Il mûrit mais s’émanciper fait si peur ! Dans cet apprentissage de soi, il bute car la figure paternelle qu’il avait jusque-là idéalisée est friable, imparfaite, égoïste. Les certitudes enfantines de ce garçon sont tout à coup ébréchées, ébranlées, cahotantes.

En s’ouvrant au monde, il s’ouvre également à lui et identifie peu à peu les facettes de sa personnalité. Il parvient à repérer ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Ce qu’il aime, ce qui lui fait peur. Ce qui le dérange. Son regard perd sa naïveté enfantine et ce changement est douloureux. Les belles découvertes laissent plus facilement la place à des constats qui bousculent et embarrassent.

Les dessins réalistes de Tang Xiao contiennent beaucoup de sensibilité. Rien n’est en contraste, comme si l’enfant empilait renoncements et compromis pour trouver la frontière de ses possibles et parvenir – dans les minces interstices qui lui restent – à s’épanouir sans heurter quiconque autour de lui. Le noir et blanc des planches est travaillé au lavis et à l’encre ; il nous offre une myriade de dégradés de gris. L’ambiance graphique de cet ouvrage est généreuse en détails, d’une richesse réelle. Les visages sont dessinés avec autant de précision que de douceur. Les détails (architecture, flore, objets du quotidien) sont quasiment omniprésents, ce qui donne aux décors une vraie consistance et contribue à nous ancrer dans la lecture. Graphisme et scénario forment un tout cohérent. En toile de fond, Tang Xiao montre une société chinoise encore très soucieuse des traditions (fêtes nationales, cérémonies religieuses) mais qui voit l’organisation familiale changer du fait de la réalité économique ; le système patriarcal continue à se déliter.  

Le dessin fait ressortir toute la fragilité du personnage. J’ai eu l’impression qu’il était en alerte, apeuré à l’idée de mal faire et surtout, inquiet à l’idée que ses repères volent en éclat. Et le retour de son père dans le quotidien vient justement chahuter une routine rassurante. Un père tant attendu dont la présente malmène finalement la moindre habitude, le moindre repère.

Il y a de la poésie dans la manière de raconter et de dessiner cette tranche de vie. Un peu de légèreté par-ci par-là que l’on attrape à pleine mains. Et une forme de tristesse chez cet enfant tiraillé par les désirs que les autres ont pour lui, ses propres désirs et une situation familiale dont il peine à comprendre les tenants et les aboutissants. A un âge où les jeux imaginaires occupent encore une belle part du quotidien, le personnage fait preuve d’une maturité surprenante. Cela donne une vraie consistance à l’intrigue et capte notre attention. Un album intéressant et émouvant.

L’Enfant ébranlé (récit complet)

Editeur : Kana / Collection : Made In

Dessinateur & Scénariste : Tang XIAO

Traduction : An NING

Dépôt légal : septembre 2020 / 394 pages / 19,95 euros

ISBN : 978-2-5050-8432-7

Le grand Voyage de Rameau (Phicil)

Cette rentrée est toutafé folle et côté sorties BD, il y a de jolies pépites… Alors on résiste, on résiste à cette envie de boulimie de lecture. On y arrive plus ou moins puis voilà qu’arrive le dernier né du papa de « Georges Frog » et là… on sait bien qu’il ne faut même pas chercher à lutter. Juste s’installer confortablement et se laisser emporter dans une aventure dont on sait déjà qu’elle sera délicieuse.

Phicil © Soleil Productions – 2020

Le peuple des Mille Feuilles est une tribu de petites créatures. Elles vivent en harmonie avec la nature, au rythme lent des saisons. « Depuis toujours, ils entretenaient un rapport de respect avec ce qui compose le grand tout, car chacun d’eux formait ensemble une famille inséparable. » Encore bouleversés par un drame survenu il y a mille lunes, les sages du peuple des Mille Feuilles veillaient aux respects des traditions ainsi qu’à celui des interdits pour protéger la communauté. Parmi eux, celui de ne pas sortir de la forêt. Un jour pourtant, la jeune Rameau, fascinée par le peuple des géants et leurs inventions, transgresse les règles et s’aventure au-delà de la lisière.

Prise sur le fait, la sanction est sans appel. Elle est condamnée à l’exil et contrainte de quitter la communauté des Mille Feuilles.

« Tu vivras désormais en exil. Mais si tu regrettes tes actes et que tu souhaites revenir au sein de la communauté, alors tu devras prouver ta bonne foi. Pour cela, il te faudra découvrir par toi-même pourquoi ces géants que tu aimes tant ont le cœur malade. Et pourquoi ils dont le mal autour d’eux. »

Bannie, Rameau prend la route en direction de la Ville Monstre que nous – humains – appelons communément Londres. Le cœur de Rameau est un peu chiffon de devoir quitter les siens mais plein d’une énergie nouvelle. C’est avec joie et excitation qu’elle s’élance en direction de Londres. Le vieil ermite des Mille Feuilles a décidé de l’accompagner dans son périple.

Jolie épopée qui prend vie grâce à la plume rêveuse de Phicil. Son dessin illustre à merveille cette épopée incroyable qui se déroule en pleine époque victorienne. Son scénario mélange magie et réalisme. Il superpose un monde imaginaire à notre monde, laissant ainsi entendre que de belles choses se terrent toujours même quand tout semble gris.

« Reste calme, petite grenouille, ce qui est défavorable à l’instant peut se retourner l’instant d’après. Chaque chose est à sa place dans l’univers et chaque chose arrive au moment où elle doit arriver… quand les causes et les conséquences sont mûres pour se rencontrer. »

Il sera ainsi question d’ambitions, d’illusions, de désillusions, des conséquences du développement industriel et du capitalisme, de rêves d’enfant, de peurs, de maux de l’âme et de maux du cœur, d’émancipation, d’échecs et de réussites… Tout cela, c’est par le biais de la quête insensée du personnage principal (la petite Rameau) que nous allons l’appréhender. Elle est innocente, insouciante, rêve de beau et de paillettes… totalement candide, elle se frotte au monde adulte… un monde dont elle ne connaît ni les codes, ni les enjeux… ni même ce qui motivent tous ces humains à mener des vies folles pour atteindre des objectifs qui semblent finalement bien futiles : entasser des biens sans réelle utilité, atteindre la notoriété pour satisfaire une forme de narcissisme puérile…

Dans cette quête, on croise plusieurs personnages historiques (la Reine Victoria, Beatrix Potter, Oscar Wilde…). L’auteur ouvre alors une petite fenêtre de leur vie… ce laps de temps où leurs actes et la direction qu’ils ont prises a influencé la suite de leur existence. Le refus d’un mariage arrangé, la décision de se consacrer à l’écriture ou d’entrer en politique… autant d’orientations que les individus peuvent prendre sans savoir pour autant si c’était pour eux une bonne direction à prendre… et qui influenceront le destin de notre petite héroïne.

« Le grand voyage de Rameau » est un récit initiatique entraînant et accessible à tous (petits et grands). Qu’ils sont bons ces ouvrages qui nous permettent de garder notre âme d’enfant tout en aiguisant notre regard sur le monde.

Le grand Voyage de Rameau

Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose

Dessinateur & Scénariste : PHICIL

Dépôt légal : septembre 2020 / 216 pages / 26 euros

ISBN : 9782302090170

Dans la Forêt sombre et mystérieuse (Winshluss)

Winshluss © Gallimard – 2016

Angelo est un gamin d’une dizaine d’années. Curieux de tout, il se passionne pour les animaux, les insectes… et aimerait plus tard devenir zoologiste. Il vit dans une famille banale en tous point de vue : un grand frère en pleine crise d’adolescence, une petite sœur qui n’en est qu’au stade des areuh-areuh, un père qui entame son sevrage tabagique et une mère attentionnée. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si ce n’est qu’une sale nouvelle tombe sur la petite famille : la grand-mère maternelle d’Angelo a été victime d’un malaise cardiaque et les médecins sont très pessimistes sur son pronostic vital.

« Moi, je vous le dis, un monde sans Mémé, ça serait trop nul !!! »

Dans la Forêt sombre et mystérieuse – Winshluss © Gallimard – 2016

Ni une ni deux, la famille saute dans la voiture avant qu’elle… enfin… tant que… bref, vous voyez quoi… ils vont rendre visite à la grand-mère tant qu’elle est encore de ce monde. Profitant d’une petite halte sur une aire de repos, Angelo explore les environs à la recherche d’un spécimen rare qu’il pourrait capturer. Il s’apprête à mettre la main sur un dinosaure quand soudain – un drame n’arrivant jamais seul – il s’aperçoit que sa famille a repris la route… sans lui ! Le voilà seul, livré à lui-même et totalement paniqué ! Pour les rejoindre, il décide de couper à travers la… et se perd complètement.

« Gloups ! Maintenant, il fait nuit… Maintenant, j’ai la trouille. »

Winshluss délire avec un jeune aventurier en herbe à qui il fait vivre une épopée complètement loufoque ! Mort de trouille face à l’abandon (il a purement et simplement été oublié par ses parents dans un lieu cossu de banalité), l’enfant n’a d’autre choix que celui de se réfugier dans son monde imaginaire pour limiter le traumatisme. Il surfe à plein régime sur les chemins hasardeux de la vie et s’adapte à la vitesse de la lumière aux situations auxquelles il va être confronté… situations plus improbables les unes que les autres de son aventure fantastique. Ne pouvant compter que sur lui-même, le personnage va de surprise en surprise. Winshluss s’éclate et mêle à ce récit diverses références directement sorties des contes populaires de notre enfance (reprenant ainsi un concept qu’il avait maitrisé avec brio dans « Pinocchio » il y a de ça 12 ans… déjà !!!). Puis l’auteur improvise, fait des pirouettes narratives folles pour retomber sur ses pattes. Parfois, j’ai eu l’impression que Winhluss se faisait lui-même surprendre par ce récit imprévisible. Impossible donc, une fois la lecture commencée, de deviner les tours et les détours par lesquels on va passer mais c’est bon… bien bon !

Le ton est espiègle et aborde tout en finesse des sujets comme le respect de l’environnement, les effets délétères de l’industrialisation, la mort, l’ambition, le courage, la séparation… Fichtrement riche ce scénario ! Les péripéties et les rebondissements se succèdent et le petit bonhomme qui tente d’avancer dans la vie tient à lui seul tout le poids de l’album sur ses petites épaules. On ne se perd pas et Ôh surprise, ce récit est accessible à un large public (pas de scènes de pénétration, pas de viol de Blanche Neige par Sept Nains Vicieux… non, le dessin est épuré, soft mais pas au point d’être conventionnel. Non, un « soft » qui pétille de malice et que petits et grands pourront apprécier.

Petit album qui fait du bien et permet de déconnecter. Vivifiant donc.

Dans la Forêt sombre et mystérieuse (one shot)

Editeur : Gallimard BD

Dessinateur & Scénariste : WINSHLUSS

Dépôt légal : octobre 2016 / 160 pages / 18 euros

ISBN : 978-2-07-065570-0

Tes yeux ont vu (Dubois)

© Jérôme Dubois / Cornélius 2017

Il faut emprunter l’autoroute puis rouler un bon moment sur les petites routes sinueuses en rase campagne, traverser encore une forêt avant de pouvoir emprunter le sentier qui mène à cette grosse demeure. C’est dans cet endroit reculé qu’il vit, hôte permanent du Professeur Loew, une femme aussi belle que mystérieuse.

La première fois qu’il s’est réveillé dans cette grande maison, il était recouvert de bandelettes de la tête aux pieds, le faisant ressembler à une momie… un être sorti d’un autre espace-temps.

Il ne sait rien du lieu où il se trouve. Tout lui est inconnu, à commencer par cette pièce qu’il découvre. Un lit, une chaise et un petit miroir posé sur une table dans lequel il s’observe pour la première fois. Qui est-il ? Il en est là se sa propre découverte lorsque le Professeur Loew entre dans sa pièce. Du premier échange avec elle, il apprend qu’il s’appelle Emet et qu’il a entièrement été créé par cette femme il y a six semaines de cela.

Curieux album que voilà. Un peu OVNI… légèrement surréaliste. J’ai observé ce récit étrange d’une drôle de manière. A la fois intriguée et sur mes gardes. Dans un mouvement contraire permanent, lectrice passive alors que je ressentais un furieux désir de détenir les clés de cet univers et d’en connaître son dénouement.

Tes yeux ont vu © Jérôme Dubois / Cornélius 2017

J’ai observé les interactions qui se tissaient entre cette femme scientifique et sa créature pacifique. La fascination qu’elle pouvait avoir face à son golem qui s’éveille au monde. Il a besoin d’affection et il se place naturellement sous sa protection, comme un enfant se nicherait dans les bras de sa mère. Il est gourmand de découvrir le monde dans lequel il a été créé. Sa soif d’apprendre à vivre, d’apprendre le monde, est grande. Il a cette spontanéité naturelle, dépourvue d’appréhension, de méfiance et débordante d’amour. Le danger est un concept absent de son mécanisme de pensée. Il est naïf et plus humain que les humains. Face à lui, il y a cette femme qui semble incapable d’aimer. Son esprit méthodique ne lui permet pas d’être empathique. Son esprit scientifique contrôle ses sentiments. Son regard critique la pousse à rester en retrait de cette relation qui se tisse entre eux. Certes, elle est bienveillante… mais elle se livre du bout des lèvres ; elle semble s’interdire toute forme d’attachement. Se protège-t-elle ? Pourtant, sa vie solitaire semble si vide…

Tous deux forment un duo magnétique. La créatrice et sa chose ont des personnalités opposées, ils sont les deux compléments d’un tout, comme les pôles foncièrement différents d’un aimant.

Jérôme Dubois a su parfaitement trouver le « La » de son intrigue, le « La » de son huis clos, le « La » qui nous emporte dans ce récit sépulcral.

Chaud, froid.

Rouge, bleu.

La chaleur qui se dégage de la créature et le regard gourmand qu’il pose sur la vie et sur le monde qui l’entoure contrastent avec la froideur de la femme. Le rouge de la peau du golem est la seule touche chaude que l’on trouvera dans l’album, le point de lumière qui parvient à ébranler un peu tout ce bleu mélancolique qui envahit les planches.   

Alors toi qui me lis, je ne sais pas si tes yeux ont vu cet album. Je ne sais pas si l’étrange ambiance graphique qui se dégage du visuel de couverture a attiré ton regard et t’a fait te demander ce qui pouvait se jouer là. Si tu as eu envie de savoir quelle expérience d’art séquentiel avait été menée. Bleu électrique, bleu nuit, rouge et blanc, voilà les quatre couleurs qui t’accompagneront dans la lecture… de bout en bout. Le visuel de couverture ne te ment pas. Il te donne un aperçu de ce que tu retrouveras à l’intérieur de l’ouvrage. Il te dit quelles seront les teintes qui accompagneront ta lecture, qui guideront tes émotions, qui te placeront dans ce troublant mouvement d’attraction-répulsion. Je serais curieuse de savoir si toi aussi tu as été touché par Emet et si tu as été sensible à cet être humanoïde troublant, fragile. Tu me diras ?

Tes yeux ont vu (récit complet)

Editeur : Cornélius / Collection : Pierre

Dessinateur & Scénariste : Jérôme DUBOIS

Dépôt légal : septembre 2017 / 168 pages / 21,50 euros

ISBN : 978-2-36081-141-0

Jack et le Jackalope (Ced & Mino)

« Bienvenue à Serenity, la ville de Richie Revolver, la Légende de l’Ouest. »

Jack est un petit bonhomme plein de vie. Il est joyeux et plein d’imagination. Son rêve serait que son père soit fier de lui. Et pour ça, il voudrait lui montrer qu’il est aussi courageux que lui. Ce qui n’est pas facile, car son père est un cow-boy respecté de tous. Le « grand Richie Revolver » est un héros… une vraie légende dans l’Ouest !

Jack cherche donc le moyen de prouver à son père qu’il peut lui aussi faire de grandes choses. Jack a alors l’idée de capturer un animal légendaire. Il décide de partir chasser le Jackalope. C’est le début d’une grande aventure pour Jack !

Voilà un album bourré d’humour. Le scénario de Ced est d’une fraicheur désarmante. Il nous place très vite dans la vie du petit héros en herbe. Il nous fait découvrir un personnage intrépide, facétieux et doté d’une répartie désarmante. L’entêtement de ce jeune garçon à trouver un moyen pour épater son père prête à sourire avec tendresse et à l’encourager inconsciemment dans son projet. Aveuglé par sa folle entreprise, il n’entend pas les propos rassurants de son père qui l’invitent à la patience. Ce côté têtu de Jack est une vraie locomotive pour la narration et le voir faire en permanence des pieds de nez au destin pour parvenir à ses fins crée des situations très amusantes.

Au dessin, Mino croque avec beaucoup de bonne humeur les aventures de l’enfant polisson. Il réalise des trognes impayables, exagérant les émotions des personnages pour mettre en valeur chaque scène, chaque rebondissement. Le trait est dynamique et les couleurs vives choisies pour le compléter créent un univers où la bonne humeur domine.

L’album est une belle surprise. Non content de proposer une aventure originale, il aborde le sujet des rapports père-fils avec justesse.

Jack et le Jackalope (one shot)
Editeur : Makaka
Dessinateur : MINO / Scénariste : CED
Dépôt légal : septembre 2019 / 94 pages / 17 euros
ISBN : 978-2-367960-92-0

Rhapsodie des oubliés (Aouine)

Aouine © Éditions de La Martinière – 2019

« Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon français avec que des métèques et des visages bruns dedans. C’est mon père qui a choisi qu’on débarque ici. Je me dis souvent que ce vieux doit aimer la misère, comme si c’était la femme de sa vie. Une espèce de seconde peau que tu aurais beau laver. Inscrite dans tes gênes, à jamais. Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIe, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de « ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa », de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard. Des gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et rasent les murs pour ne pas qu’on les voie. Une rue où il n’y a pas de femmes qui marchent toutes seules. Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. »

 

Rhapsodie des oubliés est un roman désiré, aimé avant de l’avoir débuté…

D’abord, parce que l’auteure paraissait incroyable. J’avais drôlement aimé l’entendre causer de son texte à La Grande Librairie. Sa verve, belle et folle, débordait d’énergie, de courage et de chaleur… Aussi, parce que l’histoire contée promettait beaucoup. Elle est celle d’Abad, 13 ans, un garçon un peu mécréant, un peu fripouille, absolument débrouillard, intelligent, vif et déterminé. Un garçon qui devient grand et qui apprend, seul, à faire avec et à se débrouiller dans ce quartier laissé à l’abandon. D’ailleurs, le quartier nommé, parlons-en, lui aussi m’intéressait drôlement : un quartier populaire, un peu de galère, un quartier de Paris que je connais un peu et qui me plaît malgré tout… Et puis, j’aimais les références, celles en creux de Momo (La Vie devant soi) et d’Antoine Doinel (Les 400 coups) que j’ai d’ailleurs retrouvées et qui m’ont, c’est vrai, régalées… Pour finir, parce que la langue d’écriture de Sofia Aouine semblait me convenir : une langue sans concession et « influencée par le roman noir » affirmait la quatrième de couverture, c’est-dire si ça promettait beaucoup ! Bref, tout semblait concorder pour le coup de cœur chéri qui n’est franchement pas arrivé. Ma lecture a été rude, longue et un peu fastidieuse. J’ai dû faire des pauses, lire des merveilles entre : du roman tout nouveau de Guillaume Siaudeau pour la poésie, la beauté et la rigolade, de la jeunesse avec le magnifique texte de Madeline Roth, de la poésie avec le dernier recueil de poèmes de Jeanne Benameur et des BD à foison (dont l’extraordinaire Les Indes fourbes d’Alain Ayroles et de Juanjo Guarnido). Rhapsodie des oubliés m’a pris un temps fou ! Je ne peux pas dire que je ne l’ai pas aimé. En vérité, je ne sais pas bien. Il y a des passages éblouissants, oui, des endroits d’une grande force et d’une grande beauté, qui paraissent justes et qui touchent au cœur. Et puis il y a tout autour, des tas de mots écrits et mis ensemble, côte à côte, qui ont rendu ma lecture un peu laborieuse… Je reconnais cependant l’originalité et le talent d’écriture. C’est une auteure que je suivrai sans aucun doute et que j’adorerai rencontrer pour de vrai…

 

Extraits

« Le jour où vous vous réveillez avec la barre dans le caleçon, la vie commence. J’avais onze ans, j’étais encore un « bébé avec du lait dans les narines et du caca aux fesses », dixit Mme Touré. Puis sont venus les boutons, la voix qui déraille, les angoisses existentielles et le Kiri au bout du sexe. J’ai cherché, longtemps après, ce qui avait pu me mettre la gaule pour la première fois. […] J’en sais toujours rien. Après des débuts difficiles et un quotidien de slips tachés que je cachais sous mon lit, de bosses mal gérées devant les parents et d’une sorte de tendinite de la main tellement ça m’obsédait du matin au soir, je pourrais dire que je suis presque devenu expert malgré moi dans l’art de la bagnette. »

« La seule à qui j’avais presque dit la vérité sur mon « dedans », c’était Gervaise. Une des filles africaines du fond de la rue. Une qui vendait son corps dans le quartier, avec des yeux de chat et un visage d’ange, tout ça sur un corps de pute. Une de celles qui te regardent et tu sens que tu pourras mourir tout de suite avec un aller direct pour le paradis où Dieu t’aurait tout pardonné. »

« Baba il est comme tous les pères de mes copains. Ils ne parlent pas, travaillent comme des esclaves- des boulots de merde qui salissent et éclatent votre corps en morceaux. Ils n’embrassent pas, mangent et dorment tout seuls, font l’amour à maman, juste pour enfanter, et des garçons de préférence. Les filles, c’est que des problèmes. Ils sont comme des ombres à vivre à côté de vous sans vous voir. Les seules paroles dont on pourrait se souvenir quand on est plus âgé, ils les prononcent avec leurs poings. Ils vous évitent mais ils tapent fort, très fort, pour dire qu’ils sont là. Si tu dois trouver un sens à ton existence, ce sera dans les coups de ton père. »

Sélection des 69 premières fois à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/2019/11/04/rhapsodie-des-oublies-sofia-aouine/

Car il faut dire que ce roman est aimé, beaucoup beaucoup, et qu’évidemment il pourrait toutafé vous plaire (malgré mon avis un peu plat et mitigé !).

Rhapsodie des oubliés, Sofia AOUINE, Éditions de La Martinière, 2019.