Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art (Supiot)

Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016
Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016

Un mardi matin, au Louvre.

Dans la salle 61 du Musée, le Cheval blanc de Géricault se rebelle. Il en a assez d’être encadré et décide d’aller se dégourdir les jambes. Dans cette « Tête de Cheval blanc », il y a une quête de liberté étourdissante. Un bond suffit à l’équidé pour sortir la tête du tableau qui l’enferme et galoper au beau milieu des collections du Louvre, espérant rallier d’autres compagnons à sa cause. De rencontre en rencontre, le cheval blanc perçoit mieux le monde et surtout, sa propre identité.

Vous connaissiez certainement la collection Musée du Louvre, œuvre commune aux éditions du Louvre et aux éditions Futuropolis (« L’Ile Louvre », « La Traversée du Louvre », « Période glaciaire »…). La voici maintenant à destination des enfants !

Je connais peu le travail d’Olivier Supiot si ce n’est un album que j’avais découvert par hasard lorsque mon grand avait 3 ans ½ ; en 2009, j’avais écrit une chronique toute bancale sur l’un de ses albums : « Tatoo ». Malgré le plaisir que nous avions eu avec ce livre jeunesse, j’ai peu fouillé sa bibliographie passée et récente. On peut toutefois difficilement passez à côté du très remarqué « Pieter et le Lokken ».

L’auteur laisse échapper son imagination. La « Tête de cheval blanc » de Théodore Géricault prend vie et s’indigne de sa simple condition d’œuvre d’art qu’elle perçoit comme avilissante. La créature, emportée par son élan, cherche même à convaincre ses pairs que la vie est dehors… dans un ailleurs qu’il ne connaît pas et compte bien découvrir.

Je n’en pouvais plus d’être enfermé !! Je suis un cheval après tout !!

Tête de cheval blanc de T. Géricault
Tête de cheval blanc de T. Géricault

Olivier Supiot l’imagine en train de galoper dans les galeries du musée où il fera d’étonnantes rencontres. La visite commence par la salle 61 où sont exposées les œuvres de Géricault. Puis, l’escapade commence. En chemin, il passe par la collection égyptienne où il fera la connaissance de la féline Bastet. Chaque rencontre est pour lui un étonnement, chaque conversation l’invite à la remise en question. Il s’obstine, « tête de mule », à reprendre sa course aveugle, cherchant la sortie. Il file comme le vent, au hasard et interpelle essentiellement des représentations picturales d’équidés… mettant ainsi en lumière le lien particulier qui existe entre le Musée du Louvre et le cheval. Un dossier pédagogique [présent en fin d’album] invite d’ailleurs le jeune lecteur à prendre conscience de ce point et lui rappelle qu’avant d’être un musée, le Louvre était un palais royal ; l’un de ses bâtiments abritait les écuries qui logeaient les chevaux du roi et de sa cour.

La profusion d’œuvres représentant des chevaux met aussi en exergue ce lien privilégié entre l’homme et le cheval et n’est pas sans rappeler un album de la collection-adulte du Louvre : « L’Art du chevalement » (Loo Hui Phang & Philippe Dupuy, éditions Futuropolis & Le Louvre).

Bel album dont je salue la démarche. D’ailleurs, il est intéressant de voir comment il pique la curiosité du jeune lecteur et l’invite à laisser libre cours à son imagination. Et que nous dirait la Joconde si elle aussi sortait de son tableau ? Où se rend l’éléphant de Jean-Baptiste-Amédée Couder ? Le cavalier en armure d’Auguste Raffet est-il mort de sa belle mort ou sur un champ de bataille ?… de quoi stimuler l’imagination des plus jeune et les inviter à réfléchir à ce qu’est une œuvre, ce qu’elle représente, ce qu’elle symbolise et éveille chez la personne qui la contemple. Ce qu’est le processus de création également ; ce peut-être une recherche de soi, un entraînement visant à perfectionner son art ou bien encore un témoignage : « quelqu’un t’a créé pour laisser une empreinte pour toujours ».

PictoOKUne visite ludique et interactive du Musée du Louvre. Le cahier pédagogique inséré en fin d’ouvrage permet également à l’enfant de se sensibiliser au parcours de Théodore Géricault, à son œuvre et à son rapport si particulier avec le monde équestre. Un support didactique et ludique intéressant.

la-bd-de-la-semaine-150x150Un album que je partage dans le cadre de la BD de la semaine. Les liens sont aujourd’hui chez Moka.

Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art

One Shot
Editeur : Delcourt et Le Louvre Editions
Collection : Delcourt – Le Louvre
Dessinateur / Scénariste : Olivier SUPIOT
Dépôt légal : novembre 2016
46 pages, 14,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7932-5

Bulles bulles bulles…

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Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art – Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016

UnderGronde (Collectif)

Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015
Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015

« UnderGronde » est un objet double. Double, car il propose deux supports qui se répondent en écho. Le premier est un DVD proposant le documentaire de Francis Vadillo sur le fanzinat et la micro-édition. On part vadrouiller aux quatre coins de la France – mais aussi en Belgique et en Suisse – pour rencontrer les principaux acteurs de cette scène éditoriale underground. Le second est une compilation de sérigraphie réalisée dans le cadre de ce projet éditorial.

Francis Vadillo avait déjà réalisé un premier documentaire sur Mattt Konture ; David le présente dans cet article (à lire sur IDDBD).

Avec le documentaire, on va à la rencontre de Charles Pennequin, artiste engagé, qui défend à coup de cris et de poèmes la scène underground. D’ailleurs, le film commence par une déclamation de Charles Pennequin :

Nous sommes dans l’Art et nous dessinons, nous sommes dans l’Art et nous écrivons… nous peignons, nous gravons, nous sérigraphons et nous musiquons, et nous vidéosons, nous osons et nous déconnosons !

On rencontre également François de Jonge (auteur, éditeur de plusieurs ouvrages et Fanzine, notamment « Super-Structure ») et Mattt Konture (cet auteur est aussi l’un des membres fondateurs de L’Association). Un petit tour également du côté des éditeurs : Pakito Bolino (Le dernier Cri à Marseille), l’Atelier Arbitraire, Hors-Cadre

Undergronde – Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015
Undergronde – Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015

Découverte du travail de la Fanzinothèque de Poitiers qui archive les fanzines et garde ainsi une trace de ces publications éphémères. C’est l’occasion d’apprendre comment les fanzines se sont peu à peu ancrés dans le paysage éditorial ; l’habitude s’installe, dans les années 70, d’auto-éditer des magazines indépendants avec les moyens du bord : « Leitmotiv », « Burp », « Sortez la chienne », « Hôpital brut », « Turkey comics »… et des projets farfelus comme « Tête bêche » (un fanzine qui ne proposait que des couvertures… laissant la possibilité, pour chaque numéro, de fouiller dans le fouillis de couvertures proposées et de décider soi-même laquelle on met en premier pour un numéro donné).

Des rencontres enfin avec des auteurs : El Rotringo, Francesco Defourny, Sarah Fishole, de Yannis La Macchia (et son livre fou de 9 cm sur 9 cm, comprenant 900 pages et édité à 900 exemplaires… une vraie prise de tête à finaliser !)… Mais aussi des ateliers de création et de sérigraphie, des libraires (comme la librairie du Regard Moderne à Paris), des imprimeurs (l’imprimerie Trace dans le Lot)…

Au mot d’ordre « faites le vous-même », l’idée est de s’affranchir des règles éditoriales imposées par des éditeurs qui contrôlent le marché et imposent leurs règles (un format précis, un trait trop propre et calibré, des parutions planifiées à heure fixe…). Avec la micro-édition, on en revient aux fondamentaux : la priorité est de privilégier la mise en valeur du dessin (et donc de l’image). Le texte est secondaire. La caméra entre dans les ateliers de sérigraphie et on voit toutes ces fourmis de la micro-édition qui œuvrent presque 24 h/ 24.

La caméra se pose donc sur les acteurs incontournables de la micro-édition et du fanzinat. Le ton est amusé voire bon enfant, on sent des gens qui en connaissent un rayon sur le paysage éditorial underground et surtout, des gens bien décidés à prendre ce qu’il y a à prendre à commencer par le plaisir de participer à cette aventure. Des images récurrentes s’impriment sur notre rétine : des artistes en trait de sérigraphier rythment le documentaire. Des œuvres se créent sous nos yeux et les interviews se font crayon à la main. En bonus, un bon paquet de scènes qui ont été coupées au montage mais qui prolongent cet état d’esprit qui nous a accompagné durant tout le visionnage. Un petit aperçu ici du contenu du film de Francis Vadillo. Un documentaire intéressant, utile et qui permet aussi de se sensibiliser à une démarche artistique, à un état d’esprit.

Le livre prolonge ce documentaire avec des planches réalisées par plusieurs artistes. Clin d’œil à des propos tenus dans le documentaires, travaux complémentaires, planches brutes… Trois couleurs donnent le « la » : noir, rouge, blanc. Le bouquin, dont les pages en carton proposent soixante-huit sérigraphies ; dessins en pleines pages, quelques planches de BD, rien n’est signé à l’intérieur mais l’on devine aisément l’artiste… le coup de crayon est souvent reconnaissable… Et si ce n’est pas le cas, on se rappelle un passage du documentaire qui nous permet de raccrocher les wagons. Le carton utilisé est assez épais ce qui le rend difficile à manipuler. Son petit format (13,6 x 19 cm) nous oblige parfois à coller le nez sur l’ouvrage pour bien lire les textes insérés dans les phylactères. C’est franchement le seul grief que je ferais.

En fouillant la toile pour trouver des liens vers les différents acteurs de la micro-édition et du fanzinat, je suis tombée sur le blog du « Fanzinophile » qui recense pas mal de publications.

PictoOKSi vous avez l’occasion de vous procurer cette production, je vous conseille de sauter dessus (d’autant qu’il n’a été tiré qu’à 1000 exemplaires). C’est intéressant et cela permet de cerner un peu mieux la démarche de certains artistes.

UnderGronde

+ Commentaires sur carton brut

Editeur : Hécatombe

Dessinateurs / Scénaristes : Collectif d’auteurs

Dépôt légal : septembre 2015

64 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-940432-16-5

Bulles bulles bulles…

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Undergronde – Collectif d’auteurs © Hécatombe – 2015

Fin de la parenthèse (Sfar)

Sfar © Rue de Sèvres – 2016
Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Nous avions laissé Seabearstein sur une île lointaine et paradisiaque, soucieux de bien s’enivrer afin d’oublier Mireilledarc, sa muse et amante. Depuis, il a rencontré celle qui est devenue sa compagne. Epanoui et animé par la conviction d’avoir enfin trouvé sa place, Seabearstein s’étonne d’avoir répondu à une invitation qui l’oblige à rentrer à Paris.

Sur place, il fait la connaissance d’une jeune femme qui lui donne les derniers détails de sa mission. Il est chargé de participer à une expérience particulière. Il apprend notamment que Salvador Dali est cryogénisé et que ses employeurs ont décidé de le réveiller. Son rôle consiste dans un premier temps à recruter quatre top models qui accepteraient de poser nues puis de leur demander de s’enfermer quatre jours durant avec lui. Pendant que les filles déambuleront, nues, dans une maison remplies d’œuvres de Salvador Dali, Seabearstein les dessinera. Durant quatre jours, ils seront totalement isolés du monde extérieur, sans téléphone, télévision, radio ou ordinateur.

Cette mise en scène n’a d’autre fonction que celle de favoriser le « processus magique » qui doit opérer et conduire au réveil du maître du surréalisme. L’huis-clos atypique permet aux quatre femmes de se sensibiliser progressivement à l’œuvre de Dali. La prise de stupéfiants sera un vecteur favorisant leur éveil. A force d’être entourées par les toiles et sculptures de Dali, elles se mettent inconsciemment à incarner les postures représentées dans les œuvres dalinienne.

Joann Sfar est partout, tout le temps. Difficile de lui échapper tant il est présent dans les médias, tant il est actif, prolifique, « touche à tout ». Auteur de bande dessinée, réalisateur, romancier… et rien ne nous dit qu’il n’a pas d’autres cordes à son arc. Pourtant, son œuvre très personnelle, très identifiable (son trait est reconnaissable au premier coup d’œil) ne fait pas l’unanimité. Et quand bien même on apprécie une de ses œuvres, on n’est pas certain d’adhérer à la suivante. Cela ne marche pas tout le temps. Il n’est pas simple d’adhérer à son univers, de trouver le rythme, de s’accorder avec le ton. En revanche, lorsqu’on est synchrone, la lecture est un réel plaisir. On profite de chaque respiration, on est partie prenante dans les échanges, on participe en étant posé sur l’épaule d’un personnage ou accoudé à la même table que lui. On se laisse porter sans aucune certitude sur le plaisir ou le déplaisir que l’on ressentira une fois la lecture terminée.

Sur le bandeau de « Fin de la parenthèse », une accroche : « Quand Joann Sfar réveille Salvador Dali », suivie d’une invitation à venir découvrir l’exposition « Une seconde avant l’éveil » à l’Espace Dali (Paris) qui s’est ouverte le 9 septembre 2016… soit une petite semaine avant la sortie de « Fin de parenthèse » en librairie. Programme ambitieux, le timing en impose et – pour ne pas en rajouter – je me réserverais de parler de l’arrivée de son dernier roman autobiographique « Comment tu parles de ton père » (sorti le 1er septembre dernier) …

Joann Sfar est partout… son cerveau bouillonne…

Il y a 5 mois [à peine], les lecteurs découvraient « Tu n’as rien à craindre de moi » (Editions Rue de Sèvres) et faisaient la connaissance de Seabearstein. Un artiste qui vit par et pour son art. Ce nouvel album nous permet de savoir ce qu’il est devenu.

Dès la deuxième de couverture, la lecture commence. Habituellement cet endroit est vierge mais ici, des figures de tarots de Marseille surgissent et nous interpellent tandis que deux personnages conversent. Place à la lecture avant même d’avoir tourné la page de garde !! …  Le lecteur, compliant et amusé, est invité à abandonner les préliminaires habituels ; cette fois, il ne tournera pas mécaniquement la page de garde, puis l’austère page de titre avant de s’imprégner timidement des premières impressions produites par l’histoire. Sans tarder, le scénario nous plonge au cœur du sujet.

 « – Et je suis là pour quoi ?
– Vous êtes là pour s’il ne se réveille pas. »

Faire revivre un artiste. N’est-ce pas ce qu’un artiste contemporain fait lorsqu’il revisite l’œuvre d’un de ses pairs ? Explorer des œuvres, les visiter, observer.

Notre civilisation se terminera sans qu’on ait compris pourquoi nos semblables ont pu encore une fois se laisser empapaouter par l’idée absurde qu’un prêtre saurait mieux qu’un peintre. Dalí parlait de cryogénie. On lui disait « Maître, pourquoi répétez-vous sans cesse que vous allez être cryogénisé ». Et Dalí répondait, je le cite de mémoire, que le jour où l’on annoncerait son décès, il se trouverait toujours un con, au fond d’un bistro, quelque part dans le monde, pour balbutier « Non, il n’est pas mort, il est cry-o-gé-ni-sé ». Le con, c’est moi. Je le crois réincarné dans ses œuvres, je suis persuadé que rien n’est plus vivant que l’émotion qui vous retourne au moment où vous comprenez enfin une peinture que vous avez sous les yeux depuis toujours.

[Joann Sfar dans le préambule de l’album]

J’ai été troublée par les similitudes entre Joann Sfar et Seabearstein. Tous deux sont fascinés par Dali. Quand l’un rendre compte de ses explorations par le biais d’une exposition, l’autre s’isole quatre jours pour faire revivre l’esprit du Maître. Et Sfar lui-même n’a-t-il pas décoré un espace de telle manière à ce qu’il semble familier à Dali s’il venait à se réveiller réellement ? Et que dire de ce mouvement dans lequel on perçoit Sfar qui se fond dans Dali pour mieux en appréhender la démarche… et qui se fond ensuite dans Seabearstein pour rendre compte du fruit de son expérience ? Seabearstein est une projection fictive de son auteur mais les deux semblent se nourrir de leurs expérimentations respectives ; les défis que se lance l’auteur influencent les choix osés par son personnage… à moins que ce ne soit le contraire…

dalimannequins-001L’idée de départ de l’album est une photo de Dali. Sur le cliché, on y voit le peintre nous fixer du regard tandis qu’en arrière-plan, quatre femmes nues prennent la pose. Joann Sfar a rejoué cette photographie.

On y retrouve les thèmes de la religion et de la croyance, chers à Sfar. Ce dernier inclut également d’autres sujets d’actualité comme le consumérisme, le conformisme, le racisme et le terrorisme. On sent d’ailleurs l’impact qu’ont eu, sur Sfar, les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. La narration est rythmée et alerte malgré le contexte de la claustration et les sujets abordés. Les temps morts nous permettent de nous approprier ce qui a été dit voire de prolonger certains propos et ainsi suivre notre propre réflexion. Puis, au détour d’une page, au beau milieu des illustrations de Sfar et de son trait claudiquant, les œuvres de Dali surgissent. On les regarde d’un autre œil, on les déchiffre grâce à l’aide bienveillante de Seabearstein.

PictoOKUne expérience de lecture originale, décalée qui pourtant va au cœur des sujets qui font l’actualité aujourd’hui. Très bel album qui, je pense, ne fera pourtant pas l’unanimité auprès des lecteurs.

Une interview de Joann Sfar (www.20minutes.fr) et la chronique de Leiloona.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage à l’occasion des BD du mercredi. Tous les liens sont aujourd’hui chez Stephie.

Extraits :

« Toi, tu dis tricher, moi, je dis changer de système de pensée » (Fin de la parenthèse).

« Vous avez des gens qui s’inscrivent dans des mouvements religieux et politiques dont le but est de détruire notre pays. Notre pays, c’est ni une race ni une religion, c’est un territoire. » (Fin de la parenthèse).

« (…) stopper d’un coup la fascination idiote pour la religion sur toute la planète. Et dans le même mouvement, donner à l’expression « Art contemporain » un poids qu’elle n’a jamais eu » (Fin de la parenthèse).

Fin de la parenthèse

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Joann SFAR

Dépôt légal : septembre 2016

112 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36981-316-3

Bulles bulles bulles…

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Fin de la parenthèse – Sfar © Rue de Sèvres – 2016

La Légèreté (Meurisse)

Meurisse © Dargaud – 2016
Meurisse © Dargaud – 2016

7 janvier 2015.

En fin de matinée, les radios commencent à bourdonner, à informer des terribles événements qui viennent de se produire à Charlie Hebdo. L’auditeur est rivé à son poste et/ou à son écran. Les informations se préciseront dans la journée, au compte-goutte. Ce souvenir, nous sommes des milliers à le partager.

Ce qui est bien différent de l’expérience vécue par Catherine Meurisse, membre de l’équipe de Charlie Hebdo au moment des faits. En ce qui la concerne, ce sont des amis proches qu’elle vient de perdre. Elle aurait pu y être, elle aurait pu payer le prix fort. Mais elle fait partie des survivants. Elle était en retard à la conférence de rédaction de l’équipe et est arrivée, comme Luz, après les frères Kouachi.

Les semaines et les mois qui suivent, elles les consacrent à se reconstruire. Si tant est que l’on puisse affirmer qu’il soit possible de se reconstruire après…

 » Pour elle comme pour moi, le rapport à ce que nous aimons le plus intimement avec le plaisir et l’amour, ce que nous aimons physiquement et je crois naturellement, dans une solitude partagée, autrement dit la littérature et l’art, a été sauvagement déstabilisé. Une nouvelle forme d’arithmétique, ironisait Henry James. Dans notre cas, c’est à l’envers : une nouvelle forme d’arithmétique funèbre inspire un vague doute non pas exactement sur nous-mêmes, pas tout à fait, mais sur ce que sont nos élans, notre insouciance, nos regards sur la beauté, nos vies  » (extrait de la préface de Philippe Lançon).

La légèreté, c’est tout ce que j’ai perdu le 7 janvier et que j’essaie de retrouver. […] La légèreté, c’est aussi le dessin.

(extrait de l’interview de Catherine Meurisse sur le site de Dargaud).

Un témoignage qui s’ouvre sur une fenêtre éphémère, quelques jours après les attentats. La vie reprend difficilement, timidement, les yeux croient se poser sur le monde pour la première fois. Pourtant, quelques jours plus tôt, lorsqu’elle se réveille ce mercredi 7 janvier 2015, c’est comme s’il s’agissait de réminiscences d’une autre vie. La veille, une rupture affective la bouscule et la coince au lit plus que de raison. Elle finit par se lever, elle est en retard. Puis, arrivée devant les bureaux de Charlie, c’est le choc.

La vie continue…

Comment on fait déjà ?

Catherine Meurisse se rappelle les pertes de mémoire dont elle a souffert sitôt le numéro des survivants de Charlie Hebdo bouclé. Une longue période s’ouvre remplit de doutes, de troubles et de solitude. La garde rapprochée dont elle fait l’objet la prive d’une liberté de mouvements à laquelle elle était accoutumée. « Je suis en prison », elle constate rapidement que la garde rapprochée l’oppresse ; Luz employait les mêmes termes dans « Catharsis ». Sur les pages de l’album, cette mémoire en miettes, cette confusion générale, son aboulie de tout se matérialise par l’absence de couleurs des planches. La vie est fade, d’une tristesse incroyable. Les angoisses sont permanentes. Ecrire, dessiner est devenu douloureux. Le suivi thérapeutique lui permet de mettre des mots sur sa souffrance. Elle tente de comprendre ce qui s’est passé à Charlie et ce qui se passe en elle.

Le témoignage d’une année durant laquelle elle a perdu pied. Incapable de se raccrocher à quoi que ce soit pour donner du sens à sa vie, le sentiment d’être fragile, d’être à la merci du moindre coup de vent et cette redécouverte perpétuelle du monde qui l’entoure. Passée la sidération la vie reprendra très doucement. A mesure qu’elle s’éveille de nouveau au monde, la couleur revient progressivement sur les planches. Malgré la mobilisation de ses amis pour ne pas la laisser seule, c’est lors d’un voyage en Italie – elle profite d’être accueillie en résidence d’auteur à la Villa Médicis de Rome qu’elle « renaît » à la vie grâce à l’Art. Un récit chronologique qui est assailli, par moments, des souvenirs heureux passés avec les défunts. A d’autres, leur présence la rassure encore lorsque, face à une difficulté, elle se surprend à imaginer comment Charb, Cabu, Wolinski, Tignous ou Honoré auraient pu réagir face à un fait divers, un désaccord ou encore quel conseil ils auraient pu lui donner pour dépasser une difficulté. Un récit plein de vie.

PictoOK« La Légèreté » perdue puis retrouvée, Catherine Meurisse livre un témoignage touchant de son expérience. Choquée, traumatisée par l’attaque de Charlie Hebdo, elle nous explique avec sincérité et humour comment elle est parvenue à faire face aux difficultés et comment, aujourd’hui encore, elle fait face à ses démons. Elle montre son impuissance à faire face à l’incompréhension. Aujourd’hui encore, un mot reste sur toutes les bouches : pourquoi ?

Une lecture que je partage avec Noukette !

Extraits :

« Elle conjugue Charb et Wolinski et les autres au futur antérieur, en imaginant les blagues qu’ils auraient pu dire. Elle les fait circuler dans son imagination et la nôtre comme les artistes et les écrivains qu’elle aime, puisque ce sont des artistes et des écrivains qu’elle aime – puisque ce sont ses amis » (extrait de la préface de Philippe Lançon).

« Pourquoi tout le monde parle d’attentat alors qu’il s’agit d’un massacre ? » (La Légèreté).

« Déplumée et les semelles en plomb, je me sens incapable de m’élever. Qu’est-ce qui peut m’aider à sentir, aimer, vivre, dessiner de nouveau ? Qui peut me sauver ? » (La Légèreté).

« Les massacres me hantent. (…) Les statues mutilées, démembrées, m’obsèdent. Je ne vois qu’elles. Elles ne sont que meurtries par le temps. Pourtant, il me semble reconnaître en elles les coups de toutes les victimes des attaques. Nobles. Taillés dans le marbre, figés pour l’éternité, ils sont d’une beauté à couper le souffle » (La Légèreté).

« Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l’équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient d’avoir vu » (La Légèreté).

La Légèreté

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Catherine MEURISSE

Dépôt légal : avril 2016

136 pages, 19,99 euros : ISBN : 978-2205-07566-3

Bulles bulles bulles…

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La Légèreté – Meurisse © Dargaud – 2016

Tu n’as rien à craindre de moi (Sfar)

Sfar © Rue de Sèvres – 2016
Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Chaque couple réinvente en permanence sa manière de vivre les sentiments amoureux. Pour Seabeastein et Mireilledarc, c’est par l’angle de la création artistique que l’émotion et le désir affleurent. Lui est peintre et vient de recevoir une commande d’un musée de réaliser un nu. Sa muse quant à elle réalise une thèse d’épigraphie.

Tous deux sont follement épris l’un de l’autre et le désir qu’ils ressentent semble intarissable. Aussi, c’est tout naturellement que Seabearstein demande à Mireille Darc de devenir son modèle. Peindre sa vulve, ses fesses, ses seins sont autant de défis qui renforcent l’excitation du peintre… et de son modèle qui exulte lorsque que son compagnon la contemple. Entretenir le désir, se saisir du moindre prétexte pour parler du sexe sous tous ses aspects, s’adonner aux ébats sexuels et jouir de chaque instant passé sont là les principaux points de ce à quoi ils aspirent. Ils s’aiment et l’Art leur permet de s’épanouir et de jeter les bases de leur relation naissante.

Cet appétit gargantuesque du corps de l’autre supportera-t-il les affres de la vie en couple ? Aidera-t-il ces amants à renouveler perpétuellement la curiosité réciproque dont ils font preuve ?

« Tu n’as rien à craindre de moi », voilà toujours ce que deux jeunes amants se promettent. Enveloppés par la nappe cotonneuse des sentiments, les premiers temps d’une relation amoureuse donnent l’illusion que le couple est invincible. Et à ce moment-là, rien ne semble être en mesure de ternir le plaisir d’être à deux. Chaque couple trouve son crédo, celui créé par Joann Sfar a ceci de curieux qu’il se consolide grâce et avec la « chose » artistique.

L’Art [dans son ensemble, à la fois symbole, processus de création, fonction sociale…] et les sentiments sont enchevêtrés dans le récit de cet album. Dépendants totalement l’un de l’autre, la création nourrit les émotions et leur permet d’être exprimées. En faisant sans cesse appel à des références artistiques, le couple Seabearstein – Mireille Darc donne un sens à l’excitation et au désir ressentis pour le partenaire. Ainsi, ces deux amants font appel à leur connaissance des créations réalisées à différentes époques de l’Histoire, ils se comparent parfois à des œuvres d’art et notamment aux canons de beauté d’époques révolues. Quelque soit le sujet abordé (la religion – et le judaïsme en particulier -, l’amour, la guerre ou l’amitié), l’expression artistique vient étayer leur propos.

A première vue, le scénario semble décousu. Dans les premières pages de l’album, il met en scène deux amants qui évoluent sur des plans parallèles ;ils semblent incapables d’avoir une conversation sensée, ils passent de la Grèce antique au poker, de Mireille Darc à une envie de glace, d’une envie de baiser à celle d’avoir un chien… A ce stade, on se demande où Sfar veut emmener son lecteur ? Est-ce là sa vision des sentiments amoureux ? Conçoit-il le fait que dans un couple, chacun aspire à connaître l’autre de façon grossière ? Que la recherche d’un consensus permettant d’intégrer l’autre dans son quotidien est un point d’achoppement ?

Quoi qu’il en soit, le couple décrit par Joann Sfar a – au début du moins – peu de prises pour se construire. Les amants butinent tandis que l’auteur sélectionne des morceaux choisis de leurs activités, tantôt faisant du shopping tantôt sirotant un verre en bord de mer, tantôt le jour tantôt la nuit, le seul point de rencontre étant ces nombreux moments où ils délaissent l’échange pour laisser parler leurs corps.

Puis, la frivolité s’estompe doucement. A l’instar de la relation amoureuse, le scénario se construit par strates et trouve rapidement son rythme. Les échanges gagnent en cohérence à partir du moment où les personnages s’installent en concubinage. Ils acceptent de se dévoiler davantage et se montrent sous leurs véritables visages. Tantôt taquins, tantôt témoignant d’une profonde sincérité, le lecteur ressent ce désir croissant et constant qu’ils ont l’un de l’autre. Sfar décrit bien cet état de gourmandise à l’égard d’un partenaire, cette envie d’aimer et d’être aimé très forte en débit de relation… et qui se délite trop souvent par la suite. L’auteur montre cette quête de séduction de chaque instant, on sait que les personnages ont conscience qu’ils vivent une période de félicité où la complicité s’installe, les sentiments se consolident et le sexe est une respiration. Joann Sfar suit le mouvement de construction d’un couple, invite le lecteur à les regarder évoluer ensemble, à caler son regard sur l’observation de leur corps car l’essentiel se joue là… dans le regard et le jeu de l’observation. Seabearstein se met à peindre, son amante devient son modèle. Dans cette fiction, le tout est de savoir si ces deux-là jettent finalement des bases solides qui leur permettra de perdurer. Un jeu d’amour et de hasard…

Je peux imposer mes mains sur ta fessitude ? (…) si on fait pas l’amour immédiatement, j’arrive pas à peindre

Dans le cas présent, Joann Sfar scrute la manière retenue par ses deux personnages pour entretenir leur passion. En toile de fond, l’auteur propose une réflexion sur le processus de création artistique et la fonction de l’Art dans notre société. Dans l’intimité de cette relation conjugale, la création artistique se greffe aux sentiments. Avec la survenue de cette commande d’un nu, ils vont exposer leurs corps (et surtout celui de la femme) lors de longues séances de poses. Un coup les fesses, un coup les seins, un coup les reins ou le sexe. Lui va y trouver une source d’excitation incroyable. Quant à elle, loin d’être en reste, elle est pourtant bien plus consciente de l’utilisation qu’elle en fait et des bénéfices qu’elle en tire : elle sait qu’elle l’excite et que cela met son amant sur les charbons ardents. Elle le fait languir, elle se sait désirable… elle en use et en abuse. Ce ménage à trois est-il cependant suffisamment solide pour perdurer ? Sauront-ils rebondir une fois qu’ils seront rassasiés de cette phase de contemplation des corps ?

Pour compléter le duo principal de personnages et permettre de sortir de cet huis-clos, Joann Sfar fait intervenir une poignée de personnages secondaires dont Protéïne (la meilleure amie de Mireille Darc) et Nosolo (un surnom donné au meilleur ami de Seabearstein car il est incapable de vivre seul). Ces deux protagonistes donnent si bien le change qu’ils permettent au lecteur de se situer dans cette intrigue originale.

PictoOKSurprenant et drôle. Nous sommes en présence d’une femme forte qui mène à la baguette (et sans avoir l’air d’y toucher) son petit monde tandis que face à elle, un homme pantin tente de donner le change. Dense sur certains passages mais rafraichissant dans l’ensemble.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage avec Stephie à l’occasion de la BD de la semaine.

Extrait :

« Même le diable ne peut m’enlever ce que j’ai dansé » (Tu n’as rien à craindre de moi).

 

Tu n’as rien à craindre de moi

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Joann SFAR

Dépôt légal : avril 2016

104 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-369-81231-9

Bulles bulles bulles…

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Tu n’as rien à craindre de moi – Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Chroniks Expresss #23

Vide-grenier des chroniques restées en rade ce mois-ci…

BD : L’Ours Barnabé, tome 16 (P. Coudray ; La Boîte à Bulles, 2015)

Lectures (Albums/Romans) jeunesse : Les Aventures fantastiques de Sacré-Cœur, tome 3 : La Momie du Louvre (A. Sarn & L. Audouin ; Ed. Le petit Lézard, 2012), Les Aventures fantastiques de Sacré-Cœur, tome 7 : Le Monstre de la Seine (A. Sarn & L. Audouin ; Ed. Le petit Lézard, 2016), Le vieux fou de dessin (F. Place ; Gallimard, 2008)

Romans : Réparer les vivants (M. De Kerangal ; Editions Verticales, 2014), Le Scaphandre et le papillon (J-D Bauby ; Ed. Robert Laffont, 2007), Je, d’un accident ou d’amour (L. Demey ; Ed.Cheyne, 2015)

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Bande dessinée

 

Coudray © La Boîte à Bulles – 2015
Coudray © La Boîte à Bulles – 2015

L’ours à la ronde bedaine est revenu en automne 2015. Animé d’un esprit débonnaire et doté d’un certain esprit pratique, il nous invite une nouvelle fois à le suivre dans un monde anthropomorphe dont les ficelles nous sont désormais bien familières. Et comme disait André Gide, « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions ».

A l’occasion de ce seizième opus, Philippe Coudray continue à explorer cet univers de tous les possibles. La qualité des gags est inégale mais l’ensemble est très agréable à lire. Quelques éclats de rires au détour d’une page sont la preuve que Barnabé parvient toujours à nous surprendre.

Simples et efficaces, les gags et leur chute peuvent être entendus différemment en fonction de l’âge du lecteur. On ne pouvait rêver titre d’album plus évocateur que ce « Trucs et astuces »… Un réel plaisir à suivre Barnabé à mesure que les albums sont publiés. J’ai été plus loquace sur les titres précédents (les Index vous aideront à les trouvez sur le blog).

PictoOKUne série qui poursuit son bonhomme de chemin sans perdre son panache. L’éditeur recense les liens des chroniques déjà en ligne.

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Lectures Jeunesse

 

Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2012
Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2012

Sacré-Cœur est un petit garçon débrouillard qui vit à Paris chez sa tante Finelouche. La vieille dame habite en plein cœur de la capitale, au 28 rue du Chemin Vert dans un immeuble haussmannien. Sacré-Cœur s’y est vite fait des amis et, dans la cave de l’immeuble, il s’est aménagé un atelier pour bricoler ses inventions.

Le principe de la série : « Dans chaque album, c’est un des habitants de l’immeuble qui devient le personnage principal de l’histoire ! Sacré-Cœur a donc fort à faire, quand Mademoiselle Mulot tombe amoureuse d’un vampire ou quand Monsieur Parrocchio se transforme en loup-garou » (texte de l’éditeur). Sacré-Cœur est accompagné par Abigaïl (une petite fantôme) et Mimi (une chauve-souris) qui lui prêtent main forte dans ses enquêtes. Dans ce troisième tome, Sacré-Cœur va devoir venir en aide à Mr Droit – le voisin du troisième étage – qui travaille en tant qu’archéologue au Musée du Louvre.

Je ne connaissais pas cet univers jeunesse jusqu’à ce que Julia me fasse marquer un temps d’arrêt sur le stand du Petit Lézard où Laurent Audouin, illustrateur de la série, s’installait pour une séance de dédicaces. L’accueil que m’a réservé l’auteur doublé des avis dithyrambiques de mes collègues et d’une petite fille qui attendait pour une dédicace ont eu raison de moi durant le dernier FIBD. J’ai choisi de faire découvrir deux tomes de « Sacré-Cœur » à mes fils… compte tenu de l’engouement qu’a provoqué cette « Momie du Louvre », j’imagine que les autres tomes de la série vont débarquer prochainement sur nos étagères.

Ce petit roman policier se lit très facilement. Son format (19*26) tient bien en main et propose sur chaque page une alternance de textes et d’illustration. L’ensemble est aéré, ludique et porte bien la dynamique du récit. De plus, chaque histoire se découpe en plusieurs chapitres, ce qui permet de faire des pauses assez facilement, de reprendre, relire… Le suspense est travaillé de telle façon à accrocher le lecteur sans le terroriser. Bien sûr, on est inquiet pour les personnages, mais la tension est vite prise à contre-pied grâce à Sacré-Cœur qui a plus d’un tour dans son sac (ou plutôt, plus d’une invention dans son sac).

PictoOKBelle découverte. Nous devrions plonger rapidement dans le tome 7 qui s’intitule « Le Monstre de la Seine » (dernier tome en date puisqu’il est paru en janvier 2016). Quant au reste de la série… je pense qu’on l’aura dévorée avant la fin de l’année.

 

Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2016
Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2016

Sacré-Cœur a cette fois fort à faire depuis qu’un violent orage a éclaté au-dessus de Paris. La foudre a frappé à différents endroits, ne causant pas de dommages particuliers, mais depuis cette intempérie, les sœurs Picpic (locataires du premier étage de l’immeuble situé 28 rue du Chemin Vert) se comportent bizarrement. Mais ce n’est pas tout, il a tellement plus que la Seine a débordé… et un monstre semble avoir élu domicile dans les eaux troubles du fleuve, au niveau du Pont de l’Alma…

Tremblez dans les chaumières, une sorte de crocodile géant s’est installé au cœur de Paris, il effraye autant qu’il fascine. Mais comment ce monstre a-t-il pu échouer aux pieds du Zouave du Pont de l’Alma ? Voilà bien un mystère que Sacré-Cœur souhaite percer. Amélie Sarn mène le scénario de main de maître et capte l’attention du petit lecteur. Le suspense est préservé d’autant que l’auteur injecte régulièrement quelques éléments qui viennent intriguer davantage et qui renforcent l’envie de continuer la lecture afin de connaître le fin mot de l’histoire. Le rythme est enlevé et le lecteur tourne les pages avec curiosité, pour ne pas dire avec avidité, si je me fie à la trombine de mon petit lutin. Cet album a capté son attention, très vite, il affichait des yeux ronds comme des billes et n’en finissait plus de les écarquiller davantage à chaque rebondissement.

Les illustrations de Laurent Audouin permettent à l’enfant d’avoir un appui visuel durant sa lecture et ont l’avantage de pondérer un peu la représentation mentale que l’enfant peut se faire de ce monstre aux dents acérées comme des couteaux… « Une chose rougeâtre et écailleuse était apparue à la surface. (…) Tandis que la tête effrayante d’un énorme monstre aquatique surgissait des flots, les Parisiens poussèrent tous un grand cri. Et s’enfuirent en courant ».

PictoOKVerdict : on aime. « Les aventures fantastiques de Sacré-Cœur » ont permis à mon cadet de découvrir le polar… et dire qu’il se régale est un doux euphémisme…

 

Place © Gallimard – 2008
Place © Gallimard – 2008

« Il était une fois au Japon, au cœur du XIXe siècle, un petit vendeur des rues, nommé Tojiro. Le jeune garçon rencontre un jour un curieux vieil homme. C’est Katsushika Hokusai, le vieillard fou de dessin, le plus grand artiste japonais, le maître des estampes, l’inventeur des mangas. Fasciné par son talent, Tojiro devient son ami et son apprenti, et le suit dans son atelier… » (synopsis éditeur).

Récit d’une rencontre entre un enfant et un vieil homme. Naissance d’une amitié et transmission de savoirs. Le vieux Katsushika Hokusai ouvre son atelier à l’enfant et lui apprend les secrets de la fabrication d’un livre (la technique de l’estampe, le rôle de l’éditeur, sa passion pour le dessin…). Pour le jeune lecteur, c’est aussi l’occasion de se sensibiliser à l’œuvre et à la démarche de ce grand artiste. En imaginant la rencontre de ces deux personnages, François Place aide l’enfant à imaginer le Japon de cette époque, l’animation des marchés, les combats de sumo, le dédale et la configuration des rues de Tokyo au XIXème siècle. Le langage de François Place est assez élaboré pour les petits curieux qui découvriraient cet ouvrage.

Le récit se découpe en 16 courts chapitres, ce qui permet de faire des pauses assez facilement dans la lecture pour échanger. En fin d’ouvrage, un glossaire reprend différents termes employés çà et là dans le récit (calligraphie, Kabuki, rônin…). Un bon moyen pour permettre à l’enfant d’en apprendre un peu plus sur l’artiste qui a créé « La Grande Vague de Kanagawa » et, plus généralement, sur le processus de création artistique : démarche personnelle, travail de commande, présentation des différents acteurs du monde du livre (artiste, éditeur, imprimeur, assistant…).

Un roman lu à voix-haute pour des petites oreilles très attentives. Kentin (7 ans) a été fasciné par cet univers un peu ardu.

Les chroniques de Présence et de Zazimuth.

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Romans

 

De Kerangal © Editions Verticales – 2014
De Kerangal © Editions Verticales – 2014

Simon Limbres a 20 ans lorsqu’un matin, en rentrant d’une session de surf, il est victime d’un accident de la route avec deux de ses amis. Si ces derniers devront rester quelques temps à l’hôpital suite aux fractures importantes dont ils souffrent, il n’en est rien pour Simon. Arrivé dans un état critique à l’hôpital, il est mis sous assistance respiratoire. Quelques heures après, ses parents devront encaisser le coup de la nouvelle : Simon ne reprendra jamais connaissance. Etat de mort cérébrale… le temps que ses proches se positionnent quant au don d’organe

« ‟ Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. ˮ Réparer les vivants est le roman d’une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d’accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le cœur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l’amour » (présentation éditeur).

Plongée immédiate et complète dans ce roman qui nous place tour à tour du côté de Simon, de ses parents et deux trois membres du corps médical amenés à intervenir sur le corps du jeune homme (cette lectrice prend le temps de détailler les protagonistes). Sans pathos, sans excès, j’ai apprécié la manière dont Maylis de Kerangal traite son sujet, l’effleure lorsqu’il est nécessaire de l’effleurer mais toujours, sonde les pensées et les émotions de chacun des personnages. Elle suit silencieusement le processus de deuil que les parents doivent enclencher, les précautions que prennent les intervenants hospitaliers, les questions personnelles que la situation ne manque pas de leur renvoyer. Concernant l’acceptation ou non du don d’organe(s), on sent effectivement que la décision prises par les parents de Simon est une évidence et c’est là, finalement, qu’on peut reprocher à l’auteure d’avoir dévoilé trop tôt une partie de l’intrigue…

PictoOK… Mais qu’à cela ne tienne, j’ai vraiment apprécié sa touche, sa réserve et sa délicatesse, son émotion et son humanité. J’ai savouré cette façon de parler de l’amour, de la mort, de l’empathie…

Un cadeau de Véro (merci ! ;))

Extraits :

« À deux cents mètres du rivage, la mer n’est plus qu’une tension ondulatoire, elle se creuse et se bombe, soulevée comme un drap lancé sur un sommier. Simon Limbres se fond dans son mouvement, il rame vers le line up, cette zone au large où le surfeur attend le départ de la vague, s’assurant de la présence de Chris et John, postés sur la gauche, petits bouchons noirs à peine visibles encore. L’eau est sombre, marbrée, veineuse, la couleur de l’étain. Toujours aucune brillance, aucun éclat, mais ces particules blanches qui poudrent la surface, du sucre, et l’eau est glacée, 9 ou 10 °C pas plus, Simon ne pourra jamais prendre plus de trois ou quatre vagues, il le sait, le surf en eau froide éreinte l’organisme, dans une heure il sera cuit, il faut qu’il sélectionne, choisisse la vague la mieux formée, celle dont la crête sera haute sans être trop pointue, celle dont la volute s’ ouvrira avec assez d’ampleur pour qu’il y prenne place, et qui durera jusqu’au bout, conservant en fin de course la force nécessaire pour bouillonner sur la grève. Il se retourne vers la côte comme il aime toujours le faire avant de s’éloigner davantage : la terre est là, étirée, croûte noire dans des lueurs bleutées, et c’est un autre monde, un monde dont il s’est dissocié » (Réparer les vivants).

« (…) ils se regardent une fraction de seconde, puis un pas et ils s’étreignent, une étreinte d’une force dingue, comme s’ils s’écrasaient l’un dans l’autre, têtes compressées à fendre le crâne, épaules concassées sous la masse des thorax, bras douloureux à force de serrer, ils s’amalgament dans les écharpes, les vestes et les manteaux, le genre d’étreinte que l’on se donne pour faire rocher contre cyclone, pour faire pierre avant de sauter dans le vide, un truc de fin du monde en tout cas quand, dans le même temps, dans le même temps exactement, c’est aussi un geste qui les reconnecte l’un à l’autre, souligne et abolit leur distance, et quand ils se désincarcèrent, quand ils se relâchent enfin, ahuris, exténués, ils sont comme des naufragés » (Réparer les vivants).

« (…) elle suit des yeux leur marche lente vers les hautes portes de verre, s’adosse contre un pilier pour mieux les voir : la verrière est devenue miroir à cette heure, ils s’y reflètent comme se reflètent les fantômes à la surface des étangs les nuits d’hiver ; ils sont l’ombre d’eux-mêmes aurait-on dit pour les décrire, la banalité de l’expression relevant moins la désagrégation intérieure de ce couple que soulignant ce qu’ils étaient encore le matin même, un homme et une femme debout dans le monde, et à les voir marcher côte à côte sur le sol laqué de lumière froide, chacun pouvait saisir que désormais ces deux-là poursuivaient la trajectoire amorcée quelques heures auparavant, ne vivaient déjà plus tout à fait dans le même monde (…) s’en absentaient, et se déplaçaient vers un autre domaine, qui était peut-être celui où survivaient un temps, ensemble et inconsolables, ceux qui avaient perdu un enfant » (Réparer les vivants).

 

Place © Gallimard – 2008
Place © Gallimard – 2008

AVC. Un acronyme lourd de sens.

« Le 8 décembre 1995, brutalement, un accident vasculaire a plongé Jean-Dominique Bauby dans un coma profond. Quand il en est sorti, toutes ses fonctions motrices étaient détériorées. Atteint de ce qu’on appelle le « locked-in syndrome » – littéralement : enfermé à l’intérieur de lui-même -, il ne pouvait plus bouger, manger, parler ou même simplement respirer sans assistance. Dans ce corps inerte, seul un œil bouge. Cet œil – le gauche -, c’est son lien avec le monde, avec les autres, avec la vie.

Avec son œil, il cligne une fois pour dire « oui », deux fois pour dire « non ». Avec son œil, il arrête l’attention de son visiteur sur les lettres de l’alphabet qu’on lui dicte et forme des mots, des phrases, des pages entières… Avec son œil, il a écrit ce livre : chaque matin pendant des semaines, il en a mémorisé les pages avant de les dicter, puis de les corriger.

Sous la bulle de verre de son scaphandre ou volent des papillons, il nous envoie ces cartes postales d’un monde que nous ne pouvons qu’imaginer – un monde où il ne reste rien qu’un esprit à l’œuvre. L’esprit est tour à tour sarcastique et désenchanté, d’une intensité qui serre le cœur. Quand on n’a plus que les mots, aucun mot n’est de trop » (synopsis éditeur).

Superbe roman qui décrit un état angoissant dans lequel un homme est plongé. Incapable du moindre mouvement, seule son intellect est intact… et il observe le monde qu’il entoure et tente – avec sa seule paupière valide – d’interagir avec son environnement. Les courts chapitres qui composent l’ouvrage ont été appris par cœur par leur auteur puis dictés [comme le synopsis l’explique] lettre par lettre à une femme qui patiemment a retranscris patiemment cette pensée. On sent la nécessité d’ordonner ses idées, d’être concis. Les mots sont pesés, remplis de sens, et permettre de traduire la nouvelle réalité de cet homme figé par la force des choses, statique à l’extrême et devenu totalement dépendants des autres.

(…) l’œil gauche, mon seul lien avec l’extérieur, l’unique soupirail de mon cachot, le hublot de mon scaphandre

A 44 ans, c’est une nouvelle vie qu’il doit entamer. « Coincé » à l’Hôpital maritime de Berck, il saisit n’importe quel prétexte pour tuer ces journées qui s’étirent. Il fait fonctionner son imagination ou ouvre un souvenir. Il sollicite constamment sa mémoire (olfactive, gustative, auditive… sensorielle en général), revit une scène qui appartient à « sa vie d’avant ».

Il y avait l’art d’accommoder les restes. Je cultive celui de mitonner les souvenirs

PictoOKJean-Dominique Bauby témoigne de ce qu’est son quotidien, observe le regard si particulier que d’autres posent désormais sur lui (des inconnus, des soignants, des amis). Un cri silencieux, l’effroi de ne plus être soi, l’humour silencieux qu’il ne peut plus exprimer… faute de ne pouvoir parler « normalement », sachant que son interlocuteur est suspendu à son œil gauche pour déchiffrer lettre par lettre ce qu’il souhaite énoncer, Jean-Dominique Bauby économise ses propos, va à l’essentiel… tait son sarcasme ou ses touches d’humour complice pour se faire comprendre facilement et ne pas déstabiliser la personne avec qui il parle. Jean-Dominique Bauby était journaliste devenu rédacteur en chef du magazine Elle. Quinze-mois après son AVC, le 6 mars 1997, son livre « Le Scaphandre et le Papillon » est publié… il décède le 9 mars 1997.

Extraits :

« E S A R I N T U L O M D P C F B V H G J Q Z Y X K W. L’apparent désordre de ce joyeux défilé n’est pas le fruit du hasard mais de savants calculs. Plutôt qu’un alphabet, c’est un hit-parade où chaque lettre est classée en fonction de sa fréquence dans la langue française. Ainsi, le E caracole en tête et le W s’accroche pour ne pas être lâché par le peloton. Le B boude d’avoir été relégué près du V avec lequel on le confond sans cesse. L’orgueilleux J s’étonne d’être situé si loin, lui qui débute tant de phrases. Vexé de s’être fait souffler une place par le H, le gros G fait la gueule et, toujours à tu et à toi, le T et le U savourent le plaisir de ne pas avoir été séparés. » (Le Scaphandre et le Papillon)

« Une onde de chagrin m’a envahi. Théophile, mon fils, est là sagement assis, son visage a cinquante centimètres de mon visage, et moi, son père, je n’ai pas le simple droit de passer la main dans ses cheveux drus, de pincer sa nuque duveteuse, d’étreindre à l’en étouffer son petit corps lisse et tiède. Comment le dire ? Est-ce monstrueux, inique, dégueulasse ou horrible ? Tout d’un coup, j’en crève. » (Le Scaphandre et le Papillon)

« Je m’éloigne. Lentement mais sûrement. Tout comme le marin dans une traversée voit disparaître la côte d’où il s’est lancé, je sens mon passé qui s’estompe. Mon ancienne vie brûle encore en moi mais se réduit de plus en plus aux cendres du souvenir. » (Le Scaphandre et le Papillon)

 

Demey © Cheyne Editeur – 2015
Demey © Cheyne Editeur – 2015

Hadrien partage sa vie avec Delphine. Mais la routine, la lassitude du quotidien…

Et l’on se corps de moins en moins. Notre couple s’usure. Jusqu’à la corde. (…) On se calme plat. Je me morne, elle se plaine

Puis un jour, au jardin du Luxembourg, Hadrien rencontre Adèle. Trouble, coup de foudre et confusion des sens. Hadrien et Adèle prennent l’habitude de se revoir, l’émoi grandit à chaque rencontre. Désir, envie, rires, tendresse. En seize courts chapitres, Loïc Demey conte l’histoire de cette relation adultère dans une langue chantante et saugrenue.

Je me chancelant, je me trac. Elle me chuchotements d’amour à l’oreille.

La rue se nuit, le ciel se lune. Je la nue.

La pièce se sombre, je m’orage. La fermeture éclair. La robe, tonnerre. Sa tunique en l’air et ses dessous à terre. La rue se lune, le ciel se nuit. Je la nue.

Elle me peau, je la pulpe des doigts. On s’épiderme.

PictoOKSurprenant roman où le verbe s’ébroue, frissonne, s’émeut. La construction narrative est absurde. Le déclic qui a conduit Loïc Demey à écrire ce texte s’est opéré après qu’il ait écouté « Prendre corps » d’Arthur H. Un texte où les verbes sont remplacés par des noms, adverbes ou adjectifs… un texte troublant dans lequel les sensations affleurent, caressent et bousculent. Très beau.

Découvert grâce aux articles de Sabine et de Lucie.