Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 4 (Squarzoni)

La liste des noms des victimes s’allonge chaque jour.

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2019

Les dossiers des affaires non résolues s’entassent sur les bureaux des enquêteurs.

Parfois, une enquête est résolue par hasard, grâce à un heureux concours de circonstances, conduisant des meurtriers derrière les barreaux. Mais ce type d’événements est rare.

Les règlements de compte, actes de violence gratuite, expéditions punitives, petits larcins… conduisent généralement à l’irréparable. La Brigade des Homicides de la ville de Baltimore travaille d’arrache-pied pour trouver les coupables. Parmi les meurtres toujours non élucidés, celui de Latonya Wallace, une fillette de 11 ans dont le corps a été retrouvé le 4 février 1988 (voir tome 1). Elle est morte étranglée, après avoir été violée, et deux mois plus tard, l’inspecteur Pellegrini en charge de l’enquête reprend tous les éléments du dossier. Il est obsédé par ce meurtre et déterminé à retrouver le meurtrier de l’enfant. Il est à l’affut du moindre élément qui aurait échappé à sa vigilance.

Laytona Wallace, John Scott, Dany Cage, Trevon Harris… la liste des noms inscrits en rouge sur le tableau des affaires confiées à la brigade. Quand un meurtre est découvert, le nom de la victime est aussitôt inscrit en rouge sur le tableau… dès que l’affaire est résolue, le nom est réécrit, à l’encre noire cette fois. Tableau de chasse de la Brigade, qui sert à la fois à mobiliser les troupes, à maintenir un esprit de compétition entre les inspecteurs et à comptabiliser le nombre de dossiers sur lesquels l’équipe s’est cassé les dents.

Avec ce quatrième tome, Philippe Squarzoni pose l’avant-dernière pierre d’ « Homicide » , adaptation fidèle de la série « The Wire (Sur Ecoute) » réalisée par David Simon. Travail de terrain, travail d’observation et de décryptage, rester objectif, neutre … et pointer les dysfonctionnements d’un système.

« Ses inspecteurs devaient se plier plus rigoureusement au règlement. Et se couvrir en rédigeant des mises à jour et des suivis de dossiers pour toutes les affaires. C’était de la pure foutaise bureaucratique. Et le boulot inepte consistant à remplir des notes de service pour protéger ses fesses gâchait un temps précieux. Mais c’était le jeu et il fallait le jouer. »

Rien n’est épargné au lecteur. Ni les détails de la mort, ni le déroulement de l’expertise du médecin légiste, ni les idées noires que broient les inspecteurs, ni les codes instaurés entre les bandes faisant la loi dans les banlieues. Violences, règlements de compte, crises de couples, jalousies, deal… Baltimore est une ville dont le taux de criminalité est excessivement élevé. Cette enquête explique aussi les raisons de cette réalité sociale.

Très bonne série. Pesante. Plombante. Crue. Il me tarde d’en connaître le dénouement et, consécutivement à cela, de voir aussi Philippe Squarzoni revenir à ses propres documentaires.

Autres albums de l’auteur que vous trouverez ici : Saison brune, Torture blanche, Garduno en temps de paix, Zapata en temps de guerre, Dol ainsi que les trois premiers tomes de cette série.

Homicide – Tome 4 : 2 avril – 22 juillet 1988 (pentalogie en cours)

Editeur : Delcourt / Collection : Encrages

Dessinateur & Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : septembre 2019 / 174 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-413-01754-7

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi (Smadja)

Smadja © Belfond – 2019

Sacha est grand reporter au journal Le Temps. Elle vit son métier pleinement. Elle arpente le monde ou plutôt les conflits du monde. Elle est journaliste de guerre. Sacha bouillonne et quand il s’agit d’écrire un reportage, elle raconte comme dans un livre. « Ce n’était plus du quotidien, c’était du magasine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. » Sacha a cette possibilité immense de pouvoir percevoir les évènements avec les yeux de l’autre et de pouvoir témoigner, transmettre les actions, les mouvements, les crépuscules, les affres des hommes. Sacha écrit le chaos du monde. Quand elle arrive au Rwanda en avril 1994, sa première impression se fait depuis l’avion. Du ciel, elle découvre : « l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. » Elle croit déceler quelque chose de singulier, « quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance. » Ce pays, elle s’y est peu intéressée avant de s’y rendre. C’est un évènement en Afrique du Sud qui l’a décidée. Pour son nouveau reportage, elle est accompagnée par Benjamin, le photographe.

C’est en avril 1994 que ses yeux se posent sur le Rwanda. Sur Kigali notamment. Dans ce pays, un conflit va se déchainer. Un conflit effroyable. Total. Bestial. « Se superposent deux niveaux qu’il est difficile de distinguer. Celui du conflit d’abord. » Celui de la guerre. Mais « plus insidieux est le niveau infraconflictuel, celui du maillage épais, poisseux, dont il est quasiment impossible de s’extraire, tissé par un gouvernement aux abois qui a associé la population aux tueries en convainquant les habitants que c’est « eux ou vous ». » Dans ce pays, l’impassable va se produire…

Rose est une jeune femme Tutsi. Sa voix ou plutôt ses mots s’intercalent dans le récit de Sacha. Elle aussi écrit mais ses mots sont destinés à Daniel, son mari. Son amour. Rose est née dans une petite maison à Kigali, située dans le parc de la résidence de l’ambassadeur de France. Rose est muette mais ses yeux « parlent bien plus que toutes les bouches de Kigali réunies. » Rose a un fils, Joseph. Et chaque jour, Rose raconte…

« Des yeux, j’ai tenté d’embrasser ce grand jardin. L’insouciance des enfants était contagieuse. Quelle qu’ait été l’existence de chacun, un doux flot pour certains, une gifle pour d’autres, chacun des visages que je voyais là arborait un sourire béat.

Le repas allait prendre fin lorsque le ciel craqua. Le Rwanda, comme pour se rappeler à nous, vint surprendre notre tablée, forçant les invités à débarrasser à la hâte, à reprendre le chemin de leur maison, à se rendre à l’évidence : ce dîner n’avait été qu’une parenthèse, un enchantement. »

C’est un premier roman formidable (malgré le sujet). Très fort évidemment mais formidable dans la tonalité donnée, celle d’une journaliste de guerre dont le récit est, si on peut le dire ainsi, adouci par les mots sensibles de Rose. Cette alternance de mots et de regards posés sur le génocide rwandais en fait toute la force et l’intérêt. C’est palpitant, vivant et bouleversant. J’ai tout aimé dans ce roman que j’ai trouvé passionnant, riche et envoutant. Très bien documenté. Un roman qui traduit l’amour et la vie, malgré tout. A découvrir absolument !

 

Extraits

« Il me semble, je n’en suis pas certaine, que mon père m’a un jour dit : « Ceux qui se sont adaptés à tout ont survécu, mais la majorité n’en a pas été capable et en est morte. » Il parlait de la Shoah. Ou peut-être de l’après. Car la tragédie d’un génocide réside aussi dans son dénouement. A un moment ou à un autre, il doit s’arrêter. Et que se passe-t-il après ? […] Ceux qui ne savent qu’écrire n’ont pas d’issue, car il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. »

« Aujourd’hui que j’écris ces lignes, je me dis, peut-être, enfin, que tu vas venir. Me tendre la main et me laisser dormir. Plonger mon visage au creux de ton bras et rêver. Je ne rêve que de rêver au creux de tes bras. Petite, je voulais une vie extraordinaire. Aujourd’hui, je veux seulement une vie. »

« En dirigeant vers le véhicule, Sacha songea que ça ne lui était jamais arrivé. Quoiqu’elle ait vu, quoiqu’elle ait entendu, elle n’avait jamais posé son carnet. Ni en Afghanistan, ni en Somalie, ni ailleurs. Elle n’était jamais intervenue. Elle n’avait jamais saisi la main d’un enfant. Et elle comprit, quoique leur geste fût spontané, instinctif, irrémédiablement humain, que quelque chose s’était brisé. Non pas qu’elle serait incapable désormais d’écrire, de raconter, de hiérarchiser. Mais lorsque sa main s’était posée sur les yeux de cette enfant, elle était sortie du cadre qu’elle croyait s’être imposée. C’était ce qu’il fallait faire, mais ça changeait tout. Elle enfouit ce sentiment au plus profond d’elle-même. »

C’est un roman des 68 premières fois (pour découvrir les billets c’est par là et vous verrez, les avis sont drôlement enthousiastes, c’est dire si c’est un beau roman et s’il vous faut le lire !)

(Et je mets aussi là le lien vers le billet de Nicole, qui a écrit un très très beau billet sur ce roman)

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi, Yoan SMADJA, Belfond, 2019.