Intempérie (Rey)

Rey © Dupuis – 2017

Il part.

Il fuit le tête-à-tête avec son père mais c’est avant tout pour se soustraire de la brutalité et des coups de ce dernier qu’il part. Au début, il se cache dans les terriers creusés par les animaux pour que les hommes qui sont à sa recherche ne le trouvent pas. Puis, la nuit, il poursuit son ascension toujours plus loin vers le Nord jusqu’à s’échouer sur le campement de fortune d’un vieux berger. L’homme le prend sous son aile et va tenter d’apprivoiser l’enfant.
Sur les traces de l’enfant, un chasseur de prime sans pitié est chargé de ramener l’enfant à son bourreau.

Un dessin anguleux qui sert la vision d’un monde agressif et sans pitié. Seul ces paysages espagnols arides, un enfant est aux abois. Ses nuits sont peuplées de cauchemars où, telle une petite Alice, il revit sa fuite à l’infini et tente de se faufiler dans des portes qui freinent sa progression et l’empêchent de se mettre à l’abri des molosses qui veulent le dévorer.

Les échanges sont rares entre les personnages, réduits à l’essentiel comme s’ils avaient le souci d’économiser leur salive. Les propos sont laconiques et donnent l’impression au lecteur qu’il y a comme une urgence à lire ce récit, à tourner les pages comme si, nous aussi, nous étions aspirés par la fugue de l’enfant… un enfant qui court pour sa survie.

Javi Rey a réalisé un album qui nous coupe le souffle, qui nous coupe les jambes… il nous fige face à l’album que l’on dévore avec un mélange de frénésie et d’appréhension. Adapté de l’œuvre éponyme de Jesús Carrasco, « Intempérie » mêle le roman d’apprentissage au thriller qui glace le sang. De fait, il y a une alternance entre des passages très apaisants et tendres et des temps plus anxiogènes.

Les couleurs délavées de l’album font ressentir l’inhospitalité de ces paysages désertiques que le vieil homme et l’enfant traversent. Nul doute qu’on aspire à quitter ce décor le plus rapidement possible. On souhaite s’extraire des morsures de la chaleur assommante des lieux, de cette vie rude imposée par le vagabondage et la fuite. On aspire à ce que les personnages trouvent un havre de paix et y mangent à leur faim. On colle à la peau de l’enfant, on se blottit sous son aisselle dans l’espoir d’y trouver le refuge qui lui fait défaut. Par moment, on a envie de rugir face aux violences qui lui sont faites. On a envie de lui hurler de suivre ce vieil homme bienveillant mais l’enfant est rongé par l’angoisse et les souvenirs des maltraitances qu’il a subies le poussent à se méfier de l’adulte. Pourtant, si l’enfant survit encore, c’est bien grâce à cet inconnu.

Une ambiance à couper au couteau. Un récit addictif et haletant. Une intrigue qui se déroule dans une atmosphère électrique mais on s’engouffre dans cet album comme si on était hypnotisé. Superbe.

Extrait :

« Il s’était enfui de chez lui précipitamment, le jour où il n’avait pu en supporter davantage » (Intempérie).

Intempérie

One Shot
Adapté du roman de Jesús CARRASCO
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur / Scénariste : Javi REY
Traducteur : Alexandra CARRASCO
Dépôt légal : juin 2017
152 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-8001-7159-3

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Intempérie – Rey © Dupuis – 2017

La « BD de la semaine » est aussi chez :

Blandine :                            Amandine :                                   Mylène :

Jérôme :                                 Antigone :                                  Enna :

Fanny :                              Noukette :                                   Nathalie :

Caro :                                    Jacques :                                        Karine :

Keisha :                                      Sabine :                                  EstelleCalim :

.

Philippine Lomar, tome 2 (Zay & Blondin)

Zay – Blondin © Editions de la Gouttière – 2017

Philippine est une adolescente de 13 ans qui vit seule avec sa mère sourde et muette. Toutes deux ont une belle relation complice. A la maison, Philippe est une jeune fille posée qui fait tout pour ne pas inquiéter sa mère… mais son côté espiègle la trahit plus qu’elle ne le croit.
En dehors du cocon familial, c’est une autre histoire. La collégienne a une vie bien remplie. Après les cours, elle va à ses entraînements de boxe et quand elle ne boxe pas, elle enquête. Son portable peut sonner à n’importe quel moment de la journée, elle répond, enregistre les premières informations et commence déjà à dégager quelques pistes pour ses investigations.

Pourquoi ai-je décidé de me lancer là-dedans ? Tout d’abord parce que les privés sont rarement des femmes. Ensuite parce que les détectives ne sont jamais des ados. Et surtout, parce que tout le monde m’a vivement déconseillé de le faire, mais comme je suis plus têtue qu’un têtard tentant de tenir tête à une tortue tenace, je suis donc devenue détective privée, voilà !

Ce jour-là, Philippine est contactée par la sœur d’une victime qui lui relate des faits pour le moins troublants. En gros, Philippine va devoir comprendre pourquoi un jeune caïd de cité flirte avec une adolescente grosse et boutonneuse ! Et pourquoi cette dernière est-elle devenue suicidaire depuis qu’elle vit cette idylle ?

Nous avions fait la connaissance de Philippine Lomar il y a un an alors qu’elle menait une enquête visant à faire tomber des racketteurs (voir chronique du premier tome).

On retrouve l’univers plein d’entrain de l’adolescente, le ton ironique de ses répliques, son sens de l’humour et sa faculté à relativiser la moindre difficulté. L’héroïne de Dominique Zay n’a pas froid aux yeux face au danger et fait preuve d’un sang-froid aussi impressionnant que crédible. Tout se tient dans la personnalité de la jeune enquêtrice et le lecteur lui emboîte le pas sans sourciller. Philippine est une jeune fille épanouie qui peut compter sur un bon réseau amical afin de démêler les nœuds de ses enquêtes. Malgré son jeune âge, Philippine trouve toujours des ressources dans son réseau amical pour lui donner un coup de main, lui donner une information qu’elle saura utiliser, la véhiculer, etc. Voilà le portrait d’une adolescente épanouie et résolue à faire reculer la délinquance.

Le dessin de Greg Blondin est au moins aussi entraînant que le personnage principal. Le trait rond et généreux ne s’encombre d’aucun détail superflu. Une expression, un geste, le dessinateur va à l’essentiel de manière aussi directe que Philippine lorsqu’elle a une réflexion à faire. Le dessin simplifie l’intrigue, la complète visuellement et s’occupe de transmettre tout ce qui relève des émotions, permettant ainsi au scénario de se concentrer sur l’intrigue et de faire fuser les répliques à un rythme assez soutenu (pour un univers jeunesse).

Beaucoup de franchise et de l’envie d’aller de l’avant, de faire tomber barrière, préjugés et complexes, voilà les leçons de vie que l’on peut aussi retenir de cette série jeunesse. Un très bon deuxième tome et un univers qui plait beaucoup aux jeunes lecteurs, filles ou garçons.

Philippine Lomar

Tome 2
Série en cours
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : Greg BLONDIN
Scénariste : Dominique ZAY
Dépôt légal : juin 2017
48 pages, 12,70 euros, ISBN : 979-10-92111-51-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Philippine Lomar, tome 2 – Zay – Blondin © Editions de la Gouttière – 2017

Raven & l’Ours, volume 1 (Pinheiro)

Pinheiro © La Boîte à bulles – 2017

Raven s’est perdue. En jouant avec un papillon, elle s’est éloignée un peu trop de sa maison et elle ne parvient pas à la retrouver. Ses recherches l’ont poussée loin de chez elle, loin de ses parents, jusqu’à cette grotte où l’Ours sommeille. Inconsciente du danger, la petite Raven le réveille pour lui demander de l’aide.

L’Ours n’est pas si mal léché qu’il n’y paraît et propose même à la fillette de l’aider. Raven plonge la main dans sa poche et en sort une boussole qui « montre la direction de la maison. Toujours. » Alors l’Ours fait quelques préparatifs, rempli deux sacs à dos de quelques victuailles et objets divers dont ils pourraient avoir besoin… et nos deux compères partent à l’aventure. En chemin, ils rencontrent un jeune homme qui les guide jusqu’à la ville la plus proche.
C’est ainsi qu’ils arrivent aux portes de la Cité des Énigmes. Pour entrer dans la ville fortifiée, il faut préalablement avoir résolu l’énigme donnée par le gardien de la porte. Mais nos deux héros en herbe ne sont pas au bout de leurs peines. Ils interpellent quiconque croise leur chemin pour obtenir des indications car une fois à l’intérieur de la cité, ils peinent pour obtenir des réponses à leurs questions. Car dans la Cité des Énigmes, chaque question posée implique une énigme à résoudre.

On se pose en douceur dans cet album. Après un survol rapide d’une forêt verdoyante, on repère l’entrée d’une grotte au fond de laquelle dort un gros ours. Il est réveillé en sursaut par une fillette qui passe par là. « Bonjour monsieur ! Vous n’auriez pas vu mes parents ? ». La scène prête à sourire, les couleurs sont toniques, ludiques… Voilà une entrée en matière qui intrigue autant qu’elle attendrit.

J’ai beaucoup pensé à « L’Ours Barnabé » pendant les premières minutes de la lecture… Ce laps de temps nécessaire que l’on emploie à nous familiariser avec les personnages et à chercher notre place dans l’univers, où l’on imagine leurs timbres de voix et le degré d’humour utilisé, où l’on repère les pointes d’ironie… l’Ours de Raven a un air de famille avec Barnabé : ils ont la même bonhommie, la même gentillesse et la même silhouette bedonnante. On apprécie rapidement cet ours placide, drôle, altruiste, moqueur, franc… qui donne le change à une petite humaine au minois mangé par de grandes lunettes et au sourire désarmant.

Bianca Pinheiro n’y va donc pas par quatre chemins pour nous mettre en confiance. Le courant passe vite entre les deux héros, aussi vite qu’il passe entre eux et nous (lecteurs). La petite humaine et le gros ours se complètent à merveille, tour à tour capricieux et astucieux, boudeur et boute-en-train.Lui a tendance à arrondir les angles tandis qu’elle questionne à tout va – comme une enfant – mais par moment, elle fait preuve d’une lucidité désarmante. Ils forment un duo très agréable.

Peu de temps morts dans le scénario. L’humour et la bonne humeur sont présents à chaque page et sont épicés d’une pointe de folie. Ce côté loufoque, parfois absurde, renforce les interactions entre le livre et son lecteur et provoque des éclats de rire au moment où l’on s’y attend le moins. Les répliques vont bon train et nous donnent de l’allant.

L’artiste joue avec ses personnages, elle les malmène parfois mais toujours avec tendresse. Bianca Pinheiro joue aussi avec son lecteur ; on tente de résoudre les énigmes avant que les personnages principaux ne donnent la bonne réponse. Elle joue enfin avec les codes de l’art séquentiel, fait de gros clin d’œil à des références (littérature, cinéma, bande dessinée). Au final, elle offre une jolie réflexion sur l’amitié mais aussi sur ce qu’est le pouvoir et la manière de l’investir.

Cet album est une très belle surprise. Il me tarde de connaître la suite de cette épopée et de retrouver ce duo improbable auquel on s’attache très vite.
Une bande dessinée lue en compagnie d’un petit lecteur de 8 ans… il est conquis !

Raven & l’ours

Volume 1
Série en cours
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : La Malle aux Images
Dessinateur / Scénariste : Bianca PINHEIRO
Dépôt légal : juin 2017
64 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-84953-284-3

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Raven et l’ours, volume 1 – Pinheiro © La Boîte à bulles – 2017

 

Le petit Rêve de Georges Frog (Phicil)

Phicil © Soleil Productions – 2017

New-York, fin des années 30.
Georges Rainette est une grenouille. Venu de France pour suivre les cours du Conservatoire, il rêve de devenir un grand jazzman, de trouver l’harmonie parfaite entre la mélodie et l’instrument, l’alchimie poétique qui fera vibrer son public.

Cette musique, c’est toute ma vie… Je l’écoute, je la joue… J’en rêve même la nuit !

Il rêve aussi de se hisser aux côtés des plus grands jazzmen de son temps et pour cela, il a décidé de se consacrer entièrement à son art : le jazz. Il abandonne alors les cours et perd le bénéfice de sa bourse d’études. L’aventure est risquée en cette période de crise économique. Rien ne semble en mesure de résorber le chômage qui va croissant ; la pauvreté touche chaque jour de nouvelles familles. Georges est conscient des risques qu’il prend d’autant que les places sous les projecteurs de la gloire sont rares. Georges sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Il se met à travailler comme un forcené, le jour empiétant largement sur la nuit. Il compose, jette, recommence avec acharnement afin de composer la mélodie qui estomaquera, qui marquera, qui emportera l’engouement. Durant cette période, il est en tête-à-tête avec son vieux piano ; l’unique compagnon avec qui il partage toutes ces heures, l’unique compagnon qui pose un regard à la fois critique et encourageant sur les œuvres qu’il crée, son confident, son ami, son conseiller.

Tu sais Georges, je trouve que tu n’entends pas assez ce que tu joues. Tu devrais entendre intérieurement ce que tu joues. Ce ne sont pas que les doigts qui doivent jouer… Mais avant tout, la tête et le cœur.

C’est à cette période que deux événements majeurs vont influencer son devenir. Georges trouve enfin le nom de scène qu’il portera avec fierté : Georges Frog. Bien décidé à jouer des coudes pour se faire connaître, il ose envoyer ses maquettes à des producteurs et ressent un mélange d’excitation et d’appréhension. Ses projets artistiques de Georges sont cependant chamboulés le jour où il fait connaissance avec Cora, sa nouvelle voisine. Ils filent l’amour parfait mais Mister Cat, le père de Cora, ne voit pas leur idylle d’un très bon œil.

Georges Frog est né en 2006 sous la plume de Phicil. La série compte au final quatre tomes qui seront édités chez Carabas. La belle collection Métamorphose de Soleil les réunit aujourd’hui dans cette intégrale.La série compte au total quatre tomes réunis aujourd’hui dans cette belle intégrale.

Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Très vite, on perçoit que derrière l’auteur de bande dessinée, se cache un passionné de jazz. Phicil fait évoluer un personnage sensible aux sonorités du jazz, une musique capable de faire passer n’importe quelle émotion de la plus profonde des peines à la plus vibrante joie. Son héros, Georges Frog, ne se contente pas de jouer du jazz, il ressent le jazz.

Pour bien jouer, il faut avant tout faire ressortir la petite faille interne qui sommeille en nous, jusqu’à faire pleurer son instrument !

Dans ce récit la musique sert de support pour aborder d’autres sujets. Certains sont graves et sérieux (la misère, le chômage, la condition sociale des afro-américains), d’autres sont communs à tous les êtres humains (les sentiments, le dépassement de soi, l’envie d’atteindre ses idéaux…), d’autres sont plus personnels (les complexes, les peurs…).

Entre musique et sentiments, Georges Frog est un récit généreux, le cheminement et la réflexion d’un individu qui met tout en œuvre pour dépasser ses aprioris, acquérir une meilleure estime de soi, s’épanouir le mieux possible sans pour autant laisser les amis sur le bord de la route. Ce monde anthropomorphe de Phicil est à la fois assez réaliste mais l’apparence de ses personnages [et les couleurs de Drac] arrondit les angles et rend l’univers un peu plus doux, un peu moins sombre et laisse la place à la poésie et aux rêves alors que le contexte social s’y prête mal à première vue. Pour ceux qui auraient déjà lu les albums de Renaud Dillies (Betty Blues, Loup, Bulles & Nacelle…), il est difficile de ne pas faire le parallèle entre les deux univers [anthropomorphes de surcroît] pourtant Georges Frog me semble bien plus abouti.

Un petit bijou de série, un personnage auquel on s’attache, un scénario bien ficelé, un univers ludique et pertinent, un voyage musical que je vous conseille.

Extrait :

« Avant de jouer le blues, il faut savoir qu’il prend racine dans la culture des animaux sombres. A travers cette musique, c’est toute la douleur de l’esclavage qui transpire des centaines années d’oppression. Mais le blues traditionnel parle le plus souvent de choses bien plus banales. Comme par exemple de musiciens qui refusent d’en aider un autre, ou d’une fille qui laisse tomber son ami sans aucune explication. (…) Mais bon, on peut aussi traiter le blues de manière plus joyeuse, comme un pied de nez aux coups durs de la vie ! » (Le petit rêve de Georges Frog).

Une lecture que je partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Stephie accueille notre rendez-vous aujourd’hui.

Le Petit rêve de Georges Frog

Intégrale
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur / Scénariste : PHICIL
Dépôt légal : juin 2017
208 pages, 27 euros, ISBN : 978-2-302-06323-5

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Black Project (Brookes)

Brookes © La Boîte à bulles – 2017

Richard est un jeune garçon qui s’apprête à entrer dans l’adolescence. Peut-être vient-il même d’entrer dans cette période si délicate à appréhender. On ne sait pas. Il ressent du désir qu’il parvient mal à définir. Il se cherche. Il bricole ses questions sur la sexualité. Il bricole ses petites amies, leur forge une personnalité et une histoire en même temps qu’il leur façonne un corps. Il teste, sculpte, tente, malaxe les matières. Polystyrène, carton, coton, tissu, fils de fers.

La nuit, quand j’étais au lit, je restais éveillé et réfléchissais à la façon dont je m’y prendrais pour la fabriquer.

Sous ses mains encore peu adroites naissent ainsi Laura, Charlotte, Mélissa… Autant de poupées à l’image d’une fille qui incarne ses fantasmes et son désir. Mais l’imagination du jeune garçon ne suffit pas toujours. Il reste des zones d’ombres, des incertitudes et si les quelques revues pornos qu’il trouve un jour dans un sac répondent partiellement à certaines interrogations, elles ne disent rien de la suite, de l’acte sexuel ou de l’effet qu’il procure.

J’avais beaucoup réfléchi sur les vagins. Je savais à quoi ils ressemblaient grâce aux magazines cochons, mais pas leur texture, ni ce qu’on était supposé faire quand on avait son pénis dressé dedans.

Un album étrange, parfois dérangeant si l’on imagine que le jeune homme est âgé de 13-14 ans, un peu inquiétant si l’on perçoit que le personnage est plus jeune et que son penchant pour les poupées grandeur nature se confirme. Pourtant, si ces questions m’ont taraudé à plusieurs moments, je ne peux pas dire que je trouve cet album malsain pour autant. Et puis, j’ai apprécié ce côté expérimental tant sur le fond du récit que sur l’album en lui-même.

« Black project » est le premier album de Gareth Brookes. En 2012, grâce à cet ouvrage, l’auteur britannique remporte plusieurs prix : concours Myriad du meilleur premier roman graphique et le prix Broken Frontier du meilleur roman graphique. Un projet éditorial original et atypique puisque la particularité de cet album est d’avoir été entièrement brodé et réalisé en linogravure. En postface, une interview de l’auteur nous apprend également que ce dernier se passionne pour la broderie (initié par sa mère lorsqu’il était enfant) et aime la pratiquer. On y apprend également que l’idée de départ de « Black Project » s’inspire d’une sculpture de Hans Bellmer (La Poupée) et il confirme d’autres références artistiques comme Robert Crumb ou Daniel Clowes.

Cet album patchwork mêle donc plusieurs techniques auxquelles il faut ajouter la présence d’illustrations. L’ambiance graphique ainsi créée est intemporelle. On retrouve dans un huis-clos, en tête-à-tête avec ce jeune narrateur qui se confie sans retenue à l’auditeur de passage. Il livre sans tabous ses doutes, ses peurs (et notamment que son secret soit découvert par les adultes) et ses obsessions. Le récit est sans cesse sur un fil, il trouve un équilibre fragile à la frontière pour développer un sujet à la fois sordide et fascinant. Un récit déroutant et touchant à la fois… Entre attraction et répulsion, un mélange permanent d’émotions qu’on ne marie pas habituellement. L’auteur parvient à maintenir le lecteur en tension, au même titre que son personnage qui est constamment aux aguets et s’agite pour ne pas que son entourage ne découvre ses poupées.

Derrière cet étrange hobby, le garçon cache en réalité sa grande timidité. Complexé, peu sûr de lui, il pallie à sa solitude et, inconsciemment, se prépare à sortir de l’enfance. Il quitte peu à peu ses jeux de construction innocents, se familiarise avec un autre corps que le sien et à l’effet que ce dernier produit sur lui. Une manière comme une autre de devenir adulte.

J’ai dit à Charlotte que je voudrais être décorateur de vitrines, quand je serai grand. Elle m’a dit que c’était un beau métier et que je n’aurai pas de mal à me trouver une femme.

A défaut de pouvoir toucher les différentes matières et de pouvoir suivre les rainures de la linogravure, les reliefs de la broderie, de sentir par nous-même cette alliance improbable entre le rêche et le doux, cette présente édition nous permet de voir les entrelacs des tissus, les détails des motifs brodés (points lancé, points de croix, point de feston…).

Bien que les fantasmes du jeune garçon soient l’épicentre du scénario, j’en retiens plutôt un témoignage pudique sur l’identité sexuelle. Une manière de se familiariser avec sa propre libido tout en étant à l’abri des ricanements, des échecs… de la honte de ne pas être à la hauteur. La narration est à la première personne mais les verbes sont conjugués au passé ce qui permet d’avoir un certain détachement par rapport à ce qui nous est raconté.

« Black Project » est un OVNI graphique qui porte de bien troublantes confidences. Pour autant, j’ai aimé flirter avec ce singulier personnage et j’ai apprécié cette atmosphère indescriptible. Un album marquant.

Black Project

One shot
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-jour
Dessinateur / Scénariste : Gareth BROOKES
Dépôt légal : mai 2017
208 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-84953-279-9

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Black Project – Brookes © La Boîte à bulles – 2017

Capitaine Fripouille (Ka & Alfred)

Ka – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2017

Rien ne va plus à Palladipelledipollo.

La petite ville jadis si charmante, si gaie, si colorée est aujourd’hui devenue l’antre d’un monopole commercial qui pèse sur le moral des habitants. En effet Federico Jabot, un lugubre personnage avide de pouvoir et assoiffé d’argent, met tout en œuvre pour atteindre son objectif : posséder tous les commerces de la ville et asseoir sa suprématie. Hôtels, restaurants, épiceries, coiffeurs… tout absolument tous les commerces font apparaître l’enseigne Jabot.
A Palladipelledipollo, un seul bastion survit encore. C’est la petite librairie Fellini de Fabiola et Ernesto. Mais les temps sont durs, les rayonnages se vident, les fournisseurs leur tournent le dos et les dettes s’accumulent. Il semble que la seule issue possible soit d’accepter le rachat du fonds de commerce par l’odieux Jabot. Fabiola et Ernesto s’en désolent d’autant plus que le fameux Capitaine Fripouille, le père de Fabiola, a choisi ce moment pour rendre visite à sa fille et faire la connaissance d’Edna, sa petite-fille. Lorsque le vieux baroudeur se rend compte de l’ampleur du désastre, il décide d’agir afin de barrer la route de Jabot.

Cela fait plus de dix ans maintenant qu’Olivier Ka et Alfred nous avaient régalé avec « Pourquoi j’ai tué Pierre ». L’idée de voir ce duo d’auteurs se reformer était donc une idée bien alléchante. Pour l’occasion, c’est autour d’un projet jeunesse que leur nouvelle collaboration s’est réalisée.

« Capitaine Fripouille » vient enrichir la jeune collection des « Enfants gâtés » qui a vu le jour fin 2015 chez Delcourt et qui proposent des ouvrages cartonnés grand format dans lesquels on plonge littéralement.

La locomotive de ce récit est le Capitaine Fripouille. Un personnage généreux, charismatique, courageux et optimiste… Pour compléter le tableau, je reprends un extrait du quatrième de couverture de l’album qui le qualifie copieusement : « (…) un personnage bruyant, rigolard, tempétueux, espiègle, bagarreur, rageur, lumineux, grandiloquent, orageux, remuant, immature, aventureux, turbulent, bedonnant, tenace et entêté. »

Autant de qualités réunies en un seul personnage ne peuvent que nous inviter à mettre nos pieds dans ses traces et le suivre, presque les yeux fermés, dans le combat qu’il engage. Olivier Ka propose aux enfants une critique simple et pertinente du capitalisme sans pour autant les noyer dans un vocabulaire qui leur serait inaccessible. Le scénariste raconte également l’histoire d’une famille, le choix d’un père de prendre la mer pour découvrir d’autres horizons, l’admiration que lui porte sa fille qui ne peut pourtant pas s’empêcher de lui reprocher son absence. On découvre aussi un secret de famille, on côtoie un homme qui défend corps et âmes ses idéaux. On assiste à l’éveil des consciences, on dénonce les injustices.

Au dessin, Alfred parvient tout à fait à faire ressentir le contexte oppressant dans lequel vit la petite communauté des habitants de Palladipelledipollo. Pour autant, le lecteur ne se sent pas étriqué dans cet univers. On évolue dans un monde moyenâgeux plein de surprises. On accueille avec amusement les nombreux anachronismes que l’on attrape çà et là dans le décor. Des « Jabot Burger », « Jabot intérim » et autres références modernes qui donnent une touche de folie à l’histoire. Alfred pique également notre imagination en livrant un capitaine Fripouille vêtu comme un pirate. On l’imagine volant au secours de la veuve et de l’orphelin ou en train de foncer tête baissée dans une échauffourée afin de prêter main forte aux opprimés.

De l’action, du suspense, de l’humour et beaucoup de tendresse.
Une histoire qui, loin de nous cantonner aux remparts des murs d’un petit bourg, nous donne des ailes et nous invite à imaginer les combats que nous pourrions mener avec brio pour faire reculer l’injustice. Un récit drôle et entraînant malgré la présence de passages un peu plus brouillons qui peuvent laisser le jeune lecteur un peu perplexe (un petit coup de pouce du parent clarifiera les éventuelles incompréhensions).

Les chronique de Claire (La Soupe de l’espace) et de Madoka.

Capitaine Fripouille

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Les enfants Gâtés
Dessinateur : ALFRED
Scénariste : Olivier KA
Dépôt légal : mai 2017
24 pages, 14,50 euros, ISBN : 978-2-7560-9496-0

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Capitaine Fripouille – Ka – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2017

Les beaux étés, tome 3 (Zidrou & Lafèbre)

Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

1992. Pierre et Pépète briquent Mam’zelle Estérel, la 4L familiale, afin qu’elle se montre sous son meilleur jour à son nouveau propriétaire. Pierre a tout de même un pincement au cœur à l’idée de devoir s’en séparer. La petite carte de fidélité retrouvée dans la boîte à gants fait remonter les souvenirs des premières vacances où Mam’zelle Estérel a emmené toute la petite famille jusqu’à Saint-Etienne…
1962. Les parents de Mado viennent d’offrir au couple une 4L rutilante, rouge estérel. Pierre est aux anges à l’idée de traverser la France au volant de cette magnifique Renault. La galerie chargée à bloque, Pierre et Mado embarque toute la petite tribu. La présence de la petite Julie, qui ne maîtrise pas encore complètement ses sphincters, oblige la famille à quelques arrêts pipi en catastrophe. Nicole quant à elle n’a que 6 mois mais elle semble ne perdre aucune miette de cette grande expédition. Pierre et Mado, amoureux et complices, se font une joie à l’idée de passer ces quinze jours en France. Pierre projette même de descendre, comme à leur habitude, sur les plages de la Méditerranée. Mado est plus réservée. Il faut dire que Pierre a invité les parents de Mado à passer ces quelques jours avec eux… et Mado appréhende cette quinzaine en compagnie de sa mère, la bien-nommée Yvette-la-parfaite qui mène toujours son monde à la baguette…

S’apprêter à lire un tome des « Beaux étés » c’est un peu comme le plaisir que l’on a juste avant de manger des bonbons. C’est ce moment précis où le paquet vient d’être ouvert, que l’odeur des sucreries nous fait déjà saliver à l’idée de retrouver un goût qui n’a nul autre pareil. L’effet est le même et ce troisième tome de la série répond parfaitement aux attentes du lecteur.

C’est en premier lieu cette bonne humeur et cet humour que l’on retrouve. La joie de vivre de cette famille belge imaginée par Zidrou est communicative. Des répliques qui fusent, des piques qui fusent du tac au tac. Elles sont arrosées d’une pointe généreuse d’ironie et de beaucoup de tendresse. Comment ne pas fondre ? Comment ne pas éclater de rire ?

On retrouve avec plaisir tous les petits rituels des tomes précédents : les premiers jours de vacances sacrifiés, une voiture que l’on charge jusqu’à ce qu’elle explose, le passage de la frontière franco-belge… et nous voilà en route. Le scénario est espiègle, prêt à accueillir toute nouvelle éventualité de rebondissements. Beaucoup de chaleur, de complicité et d’amour dans ces pages, rien n’est étouffé, rien n’est dit ou fait à moitié. Zidrou introduit un nouveau personnage en plaçant dans cette histoire la mère de Mado. Elle écorne à plusieurs reprises la bonne humeur contenue dans ces pages mais le scénariste ne laisse pas le malaise s’installer.

Jordi Lafèbre semble lui aussi beaucoup s’amuser. Il dessine des bouilles fendues de larges sourires, des yeux qui pétillent souvent de malice et sont capables de faire passer n’importe quelle émotion. L’ambiance graphique est lumineuse, plutôt proche [pour moi] des teintes printanières que de celle de l’été et c’est tant mieux car cela renforce le côté convivial de la lecture.

Un album qui nous met quelques airs entrainants en tête (« Santiano », Brel, Eddie Cochran…). Effet bonne humeur garanti !

Les tomes 1 et 2 sont aussi sur le blog.

Une lecture commune faite en compagnie de Noukette, Framboise et Sabine ! Yeah ! Un album parfait pour la « BD du mercredi » : le RDV est aujourd’hui chez Noukette.

Extraits :

« Dis Gros-Papy, pourquoi t’es crès crès gros ?
– C’est parce que je suis rempli de souvenirs, c’est pour ça » (Les beaux étés, tome 3).

« Que voulez-vous ? Vieillir, c’est comme conduire une voiture : on a beau savoir qu’il faut regarder la route devant soi, on ne peut pas s’empêcher de zieuter tout le temps dans le rétroviseur » (Les beaux étés, tome 3).

Les Beaux Etés

Tome 3 : Mam’zelle Estérel
Série en cours
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Jordi LAFEBRE
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : juin 2017
56 pages, 13,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6776-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les beaux étés, tome 3 – Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017