Dryades (Vande Ghinste)

Le ciel est chargé, une chape de nuages s’est installée là-haut, de gros nuages gris gorgés d’eau s’apprêtent à percer. Sitôt que les premières gouttes tombent, les rues de Bruxelles se désertent peu à peu.

Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Yacha rentre chez elle. Elle est seule ce soir. Un livre repose sur la table de la cuisine. Pour tromper l’ennui, elle s’en saisit… et plonge dans la lecture. Elle s’y échappe. Oublie la nuit qui tombe, la pluie qui bat, la solitude. Ygor vient de lui annoncer qu’il sera de nouveau absent pour un mois. Yacha n’aime pas vivre seule. Alors elle décide de sous-louer la chambre vacante jusqu’au retour de son colocataire.

Rudica vient d’arriver à Bruxelles. Elle revient à la vie après avoir vécu en captivité. Elle était la prisonnière d’un ogre « très très loin du monde réel » … elle est parvenue à s’échapper en lui faisant boire une tisane qui l’a endormi. Et enfin, Rudica a pu s’échapper. En voyant l’annonce pour la location de la chambre, Rudica saute sur l’occasion. De cette rencontre nait une amitié entre les deux jeunes femmes. Ensemble, elles vont décider de décorer la ville en recouvrant les murs de dessins à la craie.

Cela m’a beaucoup fait penser au dessin un peu cagneux que Joanna Hellgren avait réalisé sur « Frances » . Un dessin enfantin que je trouve inesthétique mais le fait qu’il soit enrichit d’un scénario mature donne une profondeur inattendue à l’histoire. On flotte entre rêve et réalité et les deux dimensions se chevauchent en permanence. C’est troublant cette magie… cette alchimie qui se crée entre les deux femmes. Troublant également de voir à quel point elles se complètent et se nourrissent de l’une de l’autre, de leur amitié quasi fusionnelle.

Dryades – Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Le quotidien de ces dryades des temps modernes est pourtant banal. D’ailleurs, les crayonnés renforcent ce constat. Crayon de papier, feutre noir et peut-être même quelques gris posés à l’aquarelle par-ci, quelques noirs bien accentués à l’encre de Chine par-là, il n’en faut pas plus pour donner corps à la ville, au petit appartement de ces filles et aux décors urbains peuplés de badauds. C’est pourquoi, quand la couleur surgit d’un livre, d’un dessin à la craie, ou que le vert d’une plante apporte sa note de fraicheur, on s’émerveille comme un gosse excité quand il sait que quelque chose de fantastique va arriver…

La couleur et l’ogre sont utilisés ici comme des métaphores pour parler du couple quand il toxique, des rêves que l’on étouffe au bénéfice de choix plus conventionnels… plus en adéquation avec une vie finalement très matérielle. Les deux personnages de l’histoire ont des personnalités assez stéréotypées : l’une est belle, complètement insouciante et mythomane ; la seconde est terne, banale et incapable de vivre seule. Leur rencontre sonne comme une évidence. Lorsqu’elles sont ensemble, elles s’équilibrent, elles s’épanouissent. Elles sont solaires, affrontent leurs démons et repoussent leurs peurs.

C’est un peu fou, absurde mais tellement poétique ! Ces femmes sont belles mais elles ont poussé de guingois. Et cette belle rencontre leur permet finalement de prendre en confiance en elles et d’accepter totalement leur originalité, leurs convictions. Deux sorcières des temps modernes qui naviguent dans un quotidien fantastico-réaliste.

La chronique de Bidib.

Dryades (one shot)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clef des champs

Dessinateur & Scénariste : Tiffanie VANDE GHINSTE

Dépôt légal : mars 2018 / 88 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-84953-307-9

La Cavale du Docteur Destouches (Malavoy & Brizzi & Brizzi)

« L’univers célinien est un opéra bouffe, avec de grandes machines à voix et trompettes et tambours… C’est la féerie Céline… au cœur d’un cauchemar peut-être… mais c’est la féerie… toute en frou frou, légère et mutine… » écrit Christophe Malavoy dans la préface de cet album qu’il dédie à Lucette Destouches, épouse de Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline… artiste incontesté… homme contesté pour le rôle qu’il a joué et les opinions qu’il a défendues dès la fin des années 1930 et pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Sitôt la lecture commencée, on est interpellé vertement par Céline lui-même. Il est vieux, alité et écrit de façon frénétique… certainement pour s’échapper de ce terrible quotidien. Il a un besoin furieux de parler, de vider le trop plein d’amertume. Il se sait méprisé, il se sait jugé pour des décisions qu’il a prises, des choix contestables. Il s’en moque. Il veut s’expliquer, donner son point de vue… et le jeter en pâture… les gens penseront ce qu’ils voudront. Avec fermeté, le célèbre écrivain prend les commandes de la narration et pointe les fissures de sa carapace. Il montre son Yin et son Yang, l’homme dégueulasse et l’homme humaniste… Docteur Destouches et Mister Céline… un personnage tout en contradictions. Il se fustige, reconnaît ses agissements, son ambiguïté et s’en défend. Au crépuscule de sa vie, il revient sur les cinq mois qu’ont duré sa fuite. Cinq mois qui l’ont profondément ébranlé. Retour…

Malavoy – Brizzi – Brizzi © Futuropolis – 2015

… en octobre 1944. La France est encore sous l’occupation allemande. A Paris, la guerre prend tout le monde en étau. L’air est irrespirable et Céline se morfond dans comme un lion en cage. Il continue à assurer le suivi de ses patients et, de temps en temps, se rend au chevet de malades clandestins.

Il tait à tous – excepté à sa femme – les menaces qu’il reçoit presque quotidiennement. Mot d’insultes, menaces de mort… il décide de quitter Paris avec son épouse et avec son chat. Ils souhaitent rejoindre les Pays-Bas… mais en temps de guerre, ce voyage les obligera à faire bien des haltes. A Baden-Baden, ils s’installent au Brenner, un hôtel truffé d’allemands. Céline tente de s’y faire le plus discret possible mais un attentat est perpétré contre Hitler et les Allemands décident de se replier en lieu sûr. Les ordres sont donnés… et Céline affecté, malgré lui, au Ministère de la Santé à Berlin.

Un impondérable conséquent alors que sa cavale ne fait que commencer…

Ça grince. L’ambiance graphique des frères Brizzi est ciselée au crayon de papier. D’un bout à l’autre, pas de chichis ni de fioritures. Un pur bijou. Mais ça grince oui. Quelques jolis minois apparaissent au milieu de visages antipathiques, à commencer par Céline qui fait la gueule en permanence. Suspicieux, mécontent, il sait à quoi s’attendre de ses semblables et préfère les éviter. Ne compter que sur lui pour sauver sa peau et celle de sa femme. Il est aigri. Il a fui Paris et ses coupe-gorges pour aller se terrer dans des bouges encore plus crasseux, où fourmille la vermine nazi… ou la crasse pétainiste.

« La vie !… Ah ! J’ai été bien servi, merci !… ça oui ! Vraiment du bon et puis beaucoup de mauvais !… Ça aussi, ça remonte à la gorge… la condition humaine, c’est la souffrance, n’est-ce pas ?… »

Céline est dépeint comme un homme acariâtre. Sa mauvaise humeur constante fait partie du personnage. En adaptant la trilogie allemande (D’un château l’autre, Nord et Rigodon) de Céline, Christophe Malavoy se concentre sur les temps forts de l’exil de l’écrivain et donne une lecture possible des intentions de l’homme trouble qu’il fut. Pour se mettre à l’abri, Céline a joué l’opportuniste et n’a pas hésité pas à se mettre sous la protection de la lie de l’humanité : nazis, collabos. L’homme cultivé et instruit est même allé se terrer dans l’antre de Pétain à Sigmaringen. L’instinct de survie l’a conduit à prendre des chemins tortueux, boueux, nauséeux. Dans sa cavale, il croise la débauche et la folie, des hommes et des femmes en pleine dérive. Pourtant, quelques soient les circonstances et conscient des risques qu’il prenait, il a continué à soigner les pauvres, les réfugiés, les clandestins, les déserteurs… Céline ferme les yeux sur l’identité de ses patients. Humble, il ne s’est jamais targué d’avoir dépensé des fortunes pour permettre à ceux qui sont dans le besoin d’avoir accès aux soins. Christophe Malavoy ne se fait ni juge ni partie. Le scénariste fait ressortir avec brio toute l’ambiguïté de son personnage et du combat que ce dernier a mené avec ses propres démons.

La Cavale du Docteur Destouches – Malavoy – Brizzi – Brizzi © Futuropolis – 2015

Un album fort, sombre où Louis-Ferdinand Céline joue son propre rôle, celui d’un homme cynique, désabusé et très épris de sa compagne.

Un moment de lecture partagé avec Marilyne. Je vous invite à vous rendre sur Lire & Merveilles pour lire sa chronique.

La Cavale du Docteur Destouches (récit complet)

[Adaptation de la trilogie de Louis-Ferdinand Céline : D’un château l’autre, Nord et Rigodon]

Editeur : Futuropolis

Dessinateurs : Paul BRIZZI & Gaëtan BRIZZI / Scénariste : Christophe MALAVOY

Dépôt légal : septembre 2015 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1173-6

Mécanique Céleste (Merwan)

Il y a des albums comme ça, que j’avais repérés… qu’on m’a conseillé mais au fond de moi, je savais très bien qu’il me serait difficile de trouver le temps de les lire…

Puis soudain, nos vies folles sont bousculées. Ce quotidien où habituellement tout se presse, se bouscule, où on se fait happer… soudain… Jupiter imposa le confinement…

Principes de Mécanique céleste :

Premier principe : deux forces, composées chacune de sept affidés, s’opposent.

Deuxième principe : les affidés tentent de toucher leurs opposants à l’aide d’un orbe. Les affidés touchés quittent l’enceinte.

Troisième principe : un cycle s’achève quand tous les affidés d’une force ont quitté l’enceinte. La révolution prend fin quand une force remporte deux cycles.

Merwan © Dargaud – 2019

On est en 2068. Le monde tel qu’on le connait aujourd’hui n’existe plus. Le paysage urbain a été recouvert par les eaux, les populations sont parties. Tout est en friches, en ruines. Nous sommes à Pan, lieu que l’on avait coutume d’appeler « la forêt de Fontainebleau ». C’est désormais un lieu sauvage, une forêt revêche, rebelle. Des hordes de pirates y font la loi. Les rares humains des alentours vivent en solitaires. Wallis et Aster quant à eux font équipe. Lui est rêveur, trouillard et constamment plongé dans ses lectures, elle est nerveuse, tête brûlée et sans cesse sur le qui-vive.   

Le cœur névralgique de la communauté humaine est la Cité agricole de Pan. C’est l’Age de bronze ou presque. D’anciens objets de notre ère se marchandent de façon plus ou moins légale. Cette communauté de Pan s’organise de façon archaïque. Elle est mise à mal lorsqu’une délégation de Fortuna fait irruption dans leur vie. L’ambassadeur de Fortuna ne leur laisse que peu d’alternatives : accepter la protection de la République de Fortuna face aux pirates en échange de quoi, ils devront verser un quatre de leurs récoltes de riz… ou défendre leur indépendance par les armes. Acculé, le représentant de Pan demande l’arbitrage par la Mécanique céleste.

« Selon les termes de la Mécanique céleste, vous serez quittes si vous gagnez. Si vous perdez, vous nous reverserez 50% de votre récolte. »

Une équipe de sept joueurs est alors composée. Quatre garçons et trois filles. Wallis et Aster sont de la partie.

Voilà le postulat de départ qui permet de mettre l’histoire sur les rails. Le sport sert ici de métaphore pour parler des luttes de pouvoir et de la domination que peut (chercher à) exercer une nation face à une autre. Fourberie, coups bas, tentative d’intimidation…

Graphiquement, je reconnais que le travail de Merwan sur cet album ne m’attirait pas outre mesure. La veine graphique et ses couleurs légèrement délavées, l’action visiblement au cœur du récit… autant d’éléments qui ne m’auraient certainement pas conduit à mettre l’album dans ma besace pour un achat. Pourtant, cet album m’a été conseillé à deux reprises… alors forcément, ça méritait réflexion.

Si j’ai mis un peu de temps à trouver mon rythme de lecture, force est de constater que ce n’est en rien la faute au duo de personnages principaux. Un grand échalas, intello et pétochard, donne la réplique à une jeune femme impulsive et prosaïque. Le duo se complète à merveille et permet à l’auteur de jouer d’humour avec les interactions de ces deux personnalités qui sont aux antipodes l’une de l’autre. La palette de personnages secondaires est tout aussi haute en couleurs. Dans l’ensemble, ils font tous preuve d’un furieux sens de la répartie et placent quelques succulentes boutades.

La société telle qu’elle est devenue offre également à Merwan une grande liberté. De-ci de-là, des propos titillent notre curiosité puisqu’on comprend bien vite qu’il s’agit effectivement de la France… mais que la France telle que nous la connaissons a vécu un cataclysme. Tout est laissé à l’abandon. La végétation a déjà recouvert une bonne partie des belles demeures de Fontainebleau, des tanks encore confis des cadavres de militaires gisent au milieu d’une ville fantôme. Les causes de ce désastre, nous les apprendrons au fil de la lecture. Et quand on referme l’album, aucune question reste sans réponse.

Le scénario tolère assez peu de temps morts. La lecture est entrainante et malgré les complications que rencontrent nos héros, ils ne perdent jamais leur bonne humeur et se montrent inventifs pour contrer la situation qui n’est jamais à leur avantage. De bout en bout, le sport est utilisé pour dénoncer les stratégies fourbes qui sont utilisées pour qu’une nation prenne l’ascendant sur une autre. C’est ludique, il y a plusieurs degrés de lecture… un bon album.

Une lecture que je partage pour « La BD de la semaine » et que l’on retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Mécanique Céleste (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : MERWAN

Dépôt légal : septembre 2019 / 200 pages / 25 euros

ISBN : 978-2205-07818-3

In Waves (Dungo)

« In Waves » . Voilà un album que j’ai repéré très vite après sa sortie grâce à mon libraire. Totalement emballé par sa lecture, il m’a déposé l’ouvrage entre les mains en même temps qu’il me le recommandait chaudement. J’avoue qu’à ce moment-là, j’étais assez dubitative face à cette ambiance graphique… face à ce trait presque effacé, timide, (trop) discret. Mon libraire m’a déjà fait lire des albums improbables vers lesquels je ne me serais pas tournée si ce n’était pas lui que me l’avait conseillé. Le dernier en date : « Mister Miracle » , un comic book mettant en scène un super-héros [en collants] dépressif… mais brillant dans les combats qu’il mène [toujours cette éternelle lutte du bien contre le mal]. Avouez tout de même qu’il n’y a pas pléthore de super-héros [en collants moulants] dans mon petit @Bar à BD… Un super-héros [en collants] qui m’a donc plutôt emballée… il n’y a bien que mon libraire qui soit capable de m’embarquer aussi loin de ma zone de confort. Donc quand il m’a dit que j’allais adorer « In Waves » … forcément… ça méritait réflexion. Pas de bol, c’était au moment de la rentrée littéraire et j’ai botté en touche ; j’avais déjà prévu d’autres achats et, comme tout le monde, j’ai un banquier (f)rigide. Ça m’a chiffonnée [non pas cette question de (f)rigidité bancaire mais le fait de ne pas pouvoir me permettre d’acheter cette chaude recommandation du libraire].

Pendant les semaines qui ont suivi, ça m’a travaillé. En décembre, le banquier avait meilleure mine alors je me suis décidée acheter « In Waves » . Pas de bol, il était en rupture chez l’éditeur ! Qu’à cela ne tienne, le FIBD d’Angoulême se profilait fin janvier 2020, impensable que l’éditeur n’ait pas relancé une parution à cette occasion d’autant que l’album était dans la sélection du FIBD. Évidemment, je suis partie d’Angoulême sans l’album… préférant me laisser porter par de magnifiques trouvailles dans la bulle des Indé.

Puis le mois de février est arrivé. On n’était pas encore à imaginer qu’un confinement se mettrait en place quelques jours plus tard… et tenter de positiver dans ce contexte en y voyant l’opportunité de disposer d’un peu plus de temps pour lire. Voilà donc ce roman graphique.

Dungo © Casterman – 2019

Se poser.

Les occasions de le faire sont multiples.

Parmi ces opportunités plurielles, qui ne s’est jamais assis sur une plage pour regarder la mer béatement, en silence ? Avouez qu’il y a quelque chose de fascinant dans le mouvement des vagues… dans cette petite écume qui se dépose sur le sable… dans les va-et-vient de l’eau. Simplement profiter du spectacle des marées, se laisser bercer par les clapotis de l’eau, la dentelle travaillée par l’écume, le roulis es vagues… Aj Dungo cale son rythme narratif sur le mouvement de l’eau, se laissant – par moments – submerger par ses émotions avant que celles-ci ne se recroqueville pour laisser la place à une forme de sérénité.

 « Les surfeurs ont toujours trouvé refuge dans l’eau. »

Pendant plusieurs années, Aj a vécu une relation forte avec Kristen. Au début, ils se cachaient des parents de sa compagne. Aj lui rendait visite le soir, en catimini, juste pour le plaisir de voler quelques minutes au temps, juste pour le plaisir de s’enlacer et contempler l’immensité étoilée. Ils étaient blottis l’un contre l’autre, dans la chaleur de l’autre, lové dans un recoin de la maison pour ne pas être aperçus. Comme des ados. Kristen était malade et devait suivre des soins assez lourds. C’est peut-être la raison pour laquelle ses parents étaient aussi stricts… restreindre ses sorties pour éviter qu’elle ne s’épuise inutilement. Ils se sont aimés follement. Elle s’est éteinte en 2016 des suites d’un cancer.

Dans ce récit autobiographique, Aj Dungo fouille dans ses souvenirs. Il attrape ses émotions, sa douleur et ses sensations pour les poser sur papier. Que l’histoire d’amour qu’il a partagée avec Kristen ne soit pas oubliée.

 « La lumière des phares a dissous notre étreinte. Ses parents étaient rentrés. Et je me suis retrouvé seul dans le noir. Avec la pluie pour seule compagne. Huit ans plus tard… Kristen m’abandonnerait de la même façon. Précipitamment, sans crier gare. Avec l’eau comme seul réconfort. »

Au travers de ce récit intime, Aj Dungo retrace aussi toute l’histoire du surf, une passion qu’il a partagée avec Kristen. Ces passages didactiques s’immiscent dans le récit et apparaissent dans des tons sépia. Ils apportent au récit une respiration. Des parenthèses qui écartent le pathos, l’atténuent… Une ponctuation dans le témoignage cathartique de l’auteur.

Le reste du temps, le dessin s’habille de bleus-verts aux dégradés divers. Le trait est sobre, il contient très peu de détails. Un sourcil, un sourire, le pli d’une étoffe, un lacet défait, un bouton… rares sont les détails graphiques qui sont apportés pour enrober le récit. Ce qui donne du relief à ce dernier, c’est la sonorité du scénario. La narration n’est qu’une voix-off… un long monologue qui se réchauffe au contact d’un souvenir joyeux ou vacille, nostalgique et bouleversé, lorsqu’il s’arrête sur un moment douloureux. Aj Dungo force parfois la porte de sa mémoire capricieuse, quand il cherche à retrouver la chronologie exacte ou les contours précis d’un instant qui échappe à sa mémoire.

On sent sa tristesse, on sent que l’absence de sa compagne l’affecte. On sent tous ces sentiments qu’il a encore pour elle, qui parfois l’encombrent, qui parfois le bercent… heureux d’avoir vécus ces moments-là au côté de Kristen. L’amour de sa vie est décédée.

« J’ai fini par trouver les mots que je cherchais. « Cela vient par vagues. » C’est une réponse un peu lapidaire mais juste. Le vide est constant. Mais le chagrin du deuil n’a pas de forme propre. Il va et il vient. Il demeure imprévisible. Il naît d’une tempête au loin, au plus profond de l’océan. A l’abri des regards, en faisant gronder les flots. »

Touchant, émouvant, doux, la simplicité du graphisme s’oublie très vite et je e suis finalement laissée porter par ce récit et ses ressacs, ses remous et bercements.

Chroniques à lire : Autist Reading, Moka, A propos de livres.

In Waves (roman graphique)

Editeur : Casterman

Dessinateur & Scénariste : Aj DUNGO

Traduction : Basile BEGUERIE

Dépôt légal : août 2019 / 376 pages / 23 euros

ISBN : 978-2-203-19239-3

Le vieil Homme et la Mer (Murat)

En 1952, Ernest Hemingway reçoit le Pulitzer pour « Le vieil Homme et la mer » , une œuvre que Thierry Murat revisite ici.

Murat © Futuropolis – 2014

On est à Cuba, non loin de la Havane, dans les années 1950. Ici, la journée, les rues sont désertes. Les habitants se protègent du soleil écrasant. Les tons vifs des façades des maisons bariolent le paysage. L’océan vient lécher les pieds des maisons qui sont en bordure de la plage. Le bleu majestueux de l’océan flirte avec le bleu éclatant du ciel.

« Ici, lorsque vous êtes fini, plus bon à rien, on dit que vous êtes salao. Ce qui est la pire des insultes pour dire que la chance vous a abandonné. Mais ici, on dit aussi que c’est au moment où la nuit est la plus noire que va se lever le jour… »

Lorsque le soleil commence sa phase descendante, les rues recommencent à s’animer peu à peu. Quelques badauds çà et là. Un enfant rejoint le port en courant. Comme chaque jour, le vieux rentre de sa journée de pêche. Dans le fond de sa barque, quelques filets sont déposés, quelques affaires… pas un seul poisson. Cela fait des mois qu’il n’attrape plus rien. La dernière chose qu’il est parvenue à attraper, c’est l’amitié de cet enfant qui l’attend tous les soir lorsqu’il rentre au port. Il sait qu’aujourd’hui encore, l’enfant sera triste de le voir rentrer bredouille mais qu’il n’en dira rien. Il sait qu’ils auront quelques heures à passer ensemble, qu’ils parleront de baseball, qu’ils se rappelleront le temps où ils pouvaient pêcher ensemble… que le vieux lui racontera ses vieilles histoires, celles qui appartiennent au temps où il n’était pas salao. Aujourd’hui, cette déveine l’accable, le tasse, le rend plus vieux encore. Jusqu’au jour où le vieux part plus loin que d’habitude, à la pêche aux gros. Il s’installe au large avec la ferme conviction de montrer que le vent a tourné. Il veut retrouver sa dignité. Le vieux sera le premier surpris de constater que la chance lui sourit à nouveau. Un énorme espadon s’est accroché à une de ses lignes. Entre l’homme et le poisson, un long combat s’engage. Il durera trois jours et trois nuits.

Face à Hemingway, l’enfant raconte son amitié avec ce vieil homme. Il lui raconte comment il a grandi à ses côtés. Il parle du vieil homme avec respect. Il l’admire. Il le connaît aussi mieux que personne. Quelques passages s’incrustent dans le scénario pour montrer ce tête-à-tête entre l’écrivain et l’enfant pêcheur. Le romancier ponctue le long récit de l’enfant, pose quelques questions, demande des précisions. Pour cette adaptation, Thierry Murat fait d’Hemingway un personnage à part entière, un passeur d’histoires qui récolte un témoignage qu’il couchera ensuite sur papier. Cela donne une jolie dimension à cette fiction et sème le trouble : réalité ou fiction ?

Le vieil Homme et la Mer – Murat © Futuropolis – 2014

Mais c’est l’enfant qui est notre guide principal dans ce voyage nostalgique. Hemingway s’efface toujours très vite même si l’on perçoit le regard bienveillant qu’il pose sur le jeune pêcheur. Ce dernier est un narrateur hors pair qui n’écarte aucun détail. Ni le son d’une voix, si l’odeur des embruns marins, ni l’amplitude d’un geste. Il n’omet rien. Il fait des pauses dans son récit pour que son interlocuteur prenne la mesure de ce qu’il vient de dire. Durant ces instants de silence, le temps est comme suspendu. Ce suspense nous ferre. A l’instar du poisson, notre curiosité nous a fait mordre à l’hameçon et plonger toujours plus loin dans la découverte de ce témoignage.

Santiago, grand-père, toi… Dans la bouche de l’enfant, le prénom du vieux est prononcé avec respect. Entre eux, il y a de l’estime et de l’amour, de la complicité aussi. L’enfant a une tendresse particulière pour ce vieux. C’est un amour semblable à celui qu’un enfant porte à son grand-père. Il scrute l’ancien, se nourrit de lui, le protège et apprend à son contact.

« Sa peau, ses cheveux, ses souvenirs, tout chez lui était vieux. Sauf son regard, qui brillait encore comme un soleil rasant sur la crête des vagues. »

Entre voix-off et échanges interactifs, le scénario trouve très vite sa mélodie, son rythme. Thierry Murat sublime le texte d’Ernest Hemingway. Il nous fait passer de l’ocre au bleu, du jour à la nuit, de la chaleur à la nostalgie, du récit au silence… puis vient le moment de ce combat fantastique entre le vieux pêcheur et un gigantesque espadon. Ils se sont défiés au bras de fer. L’homme et le poisson vont puiser dans leurs forces physiques et psychiques.

Superbe ! Les mots d’autres lecteurs :

Noukette : « Si le texte est une merveille, le dessin élégant de Murat le magnifie. L’alliance des deux est un petit miracle sans aucune fausse note. Intense et unique. »

Jérôme : « Le texte d’Hemingway, au symbolisme un peu simpliste et trop évident, tenait surtout par la beauté de son écriture. Cette adaptation très fidèle m’a embarqué par son esthétisme. »

Yvan : « Les grandes cases et l’absence de bulles permet de restituer l’immensité de l’océan et la solitude du vieil homme, tout en permettant de se concentrer sur des textes qui se retrouvent magnifiés par les superbes planches de l’artiste. »

Moka : « La palette de Murat est d’une richesse sans nom et rythme à merveille ce ballet maritime,  permettant au temps qui passe d’enrober de ses ambiances et de ses nuances, une histoire qui n’est pas qu’une simple partie de pêche. »

Noctenbule : « Si vous aimez les voyages tout en délicatesse, en lenteur et en sensibilité, montez dans ce bateau pour aller vers Cuba à la rencontre du vieil homme qui aime la mer. »

Sabine : « Thierry Murat s’est emparé du roman d’Hemingway, de la pensée et sagesse, d’en retranscrire sa poésie, la lutte, la conversation entre un homme et un poisson, entre la vie et la mort. »

Le vieil Homme et la Mer (récit complet)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Thierry MURAT

Adapté du roman d’Ernest HEMINGWAY

Dépôt légal : octobre 2014 / 128 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-7548-0948-1

Sixtine, tome 3 (Maupomé & Soleilhac)

Maupomé – Soleilhac © Editions de La Gouttière – 2020

Sixtine est orpheline. Adolescente intrépide, elle a grandi sous le regard aimant de de sa mère. Toutes deux vivent modestement. Au décès de son père, les grands-parents paternels de Sixtine ont définitivement tourné le dos à leur belle-fille. D’ailleurs, ils n’avaient jamais accepté que leur fils se marie avec une femme de si modeste condition.

Depuis toute petite, Sixtine ne passe pas un jour sans Igor le Muet, Tranche-trogne et Archembeau, trois pirates fantômes. Ce sont ses amis, ses confidents et ses compagnons de jeu. Ils l’ont initiée à l’art du combat au sabre, à celui de l’esquive, de l’habileté et… de la répartie. Ces derniers temps pourtant, Sixtine se pose des questions et elle ne sait pas trop où trouver ses réponses. Les pirates sont de bons vivants mais qu’en savent-ils eux… sur son père par exemple ?

Oui, depuis quelques temps, le regard de Sixtine sur son environnement change. Cela a commencé il y a quelques mois, quand sa mère et elle – croulant sous les dettes – furent menacées d’expulsion. Voulant à tout pris aider sa mère à trouver une solution, Sixtine cherche à entrer en lien avec les parents de son père. Son initiative se solde par un échec. Pour Sixtine, il n’y a plus qu’une seule chose à faire : voler un trésor aztèque précieusement conservé dans un musée et le revendre ensuite ; le prix qu’elle devrait en tirer couvrira amplement les créances. Elle parvient effectivement à dérober le trésor mais Sixtine n’a d’autre choix que de l’enterrer dans un endroit sûr en attendant que les choses s’apaisent. Car depuis cette aventure, Sixtine est témoin d’étranges événements qui bousculent sa vie. De terrifiantes créatures rodent dans son sillage et la menacent.

Et comme la vie a toujours son lot de belles surprises, et comme pour atténuer toute cette tension, Sixtine découvre qu’un mystérieux ange gardien agit dans l’ombre et veille à la protéger.

J’ai embarqué dans l’univers de Sixtine en juin 2016 et vous ai brièvement parlé du premier tome de la série au moment de sa sortie en octobre 2017. Pour d’obscures raisons [je prendrai peut-être le temps de vous expliquer ça bientôt], le second tome de Sixtine n’est jamais arrivé jusqu’au Bar à BD [même s’il est arrivé chez moi et qu’il a été dévoré comme le précédent].

Sixtine, cela parle de l’adolescence en premier lieu. De ce moment si particulier de la vie où un individu quitte douloureusement le monde de l’enfance (avec tout ce que cela implique au niveau de l’imaginaire, des centres d’intérêt qui changent, de son rapport à l’autre qui se modifie, de son corps qui se transforme…) pour entrer doucement, pas à pas, dans le monde des adultes.

Sixtine, cela parle aussi d’identité. De ce que c’est que d’être orphelin et de ce que cela implique sur ce que l’on ne sait pas (ou de ce que l’on sait par la bouche des autres) sur la personnalité d’un parent que l’on n’a pas eu l’occasion de connaître. Lui ressemble-t-on ? A-t-on les mêmes tics ? Le même accent ? Les mêmes goûts musicaux ? Le(s) même(s) don(s) ?…

Sixtine, c’est aussi la chaleur d’une famille même si celle-ci est réduite à presque rien, à la bulle qu’une mère et sa fille ont créé et qu’elles parviennent à entretenir. Puis de la famille en général : cette manière de s’appuyer les uns sur les autres, de s’épauler… de s’opposer quand il y a désaccords. De se réconcilier ensuite.

Sixtine, c’est aussi la question du rejet. Du pourquoi certains se retrouvent amputés d’un pan de leur famille alors que la cassure s’est opérée avant même qu’ils puissent avoir voix au chapitre… ou parce que leur voix ne compte pas, comme s’ils étaient muets… ou parce que les adultes – trop affairés pour les écouter – ne tiennent pas compte de leur opinion.

Sixtine, c’est enfin une histoire d’amitiés. Parce qu’il y a la famille de sang dans laquelle on grandit… mais il y a aussi et surtout la famille qu’on se crée avec certains amis.

Parce qu’entre un adulte et un enfant, ces sujets que je viens de lister sont trop souvent abordés avec retenue. Il est plus simple de parler du doigt qu’on se met dans le nez plutôt que du parent qui n’a jamais été présent dans la cellule familiale. Difficile d’en parler spontanément, de façon décontractée. Et quand (enfin) la discussion est engagée, les premiers mots échangés donnent (souvent) l’impression qu’on vient de mettre les deux pieds sur une planche savonneuse… On y va maladroitement… D’autant qu’il est difficile d’aborder ces sujets parce qu’ils font (aussi) naitre des questions [compliquées] dans la tête de nos enfants… et que l’on sait d’avance qu’on n’aura pas de réponse (cohérente/intelligente/rassurante) à apporter. Frédéric Maupomé pourtant nous livre des pépites comme Sixtine, SuperS et Anuki qui sont de réels leviers à tous ces sujets compliqués. Pêle-mêle, Anuki (pour les pitchouns de 3-4 ans), SuperS et Sixtine (pour les plus grands dès 8 ans) abordent avec humour et finesse des sujets comme l’identité, l’amitié, les migrants, le deuil, l’environnement, le racisme… j’en passe.

Des ouvrages jeunesse qui sont donc de remarquables supports intermédiaires pour lancer la conversation. Pour un adulte, c’est un régal ; les métaphores contenues dans ces histoires sont un magnifique plongeoir pour faire enfin le grand saut. Plouf ! Du côté de l’enfant, ces séries [bien sûr, il y en aurait d’autres mais déjà, il y a une vraie richesse dans celles écrites par Fred] permettent au jeune lecteur de continuer à nourrir sa réflexion à bas bruit jusqu’au jour où il constate qu’il/elle a à peu près cerné ce qui le/la gêne et se sent prêt à questionner ses/ses parent(s).

Le scénario de Sixtine est ciselé. Il déplie dans un même mouvement un sujet sérieux et un élément plus ludique. Le message passe parfaitement, sans donner l’impression qu’un adulte fait une leçon de morale. Le scénario est parfaitement accessible à son lectorat et sans recourir à un vocabulaire générationnel saturé de termes « à la mode » , influencés par les médias sociaux existant, les séries du moment ou les peoples qui font le buzz. Frédéric Maupomé a créé un univers que des lecteurs de tous les âges vont visiter, investir et apprécier.

Après, si Sixtine plait autant, c’est aussi (surtout ? 😛 ) grâce au travail d’Aude Soleilhac qui a su trouver les couleurs, les trognes et la dynamique visuelle qui convenaient. Son trait ludique, joyeux et plein de mouvements se montre tout à fait capable de tenir sur ses fortes épaules ce scénario aussi solide. Quand le propos est grave ou que la scène est pleine de tension, le trait de l’artiste fait passer ce moment de tension comme une lettre à la Poste… c’est un album jeunesse ne l’oublions pas, il ne s’agit pas d’effrayer les foules non plus.

Bref, Sixtine, c’est l’alchimie entre un personnage et son univers. Entre un scénario et ses illustrations. Entre la série et ses lecteurs. Je kiffe… et mes gamins encore plus.

Sixtine / Tome 3 : Le Salut du Pirate

Editeur : Editions de La Gouttière

Dessinateur : Aude SOLEILHAC / Scénariste : Frédéric MAUPOME

Dépôt légal : janvier 2020 / 80 pages / 13,70 euros

ISBN : 979-10-92111-98-9