Les Harlem Hellfighters (Brooks & White)

Brooks – White © Editions Pierre de Taillac – 2017

Première Guerre Mondiale.

Le président Wilson décide d’engager les Etats-Unis dans la « Der des der ».

« Harlem Hellfighters, tel est le nom qui fut donné aux soldats afro-américains du 369ème Régiment d’Infanterie. C’est en raison de leur courage que les Allemands les surnommèrent les « Combattants de l’Enfer ». Décorés par la France pour leur bravoure, ces new-yorkais furent ignorés par leur pays, et leur héroïsme fut bientôt oublié… » (quatrième de couverture).

Journal de bord d’une lecture contrariante…

16 avril 2017.

Parfois, j’ai de grands moments de solitude lorsque j’ouvre ma boîte aux lettres. Des livres que je n’attendais pas et que je n’aurais pas même eu envie de feuilleter si je les avais vu sur le rayon d’une librairie… Pourtant, j’ai déjà eu de belles surprises avec des ouvrages qui m’ont été envoyé « par surprise ». Généralement, je fais l’amer constat que lorsque des livres me sont imposés comme cela… ça ne colle pas entre lui et moi. Mais revenons quelques semaines en arrière.

Mars 2017.

J’ouvre ma boîte aux lettres et je trouve un paquet. Dedans, cet album. Je grimace. Pour deux raisons : la couverture tout d’abord. Elle agresse. Elle jure. Des blocs de couleurs compacts, un bouquet de fusils, des tiges d’uniformes militaires, des visages crispés… tout ce qu’il faut pour me faire fuir. Les récits de guerre et moi… ceux-là même où la testostérone abonde, je n’aime pas. J’aime la BD-reportage, j’aime le témoignage… pas la démonstration de force. Et ici, il y a déjà trop de testostérone dans la couverture. Je pose l’album, réfrène mon envie de contacter un éditeur que je ne connais même pas pour lui dire… non…

… je vais laisser décanter.

Ces mauvaises impressions doivent partir si je veux pouvoir lire car faire un procès d’intention à un livre sans même l’avoir ouvert, très peu pour moi. Classer à la verticale juste sur un apriori, je ne peux pas. La moindre des choses, c’est de lire… et d’en parler. Et puis, ce n’est pas donné à tout le monde de recevoir des livres gratuitement… c’est un luxe.

Le livre est resté sur mon bureau pendant plusieurs jours. Je voyais sa tranche et son titre racoleur : « Les Harlem Hellfighters – Max Brooks ». Franchement… ça ne donne vraiment pas faim… Entre temps, j’avais un peu feuilleté. A l’intérieur, des planches en noir et blanc. Le contenu semble verbeux. Le dessin est minutieux mais dans ce format (15,5 x 23 cm), tout est tassé, comme compacté. On se sent oppressé. A la volée, mon œil se pose sur une répétition de visages grimaçants, des explosions, des armes, des… rats. L’album me donne l’impression d’être à mi-chemin entre le comic book des années 1950 et le comic underground, un dessin qui n’a pas totalement terminé sa mutation.

On va laisser décanter ces impressions…

26 mars 2017.

Quelques jours après la réception et papotage sur Messenger. J’envoie la photo de la couverture à un ami. Réponse : « Ah ouais, c’est du lourd !!! ». Je crois qu’il rigole sous cape… C’est vrai que si l’éditeur avait pris un minimum le temps de regarder ce que j’aime lire, il aurait vite vu que mettre cet exemplaire entre les mains était une idée bien saugrenue !

Le fait d’avoir ressorti l’album m’avait presque décidé à me lancer. Mais bon…

… laissons décanter.

16 avril 2017.

Toujours là, sur le bureau. Aller. Je me lance. Parce qu’à chaque fois que j’ouvre un autre livre, j’ai des scrupules. Celui-là commence à me regarder en biais. Je manque de faire marche arrière en revoyant la couverture. J’ouvre.

Au bout de quatre pages, je suis surprise. Ça colle plutôt bien avec le scénario de Max Brooks. Le dessin de Caanan White n’est pas désagréable, ciselé, détaillé mais le constat initial n’est pas prêt à vaciller : vu la richesse du contenu des illustrations, le format choisit pour l’album n’est pas approprié. Tout est tassé, c’est trop petit, on ne voit que les contrastes de noirs. On étouffe.

Page 88. Je repose. Il est temps de faire une pause au premier tiers de l’album. L’unité des Harlem Hellfighters est à bord d’un bateau militaire qui navigue vers la France. Un premier tiers d’album qui se découpe en trois grands temps :

  • le temps de l’enrôlement : dans une pièce d’un bâtiment de Harlem, des hommes noirs s’engagent. Venus des quatre coins des Etats-Unis, ils sont remontés à bloc. Premiers contacts, premières affinités et premiers heurts. Dans le corps de certains, la testostérone est en ébullition. « C’est moi qui a la plus grosse ! » (non, je rigole… mais ça résume un peu l’état d’esprit).

  • le temps de l’entraînement : dans un camp du nord des Etats-Unis puis dans un second au Texas. Outre les affrontements verbaux entre soldats et gradés (des gradés très antipathiques), le scénario s’attarde sur des événements qui ont eu en dehors des murs de la caserne. Dans cet état ségrégationniste, il est question de l’antipathique attitude des civils du quoi à l’égard des Noirs (humiliations, violence). Le récit s’attarde sur un autre point : « Les uniformes étaient d’abord distribués aux Blancs. Et la plupart des troupes noires devaient s’entraîner avec leurs propres sapes. On donnait aux troupes blanches des armes à feu. Des Springfield flambant neufs, tout juste sortis de l’usine. Et nous on avait… des manches à balais. Il y avait une pénurie parce que le Ministère de la Guerre en donnait aux clubs privés de tir ! Le but étant d’aider les civils à améliorer leur habileté au tir, juste au cas où ils auraient à partir au combat. (…) On a inventé des clubs de tir bidons… »

  • le temps de la traversée : après l’amertume des membres de l’unité quant au fait qu’aucune cérémonie n’a été organisée à l’occasion de leur départ (ce qui n’est pas le cas pour les troupes de Blancs qui défilent dans leur plus beaux uniformes, fusils en main, cotillons, musique et foule pour les acclamer) et que le bateau affrété est un vieux navire tout de guingois qui ne semble pas capable d’autre chose que de donner le mal de mer.

Au premier tiers, je ne retiens que de la plainte. A ce stade de la lecture des « Harlem Hellfighters », je cherche encore quel message le scénariste souhaite faire passer. Je ne doute pas qu’il soit bourré de bonnes intentions et qu’il souhaite rendre hommage au courage de ces hommes. Pourtant, le portrait qu’il brosse d’eux est loin d’être reluisant. Les personnages sont amers, revanchards, aigris. En 1917, cela faisait 52 ans que la Guerre de Sécession avait eu lieu. Et on sait tous que la question de la reconnaissance des droits des Noirs américains était loin d’être intégrée, même dans les états du nord. Aujourd’hui encore, les discriminations continuent. Mais je m’éloigne de mon sujet…

J’imaginais ce récit comme étant celui d’un hommage à la bravoure de ces hommes. Luttant pour la reconnaissance de leur droits dans leur pays, réclamant le respect de leur dignité, de leur liberté, de leur statut de citoyens américains… on se doute que vues leurs conditions de vie, répondre à l’appel du Président était un moyen, pour eux, de bénéficier d’une solde et ainsi pouvoir subvenir à leurs besoins. Mais compte tenu de la manière dont le président Wilson a formulé l’engagement des Etats-Unis dans ce conflit mondial, il n’est pas difficile de comprendre que ce combat-là fait sens pour ces afro-américains.

Faire du monde un endroit sûr pour la démocratie.

Au tiers de la lecture… j’entends malheureusement autre chose…

Pourquoi j’suis là ?! Pourquoi je n’serais pas là ?!? Des Blancs qui me payent pour tuer d’autres Blancs ? Merci, mon Dieu ! Alléluia !

… et je trouve le ton décidément trop grinçant… On va laisser décanter… la nuit porte conseil…

17 avril 2017.

Le second tiers du récit s’ouvre sur le mois de janvier 1918. La traversée de l’océan Atlantique est terminée. En mars 1918, les Harlem Hellfighters sont rattachés à l’armée française. Première descente dans les tranchées, premiers contacts avec « les poilus ». En situation, les vieilles rancœurs deviennent secondaires. Ils sont considérés et respectés des troupes françaises. Les pages suivantes nous plongent dans le quotidien des tranchées. Le propos change de ton, l’état d’esprit de ces hommes aussi.

Des Blancs qui me payent pour tuer d’autres Blancs ? Gloire, Alléluia ! La vengeance est comme le feu. Il peut éclairer le chemin le plus sombre. Et qu’est-ce que qui se passe quand le feu s’éteint ? Quand ce que tu as attendu toute ta vie devient tout à coup le passé ? Il n’y a pas d’ironie plus cruelle que d’accomplir la mission de sa vie et d’avoir encore toute sa vie devant soi.

J’attaque le dernier tiers.
Si les rancœurs relatives aux traitements racistes dont sont victimes les noirs américains aux Etats-Unis s’étaient tues depuis le débarquement sur le sol français… elles reprennent de plus belles. Il faut dire que les actes de bravoure et la manière dont les faits d’armes de cette « unité de couleur » ont été salués ne plait pas aux soldats américains blancs. Et les coups bas pleuvent sur eux, réactivant les haines et l’amertume.

Et foutre le camp loin de cette guerre de Blancs.

Dernier tiers et retour sur les champs de bataille. Des corps à corps, des explosions, des attaques de gaz. Une détermination de fer anime ces combattants.

J’ai terminé l’album. J’ai vraiment soufflé sur certains passages. J’en retiens que c’est une unité d’hommes courageux. Ils ont fait ce que bien peu d’autres hommes auraient fait. L’ouvrage m’a appris quelque chose car je ne connaissais pas l’histoire de cette unité. Mais la forme de ce récit ne m’a pas parlé. Max Brooks ne m’a pas intéressée et Caanan White m’a laissée de marbre.

Je vais laisser décanter avant d’écrire…

23 avril 2017.

Une semaine que j’ai lu ce titre. Et toujours un peu d’agacement à l’égard des pratiques de certains éditeurs qui, sous prétexte qu’ils récupèrent votre adresse (par quel biais d’ailleurs ??) se croient en droit de glisser un titre quelconque dans une enveloppe et « roule ma poule ». Sans un mot, rien. Pas un bonjour. Pas une explication de pourquoi ce livre-là vous a été adressé. Un cadeau gratuit qui met tout de même le blogolecteur en difficulté. Si la chronique est positive c’est le holà ! Si elle est négative… ils vont se plaindre quand les « méchants blogueurs disent du mal de leurs livres ». Franchement…

Dommage que ce soit ce livre-là qui fasse les frais de mon énervement. Tout de même, un livre à la mémoire d’hommes de cette trempe, c’est bien dommage. J’aurais pu passer mes nerfs sur un livre insipide, un « truc mainstream » laid comme un pou qui parle des peines de cœur d’une riche héritière d’un domaine viticole, du tome 2 d’une énième saison d’une série parlant d’une saga sur les rois de France (alors qu’on n’a pas lu le reste des albums de l’univers… ça a du sens tiens !), d’un bouquin qui arrive dans un carton avec une peluche à moitié brûlée pour accompagner un album réalisé par des auteurs dont on ne connait même pas le nom et publié par une maison d’édition dont on apprend l’existence… et accompagné d’un feuillet sur lequel on peut lire « Communiqués, extraits, couvertures, matériel… Tout ce dont vous avez besoin pour votre bel article se trouve sur : http://www.NomDeLediteurCensure.com/presse » … Et quand tu ouvres… et bien ça pique les yeux tellement c’est peu engageant !

Messieurs et Mesdames qui travaillez dans l’édition. Si vous parvenez à vous procurer nos adresses postales, c’est donc que vous avez nos adresses électroniques ! Alors que tant d’entre vous se plaignent des coûts des envois postaux… qu’est-ce que cela vous coute de prendre contact par mail et de DEMANDER avant l’envoi d’un album si ce dernier nous… tente ??!! Et si ce n’est pas le cas pour l’album A, ça marchera peut-être pour l’album B !!

Pour ma part, je blogue sur mon temps libre et ne touche aucune rémunération pour cette activité « ludique ». Je m’y consacre parce que ça me plait : lire, écrire, échanger. C’est une activité agréable. A condition que cela ne devienne pas de la contrainte.

Aujourd’hui… 13 mai 2017

J’ai laissé décanté la lecture. Gardé des passages en mémoire. Mais rien, non vraiment rien, ne me donne envie de vous recommander cette lecture.
Et puis je suis toujours remontée comme un coucou à l’égard de ces partenariats forcés.

Les Harlem Hellfighters

One Shot
Editeur : Pierre de Taillac
Dessinateur : Caanan WHITE
Scénariste : Max BROOKS
Traduction : Agathe La Roque et Sophie Roser
Dépôt légal : avril 2017
264 pages, 14,90 euros, ISBN : 978-2-36445-081-3

Bulles bulles bulles…

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Les Harlem HellFighters – Brooks – White © Editions Pierre de Taillac – 2017

Le beau Voyage (Zidrou & Springer)

Zidrou – Springer © Dargaud – 2013
Zidrou – Springer © Dargaud – 2013

Animatrice d’une émission télévisée qui cartonne auprès des jeunes, Léa semble avoir réussi dans la vie sans trop de difficulté. Jolie, blonde, coquette, cette midinette d’une vingtaine d’années saute sur la moindre occasion de s’envoyer en l’air. D’ailleurs, elle est en plein coït lorsqu’elle reçoit l’appel qui lui annonce la mort de son père.

Ce deuil fait remonter des souvenirs qu’elle avait enfouis au plus profond de sa mémoire.

Après deux albums de Zidrou que j’ai découverts coup sur coup et qui m’ont satisfaite (« Les beaux étés », « Pendant que le roi de Prusse… »), il fallait forcément que cela arrive. Je l’ai déjà constaté, avec ce scénariste, « ça passe ou ça casse ». Et concernant l’album du « Beau voyage », le plaisir était loin d’être au rendez-vous. Alors je reconnais que cette jeune femme est touchante. A vingt ans, elle a déjà passé un certains nombres d’épreuves qui en auraient terrassé plus d’un. Oui… mais.

Vous allez certainement me dire que « la vie c’est comme ça », que « tout ne peut pas être rose », qu’il y a « des hauts et des bas » et qu’elle les incarne plutôt bien. Pourtant, même si je suis bien consciente que pour certaines personnes, la vie ressemble à ce qui est décrit dans « Le beau voyage », le personnage principal a eu du mal à m’émouvoir. Malgré le contexte de sa naissance, malgré son enfance de fillette mal aimée, malgré ses frasques d’adolescente, ses choix d’adulescente… tout est entendable mais tout tombe abruptement, trop abruptement. Où que l’on regarde, l’horizon semble chargé pour elle. Sa force tient peut-être dans son insouciance et dans sa capacité à balayer les problèmes d’un revers de la main. Zidrou dépeint le portrait d’une jeune fille en mal de vivre qui n’a eu d’autre choix que de se construire grâce aux épreuves qu’elle a dû traverser. Ce qui est étonnant, c’est la manière dont les choses sont abordées. Au détour d’une séance de maquillage, on en apprend davantage sur son enfance, l’attitude de sa mère, le comportement de son père. Les positions parentales décrites ne sont pas fictives mais elles viennent compléter un tableau narratif déjà bien chargé. Pourtant l’album ne fait qu’une cinquantaine de pages, pourtant le personnage principal n’a qu’une vingtaine d’années… mais en refermant l’album, j’ai eu la désagréable impression d’être face à un être pluriel, dont la vie n’est qu’une accumulation de faits, de bribes d’existence appartenant à d’autres et dont – par l’effet d’un quelconque miracle – se seraient retrouvées agglutinées là, caractérisant cette jeune femme que l’on n’envie pas. Certes, elle vient d’une famille aisée, certes elle n’est pas dans le besoin. Voilà en tout et pour tout la seule note positive que l’on peut relever.

Au dessin, Benoît Springer que j’ai connu plus en verve et plus talentueux (je me réfère une nouvelle fois à l’excellent « Les Funérailles de Luce »). Capable de donner une profondeur troublante à ses personnages, capable de créer un univers coloré alors que les planches font apparaître un noir et blanc basique, il opte ici pour la couleur et un trait très ligne claire qui lui correspond mal. Ce clinquant de couleurs harmonieuses vient renforcer l’idée qu’il ne suffit pas de vivre dans l’aisance pour être heureux mais à l’instar du scénario, l’ambiance graphique me semble sonner faux.

pictobofUn album qui a déjà fait un beau voyage grâce aux lecteurs. Les chroniques dithyrambiques sont légion sur la toile. La mienne est discordante… dissonante. J’ai du mal quand on force autant à la compassion.

Une réelle déception qui n’est atténuée que par le dénouement. J’avoue qu’il m’a surprise. Si seulement tout l’album avait été sur ce ton…

Le Beau voyage

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Benoit SPRINGER

Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : janvier 2013

55 pages, 14,99 euros, ISBN : 978-2-5050-1633-5

Bulles bulles bulles…

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Le beau voyage – Zidrou – Springer © Dargaud – 2013

Chroniks Expresss #24

Vide-grenier des chroniques restées en rade… et pied levé sur les romans (à mon grand désespoir)

BD : Le Sentier des Reines (A. Pastor ; Ed. Casterman, 2015), Journées rouges et boulettes bleues (C. Mathieu & R. Benjamin & O. Perret ; Ed. La Boîte à bulles, 2016), Tritons, tome 1 (D. Tennapel ; Ed. Rue de Sèvres, 2016), Poussières (M. Ribaltchenko ; Ed. Akiléos, 2016)

Lectures (Albums/Romans) jeunesse : Trappeurs de rien (PoG & T. Priou ; Ed. de La Gouttière, 2016), Waluk (E. Ruiz & A. Mirallès ; Ed. Delcourt, 2011)

Romans : Coule la Seine (F. Vargas ; Ed. J’ai Lu, 2013), Joseph Anton (S. Rushdie ; Ed. Gallimard, 2013), On ne va pas se raconter d’histoire (D. Thomas ; Ed. Stock, 2014)

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Bandes dessinées

Le Sentier des Reines – Pastor © Casterman – 2015
Le Sentier des Reines – Pastor © Casterman – 2015

Savoie, 1920.

Peu de temps après leur retour de la guerre, les époux de Blanca et de Pauline décèdent, emportés par une avalanche. N’ayant que peu de perspectives qui s’offrent à elles, les deux femmes quittent leur petit village de Savoie. Elles espèrent vivre des revenus du colportage et emportent avec elles des fournitures de mercerie qu’elles vendront dans les villages traversés durant leur périple. Florentin, un jeune adolescent, les accompagne.

« On part ! Si nous restons, nous deviendrons folles. Tout, chaque jour, nous rappellera ce que nous avons perdu. »

Très vite, elles croisent la route d’Arpin, un ancien poilu qui prétend avoir fait la guerre avec le mari de Blanca. Il prétend aussi que Blanca est en possession d’une montre en or qu’il aurait dérobée avec le défunt à leur supérieur. L’homme souhaite récupérer sa part de butin. Obstiné et aveuglé par son objectif, il va les suivre dans l’unique but de les faire céder et de récupérer la montre.

Ayant découvert Anthony Pastor et ses univers envoutants via « Las Rosas » et « Castilla Drive », cet huis-clos en haute montagne me tentait pour plusieurs raisons. D’une part, le fait de pouvoir une nouvelle fois profiter de la maîtrise de l’auteur à soutenir une ambiance tendue au couteau et son habilité à tisser des intrigues improbables. Le fait de voir évoluer un homme torturé par le traumatisme de la guerre, d’observer la manière dont il lutte avec la folie et de l’imaginer s’éprendre de ces deux femmes m’intriguait.

Pour autant, si l’histoire démarre rapidement et que les personnages principaux trouvent facilement leur place sur l’échiquier narratif, cet ouvrage s’essouffle rapidement. Page après pages, les rebondissements consistent principalement à décrire l’obstination de ces femmes à fuir leurs vies passées, à aller toujours plus en avant et à mettre de la distance avec cet homme inquiétant qui les poursuit. De son côté, l’ancien soldat met tout en œuvre pour les rattraper ou du moins, ne pas les perdre de vue. On apprend peu de choses sur les éléments de leur parcours et la psyché des personnages est dévoilée au compte-goutte. Des quatre protagonistes, on remarque rapidement des traits de caractères propres à chacun et ces personnalités sont peu enclines à évoluer. Blanca est une femme charismatique et déterminée qui prend dès la première page le rôle de leader. Pauline est plus effacée et manque de confiance ; ses doutes seront systématiquement et rapidement balayés par Blanca. Florentin est un adolescent insipide sans aucune ambition et pour compléter le tableau, Arpin-le poilu apparaît tantôt comme un pervers, tantôt comme un sadique, des traits de caractère invariablement accompagnés d’une psychorigidité inquiétante.

Aussi étonnant soit-il, j’ai apprécié le ton des dialogues et cette tension permanente dans les échanges. Le personnage de Blanca en impose, dommage qu’elle ait si peu de marge de manœuvre dans le récit. Quant aux dessins, on est face à un harmonieux mélange entre des œuvres réalisées par Bilal dans les années 1990 et du Gibrat. Le rendu n’est pas désagréable même si les mouvements des personnages manquent souvent de fluidité.

Peu de plaisir à lire cet album qui a manqué de me tomber des mains à plusieurs reprises. L’auteur est en train d’écrire la suite de ce récit… et autant dire que je ne suis pas tentée pour jouer les prolongations !

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Journées rouges et boulettes bleues - Mathieu - Benjamin - Perret © La Boîte à bulles – 2016
Journées rouges et boulettes bleues – Mathieu – Benjamin – Perret © La Boîte à bulles – 2016

« Après des heures de bouchons interminables, François et ses enfants – Kévin, l’adolescent renfermé et Baptiste, garçonnet plein d’amour pour sa chienne Hermione – arrivent enfin à Ramiolles, village du Sud de la France où ce père de famille passait jadis ses vacances.

Un village tout ce qu’il y a de plus paisible pour des vacances qui auraient dû l’être tout autant. Mais la tranquillité de leur séjour se trouve rapidement compromise. Non seulement par les rapports houleux entre François et sa femme, Clara, qui tarde à les rejoindre, mais surtout par la soudaine disparition d’Hermione » (synopsis éditeur).

Ça fleure bon l’été dans cet album au ton léger. L’histoire décrit un homme en train de se débattre en ses problèmes de couples et sa place de père face à ses enfants. Pris dans une course contre la montre et confronté à la pression que lui impose son cadet – très affecté par la disparition du chien -, cet homme a des difficultés pour fixer ses priorités : faire passer les enfants en premier ou profiter des vacances et s’accorder un peu de temps pour souffler ? Ecrit à quatre mains, le scénario de Rémy Benjamin et Cyprien Mathieu nous ménage d’un bout à l’autre de l’album. On a beau voir cet homme en proie au doute et totalement dépassé par la situation, on ne peut ressentir qu’une faible empathie pour lui. Je déplore que malgré la présence de tout un panel d’ingrédients (suspens, remise en question, souvenirs d’enfance, retrouvailles…), le récit ne décolle pas davantage et se contente de survoler son sujet. Et si finalement l’intrigue principale (celle de la disparition du chien) est solutionnée, on ne peut pas dire que les autres sujets abordés soient réellement traités.

Au dessin, le travail d’Olivier Perret est très agréable. Un bel emploi de l’aquarelle et un coup de crayon qui va à l’essentiel. Les personnages sont expressifs, les décors soignés ; l’ensemble plait au regard.

Une histoire qui manque de panache. Dommage qu’elle se soit contentée de si peu.

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Tritons, tome 1 – Tennapel © Rue de Sèvres – 2016
Tritons, tome 1 – Tennapel © Rue de Sèvres – 2016

Dans un monde anthropomorphe, une communauté de tritons est menacée par leurs ennemis légendaires : les Lezzarks. Ces derniers font une intrusion brutale dans la petite ville de Tritonville et ne laissent derrière eux aucun survivant. Aucun ? A l’exception de Zak, jeune triton aux pattes atrophiées, et de Urck, triton adulte qui a la charge de protéger le village. Mais Urck va être capturé par les hommes de main du Seigneur Serpent. Malheureusement le triton ne fera pas le point contre les puissants sortilèges destinés à l’asservir…

Doug Tennapel, que je connaissais pour avoir réalisé « Ghostopolis » (qui m’avait permis de réaliser une chronique à quatre mains avec Jérôme) semble affectionner les univers imaginaires. Cette fois-ci, nulle question de voyage au pays des morts, mais une incursion dans un monde anthropomorphe qui peut se prévaloir d’avoir connu les mêmes revers que l’Humanité : une civilisation en pleine croissance, une période bénie de son histoire puis l’incontournable désaccord qui mène à une lutte des classes, puis à un soulèvement populaire, puis à une guerre… puis à une scission en deux camps, l’un reniant et tenant d’oublier l’autre… et réciproquement.

Le lecteur ne manquera pas de voir les nombreux parallèles et métaphores qui renvoie à l’histoire de l’humanité. Comme on le voit couramment, l’emploi de l’anthropomorphisme permet de faire passer la pilule en douceur et de profiter d’une aventure divertissante. L’histoire met pourtant du temps à trouver son rythme et la majeure partie du scénario avance par à-coups. J’ai longtemps cru que je n’arriverai pas au bout de ce tome et pourtant, la mayonnaise a fini par prendre… dans le dernier quart de l’album. Zak – le jeune héros – est lancé dans une quête incensée. S’il la mène à bien, il survivra… s’il fait un faux-pas… Résultat : je reste dubitative quant à la manière dont Doug Tennapel a traité sa fiction mais ayant finalement investi les personnages, il me tarde de connaître la suite de leurs aventures.

J’ai repéré cet album grâce à la chronique de Stephie (je vous invite à la lire, elle est bien plus enthousiaste que moi). Je m’étais inscrite au concours qu’elle organisait autour de ce titre et il aura finalement fallu attendre que mon nom soit tiré au sort pour que je le découvre. Merci !

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Poussières – Ribaltchenko © Akiléos – 2016
Poussières – Ribaltchenko © Akiléos – 2016

« Oberonn, « la forêt qui recouvrait tout », court un terrible danger. Les Airinites, étrange peuple technoïde, absorbent ses forces vitales et tuent par centaines les esprits chargés de la protéger.

Guidés par le vieux chevalier Torsechêne, Uzogi et Mimeya, enfants de l’Esprit-Mère, vont se lancer dans une quête essentielle pour la survie de leur planète. » (synopsis éditeur).

Un album qui pique tout d’abord parce que le dessin de Michaël Ribaltchenko (« Le Royaume suspendu« ) oblige à s’arrêter régulièrement pour comprendre de quoi il en retourne. Le dessin n’est pas facile, il manque souvent de lisibilité d’autant que la majeure partie des personnages appartiennent à une espèce extraterrestre et que, peu habituée à leurs expressions de visage, il n’est parfois pas facile de bien appréhender la nature des tensions qui peuvent exister entre les personnages.

Un ouvrage qui pique également parce que le récit s’éparpille souvent dans la nature et nous fait crouler sous tout un tas de nouveaux repères (un monde qu’on ne connait pas, des noms d’aliments et de boissons qu’on découvre, des codes sociaux qui nous sont étrangers, l’histoire de cette espèce qui se dévoile au compte-goutte). Tous ces éléments convergent vers le lecteur et le freine dans sa lecture.

« Poussières » est une fable écolo qui fait écho à l’actualité et à certains problèmes de société.

« – La terre ! Pourquoi ne l’avez-vous pas défendue ?! Cette terre qui vous nourrissait, qui vous faisait… vivre !
– Parce qu’elle n’a à offrir qu’une vie de dur labeur… »

« Poussières » est une quête. Comme dans la majeure partie des quêtes, l’histoire confronte un héros à l’inconnu et le force à repousser la frontière de ses propres limites, à remuer ces certitudes, à examiner ses incertitudes. Comme dans la majeure partie des quêtes, le héros se fait de nouveaux amis. Ici en l’occurrence, il s’agit de deux enfants-esprits conçus par la Terre-Mère, une entité abstraite dont nous découvrons la fonction au bout de quelques pages. L’un de ces personnages se fait contaminer par un mal mystérieux, se matérialisant par des traces noires qui vont progressivement recouvrir son corps… est-ce un clin d’œil à « Princesse Mononoké » ?

Je sors perplexe de cet album, pas certaine d’avoir perçu tous les tenants et les aboutissants, pas certaine d’avoir compris la morale de l’histoire… pas certaine d’en garder un quelconque souvenir.

Les premières planches sur Digibidi.

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Lectures Jeunesse

 

Trappeur de rien - Pog - Priou © Editions de la Gouttière - 2016
Trappeur de rien – Pog – Priou © Editions de la Gouttière – 2016

Trois amis se retrouvent pour passer un week-end en forêt. Ils ont prévu de chasser ensemble le caribou. Georgie et Mike se réjouissent de la présence de Croquette dont les talents de chasseur ne sont plus à prouver. Passée la première soirée conviviale au chalet de montagne, voilà nos compères qui sortent pour leur première journée de chasse. Toutes les conditions sont réunies pour que la journée soit réussie : la météo est clémente, les sujets de discussions ne manquent pas, le pique-nique est parfait… et au détour d’une colline, un caribou broute paisiblement.

« Caribou » est le premier tome d’une nouvelle série jeunesse scénarisée par PoG (qui a réalisé « Blanche » paru aux Editions Margot en 2013). Le ton est convivial et amusant, le lecteur profite pleinement du plaisir de chacun des trois personnages à passer ce week-end ensemble. L’humour est au rendez-vous et leur complicité fait plaisir à voir. Les illustrations de Thomas Priou sont épurées et permet au petit lecteur de suivre les pérégrinations du trio. La rondeur du dessin, les couleurs ludiques, les tics et traits de caractères qui font la personnalité de chacun, le fait d’évoluer dans un monde anthropomorphe sont autant invitent à la lecture.

Pour autant, nous nous sommes ennuyés. Les transitions entre les différentes scènes sont absentes et donnent l’impression que l’histoire saute en permanence du coq à l’âne. Excepté quelques sujets de discussions, le récit s’appuie beaucoup trop sur la complicité qui existe entre les trois lascars et il est difficile de trouver sa place dans ce groupe, laissant le lecteur spectateur. Le dénouement tombe de manière abrupte, ne prend pas le temps de mettre des mots sur ce qui vient de se passer… laissant au parent qui accompagne la lecture le soin de décoder ce qui vient de se passer.

Mon fils s’est finalement demandé ce que l’histoire voulait raconter même s’il a compris l’essentiel. Depuis la lecture, l’album est sagement rangé sur les étagères et je doute qu’il en ressorte un jour.

La fiche de présentation de l’album sur le site de l’éditeur.

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Waluk – Ruiz – Mirallès © Guy Delcourt productions – 2011
Waluk – Ruiz – Mirallès © Guy Delcourt productions – 2011

« Ourson abandonné par sa mère, Waluk se sent l’être le plus malheureux de la Terre entière. Tiraillé par la faim et le manque de sommeil, il ne peut survivre tout seul. Jusqu’à sa rencontre avec Esquimo, un vieil ours qui le prend en affection. Commence alors l’apprentissage du jeune Waluk pour une vie où l’insouciance n’a pas sa place. Il doit surtout se défier d’un adversaire redoutable : l’homme. » (synopsis éditeur).

Première lecture de cet album avec Kentin [mon cadet] qui n’avait encore jamais lu cet album. Convaincu par les arguments dithyrambiques de son grand frère à l’égard de cet ouvrage, Kentin a donc demandé à le découvrir avec moi. Puis lui aussi, l’accroche avec le duo d’ours (Waluk et Esquimo) fut immédiate.

Me concernant, ce fut un réel plaisir de relire cet album dont je gardais un bon souvenir. Fable écologique, le récit sensibilise le jeune lecteur à la question de l’environnement et au comportement irrespectueux de l’Homme à l’égard de la nature et des animaux. Emilio Ruiz a trouvé le ton adéquat pour aborder le sujet de façon critique sans que l’enfant soit mis à mal. On accès ici au regard de l’animal sur les humains et la manière dont ces derniers malmènent la planète et la modèlent au gré de leurs « caprices ». La talentueuse Ana Mirallès a réalisé les illustrations… ça vaut le coup d’œil.

PictoOKPictoOKJ’avais repéré ce titre au moment de sa sortie et la chronique de Choco m’avait convaincue de l’intérêt de cet album. J’avais « loupé le coche » après la première lecture et, à force de tarder à poser mon ressenti par écrit, j’avais fini par renoncer à l’envie de rédiger une chronique. Il n’est jamais trop tard pour bien faire et même si celle-ci est succincte, je souhaitais profiter de l’occasion pour inviter les lecteurs qui ne connaîtraient pas « Waluk » à le découvrir.

Public : à partir de 6-7 ans.

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Romans

 

Coule la Seine – Vargas © J’ai Lu – 2013
Coule la Seine – Vargas © J’ai Lu – 2013

Trois nouvelles mettant en scène le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg. Trois enquêtes en bord de Seine. La Seine comme un personnage à part entière, témoin d’un crime ou confidente des pensées d’Adamsberg qui vient la côtoyer pour laisser naviguer ses pensées, « brasser des nuages » comme on peut lire souvent dans les romans de Fred Vargas.

« Salut et Liberté », la première nouvelle, se place en pleine chaleur estivale. Un jour d’été, Vasco, un clochard, s’installe sur le banc qui se trouve en face du Commissariat. Dès 9 heures il est à son poste. Toute la journée durant, il observe le ballet des flics qui entrent et sortent du bâtiment. De temps en temps, l’un d’entre eux vient discuter un peu avant de retourner vaquer à ses occupations. A mesure que les semaines passent, Vasco s’installe. Il amène tout d’abord un porte-manteau puis un lampadaire qu’il pose à côté du banc et qu’il emporte chaque soir lorsqu’il rentre chez lui. Au cours de cette période, Adamsberg reçoit les lettres anonymes d’un homme. Ce dernier prétend avoir assassiné une femme et annonce déjà son prochain meurtre. Le temps presse et certains éléments contenus dans les lettres laissent à penser que le tueur rode non loin du Commissariat. Il va solliciter Vasco pour tenter d’obtenir son aide.

« La Nuit des brutes » est une courte enquête policière sur le meurtre d’une femme pendant la nuit de Noël. Le corps de cette dernière a été retrouvé flottant dans la Seine plusieurs jours après le crime. Mais les poches de la défunte sont vides. Rien ne permet de l’identifier. L’enquête piétine. Un étrange énergumène va attirer l’attention d’Adamsberg sur un détail des plus inattendus.

« Cinq francs pièce » où Pi, le clochard assiste au meurtre d’une dame de la haute-société. Au fil des jours, le vagabond sympathise avec le commissaire. Cette nouvelle a été adaptée en bande dessinée par Edmond Baudoin. J’avais parlé de cet album – intitulé « Le Marchand d’éponges » – dans cet article.

PictoOKUn ouvrage agréable pour ceux qui apprécient la série mettant en scène le Commissaire Adamsberg. Ces trois nouvelles sont aussi un bon moyen de se sensibiliser à cet univers polar même si on déplore l’absence de la quasi-totalité des personnages secondaires. Seul Danglard, l’adjoint d’Adamsberg, apparaît dans « Salut et Liberté ».

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Joseph Anton – Rushdie © Gallimard – 2013
Joseph Anton – Rushdie © Gallimard – 2013

« Le 14 février 1989, Salman Rushdie reçut un coup de téléphone d’un journaliste de la BBC : il avait été « condamné à mort » par l’Ayatollah Khomeiny. Son crime ? Avoir écrit Les versets sataniques, un roman accusé d’être « contre l’Islam, le Prophète et le Coran ».

Ainsi commence l’extraordinaire histoire d’un écrivain devenu clandestin, changeant sans cesse de domicile, sous la protection permanente d’une équipe policière. Comment continuer à écrire ? À vivre des histoires d’amour ? Vaincre le désespoir et se relever ? Salman Rushdie nous raconte l’une des plus importantes batailles de notre époque pour la liberté d’expression. Il dit les réalités parfois cruelles, parfois comiques, d’un quotidien sous surveillance armée, retrace ses combats pour gagner le soutien des gouvernements, réfléchit au rôle de l’écriture dans nos sociétés » (synopsis éditeur).

Très factuel ce roman autobiographique qui relate les onze années de « cavale » de Salman Rushdie. Protégé par les services de police anglais, contraint à vivre caché pour se soustraite à la menace de mort qui plane sur lui depuis que l’Ayatollah Khomeiny a prononcé une Fatwa suite à la publication des « Versets sataniques ». Publiée le 14 février 1989, la fatwa oblige Rusdhie à vivre dans la clandestinité. Plusieurs mois après, à la demande des services de police qui assurent sa protection, il choisit le pseudonyme de « Joseph Anton » pour pouvoir effectuer un minimum de transactions (retrait bancaire, location d’un logement, réservation d’un hôtel…).

Ce retrait forcé de la société le terrasse. Au début, il n’y croit pas, il ne parvient pas à se rendre compte ce que cela implique. Il a également peur pour la vie de son fils. Puis, la sidération et la peur pour sa propre intégrité physique prennent le dessus avant de laisser la place à la révolte, qui sera chassée à son tour par la résignation. Peu à peu, il apprend à trouver de nouveaux repères, à accepter l’inacceptable mais jamais au grand jamais il ne cessera de dénoncer cette atteinte à la liberté d’expression. Et jamais au grand jamais il n’a centré le combat sur sa propre personne, cherchant en permanence à sensibiliser les autres acteurs du monde littéraire au diktat que tente d’imposer l’islam.

Ce témoignage s’ouvre sur une longue présentation de son parcours. Il se présente, parle de ses origines indiennes, de ses parents, de son choix d’orientation universitaire qui l’amène à s’installer seul en Angleterre. Durant cette période d’études, il se cherche, a du mal tisser des relations amicales, se questionne en permanence sur ses racines. C’est à cette époque qu’il commence à s’intéresser à la religion dans le cadre d’une recherche qu’il effectue pour mener à bien un mémoire qu’il doit rendre. Il trouve-là, sans le savoir, des éléments qui enrichiront sa réflexion et aboutiront – quelques années plus tard – à la finalisation des « Versets sataniques ». Le récit s’oriente ensuite naturellement vers les prémices de la rédaction des « Versets sataniques », comment le roman a lentement pris forme dans son esprit puis sur le papier. On comprend l’importance que revêt pour Rusdhie le fait de définir clairement la notion d’identité ; il ancre de plus en plus sa vie en Angleterre mais voyage régulièrement en Inde, pays de ses racines.

Il décroche plusieurs boulots alimentaires qui lui permettent de subvenir à ses besoins et de consacrer son temps libre à l’écriture. Ses premiers romans sont publiés tandis que l’ébauche des « Versets sataniques » continue de croupir dans un coin de son bureau, à végéter dans un coin de sa tête. Il se décrit comme un homme qui reste à l’affût de tout, des autres comme de l’actualité ; il emmagasine des détails qui lui permettront de donner forme au roman qui a fait éclater le scandale.

Il s’arrête longuement, et à plusieurs reprises, sur son rapport à l’écriture et la place de la littérature dans la société. Il partage également de nombreuses réflexions sur le rapport que l’individu nourrit avec la société comme avec la religion, sur l’amitié, sur le processus de création.

Il décrit ces onze années de clandestinité, critique la position du gouvernement à son égard, l’amitié qu’il a nouée avec certains agents chargés de sa protection. Les premières années sont marquées par la lente acceptation de la peur, l’aboulie, le manque d’inspiration, les multiples points de chute où il vivra temporairement… Puis, le retour à une forme de stabilité est permis via l’achat d’une maison londonienne, la reprise de quelques meeting littéraires en Angleterre comme à l’étranger.

PictomouiUn roman intéressant mais contenant de nombreuses tergiversations. Régulièrement, je posais « Joseph Anton » pour ne pas me lasser de ce long témoignage descriptif. Bien que j’appréhendais de perdre le fil de ma lecture, j’ai pu constater à chaque fois la facilité avec laquelle on reprend la lecture de cet ouvrage. L’auteur cherche peut-être trop souvent à se justifier…

Extraits :

« C’était bien là le sens de cette phrase qui revenait sans cesse. Il l’a fait exprès. Evidemment, il l’a fait exprès. Comment pourrait-on écrire le quart d’un million de mots par accident ? Le problème c’était, comme aurait dit Bill Clinton, ce qu’on pensait qu’il avait fait. L’étrange vérité, c’est qu’après deux romans directement liés à l’histoire publique du sous-continent indien, il considérait son nouveau livre comme beaucoup plus personnel, comme une exploration intérieure, sa première tentative de créer un monde issu de son expérience d’émigré et de sa métamorphose. Pour lui, c’était le moins politique de ses trois livres » (Les Versets sataniques)

« Au moment où un livre quitte le bureau de son auteur, il se transforme. Même avant que quiconque ne l’ait lu, avant que les yeux d’une autre personne que son créateur n’aient pu découvrir la moindre phrase, il est devenu irrémédiablement différent. Il est devenu un livre qui peut être lu et qui n’a plus besoin de son auteur. Il a acquis, d’une certaine façon, son libre arbitre. Il va entamer son voyage dans le monde et l’auteur n’y peut plus rien. Lui-même, quand il en revoit des passages, les lit différemment à présent que d’autres peuvent le lire. Les phrases semblent différentes. Le livre a pris son essor dans le monde et le monde peut le réinventer. » (Les Versets sataniques)

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On ne va pas se raconter d’histoire – Thomas © Stock – 2014
On ne va pas se raconter d’histoire – Thomas © Stock – 2014

« David Thomas est le maître de l’instantané : ces microfictions sont autant de moments où la vie se fige, tragique ou drôle, au fond qu’importe.

Une femme n’a de plaisir que si on lui lit du Pierre Louÿs pendant l’amour. Deux anciens amants se rencontrent sur le trottoir et n’ont plus rien à se dire.

Un homme vole un rôti comme un acte de folie. Absurde ? Tendre ? Décalé ? Ce livre d’un charme fou ne pourra que séduire celles et ceux qui préfèrent le rire aux larmes. » (synopsis éditeur).

Ce recueil de nouvelles nous permet de côtoyer, le temps de quelques pages, des hommes et de femmes qui se livrent à l’aide d’une émotion, d’un ressenti. En réaction à une situation donnée, à un problème qu’ils rencontrent, à un sentiment qui les touchent… le flot de leur réflexion et de leur pensée nous est livré. Humour, dérision, cynisme… tout est bon et la plume de David thomas se charge de donner du sens à ce qui ne l’est pas.

PictoOKUn cadeau de Noukette que j’ai savouré pleinement. Les chroniques de Noukette, Moka et Jérôme… je vous invite à les lire, mon billet n’est qu’un prétexte à partager le plaisir que ce roman leur a procuré.

Une mise en bouche ? :

« J’ai parfois la sensation de m’accrocher de plus en plus aux aspérités de la vie. Ce qui me paraissait comme insignifiant il y a trente ans me semble aujourd’hui lourd, laborieux. Jeune, je n’étais curieux de rien mais je m’émerveillais de tout ; aujourd’hui, si je suis curieux de bien des choses, pratiquement plus rien ne m’étonne. J’étais prêt à tout croire alors que, maintenant, je ne crois presque en plus rien. Avant, j’avais peu d’opinions mais je parlais beaucoup et, paradoxalement, depuis quelques années, plus mon jugement s’aiguise, se précise, s’affine, et plus je me tais. A vingt ans, je voulais rencontrer le plus d’hommes possible, à présent je n’aspire plus qu’à voir la terre et ses paysages » (On ne vas pas se raconter d’histoires).

Tungstène (Quintanilha)

Quintanilha © Çà et Là – 2015
Quintanilha © Çà et Là – 2015

« Salvador de Bahia, Brésil, de nos jours. Les chemins de quatre habitants de la ville vont se croiser au pied du Fort de Notre-Dame de Monte Serrat, à l’occasion d’un fait divers. Cajù, un dealer à la petite semaine en galère, Monsieur Ney, militaire à la retraite complètement névrosé et Richard, policier réputé mais mari exécrable en passe de se faire quitter par sa femme, Keira, se retrouvent tous impliqués dans un incident d’apparence anodine, mais qui va vite dégénérer en une situation dramatique » (extrait synopsis éditeur).

« Tungstène, nom masculin, métal lourd dont la couleur varie du gris acier au blanc étain. Le tungstène est le métal ayant le plus haut point de fusion (3422 °C) ». Cette définition du tungstène nous accueille dès le rabat de couverture et laisse à penser que la tension du scénario va lentement monter jusqu’à atteindre son point culminant… le moment où toutes les pièces du puzzle narratif vont s’imbriquer et aboutir au dénouement.

Car il est bien question de puzzle narratif. Marcello Quintanilha, auteur brésilien, propose un polar qui va mettre un certain temps avant de trouver son rythme. Pendant la majeure partie de l’album, le lecteur a l’occasion de suivre les bribes de vie de quatre personnages (trois hommes et une femme) et rien n’indique que leurs parcours respectifs sont amenés à se croiser, excepté en ce qui concerne un jeune rasta (Cajù) et un militaire retraité (Mr Ney). Quant aux deux autres personnages, les passages durant lesquels ils apparaissent ne nous apprennent rien de nouveau sur l’espèce humaine ; la femme marasme dans son envie de rompre son mariage, l’homme saute d’anecdotes en anecdotes pour faire rire la galerie. Pendant une bonne moitié de l’album, je me suis demandé quel était l’intérêt que tout cela soit porté à notre connaissance… si l’on pouvait espérer que ces éléments soient utiles pour l’histoire que l’on suit.

A défaut de trouver un sens à la présence de quatre personnages aussi différents qu’insignifiants, la lectrice que je suis a fait un réel effort pour ne pas abandonner sa lecture. Un choix qui a finalement été payant mais il a fallu attendre la moitié de l’album pour le constater. In fine, on est pris dans le rythme, on apprécie les sauts de puce que l’auteur nous force à faire ce quatuor d’individus. Pour autant, il faudra accepter les lourdeurs de certains passages. L’auteur a tendance à insister sur un désaccord, sur un quiproquo, un doute…

Les dessins de Marcello Quintanilha sont très lisibles. Ils permettent de se repérer facilement, situer chacun des personnages et les différents contextes dans lesquels ils évoluent. Pour autant, le trait n’est pas séduisant. L’utilisation du noir et blanc est classique, aucune illustration ne régale les pupilles. J’ai trouvé l’ambiance graphique d’une fadeur décevante alors que le rythme narratif finit par trouver son équilibre et tenir le lecteur en haleine.

pictobofUn polar que j’ai lu sans conviction. Il faut s’accrocher pour investir les personnages, accepter leurs travers et leurs faiblesses. On peine à entrer dans l’univers et même si l’on finit par investir les personnages, c’est en s’accrochant au livre que l’on y parvient. Au passage, il sera question de corruption, de drogue, de deal, de violences policières et de violences conjugales… trop de sujets effleurés qui éparpillent le lecteur. En France, cet album a été nominé à plusieurs reprises (Sélection Polar Festival d’Angoulême 2016, Sélection Prix de la BD FNAC 2016, Sélection Grand Prix de la critique ACBD 2016) et j’avoue ne pas comprendre l’engouement pour ce travail.

Les chroniques d’OliV, de Lo, d’Alfie’s mec et de Baptiste.

Tungstène

One shot

Editeur : Çà et Là

Dessinateur / Scénariste : Marcello QUINTANILHA

Traduction de Christine ZONZON et Marie ZENI

Dépôt légal : août 2015

ISBN : 978-2-36990-215-7

Bulles bulles bulles…

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Tungstène – Quintanilha © Çà et Là – 2015

Eclats (De Graaf)

De Graaf © La Pastèque – 2014
De Graaf © La Pastèque – 2014

Nous sommes en 1946 non loin de Rotterdam. Victor se rend sur la tombe d’un ami. Alors qu’il quitte le cimetière, il croise Esther avec qui il avait une relation amoureuse jusqu’à ce que la guerre les sépare.

Cela faisait six ans qu’Esther et Victor ne s’étaient pas revus. La jeune femme va demander à son ancien amant de lui raconter tout ce qui s’est passé ces dernières années. Elle souhaite également savoir comment Christiaan est mort. Victor va donc revenir sur les derniers mois de la vie de Christiaan et raconter les événements qui ont eu lieu au printemps 1940 jusqu’à ce 25 mai 1940 fatidique.

Dans une interview consacrée au site ActuaBD, Erik De Graaf présente Eclats comme « une histoire d’amour sur fond de Deuxième Guerre mondiale en Hollande, partiellement basée sur l’histoire de [son] oncle. Une relation amoureuse entre un soldat et une jeune fille juive qui se perdent de vue au début de la guerre et qui se retrouvent après celle-ci ». Cela semble simple… ça ne l’est pas. Concrètement, avant de pouvoir accéder à l’histoire en tant que telle, le lecteur doit venir à bout d’une très longue introduction d’une quarantaine de pages. La raison est que le personnage principal tourne autour du sujet et cherche à l’éviter. De mon côté, il m’aura fallu attendre la soixante-neuvième page pour enfin avoir le sentiment de comprendre à minima les tenants et les aboutissants et me situer dans la chronologie. Heureusement, cette histoire individuelle est balisée par des événements qui ont fait date et permettent un tant soit peu d’avoir une idée du contexte et des rapports de force en présence. Ainsi, on traverse le 14 mai 1940 (date du bombardement de Rotterdam par les Allemands) et l’attaque – puis l’invasion – des Pays-Bas par les troupes d’Hitler.

Malheureusement, les scènes de 1940 sont présentées de manière anarchique, on fait de légers allers-retours dans le temps (entre mi-avril et fin mai 1940) ce qui complique la lecture. Il y a là un sérieux manque de structuration du récit, sans compter que l’ensemble est verbeux, que les dialogues sont plats et que les intonations (dues au choix de ponctuation) sonnent faux. Il arrive parfois que l’on regrette l’absence de voix-off pour donner un peu de profondeur à une histoire, soulager les échanges… c’est le cas pour cet album.

Mais avant toute chose, nous remarquons le dessin épuré de Erik De Graaf, dans un style s’apparentant à la ligne claire. Le trait est épais, les contours sont lisses et l’ensemble est très typé des années 1950. Deux atmosphères se côtoient ; elles sont orchestrées par le choix de couleurs qui leur est attribué. Ainsi le présent (cette journée de mai 1946) dispose d’une palette de couleurs plus larges que le passé (la période allant de mai 1940 à la scène du cimetière) où s’imposent différents dégradés de brun. Un choix très classique qui permet à l’auteur de s’affranchir de toute transition narrative lorsqu’il passe d’une période à l’autre. Une troisième scène (juin 1939) s’intercale ponctuellement aux deux premières ; ses passages sont succincts et l’auteur a opté pour un noir et blanc basique (ce qui jure dans les couleurs). Cette ambiance graphique est trop épurée pour porter correctement les émotions, le dessin est figé (du moins en apparence mais avec un peu de bonne volonté, on pourra voir les personnages s’animer). Et puis quel dommage que, sur ces sobres dessins, les phylactères soient travaillés à l’ordinateur ! De fait, on a l’impression qu’une superposition maladroite de l’écrit sur les illustrations a été réalisée. Le rendu est inesthétique, les gestuelles et expressions de visages sont désincarnées et manquent de naturel. Il y a un vrai décalage entre ce que disent les dessins et ce qui est ponctué dans les échanges. On a l’impression que c’est sur-joué. Je déconseille de feuilleter l’album avant lecture, mieux vaut encore s’appuyer sur le scénario que sur son habillage.

pictobofpictobofL’ouvrage se referme sur un « à suivre » mystérieux. En effet, l’histoire semblait terminée. Je n’ai aucune information sur un éventuel second tome si ce n’est que le blog de l’auteur propose des planches inédites. Mais vous l’aurez compris, je ne ferais pas partie de la cohorte de lecteurs qui se rueront sur cette suite

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Musique : éclats [de voix]

PetitBac2015

Eclats

One shot

Editeur : La Pastèque

Dessinateur / Scénariste : Erik DE GRAAF

Traducteur : (du néerlandais) Arlette OUNANIAN

Dépôt légal : janvier 2014

ISBN : 978-2-923841-17-5

Bulles bulles bulles…

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Eclats – De Graaf © La Pastèque – 2014

Minuscule, tome 1 (Kashiki)

Kashiki © Komikku – 2015
Kashiki © Komikku – 2015

Hakumei et Mikochi ne mesurent que 9 centimètres mais elles sont débrouillardes. Elles vivent dans la forêt, s’entraident, entretiennent la maison, vont au marché… Elles vivent ensemble et se complètent à merveille. Mikochi est travailleuse, réfléchie, réservée, c’est une parfaite femme d’intérieur. Quant à Hakumei, elle est rêveuse, capricieuse, éternellement optimiste, bricoleuse, joyeuse et expansive. Que dire d’autre si ce n’est qu’elles habitent dans une minuscule maison nichée dans le tronc d’un arbre et qu’elles vivent des aventures extravagantes.

Une nouveauté ! Chouette ! Cela faisait longtemps !! Sauf que celle-ci n’était pas prévue au bataillon et pour cause… je m’informe peu ou prou de l’actualité manga. Cependant, cet album-là a la particularité d’avoir fleuri dans ma boîte aux lettres sans que j’en sois préalablement informée… le genre d’initiative spontanée de la part de certains professionnels du livre qui m’exaspèrent bien que cela puisse être une occasion de découvrir un titre auquel on n’aurait pas prêté attention en temps normal. Ça passe ou ça casse et, en l’occurrence, ça casse.

Présenté comme un seinen qui plaira à toute la famille, je vais déjà commencer par remettre les choses à leur place et dire que cela peut éventuellement intéresser un jeune lectorat. De là à dire que ces aventures naïves sont susceptibles de plaire à un large public adulte, il y a leurre sur la marchandise. « L’événement manga 2015 » ? N’abusons pas.

Admettons tout de même que l’entrée en matière est bien faite. Sur les premières pages, les angles de vues et perspectives employés sont tels qu’on ne remarque pas de suite que nous sommes en présence de lilliputiennes. C’est lorsqu’une sauterelle livreuse de journaux fait son apparition que le lecteur perçoit que ces personnages sont minuscules.

Le point fort de cet album tient certainement à son graphisme. Le trait est d’une finesse incroyable. Tout est précis, minutieux et détaillé. Il y a là quelque chose d’une préciosité fragile qui nous permet de mesurer à chaque instant que, compte tenu de leur taille, ces êtres sont à la merci du moindre coup de vent. Ce petit duo évolue dans un environnement à la hauteur de leur taille et si leur maison est isolée de tout, il semble que la première ville soit accessible assez facilement. Elles y feront leur marché et retrouveront leurs nombreux amis. L’univers est agréable, teint de magie, de féérie et d’une solidarité excessive entre les individus. De fait, la naïveté des personnages est relative car tous semblent ici mus par de bons sentiments et on ne perçoit pas ce qui pourrait venir mettre un grain de sable dans cette communauté où chacun vit en harmonie avec son environnement. Qui plus est, on est en présence d’une jolie fable écolo. Rien ici ne vient polluer ou détruire la nature et même les divinités s’invitent à la fête du village lorsqu’elles entendent les voix enchanteresses des participantes au grand concours annuel de chant. Une question me taraude pourtant : comment expliquer que la gente masculine soit aussi peu représentée ?

Le scénario de Takuto Kashiki construit donc un univers enchanteur, riche en mythes et légendes. Nos deux héroïnes sont attachantes à souhait bien que leurs traits de caractères soient poussés à l’extrême (tout est blanc ou noir mais il ne semble pas y avoir tellement de phases intermédiaires possibles). De même, on n’a rarement vus personnages aussi différents tant au niveau de leurs caractères respectifs que de leurs compétences. L’humour est potache et ces deux lilliputiennes un peu potiches (mais pas que sur les bords). On se demande par quelle coup du sort elles ont été amenées à se rencontrer.

L’album en lui-même se découpe en 8 chapitres qui développent tour à tour différentes anecdotes. Rien ne semble relier ces bouts d’existence entre eux si ce n’est la présence de nos amies Hakumei et Mikochi. L’ouvrage s’apparenterait donc plus à un recueil de nouvelles cependant, pointons du fait que nous sommes en présence d’un tome 1 et qu’il n’y a là rien de figé dans ce que je peux dire. Le tome 2 pourrait parfaitement proposer une histoire complète vu la cohérence de l’univers développé. Le scénariste a une réelle aisance à intégrer de nouveaux éléments, à s’approprier un rebondissement et à continuer, l’air de rien, à raconter les aventures de ces minuscules petits bouts de femmes

Mais le beau dessin et l’imagination sans borne de son auteur ne suffisent pas à accrocher le lecteur qui bute à la fois sur la lecture de certaines illustrations (on perçoit mal comment, au vu de la case précédente, notre personnage s’est retrouvé dans telle ou telle posture) et on regrette le manque criant de transitions narratives. Les récits passent parfois du coq à l’âne en l’espace d’une case. On ne fait pas le lien entre les tenants et les aboutissants et on regrette amèrement de ne pas profiter de l’humour latent que l’on perçoit pourtant dans le propos. La mayonnaise prend ponctuellement mais l’effet de surprise et/ou d’engouement retombe comme un soufflé.

pictobofJe regrette donc que la succession que tous ces petits tableaux – vivants et sublimes – nous laisse en permanence au seuil de ce monde. Le lecteur se retrouve en position de simple spectateur passif d’aventurettes qui se succèdent les unes aux autres sans que rien ne soit à y attraper, sans que l’on ait rien à en retenir, sans même nous donner l’envie de réfléchir à la place des superstitions, des rituels, de l’amitié, du travail… dans notre quotidien de lecteur.

Manque de fluidité dans le scénario, manque de lisibilité dans le dessin. Manque d’intérêt du lecteur. C’était Mo’ pour la chronique du lundi. Je rends le micro. A vous les studios…

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Taille : minuscule

PetitBac2015

Minuscule

Tome 1

Série en cours

Editeur : Komikku

Dessinateur / Scénariste : Takuto KASHIKI

Dépôt légal : février 2015

ISBN : 978-2-372-87004-7

Bulles bulles bulles…

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Minuscule, tome 1 – Kashiki © Komikku – 2015

La fille maudite du Capitaine Pirate, tome 1 (Bastian)

Bastian © La Cerise – 2014
Bastian © La Cerise – 2014

« Port Elisabeth, Jamaïque, 1728. La Fille Maudite du Capitaine Pirate part à la recherche de son père disparu, l’un des redoutés flibustiers des mythiques mers d’Omerta. Cette héroïne intrépide nous entraîne rapidement dans des aventures marines et même sous-marines, à la rencontre de pirates tordus et teigneux, de créatures mythiques et autres fantasmagories se déployant comme des poupées russes » (synopsis éditeur).

Accueilli par la « carte des Mers d’Omerta et les terres en leur sein », le lecteur peut déjà se laisser aller à imaginer les contours d’une histoire prometteuse et fascinante, avec la part de mystères qui en découle. Quoi qu’il en soit, l’objet-livre est agréable, il a plutôt tendance à attirer l’œil et semble annoncer un agréable voyage imaginaire. Si j’ajoute les critiques enjouées que j’ai lues sur la toile… disons qu’il me semblait que je tenais là un ouvrage que j’allais apprécier.

Puis, apparaît cette fille affublée d’un sourire immense qui lui mange la moitié de son joli minois et d’une tignasse à n’en plus finir. Douée d’un certain sens de la répartie et n’ayant rien à envie aux plus fines lames du pays, voilà un personnage haut en couleurs et qui s’annonce être un guide formidable pour cette lecture. L’intrigue se met rapidement en place, le rythme enlevé du récit nous invite à tourner les pages avec entrain… mais finalement, rien ne m’a réellement permis de m’enfoncer réellement dans cette aventure et d’oublier que finalement, je tiens un livre en les mains.

En cause, des illustrations bien trop chargées. Elles nécessitent des temps d’arrêt régulier afin d’appréhender l’action qui se déroule sous nos yeux voire d’identifier l’identité d’un personnage. Quelques hésitations également quant au sens de lecture à prendre pour suivre le fil narratif qui s’égare souvent dans des illustrations (pleines pages ou structurations à l’aide de cases) richissimes à souhait mais contenant un trop plein de détails. Il y a pourtant de jolies trouvailles graphiques mais cela ne suffit pas à faire passer la pilule.

Le scénario quant à lui tente de trouver un style qui ne parvient jamais réellement à convaincre, un peu trop surfait, un peu trop élaboré… et qui finalement casse totalement le rythme que Jeremy A. Bastian tendait de mettre en place.

pictobofL’ensemble manque de lisibilité. Les illustrations, bien que descriptives, bien que très travaillées – et donnant l’impression que nous baignons au milieu de petites gravures finement ciselées – nécessitent un coup d’œil plus qu’appuyé pour avoir les bons repères spatio-temporels. Le vocabulaire employé donne un petit côté vieillot, en adéquation avec la période durant laquelle l’histoire se déroule, mais le champ sémantique est un autre frein – de taille – qui annihile toute possibilité d’avoir une lecture fluide. Au final, le lecteur est totalement détaché de cet univers. Une lecture absurde, des passages de qualité inégale… et dire que c’est le premier tome d’une série… Il est certain que je n’aurais pas l’idée de lire les tomes à venir.

La synthèse de k.bd.

LABEL LectureCommuneNous voulions repartir en mer avec Sabine. Après l’excellent partage que nous avions fait sur Un océan d’amour, les étendues salées nous semblaient être un très bon terrain de jeu. Malheureusement, j’ai essuyé trop d’avaries durant cette lecture et le voyage n’a pas été à la hauteur de mes attentes. Ça manquait peut-être de crêpes et de cannelés… Sabine a maintenu le cap… lisez sa feuille de route en cliquant sur ce lien.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Gros mot : maudite

PetitBac2015

La Fille maudite du Capitaine Pirate

Volume Premier

Série en cours

Editeur : La Cerise

Dessinateur / Scénariste : Jeremy A. BASTIAN

Dépôt légal : avril 2014

ISBN : 9782918596059

Bulles bulles bulles…

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La Fille maudite du Capitaine Pirate, tome 1 – Bastian © La Cerise – 2014