La Tendresse des Pierres (Fayolle)

Tandis que les arbres sont habillés de leur manteau de fleurs, un groupe se réunit à un carrefour important de la vie d’un homme. Difficile de savoir si la route qu’il empruntera après ce virage sera ou non sinueuse. En attendant, sa fille observe. Elle déplie les faits. Elle les scrute et se les approprie. Elle explique la raison pour laquelle la famille et les amis de son père sont venus pour le soutenir. Car en ce beau jour de printemps se déroule une cérémonie bien particulière. Ce rassemblement est destiné à soutenir un homme, hommage d’affection. Il enterre un de ses poumons.

« Papa assistait avec nous à l’enterrement d’une partie de son corps. Certains reniflaient dans leur mouchoir. D’autres suivaient le cortège sans vraiment réaliser qu’un morceau de mon père venait de disparaître et que peut-être, bientôt, on lui retirerait d’autres bouts de son corps, jusqu’à l’enterrer tout entier. Il semblait lourd ce poumon déclaré malade et désormais inutilisable. »

Sa fille est à ses côtés. Elle est le témoin impuissant de ce changement en ce jour particulier et durant les mois à venir. Elle assiste à la transformation lente mais radicale de l’homme imparfait qui l’a vu naître, qui l’a élevée. A sa manière et avec pudeur, elle parle de la maladie qui s’immisce dans leur quotidien. Marion Fayolle taira les noms barbares des diagnostics et des symptômes qui en découlent. Elle fait voler en éclats les murs des centres hospitaliers et expose cette tragédie familiale à ciel ouvert. A grands coups de métaphores graphiques, elle décrit la maladie et son cortège de mots/de maux. Elle transforme le corps médical en une grande armée blanche qui prend possession des lieux, elle les met en scène dans d’imposantes mises en scène comme s’ils faisaient leur entrée sur la scène d’un théâtre… comme s’il s’agissait de cérémonies rituelles d’un peuple étranger. Une armée qu’il est impossible de repousser. Une armée de médecins qui impose sa présence aussi nécessaire qu’intolérable.

Face à l’armée des hommes et femmes en blanc, la famille doit constamment réaménager, réorganiser et repenser la place et les habitudes de ses membres. Un chamboulement émotionnel. Quel espace reste-t-il à l’intimité ? Y a-t-il encore une possibilité de croire en une rémission quand les corps des uns et des autres sont sans cesse livrés au regard des soignants ? Des corps qui se contiennent, des corps qui voudraient parfois s’étreindre mais qui – par pudeur – n’osent pas, n’osent plus.

Le corps du malade quant à lui continue sa lente transformation… tout comme le regard de l’entourage qui n’a d’autre choix que d’accepter l’inacceptable. Il s’agit d’intégrer malgré soi les changements qui marquent le corps déjà affaibli de leur proche et accentuent les plaies de son âme. Son identité devient trouble. La maladie le fait devenir autre, il dévoile une autre personnalité.

Le crabe est là. Marion Fayolle ne le nommera pas. Elle se contentera de montrer les ravages causés par ses pinces toxiques. Le crabe ronge de l’intérieur et tue à petit feu.

Le trait naïf de la dessinatrice se pare de couleurs douces pour illustrer des scènes inédites et inattendues. Sa poésie parvient à atténuer la douleur et la tristesse de la voix-off. On assiste ainsi au mouvement d’une jeune adulte qui, avec ses yeux d’enfant, voit son père disparaître lentement. Un douloureux travail de deuil est à l’œuvre. Avec son double de papier, l’autrice montre comment elle trouve sans cesse des raisons d’aimer son père autrement. Elle exprime son désir de lui pardonner ses erreurs passées. Inconsciemment, par amour, elle fait le deuil de son père tel qu’il a été et accepte pleinement cet Autre qu’il devient.

« Mais maintenant qu’il était devenu une personne fragile, j’avais envie de prendre soin de lui et préférais remettre à plus tard mon envol. Je voyais, dans sa transformation, une opportunité de le rencontrer. Parce qu’en réalité, il demeurait un vrai mystère pour moi. C’était un homme insaisissable, souvent absent et au tempérament très dur. La maladie venait mettre un grand coup dans sa vie. Tout s’écroulait. C’était triste mais j’étais convaincue que ça allait le rendre meilleur, que tout irait mieux entre nous, maintenant que tout allait mal pour lui. S’il avait failli mourir mais qu’il n’était pas mort, c’était que la vie lui avait donné un sursis pour qu’on aille à la rencontre l’un de l’autre. »

En se détachant du factuel, l’autrice laisse ses émotions guider le scénario. Les doutes, les excuses, les étonnements et les personnalités de chacun sont ainsi placés au cœur du récit. Outre les stigmates physiques de la maladie, on assiste aus changement dans la dynamique d’une famille, à la redistribution des rôles de chacun. Il y sera aussi question de régression, de dépendance, d’empathie… tout une métamorphose insidieuse qui marque les cœurs et les esprits. C’est enfin l’occasion aussi de faire le point d’une relation parent-enfant complexe.

« Si j’avais dû trouver un élément pour symboliser mon père, j’aurais choisi les pierres. (…) les rochers qui piquent les pieds si on leur marche dessus sans chaussures. Ceux qui sont recouverts d’aspérités. Ceux qui râpent, qui coupent, qui sont agressifs et froids. (…) Souvent, je me suis entaillé les doigts en m’accrochant trop à lui. J’espérais trouver un endroit plus doux dans la complexité de ses reliefs mais en général, je mettais les mains là où il ne fallait pas. C’était très compliqué de trouver une position confortable contre lui. Ça pouvait arriver par hasard, mais c’était rare. »

Troublant, singulier, touchant et fascinant, cet album est une réelle invitation à poursuivre l’exploration de l’univers artistique de Marion Fayolle

La chronique de Moka.

 

La Tendresse des Pierres
One shot
Editions Magnani
Dessinateur / Scénariste : Marion FAYOLLE
Dépôt légal : octobre 2013 / 144 pages / 25,90 euros
ISBN : 978-2-9539817-9-7

Suiza (Belpois)

Belpois © Gallimard – 2019

« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.

Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse. »

 

C’est l’histoire de Tomàs. Sa confession. Immédiatement, dès les premiers mots, on pressent la douleur et le drame. Tomàs a bientôt 40 ans. Il est veuf. Seul. Il est doté d’une belle exploitation agricole. En Galice. Un morceau de campagne qui le remplit de puissance et de fierté. Son bout de pays. Sa terre. C’est tout ce qu’il a. Tomàs y travaille sans relâche, aidé par Ramón, le vieux. Son ouvrier agricole de toujours. Comme un substitut de père.

Tomàs a un cancer. Un cancer tout neuf qui vient d’être découvert. Un cancer de merde. Un cancer des poumons bien dégueulasse. Tomàs angoisse. Seul. Il va mourir, c’est sûr….

Tous les midis, parfois même le soir, Tomàs et Ramon mangent chez ce vieux débris d’Alvaro qui cuisine comme personne. Ce midi, derrière le bar, il y avait Suiza. Une femme. Belle à en coupé le souffle. Conne un peu non ?

Ce midi, la vie de Tomàs a basculé. Il est devenu comme fou. Fou de désir. Fou de vie. Fou, fou fou. Il veut Suiza. Il la veut de toutes ses forces. Tomàs est un prédateur.

« J’ai laissé faire tout à coup, je ne pouvais plus lutter, je m’épuisais à tenter de l’oublier. Je bandais gentiment, pépère, pas énervé.
J’ai pris ma décision, elle est tombée comme un couperet d’évidence. De toute façon je n’avais plus le temps devant moi pour les fioritures. Finalement, j’irais au bar, ce soir-là, pour sentir encore cette femme. Cette perspective m’a rassuré. J’irais ce soir. Mes lèvres étaient des babines qui découvraient mes dents blanches de bête sanguinaire, en un sourire que je voulais féroce. Pour un peu, j’aurais tendu le cou et j’aurais hurlé à la mort toute ma rage et mon envie.
J’ai programmé en toute conscience que, ce soi-là, j’irais chez Alvaro. J’avais un plan de tueur à gages, simple et précis, méthodique. Je la verrais, j’attendrais qu’elle sorte, je la coincerais et je la baiserais.
Peut-être même bien devant tout le monde. »

Et puis, l’histoire prend un autre chemin, plus doux, paradoxalement. C’est pas complètement le bonheur ni la douceur mais ça y ressemble un peu… Tomàs et Suiza vont s’approcher (c’est peu de le dire !), s’apprivoiser, se reconnaître, s’aimer peut-être…

« Les manques lui ont fait une fragilité d’œuf, alors qu’ils t’ont donné une carapace de tortue. Elle seule sait te l’enlever sans t’arracher la peau, toi seul sait la protéger comme elle le souhaite, sans la casser. Vos deux faiblesses mises ensemble, ça fait quelque chose de solide, une petite paire d’inséparables. C’est pas souvent, mais des fois, quand tu mélanges bien deux malheurs, ça monte en crème de bonheur. »

Et puis l’histoire continue et moi je ne dis plus rien si ce n’est vous encourager fort fort à lire ce livre. D’abord parce que l’écriture est remarquable, libre, crue. Pleine d’ironie. Mordante. Comme la vie. Un brin cruelle aussi. Absolument réjouissante. Et que le récit est implacable. Incroyablement maitrisé. Il est à tomber ! Et surtout, impossible à lâcher ….

J’ai tout aimé dans ce livre. Tout. Suiza est mon coup de cœur des 68 premières fois.

(Pour découvrir tous les romans de la sélection et les billets c’est par là : https://68premieresfois.wordpress.com/ )

Extraits

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»

 

« La vie était rude ici, nous étions loin de tout, nous vivions dans une autarcie presque complète. Nous avions l’habitude de nous priver de tout, d’économiser. Le moindre morceau de viande, le moindre poulpe prenaient une valeur inestimable. Des générations sous le joug de la pauvreté, et une crise qui nous avait impactés de plein fouet, rajoutant une couche de difficulté. La dureté était devenue plus vive, nous étions comme des pierres, surprises par une gelée d’hiver. Le plus frappant était qu’habitués à nous priver, et ne pouvant le faire davantage, nous étions devenus économes jusque dans nos sentiments, nos rapports aux autres. Nous parlions peu, juste pour dire l’essentiel, voire l’indispensable. Nous nous en tenions au strict minimum. Nous ne savions plus faire avec la douceur. Les valeurs étaient toujours les mêmes, l’amitié, l’honneur, l’amour, le respect, mais nous ne les exprimions plus qu’en actes, eux aussi réduits à l’extrême. La parole avait disparu. Le bonheur était fugace, presque un miracle et souvent culinaire. Un bon verre de vin, une bonne assiette de viande, un pain gris qui tenait au ventre nous ravissaient plus sûrement qu’un compliment. »

Bénédicte Belpois, Suiza, Gallimard, 2019.

Quelques jours à vivre (Bétaucourt & Perret)

Bétaucourt – Perret © Guy Delcourt Productions – 2017

Unité de soins palliatifs de Roubaix.

En 2016, 295 patients ont été accueillis dans le service. La durée moyenne d’hospitalisation est de 11 jours.

C’est avec l’arrivée de Juliette – élève infirmière – que l’on fait connaissance avec l’équipe du Docteur Heuclin. Une équipe dynamique composée d’infirmiers, d’aides-soignants, d’une psychologue et de bénévoles (visiteurs médicaux).

Très vite, nous découvrons les rituels quotidiens de l’unité. La journée commence par une réunion matinale durant laquelle les équipes débriefent : l’équipe de nuit fait le relai à l’équipe de jour en parlant de l’état de santé de chaque patient. Une réunion conviviale avec café et croissants, boutades et complicités. Vient ensuite le moment de visiter les malades ; le Docteur Heuclin prend le temps de faire le point avec chacun d’entre eux. Le reste de la journée, l’équipe se relaye autant que possible, bienveillante et organisée, pour assurer la qualité de l’accompagnement des malades et de leurs familles.

Accompagner un individu et ses proches dans leurs derniers instants, aider les uns et les autres à libérer leur parole. Un quotidien de travail souvent douloureux, chaque décès est un « micro-deuil » pour ses soignants.

On est là pour soigner, pas pour guérir.

Je commence à bien apprécier le travail de Xavier Bétaucourt ; j’ai lu deux des trois albums qu’il a publiés sur les deux dernières années et je n’ai pas eu le soupçon d’une déception (avec une préférence marquée pour « Le Grand A » publié aux éditions Futuropolis). J’avais donc très envie de découvrir son dernier-né : « Quelques jours à vivre » .

Londres, 1948. L’infirmière Cicely Saunders accompagne David Tasma, un immigré juif polonais de 40 ans, dans ses derniers jours. Il meurt, seul, d’un cancer. Il a certes besoin d’une prise en charge de la douleur mais surtout, il a besoin de se raconter. Alors ils parlent. Ensemble, ils imaginent un havre où les mourants pourraient trouver la paix dans leurs derniers jours. A sa mort, il lègue 500 livres sterling pour créer ce lieu où les soins seraient plus personnalisés. Où l’on s’occuperait de la douleur et où l’on écouterait les malades.

Le scénario est assez riche car il prend le temps de montrer l’évolution de la prise en charge du malade au travers des siècles, la lente prise de conscience (en France) de la nécessité de mettre en place des unités de soins palliatifs. Loin d’apporter de la lourdeur au propos, ces temps de récit plus didactiques offrent au contraire une respiration dans « l’histoire » de l’unité roubaisienne. Car au cœur de cette unité, des vies sont sur un fil et l’équipe œuvre pour accompagner au mieux chaque personne jusqu’au dernier souffle.

Massages, hypnose, parole, présence, médication, caresse, baiser, rire… chaque soignant veille à sa manière, avec douceur, bienveillance, empathie et toute la technicité de sa profession. Au dessin, Olivier Perret ( « Il fera beau demain » , « Journées rouges et boulettes bleues » ) caresse à son tour les personnages et donne à l’ambiance un côté apaisant. Sans pathos et respectant l’intimité de chaque patient, il illustre avec beaucoup de délicatesse les scènes de vies qui s’offrent à nous. Il parvient à accompagner la voix de chaque personne amenée à témoigner dans cet album (en l’occurrence, il s’agit de l’équipe de soignants) et donne beaucoup de profondeur à ce récit choral. Le dessinateur s’attarde également sur de nombreux détails graphiques qui montrent la volonté des professionnels à porter jusqu’au dernier instant les corps fatigués qui sont alités dans les chambres de l’unité.

Pour avoir passé quelques jours dans une unité de soins palliatifs cet été, j’ai retrouvé dans l’album cette ambiance calfeutrée, chaude et lumineuse. Un instant de lecture suspendu entre ici et ailleurs pour mettre des mots sur la fin de vie et saluer le travail d’accompagnement réalisé par ces équipes de soignants.

Sur le même thème, j’avais aussi fort apprécié « Journal d’un adieu » de Pietro Scarnera.

La chronique d’Alice.

Quelques jours à vivre

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur : Olivier PERRET
Scénariste : Xavier BETAUCOURT
Dépôt légal : septembre 2017
128 pages, 14.95 euros, ISBN : 978-2-7560-8226-4

Bulles bulles bulles…

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Quelques jours à vivre – Bétaucourt – Perret © Guy Delcourt Productions – 2017