Open Bar – 2e tournée (Fabcaro)

Fabcaro © Guy Delcourt Productions – 2020

J’avais modérément accroché avec le premier tome d’ « Open Bar » sorti en mai 2019 … il avait quelque chose de trop convenu, de moins incisif que certains ouvrages de Fabcaro… De pas-aussi-drôle qu’espéré aussi…. du coup, je n’avais pas pris le temps de rédiger une chronique mal embouchée… Pourtant pourtant… il m’est difficile de résister à cet auteur truculent qui use et abuse d’un humour farouche et décapant. Du loufoque à l’excès, du cynisme chatoyant, de ce talent à critiquer notre société que je ne retrouve nulle part ailleurs. Alors le second tome d’ « Open Bar » devait forcément passer entre mes mains et cette fois, je prends le temps de dire l’accueil que je lui ai réservé.

Plaisir de retrouver ce dessin qui n’en fait pas des caisses alors que le scénario lui s’autorise tout, absolument tout. C’est ubuesque, comme si les situations les plus improbables qu’inventent nos cerveaux malades se matérialisaient d’un coup de crayon.

Des gags d’une page qui se terminent de façon cinglante et abrupte, le côté incisif carbure à plein. D’une première rencontre qui vire à la gêne, des effets de mode que personne ne comprend, des discours lissés pour faire bonne impression en société, Fabcaro défonce tout tout tout et dresse le portrait d’une société en pleine crise d’identité mais surtout, en plein marasme sociétal. Nul doute qu’elle nous rendrait totalement psychotique si on ne veillait à agrémenter notre quotidien d’une grosse louche d’humour noir, très noir… celui-là même que Fabcaro utilise avec brio. Pour autant, les ficelles narratives sont un peu usées à force d’avoir été utilisées avec panache dans d’autres albums truculents dont lui seul à la recette (avec quelques incontournables comme « Carnet du Pérou » , « Zaï Zaï Zaï Zaï » , « La Bredoute » ou « Et si l’amour c’était aimer ? » ).

Une lecture qui sans surprise donnera des bouffées d’angoisse à ceusses de la Manif pour tous, des crises d’urticaire à la populace de droite et une bonne constipation à tous les coincés en général. Les autres rirons certainement sous cape avec grand plaisir.

Open Bar – 2e tournée

Editeur : Delcourt / Collection : Pataquès

Dessinateur & Scénariste : FABCARO

Dépôt légal : avril 2020 / 56 pages / 12,50 euros

ISBN : 978-2-413-02503-0

L’Ours est un écrivain comme les autres (Kokor)

En 2016, les éditions Cambourakis font entrer dans leur catalogue la traduction de « L’Ours est un écrivain comme les autres » de l’auteur américain William Kotzwinkle. Me voilà plongée dans sa lecture. L’ouvrage m’interpelle même si quelques longueurs chatouillent régulièrement mes humeurs en raison de quelques longueurs… Mais le mouvement des personnages me séduit. Ce qui leur arrive m’amuse et la lecture ainsi faite de notre société et de ses dérives est à la fois drôle, cynique, cinglante et pertinente. Cerise sur le gâteau, l’écriture descriptive de Kotzwinkle nous demande peu d’efforts pour imaginer les scènes et les décors. De quoi est-il question ? Voilà, voilà, je vous explique :

Kokor © Futuropolis – 2019

Arthur Bramhall est un américain en quête de reconnaissance. Ce professeur déprime dans sa chaire universitaire. Il a pris un congé sabbatique pour se consacrer pleinement à l’écriture. Il rêve de notoriété et nourrit beaucoup d’espoirs dans un écrit mais ceux-ci partent en fumée lors d’un violent incendie qui détruit sa maison.

« Cette nuit-là un incendie faisait rage dans un vieux chalet. Les flammes indifférentes se nourrissaient maintenant des feuilles d’un manuscrit tout juste achevé. »

Depuis, Arthur a fait reconstruire son chalet avec l’argent qu’il a touché de l’assurance et réécrit son manuscrit. Parvenu à ses fins et satisfait du résultat, il ressent l’envie de fêter l’aboutissement de son travail.

Avant de partir, il place le manuscrit dans une mallette qu’il cache dans la cavité creuse d’un tronc d’arbre. Non loin de là, un ours assiste à la scène. Piqué par la curiosité, et pensant que la mallette contient des pots de miel, l’ours attend le départ de l’écrivain pour s’enquérir du contenu de ce précieux butin. Surpris de tomber nez-à-nez avec le manuscrit d’un roman, le plantigrade réfléchit à toute vitesse ; si les humains aiment lire, c’est que les livres valent de l’argent. Et avec de l’argent, on peut acheter quantité de pots de miel ! Voilà qui est alléchant !! Ni une ni deux, il décide de se rendre à New-York avec son joli magot. En chemin, l’ours ambitieux se crée une identité et c’est sous le nom de Dan Flakes qu’il emprunte malgré lui le chemin qui le mène droit à la célébrité.

« PittoResque ! »

C’est donc un ours gourmand qui prend les rênes du récit. Alléché par l’idée d’accéder à quantité de pots de miel, il entre sans se méfier dans la communauté des hommes. Incapable d’en comprendre les codes, il se laisse porter comme un pantin. Mais il reste naturel et son caractère imprévisible provoque des situations totalement loufoques. Le plantigrade est placide et se montre bien décidé à répondre lui-même à ses envies les plus folles. Tant qu’à la clé, il ait de quoi manger… il a tout pour être heureux.

« Sa voix, on dirait la corne du ferry de Staten Island ! »

L’Ours est un écrivain comme les autres – Kokor © Futuropolis – 2019

Surprenante idée que celle de William Kotzwinkle d’utiliser un ours à la truffe humide, qui roule les « R » comme personne et s’amourache des humains, de leurs maux, de leurs mots… pour singer nos propres défauts et la passivité que l’on a à regarder dériver nos sociétés sous l’influence du capitalisme. Sans aucun complexe pour sa grosse bedaine et son excessive pilosité, cet ours débonnaire va susciter chez nous (lecteurs) de belles émotions, beaucoup de sympathie et l’image d’un personnage réellement rassurant. C’est totalement fou de constater à quel point on est bien à son contact. Pour équilibrer cet excès d’aménité… il y a tout ce qui compose l’environnement du plantigrade.

En toile de fond, l’ambiance opère. Le poids des mots joue un jeu aussi subtil que sournois. Il y a d’abord le fait que chaque personnage secondaire ne voit la vie que par le biais des intérêts qu’il peut en tirer. Puis il y a le reste… Les coups de pub savamment étudié, le jeu des non-dits et celui des journalistes, les soirées de promotion, les stratèges éditoriaux, le placement de produits par la voie des services de presse, des interviews et des plateaux télé… On assiste à la construction insensée d’une idole, d’un mythe, d’une mode. Et tout cela nait de quoi ? De la naïveté désarmante d’un individu. Sa candeur est prise pour du génie… et ce génie emballe les esprits.

« Il faut capitaliser là-dessus »

L’air de rien, Alain Kokor nous embarque sur le fond autant que sur la forme. Dans des tons ocres-sépia, on découvre le parcours de cet ours comme dans un rêve. Le coup de crayon à la fois tendre et espiègle d’Alain Kokor ravit les pupilles et le propos ravit l’esprit. C’est doux et piquant à la fois, à la fois irréel et pourtant bien ancré dans notre société. Alain Kokor a extrait l’essentiel du roman de Kotzwinkle, ce qui fait sens, ce qui rend drôle, ce qui nous tient en haleine et en alerte. Je n’ai rien retrouvé des lourdeurs de ma lecture du roman, j’ai savouré et me suis laissée surprendre une seconde fois par le dénouement. Il n’y a qu’un seul passage [du texte de Kotzwinkle] que je n’ai pas retrouvé mais le cahier graphique inséré en fin d’album vient lever le voile sur cette absence et reprend en substance l’extrait mis au silence.

Sous la plume de l’ami Kokor, je me suis surprise à aimer de nouveau cette Amérique-là, à la fois lobotomisée, formatée et pourtant si gourmande d’accueillir la nouveauté, l’originalité… si capable de nous faire croire qu’à l’impossible nul n’est tenu. Et tandis que le plantigrade flirte avec les étoiles, l’écrivain perdu [Arthur Bramhall] fait le mouvement inverse en revenant peu à peu à l’état de nature [cerise sur le gâteau, on reconnaît en lui les traits d’un personnage qui est familier des amateurs de l’auteur et que l’on côtoie dans « Kady » ou encore dans « Le commun des mortels » ]. La question est entière de savoir laquel de ces deux énergumènes est le plus clairvoyant ? De l’homme ou du plantigrade, qui se fourvoie et qui s’épanouit ?

« Rock and Roll boRdel !! »

 « L’Ours est un écrivain comme les autres » est une succulente fable urbaine et Alain Kokor l’illustre d’une douce folie qui nous enchante.

Le roman est chroniqué ici sur le blog.

Jolie lecture commune avec Sabine et Noukette

et puisque nous somme mercredi, je saute sur l’occasion pour rejoindre les « BD de la semaine » qui se rassemblent aujourd’hui chez Stephie.

L’Ours est un écrivain comme les autres (récit complet)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Alain KOKOR

Dépôt légal : octobre 2019 / 128 pages / 21 euros

ISBN : 978-2-7548-2426-2

Farmhand, tome 1 (Guillory)

 

Aux Etats-Unis, une nouvelle forme d’agriculture a vu le jour depuis un peu plus de deux décennies. Révolutionnant le secteur de l’agriculture et de la science, l’exploitation de Jedidiah Jenkins a pris le risque de prendre un virage radical quant aux procédés agricoles habituels. Cette ferme avant-gardiste est une vraie manne financière pour l’exploitant et la région dans laquelle elle est implantée. Elle fait pourtant grincer des dents.

« Jedidiah Jenkins est agriculteur, mais il ne cultive que des organes humains « plug-and-play » à croissance rapide capable de réparer les corps. Perdre un doigt ? Besoin d’un nouveau foie ? Il a ce qu’il faut. Malheureusement, les étranges substances qu’il utilise ont quelques effets secondaires. Dans les profondeurs du sol de la ferme familiale Jenkins, quelque chose d’effrayant a pris racine et commence à grandir. » (synopsis éditeur).

Pour ceux à qui le nom de Rob Guillory ne dit absolument rien, je vous renvoie à l’excellentissime « Tony Chu » , série totalement foutraque récompensée en 2010 d’un Eisner Awards.

Si Tony Chu était capable « de retracer psychiquement la nature, l’origine, l’histoire et même les émotions de tout ce qu’il ingurgite » (extrait de ma chronique des cinq premiers tomes), Rob Guillory imagine cette fois une nouvelle forme d’aberrations puisque l’homme serait parvenu à greffer de l’ADN à différentes espèces végétales… Bras, nez, cœur sortent donc naturellement de terre au rythme des floraisons. Ce cheptel inespéré de membres et d’organes permet ainsi de réparer à volonté les corps meurtris. Un postulat de départ génialement terrifiant. Mais quel est donc l’étrange rapport que Rob Guillory peut avoir avec la bouffe ?? Schizophrénie médiatique ? Angoisse de la malbouffe ? Symptôme post-traumatique du scandale de la vache folle ? … Je suis hyper généreuse côté suppositions…

L’auteur est cette fois seul aux commandes et livre une série totalement déjantée. Retour aux sources et retrouvailles. Milieu rural et défiance. Secret de famille et héritage maudit. Le thriller se met en place sur fond de critique sociale. La « fermaceutique » est la parfaite métaphore pour se lancer dans une critique acerbe de nos sociétés capitalistes aveuglées par l’appât du gain. On se pose évidemment la question de savoir quel est le revers de la médaille à cette thérapeutique hors-norme.

« Tu sais ce que dit papa. Les prétextes sont comme les trous du cul. Tout le monde en a un »

Le dessin est hyper expressif et l’humour délicieusement grinçant. Il emprunte aux mangas le côté excessif des expressions et gestuelles des personnages pour en exagérer les mimiques qui servent le comique de situation. Les couleurs acidulées font monter l’adrénaline des scènes d’action. Des détails graphiques sont à attraper dans chaque case : messages de panneaux signalétiques, étiquettes diverses, autocollants et annotations variées renforcent le côté loufoque et cynique de cet univers vitriolé.

Rob Guillory surfe sur les sujets d’actualité et les tord pour montrer les dérives cauchemardesques les plus farfelues auxquelles on pourrait arriver. En espérant que cette dinguerie reste pure fiction !

Quoi qu’il en soit, ce tome de lancement de « Farmhand » promet une suite très prometteuse.

Farmhand
Tome 1 (série en cours)
Editeur : Delcourt / Collection : Comics
Dessinateur / Scénariste : Rob GUILLORY
Dépôt légal : septembre 2019 / 160 pages / 15,95 euros
ISBN : 978-2-413-01658-8

Les Vieux Fourneaux, tome 4 (Lupano & Cauuet)

Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Cet été-là, Antoine a accompagné Sophie durant toute la tournée du spectacle de marionnettes « Le Loup en slip » . Bien qu’Antoine ne soit pas parvenu à soutirer à Sophie des informations sur le père de Juliette (son arrière-petite-fille), il est tout de même ravi d’avoir passé du temps en famille… mais ses vieux os ne sont pas mécontents de retrouver un bon lit et les copains du bistrot du village. Par contre, pendant son absence, une espèce protégée a eu la mauvaise idée de venir s’installer dans le champ de Berthe. Et le champ de Berthe, c’est exactement l’endroit où Garan-Servier avait prévu de faire ses travaux pour agrandir son usine.
Alors voilà que les zadistes sont arrivés en renfort sur le site de Garan-Servier ! Et ce n’est pas les gens du coin qui vont s’en plaindre… Sauf peut-être Antoine qui voit d’un mauvais œil ce violent coup de frein à la reprise de l’activité économique de la région. « Moi j’ai fait ma véranda plein sud et… », « Pis c’est mon coin à champignons le bois de chez Berthe » , « sans compter que les nouveaux employés ne viendront pas à La Chope » … Autant de faux arguments qui chauffent suffisamment les oreilles d’Antoine pour que ce dernier décide d’aller s’expliquer avec les « rastaquouères » écolos.

Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Wilfrid Lupano passe au karcher des sujets d’actualité épineux et dont les médias font leurs choux gras. L’auteur décape, défrise, déride et décale ces questions de société à coup d’humour déjanté et un brin alcoolisé. Protection de l’environnement, migrants, délocalisation, relance économique, désert médical… et puis sans l’amouuuur, le tableau ne serait pas complet ! L’ambiance pourrait être électrique mais jamais ô grand jamais on se crispe ou on se lasse. C’est limpide, cinglant comme on aime et surtout, plein de bonne humeur. Parfaitement dans la continuité des tomes précédents, peut-être un poil plus affirmé, un scénario plus mordant et plus que jamais engagé. La qualité de chaque tome est réelle. Le scénariste est d’une lucidité aussi affutée qu’un couteau, fait fuser les répliques avec beaucoup de naturel. Les personnages sont plus vivants que jamais et on leur envie leur sens de la répartie. Il y a très peu de temps morts dans cet album mais on n’a pas l’impression d’être bombardé de rebondissements alambiqués qui seraient difficiles à répertorier. Bien au contraire, ces cinquante-quatre pages filent à la vitesse de la lumière et la fin de ce tome tombe comme un couperet et annonce un cinquième tome… que j’attends déjà avec impatience.

Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Paul Cauuet s’applique à dessiner ces silhouettes qui ne répondent à aucun des canons de la mode. Méticuleusement, il s’applique sur les rides et les bedaines, les cheveux hirsutes, les trognes improbables animées par des moues, des rictus, des bouches en cœur ou des grimaces de colère. Les illustrations nous réservent toujours une place de choix pour observer cette bande de sympathiques énergumènes se battre avec les aléas de la vie, se harpouiller et se serrer les coudes.

Ce quatrième tome est vraiment excellent. On retrouve le panache qui m’avait fait tant apprécier la série au premier tome. Une critique sociale loufoque que l’on a plaisir à lire et à relire.

Une belle lecture commune avec Sabine. Je vous laisse d’ailleurs avec les mots de Sabine qui sans nul doute en parlera mieux que moi.

Une lecture que nous partageons pour le rendez-vous de la « BD de la semaine » qui s’est posé [deuxième mercredi du mois oblige] chez Stephie !

Les Vieux Fourneaux

Tome 4 : La Magicienne
Série en cours
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Paul CAUUET
Scénariste : Wilfrid LUPANO
Dépôt légal : novembre 2017
54 pages, 11.99 euros, ISBN : 978-2-5050-6542-5

Bulles bulles bulles…

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Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Capitaine Fripouille (Ka & Alfred)

Ka – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2017

Rien ne va plus à Palladipelledipollo.

La petite ville jadis si charmante, si gaie, si colorée est aujourd’hui devenue l’antre d’un monopole commercial qui pèse sur le moral des habitants. En effet Federico Jabot, un lugubre personnage avide de pouvoir et assoiffé d’argent, met tout en œuvre pour atteindre son objectif : posséder tous les commerces de la ville et asseoir sa suprématie. Hôtels, restaurants, épiceries, coiffeurs… tout absolument tous les commerces font apparaître l’enseigne Jabot.
A Palladipelledipollo, un seul bastion survit encore. C’est la petite librairie Fellini de Fabiola et Ernesto. Mais les temps sont durs, les rayonnages se vident, les fournisseurs leur tournent le dos et les dettes s’accumulent. Il semble que la seule issue possible soit d’accepter le rachat du fonds de commerce par l’odieux Jabot. Fabiola et Ernesto s’en désolent d’autant plus que le fameux Capitaine Fripouille, le père de Fabiola, a choisi ce moment pour rendre visite à sa fille et faire la connaissance d’Edna, sa petite-fille. Lorsque le vieux baroudeur se rend compte de l’ampleur du désastre, il décide d’agir afin de barrer la route de Jabot.

Cela fait plus de dix ans maintenant qu’Olivier Ka et Alfred nous avaient régalé avec « Pourquoi j’ai tué Pierre ». L’idée de voir ce duo d’auteurs se reformer était donc une idée bien alléchante. Pour l’occasion, c’est autour d’un projet jeunesse que leur nouvelle collaboration s’est réalisée.

« Capitaine Fripouille » vient enrichir la jeune collection des « Enfants gâtés » qui a vu le jour fin 2015 chez Delcourt et qui proposent des ouvrages cartonnés grand format dans lesquels on plonge littéralement.

La locomotive de ce récit est le Capitaine Fripouille. Un personnage généreux, charismatique, courageux et optimiste… Pour compléter le tableau, je reprends un extrait du quatrième de couverture de l’album qui le qualifie copieusement : « (…) un personnage bruyant, rigolard, tempétueux, espiègle, bagarreur, rageur, lumineux, grandiloquent, orageux, remuant, immature, aventureux, turbulent, bedonnant, tenace et entêté. »

Autant de qualités réunies en un seul personnage ne peuvent que nous inviter à mettre nos pieds dans ses traces et le suivre, presque les yeux fermés, dans le combat qu’il engage. Olivier Ka propose aux enfants une critique simple et pertinente du capitalisme sans pour autant les noyer dans un vocabulaire qui leur serait inaccessible. Le scénariste raconte également l’histoire d’une famille, le choix d’un père de prendre la mer pour découvrir d’autres horizons, l’admiration que lui porte sa fille qui ne peut pourtant pas s’empêcher de lui reprocher son absence. On découvre aussi un secret de famille, on côtoie un homme qui défend corps et âmes ses idéaux. On assiste à l’éveil des consciences, on dénonce les injustices.

Au dessin, Alfred parvient tout à fait à faire ressentir le contexte oppressant dans lequel vit la petite communauté des habitants de Palladipelledipollo. Pour autant, le lecteur ne se sent pas étriqué dans cet univers. On évolue dans un monde moyenâgeux plein de surprises. On accueille avec amusement les nombreux anachronismes que l’on attrape çà et là dans le décor. Des « Jabot Burger », « Jabot intérim » et autres références modernes qui donnent une touche de folie à l’histoire. Alfred pique également notre imagination en livrant un capitaine Fripouille vêtu comme un pirate. On l’imagine volant au secours de la veuve et de l’orphelin ou en train de foncer tête baissée dans une échauffourée afin de prêter main forte aux opprimés.

De l’action, du suspense, de l’humour et beaucoup de tendresse.
Une histoire qui, loin de nous cantonner aux remparts des murs d’un petit bourg, nous donne des ailes et nous invite à imaginer les combats que nous pourrions mener avec brio pour faire reculer l’injustice. Un récit drôle et entraînant malgré la présence de passages un peu plus brouillons qui peuvent laisser le jeune lecteur un peu perplexe (un petit coup de pouce du parent clarifiera les éventuelles incompréhensions).

Les chronique de Claire (La Soupe de l’espace) et de Madoka.

Capitaine Fripouille

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Les enfants Gâtés
Dessinateur : ALFRED
Scénariste : Olivier KA
Dépôt légal : mai 2017
24 pages, 14,50 euros, ISBN : 978-2-7560-9496-0

Bulles bulles bulles…

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Capitaine Fripouille – Ka – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2017

Ce qu’il faut de terre à l’homme (Veyron)

Veyron © Dargaud – 2016
Veyron © Dargaud – 2016

Il était une fois la femme d’un paysan russe qui accueillait sa sœur pour la journée. Cette sœur, venue en visite avec mari et enfant, était née dans cette campagne pauvre qu’elle n’aspirait qu’à quitter étant plus jeune. Le mariage la sortit de sa triste condition et elle prit goût au luxe.

Pendant qu’elle bavarde avec sa sœur, son bourgeois de mari s’entretient avec son beau-frère. Le premier est un riche marchand, le second n’est qu’un moujik. Le premier parle d’exploitation agricole, de terres dans lesquelles il faut investir. Le second se défend, contre argumente… il n’a jamais envisagé telles perspectives. Pourtant, le bourgeois a planté une graine dans l’esprit du moujik et lorsque la nouvelle se répand que la Barynia envisage de vendre ses terres à son intendant – un homme tatillon – il parvient à convaincre les hommes du village qu’ils ont tout intérêt à investir ensemble dans ces terres. Devenir leur propre patron, améliorer leurs conditions… ils n’ont pas besoin de beaucoup. Cependant… la machine est en marche. Pourquoi se contenter de peu quand on peut avoir beaucoup plus ?

Acidulé, cynique pétillant, frais… cet album de Martin Veyron (Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2001) est une adaptation d’une nouvelle (un conte plutôt) intitulée « Qu’il faut peu de place sur terre à l’homme ». L’histoire n’a pas pris une ride et ce souffle d’air frais que Martin Veyron donne à ce récit montre Ô combien la question est toujours d’actualité. Société folle, capitalisme, course au profit. Penser à soi et rien qu’à soi, acquérir davantage de richesses, encore et encore, accumuler pour les générations à venir, prospérer. Profiter ? Contrairement à Tolstoï, Martin Veyron laisse ses personnages sans noms. On les nomme par leur fonction ou leur statut social. Peu importe car ce récit est intemporel et seule la morale de l’histoire compte.

Le dessin est fin, léger. Les personnages semblent alertes, ils sont gracieux malgré l’accoutrement grossier de certains protagonistes. Les couleurs sont douces, naturelles, ce qui vient donner un peu d’insouciance dans cet univers. S’y greffent des répliques acides. Les personnages ont un certain sens de la répartie ; il y a une très belle cohabitation entre les différents niveaux d’échanges, le premier degré côtoie parfaitement le second degré ce qui donne souvent un décalage amusant entre les interventions des uns et des autres. L’ensemble est à la fois cinglant et cocasse, ce qui permet de profiter d’un sympathique moment de lecture.

Sept chapitres… sept temps en quelque sorte… sept étapes qu’effectue le personnage principal dans sa folie des grandeurs. Dans sa faim de terres, de cheptel, de respect aussi. C’est l’histoire aussi d’une communauté organisée, traditionnelle, conservatrice. La place de chacun est établie depuis des siècles puis un grain de sable arrive, porteur de mille et une promesses et perspectives nouvelles. Mais dans cette société bien huilée, le changement sème un peu de zizanie et impose avec force une nouvelle logique, une nouvelle manière de voir les choses et ce point de vue est à prendre en considération. Mais forcément, les places des uns et des autres vont être quelque peu modifiées.

PictoOKUn ouvrage ludique mais ce n’est pourtant pas ce que je voudrais mettre en avant. Car il a d’autres qualités avant celle-ci : un scénario solide (le genre à ne vous lâcher que lorsque vous avez terminé l’album), des personnages hauts en couleurs (ceux-là même qui vous intriguent, qui vous rendent curieux et déterminés à écouter ce qu’ils ont à vous dire), un graphisme qui fait mouche (celui-là même qui vous met des odeurs dans le nez et dilate vos pupilles quand vous regarder le dessin d’un coucher de soleil). Et puis le côté réflexif de l’affaire en cerise sur le gâteau.

Une sympathique lecture commune avec une amoureuse des livres et des bons mots. Retrouvez sa chronique dans son « Petit carré jaune ».
Et pendant que nos deux blogs se font écho aujourd’hui, Sabine et moi on trinque IRL. Voyez à quoi ça peut mener les blogs… 😉 xD

A lire aussi, les chroniques : La Chèvre grise, Yv, Stemilou.

Ce qu’il faut de terre à l’homme

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Martin VEYRON
Dépôt légal : janvier 2016
136 pages, 19,99 euros, ISBN : 978-2-2205-07247-1

Bulles bulles bulles…

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Ce qu’il faut de terre à l’homme – Veyron © Dargaud – 2016