Hors-Saison (Sturm)

Sturm © Guy Delcourt Productions – 2020

La campagne électorale bat son plein. Sanders, Clinton, Trump racolent leurs électeurs pendant que les médias en font leurs choux gras.

C’est dans ce contexte de déchainement médiatique qui annonce le changement radical du paysage politique américain que Mark – un ouvrier du bâtiment – affronte une autre tempête : celle de son divorce. Sa vie prend un virage radical. Il vit cet événement comme un échec et il se retrouve balloté par la valse d’une nouvelle organisation à trouver. Il doit apprendre à jouer les équilibristes entre ses engagements professionnelles et ses responsabilités familiales pour parvenir à assumer correctement la garde alternée de Suzie et Jeremy. Dans le tumulte qu’est devenue sa vie, où rien ne semble vouloir se faire sans heurts, Mark est tenté de baisser les bras.

Les souvenirs d’une vie de famille terminée. Les débuts chaotiques d’une garde alternée douloureuse. La course pour s’organiser et tenter d’apporter aux enfants un semblant de continuité entre leurs deux foyers. Les difficultés financières qui complexifient la situation. A cela s’ajoutent des sentiments étouffés, une amertume, une colère. L’impression d’avoir échoué et la frustration. James Sturm (Le Swing du Golem, Black Star, Le Jour du marché…) livre son personnage à la tourmente. Un soupçon de faits autobiographique donne le liant nécessaire à cette histoire qui se déroule dans un monde anthropomorphe. A quoi peut bien servir l’anthropomorphisme ici si ce n’est peut-être d’atténuer les aspérités et les éclats coupants de certains souvenirs de l’auteur ? Peut-être cela lui épargne-t-il de faire face à certaines trop douloureuses, le registre de la fiction viendrait atténuer quelque peu les derniers tiraillements qu’il aurait encore.

Pour le reste, cette tranche de vie raconte une scène de vie assez classique : on n’assiste pas à la rupture mais on est présents dès le début de cette nouvelle vie. Les habitudes se mettent en place de manière assez poussive, les enfants sont réfractaires à leur nouveau rythme et il m’a semblé percevoir que le personnage découvrait progressivement la réalité d’un quotidien avec ses enfants : les repas, le respect de leurs petites habitudes (alimentaires, activités…). De fait, ses petits réclament souvent leur mère et se laissent dépasser par le moindre changement de leurs repères quotidiens. On sent que les membres de cette famille éclatée sont à fleur de peau.

Graphiquement, James Sturm développe un univers dans des gris-bleus délavés qui renforcent l’impression de morosité ambiante. Le personnage déprime et se bat avec un quotidien retors. Il subit la situation plus qu’il ne la vit.

C’est un récit chagrin qui nous embarque un peu dans sa mélancolie et nous secoue durant les instants de colère. Je ne sais pas quels sont les souvenirs que je garderai de cette lecture mais il m’a rendue chiffon.

La chronique de Jérôme.

Hors-Saison (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : James STURM

Traduction : Margot NEGRONI

Dépôt légal : mai 2020 / 216 pages / 24,95 euros

ISBN : 978-2-4130-2251-0

Les Jours sucrés (Clément & Montel)

Clément – Montel © Dargaud – 2016

Ce n’est pas évident d’avoir une relation affective avec son collègue. Encore moins quand ce collègue… est son patron. C’est pourtant là qu’Eglantine en est, hésitant à prendre cette relation au sérieux ou à s’en détacher. Elle sature de cette ambiguïté mais n’ose pas se l’avouer. Elle cherche aussi à dompter ce fichu stress que lui impose son boulot, les dead-line serrées et les desiderata stupides des clients. Elle ne s’épanouit pas au travail mais là aussi, elle ne se l’avoue pas. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, Eglantine apprend que son père – avec qui elle n’a plus de contact depuis 20 ans – est décédé. Seule héritière, elle va devoir aller en Bretagne pour rencontrer le notaire et organiser la succession.

Son avenir immédiat, ce sont donc ces quelques jours désagréables, remplis de formalités dont la vente de la boulangerie, encombrant fonds de commerce de son père dont elle a hérité. Direction Klervi ! Les souvenirs remontent à sa mémoire pendant le trajet. A mesure que le train dévore les kilomètres et la rapproche de son village natal, la colère monte en elle. Arrivée à destination, elle est remontée comme un coucou et bien décidée à faire les démarches au plus vite. Mais c’est sans compter que la vie réserve parfois des surprises. Dans ce village où elle a passé la majeure partie de son enfance, Eglantine est gagnée par un sentiment de bien-être qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps. La présence de Gaël (un ami d’enfance) et de Marronde (la tante d’Eglantine) n’est pas étrangère à cela.

« Imaginez un coffre-fort verrouillé. Consciemment ou non, Gaël parvenait peu à peu à en retrouver la combinaison… mais avais-je seulement envie de savoir ce qu’il contenait ? »

Ça fait longtemps maintenant que j’ai cet album. Et je ne l’avais jamais lu car c’est tout à fait le genre de petite madeleine [de Proust] que l’on se met de côté en se disant qu’il viendra un jour réchauffer la grisaille d’une période délicate à passer. Le confinement lié au Covid brassant pas mal de grisaille… j’ai sorti « Les Jours sucrés » de ma PAL. J’avais besoin de douceur.

Puis… j’étais conquise d’avance car par le passé, à chaque fois que j’ai lu un album réalisé par le duo d’auteurs formés par Loïc Clément et Anne Montel, cela a été des instants forts et émouvants. Que ce soit « Chaussette » ou « Chroniques de l’île perdue » , c’était pour moi l’occasion de vivre un superbe voyage imaginaire aux côtés de personnages haut en couleurs et capables de porter sur leurs épaules pourtant frêles un récit époustouflant, éprouvant. Tout part généralement d’une séparation douloureuse avec un être cher. Ce deuil difficile à faire, cette promiscuité avec la mort que l’on aurait préféré ne pas avoir à vivre… voilà le point de départ de ces histoires qui, à coup sûr, vont nous émouvoir. Anne Montel et Loïc Clément accompagnent délicatement le lecteur dans cette expérience-là. Ils nous montrent qu’il est possible d’apprivoiser la mort, de la regarder en face et de l’accepter afin que cette fissure au cœur se colmate. Ils racontent avec justesse le processus de deuil en utilisant non pas le pathos mais la poésie ; ils y ajoutent un précieux soupçon de folie douce.

Loïc Clément construit une fois encore un récit bourré d’humanité. Il lui en faut peu pour installer un univers que l’on va avoir envie de dévorer avec gourmandise : de la bonne humeur, des humeurs chiffon, de la complicité, de la fraicheur, des petits moments de bonheur, un peu de mauvaise foi et de malice. Le tour est presque joué. Il y ajoute une lecture plus sociale de l’actualité ; ici, il sera question des problématiques liées à l’exode rural. Son scénario est simple sans être simpliste et, comme à l’accoutumée, bourré d’humour.

Au dessin, Anne Montel installe le décor d’un petit village breton charmant. Elle illustre chaque détail décoratif et chaque personnage avec beaucoup de tendresse. La fraicheur graphique fait un bien fou et nous convie dès la première page à prendre place. L’accueil est chaleureux, bienveillante. Outre le fait qu’elle nous invite à observer cette petite parenthèse enchantée. Elle nous permet aussi de vivre et ressentir pleinement les émotions des différents protagonistes. A chaque nouvelle planche, l’autrice réinvente les codes de l’art séquentiel. Elle ose, s’amuse avec ses pinceaux autant qu’avec les personnages, fait pétiller le tout avec des couleurs qui – à elles seules – sont gorgées de rires et de bonnes ondes. Elle place de-ci de-là sur ses planches à dessin ses personnages, les fait bouger avec une fluidité étonnante. On entend presque le son de leurs voix et l’éclat de leurs rires.

Le récit est agrémenté de quelques recettes de pâtisserie qui nous mettent l’eau à la bouche ainsi que de références artistiques qui donnent faim de se replonger dans les œuvres de Gustave Doré. Enfin, l’album nous donne aussi l’envie d’aller fureter dans nos greniers dans l’espoir d’y trouver de petits trésors : vieilles photos, journaux intimes, objets d’un autre siècle… d’un autre temps.

Pépite que cet album sucré-salé malicieux et absolument succulent. Je recommande vivement.

Les Jours sucrés (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Anne MONTEL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : février 2016 / 145 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2205-07384-3

Paul à la maison (Rabagliati)

Difficile pour moi de faire l’impasse sur « Paul à la maison » , neuvième tome de l’univers « Paul » créé par Michel Rabagliati en 1999. Aucune fréquence définie pour la publication d’un nouvel opus de Paul. La surprise toujours. L’impatience dès que l’on sait qu’un autre tome arrive. Puis la lecture dont on se régale souvent… ou, ponctuellement, que l’on range avec une légère pointe de déception en bouche.

La vie de Paul est calme désormais. Son divorce est consommé, Rose (sa fille) vit à temps plein chez sa mère. Il n’y a plus que des bricoles qui rythment le quotidien, souvent des impondérables d’ailleurs. Les semaines se suivent et se ressemblent souvent :  faire les courses pour sa mère et les lui apporter, acheter des petits riens à sa fille, se rendre dans une lointaine école pour y faire une intervention… Le temps est venu de se consacrer à soi, de s’accorder du temps pour les loisirs mais Paul a de goût à bien peu de choses. La cinquantaine est là… à croire que c’est la décennie de la râlerie !

En rendant visite à sa mère, Paul se visionne le film de ces dernières années. De son enfance, des événements marquants qui ont fait date dans la vie de ses parents, leur divorce, le remariage de sa mère puis sa solitude depuis ces dernières années. Il se remémore aussi ce qu’il sait d’elle, la sixième enfant d’une fratrie de treize, son entrée précoce sur le marché du travail, sa rencontre avec celui qui deviendra le père de ses enfants… Ces visites sont aussi l’occasion de mesurer à quel point les choses changent avec l’arrivée des technologies. La cinquantaine est là et le comme « c’était mieux avant » vient ponctuer chaque observation !

Fichtre. Voilà un album bien nostalgique et bien lent. On y retrouve cette tristesse qui avait teinté « Paul à Québec » (le personnage principal y avait enterré son beau-père, mort des suites d’un cancer). Ce neuvième tome est proche d’un arrêt sur image et l’occasion, pour Paul, de faire une grosse introspection. A force de cohabiter avec sa solitude, Paul est devenu morose. A 51 ans, il vit seul et cette situation lui pèse. Paul se replie, ne supporte pas le changement, rumine, devient hypocondriaque, est touché de sinistrose, bref… Paul broie du noir.

Au travers de cette parenthèse moins entraînante que la plupart des albums de la série, Michel Rabagliati montre une nouvelle facette de son personnage… celle des mauvais jours. Bien sûr, on avait déjà perçu que par périodes, Paul pouvait manquer d’entrain. Mais là, le malaise est profond. Pris d’une sévère crise de la cinquantaine, Paul fait du « sur place » . Son entourage semble s’être réduit comme peau de chagrin alors qu’atour de lui, il y a une myriade de choses à attraper. Au-delà de ça, Paul s’englue dans son quotidien, donne des croquettes à son chien chaque matin, va de spécialiste en spécialiste pour qu’ils mettent des mots sur ses maux, esquive son voisin, déserte son jardin, mange en tête-à-tête avec son téléviseur… Si sa vie semble vide, les cases quant à elles regorgent de petits détails : d’une étiquette de boite de conserve, d’une enseigne, d’une forme architecturale. Un monde où finalement, pour ce personnage, la seule source de plaisir semble être visuelle. Alors il dessine…

J’ai finalement peu de choses à dire sur ce tome qui propose un récit assez linéaire. La lecture n’est pas désagréable pour autant. Un tome que j’ai trouvé plus personnel que les précédents ; par l’intermédiaire de son alter-ego de papier, Michel Rabagliati s’y livre de façon plus explicite et couche sur papier quelques confidences :

« Ce soir, on lance Paul au Parc, mon septième. J’espère que les lecteurs l’aimeront. En tout cas, je ne le saurai pas ce soir, puisqu’ils ne l’ont pas encore lu ! on a eu quelques bonnes critiques dans les journaux, ça devrait aller. Pourquoi est-ce si stressant de laisser partir un livre à la rencontre du public ? on se sent si inquiet et vulnérable. Comme dans le cabinet d’un médecin. »

C’est un bout de vie québécoise que Michel Rabagliati raconte au travers de Paul, complété de quelques bouts de sa propre vie et peut-être quelques anecdotes glanées dans son entourage. Car la petite histoire de Paul nous permet de fouler le sol québécois. A travers son héros fictif, « Paul » est une chronique sociale qui ouvre à la culture québécoise (références musicales, télévisées, cinématographiques, littéraires…). On y renifle des odeurs de pâtisseries qu’on ne mangera que là-bas, nos oreilles frétillent au contact de cet accent si chaleureux, on effleure entre-aperçois de nouveaux spots publicitaires… sans être trop dépaysés puisque la course à la consommation est la même, le mantra métro-boulot-dodo est identique et dans les transports en commun, on observe un paysage similaire d’usagers qui ont le nez collé sur leur écran de téléphone.   

Plaisir de retrouver Paul. Parenthèse enchaînée pour une petite heure de lecture. Les amoureux de la série devraient se régaler ; pour les profanes, ce n’est pas la meilleure facette que Paul ait à montrer de lui mais c’est une belle occasion de faire sa connaissance [chaque tome est une porte d’entrée dans l’univers de Paul et chaque tome contient un récit complet que l’on peut lire indépendamment des autres, sans avoir la fâcheuse impression d’avoir raté un wagon].

La chronique de Sabine dans son Petit Carré Jaune et le très bel article de François Lemay (avec de l’interview inside).

Paul à la maison (tome 9)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Michel RABAGLIATI

Dépôt légal : janvier 2020 / 208 pages / 25 euros

ISBN : 978-2-89777-072-3

Le Facteur de l’Espace (Perreault)

Perreault © La Pastèque – 2016
Perreault © La Pastèque – 2016

Bob est un facteur spatial. Sa vie est routinière. Chaque matin il se lève, se prépare et enfile sa combinaison de facteur de l’espace avant de sauter dans sa voiture pour se rendre au bureau de poste. Mais ce jour-là n’est pas ordinaire. Sitôt arrivé à son poste, il découvre que son chef a modifié sa tournée. Bob rassemble tout son courage pour ne pas céder à la panique et se met en route pour effectuer les livraisons.

Il est loin d’imaginer qu’il va vivre une journée mémorable. Passant d’une surprise à l’autre, constatant que les impondérables et les complications se succèdent, Bob s’énerve, bien décidé à toucher deux mots à son patron afin de retrouver ses habitudes.

Mais la vie est faite de surprises et il serait dommage de les laisser passer…

Derrière ce graphisme naïf se cache une histoire tendre et poétique. Pour son premier album aux éditions La Pastèque, Guillaume Perreault nous surprend. Ce graphiste de formation s’est tout d’abord tourné vers l’illustration d’albums jeunesse et dans la création de différents supports (culturels, éducatifs, publicitaires) avant de se lancer dans la réalisation de ses propres ouvrages. « Le Facteur de l’espace » est son deuxième album.

Avec humour, l’auteur relate les péripéties d’un facteur confronté à des situations rocambolesques. Cinq livraisons à réaliser aux quatre coins de la galaxie lui suffisent pour passer par tous les états : il va avoir peur, va perdre patience et même avoir l’envie d’abandonner tant il est dépassé par les événements. Le scénario permet également au lecteur de ressentir la détermination de cet homme bien décidé à relever le challenge qui lui est confié. Le personnage oscille constamment entre doute et certitude et c’est dans cette hésitation que l’album trouve son rythme.

En début de lecture, je regardais ce facteur interplanétaire avec distance d’autant que le dessin de Guillaume Perreault est assez naïf, un peu bancal, très enfantin. Chaque livraison fait l’objet d’un chapitre et il est possible – si le lecteur l’osait – de lire les chapitres dans un ordre différent, chacun racontant une histoire a priori indépendante des autres. L’étrangeté des cas de figure rencontrés est telle que l’on se place de suite à la place du spectateur curieux de savoir ce qu’on veut lui dire. Très vite, le personnage doit s’adapter à l’environnement des planètes sur lesquelles il se pose. En improvisant avec humour, cet homme insensible (en apparence) parvient à nous toucher. La poésie surgit au moment où l’on s’y attend le moins et qui rend l’univers encore plus sympathique.

PictoOKUne lecture ludique et amusante. Il y a plusieurs degrés de lecture dans cette histoire, ce qui permet également aux jeunes lecteurs d’apprécier cette aventure. Un humour absurde qui n’a pas été sans me rappeler « L’Ours Barnabé ».

A mettre dans les petites mains à partir de 10 ans.

Lecture faite sur un conseil de Gilles Labruyère qui, pour la seconde fois, a mis sur ma route une petite pépite.

Le Facteur de l’espace

One shot

Editeur : La Pastèque

Dessinateur / Scénariste : Guillaume PERREAULT

Dépôt légal : juin 2016

144 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-923841-89-2

Bulles bulles bulles…

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Le Facteur de l’espace – Perreault © La Pastèque – 2016

Le Jour où ça bascule (Collectif d’auteurs)

Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés - 2015
Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés – 2015

Des décisions à prendre. Suite à ces choix personnels qui seront pris, il y aura des conséquences à assumer. Bonnes… ou mauvaises.

Il est ici question de la manière d’appréhender une situation. Subir ou agir ? Être honnête avec soi-même ou opter pour l’opportunisme ? Ces actes isolés influenceront un avenir proche ou lointain, modèleront une personnalité en construction, changeront à jamais le quotidien d’un individu et/ou d’un groupe. Il est aussi question des difficultés que l’on parvient plus ou moins facilement à dépasser, une honte que l’on écarte ou – au contraire – un complexe qui s’ancre pour toujours.

Ainsi, choisir entre l’intégrité ou le mensonge, apprécier de pouvoir se regarder dans la glace ou préférer la facilité… Autant de points de rupture personnels, intimes ou universels, fantasmés ou vécus, abscons ou sensés. Tel est le thème de cet album.

Préfacé par Fabrice Giger, postfacé par Pascal Ory, cet ouvrage est enrichi de deux textes qui encadrent les 13 nouvelles qu’il contient. Ces écrits proposent quelques clés de compréhension pour mieux appréhender les différents travaux réalisés. Ils offrent aussi des pistes réflexives et invitent éventuellement à reprendre la lecture d’une nouvelle en ayant davantage de recul ou en donnant une autre dimension à la lecture.

Cet album a été publié à l’occasion des 40 ans de l’éditeur. Pour se faire, plusieurs auteurs ont été contactés. Le cahier des charges consistait à réaliser une nouvelle leur demandant d’explorer leur point de rupture, de partager « leur propre vision de ce point de non-retour, ou de nouveau départ ». Quant à la forme, libre à chacun de lui donner les contours qu’il souhaite, de définir le nombre de pages adéquats (3 pages pour la plus courte ; une dizaine de pages en général), le genre (science-fiction, autobiographie, adaptation littéraire…), le traitement graphique…

In fine, 14 auteurs ont collaboré à ce projet. Enki Bilal (auteur phare de cette maison d’édition) a réalisé le visuel de couverture et treize auteurs (aucune femme) ont réalisé chacun une nouvelle. Parmi eux, des artistes d’Europe (Boulet, Bastien Vivès, Frederik Peeters, Emmanuel Lepage, Eddie Campbell), des Etats-Unis (John Cassaday, Paul Pope, Bob Fingerman) et du Japon (Katsuya Terada, Taiyō Matsumoto, Atsushi Kaneko, Keiichi Koike, Naoki Urasawa). Je n’aurai jamais imaginé la majeure partie d’entre eux publier chez cet éditeur… l’objet-livre m’a intriguée pour cette raison.

Treize nouvelles très bien construites dans lesquelles on rentre facilement. On est face à des univers familiers, des découvertes. L’effet-miroir peut parfois nous surprendre, je pense notamment aux travaux de Taiyō Matsumoto et d’Emmanuel Lepage qui sont capables de faire remonter certains souvenirs d’enfance à certains et invitent à l’introspection. Chaque nouvelle interpelle et surprend comme celle qui a été réalisée par Atsushi Kaneko ; elle met en scène un jeune homme qui fait le bilan de sa vie. Coup d’œil dans le rétroviseur et effet-papillon en prime, le traitement graphique (des trames posées sur un dessin très comics des années 1950 réalisé dans des tons sépia).

La meilleure surprise est le récit de Bob Fingerman qui propose une réflexion sur les croyances religieuses. Eternel débat entre pratiquant et athée.

Quoi qu’il en soit, si les treize nouvelles de ce recueil sont indépendantes les unes des autres, elles se répondent néanmoins en écho (plus ou moins directement, souvent de manière implicite) et permettent de réfléchir à la question du choix et de ses conséquences. Quelle dimension lui donner (personnelle ou collective) ? Comment faire la part des avantages et des inconvénients… pourquoi écarter tel ou tel pan de sa réflexion pour aboutir à la décision ? Dans quel mesure cette orientation va faire basculer un rythme/une dynamique/une habitude/un confort de vie… pour quelque chose de différent ?

PictoOKPlutôt dubitative en sortant de cette lecture, je l’ai au final bien aimée. Peu de temps après avoir refermé l’album, certaines nouvelles restent à l’esprit, les idées cheminent. Un petit temps de recul pour mâturer la lecture pour en profiter pleinement.

Extrait :

« On est tous plutôt agnostiques, mais vous, les catholiques repentis, vous êtes les pires. Vous êtes comme les ex-fumeurs, toujours à tousser et à chasser l’air dès que quelqu’un allume une clope » (Le jour où ça bascule, extrait du « Non croyant » de Bob Fingerman).

Le Jour où ça bascule

One shot

Editeur : Les Humanoïdes Associés

Dessinateurs / Scénaristes : Collectif

Dépôt légal : décembre 2015

ISBN : 9 782731 653137

Bulles bulles bulles…

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Le Jour où ça bascule – Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés

– 2015

Ici (McGuire)

McGuire © Gallimard – 2015
McGuire © Gallimard – 2015

Une maison américaine, demeure de type colonial, construite en 1764.

Un lieu où des générations d’hommes se sont succédées, d’un individu à son héritier, dont la possession est passé d’une famille à une autre, au gré des volontés d’un propriétaire soucieux de lui trouver un nouvel acquéreur.

Une terre qui garde au plus profond d’elle, la mémoire d’une évolution naturelle qui ne s’est pas faite sans heurts, sans cataclysme, sans révolutions génériques, sans l’adaptation nécessaire des espèces évoluant sur son sol aux modifications climatiques.

Il y a 4 milliards d’années siégeait-là le néant. Il y a 3 milliards d’années régnaient en maîtres incontestés ces « terribles lézards » avant que l’ironie du sort ne décide de les terrasser. Puis vint l’homme, ses débuts balbutiants, ses premiers pas…

En ce lieu, depuis l’aube des temps, des générations se sont relayées. Les premières se sont adaptées à ce milieu hostile. Elles se sont fondues dans le décor, soucieuses de ne pas le dénaturer. Soucieuses de vivre en harmonie. Respectueuses des richesses mises à leur disposition par une nature tantôt clémente tantôt courroucée.

« Ici » nous raconte ce lieu, les caprices du temps, les lubies de la nature, l’incapacité de l’Homme à rester humble face à la terre qui lui permet de vivre, sa prétention à modeler son domaine à son image mais aussi son humilité face à cette terre nourricière qui représente un havre de paix, une corne d’abondance, un lieu de repos qui l’aide à construire son identité.

Sur le rabat de couverture, j’ai lu ceci : « En 1989, Richard McGuire avait marqué les esprit avec la publication des six premières planches de « Here » [titre original de cet album] dans le magazine RAW d’Art Spiegelman. Vingt-cinq ans après, il en déploie le concept sur plus de trois cent pages, dans une fresque éblouissante de la mémoire de la vie ». Et l’intérêt que j’avais déjà pour cet album s’en trouva accru au moment même où je m’apprêtais à m’y engouffrer.

Richard McGuire montre ici ses talents de compositeur en livrant un album rare, unique. Objet précieux que l’on se plait de détenir. Livre vers lequel on n’a de cesse de revenir pour reprendre le fil ou butiner. Ouvrage qui laissera une empreinte, laissant espérer au lecteur qu’il trouvera, un jour, une pépite similaire sur sa route.

Troublante plongée dans la mémoire d’un lieu où les occupants se succèdent, sans se connaître, et reproduisent sans le vouloir les habitudes de leurs prédécesseurs. Cette mémoire d’un lieu est fugace, volatile pourtant, les empreintes de ses anciens habitants ont laissé leurs empreintes dans lesquelles, sans le savoir, les nouveaux venus calent leurs pas.

Ainsi, le lecteur est amené à observer une pièce. Pièce de vie, lieu central dans la vie d’une maison. Il s’agit du salon qui accueille ses locataires, leurs enfants, petits-enfants, proches, amis, connaissances, démarcheurs divers. Un salon spacieux, baigné par la lumière du soleil qui traverse la fenêtre et disposant de sa cheminée. Le lecteur n’aura accès qu’à cette pièce, seule témoin de multiples passages. On y voit que quantité de générations ont investi les lieux, s’y sont aimés et/ou déchirés, on envahit l’espace de leurs objets personnels avant de les empaqueter, prêts pour un nouveau départ, un nouveau déballage ailleurs tandis que des inconnus s’apprêtaient à leur tour à prendre leurs marques.

Le visage du lieu a changé avec le temps. Les années, les siècles et les millénaires se faisant, la faune et la flore ont modifié les contours de cet horizon. De la petite parcelle, surface si réduite qu’elle en est ridicule dans cette vaste vallée traversée par de gigantesques herbivores et de terrifiants prédateurs qui ont été les premiers êtres vivants à peupler notre planète. Après leur extinction, de nouvelles espèces sont sorties de leurs terriers, de nouvelles sont apparues… La pièce n’a pas encore ses contours, ses murs protecteurs pourtant, elle est déjà là, remplissant sa mémoire de toutes sortent de choses qui se sont passées là, enrichissant sa connaissance du temps. C’est cela que nous venons questionner dans ce livre. Ce point précis, zoomant sur le caractère éphémère de la vie, démontrant le penchant et l’attrait de l’homme à répéter ce que d’autres avant lui ont déjà joué, acté, formulé…

Richard McGuire installe les contours d’une pièce et l’angle de vue par lequel nous l’observons de change pas. Le lecteur reste immobile, à l’endroit exact où le place l’illustrateur. Le lecteur se tait, observe… et réfléchit. Il regarde défiler ce décor en continuelle mouvance. Il voit comment les résidants de ce lieu ont pris place et il remarque les changements. Papiers peints, tapis, lustres… les uns font réduisent la cheminée à un simple ornement tandis que les autres lui permettent d’être le cœur de vie de la pièce,

Le dessin est sobre, il n’investit pas les émotions des personnages, se contente de les montrer à la manière d’un journaliste objectif, les teintant de couleurs mais laissant le lecteur s’approprier la scène qu’il a sous les yeux et de superposer à cette scène les émotions qu’elles lui évoquent. Les illustrations s’étalent invariablement en double page, détaillent le lieu et l’action qui s’y déroule. L’action peut tout à fait se contenter d’être un léger souffle de vent ou relater le chahut provoqué par le fait qu’il soit devenu une attraction culturelle.

Passé, présent et futur se superposent. Le temps y est fugace mais des scènes de vie peuvent se reproduire à l’identique alors qu’elles se sont passées à deux ou trois siècles d’intervalles. Le plaisir de la répétition à l’infini. Des générations différentes ancrées dans des époques différentes qui se répondent à l’unisson ou qui se déchirent dans des dispositions similaires (leur emplacement physique dans la pièce et/ou leurs émotions qui s’accordent avec harmonie).

PictoOK1969, 1956, 1000000 avant J.C., 1911, 1993, 2017, 1999, 1775…

Je n’avais jamais vu telle disposition, sur plus de 300 pages, et ce sens de la composition rare. « Ici » ou comment se perdre avec délice et effarement dans les méandres du continuum espace-temps.

Personne ne connaît le mode d’emploi de la vie. Tout le monde tâtonne dans le noir.

« «Ici» raconte l’histoire d’un lieu, vu d’un même angle, et celle des êtres qui l’ont habité à travers les siècles. Dans cet espace délimité, les existences se croisent, s’entrechoquent et se font étrangement écho, avant d’être précipitées dans l’oubli. Richard McGuire propose ainsi une expérience sensorielle inédite, puissante et presque magique du temps qui passe » (synopsis éditeur).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Titre en un seul mot

PetitBac2015

Ici

One shot

Editeur : Gallimard

Dessinateur / Scénariste : Richard McGUIRE

Traducteur : Isabelle TROIN

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-07-065244-0

Bulles bulles bulles…

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Ici – McGuire © Gallimard – 2015