Le Facteur de l’Espace (Perreault)

Perreault © La Pastèque – 2016
Perreault © La Pastèque – 2016

Bob est un facteur spatial. Sa vie est routinière. Chaque matin il se lève, se prépare et enfile sa combinaison de facteur de l’espace avant de sauter dans sa voiture pour se rendre au bureau de poste. Mais ce jour-là n’est pas ordinaire. Sitôt arrivé à son poste, il découvre que son chef a modifié sa tournée. Bob rassemble tout son courage pour ne pas céder à la panique et se met en route pour effectuer les livraisons.

Il est loin d’imaginer qu’il va vivre une journée mémorable. Passant d’une surprise à l’autre, constatant que les impondérables et les complications se succèdent, Bob s’énerve, bien décidé à toucher deux mots à son patron afin de retrouver ses habitudes.

Mais la vie est faite de surprises et il serait dommage de les laisser passer…

Derrière ce graphisme naïf se cache une histoire tendre et poétique. Pour son premier album aux éditions La Pastèque, Guillaume Perreault nous surprend. Ce graphiste de formation s’est tout d’abord tourné vers l’illustration d’albums jeunesse et dans la création de différents supports (culturels, éducatifs, publicitaires) avant de se lancer dans la réalisation de ses propres ouvrages. « Le Facteur de l’espace » est son deuxième album.

Avec humour, l’auteur relate les péripéties d’un facteur confronté à des situations rocambolesques. Cinq livraisons à réaliser aux quatre coins de la galaxie lui suffisent pour passer par tous les états : il va avoir peur, va perdre patience et même avoir l’envie d’abandonner tant il est dépassé par les événements. Le scénario permet également au lecteur de ressentir la détermination de cet homme bien décidé à relever le challenge qui lui est confié. Le personnage oscille constamment entre doute et certitude et c’est dans cette hésitation que l’album trouve son rythme.

En début de lecture, je regardais ce facteur interplanétaire avec distance d’autant que le dessin de Guillaume Perreault est assez naïf, un peu bancal, très enfantin. Chaque livraison fait l’objet d’un chapitre et il est possible – si le lecteur l’osait – de lire les chapitres dans un ordre différent, chacun racontant une histoire a priori indépendante des autres. L’étrangeté des cas de figure rencontrés est telle que l’on se place de suite à la place du spectateur curieux de savoir ce qu’on veut lui dire. Très vite, le personnage doit s’adapter à l’environnement des planètes sur lesquelles il se pose. En improvisant avec humour, cet homme insensible (en apparence) parvient à nous toucher. La poésie surgit au moment où l’on s’y attend le moins et qui rend l’univers encore plus sympathique.

PictoOKUne lecture ludique et amusante. Il y a plusieurs degrés de lecture dans cette histoire, ce qui permet également aux jeunes lecteurs d’apprécier cette aventure. Un humour absurde qui n’a pas été sans me rappeler « L’Ours Barnabé ».

A mettre dans les petites mains à partir de 10 ans.

Lecture faite sur un conseil de Gilles Labruyère qui, pour la seconde fois, a mis sur ma route une petite pépite.

Le Facteur de l’espace

One shot

Editeur : La Pastèque

Dessinateur / Scénariste : Guillaume PERREAULT

Dépôt légal : juin 2016

144 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-923841-89-2

Bulles bulles bulles…

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Le Facteur de l’espace – Perreault © La Pastèque – 2016

Le Jour où ça bascule (Collectif d’auteurs)

Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés - 2015
Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés – 2015

Des décisions à prendre. Suite à ces choix personnels qui seront pris, il y aura des conséquences à assumer. Bonnes… ou mauvaises.

Il est ici question de la manière d’appréhender une situation. Subir ou agir ? Être honnête avec soi-même ou opter pour l’opportunisme ? Ces actes isolés influenceront un avenir proche ou lointain, modèleront une personnalité en construction, changeront à jamais le quotidien d’un individu et/ou d’un groupe. Il est aussi question des difficultés que l’on parvient plus ou moins facilement à dépasser, une honte que l’on écarte ou – au contraire – un complexe qui s’ancre pour toujours.

Ainsi, choisir entre l’intégrité ou le mensonge, apprécier de pouvoir se regarder dans la glace ou préférer la facilité… Autant de points de rupture personnels, intimes ou universels, fantasmés ou vécus, abscons ou sensés. Tel est le thème de cet album.

Préfacé par Fabrice Giger, postfacé par Pascal Ory, cet ouvrage est enrichi de deux textes qui encadrent les 13 nouvelles qu’il contient. Ces écrits proposent quelques clés de compréhension pour mieux appréhender les différents travaux réalisés. Ils offrent aussi des pistes réflexives et invitent éventuellement à reprendre la lecture d’une nouvelle en ayant davantage de recul ou en donnant une autre dimension à la lecture.

Cet album a été publié à l’occasion des 40 ans de l’éditeur. Pour se faire, plusieurs auteurs ont été contactés. Le cahier des charges consistait à réaliser une nouvelle leur demandant d’explorer leur point de rupture, de partager « leur propre vision de ce point de non-retour, ou de nouveau départ ». Quant à la forme, libre à chacun de lui donner les contours qu’il souhaite, de définir le nombre de pages adéquats (3 pages pour la plus courte ; une dizaine de pages en général), le genre (science-fiction, autobiographie, adaptation littéraire…), le traitement graphique…

In fine, 14 auteurs ont collaboré à ce projet. Enki Bilal (auteur phare de cette maison d’édition) a réalisé le visuel de couverture et treize auteurs (aucune femme) ont réalisé chacun une nouvelle. Parmi eux, des artistes d’Europe (Boulet, Bastien Vivès, Frederik Peeters, Emmanuel Lepage, Eddie Campbell), des Etats-Unis (John Cassaday, Paul Pope, Bob Fingerman) et du Japon (Katsuya Terada, Taiyō Matsumoto, Atsushi Kaneko, Keiichi Koike, Naoki Urasawa). Je n’aurai jamais imaginé la majeure partie d’entre eux publier chez cet éditeur… l’objet-livre m’a intriguée pour cette raison.

Treize nouvelles très bien construites dans lesquelles on rentre facilement. On est face à des univers familiers, des découvertes. L’effet-miroir peut parfois nous surprendre, je pense notamment aux travaux de Taiyō Matsumoto et d’Emmanuel Lepage qui sont capables de faire remonter certains souvenirs d’enfance à certains et invitent à l’introspection. Chaque nouvelle interpelle et surprend comme celle qui a été réalisée par Atsushi Kaneko ; elle met en scène un jeune homme qui fait le bilan de sa vie. Coup d’œil dans le rétroviseur et effet-papillon en prime, le traitement graphique (des trames posées sur un dessin très comics des années 1950 réalisé dans des tons sépia).

La meilleure surprise est le récit de Bob Fingerman qui propose une réflexion sur les croyances religieuses. Eternel débat entre pratiquant et athée.

Quoi qu’il en soit, si les treize nouvelles de ce recueil sont indépendantes les unes des autres, elles se répondent néanmoins en écho (plus ou moins directement, souvent de manière implicite) et permettent de réfléchir à la question du choix et de ses conséquences. Quelle dimension lui donner (personnelle ou collective) ? Comment faire la part des avantages et des inconvénients… pourquoi écarter tel ou tel pan de sa réflexion pour aboutir à la décision ? Dans quel mesure cette orientation va faire basculer un rythme/une dynamique/une habitude/un confort de vie… pour quelque chose de différent ?

PictoOKPlutôt dubitative en sortant de cette lecture, je l’ai au final bien aimée. Peu de temps après avoir refermé l’album, certaines nouvelles restent à l’esprit, les idées cheminent. Un petit temps de recul pour mâturer la lecture pour en profiter pleinement.

Extrait :

« On est tous plutôt agnostiques, mais vous, les catholiques repentis, vous êtes les pires. Vous êtes comme les ex-fumeurs, toujours à tousser et à chasser l’air dès que quelqu’un allume une clope » (Le jour où ça bascule, extrait du « Non croyant » de Bob Fingerman).

Le Jour où ça bascule

One shot

Editeur : Les Humanoïdes Associés

Dessinateurs / Scénaristes : Collectif

Dépôt légal : décembre 2015

ISBN : 9 782731 653137

Bulles bulles bulles…

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Le Jour où ça bascule – Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés

– 2015

Ici (McGuire)

McGuire © Gallimard – 2015
McGuire © Gallimard – 2015

Une maison américaine, demeure de type colonial, construite en 1764.

Un lieu où des générations d’hommes se sont succédées, d’un individu à son héritier, dont la possession est passé d’une famille à une autre, au gré des volontés d’un propriétaire soucieux de lui trouver un nouvel acquéreur.

Une terre qui garde au plus profond d’elle, la mémoire d’une évolution naturelle qui ne s’est pas faite sans heurts, sans cataclysme, sans révolutions génériques, sans l’adaptation nécessaire des espèces évoluant sur son sol aux modifications climatiques.

Il y a 4 milliards d’années siégeait-là le néant. Il y a 3 milliards d’années régnaient en maîtres incontestés ces « terribles lézards » avant que l’ironie du sort ne décide de les terrasser. Puis vint l’homme, ses débuts balbutiants, ses premiers pas…

En ce lieu, depuis l’aube des temps, des générations se sont relayées. Les premières se sont adaptées à ce milieu hostile. Elles se sont fondues dans le décor, soucieuses de ne pas le dénaturer. Soucieuses de vivre en harmonie. Respectueuses des richesses mises à leur disposition par une nature tantôt clémente tantôt courroucée.

« Ici » nous raconte ce lieu, les caprices du temps, les lubies de la nature, l’incapacité de l’Homme à rester humble face à la terre qui lui permet de vivre, sa prétention à modeler son domaine à son image mais aussi son humilité face à cette terre nourricière qui représente un havre de paix, une corne d’abondance, un lieu de repos qui l’aide à construire son identité.

Sur le rabat de couverture, j’ai lu ceci : « En 1989, Richard McGuire avait marqué les esprit avec la publication des six premières planches de « Here » [titre original de cet album] dans le magazine RAW d’Art Spiegelman. Vingt-cinq ans après, il en déploie le concept sur plus de trois cent pages, dans une fresque éblouissante de la mémoire de la vie ». Et l’intérêt que j’avais déjà pour cet album s’en trouva accru au moment même où je m’apprêtais à m’y engouffrer.

Richard McGuire montre ici ses talents de compositeur en livrant un album rare, unique. Objet précieux que l’on se plait de détenir. Livre vers lequel on n’a de cesse de revenir pour reprendre le fil ou butiner. Ouvrage qui laissera une empreinte, laissant espérer au lecteur qu’il trouvera, un jour, une pépite similaire sur sa route.

Troublante plongée dans la mémoire d’un lieu où les occupants se succèdent, sans se connaître, et reproduisent sans le vouloir les habitudes de leurs prédécesseurs. Cette mémoire d’un lieu est fugace, volatile pourtant, les empreintes de ses anciens habitants ont laissé leurs empreintes dans lesquelles, sans le savoir, les nouveaux venus calent leurs pas.

Ainsi, le lecteur est amené à observer une pièce. Pièce de vie, lieu central dans la vie d’une maison. Il s’agit du salon qui accueille ses locataires, leurs enfants, petits-enfants, proches, amis, connaissances, démarcheurs divers. Un salon spacieux, baigné par la lumière du soleil qui traverse la fenêtre et disposant de sa cheminée. Le lecteur n’aura accès qu’à cette pièce, seule témoin de multiples passages. On y voit que quantité de générations ont investi les lieux, s’y sont aimés et/ou déchirés, on envahit l’espace de leurs objets personnels avant de les empaqueter, prêts pour un nouveau départ, un nouveau déballage ailleurs tandis que des inconnus s’apprêtaient à leur tour à prendre leurs marques.

Le visage du lieu a changé avec le temps. Les années, les siècles et les millénaires se faisant, la faune et la flore ont modifié les contours de cet horizon. De la petite parcelle, surface si réduite qu’elle en est ridicule dans cette vaste vallée traversée par de gigantesques herbivores et de terrifiants prédateurs qui ont été les premiers êtres vivants à peupler notre planète. Après leur extinction, de nouvelles espèces sont sorties de leurs terriers, de nouvelles sont apparues… La pièce n’a pas encore ses contours, ses murs protecteurs pourtant, elle est déjà là, remplissant sa mémoire de toutes sortent de choses qui se sont passées là, enrichissant sa connaissance du temps. C’est cela que nous venons questionner dans ce livre. Ce point précis, zoomant sur le caractère éphémère de la vie, démontrant le penchant et l’attrait de l’homme à répéter ce que d’autres avant lui ont déjà joué, acté, formulé…

Richard McGuire installe les contours d’une pièce et l’angle de vue par lequel nous l’observons de change pas. Le lecteur reste immobile, à l’endroit exact où le place l’illustrateur. Le lecteur se tait, observe… et réfléchit. Il regarde défiler ce décor en continuelle mouvance. Il voit comment les résidants de ce lieu ont pris place et il remarque les changements. Papiers peints, tapis, lustres… les uns font réduisent la cheminée à un simple ornement tandis que les autres lui permettent d’être le cœur de vie de la pièce,

Le dessin est sobre, il n’investit pas les émotions des personnages, se contente de les montrer à la manière d’un journaliste objectif, les teintant de couleurs mais laissant le lecteur s’approprier la scène qu’il a sous les yeux et de superposer à cette scène les émotions qu’elles lui évoquent. Les illustrations s’étalent invariablement en double page, détaillent le lieu et l’action qui s’y déroule. L’action peut tout à fait se contenter d’être un léger souffle de vent ou relater le chahut provoqué par le fait qu’il soit devenu une attraction culturelle.

Passé, présent et futur se superposent. Le temps y est fugace mais des scènes de vie peuvent se reproduire à l’identique alors qu’elles se sont passées à deux ou trois siècles d’intervalles. Le plaisir de la répétition à l’infini. Des générations différentes ancrées dans des époques différentes qui se répondent à l’unisson ou qui se déchirent dans des dispositions similaires (leur emplacement physique dans la pièce et/ou leurs émotions qui s’accordent avec harmonie).

PictoOK1969, 1956, 1000000 avant J.C., 1911, 1993, 2017, 1999, 1775…

Je n’avais jamais vu telle disposition, sur plus de 300 pages, et ce sens de la composition rare. « Ici » ou comment se perdre avec délice et effarement dans les méandres du continuum espace-temps.

Personne ne connaît le mode d’emploi de la vie. Tout le monde tâtonne dans le noir.

« «Ici» raconte l’histoire d’un lieu, vu d’un même angle, et celle des êtres qui l’ont habité à travers les siècles. Dans cet espace délimité, les existences se croisent, s’entrechoquent et se font étrangement écho, avant d’être précipitées dans l’oubli. Richard McGuire propose ainsi une expérience sensorielle inédite, puissante et presque magique du temps qui passe » (synopsis éditeur).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Titre en un seul mot

PetitBac2015

Ici

One shot

Editeur : Gallimard

Dessinateur / Scénariste : Richard McGUIRE

Traducteur : Isabelle TROIN

Dépôt légal : janvier 2015

ISBN : 978-2-07-065244-0

Bulles bulles bulles…

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Ici – McGuire © Gallimard – 2015