Homicide, tome 5 (Squarzoni)

tome 5 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2020

Retour à la Brigade des Homicides de Baltimore. Pellegrini n’en finit plus de déplier les recoins de l’affaire Wallace. Le meurtre de Latonya Kim Wallace n’est toujours pas élucidé alors que l’inspecteur en charge de l’enquête travaille d’arrache-pied.

Waltemeyer se démène pour percer à jour un suspect (une vieille dame) soupçonné de trois meurtres avec préméditation et de trois tentatives de meurtres. Et visiblement, ces six affaires-là ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Waltemeyer fouille les archives des meurtres non élucidés, fait des croisements entre les modus-operandi et l’existence d’assurances-vie dont son suspect aurait été bénéficiaire. Un travail d’investigation de grande ampleur… rares sont les inspecteurs qui ont eu l’occasion de se faire remarquer avec de tels dossiers. Il chiade le dossier en vue de son passage devant le juge.

Garvey quant à lui hérite d’une nouvelle scène de crime et sa chance légendaire continue à lui coller aux semelles. Il semblerait qu’une nouvelle fois, les témoins en présence lui apportent le suspect sur un plateau d’argent. Une période bénie pour lui mais… jusque quand durera-t-elle ?

Et les autres… Tous les inspecteurs sont affectés à plusieurs dossiers. Landsman, Edgerton, Worden, McLarney… Tous enquêtent majoritairement sur des affaires de règlements de compte entre dealers ou de malfrats divers qui ont décidé de se faire eux-mêmes justice.

Un scénario d’une froideur méthodique et chirurgicale pour cette adaptation (de l’enquête de David Simon : voir mes précédentes chroniques qui contextualisent cet ancrage). En parallèle, un séquençage dynamique des planches apporte au lecteur l’entrain dont il a besoin pour continuer à avancer dans sa lecture. Les teintes poussiéreuses, mi-grises mi-brunes campent la lourdeur et la dureté de ce quotidien policier… et renforce l’impression que l’action des inspecteurs pour lutter contre la criminalité est vaine. Qu’ils auront beau résoudre un crime, dix nouveaux se produiront… inévitablement.

Philippe Squarzoni consacre également un temps conséquent à dresser le portrait d’une société délétère. Baltimore ville prospère et dynamique n’est plus que l’ombre d’elle-même. Depuis la grande Dépression de 1930, l’activité portuaire qui portait la ville s’est effondrée, laissant derrière elle une ville à l’agonie. Le chômage, la délinquance, l’économie parallèle, le marché de la drogue… toutes les conditions sont désormais réunies pour offrir un terreau fertile aux activités illicites. Les tribunaux engorgés d’affaires de crimes (grippant le système judiciaire), les prisons sont surpeuplées… Surenchère de la violence.

« Mais c’est une présence tacite qui accompagne les jurés dans toutes leurs délibérations. (…) plus encore que la couleur de la peau, ce qui a faussé le système judiciaire à Baltimore dépasse toutes les barrières raciales. Baltimore est une ville ouvrière, frappée par le chômage, ayant le niveau d’éducation parmi les plus faibles des Etats-Unis. Par conséquent, la plupart des jurés entrent dans le tribunal avec une vision du système judiciaire… héritée du petit écran. Et c’est la télévision – pas le Procureur, pas les preuves – qui va influencer le plus leur état d’esprit. Or la télévision a empli les jurys criminels d’attentes ridicules. »

Cinquième et dernier tome de cette série uppercut. Mon intérêt n’a pas molli depuis le premier tome.

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore

Tome 5/5 : 22 juillet – 31 décembre 1988

Editeur : Delcourt / Collection : Encrages

Dessinateur & Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : octobre 2020 / 152 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782413017530

La Part du ghetto (Corbeyran & Dégruel)

Du noir et blanc charbonneux pour illustrer cette adaptation du roman éponyme de Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune (éditions Fayard, 2018)… comme pour rappeler de façon délicate que vivre dans une cité implique quelque chose de très tranché. C’est noir ou blanc, on doit choisir son camp, poser cartes sur table et annoncer la couleur. Mais le côté charbonneux pour lequel a opté Yann Dégruel vient apporter tout le tranchant et toutes les nuances nécessaires à la (re)lecture de cet univers.

« On est toujours l’étranger de quelqu’un. »

Corbeyran – Dégruel © Guy Delcourt Productions – 2020

Retour dans une enquête menée il y a trois ans au cœur d’une banlieue de Seine-Saint-Denis. Manon Quérouil-Bruneel (grand reporter) décide d’enquêter sur une banlieue après avoir rencontré Malek Dehoune (intermittent du spectacle). Ce dernier l’emmène dans le quartier où il a grandi. Il faudra quelques mois à la journaliste pour être acceptée et intégrée dans les groupes [essentiellement masculins] qui se forment dans la rue, au bar, chez le coiffeur. Au final, leur ouvrage est le fruit d’un an d’enquête et l’occasion de dresser le portrait actuel d’une/des banlieue(s). Le constat est sans appel, sans jugement de valeur.

« La République, l’égalité des chances, toutes ces belles valeurs de papier, on a beau dire, ça franchit rarement le périph’. »

Le scénariste se fait le porte-parole de ces voix anonymes. Dealer, clandestin, mère, fils, prostituée… ils se livrent à visage découvert et racontent leur quotidien, cet entre-soi dans les murs de la Cité. Ils décrivent un repli communautaire, leur place (dans la société) sans cesse remise en question et une première génération (parents qui ont immigré en France) qui se sent plus français que les jeunes d’aujourd’hui alors qu’ils sont nés dans l’Hexagone !

« Le hijab, la barbe longue, le kamis… tout ça, c’est pas de la conviction, c’est de l’ostentation… c’est à la fois un étendard et une cuirasse identitaire ! Un bras d’honneur à la société française ! »

La débrouille, le chômage imposé malgré le fait que certains de ces jeunes sont bardés de diplômes… pour tromper l’ennui au pied des barres d’immeubles, ils en viennent à des solutions qui leur sautent à la gueule : le deal pour les uns, la prostitution pour les autres ; il n’y a rien de plus facile pour mettre de l’argent de côté et faire un pied-de-nez au destin qui les a fait naître du mauvais côté du périph’. Leurs rêves : pouvoir se payer un petit appartement dans le 16ème à Paris ou financer son envie de s’installer au bled. Car contre toute attente, le bled est devenu un Eldorado pour ces jeunes en mal d’identité… le seul moyen de faire « fructifier » légalement les études qu’ils ont suivies en France.

Eric Corbeyran adapte cette enquête, trouve le rythme narratif qui colle aux codes de la bande-dessinée. On sort des images préformatées sur les banlieues en donnant la voix aux principaux intéressés. L’accent des cités, ces regards fiers malgré les parcours cabossés… ces chemins de traverse empruntés pour se faire une micro-place au soleil…

« La vie en Cité pousse ses habitants à une forme de schizophrénie. Il y a d’un côté le poids du regard des autres, l’injonction à se conformer aux attentes de la Communauté, et de l’autre, l’envie de vivre sa vie comme on l’entend. »

Des paysages symétriques aux barres HLM interminables, le blanc délavé de ces façades interminables qui sont juste égayées par les couleurs du linge qui sèche à l’air libre. Yann Dégruel illustre cet horizon de béton sur lequel le regard bute, étriqué par les reliefs ternes. Le gris des entrées où les jeunes dealent de la cocaïne avec des gants parce qu’on n’est plus à un paradoxe près et que la drogue, ça reste… un « truc » sale pour les croyants. Un quotidien de contradictions où les jeunes filles rêvent de mariage avec des princes du Qatar et, en attendant, se prostituent pour pouvoir se payer le billet d’avion fantasmé qui la rapprochera de son prince charmant au pays des mille et une nuits. Un système de dupes. Des rouages grippés d’une société qui tourne à l’envers.

« Il est ressorti il y a un an, bardé de contacts. La prison est une formation accélérée pour monter en grade dans la délinquance. »

J’avoue, je pensais avoir à faire à un récit un peu plus couillu. Cette adaptation n’en reste pas moins l’occasion de se sensibiliser à l’enquête de Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune… ça donne même sacrément envie de mettre le nez dedans !

La Part du ghetto (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur : Yann DEGRUEL / Scénariste : Eric CORBEYRAN

Dépôt légal : septembre 2020 / 136 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-413-01989-3

Les Gens honnêtes (Gibrat & Durieux)

Gibrat – Durieux © Dupuis – 2017

Le jour de son anniversaire, Philippe reçoit un vélo (cadeau de sa famille) et un coup de fil pour lui annoncer son licenciement (cadeau de son patron). Un coup dur pour Philippe qui reste sourd aux discours optimistes de ses proches. « Fais pas cette tête ! T’en avais ras le bol, de toute façon ! » , « C’est les vacances mon pote ! Faut te faire à l’idée » , « Allez, secoue-toi. Tu vas pouvoir faire du vélo toute la journée ! »
Philippe a pourtant bien raison de ne pas se joindre à la liesse ambiante. Il est si estomaqué qu’il va lentement sombrer, tentant de se raccrocher à la première bouteille qui passe à sa portée. Les choses s’enchaînent très vite ensuite : son ex-employeur ayant délocalisé récemment en Hongrie, il est contraint de faire une croix sur ses indemnités de départ. Quelques semaines plus tard, l’huissier force sa porte et fait emporter tout ce qui a un semblant de valeur. Et comme sa maison était un logement de fonction, Philippe se retrouve à la rue. Tous ses proches le tiennent à bout de bras. Sa fille tente d’apporter sa pierre à l’édifice, Fabrice – son meilleur ami – l’héberge et un copain l’embauche en tant que serveur.
Qu’à cela ne tienne ! Bon an mal an, Philippe se laisse porter par les autres dans sa nouvelle vie tout en faisant l’amer constat de ses échecs. Et puis il faut reconnaître, malgré les tuiles, que la vie réserve tout de même de jolies surprises : sa fille lui apprend qu’il va être grand-père, son plus jeune fils trouve enfin sa voie professionnelle et de nouvelles rencontres vont apporter un souffle d’air frais. Autant de raisons d’aller de l’avant même si rien n’est jamais simple.

Le premier tome de cette tétralogie est sorti il y a presque 10 ans et… la série n’a pas pris une ride. Presque 8 ans entre le premier et le dernier tome et j’aurais poursuivi volontiers s’il y avait eu d’autres tomes. Pourtant, dans les coulisses de la série, il y a eu quelques changements, le principal tient au fait que, faute de temps, Jean-Pierre Gibrat a dû confier entièrement le « bébé » à son compère Christian Durieux. Le lecteur n’y voit que du feu tant on a l’impression que tout est écrit par une seule et même personne.

(Réédition) Les gens honnêtes, tome 3 – Gibrat – Durieux © Dupuis – 2014

Le duo Gibrat-Durieux est sur la même longueur d’ondes. Alors oui, le pari de nous faire aimer ce personnage était risqué. Dès le début, c’est une avalanche de tuiles qui lui tombe sur la tête. Un divorce en cours et des relations avec son ex qui sont plutôt électriques, un licenciement qui annonce une période difficile de remise en question, l’arrivée d’un petit-fils alors que le costume de père ne lui allait déjà pas très bien et en dernier lieu, ce penchant pour l’alcool qui prend des proportions inquiétantes. Le premier tome contient donc beaucoup d’ombres au tableau côté scénario, nous donnant faussement l’impression qu’on s’engage dans une histoire plombante. Ce n’est pourtant pas le cas. Le dessin est enjoué, les boutades fusent et si le personnage principal se laisse aller, son entourage ne l’entend pas de cette oreille.

Au final, on rit de cet humour parfois grinçant, jamais méchant ni trop cynique et nos pupilles savourent ces planches pleines de fraicheur. Les illustrations ont plutôt tendance à border amoureusement cet univers et ceux qui le peuplent. Les couleurs sont gaies mais elles s’autorisent parfois un peu de noirceur pour coller à l’état d’esprit du personnage principal, à ses sentiments, émotions, colères, déceptions… Puis c’est l’occasion de sourire des aléas d’un homme qui a tendance à somatiser pour un rien et ses penchants hypocondriaques prêtent à rire de bon cœur.

Cerise sur le gâteau : un nouveau personnage entre en scène dès le tome 2. Il est libraire et son amour pour la littérature va contaminer tout le récit. Dès lors, des extraits de romans (classiques ou contemporains) s’inviteront régulièrement dans les cases. A savourer.

Je n’étais pas très loin du coup de cœur pour cet fiction. Moment de détente garantie.

Sur les premiers tomes : la chronique de Stephie, celle de LaSardine et celle de Cristie.

Une lecture pour « La BD de la semaine » que l’on retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Les Gens Honnêtes

Intégrale
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur : Christian DURIEUX
Scénariste : Jean-Pierre GIBRAT
Dépôt légal : septembre 2017
296 pages, 35 euros, ISBN : 978-2-8001-7065-7

Bulles bulles bulles…

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Les gens honnêtes – Gibrat – Durieux © Dupuis – 2017

Le petit Rêve de Georges Frog (Phicil)

Phicil © Soleil Productions – 2017

New-York, fin des années 30.
Georges Rainette est une grenouille. Venu de France pour suivre les cours du Conservatoire, il rêve de devenir un grand jazzman, de trouver l’harmonie parfaite entre la mélodie et l’instrument, l’alchimie poétique qui fera vibrer son public.

Cette musique, c’est toute ma vie… Je l’écoute, je la joue… J’en rêve même la nuit !

Il rêve aussi de se hisser aux côtés des plus grands jazzmen de son temps et pour cela, il a décidé de se consacrer entièrement à son art : le jazz. Il abandonne alors les cours et perd le bénéfice de sa bourse d’études. L’aventure est risquée en cette période de crise économique. Rien ne semble en mesure de résorber le chômage qui va croissant ; la pauvreté touche chaque jour de nouvelles familles. Georges est conscient des risques qu’il prend d’autant que les places sous les projecteurs de la gloire sont rares. Georges sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Il se met à travailler comme un forcené, le jour empiétant largement sur la nuit. Il compose, jette, recommence avec acharnement afin de composer la mélodie qui estomaquera, qui marquera, qui emportera l’engouement. Durant cette période, il est en tête-à-tête avec son vieux piano ; l’unique compagnon avec qui il partage toutes ces heures, l’unique compagnon qui pose un regard à la fois critique et encourageant sur les œuvres qu’il crée, son confident, son ami, son conseiller.

Tu sais Georges, je trouve que tu n’entends pas assez ce que tu joues. Tu devrais entendre intérieurement ce que tu joues. Ce ne sont pas que les doigts qui doivent jouer… Mais avant tout, la tête et le cœur.

C’est à cette période que deux événements majeurs vont influencer son devenir. Georges trouve enfin le nom de scène qu’il portera avec fierté : Georges Frog. Bien décidé à jouer des coudes pour se faire connaître, il ose envoyer ses maquettes à des producteurs et ressent un mélange d’excitation et d’appréhension. Ses projets artistiques de Georges sont cependant chamboulés le jour où il fait connaissance avec Cora, sa nouvelle voisine. Ils filent l’amour parfait mais Mister Cat, le père de Cora, ne voit pas leur idylle d’un très bon œil.

Georges Frog est né en 2006 sous la plume de Phicil. La série compte au final quatre tomes qui seront édités chez Carabas. La belle collection Métamorphose de Soleil les réunit aujourd’hui dans cette intégrale.La série compte au total quatre tomes réunis aujourd’hui dans cette belle intégrale.

Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Très vite, on perçoit que derrière l’auteur de bande dessinée, se cache un passionné de jazz. Phicil fait évoluer un personnage sensible aux sonorités du jazz, une musique capable de faire passer n’importe quelle émotion de la plus profonde des peines à la plus vibrante joie. Son héros, Georges Frog, ne se contente pas de jouer du jazz, il ressent le jazz.

Pour bien jouer, il faut avant tout faire ressortir la petite faille interne qui sommeille en nous, jusqu’à faire pleurer son instrument !

Dans ce récit la musique sert de support pour aborder d’autres sujets. Certains sont graves et sérieux (la misère, le chômage, la condition sociale des afro-américains), d’autres sont communs à tous les êtres humains (les sentiments, le dépassement de soi, l’envie d’atteindre ses idéaux…), d’autres sont plus personnels (les complexes, les peurs…).

Entre musique et sentiments, Georges Frog est un récit généreux, le cheminement et la réflexion d’un individu qui met tout en œuvre pour dépasser ses aprioris, acquérir une meilleure estime de soi, s’épanouir le mieux possible sans pour autant laisser les amis sur le bord de la route. Ce monde anthropomorphe de Phicil est à la fois assez réaliste mais l’apparence de ses personnages [et les couleurs de Drac] arrondit les angles et rend l’univers un peu plus doux, un peu moins sombre et laisse la place à la poésie et aux rêves alors que le contexte social s’y prête mal à première vue. Pour ceux qui auraient déjà lu les albums de Renaud Dillies (Betty Blues, Loup, Bulles & Nacelle…), il est difficile de ne pas faire le parallèle entre les deux univers [anthropomorphes de surcroît] pourtant Georges Frog me semble bien plus abouti.

Un petit bijou de série, un personnage auquel on s’attache, un scénario bien ficelé, un univers ludique et pertinent, un voyage musical que je vous conseille.

Extrait :

« Avant de jouer le blues, il faut savoir qu’il prend racine dans la culture des animaux sombres. A travers cette musique, c’est toute la douleur de l’esclavage qui transpire des centaines années d’oppression. Mais le blues traditionnel parle le plus souvent de choses bien plus banales. Comme par exemple de musiciens qui refusent d’en aider un autre, ou d’une fille qui laisse tomber son ami sans aucune explication. (…) Mais bon, on peut aussi traiter le blues de manière plus joyeuse, comme un pied de nez aux coups durs de la vie ! » (Le petit rêve de Georges Frog).

Une lecture que je partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Stephie accueille notre rendez-vous aujourd’hui.

Le Petit rêve de Georges Frog

Intégrale
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur / Scénariste : PHICIL
Dépôt légal : juin 2017
208 pages, 27 euros, ISBN : 978-2-302-06323-5

Bulles bulles bulles…

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Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Le Monde à tes pieds (Nadar)

Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Cela fait des années que Carlos a son diplôme d’ingénieur en poche. Mais le secteur est bouché. Il ne parvient pas à décrocher un poste en Espagne malgré les multiples candidatures qu’il dépose. Alors, le jour où il reçoit l’appel d’un employeur qui l’informe qu’il est retenu, et même si c’est pour travailler dans sa filiale estonienne basée à Tallin, Carlos n’hésite pas l’ombre d’un instant et accepte. Voilà enfin l’opportunité tant attendue ! Il a une semaine pour préparer son départ. Et si la nouvelle ravit la plupart de ses amis, elle blesse profondément Diego avec qui il partage sa vie depuis quatre ans. Un choix difficile à assumer pour ce jeune trentenaire.
David est chômeur depuis quatre ans. De fait, il vit toujours chez sa mère et passe ses journées à s’occuper de son grand-père qui vit lui aussi chez la mère de David. En lisant les petites annonces, une opportunité se présente. Le genre de celles qu’on n’attend pas, le genre de celles qu’on n’envisage même pas. « Femme mûre recherche sexe. Je paye ». Il appelle… un acte qui aura des conséquences pour la suite.
Sara est télé-opératrice. Elle est chargée de vendre des contrats d’assurance vie. Efficacité, rentabilité… un boulot creux, inintéressant et dans lequel elle subit une pression constante. Une réalité à mille lieues des projets d’avenir que faisait cette historienne bardée de diplômes.

Autrement dit, notre guerre consiste à apprendre à vivre dans un monde qui n’en a rien à foutre de nous

Trois personnages appartenant à la même génération. Des trentenaires. Trois parcours différents. Trois destinées dans lesquelles on entre à pas feutrés pour observer le choix cornélien que vont devoir assumer les personnages.

Photographie d’une génération confrontée à la précarité professionnelle. Petits boulots dans lesquels généralement la pression hiérarchique carbure à plein, dévalorisation et manque d’estime de soi, difficultés financières dues notamment au cout de la vie (le montant onéreux des loyers ne cesse d’être pointé du doigt) … voilà en substance ce que Nadar (chez Futuropolis : « Salud ! » et « Papier froissé« ) aborde dans ce recueil. Au travers du récit de trois jeunes adultes, l’auteur parle donc de la crise économique et de ses conséquences sur l’Espagne. Le chômage, l’endettement, les expulsions, les remboursements d’emprunts qui prennent à la gorge [et immanquablement, on se rappelle du scandale des participations préférentielles]… voilà donc le portrait d’une génération désabusée qui se remémore déplore que le mouvement des Indignés n’a pas produit les fruits attendus… et ce gouffre qui sépare leur génération de celle de leurs parents.

Parlons de mensonges. D’une génération qui cloue le bec à l’autre pour se justifier. « Vous n’avez jamais manqué de rien ». Entre les lignes, ça veut dire : « Alors ne te plains pas et ne me juge pas ». Je dis que c’est super que tu aies fui les franquistes ou que tu aies commencé à travailler à douze ans… Félicitations, on dirait même que ça t’a plu ! Mais sache que nous aussi, on nous a tabassé dans les manifestations, si c’est ce dont il s’agit ! Mais, oh, vous êtes les grands héros de notre société, les grandes victimes ! Vous méritez tout ! La seule chose que vous voulez en disant ça, c’est vous justifier, vous légitimer. Démontrer que, même si vous vivez comme des bourgeois, vous êtes des gens de gauche qui se sont sacrifiés pour le pays, allez !

Dans sa postface, le sociologue & économiste Philippe Lemistre met en lumière les éléments de fonds abordés dans le scénario. La crise économique et le fait de ces individus surdiplômés mais contraints soit au chômage soit à occuper des postes qui ne correspondent pas au niveau de diplômes qu’ils ont obtenu (le sociologue parle de « déclassement »).

Concernant « l’emballage », ce n’est pas ma came. Le dessin de Nadar est lourd. Les formes et silhouettes des personnages sont souvent grossières, les trais tirés, parfois figés. Je dois dire qu’au moment de feuilleter l’album, l’aspect graphique m’a tenue en respect. Cette répulsion s’efface sitôt qu’on a fait la connaissance des personnages. En effet, le propos fait mouche et on ressent rapidement de la sympathie pour tous ceux que l’on croise dans l’album (à deux exceptions près mais il s’agit là de personnages très secondaires).

Si comme moi vous avez des aprioris à l’égard du graphisme, je vous invite réellement à le dépasser et à vous pencher sur cet album ! Un témoignage intéressant sur la situation actuelle de l’Espagne.

Extraits :

« Tu vois, on aime croire que ce qu’on obtient dans la vie, on l’a acquis à la sueur de son front ou qu’on le mérite, ce genre de choses… Sauf que, parfois, tu sues et tu travailles tout ce que tu peux, tu te défonces jusqu’à plus en pouvoir et ça change rien » (Le Monde à tes pieds).

« On est de grandes machines qui fabriquent des rêves et des désirs… tout ça parce qu’on croit qu’on « mérite » quelque chose. On grandit avec ces idées de réussite et de prospérité. C’est un énorme mensonge qu’on s’inflige à nous-mêmes » (Le Monde à tes pieds).

Le Monde à tes pieds

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Hors-Champ
Dessinateur / Scénariste : NADAR
Dépôt légal : mars 2017
224 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-277-5

Bulles bulles bulles…

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Le Monde à tes pieds – Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Le Grand A (Bétaucourt & Loyer)

Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016
Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016

Rentabilité, profit, marketing… autant de termes poétiques que l’on entend maintenant partout.

Mais dans les années 1970, ce n’étaient encore que les prémices et l’implantation d’un hypermarché dans la banlieue d’Henin-Beaumont n’inquiète personne. Le maire de l’époque a d’autres chats à fouetter (comme notamment de gérer la fusion entre sa ville et le village voisin), les habitants sont loin d’imaginer que cela changerait radicalement leurs habitudes d’achats et les commerçants loin de supposer l’impact économique sur leur activité.

On ne pensait pas que les gens iraient jusque là-bas pour faire des courses

Et pourtant… pourtant… dès son ouverture, les clients sont conquis par le fait d’avoir autant de choix en un seul lieu. Ils sont séduits par les événements proposés, les promotions appliquées, le coin discount qui permet lui aussi de faire de bonnes affaires. Les prix sont cassés et les premières boutiques des centres-villes commencent à fermer.

Mais ce n’est pas tout car dans cette région fortement impactée par le chômage suite à l’arrêt de l’activité minière, ce nouvel employeur est à même de recréer de l’emploi. Et pire encore, le secteur est en expansion permanente puisque l’hypermarché compte à ce jour 750 salariés (devant ainsi le premier employeur privé de la région) pour un chiffre d’affaire annuel hallucinant.

Mais si on prend un peu de hauteur et que l’on regarde les choses autrement, l’implantation du Grand A est également synonyme d’endettement, de fermeture des commerces de proximité, de diktat commercial, de malbouffe… Les grandes enseignes imposent à tous leurs règles, elles font la pluie et le beau temps. Pour les petits producteurs, contraints de se mettre au pas, n’ont que peu d’alternatives : soit ils s’adaptent, rejoignent une coopérative et changent leurs techniques de production… soit ils ferment boutique.

Le travail réalisé par Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer est très intéressant. Les auteurs sont allés chercher les témoignages de tous les acteurs locaux, du politique au commerçant de quartier sans oublier la ménagère-de-moins-de-cinquante-ans montrant ainsi comment le paysage local s’est transformé à mesure que le Grand A consolidait ses assises en fidélisant ses clients… et en cherchant à en aspirer davantage.

Des techniques de vente, des stratégies pour « vendre du rêve » au client, tout revient toujours vers la question du profit car – ne se leurrons pas – il s’agit bien d’atteindre un unique objectif :

Il faut que les clients dépensent !

Pour enrichir le propos, les auteurs font quelques rappels à l’Histoire, remontant ainsi à Carthage et au développement du commerce maritime. En se référant à l’histoire du commerce et de son évolution au fil des siècles, ils donnent ainsi une autre dimension à leur travail d’enquête. Tout est imbriqué et la situation actuelle apparaît ainsi comme une juste conséquence des choses. Les parenthèses historiques sont brèves et abordées de façon chronologique, elles sont ponctuelles et apparaissent à différents moments de l’album. Il sera notamment question du début de la mondialisation au XVIIème avec le début de la triangulation du commerce, au XIXème on assiste à l’ouverture du magasin parisien « Le bonheur des dames » qui répond aux besoin d’une clientèle bien ciblée…

Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016
Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016

Le scénario s’attarde ensuite à développer deux grandes périodes qui sont essentielles pour construire le propos. D’une part, le lecteur a la possibilité de « se poser » dans les années 1970, période à laquelle un groupe souhaite implanter un de ses magasins sur la commune d’Henin-Beaumont (Nord-Pas-De-Calais). Le maire de la commune s’oppose au projet, refusant ainsi de signer l’arrêt de mort des commerçants du centre-ville. Mais le problème est facilement contourné, le supermarché sera finalement implanté sur une commune limitrophe. Les travaux débutent et quelques mois plus tard, la filiale affiche ses couleurs en faisant installer son enseigne sur le toit du bâtiment. Le Grand A est prêt à accueillir ses clients qui témoignent de leur expérience ; ils sortent généralement ébahis par cet accès facile à une quantité vertigineuse de produits sur une zone aussi concentrée.

C’est pas comme à la Coop !

L’autre période développée est la période actuelle. L’intrigue principale se passe de nos jours et consiste à constater les enjeux locaux, humains, politiques, financiers… inhérents à la présence d’un acteur économique de cette envergure. Les auteurs sont allés rencontrer le directeur du magasin ainsi que chaque maillon de cette société, du chef de rayon au responsable de la sécurité en passant par la caissière ou l’agent d’entretien.

Pour garantir la lisibilité et notamment faire le distinguo entre les différentes périodes, trois ambiances se détachent : le passé lointain s’exprime dans les teintes sépia, les années 70 dans les tons gris-bleutés et la période actuelle – très largement abordée – utilise les teintes de gris bleutés qui seront complétées par de généreuses touches de couleurs pour marquer un détail (un vêtement ou un accessoire, le détail d’un panneau publicitaire, …).

Le propos est explicite, le parti pris des auteurs est dans ambiguïté concernant les effets pervers de la présence d’un tel complexe commercial mais vu toutes les facilités que cela apporte aux consommateurs… il y a finalement assez peu de monde pour s’indigner. Pire même, le cœur des petites villes a tendance à se dépeupler, les populations se déplacent vers les nouveaux poumons de nos sociétés consuméristes. D’ailleurs, Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt n’hésitent pas non plus à lancer de petites piques qui ne manquent pas d’interpeller. Ils osent notamment faire le parallèle entre le consumérisme et l’artistique et comparent ainsi l’attraction d’un centre commercial comme le Grand A (Auchan) et le Louvre-Lens, des lieux aux enjeux pourtant différents mais dotée d’un pouvoir de fascination réel pour ceux qui parcours les allées de ces galeries.

Les titres des chapitres affichent clairement le degré d’humour contenu dans le scénario. Car s’il est bien question d’un sujet de société sérieux et sensible, les auteurs sont parvenus à proposer là-aussi à fasciner leurs lecteurs. On s’engouffre dans cette lecture comme on plongerait dans un bon film. C’est ludique, didactique en un mot : intéressant ! Cinq chapitres donc qui font un peu office de têtes de gondoles et aident à structurer le reportage. Cinq chapitres qui renvoient à des monuments de la littérature (« Voyage au centre de la terre », « La guerre des mondes », « Alice au pays des merveilles », « Voyage au bout de la nuit » et « Autant en emporte le vent ») et qui montre une nouvelle fois tout l’intérêt d’utiliser la métaphore pour renforcer le côté cinglant et donner la profondeur adéquate au scénario. Loin de prendre le lecteur pour un con, Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt en font leur complice.

Une réflexion très pertinente sur le fonctionnement des grandes enseignes de supermarchés. « Le Grand A » permet d’avoir une vision globale des tenants et des aboutissants socio-économiques ce des grandes marques qui imposent un diktat sur les prix, qui régulent la circulation des marchandises, qui font parfois le jeu des politiques. Une course à la montre permanente où les petits commerçants tentent de lutter pour leur survie alors même que les grosses enseignes cherchent à se développer toujours et encore car si elles ne le font pas, elles se feront manger par la concurrence.

PictoOKPictoOKExcellent travail de Xavier Bétaucourt (« Trop vieux pour toi ») et de Jean-Luc Loyer (« Sang Noir »). Après « Noir Métal », « Le Grand A » est le second album qu’ils réalisent ensemble. En fin d’album, ils proposent un dossier de sept pages qui argumente quelques points abordés durant le reportage et présents dans le scénario.

Et si vous aimez ce genre d’ouvrage, je vous invite aussi à lire « La Survie de l’espèce » !

Extraits :

« Faut créer l’événement ! Marquer les esprits. Si les enfants aiment, ils voudront revenir… forcément, ce sera avec leurs parents » (Le Grand A).

« … et si on regarde objectivement dans le bassin minier, il y a deux pôles d’animation : le Louvre-Lens et ici. Acheter est un plaisir, non ? » (Le Grand A).

« Tu dois toujours garder en tête que le plus important, c’est le parking ! Faut toujours qu’il soit accessible ! » (Le Grand A).

Le Grand A

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Jean-Luc LOYER

Scénariste : Xavier BETAUCOURT

Dépôt légal : janvier 2016

135 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-7548-1038-8

Bulles bulles bulles…

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Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016