Mister Miracle (King & Norton & Gerads)

King – Norton – Gerads © Urban Comics – 2019

Né en temps de guerre sur la belle et harmonieuse Néo-Genesis, Scott Free a eu une enfance difficile. Son père, le très respecté et très bon Haut-Père, a dû sceller un pacte avec son ennemi juré, le vil et despotique Darkseid. Pour entériner l’armistice qui marquait la fin de sanglants combats menés entre les deux planètes, un pacte fut conclu entre les deux souverains. Ainsi, ils échangèrent leurs fils et Scott Free fut confié à l’odieux Darkseid. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’il parvint à échapper à la surveillance de ses tuteurs et bourreaux. Scott décida de se réfugier sur Terre et y fit la rencontre de Mister Miracle, un artiste saltimbanque. A la mort de ce dernier, Scott décide de prendre sa suite. Il devient à son tour Mister Miracle et endosse le costume de son défunt mentor.

Ainsi, le mythique Mister Miracle est né. Il tente de mener une vie normale sur Terre, aux côtés de son ami Oberon et de sa douce et tendre guerrière Big Barda. Mister Miracle a tout pour vivre heureux désormais… mais c’est sans compter la profonde dépression qui le ronge et la folie dont il est la proie.

Il est pourtant obligé de composer avec sa mélancolie puisque le super-héros va devoir intervenir pour aider le Haut-Père, son père biologique, afin de contrer les plans machiavéliques de Darkseid visant à annihiler l’humanité.

Scott Free est pour le moins un super-héros atypique ! Tom King crée un personnage égocentrique et dépressif à souhait. Il est mu par ses états d’âme et ses introspections parfois (très) délirantes. Les traumatismes qu’il a vécu durant l’enfance ont fait de cet homme un individu brisé, blasé. Il s’est construit comme il a pu, un peu en biais, un peu sans raison, sans motivation mais les hasards de la vie lui ont permis de faire deux belles rencontres qu’il chérit comme un trésor. Il s’accroche à ces individus comme à une bouée. Il s’ancre à leurs destins comme si sa survie en dépendait. On suit donc le cheminement de cet homme, ses tentatives de reconstruction et ses auto-sabotages.

Etrangement, le héros est animé par un souffle d’humanité tenace. S’il ne s’aime pas, on ne peut nier qu’il aime son prochain. Il s’appuie sur de fragiles convictions qui lui permettent d’agir… De se démarquer… D’influencer à sa manière l’éternelle lutte du bien contre le mal. Et si le héros mène bon nombre de combats, il le fait moins par conviction que par devoir… un peu comme s’il assumait mécaniquement son rôle d’héritier du pouvoir… sans trop y réfléchir. La question du libre-arbitre est ténue – pour ne pas dire inexistante – chez ce personnage. Il se laisse porter par les désirs des autres mais est incapable d’en avoir lui-même… si ce n’est d’être aux côtés de sa compagne.

Personnage passif, il est étonnement doué pour mettre en place une stratégie de combat et affronter un adversaire au corps à corps. C’est le seul cas de figure où il est capable d’initiative. Pour le reste, c’est un personnage instable, torturé, fade. Le contre-pied du vide qui est en lui est son auto-dérision.

Surprenant, déstabilisant parfois, souvent drôle… voilà un album original qui fait sortir les super-héros des sentiers battus !

Une petite « BD de la semaine » qui se réunit aujourd’hui chez Noukette !

Mister Miracle
Editeur : Urban Comics / Collection : DC Deluxe
Dessinateurs : Mike NORTON & Mitch GERADS
Scénariste : Tom KING
Dépôt légal : mai 2019 / 328 pages / 28 euros
ISBN : 979-1-0268-1516-7

Dans un rayon de soleil (Walden)

Walden © Gallimard – 2019

L’Homme a quitté la Terre et vit désormais dans l’espace. Les écoles sont d’immenses vaisseaux autonomes, tout comme les sites historiques, les immeubles d’habitation et autres lieux de la vie courante. Quelques villes se sont construites çà et là sur des astéroïdes et on se déplace dans des vaisseaux ressemblants à d’immenses poissons.

Mia vient de quitter son pensionnat de jeunes filles très huppé pour rejoindre une équipe de restaurateurs de vieux bâtiments. Le groupe est placé sous la responsabilité de Char, une trentenaire inhibée qui a à cœur de faire un boulot impeccable. Pour Char, la prise de responsabilités et le coaching d’une équipe sont des choses difficiles à assumer. De fait, c’est Alma qui prend le contrôle des opérations pour soulager sa coéquipière et donner les directives à Julie et Elliot, deux adolescentes de l’âge de Mia.

Mia appréhende de ne pas parvenir à trouver sa place dans ce groupe très soudé. C’est pourtant tout l’inverse qui se produit. A vivre en permanence les unes avec les autres, Mia découvre la chaleur d’une vie de famille et noue des liens forts avec chacune de ses partenaires.

Mia s’adapte vite à son nouveau rythme de vie et se construit de nouveaux repères. Durant ses temps de repos, elle laisse son esprit vagabonder dans ses souvenirs. Elle se rappelle de Grace, son amie si particulière avec qui elle était au pensionnat. Mia rumine encore beaucoup les événements qui ont eu lieu mais là, dans son nouvel environnement quotidien, elle parvient à poser un regard plus mature et prendre du recul sur ses dernières années. Petit à petit, elle comprend qu’il lui reste une chose à faire pour pouvoir enfin aller de l’avant.

Tillie Walden développe un space opera atypique. En installant une jeune fille au cœur de son récit, elle crée d’emblée un rythme narratif loin des codes du genre. Plus inhabituel encore, les hommes sont totalement absents, y compris dans le discours des protagonistes. Quelques heurts sont relatés, ils sont généralement indépendants du noyau dur des personnages que nous suivons tout au long du récit. Nous savons peu de choses sur le monde dans lequel nous évoluons… Tillie Walden a choisi d’aller à l’épure concernant les enjeux économico-diplomatiques. Cela jette un voile de mystère sur l’intrigue et ses éventuels rebondissements. On est comme sur un fil.

Pour le lecteur, c’est l’occasion de se concentrer pleinement sur la psychologie des personnages et de prendre le temps de bien les appréhender. Car Tillie Walden ne se contente pas de scruter uniquement son héroïne. Elle s’arrête tour à tour sur chaque membre du groupe. Chaque personnage est amené à un moment ou l’autre à passer au premier plan. Cela change le ton narratif, la façon d’aborder un événement, l’angle de vue pour comprendre la scène. Chaque fois qu’une pièce principale du puzzle narratif nous est livrée, cela marquera une étape dans notre compréhension de l’ensemble. Chaque moment-clé du récit est un rite de passage pour l’héroïne.

Par bribes, Tillie Walden divulgue des pans de leurs histoires personnelles tout en veillant à laisser des zones obscures. Ces ellipses entretiennent le suspense, captent notre attention et attisent notre curiosité. Le doute plane. On suppose. On suppute. Alors on continue à plonger avidement dans la lecture pour connaître ce dénouement qui ne manquera pas de nous surprendre.

A mesure que les pages se tournent, l’histoire nous fait cheminer dans ses entrelacs émotionnels. Nous sommes amenés à naviguer entre passé et présent, à faire face aux peurs sourdes de ces jeunes femmes qui sont à un carrefour de leurs existences, chacune pour des raisons différentes. Des tensions intérieures, des regrets et des peurs farouches les dévorent. Pour autant, elles s’étayent les unes les autres et s’apportent un soutien précieux. Tillie Walden épice l’ambiance d’une forme de nostalgie qui donne une profondeur supplémentaire au récit.

Le temps est comme suspendu. L’autrice ne fournit aucun repère temporel pour ponctuer le scénario. Elle marque les césures à l’aide de chapitres. Step by step, l’héroïne avance dans sa vie en tâtonnant. Autour d’elle, les autres tâtonnent aussi. Seul son corps change discrètement : quelques expressions de son visage et quelques gestuelles nous font sentir que le temps passe, que l’adolescente se métamorphose, qu’elle glisse doucement vers l’âge adulte.

Pour libérer la tension aigre-douce des scènes en huis clos, Tillie Walden offre des respirations graphiques. Dans les premiers chapitres, les teintes sont contenues dans des bichromies. Puis, les tons dominants lâchent prise, permettant à la couleur de s’installer peu à peu dans les illustrations et de diversifier sa palette de coloris. Les décors alentour sont dépaysants. Les grandes baies vitrées du vaisseau ouvrent sur de magnifiques paysages d’espaces infinis. Le regard n’a pas de point de butée et peut fuir à l’envie dans ce sublime environnement. Constellations, soleils et astres sont autant de points lumineux qui décorent cette immensité illimitée. Par moments, des turbulences aux spirales fascinantes, des engins spatiaux qui ont la forme de poissons géants, des astéroïdes dotés de silhouettes psychédéliques ou des bâtiments flottants surgissent et invitent l’œil à suivre leurs lignes. Loin d’être verbeux, le scénario s’éclipse régulièrement. Des passages entiers se font dans le silence et laissent tout loisir au lecteur de contempler les illustrations.

Très beau roman graphique qui contient quelques petits défauts (notamment dans les derniers chapitres où on touche du doigt les limites des ellipses narratives opérées durant le récit).

Je vous renvoie vers la succulente chronique de Laetitia Gayet (France Inter).

 Dans un rayon de soleil (récit complet)

Editeur : Gallimard / Collection : Bandes dessinées
 Dessinateur & Scénariste : Tillie WALDEN
 Traduction : Alice MARCHAND
 Dépôt légal : janvier 2019 / 544 pages / 29 euros
 ISBN : 978-2-07-512882-9 

Dédales, tome 1 (Burns)

Il y eu d’abord « Black Hole » que j’ai lu il y a quelques années et qui fut une immense claque pour moi. Puis « La Ruche » que je ne suis pas parvenue à chroniquer. Puis quelques extraits lus çà et là. Pour la parution française de « Dédales » , je voulais être là. Déjà parce que Cornélius met souvent les petits plats dans les grands. Ensuite (et surtout)… par curiosité.

© Charles Burns / Cornélius 2019

Brian s’est mis à l’écart. Il s’est posé dans la cuisine pour dessiner pendant que les autres font la fête, parlent, dansent, boivent, vivent.

« Je suis un alien compressé, assis à une autre table, dans un autre monde. »

Son univers à lui est dans sa tête. Il traverse sa vie comme un fantôme. Ses pensées le happent vers des mondes lointains aux paysages rocailleux et désertés. Sous son crayon, naissent des créatures extraterrestres, étranges, mi aquatiques mi aériennes. Elles nagent dans le ciel et leurs ondulations dansantes sont fascinantes. La vie imaginaire de Brian l’aimante et le retient loin de ses pairs. Il ne côtoie les autres que partiellement. Il a le regard absent et l’oreille distraite, son corps n’est qu’une façade derrière laquelle il vagabonde en permanence dans son monde intérieur.

Seule Laurie ose sortir le jeune homme solitaire de sa torpeur. Délicatement. Son regard se pose d’abord sur les dessins. Cela facilite le contact. Ce soir de fête, elle le questionne et le raccroche à la réalité. Ils se reverront les jours qui suivront. Brian s’ouvrira progressivement à Laurie et lui dévoilera l’importance qu’a pour lui cette autre dimension qu’il est le seul à percevoir.

Charles Burns construit son scénario sur de la dentelle. On oscille entre une représentation inconsciente d’un monde et une réalité fade. L’auteur mêle à cela l’univers cinématographique ; il incorpore à son récit des bribes de films d’horreur sur lesquels s’appuie le personnage principal pour nourrir son monde intérieur. Le « héros » se sert également de ce media et réalise des films amateurs qui lui permettent de matérialiser les visions qu’il a sur pellicule.

« Dédales » a cette particularité d’être un récit autobiographique. Charles Burns y couche ses obsessions et la part obscure de lui-même… celle-là même qui l’a poussé et qui l’a nourri pour écrire et dessiner tout au long de sa vie.

On y retrouve également ce thème de prédilection cher à l’auteur : l’adolescence. Un sujet récurrent qu’il aborde dans ses albums. Il est question des obsessions, des peurs et des fantasmes de toute une jeunesse adolescente souvent en quête de sens et de repères. Burns n’a eu de cesse d’explorer encore et encore cette période de l’adolescence dans la société américaine. Comme pour chasser ses propres démons. Pour cela, il utilise les images de son propre monde intérieur pour créer ses fictions qu’il juxtapose à la réalité… il tire ainsi les ficelles de la narration et fait évoluer ses personnages de telle sorte que le lecteur soit lui aussi amené à évoluer entre rêve et réalité. Burns sait jouer avec les frontières qui habituellement séparent réalisme et irréalisme, il crée des atmosphères complexes et captivantes.

« Dédales » raconte enfin la naissance d’une romance. Des liens vont peu à peu se tisser entre les deux personnages principaux (son alter-ego de papier et la jeune femme). Comme deux étrangers qui s’apprivoisent, cherchent à se comprendre comme pour s’assurer qu’ils se reconnaissent. Car il y a comme un lien ténu entre eux, comme si le fait d’être au contact de l’autre suscitait une attraction familière.

Furtivement, par petites touches, le héros sort de ses pensées et accepte de vivre cette rencontre. Lui fantasme, elle rationalise. Lui ouvre son imaginaire pour y accueillir cette femme, elle cherche à se protéger de ses visions fantasmées effrayantes qui pourtant l’interpellent. Ils se relayent et prennent à tour de rôle les rênes de la narration en voix-off. Deux mouvements opposés mais complémentaires. Cela crée de l’électricité, de la tension… un effet dont le scénario va profiter pour permettre à l’intrigue de se déplier.

Dédales, tome 1 © Charles Burns / Cornélius 2019

Le dessin de Charles Burns est une pure tuerie. La couleur est douce, elle ne crie pas, n’agresse pas. Elle a les tons de la rêverie et de la fantasmagorie. Les formes se tordent avec rondeur. Les images sorties de l’imagination du jeune homme prennent vie et se superposent à la réalité. Où commence le rêve ? Où s’arrête la frontière de la vie quotidienne ?

On est comme suspendu dans un cadre spatio-temporel indéfini. L’équilibre entre réel est irréel est fragile, on sent que tout peut arriver à n’importe quel moment… comme la menace qu’au détour d’une page, l’un des univers est capable de prendre le dessus. On est sur le fil et c’est délicieux.

 Dédales / Tome 1
Editeur : Cornélius / Collection : Solange
Dessinateur & Scénariste : Charles BURNS
Dépôt légal : octobre 2019 / 64 pages / 22,50 euros
ISBN : 978-2-36081-164-9

Farmhand, tome 1 (Guillory)

 

Aux Etats-Unis, une nouvelle forme d’agriculture a vu le jour depuis un peu plus de deux décennies. Révolutionnant le secteur de l’agriculture et de la science, l’exploitation de Jedidiah Jenkins a pris le risque de prendre un virage radical quant aux procédés agricoles habituels. Cette ferme avant-gardiste est une vraie manne financière pour l’exploitant et la région dans laquelle elle est implantée. Elle fait pourtant grincer des dents.

« Jedidiah Jenkins est agriculteur, mais il ne cultive que des organes humains « plug-and-play » à croissance rapide capable de réparer les corps. Perdre un doigt ? Besoin d’un nouveau foie ? Il a ce qu’il faut. Malheureusement, les étranges substances qu’il utilise ont quelques effets secondaires. Dans les profondeurs du sol de la ferme familiale Jenkins, quelque chose d’effrayant a pris racine et commence à grandir. » (synopsis éditeur).

Pour ceux à qui le nom de Rob Guillory ne dit absolument rien, je vous renvoie à l’excellentissime « Tony Chu » , série totalement foutraque récompensée en 2010 d’un Eisner Awards.

Si Tony Chu était capable « de retracer psychiquement la nature, l’origine, l’histoire et même les émotions de tout ce qu’il ingurgite » (extrait de ma chronique des cinq premiers tomes), Rob Guillory imagine cette fois une nouvelle forme d’aberrations puisque l’homme serait parvenu à greffer de l’ADN à différentes espèces végétales… Bras, nez, cœur sortent donc naturellement de terre au rythme des floraisons. Ce cheptel inespéré de membres et d’organes permet ainsi de réparer à volonté les corps meurtris. Un postulat de départ génialement terrifiant. Mais quel est donc l’étrange rapport que Rob Guillory peut avoir avec la bouffe ?? Schizophrénie médiatique ? Angoisse de la malbouffe ? Symptôme post-traumatique du scandale de la vache folle ? … Je suis hyper généreuse côté suppositions…

L’auteur est cette fois seul aux commandes et livre une série totalement déjantée. Retour aux sources et retrouvailles. Milieu rural et défiance. Secret de famille et héritage maudit. Le thriller se met en place sur fond de critique sociale. La « fermaceutique » est la parfaite métaphore pour se lancer dans une critique acerbe de nos sociétés capitalistes aveuglées par l’appât du gain. On se pose évidemment la question de savoir quel est le revers de la médaille à cette thérapeutique hors-norme.

« Tu sais ce que dit papa. Les prétextes sont comme les trous du cul. Tout le monde en a un »

Le dessin est hyper expressif et l’humour délicieusement grinçant. Il emprunte aux mangas le côté excessif des expressions et gestuelles des personnages pour en exagérer les mimiques qui servent le comique de situation. Les couleurs acidulées font monter l’adrénaline des scènes d’action. Des détails graphiques sont à attraper dans chaque case : messages de panneaux signalétiques, étiquettes diverses, autocollants et annotations variées renforcent le côté loufoque et cynique de cet univers vitriolé.

Rob Guillory surfe sur les sujets d’actualité et les tord pour montrer les dérives cauchemardesques les plus farfelues auxquelles on pourrait arriver. En espérant que cette dinguerie reste pure fiction !

Quoi qu’il en soit, ce tome de lancement de « Farmhand » promet une suite très prometteuse.

Farmhand
Tome 1 (série en cours)
Editeur : Delcourt / Collection : Comics
Dessinateur / Scénariste : Rob GUILLORY
Dépôt légal : septembre 2019 / 160 pages / 15,95 euros
ISBN : 978-2-413-01658-8

Berlin, livre troisième (Lutes)

Berlin, 1933.

La ville se referme doucement sur elle-même. L’effervescence des rues s’estompe de jour en jour, les sourires s’effacent des visages. Les gens se replient dans leurs foyers, le ventre serré par la peur.

Le régime nazi a installé un climat de terreur ; il force la société allemande à se plier à son modèle. Les affiches de propagande recouvrent chaque jour davantage de façades. La suspicion est dans chaque regard, dans chaque parole. La délation va bon train, encouragée par la peur des arrestations et l’illusion qu’en agissant ainsi, il est possible de préserver le peu que l’on a acquis. La dictature d’Hitler prend ses aises incitant les personnalités de chacun à révéler dans ce qu’elles ont de plus beau… ou de plus laid.

C’est dans ce contexte délétère que Martha (la jeune peintre qui était venue à Berlin pour étancher sa soif de liberté et d’émancipation) et Karl (le journaliste engagé) cherchent un sens à donner à leurs vies. Leurs sentiments l’un pour l’autre sont intacts mais les événements les ont amenés à s’éloigner. Martha s’est éprise d’Anna, une jeune travestie à l’identité sexuelle encore balbutiante. Karl quant à lui sombre dans l’alcoolisme.

A l’instar des tomes précédents, ce troisième et dernier tome fait intervenir plusieurs personnages. Jason Lutes s’évertue à montrer comment la toile d’araignée nazie s’est méthodiquement tissée. Le diktat d’Hitler définit minutieusement ce qui doit être à toutes les strates de la société ; le bras armé du régime traque les fauteurs de trouble, forçant les minorités à rivaliser d’ingéniosité pour trouver la parade.

Hommes, femmes, enfants, vieillards, juifs, militants… chacun de ces protagonistes montre les multiples visages de la société berlinoise de cette époque. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, Berlin est un patchwork ethnique, religieux, artistique, politique… un melting-pot que le régime nazi s’obstine à niveler.

Dix ans après la publication française des deux premiers tomes de « Berlin » , Jason Lutes donne à son récit une conclusion que l’on n’attendait plus. Les deux premiers tomes auraient pourtant pu se suffire à eux-mêmes. La fresque humaine supportait tout à fait cette fin ouverte, libre à nous d’imaginer le devenir de chaque protagoniste et leurs capacités à traverser les années sombres qui s’annonçaient.

Je me rappelle encore la difficulté que j’ai eue à entrer dans le premier tome de la saga. Dans ma chronique sur les deux premiers tomes, je soulevais entre autres les confusions narratives et l’imprécision du dessin. J’appréhendais d’avoir la même difficulté à entrer de nouveau dans l’univers. Force est de constater qu’il n’en est rien. Le scénario de ce troisième tome est fluide, il nous permet de retrouver rapidement nos marques. Graphiquement, le dessin de Jason Lutes est plus mature. Les personnages sont maintenant facilement identifiables, leur gestuelle n’est plus figée… et l’auteur nous régale de passages muets parfaitement maîtrisés.

« Berlin » est l’occasion de revisiter l’histoire de l’Allemagne par le biais de destins individuels anodins. On assiste au matage de différents groupuscules et minorités (communistes, homosexuels, gitans, juifs…). Jason Lutes montre avec brio comment le contexte social du début des années 1930 trouble les identités et bouleverse profondément la société allemande.

Je prendrais volontiers vos avis sur ce triptyque !

Berlin
Livre troisième
Triptyque terminé
Editeur : Delcourt / Collection : Outsider
Dessinateur / Scénariste : Jason LUTES
Dépôt légal : août 2019 / 172 pages / 19,99 euros
ISBN : 978-2-413-01123-1

La Tête dans les nuages (Remnant)

 

C’est la période des remises de diplômes universitaires. L’aboutissement de plusieurs années d’études.

Maintenant qu’il a obtenu son diplôme en Arts, Seth devrait être satisfait. Il devrait être soulagé de ne plus avoir à se pencher sur des projets artistiques insipides, ravi de pouvoir se lancer dans la vie active et de tenter d’imposer son style, content d’aller à cette fête de fin d’études avec les étudiants de sa promotion…

… mais c’est tout l’inverse qui se produit. Malgré les nombreux compliments qu’il reçoit sur la qualité de son travail artistique, Seth nage dans un profond pessimisme. Voilà… il en a donc terminé avec les études. La vie active s’ouvre enfin à lui mais il est morose et tétanisé. Il se sent sans talent, inutile. Pour lui, la fin des études sonne le glas des années d’insouciance bien qu’il ait connu une réalité économique déjà difficile. Pour lui, demain ne peut qu’être pire. La première raison qui s’impose à lui est son prêt étudiant. Avoir le diplôme en poche a pour conséquence directe que la banque va mettre en place l’échéancier qui permettra de le rembourser. Seth est donc acculé par le besoin de trouver rapidement un emploi pour faire face aux prélèvements. Il va devoir se serrer la ceinture encore plus que durant ses années en Fac. Il finit par trouver un boulot payé au lance-pierre dans un fast-food mexicain qui l’éloigne des réseaux artistiques.

Les mois passent. Seth stagne. Il ne peint plus. La seule chose qu’il parvient encore à faire, ce sont des croquis qu’il dessine. Où qu’il aille, il a toujours sur lui son inséparable carnet.

Seth pourrait s’appuyer sur son colocataire – ami qui était avec lui en Fac d’Arts – mais ce dernier consacre de plus en plus son temps à jouer à la console. Et comme l’un ne va pas sans l’autre, la consommation de drogues va également croissant. C’est n’est donc pas sur Jeff que Seth peut s’appuyer car Jeff le renvoie à son propre échec.

De l’autre côté, son amie Allison a saisi l’opportunité à même de sa carrière d’artiste. Elle s’apprête à exposer dans une galerie réputée. En moins d’un an, son nom devrait commencer à sortir de Cincinnati et à tourner à New-York. Elle a eu de la veine… ce qui renvoie Seth à son propre échec.

Quelle que soit la direction dans laquelle il regarde, il ne voit pas comment s’en sortir. Comment se dégager un minimum de temps pour peindre ou dessiner ? Comment se faufiler dans le milieu sans se louvoyer, sans avoir à lécher les bottes d’individus pédants et prétentieux… mais qui offrent l’avantage d’avoir un énorme carnet de contacts auprès desquels Seth pourrait se placer ?

La Tête dans les nuages – Remnant © Guy Delcourt Productions – 2018

Le récit de cet album est inspiré de l’expérience de Joseph Remnant. La galère, l’entrée dans la vie active, les petits boulots, le manque de considération, la trouille de ne pas savoir imposer son propre style… C’est tout cela que le scénariste aborde en donnant un coup d’œil dans le rétro et en prenant – au passage – du recul sur son propre parcours. On suit son alter égo de papier dans cette période délicate et on découvre page à page comment il a pris ce tournant si délicat qui attend tout le monde à la sortie des études. La remise en question est d’autant plus forte qu’il s’oriente vers une carrière d’artiste. Il est donc amené à s’exposer et à prendre des risques pour espérer retenir l’attention d’un public. Il n’est pas certain d’avoir les épaules suffisamment larges pour assumer la critique quand elle se présentera.

La peur d’échouer le met en situation d’échec avant même d’avoir essayé. A partir de là, il s’enfonce dans un immobilisme qui le cloue littéralement sur place. Elle a sur lui l’effet d’un rouleau compresseur. Il perd l’envie, perd l’inspiration. Il devient aigri… La plume de Joseph Remnant détaille cela par le menu et on se lie rapidement de sympathie pour le personnage principal. Le scénario se déplie avec beaucoup de naturel au point que j’étais remplie de curiosité vis-à-vis de ce témoignage semi-fictif qui nous est proposé.

Sans compter que le trait noir et épais de Joseph Remnant a attrapé les émotions justes. Elles collent aux dessins et le rendent vivant, elles donnent du relief aux expressions des personnages. J’ai trouvé qu’elles donnaient la juste touche de pathos au récit avec une petite pointe de désabusement qui donne une jolie crédibilité à l’ensemble. La déprime prend lentement ses quartiers, on ressent sa lourde étreinte envahir jour après jour le narrateur.

« La tête dans les nuages » croque le portrait d’une génération remplie de contradictions. Le groupe initial de quatre étudiants (deux mecs, deux filles) prend des chemins radicalement différents. Pendant que les garçons se laissent dériver (le personnage principal parvient toutefois à garder quelques garde-fous), les filles quant à elles se montrent audacieuses. Leur réussite saute à la gueule des garçons. On perçoit très bien l’écart entre l’état d’esprit des uns et des unes. Cela donne du liant au scénario. Ce dernier trouve l’équilibre entre le piétinement et la soif d’aller de l’avant.

Une belle surprise que cet album. Je croyais à tort qu’il s’agissait d’une pseudo-biographie de Seth, artiste canadien et auteur – notamment – de « La vie est belle malgré tout » (j’avais bien aimé cet album au moment de la lecture mais avec le temps, mes souvenirs ont fait le tri dans mes impressions de lecture, me laissant sur un amer goût d’ennui… ce qui explique certainement pourquoi je n’ai jamais cherché à lire d’autres albums de cet auteur nord-américain). Heureusement, il n’est pas question de biographie mais bien d’un témoignage dans lequel plusieurs personnages ont voix au chapitre. Leurs regards croisés enrichissent l’intrigue et adoucissent les aspects parfois anguleux que peut avoir un témoignage trop centré sur un seul protagoniste.

La Tête dans les Nuages
One shot
Editeur : Delcourt / Collection : Outsider
Dessinateur / Scénariste : Joseph REMNANT
Dépôt légal : septembre 2018 / 160 pages / 18,95 euros
ISBN : 978-2-7560-9092-4