La Bête, tome 1 (Zidrou & Frank Pé)

Zidrou – Frank Pé © Dupuis – 2020

Novembre 1955 à Anvers.

Un cargo est amarré au port sous une pluie battante. Il fait gris, froid… le genre de froid humide qui colle au corps. Dans ses soutes, Marsupilami ronge son frein, remonté à bloc par une traversée éprouvante qui a duré une éternité ; il, est profondément en colère de n’avoir été ni hydraté ni nourri. Il a le poil hirsute et le corps fortement amaigri. Mais il a encore assez de ressources pour mobiliser ses dernières forces et s’enfuir.

« Là ! Au milieu de la route ! Un enfant en imperméable jaune avec… un lasso ! »

Quelques jours plus tard, en banlieue bruxelloise, c’est le petit François qui découvrira le Marsu exténué. L’enfant décide de le ramener chez lui, ce qui ne manquera pas de provoquer une grande stupéfaction chez sa mère. Elle devrait pourtant être habituée de l’étrangeté des bestiaux que François prend sous son aile.

« Une taupe albinos ! Une hulotte idiote ! Une caille sans plumes ! Un vieux matou qui pète tout le temps ! Des salamandres ! Un chien à trois pattes ! (…) La seule chauve-souris diurne au monde ! Un aigle même pas fichu de voler !… (…) Il ne manque plus qu’une licorne et notre arche de Noé affichera complet !!! »

Avec son don inné d’entrer en relation avec les animaux, François réussi à apaiser Marsupilami. Se sentant chez lui, ce dernier se construit un nid dans la grange attenante à la maison.

Voilà un Marsupilami surprenant sous la plume de Zidrou et le sublime coup de crayon de Frank Pé. A l’instar du « Little Nemo » dont le dessinateur nous avait gratifié il y a quelques semaines à peine, le dessin est de toute beauté. C’est ainsi que visuellement, on découvre un Marsu plus sauvage, moins fluet, plus racé et féroce que celui de Franquin. Il en impose !! On sort totalement du registre humoristique familial dans lequel la série avait fait son nid pour entrer de plein pied dans un univers plus consistant qui réinvente totalement ce personnage imaginaire fabuleux. Un premier tome qui met en place ce petit monde tout nouveau… et nous présente un Marsu comme on ne l’avait jamais vu. Dès le premier regard, il n’y a aucun doute sur la puissance et la force de cet animal. Les dessins – en couleur directe – de Frank Pé sont de toute beauté… Chaque case est un tableau ! Bijou d’album ! Ce qui m’a davantage surprise, c’est le côté sombre de l’ambiance graphique. On sent la rage qui bouillonne dans les veines du marsupial, on sent le froid pinçant de ce fichu temps pluvieux qui rend son poil poisseux… puis on sent lorsqu’il baisse la garde en présence de l’enfant.

François… l’autre personnage fort de cet album. Un petit bonhomme d’une dizaine d’années qui vit avec sa mère. Un milieu modeste, un père absent… et pour cause… dix ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les soldats allemands sont rentrés chez eux, laissant des orphelins derrière eux. Les stigmates et la haine farouche des Boches est encore bien présente dans l’esprit des Belges. A l’école, le nom de famille de François est un fardeau. Un « Van den Bosche » qui ne laisse aucun doute sur la provenance de cette sonorité teutonne. Pour cela, il subit quotidiennement les violentes humiliations de ses « camarades » de classe. Il accepte, sans broncher mais sitôt arrivé à la maison, son sourire s’illumine de nouveau au contact de sa drôle de ménagerie.

« Glouglouricoooooo ! »

Zidrou quant à lui garde ses habitudes qui lui vont si bien. Le propos peut être incisif et devenir soudain moqueur, nous faire passer en un clin d’œil d’une scène cruelle à un débordement de bonne humeur où les rires fusent et la joie est palpable. Le scénario peut virevolter dans un délire farfelu et rebondir sur un sujet d’actualité de façon crue. Une lecture entrainante qui nous emporte entre action et petites scènes du quotidien. L’humour est très présent et une place généreuse est laissée aux rapports humains… On bondit d’émotion en émotion sans perdre le fil du récit. Du bon Zidrou qui a généreusement plongé son scénario dans un bouillon de culture belge ! Expressions en tout genre, plats, traditions… tout y passe et le rendu est réellement intéressant et très ludique.

« Les Chokotoff, c’est comme la vie : il faut laisser fondre doucement dans la bouche, pas mordre dedans ! »

Une claque ! Et j’ai bien hâte de tenir en mains le second tome qui devrait clore cette série. Hâte. Vraiment hâte !! Et je crois que vous feriez bien de vous procurer ce tome parce que ça m’étonnerait bien qu’il déplaise à quelqu’un !

Et je sais bien que je ne trouve pas toujours les mots pour vous convaincre alors… alors je vous envoie vers cette très complète et sympathique interview de Frank Pé (©Metro) qui devrait finir de vous convaincre que cet album-là est à lire.

La Bête / Tome 1 (Série en cours)

Editeur : Dupuis

Dessinateur : FRANK PE / Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : octobre 2020 / 150 pages / 24.95 euros

ISBN : 979-10-34738-21-2

Malgré tout (Lafebre)

Lafebre © Dargaud – 2020

De la première à la dernière lettre de l’alphabet…

Un coup de foudre.

Ana & Zeno

Par au-delà des mers, malgré les distances… ils s’aiment.

Dès le premier regard qu’ils ont échangés sur un quai d’embarquement… ils se sont aimés.

« Un cœur qui n’aime pas est une lumière qui ne voyage pas. »

Elle est solaire, énergique, ambitieuse. Ana est tombée sous le charme de Zeno. Elle a plongé dans ses yeux bleus et s’est réchauffée au contact de cet homme si mystérieux.

Lui est un loup de mer. Si gourmand de découvrir d’autres horizons, d’autres ciels, d’autres espaces. Zeno n’a jamais largué les amarres mais il a ancré son cœur à celui d’Ana. Il a succombé aux courbes sensuelles, au sourire ravageur, à l’esprit affuté, au rire espiègle… Ana lui plait éperdument.  

« Je crois que mes pieds ont besoin de voler sur la terre ferme. »

Mais elle aspirait à une vie ordonnée, stable ; elle ambitionnait de faire carrière dans la politique. Lui rêvait de voyages, de liberté, une vie sans attaches au gré des flots. Leurs routes n’ont eu que peu d’occasion de se croiser. A chaque rencontre pourtant, la même flamme. Le même désir ardent. Un appel téléphonique, une lettre… année après année… décennie après décennie, leurs sentiments n’ont fait que croitre. Et maintenant que l’heure de la retraite a sonnée, l’un redescend à quai tandis que l’autre lâche prise. Lui s’amarre et elle laisse la place à l’imprévu. Il y a tant de possibles dans cette nouvelle vie qui s’offre à eux ! Ils la tiennent aux creux de leurs mains.

« Rien ne prend plus de temps que de rentrer chez soi. »

Il y a six ans, je voulais découvrir Zidrou. A force d’en entendre parler, à force de lire des chroniques dithyrambiques sur ses albums, la curiosité m’a piquée. Je voulais lire Zidrou… et j’ai rencontré Jordi Lafebre. C’est par « Lydie » que tout a commencé. L’album m’a fait monter les larmes aux yeux. Emotions ! Puis j’ai continué à lire des albums de Zidrou jusqu’à ce leurs « Beaux étés » commencent leurs périples estivaux. Et j’ai retrouvé ce dessin si chaleureux, un dessin à même de véhiculer toutes les émois possibles. Et j’ai aimé… j’ai ri aussi, beaucoup !  

Et voilà que Jordi Lafebre porte seul ce nouvel album. Comment résister à l’envie de venir se réchauffer au contact de ses dessins ?

Et le fait est… que cet album est un vrai délice !

On découvre l’intrigue qui se déplie de façon déchronologique. Sa construction narrative atypique est une vraie surprise qui tombe comme une cerise sur un gâteau. En moins d’un chapitre, on est ferré par deux personnages très attachants. Ils sont aussi différents que complémentaires, ils sont Yin et Yang… deux oiseaux épris de liberté mais inséparables. Ils ont de l’humour et font preuve d’autodérision. Mais surtout, ils ont cette légèreté qui permet de ne rien dramatiser et de savoir faire ce pas de côté qui évite de s’enliser dans la contrariété ou dans la frustration.

L’accroche avec cet univers est quasi immédiate. Le fait que Jordi Lafebre bouscule nos repères de lecture [comme l’avaient fait avant lui les jumeaux brésiliens avec leur « Daytripper » ] accélère l’effet attractif de l’album sur le lecteur. Sans compter toute l’inventivité dont fait preuve le scénario !!

Malgré tout – Lafebre © Dargaud – 2020

La lecture de « Malgré tout » est d’une fluidité incroyable. L’ambiance est chaleureuse et sereine. Les personnages s’aiment comme des adolescents. On les sent gourmands de ces instants qu’ils passent ensemble et l’auteur nous installe afin que nous puissions en profiter pleinement. Pas de fausse note, pas de reproches. Des non-dits qui se lèvent à mesure que l’on avance dans l’album. Des dessins bourrés de bonnes ondes, de bonne humeur, de simplicité ; ils portent à merveille cette histoire d’amour sans arrière-pensées. Jordi Lafebre manie parfaitement les différents registres émotionnels. L’atmosphère est saine, nous invite au lâcher prise… et nous conduit à tourner les pages goulûment. Le respect que ces amants ont l’un pour l’autre, la tendresse qui déborde de chacun de leurs mots, leur complicité… diable !! que tout cela est vivifiant !! C’est beau, tout simplement. Ça nous transporte.

Malgré tout – Lafebre © Dargaud – 2020

Voilà une lecture qui pose un magnifique regard sur le couple et sur l’attachement que deux personnes peuvent ressentir l’une pour l’autre. D’un optimisme fou, la teneur propos montre que le fait d’accepter l’autre tel qu’il est – et non tel qu’on aimerait qu’il soit – est une force dont malheureusement peu de couples disposent. Et pourtant ! Etre capable de laisser l’être aimé suivre ses rêves en toute liberté n’est-elle pas la seule garantie pour s’épanouir ensemble ? Pouvoir ressentir de la joie à se retrouver, pouvoir savourer le moindre instant passé avec l’autre, savoir partir pour mieux revenir et surtout refuser d’enfermer l’autre dans un carcan qui l’aliènera. J’adhère réellement à ce discours.

« Malgré tout » est un album émouvant. Le propos fait mouche. Tout est à sa place. Il y a ici une harmonie que l’on ne trouve que très rarement. Sublime album. Merveilleuse pépite. Un gros gros coup de cœur de lecture !

Les chroniques de Paka, Sabine et Noukette.

Malgré tout (One shot)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : Jordi LAFEBRE

Dépôt légal : septembre 2020 / 152 pages / 22,50 euros

ISBN : 9782505081500

Enfin libre (Enfin Libre)

Grumf
Enfin Libre – La Boîte à bulles – 2011

Il y a huit ans (!!), je lisais « Grumf » de Enfin Libre (duo composé de Philippe Renaut au scénario et de David Barou au dessin). J’expliquais la démarche de cet original duo dans ma chronique « Ils sévissent depuis plusieurs années et ont pour objectif (je cite [les auteurs]) la recherche graphique expérimentale. Ses projets passés comme futurs tentent de renouveler les habitudes de lecture de Bande Dessinée soit par une réalisation sur support original, soit par la création d’univers particuliers » et je présentais le pitch de « Grumpf » où l’Humanité [en tout point semblable à la nôtre] fait progressivement le choix de se dépouiller de ses technologies et de prendre de la distance avec deux systèmes intrinsèquement liés : le capitalisme et la société de consommation. Il n’est plus à démontrer que ces concepts ont atteint leurs limites et prouvé leur toxicité. L’humanité veut donc revenir à un mode de vie plus sain, plus en adéquation avec l’environnement. Ces comportements écoresponsables obligent à repenser – entre autres – les canaux de diffusion de l’Information, les modes de communications, de transports… Une langue commune à toutes les nationalités est créée. Les caractéristiques de chaque ethnie sont lissées et nivelées vers le bas. Elle aussi cherche à se concentrer sur l’essentiel. Le mouvement enclenché, les auteurs d’Enfin Libre le poussent jusqu’à l’extrême : l’homme se tasse, se recroqueville, il perd l’habitude de sortir pour voir des amis ou des spectacles, sa pensée est appauvrie, il se mure dans son corps et revient finalement à l’état de nature. En parallèle, le trait de David Barou se dépouille en premier lieu de ses détails (objets décoratifs, panneaux publicitaires…) avant que les couleurs ne désertent les planches, suivies des lavis. Le dessin foisonnant devient peu à peu croquis pour se réduire à l’essentiel.  

« Mets-toi au langage des bêtes, mon gars, je ne vois que ça ! »

Pour le reste, je vais quand même vous renvoyer vers ma chronique ; même si elle est « vieille » , elle a l’avantage tout de même de parler plus en détail du bouquin… Bouquin que j’ai relu d’ailleurs (juste avant de lire « Enfin Libre » qui vient de sortir) et j’ai été frappée de voir le décalage entre mon accueil mitigé de l’époque et le plaisir que j’ai eu à le relire. D’autant que durant toutes ces années, je n’ai pas perdu une miette de ce récit. La petite réflexion qu’il a semée a continué à germer. Elle a grandi. Que l’effet déroutant de la lecture a laissé la place à la certitude que « Grumf » avait fait mouche, sur le fond comme sur la forme. Qu’en est-il de leur nouvel album ?

Enfin Libre © La Boîte à Bulles – 2020

Agathe a laissé une lettre à son père. Elle lui annonce qu’elle part. A 14 ans, elle a besoin de prendre l’air mais surtout, elle a besoin de mettre de la distance entre elle et son paternel. Il la prend pour une ado immature, il coupe court à tout, a raison sur tout, sait tout. Elle ressent un trop plein. Elle a besoin de prendre du recul pour comprendre ce qui se passe en elle et surtout, elle a besoin que son père se remette lui aussi en question. Elle aménage dans un petit appart avec ses toiles, ses pinceaux et ses peintures. Elle se crée une bulle pour peindre et s’émanciper.

Enfin libre – Enfin Libre © La Boîte à Bulles – 2020

De son côté, K. (le père) commence d’abord par nier l’évidence. Puis il se rend au Commissariat. S’agite, panique… embauche un détective privé, angoisse… et finit par appliquer inconsciemment au pied de la lettre ce que lui demande de faire sa fille. Il lâche prise. Un chat malin, un balayeur musicien, un anglais dégourdi vont croiser son chemin et tenter de l’aider. « L’ambition, c’est ce que tu vas vouloir dire et surtout ce que tu es prête à mettre de toi là-dedans. »

Cet album observe ce temps de nécessaire transition dans la relation parent-enfant. C’est un cap, une période particulière et douloureuse qu’un père et sa fille vont devoir passer. Ils se sont égarés en route, ils aimeraient se retrouver. Lui s’est perdu dans sa routine. Il en a oublié ses centres d’intérêts, ses amis et peut-être même ses convictions. Il a fait de sa fille le centre de son univers et maintenant qu’elle arrive à l’adolescence, la jeune fille – forcément – a besoin d’être moins étouffée, moins couvée. Ça le déstabilise mais il ne comprend pas réellement ce qui se passe.

Elle de son côté se découvre de nouveaux centres d’intérêts, de nouvelles passions, de nouvelles envies. Elle a besoin de s’émanciper sans toutefois être consciente de ce qui se passe en elle. Elle sent ce vent de liberté qui la surprend. Elle a besoin que son père la considère autrement, qu’il voit en elle l’adulte en devenir et non plus l’éternelle enfant. Alors elle claque la porte. Inconsciemment, elle sait que son père doit réagir, qu’il doit lâcher du lest mais elle ne sait pas bien comment lui faire comprendre ce qu’elle-même ne parvient pas à énoncer correctement.

En attendant, les deux personnages se sont repliés chacun dans leur bulle. Comme pour « Grumf » , je crois que je vais avoir besoin d’un temps de digestion pour intégrer tout l’enjeu des métaphores de cet album. Une lecture qui fait particulièrement écho à une autre lecture, celle de « Traverser l’autoroute » (de Julie Rocheleau et Sophie Bienvenu) que j’avais partagé avant-hier. Le contexte est le même : un parent et son enfant (ado) se trouvent dans une impasse (temporaire ?) et c’est cette période délicate de l’adolescence qui vient brusquer les choses, bouger les lignes. Parents et enfants ont un virage délicat à prendre pour rester en lien. Ils doivent réapprendre à interagir pour ne pas devenir des étrangers l’un pour l’autre. Comme pour l’album de Julie Rocheleau et Sophie Bienvenu, le scénario donne la parole à deux narrateurs : on est tantôt avec le père, tantôt avec l’enfant/ado et cette alternance fonctionne bien ! On les voit évoluer dans des temps parallèles, on voit les doutes et les différences dans leur façon d’aborder la situation. On le voit l’adulte qui s’agite sur l’extérieur (il sort (ou plutôt il erre) sans but précis, il brasse beaucoup d’air, il intellectualise sans pour autant avancer dans sa réflexion). La jeune fille en revanche est plutôt tournée vers son monde intérieur, son imaginaire créatif et son ressenti.

On entend la difficulté d’un parent à accepter que son enfant prenne son envol. On comprend l’inquiétude mêlée d’excitation qui remue l’adolescente, qui la prend en tenaille ; elle oscille entre cet amour inconditionnel qu’elle a pour son père et cette envie folle de voler de ses propres ailes.

Le dénouement surprend, nous laisse le choix des lectures que l’on veut faire de cet univers mi-réaliste mi-onirique… il laisse surtout la porte ouverte à tous les possibles. Le lecteur est libre de croire que tout cela ne fut qu’une illusion.

Enfin Libre (récit complet)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clé de champs

Dessinateur & Scénariste : Enfin Libre

Dépôt légal : mars 2020 / 144 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-84953-362-8

Traverser l’autoroute (Bienvenu & Rocheleau)

Il en va des jours où la tête nous tourne. Où l’on voit la routine de la vie et que cela donne le vertige. Où l’on tombe sur un, deux, trois objets que l’on a achetés… qu’on a utilisé une, deux, trois fois puis remisés dans un placard, un carton, un garage. On entasse. Et on affiche ses signes extérieurs de richesses sans trop de raison. On a réussi mais réussi quoi ? La jolie maison pavillonnaire est à nous. La belle voiture aussi. On est juste heureux de ça. Et comme tout le monde, on a les ampoules qui grillent et qu’il faudra bien finir par remplacer.

Bienvenu – Rocheleau © Editions de La Pastèque – 2020

Métro, boulot, dodo. On fonde une famille. On a des gosses. On sort de-ci de-là, on côtoie des amis. Puis finalement quoi ? C’est ça la vie !? C’était ça ce que l’on rêvait de devenir ? C’était ça ce que l’on voulait pour nous… rentrer dans le moule ? Reproduire ce qu’on a vécut et devenir la copie conforme de nos parents ??!

C’est en partie les constats que fait André, le narrateur. Enfin, il se demande surtout par quel tour de magie sa vie est devenue si calme. Si prévisible. Comment sa vie s’est retrouvée constituée de riens… Une mer d’huile. Le train-train qui ne le fait plus vibrer, la routine rassurante à laquelle il se raccroche comme une moule à son rocher… Et puis il y a l’ado. L’ado qui le fait s’interroger. L’ado avec qui il cohabite en se demandant comment ils ont fait pour devenir de parfaits étrangers l’un pour l’autre.

« Ma femme s’appelle Danielle. Elle vit « au cas où » , ce qui fait que j’ai parfois l’impression qu’elle ne vit pas vraiment. C’est une des choses qui nous restent en commun après dix-sept ans de mariage. (…) Dire que Danielle et moi, on s’est rencontrés au concert de The Cure, au Forum, il y a une vie ou deux. Qu’est-ce qui nous est arrivé ? »

Et cet ado de 16 ans justement, qui prend la parole. Qui pique par moment la vedette à son père, qui enfile le costume de narrateur. L’ado qui traîne ses revendications molles dans la maison. Puis comme tous les ados, l’ado qui pense que l’herbe est toujours plus verte ailleurs… Alors il se traîne davantage, porter sa propre flemme est épuisant. Il se cherche, s’accroche à des illusions et comme son père, il brasse de l’air et se pose un milliard de questions existentielles.

« Comme là, je vais le passer à envoyer des textos à ma blonde, pis c’est mon ex qui va répondre. C’est la même personne, alors c’est fourrant. On dirait que ça déplace tous mes organes internes comme un cube Rubik. Sans anesthésie. »

C’est sur cette histoire de quotidien sans surprise que Julie Rocheleau pose ses crayons. Elle croque avec générosité la vie morne de cet homme et de son fils, l’habille de couleurs, de rondeurs, de charme. Elle inclut les maladresses de ses personnages. Elle fait revivre les plus beaux souvenirs de l’un, fait vivre les plus beaux fantasmes de l’autre. Puis elle les met sous le feu des projecteurs et les enrobe de toute la magie propre aux souvenirs et aux fantasmes qu’on invoque pour se réchauffer. Forcément, face au beau que l’esprit sait toujours exprimer, le quotidien fait pâle figure. Forcément, quand on sort de ses rêveries, ce qu’on a face à soi est moins coloré, moins rythmé, moins stimulant. On ne va pas se mentir, la vie de ce duo de narrateurs est terne et les couleurs qui l’accompagnent en vont de même. Julie Rocheleau nous le fait bien sentir. Quelques hachures, quelques fonds de case pour faire tapisserie… et puis c’est tout. Les personnages sont d’une blancheur réelle, ils s’effaceraient presque pour se rendre invisibles à la vie qui les attend pourtant. Il y a là, dans ce trait, quelque chose de rassurant et de chaleureux. Pas de strass, exit les paillettes, la vie comme elle vient est un trésor précieux que l’on ne voit plus comme tel tant on y est habitué. D’ailleurs, c’est un peu comme ça qu’André aime sa femme… par habitude.

« Depuis ce soir-là, il n’y a pas eu une journée, presque, où je n’ai pas eu envie de la serrer dans mes bras. Presque. Enfin disons plutôt que je l’aime depuis ce soir-là. La plupart du temps. »

Pour sa première bande-dessinée, la romancière Sophie Bienvenu offre un texte qui parle du couple. De la vie. De l’âge adulte et des responsabilités inhérentes. De la vie de tous les jours et son flot d’impondérables, d’insupportable, d’automatismes. Elle pose un regard amusé sur les moments forts, les étapes qui marquent une vie. Une rencontre. L’arrivée d’un enfant. Et l’adolescence qui accule les parents, les force à réinventer un lien avec ce petit être devenu si grand…

Traverser l’autoroute – Bienvenu – Rocheleau © Editions de La Pastèque – 2020

Vision piquante mais amusée. Difficile de ne pas se voir là-dedans, dans cette expérience-là. Difficile de ne pas se rappeler quand on ces constats-là ont présenté la note. L’autrice vient piquer avec espièglerie en livrant des morceaux choisis de ces questions qui nous assaillent quand on est jeunes parents. Et du bilan qu’on dresse quand on est plus aguerri… et qu’on se dit qu’il est probable qu’on ait raté deux ou trois trucs… Une tempête qui nécessite d’avoir le cœur, les entrailles et surtout les nerfs bien accrochés.

Chère adolescence que Sophie Bienvenu livre comme une période où il est nécessaire de remettre les compteurs à zéro. D’un côté (parent) comme de l’autre (enfant). Elle s’amuse à montrer qu’André (le père) et son fils évoluent dans un même espace-temps mais qu’ils s’ancrent pourtant dans des dimensions parallèles. Il n’y a plus de fil entre eux, ils n’ont plus de ponts pour communiquer. Disparus les sujets de conversations. Dissous les centres d’intérêts à partager. Envolée, la complicité. Rien. Le néant entre deux individus du même sang. C’est très bien vu de leur donner la parole à tour de rôle et puis ça donne un côté comique à l’ensemble très plaisant !

Pour autant, est-ce une fatalité ? Est-ce que les choses sont inscrites dans le marbre ? Qu’est ce qui empêche de faire un pas de côté, de se soustraire aux rouages de la routine… de faire finalement ce pas de côté qui serait pourtant salvateur ? Un album qui pique et qui panse, qui plombe et fait rire. Un bel album donc.

Traverser l’Autoroute (récit complet)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur : Julie ROCHELEAU / Scénariste : Sophie BIENVENU

Dépôt légal : février 2020 / 88 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-89777-079-2

Quatre sœurs, tome 4 (Ferdjoukh & Baur)

Ferdjoukh – Baur © Rue de Sèvres – 2018

Voici enfin (déjà !!?) le dernier opus de l’adaptation des romans éponymes de Malika Ferdjoukh.

Cette fois, c’est au tour de Geneviève – la seconde de la fratrie – de nous accueillir. Comme à l’accoutumée, elle s’occupe des tâches ménagères.

L’été pointe le bout de son nez et c’est l’agitation dans la maison des sœurs Verdelaine. Charlie continue à travailler d’arrache-pied pour assurer le quotidien et le paiement des factures mais elle se morfond, sa rupture avec Tancrède l’attriste et elle regrette aussi le couple qu’elle formait avec Basile. Geneviève a décroché un travail d’été à la plage, elle commence dans quelques jours. Bettina part camper trois semaines avec ses copines. Hortense part chez des cousins à Paris et Enid a réussi à faire partie du voyage.

La maison Vill’Hervé se dépeuple donc pour trois semaines, le temps pour Charlie et Geneviève de s’occuper un peu d’elles…

Un dernier tome tant attendu…

Cati Baur le souligne en postface, cela faisait neuf ans qu’elle travaillait sur cette adaptation des romans de Malika Ferdjoukh. On imagine aisément à quel point les cinq sœurs Verdelaine sont entrées dans sa vie et comme il peut être difficile de refermer cette aventure.

Cette tendresse folle pour ses personnages, on la ressent pleinement dans cet album. Peut-être cela tient-il au fait que nous savons que nous tenons en mains le dernier tome de la série ? En tout cas, l’envie est réelle de profiter de cet album sans retenue, à chaque page. Ne rien rater, savourer chaque réplique, chaque respiration de ces cinq jeunes filles dont deux sont déjà presque des femmes.

Le scénario est entraînant, gai et aucun impondérable ne saurait ternir ce plaisir à partager une petite heure en leur compagnie. Les bouilles radieuses des sœurs Verdelaine, leur sens de l’humour et de la répartie, leur capacité à retomber sur leurs pieds… tout cela crée le charme de la série. Et puis même quand elles se chamaillent, on entend déjà les rires à chaque étage de la Vill’Hervé.

Les couleurs de l’été accompagnent ce tome gouleyant où l’on suit avec une attention toute particulière la douce Geneviève. On rit, on espère que leurs envies se concrétiseront, on s’étonne de leur ingéniosité.

Je crois que j’aurais été capable de suivre cette série jeunesse pendant quelques tomes encore. Car s’il est question ici du quotidien de cinq jeunes filles, il n’y a rien de superficiel, rien de suranné. Le lecteur s’intéresse à ce qu’elles vivent, il s’immisce dans cette petite famille, s’amuse parfois de les voir tour à tour si prévisibles pourtant, depuis le premier tome, on les voit changer, mûrir et s’affirmer.

Très belle série jeunesse que je recommande. Une « série-doudou » qui diffuse de la bonne humeur. Dès le premier tome, l’adaptation de Cati Baur m’a donné envie de découvrir les quatre romans de Malika Ferdjoukh et cette impression n’a fait que se confirmer de tome en tome.

Les autres tomes de la série sont également sur le blog. Je vous invite également à lire l’avis de Madame sur ce tome 4.

Quatre sœurs

Tome 4 : Geneviève
Tétralogie terminée
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Cati BAUR
Adaptation : Cati BAUR
d’après le roman de Malika FERDJOUKH
Dépôt légal : janvier 2018
154 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-36981-132-9

Bulles bulles bulles…

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Quatre sœurs, tome 4 – Ferdjoukh – Baur © Rue de Sèvres – 2018

Père et Fils (Ulf K. & Lizano)

Père et fils – Ulf K. – Lizano © La Gouttière – 2017
Père et fils – Lizano – Ulf K. © La Gouttière – 2017

« Une promenade au parc. Une partie de pêche. Un jeu de société. Avec un brin de magie et de complicité, il suffit d’un rien pour transformer le quotidien d’un père et son fils !
« Père et Fils », une bande dessinée muette, entre humour et tendresse, dans laquelle on suit les jeux et les instants de vie d’un père et son fils. Chaque planche propose une aventure, une saynète qui donne le sourire ! Cet ouvrage est un hommage au travail de Erich Ohser, qui a créé la série jeunesse allemande « Vater und Sohn » dans les années 30, une façon de revisiter cette série en l’ancrant dans notre monde contemporain. » (présentation de l’univers sur le site de l’éditeur).

Un album jeunesse dans lequel on est entré à pas feutrés. Sur la première de couverture, un dessin rond, net, mettant en avant des personnages joviaux, visiblement complices. Un père et son fils pris dans leur histoire imaginaire. Des rêveurs lunaires qui sont capable de faire abstraction du monde qui les entoure.

Les couleurs sont peu engageantes et cette couverture, je la trouve même assez austère. Il y a quelque chose de moderne dans le dessin de Ulf K. mais le cachet bleu-blanc-rouge-noir dénote. A l’intérieur de l’album, l’ambiance graphique me parle aussi peu. Le bleu nuit a disparu, laissant toute la place à une atmosphère piquante, tonique… peut-être un peu trop. Les saynètes racontent des petites tranches de vie dont on peut facilement en comprendre la morale.

Marc Lizano extrait la substance de ces instants qui font souvent écho avec notre propre expérience. Au scénario de cet album, Marc Lizano revisite l’univers créé par son compatriote Erich Ohser il y a près de 80 ans. Marc Lizano met les historiettes au gout du jour en y intégrant notamment télévision et console de jeux. Il montre de manière amusée les contradictions d’un père qui élève seul son fils. Les rôles sont inversés ou du moins, pas distribués de façon très tranchée. L’enfant se montre souvent plus mature et réfléchi que son père. Ce dernier, un brin colérique, mauvais perdant et un tantinet de mauvaise foi, nous touche tant il est spontané. L’homme laisse libre court à toute une part d’enfance qui est encore très vivace. Une figure parentale qui toutefois donne un cadre éducatif à son garçon, lui transmet ses valeurs et une certaine conception de la vie sans l’empêcher de faire ses propres expériences.

Un univers plein de tendresse qui fait la part belle à l’amour réciproque d’un père et de son fils. Un humour absurde, dommage que certains gags soient tout de même un peu hermétiques. Un petit côté poétique se dégage de ces scènes. Agréable moment de lecture. Je reste un peu sur ma faim mais mes petits lecteurs ont réellement savouré cet album.

La chronique de Sabine.

Père et Fils

– Vater und Sohn – Les Saisons –
One Shot
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : Ulf K.
Scénariste : Marc LIZANO
Dépôt légal : février 2017
64 pages, 13,70 euros, ISBN : 979-10-92111-48-4

Bulles bulles bulles…

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Père et Fils – Lizano – Ulf K. © La Gouttière – 2017