Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée (Liew)

Liew © Urban comics – 2017

Il m’est difficile de résumer cet album de façon à être compréhensible. Alors vu que cela faisait longtemps que je ne l’avais pas fait… je m’autorise un petit copier-coller. Fraichement sorti du site de l’éditeur, voici donc le pitch de « Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée » :

« Charlie Chan Hock Chye, né en 1938 à Singapour où il vit toujours, est auteur de bande dessinée depuis l’âge de 16 ans. À 70 ans passés, il revient sur ses 50 ans de carrière. Ses récits se déroulent sous nos yeux en un éblouissant éventail de genres et de styles graphiques dont l’évolution reflète à la fois celle de la bande dessinée mais aussi celle du paysage politique et social de son pays natal. Composée des extraits de publications, illustrations, croquis et peintures originales de l’artiste fictionnel, cette fausse autobiographie a permis à son véritable auteur, Sonny Liew, de questionner l’Histoire de son pays et de créer avec Charlie Chan Hock Chye l’artiste de bande dessinée dont Singapour aurait pu rêver. En imaginant cette histoire alternative de la bande dessinée singapourienne, l’auteur offre en parallèle une exemplaire leçon de bande dessinée à travers l’évolution de ses codes et de ses genres. »

Ingénieux cet album. Il nous embarque dans la vie d’un auteur de manga. On sait tout de son enfance à Singapour et de sa passion précoce pour le dessin, de son adolescence où il fait une rencontre heureuse avec Wong, qui deviendra son scénariste pour quelques années. Les compères cherchent à inventer « quelque chose de nouveau » et inventent de nouvelles histoires qui vont leur permettre de s’entraîner, de s’améliorer. Bien sûr, ils veulent percer, trouver leur lectorat, se faire remarquer. Dans un premier temps, c’est grâce à l’oncle (imprimeur) de Wong qu’ils sont édités mais le succès n’est pas au rendez-vous. Pire encore… les ventes ne décollent pas. Ils ne se découragent pas et persévèrent tout en continuant de grandir. A côté de leurs jobs alimentaires, ils se retrouvent pour faire avancer leur projet.

Le plan était de créer assez de matériel pour une maquette de magazine… un échantillon de travail éblouissant qui intéresserait les éditeurs.

Les années passent, la passion de faire de la BD demeure.

Ces personnages fictifs injectent dans leurs histoires le contexte social dans lequel ils sont nés et ont grandi. Ainsi, des réelles figures historiques côtoient les personnages fictifs. Les événements historiques nourrissent les histoires qu’ils mettent en images : la grogne des chauffeurs de bus et le mouvement étudiant de 1955, les actions syndicales et Lim Chin Siong ou bien encore les travaux qui influencent les premières histoires que le duo de personnage réalisent (Osamu Tezuka, Wally Wood…).

C’est un album absolument passionnant. En tournant les pages, on découvre des perles. A feuilleter, on pourrait croire à un recueil de travaux mais le fil narratif nous fait très vite oublier l’éclectisme des dessins. En effet, tout se fond dans un récit cohérent, des premiers crobards naïfs de Charlie Chan à des illustrations maîtrisées et réalisées à la peinture, des planches de ses « premières séries » dessinées au feutre bleu sur du papier de mauvaise qualité aux planches mettant en scène le personnage principal dans son quotidien d’aujourd’hui, de vieilles photos, quelques coupures de journaux… voilà un patchwork graphique impressionnant pour réaliser cette biographie fictive la plus documentée qu’il m’ait été donné de lire. Et c’est une sacrée aventure !

Sonny Liew a mis les petits plats dans les grands. Il crée son propre avatar que l’on voit de-ci de-là et on sent souvent sa présence – à défaut de le voir – dans l’interview fictive qu’il fait mener à son personnage de papier. Il ne juge pas mais utilise Charlie Chan pour retracer l’histoire de son pays, la colonisation anglaise puis l’arrivée des Japonais, l’utilisation des communistes puis la chasse aux sorcières, de la guerre d’indépendance… sans compter que c’est aussi l’histoire du lent développement de la bande dessinée des années 1950 on lit plusieurs histoires en unes ; à la fois chronique sociale, science-fiction, récit intimiste. Par le biais de son héros de papier, Sonny Liew scrute à la loupe l’histoire de Singapour et de la Malaisie des années 40 à aujourd’hui.

Captivant, fascinant… N’hésitez pas à le découvrir si l’occasion se présente à vous !

Et un immense merci à Jérôme pour ce somptueux présent 😉

Le rendez-vous de « La BD de la semaine » est à retrouver chez Noukette aujourd’hui !

Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée

One shot
Editeur : Urban Comics
Collection : Urban Graphic
Dessinateur / Scénariste : Sonny LIEW
Dépôt légal : janvier 2017
328 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2-3657-7975-3
L’ouvrage sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée – Liew © Urban comics – 2017

Magritte – Ceci n’est pas une biographie (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Le Lombard – 2016

Un chapeau melon ! Qui eût cru qu’un jour, moi, Charles Singulier, je m’abandonnerais à la fantaisie d’acheter une futilité de ce genre. Et avec plaisir, qui plus est.

Charles Singulier s’apprête à recevoir une promotion. Voilà de quoi réjouir n’importe quel homme. Alors l’homme Singulier s’offre une petite coquetterie la veille de son avancement. Et Charles Singulier, lui si ordonné, si sérieux, lui qui s’est organisé une vie si convenue, si fade… se met à observer d’étranges phénomènes. Un miroir qui reflète la réalité de façon singulière, des objets qui lui résistent… et ce chapeau melon qu’il ne parvient plus à retirer de sa tête. Sans compter cette étrange apparition, prémonitoire, qui lui assure que …

C’est à cause de lui ! Tu n’aurais jamais dû mettre son chapeau ! Maintenant, ça ne va plus s’arrêter…

… et confier une mission à Charles Singulier. Celle de saisir les secrets du monde de Magritte…

Magritte, Ceci n’est pas une biographie – Zabus – Campi © Le Lombard – 2016

Thomas Campi recrée à merveille l’univers absurde et poétique de René Magritte. Ici et là surgissent dans les dessins de l’illustrateur des tableaux du peintre. Les tableaux se fondent à merveille dans les décors, nous surprennent, nous amusent. Les personnages de Magritte prennent vie et croisent le chemin de notre singulier personnage. « Les chasseurs au bord de la nuit » se sont cachés en embuscade pour l’intercepter, des hommes qui pleuvent sur la ville, la lune qui se niche dans un arbre ou bien encore le visage de son interlocutrice qui prend l’apparence d’un corps de femme dénudé.

Vincent Zabus de son côté décline son postulat de départ comme une réelle épopée. Le personnage principal subit plus qu’il n’agit et la situation complètement folle dans laquelle il est jeté l’amène de rencontres en rencontres. Il accepte tout, s’élance tête baissée dans l’inconnu et cela permet au scénario de nous faire vivre cette aventure tout en nous sensibilisant à l’univers du peintre surréaliste. A l’instar du « héros » , le lecteur se lance tête baissée dans ce jeu de piste aussi drôle que captivant dans le seul but de percer le mystère… ou du moins de percevoir où les auteurs souhaitent nous conduire. Personnellement, je me suis laissée mener par le bout du nez avec délectation, faisant fi de ma curiosité à intervalle régulier pour observer une scène, détailler une case, revenir en arrière pour reprendre le train du récit et retarder d’autant le moment fatidique où j’arriverai au bout de ma lecture. Percerais-je le mystère ?

Moi, je veux installer le soupçon dans ce qui paraît familier… Faire hurler le quotidien !

Quelques éléments de la vie de Magritte sont donnés, nous partageons quelques pages avec quelques-uns de ses contemporains et vraiment…

… vraiment je suis grande fan du travail de ce duo d’auteurs. Un émerveillement. Chaque occasion de lire un de leurs albums est à prendre. Dépaysement garanti. Etre touchée tant par le fond que par la forme, et de de façon quasi systématique, c’est rare.

J’ai lu également : « Macaroni ! » et « Les Petites gens » …

Les chroniques de Noctenbule et du Chat Pitre.

Magritte

– Ceci n’est pas une biographie –
One shot
Editeur : Le Lombard
Dessinateur : Thomas CAMPI et aussi ce site
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : novembre 2016
64 pages, 14.99 euros, ISBN : 978-2-8036-7027-7
L’ouvrage sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Magritte, Ceci n’est pas une biographie – Zabus – Campi © Le Lombard – 2016  

Pas à pas, à l’écoute du silence (Dollohau)

Dohollau © Des Ronds dans l’O – 2017

Oppressé par le poids de son succès, les multiples sollicitations culturelles et l’omniprésence de ses fans sitôt qu’il fait un pas dehors, Pierre Ubik – célèbre auteur de BD – décide de s’installer loin de l’effervescence de la capitale. Il s’installe en Bretagne et fait rapidement la connaissance de Lucie.

Lucie est aveugle depuis qu’elle a été victime d’un grave accident il y a de cela cinq ans.

Le dessin est dépouillé de chaleur (en tout cas, c’est ainsi que je l’ai accueilli). Pour moi, il manque d’ombres, de lumière… et de rides. Les visages des personnages dégagent une expressivité factice, leur faciès sont figés, leurs postures sont raides. L’impression s’estompe au fur-et-à-mesure que l’on tourne les pages… s’y habitue-t-on où l’auteur gagne-t-il en confiance ? La réponse tiendrait plutôt, pour moi, dans la seconde supposition ; les lavis sont plus travaillés, les jeux de hachures et les reliefs sont plus détaillés. Outre la rencontre de deux individus, Tanguy Dohollau nous sensibilise également à l’œuvre de Chu Ta, peintre chinois du XVIIè. Un univers et une culture qui sont très éloignées des centres d’intérêt du personnage principal qui a davantage nourri son imaginaire avec tout ce qui a trait à la science-fiction. C’est toujours plaisant de voir comment chacun peut être invité à sortir de sa zone de confort lorsqu’il trouve la personne capable d’aiguiser ses sens, sa curiosité, et apte à le guider dans un nouveau registre.

Le scénario nous fait vivre une amitié naissante entre un homme et une femme. On sent très vite la confiance s’installer entre eux puis vient le plaisir de se retrouver régulièrement. Leurs échanges semblent intarissables et leur curiosité pour leurs centres d’intérêt respectifs est palpable. Une amitié sensuelle même si elle reste platonique, deux individus qui prennent le temps de s’apprivoiser et goûtent au plaisir de ces instants partagés. On sent l’émanation d’un désir entre eux mais il sera mis sous silence. Par pudeur ?

Un récit hors du temps qui raconte un nouveau départ. Pas à pas, les personnages prennent la direction de leurs nouvelles vies. Un récit doux peut-être un peu trop pour moi. J’ai passé un bon moment de lecture mais je me suis contentée de rester spectatrice de cette parenthèse dans la vie d’un homme.

La chronique de Bidib.

Pas à pas, à l’écoute du silence

One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Un roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Tanguy DOHOLLAU
Dépôt légal : janvier 2017
100 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-37418-025-0

Bulles bulles bulles…

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Pas à pas, à l’écoute du silence – Dohollau © Des Ronds dans l’O – 2017

Pause (Fabcaro)

Fabcaro © La Cafetière – 2017

Comment rebondir après le succès de « Zaï Zaï Zaï Zaï » ? Comment parvenir à réaliser un album qui soit aussi bien accueilli par le public, qui soit aussi percutant en termes de contenu… ? Comment faire quand la page blanche vous renvoie chaque jour son vide intersidéral ?

Fabcaro est livré à lui-même et n’a plus aucun garde-fou. Le public est conquis, les éditeurs lui donnent carte blanche et que le sujet qu’il propose soit totalement loufoque ou on ne peut plus sérieux, il est désormais en roue libre. Un excès de confiance dont il devrait se réjouir et pourtant, cela a sur lui l’effet inverse… Il cherche et tente de forcer les idées de scénario à sortir mais il ne peut constater que rien ne vient. A croire que le succès de son dernier album l’a pris de court et que la consécration artistique ne fait que renforcer ses angoisses.

Habitué de l’autobio (« Steak it easy », « Carnet du Pérou »…), il donne pourtant l’impression d’arriver au bout de ce qu’il acceptait de raconter de lui-même et s’est entiché de l’effet de surprise provoqué par « Zaï Zaï Zaï Zaï ». Quoi de plus normal que de vouloir retrouver ce plaisir d’inventer une intrigue de toutes pièces ? Quoi de plus grisant de se laisser porter par les rebondissements – versant par ailleurs dans une critique piquante de la société de consommation et de ses travers – qu’il était parvenu à inventer.

Rebondir … mmhh… pas évident.

– Et si l’inspiration revenait pas ? T’y as pensé ?
– Ah Ah, t’es fou ça revient toujours ça…

Pause – Fabcaro © La Cafetière – 2017

Page blanche. Trouver un sujet à attraper, pas de thème, pas de trame, foutraque et foutoir, il cherche, creuse, cherche un os à ronger, n’en trouve pas, en trouve un et le laisse, tente, cherche… hésite. Ce qui au final donne lieu à un album hybride proposant une succession d’anecdotes du quotidien entrecoupées d’idées plus ou moins fructueuses, plus ou moins subtiles… d’idées fantaisistes qui ne l’intéresse parfois pas.

C’est plutôt une sorte de carnet de route de cette période un peu flottante…

Un album très agréable à lire et malgré les difficultés rencontrées par Fabcaro, il y a ici une bonne humeur dont on profite à chaque instant. L’autodérision est le meilleur moyen de contourner le problème et bien que l’auteur semble conclure qu’il n’a plus rien à dire… ce n’est pas l’impression qui domine en sortant de cette lecture.

Noukette a bien aimé également ; je vous laisse lire sa chronique.

Pause

One shot
Editeur : La Cafetière
Collection : Corazon
Dessinateur / Scénariste : FABCARO
Dépôt légal : avril 2017
64 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-84774-025-7

Bulles bulles bulles…

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Pause – Fabcaro © La Cafetière – 2017

La « BD de la semaine » est aussi chez :

Noukette :                                 Enna :                                        Enna :

Mylène :                                  Jérôme :                                   Blandine :

Sabine :                                Amandine :                                 Antigone :

Natiora :                                Gambadou :                                   Hélène :

Ludo :                                        Laeti :                                         Sophie :

Jacques :                                   Caro :                                      Karine :

Fanny :                                    Faelys :                                       Bouma :

EstelleCalim :                              Soukee :

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Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art (Supiot)

Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016
Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016

Un mardi matin, au Louvre.

Dans la salle 61 du Musée, le Cheval blanc de Géricault se rebelle. Il en a assez d’être encadré et décide d’aller se dégourdir les jambes. Dans cette « Tête de Cheval blanc », il y a une quête de liberté étourdissante. Un bond suffit à l’équidé pour sortir la tête du tableau qui l’enferme et galoper au beau milieu des collections du Louvre, espérant rallier d’autres compagnons à sa cause. De rencontre en rencontre, le cheval blanc perçoit mieux le monde et surtout, sa propre identité.

Vous connaissiez certainement la collection Musée du Louvre, œuvre commune aux éditions du Louvre et aux éditions Futuropolis (« L’Ile Louvre », « La Traversée du Louvre », « Période glaciaire »…). La voici maintenant à destination des enfants !

Je connais peu le travail d’Olivier Supiot si ce n’est un album que j’avais découvert par hasard lorsque mon grand avait 3 ans ½ ; en 2009, j’avais écrit une chronique toute bancale sur l’un de ses albums : « Tatoo ». Malgré le plaisir que nous avions eu avec ce livre jeunesse, j’ai peu fouillé sa bibliographie passée et récente. On peut toutefois difficilement passez à côté du très remarqué « Pieter et le Lokken ».

L’auteur laisse échapper son imagination. La « Tête de cheval blanc » de Théodore Géricault prend vie et s’indigne de sa simple condition d’œuvre d’art qu’elle perçoit comme avilissante. La créature, emportée par son élan, cherche même à convaincre ses pairs que la vie est dehors… dans un ailleurs qu’il ne connaît pas et compte bien découvrir.

Je n’en pouvais plus d’être enfermé !! Je suis un cheval après tout !!

Tête de cheval blanc de T. Géricault
Tête de cheval blanc de T. Géricault

Olivier Supiot l’imagine en train de galoper dans les galeries du musée où il fera d’étonnantes rencontres. La visite commence par la salle 61 où sont exposées les œuvres de Géricault. Puis, l’escapade commence. En chemin, il passe par la collection égyptienne où il fera la connaissance de la féline Bastet. Chaque rencontre est pour lui un étonnement, chaque conversation l’invite à la remise en question. Il s’obstine, « tête de mule », à reprendre sa course aveugle, cherchant la sortie. Il file comme le vent, au hasard et interpelle essentiellement des représentations picturales d’équidés… mettant ainsi en lumière le lien particulier qui existe entre le Musée du Louvre et le cheval. Un dossier pédagogique [présent en fin d’album] invite d’ailleurs le jeune lecteur à prendre conscience de ce point et lui rappelle qu’avant d’être un musée, le Louvre était un palais royal ; l’un de ses bâtiments abritait les écuries qui logeaient les chevaux du roi et de sa cour.

La profusion d’œuvres représentant des chevaux met aussi en exergue ce lien privilégié entre l’homme et le cheval et n’est pas sans rappeler un album de la collection-adulte du Louvre : « L’Art du chevalement » (Loo Hui Phang & Philippe Dupuy, éditions Futuropolis & Le Louvre).

Bel album dont je salue la démarche. D’ailleurs, il est intéressant de voir comment il pique la curiosité du jeune lecteur et l’invite à laisser libre cours à son imagination. Et que nous dirait la Joconde si elle aussi sortait de son tableau ? Où se rend l’éléphant de Jean-Baptiste-Amédée Couder ? Le cavalier en armure d’Auguste Raffet est-il mort de sa belle mort ou sur un champ de bataille ?… de quoi stimuler l’imagination des plus jeune et les inviter à réfléchir à ce qu’est une œuvre, ce qu’elle représente, ce qu’elle symbolise et éveille chez la personne qui la contemple. Ce qu’est le processus de création également ; ce peut-être une recherche de soi, un entraînement visant à perfectionner son art ou bien encore un témoignage : « quelqu’un t’a créé pour laisser une empreinte pour toujours ».

PictoOKUne visite ludique et interactive du Musée du Louvre. Le cahier pédagogique inséré en fin d’ouvrage permet également à l’enfant de se sensibiliser au parcours de Théodore Géricault, à son œuvre et à son rapport si particulier avec le monde équestre. Un support didactique et ludique intéressant.

la-bd-de-la-semaine-150x150Un album que je partage dans le cadre de la BD de la semaine. Les liens sont aujourd’hui chez Moka.

Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art

One Shot
Editeur : Delcourt et Le Louvre Editions
Collection : Delcourt – Le Louvre
Dessinateur / Scénariste : Olivier SUPIOT
Dépôt légal : novembre 2016
46 pages, 14,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7932-5

Bulles bulles bulles…

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Le Cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art – Supiot © Guy Delcourt Productions & Le Louvre Editions – 2016

Fin de la parenthèse (Sfar)

Sfar © Rue de Sèvres – 2016
Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Nous avions laissé Seabearstein sur une île lointaine et paradisiaque, soucieux de bien s’enivrer afin d’oublier Mireilledarc, sa muse et amante. Depuis, il a rencontré celle qui est devenue sa compagne. Epanoui et animé par la conviction d’avoir enfin trouvé sa place, Seabearstein s’étonne d’avoir répondu à une invitation qui l’oblige à rentrer à Paris.

Sur place, il fait la connaissance d’une jeune femme qui lui donne les derniers détails de sa mission. Il est chargé de participer à une expérience particulière. Il apprend notamment que Salvador Dali est cryogénisé et que ses employeurs ont décidé de le réveiller. Son rôle consiste dans un premier temps à recruter quatre top models qui accepteraient de poser nues puis de leur demander de s’enfermer quatre jours durant avec lui. Pendant que les filles déambuleront, nues, dans une maison remplies d’œuvres de Salvador Dali, Seabearstein les dessinera. Durant quatre jours, ils seront totalement isolés du monde extérieur, sans téléphone, télévision, radio ou ordinateur.

Cette mise en scène n’a d’autre fonction que celle de favoriser le « processus magique » qui doit opérer et conduire au réveil du maître du surréalisme. L’huis-clos atypique permet aux quatre femmes de se sensibiliser progressivement à l’œuvre de Dali. La prise de stupéfiants sera un vecteur favorisant leur éveil. A force d’être entourées par les toiles et sculptures de Dali, elles se mettent inconsciemment à incarner les postures représentées dans les œuvres dalinienne.

Joann Sfar est partout, tout le temps. Difficile de lui échapper tant il est présent dans les médias, tant il est actif, prolifique, « touche à tout ». Auteur de bande dessinée, réalisateur, romancier… et rien ne nous dit qu’il n’a pas d’autres cordes à son arc. Pourtant, son œuvre très personnelle, très identifiable (son trait est reconnaissable au premier coup d’œil) ne fait pas l’unanimité. Et quand bien même on apprécie une de ses œuvres, on n’est pas certain d’adhérer à la suivante. Cela ne marche pas tout le temps. Il n’est pas simple d’adhérer à son univers, de trouver le rythme, de s’accorder avec le ton. En revanche, lorsqu’on est synchrone, la lecture est un réel plaisir. On profite de chaque respiration, on est partie prenante dans les échanges, on participe en étant posé sur l’épaule d’un personnage ou accoudé à la même table que lui. On se laisse porter sans aucune certitude sur le plaisir ou le déplaisir que l’on ressentira une fois la lecture terminée.

Sur le bandeau de « Fin de la parenthèse », une accroche : « Quand Joann Sfar réveille Salvador Dali », suivie d’une invitation à venir découvrir l’exposition « Une seconde avant l’éveil » à l’Espace Dali (Paris) qui s’est ouverte le 9 septembre 2016… soit une petite semaine avant la sortie de « Fin de parenthèse » en librairie. Programme ambitieux, le timing en impose et – pour ne pas en rajouter – je me réserverais de parler de l’arrivée de son dernier roman autobiographique « Comment tu parles de ton père » (sorti le 1er septembre dernier) …

Joann Sfar est partout… son cerveau bouillonne…

Il y a 5 mois [à peine], les lecteurs découvraient « Tu n’as rien à craindre de moi » (Editions Rue de Sèvres) et faisaient la connaissance de Seabearstein. Un artiste qui vit par et pour son art. Ce nouvel album nous permet de savoir ce qu’il est devenu.

Dès la deuxième de couverture, la lecture commence. Habituellement cet endroit est vierge mais ici, des figures de tarots de Marseille surgissent et nous interpellent tandis que deux personnages conversent. Place à la lecture avant même d’avoir tourné la page de garde !! …  Le lecteur, compliant et amusé, est invité à abandonner les préliminaires habituels ; cette fois, il ne tournera pas mécaniquement la page de garde, puis l’austère page de titre avant de s’imprégner timidement des premières impressions produites par l’histoire. Sans tarder, le scénario nous plonge au cœur du sujet.

 « – Et je suis là pour quoi ?
– Vous êtes là pour s’il ne se réveille pas. »

Faire revivre un artiste. N’est-ce pas ce qu’un artiste contemporain fait lorsqu’il revisite l’œuvre d’un de ses pairs ? Explorer des œuvres, les visiter, observer.

Notre civilisation se terminera sans qu’on ait compris pourquoi nos semblables ont pu encore une fois se laisser empapaouter par l’idée absurde qu’un prêtre saurait mieux qu’un peintre. Dalí parlait de cryogénie. On lui disait « Maître, pourquoi répétez-vous sans cesse que vous allez être cryogénisé ». Et Dalí répondait, je le cite de mémoire, que le jour où l’on annoncerait son décès, il se trouverait toujours un con, au fond d’un bistro, quelque part dans le monde, pour balbutier « Non, il n’est pas mort, il est cry-o-gé-ni-sé ». Le con, c’est moi. Je le crois réincarné dans ses œuvres, je suis persuadé que rien n’est plus vivant que l’émotion qui vous retourne au moment où vous comprenez enfin une peinture que vous avez sous les yeux depuis toujours.

[Joann Sfar dans le préambule de l’album]

J’ai été troublée par les similitudes entre Joann Sfar et Seabearstein. Tous deux sont fascinés par Dali. Quand l’un rendre compte de ses explorations par le biais d’une exposition, l’autre s’isole quatre jours pour faire revivre l’esprit du Maître. Et Sfar lui-même n’a-t-il pas décoré un espace de telle manière à ce qu’il semble familier à Dali s’il venait à se réveiller réellement ? Et que dire de ce mouvement dans lequel on perçoit Sfar qui se fond dans Dali pour mieux en appréhender la démarche… et qui se fond ensuite dans Seabearstein pour rendre compte du fruit de son expérience ? Seabearstein est une projection fictive de son auteur mais les deux semblent se nourrir de leurs expérimentations respectives ; les défis que se lance l’auteur influencent les choix osés par son personnage… à moins que ce ne soit le contraire…

dalimannequins-001L’idée de départ de l’album est une photo de Dali. Sur le cliché, on y voit le peintre nous fixer du regard tandis qu’en arrière-plan, quatre femmes nues prennent la pose. Joann Sfar a rejoué cette photographie.

On y retrouve les thèmes de la religion et de la croyance, chers à Sfar. Ce dernier inclut également d’autres sujets d’actualité comme le consumérisme, le conformisme, le racisme et le terrorisme. On sent d’ailleurs l’impact qu’ont eu, sur Sfar, les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. La narration est rythmée et alerte malgré le contexte de la claustration et les sujets abordés. Les temps morts nous permettent de nous approprier ce qui a été dit voire de prolonger certains propos et ainsi suivre notre propre réflexion. Puis, au détour d’une page, au beau milieu des illustrations de Sfar et de son trait claudiquant, les œuvres de Dali surgissent. On les regarde d’un autre œil, on les déchiffre grâce à l’aide bienveillante de Seabearstein.

PictoOKUne expérience de lecture originale, décalée qui pourtant va au cœur des sujets qui font l’actualité aujourd’hui. Très bel album qui, je pense, ne fera pourtant pas l’unanimité auprès des lecteurs.

Une interview de Joann Sfar (www.20minutes.fr) et la chronique de Leiloona.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage à l’occasion des BD du mercredi. Tous les liens sont aujourd’hui chez Stephie.

Extraits :

« Toi, tu dis tricher, moi, je dis changer de système de pensée » (Fin de la parenthèse).

« Vous avez des gens qui s’inscrivent dans des mouvements religieux et politiques dont le but est de détruire notre pays. Notre pays, c’est ni une race ni une religion, c’est un territoire. » (Fin de la parenthèse).

« (…) stopper d’un coup la fascination idiote pour la religion sur toute la planète. Et dans le même mouvement, donner à l’expression « Art contemporain » un poids qu’elle n’a jamais eu » (Fin de la parenthèse).

Fin de la parenthèse

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Joann SFAR

Dépôt légal : septembre 2016

112 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36981-316-3

Bulles bulles bulles…

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Fin de la parenthèse – Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Souvenir de la peur (Pavlov)

Pavlov © Presses Sorbonne nouvelle – 2016
Pavlov © Presses Sorbonne nouvelle – 2016

En 1965, Konstantin Pavlov se voit interdit de publier pendant vingt ans en Bulgarie (le pouvoir trouvant ses textes trop pessimistes, trop subversifs… « mettant en doute sa bonne morale politique » nous explique-t-on). Pour ce poète bulgare né en 1933, ces années de mutisme forcé sont une souffrance…

« C’était horrible l’interdiction totalitaire de publier ; le sentiment de prison à perpétuité de l’esprit ; le doute : est-ce qu’on vit parmi les gens et est-ce qu’on est soi-même un être humain ; la sensation de ne remplir qu’avec sa chair une sorte de pause pathologique du développement humain » (K. Pavlov, 2006).

… d’autant que cette censure est assortie – pendant 10 ans [soit jusqu’en 1975] -, d’une interdiction de percevoir aucun salaire. Figé, il vivra difficilement cette quarantaine forcée mais, par la suite, il s’approprie le fait de vivre en marge. Lorsqu’il sera réhabilité dans les années 1980, il lui arrivera régulièrement de ne pas prendre part au débat public auquel on le convie, préférant ne pas se positionner, comme s’il n’était pas concerné… marquant ainsi une distance respectueuse avec ses contemporains. Ces années de silence l’ont marqué et l’ont rendu plus cynique. Une amertume que l’on ressent dans ses œuvres et dans les propos qu’il a énoncé lors de différentes apparitions en public.

« – Tant de choses, et si belles, ont été dites pour votre jubilé, y a-t-il quelque chose que vous n’ayez pas réussi à crier dans le brouhaha festif ?
– Gardez un peu de sentiments pour mon enterrement »

La sélection des poèmes présentés dans cet ouvrage a été réalisée par Marie Vrinat-Nikolov qui, comme à son habitude, nous fait également profiter d’une magnifique préface qui introduit l’œuvre de Pavlov et nous sensibilise à la signification de ses textes. Adepte de la métaphore, Konstantin Pavlov n’a jamais manqué d’en agrémenter ses œuvres. Farouche défenseur des libertés, farouche opposant au totalitarisme, Pavlov est un personnage singulier. Il publie ses premiers textes dans les années 1950 ; ceux-ci sont très bien accueillis tant par la critique que par le public. Très vite, Pavlov cherche une nouvelle forme d’écriture, capable de retranscrire exactement sa pensée, une écriture sans artifices et qui refuse les codes, les compromis… les interdits imposés par le pouvoir. Une langue contenant toute la souffrance et toute la rage du poète, les critiques parlant d’ « ensauvagement » du langage. La préface propose d’ailleurs une citation assez longue de Konstantin Pavlov ; on comprend que, dans cette recherche d’une nouvelle forme d’écriture, le poète aspirait à trouver l’authenticité.

PictoOKCe recueil contient 19 poèmes de Konstantin Pavlov. Sur chaque page, le poème original en bulgare et leur traduction en français. Une occasion de se sensibiliser à l’œuvre d’une figure de la littérature bulgare.

Extraits :

« Je peux passer avec indifférence
devant la beauté humaine la plus pure.
ans une goutte d’émerveillement j’écouterais
les paroles ensorcelantes de la sagesse.
Car les lâches que je croise en chemin
boivent avidement toute mon ardeur.
Et c’est pourquoi mon regard est trouble,
et c’est pourquoi ma voix est éraillée.
Mais toute abjection peut bien me tuer.
Je suis content d’être hâve et blême,
car il n’est rien de plus répugnant
qu’un poète empâté » (Mais toute abjection peut bien me tuer).

« Elle me dégoûte la conscience des autres
qui veulent être ma conscience,
me transformer en leur medium.
Je ne désire pas être singulier,
parce que de fait je suis singulier.
Mais parfois j’en fais trop… et…
Je suis un fragment rudimentaire
d’un avenir très lointain,
parce qu’inadapté rejeté en arrière – parmi vous » (extrait de Monologues)

Souvenir de la peur

– Cahiers de poésie Bilingue 4 –

Editeur : Presses Sorbonne Nouvelle

Auteur : Konstantin PAVLOV

Traduit du bulgare par Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : avril 2016

70 pages, 8 euros, ISBN : 978-2-87854-681-1