Gitans (Mirror)

Mirror © Steinkis – 2018

Sur le site de l’éditeur, on peut lire que « Gitans est une enquête artistique. Graphique pour la forme et intimiste pour le fond. C’est l’illustration des pèlerins gitans dans ces lieux uniques, de ce qu’ils ressentent, l’évènement en lui-même, sa puissance émotionnelle et le point de vue subjectif d’un auteur passionné qui explore depuis trente ans la culture tsigane. »

Oui, je n’ai pas pu résister au fait de copier un extrait du synopsis éditorial. Car Gitans se résume difficilement. Kkrist Mirror revient sur l’histoire de ce peuple fier et rejeté. Un peuple qui ne renie pas ses origines, sa religion et ses valeurs. Un peuple nomade, chassé des villes et dont le mode de vie est décrié. Un peuple qui réalise un pèlerinage annuel aux Saintes Marie-de-la-Mer et c’est de cela dont il est question ici ; d’un grand rassemblement. Kkrist Mirror y a lui-même participé à quatre reprises.

Marie Jacobé et Marie Salomé, proches de Jésus et de Marie, chassées de la Judée par les persécutions, auraient débarqué en ce lieu, (…) Elles ont évangélisé les gens du pays, les Romains qui étaient les occupants et peut-être aussi les Gitans qui auraient vécu là et qui auraient accueilli les saintes Marie en la personne de Sara, leur chef de tribu. Sara [la vierge noire] aurait demandé le baptême, elle et tout son peuple.

Gitans, c’est Pépé Lafleur, Roland… et d’autres encore. Ce sont les interactions qu’ils ont entre eux, les séparations et les retrouvailles. Les tatouages singuliers qu’ils portent et qui racontent les sentiments, les déceptions et/ou les colères qu’ils ont eues par le passé. Gitans c’est le récit de ce pèlerinage particulier, tout en croquis esquissés sur le vif et d’attitudes corporelles attrapées au vol. Gitans c’est un livre où l’on butine, sautant d’individu en individu pour entendre une prière, un commentaire, une anecdote… Dans ce récit-chorale, impossible de nommer tout le monde ; la majorité reste composée d’anonymes de toutes les générations. Toutes les ethnies des gens du voyage sont représentées lors de ce pèlerinage (qui dure une dizaine de jours).

Kkrist Mirror qualifie lui-même cet ouvrage d’ « enquête artistique » ; un livre un peu spécial qui s’affranchit de tous les codes habituels de la bande dessinée. Il s’apparenterait davantage à un reportage dont seuls les temps forts de la procession structurent le témoignage.

Une seconde partie de l’album se consacre davantage à expliquer les origines de cette fête des gens du voyage. De larges textes explicatifs sont proposés au lecteur ainsi que des illustrations (généralement en pleine page).

Un peu de concentration est nécessaire pour suivre cette effervescence… et disons que ma concentration a été un peu capricieuse.
Réédition d’un album paru en 2009 chez Emmanuel Proust Editions.

Gitans

One shot
Editeur : Steinkis
Collection : Roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Kkrist MIRROR
Dépôt légal : mars 2018
104 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-174-7
L’album sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Gitans – Mirror © Steinkis – 2018

Un bruit étrange et beau (Zep)

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Zep © Rue de Sèvres – 2016

William a prononcé ses vœux à l’Ordre des Chartreux il y a 25 ans. Après la cérémonie des vœux, il est devenu Marcus. Sa nouvelle vie de moine implique qu’il vive dans la pauvreté et le silence. Il se soumet à un régime alimentaire strict, une vie remplie de rituels quotidiens.

« Solitude, pauvreté, obéissance, chasteté… silence »

Cela fait vingt-cinq ans qu’il a quitté ses proches et ses amis. Seul le père supérieur reçoit des nouvelles de l’extérieur. Il avise alors de la nécessité ou non d’en informer les moins. En 25 ans, Marcus a été informé de la mort de Nelson Mandela et du décès de ses parents. Ce jour-là, le père supérieur le convoque pour lui apprendre le décès de sa tante. Marcus est l’un des héritiers et la défunte impose la présence de tous ceux qui sont concernés par la succession soient présents lorsque le notaire lira les dispositions du testament. Marcus est dans l’impossibilité de se faire représenter par l’avocat de son diocèse.

« Mais le toit de l’aile sud est dans un piteux état. Cet héritage est peut-être une réponse du Seigneur à nos prières ? »

Contraint de quitter temporairement le monastère, Marcus part retrouver son ancienne vie avec appréhension.

Je garde un agréable souvenir d’ « Une histoire d’hommes » (Ed. Rue de Sèvres, 2013) qui m’avait permis de découvrir une autre facette de Zep, plus sombre, plus sérieuse, plus introspective [peut-être] que son célèbre « Titeuf ».

On part cette fois dans un univers peu familier, celui d’un monastère. Une communauté d’hommes dévoués entièrement à Dieu, murés volontairement dans un silence interminable. Rejoindre l’Ordre des Chartreux implique d’adhérer à un mode de vie drastique, austère. Zep parvient pourtant à nous mettre rapidement à l’aise avec le personnage principal qui nous guide, tout au long de l’album, dans la découverte de son monde religieux et de son monde intérieur. Il parle en silence, la voix-off retranscrit ce qu’il a perdu l’habitude de dire tout haut pourtant, si la parole est devenue pour lui superflue, sa pensée s’est libérée. Détaché de tout ce qui l’entravait avant, il se concentre désormais sur ce qui lui semble essentiel. Zep invite son lecteur à suivre cet homme atypique, à caler notre respiration sur la sienne, à réfléchir à notre tour sur la question du renoncement. Un homme humble que l’on imagine convaincu par le sens qu’il donne à son engagement. Il n’en est rien.

Nous faisons la connaissance de cet homme à un moment de sa vie où il v être de nouveau confronté à un choix important à faire. Après vingt-cinq ans de vie dans une communauté vivant en autarcie, on imagine mal qu’il fasse le chemin inverse, d’autant que rien ne lui a été imposé. Et pourtant cet homme va douter, ses convictions vont vaciller. En retrouvant les repères de sa vie passées, il est ému. Surpris de retrouver les bruits, les odeurs et les couleurs d’une société qu’il avait tenté d’oublier, troublé par le fait de côtoyer de nouveau des membres de sa famille, cet homme va peu à peu douter et questionner les choix qu’il a fait. Un état d’esprit que l’on comprend tout à fait pourtant, le scénario ne m’a pas totalement convaincue. J’ai du mal à concevoir qu’un homme qui ait fait le choix d’un tel engagement religieux puisse, en une poignée de jours, se laisser envahir à tel point par ses instincts. J’ai du mal à croire en son abandon, comme si cette plongée dans la vie était une bouffée d’air qu’il s’accorde dans son calvaire… un calvaire qu’il a choisi de son plein gré mais dans lequel il se sent si lourd. En dehors de cela, le lecteur boit les confidences du moine. A l’instar du personnage, on savoure un plaisir qui se nourrit de petits riens : sentir une odeur agréable, se baigner, converser, courir…

Le trait sobre de Zep me fait penser à celui de Thierry Murat. Différentes bichromies se succèdent pour décrire l’état d’esprit de Marcus : marron pour les souvenirs ou la quiétude, bleu violacé pour le présent, rose-pourpre pour l’afflux d’émotions, brun jaune pour la joie… Oui, à bien y repenser, cet album m’a beaucoup fait penser aux « Larmes de l’Assassin » dans la manière d’utiliser les couleurs et la voix du narrateur.

PictoOKUne vie rodée, routinière, une répétition de gestes quotidiens puis un événement qui précède une rencontre et des retrouvailles. La vie surgit au moment où l’on s’y attend le moins. Une belle histoire à laquelle j’aurai aimé croire davantage…

Une lecture que je partage avec Noukette

Les chroniques de Stephie et de Jacques.

Retrouvez les albums des autres lecteurs des « BD de la semaine », aujourd’hui chez Moka !

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Extraits :

« Je suis chartreux. Cloîtré depuis vingt-cinq ans et sept mois. Aujourd’hui, c’est le temps de la récréation : la promenade hebdomadaire. Trois ou quatre heures pendant lesquelles on peut parler. Mais on perd l’habitude. Le bruit des mots qui résonnent dans ma bouche me paraît étrange… inutile » (Un bruit étrange et beau).

« Ce monastère a presque mille ans. Certains jours, j’ai l’impression d’avoir le même âge que lui » (Un bruit étrange et beau).

« La mort m’a fait si peur, ce jour-là, que j’ai voulu croire en un Dieu plus fort qu’elle. Et j’ai fini par choisir une vie voisine de la mort. Pour m’habituer » (Un bruit étrange et beau).

Un bruit étrange et beau

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : ZEP

Dépôt légal : octobre 2016

84 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-36981-185-5

Bulles bulles bulles…

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Un bruit étrange et beau – Zep © Rue de Sèvres – 2016

Chroniks Expresss #20

Courant mai, quelques vadrouilles et quelques ouvrages rapidement chroniqués :

BD : En Quarantaine (J. Ollmann ; Ed. Presque Lune, 2015).

Romans : Des Fleurs pour Alergnon (D. Keyes ; Ed. J’ai Lu, 1997), L’Homme qui voulait être heureux (L. Gounelle ; Ed. Pocket, 2010), Millenium #3 (S. Larsson ; Actes Sud, 2013), L’Homme qui ment (M. Lavoine ; Ed. Fayard, 2015).

Bandes dessinées

Ollmann © Presque Lune – 2015
Ollmann © Presque Lune – 2015

« Avec la quarantaine, John, remarié, affronte les affres d’une nouvelle paternité particulièrement épuisante et déstabilisante. Se faire émasculer par un sac à couches en bandoulière et un porte-bébé kangourou est désormais son lot quotidien. Ce nouveau costume d’invisibilité sexuelle le boudine, l’oppresse, le concasse, lui provoque d’inévitables bouffées de chaleur. Jusqu’au jour où il découvre un DVD de Sherri Smalls, une ancienne rockeuse punk hyper sexy reconvertie en chanteuse pour enfants ! » (présentation de l’album sur la quatrième de couverture).

Pourquoi cette lecture ? Pour trois raisons : son titre, une envie de découvrir un auteur et une curiosité à découvrir les questions qui taraudent les quadra…

Côté « questions », ce quadragénaire en a à la pelle, d’autant plus depuis qu’il redécouvre les joies de la paternité avec un enfant en bas âge, chose il avait connu vingt ans auparavant.

« Comment un mec aussi branché peut en arriver à mener une vie aussi chiante ? »

Se frotter au ton impertinent de Joe Ollmann, un vocabulaire grossier et un sérieux penchant à se tourner en ridicule, Joe Ollmann aborde le banal sujet de la vie quotidienne avec humour et dérision. Un sac de litière sale qui se perce et promet de faire perdre un bon quart d’heure à celui qui doit nettoyer… la vie n’a pas que des bons côtés et ce n’est pas moi qui vais vous l’apprendre.

Une BD où on regarde souvent dans le rétroviseur, on essaye de réfléchir un peu à l’avenir mais on est tout de même essentiellement confronté à une lamentation inhérente à un quotidien sans trop de soubresauts. Drôle, cynique mais une lecture qui pique et qui gratte et qui souffre de quelques longueurs.

PictomouiL’ouvrage propose cependant une alternance dans la narration puisqu’il se pose tour à tour sur deux quotidiens différents : celui de John (auteur et père de famille en pleine crise) et celui de Sherri (ex-artiste de la scène punk reconvertie en chanteuse et animatrice d’émissions pour enfants). De fait, si leurs remises en cause respectives sont assez différentes (perspectives professionnelles, famille, couple, alcool…), elles se répondent à certains moments ce qui permet de casser la monotonie latente. Il faudra attendre d’arriver à mi-chemin d’un album qui compte 180 pour sentir que la mayonnaise commence à prendre… un peu long.

La fiche de présentation de l’album sur le site de Presque Lune.

 

Romans

Keyes © J’ai Lu – 1997
Keyes © J’ai Lu – 1997

Charlie Gordon est un jeune homme attardé. Depuis une quinzaine d’années, il travaille à la boulangerie d’un ami de son oncle. En parallèle, il va régulièrement dans un institut spécialisé où il suit les cours d’apprentissage de la lecture et de l’écriture de Miss Kinnian. C’est elle qui propose un jour à Charlie d’intégrer un programme expérimental dirigé par le Professeur Nemur et le Docteur Strauss. Forts des résultats obtenus par la souris Algernon, Nemur et Strauss souhaitent désormais tenter l’expérience sur un homme. Pour se faire, Charlie devra subir une intervention chirurgicale au cerveau. Après cela, ses facultés intellectuelles devraient rapidement décupler.

Quel est le revers de la médaille ?

Daniel Keyes relate l’expérience troublante d’un homme dont l’esprit va s’éveiller à une rapidité fulgurante. Pour se faire, il opte pour un « journal de bord » dans lequel Charlie va consigner régulièrement ses impressions. Ce qui frappe le lecteur lorsqu’il entame l’ouvrage, c’est l’absence de maitrise du langage dont fait preuve le narrateur. Au début, Charlie sait à peine écrire et il pose ses pensées sur papier de façon maladroite. Il écrit comme il parle, s’exprime avec des phrases succinctes et un vocabulaire limité. Progressivement, il acquiert les règles d’orthographe et de grammaire, s’amuse lorsqu’il découvre l’existence de la ponctuation, prend goût à lire et à se cultiver.

Chaque jour, Charlie progresse. Sa conscience s’éveille. Il découvre un monde nouveau dont il n’avait même pas idée des contours. Ses préoccupations changent ainsi que son rapport aux autres. Il découvre la pudeur, la fierté, la liberté, la libido. Puis, avant que son QI n’atteigne 185, il se met inconsciemment à tout intellectualiser. Durant toute cette métamorphose, il découvre son passé ; en effet, ses souvenirs remontent à la surface et il découvre qui il était et comment les personnes qu’il côtoie le considèrent (et le considéraient). Avec cet éveil, le regard des autres change. Alors que certains s’émerveillent des progrès qu’il fait d’autres s’inquiètent de son changement radical de personnalité. Et bien qu’il bénéficie d’un suivi médical poussé durant le temps de l’expérience scientifique à laquelle il accepte de se prêter, Charlie est bien seul pour faire face à la tempête qui gronde en lui.

PictoOKPublié pour la première fois en 1959 sous forme de nouvelle, ce roman de Daniel Keyes aborde avec brio les questions de l’identité [la double identité], du handicap et celle des ambitions scientifiques à vouloir maîtriser chaque parcelle de son environnement. L’intelligence ne suffit pas à fait un homme heureux. Un livre réellement touchant.

Extrait :

« J’apprends à contenir mon ressentiment, à ne pas être impatient, à attendre… Je suppose que je mûris. Chaque jour, j’en apprends de plus en plus sur moi-même, et mes souvenirs qui ont commencé à surgir comme des vaguelettes me submergent maintenant telles d’énormes lames de fond » (Des Fleurs pour Algernon).

 

Gounelle © Pocket – 2010
Gounelle © Pocket – 2010

Profitant d’un long séjour à Bali, un homme suit les conseils qui lui ont été donné de consulter un guérisseur. Julian – le voyageur, est pourtant en excellente santé mais le séjour balinais touchant à son terme, Julian est intrigué et décide de consulter.

C’est ainsi qu’il rencontre un vieil homme, serein, souriant et auquel il est difficile de donner un âge. Ce dernier l’examine de la tête au pied et découvre un point de butée en exerçant des petites pressions sur le petit orteil gauche. Après quelques vérifications, il déclare : « Vous êtes quelqu’un de malheureux ». Cette souffrance intime tient au fait que Julian vit seul et se croit incapable de plaire à une femme. Dès lors, la dernière semaine passée à Bali est ponctuée par des visites quotidiennes au vieux guérisseur. Des temps de rencontre qui donnent lieu à des discussions existentielles : la perception que l’on a de soi influence fortement nos interactions avec les autres et vient, de fait, modeler la manière que l’on a d’évoluer dans la société. De même, notre état d’esprit borne la perception que l’on a de notre environnement ; il suffit de croire que l’on est dans un contexte hostile pour que nos sens réagissent et enregistrent tous les éléments qui pourraient venir corroborer ce ressenti et réciproquement quand on pénètre dans un lieu que l’on pense sécure.

Le récit est rythmé par les rencontres quotidiennes entre le guérisseur et le voyageur. Ce dernier témoigne d’un manque flagrant de confiance en lui qu’il explique par diverses raisons que le vieux sage n’a de cesse de remettre en question. Chaque consultation se conclu sur une petite liste de quelques défis que le soigné devra relever et relater le lendemain au soignant.

Tout d’abord interloquée par le caractère saugrenu de la démarche initiale puis par la manière dont se construisent leurs échanges, j’ai finalement pris mon parti de ne pas remettre en question le contexte peu crédible de leurs entretiens pour ne regarder que le fond du propos. Et réfléchir à quelques « images d’Epinal » que l’on se crée et derrière lesquelles on se cache souvent.

Un ouvrage intéressant mais qui me laisse malgré tout légèrement dubitative. La vie y semble bien sereine… Laurent Gounelle nous invite à réfléchir à une autre façon de penser nos choix de vie et notre lien à l’Autre. Ce n’est que lorsqu’on a fait le deuil des attentes que d’autres nourrissent pour nous que l’on est en mesure de prendre une décision qui nous sera satisfaisante à long terme. Il suffit pour cela de dépoussiérer nos préjugés et de nous alléger de certaines conventions (valeurs, principes, habitudes…) avant de prendre une décision. Mais sa manière d’aborder les choses emprunte quelques raccourcis et sa façon de faire interagir les deux personnages principaux ne me parle pas totalement.

La chronique d’Yvan.

Larsson © Actes Sud – 2013
Larsson © Actes Sud – 2013

Volume 3 : La Reine dans le palais des courants d’air

Dernière partie de la « trilogie Millénium », la plus conséquente également. Ce volume reprend au moment même où nous avions laissés nos « héros ».

« Après avoir échappé de peu à la mort, Lisbeth Salander se remet difficilement de ses blessures dans une chambre d’hôpital. Incapable physiquement d’agir, elle a de surcroît été placée en isolement et sous surveillance policière, car elle est encore sous le coup de plusieurs chefs d’accusation. La voilà coincée, donc, mais pas inactive, d’autant qu’un patient soigné dans une chambre voisine a de très sérieux et très anciens comptes à régler avec elle… De son côté, Mikael Blomkvist se démène pour innocenter et réhabiliter la jeune femme. Ses recherches lèvent le voile sur les plus inavouables activités de certains services secrets, mais les sombres personnages autour desquels se resserre son enquête ne vont pas se laisser menacer sans réagir » (synopsis éditeur).

Long dénouement pour ce thriller qui m’a fascinée, je l’avoue. L’univers qu’à construit Stieg Larsson est très proche de ses préoccupations et des combats qu’il a mené. Journaliste, l’auteur a ensuite poursuivit sa carrière vers le métier de critique littéraire puis écrivain. Il a longtemps milité contre les courants d’extrême-droite, un élément important qui représente l’une des facettes de « Millénium ». Il faut ajouter à cela le fait que par le biais de son homologue imaginaire – Mikael Blomkvist – il dénonce également les violences faites aux femmes ainsi que toute forme de corruption.

Une nouvelle fois, le lecteur est en présence d’un récit complet même si celui-ci s’inscrit dans la continuité immédiate de son prédécesseur. Nombreuses sont les pièces du puzzle qui viendront compléter l’intrigue principale qui nous conduit sans détour vers le procès de Lisbeth. Stieg Larsson fait intervenir une palette impressionnante de personnages secondaires ; chacun étant doté d’un trait de caractère qui le définit, d’une histoire de vie plus ou moins détaillée. Tout s’imbrique. Je reconnais que la présence de ces nombreux personnages, je me suis parfois égarée… n’associant pas immédiatement le nom et la fonction lorsqu’ils réapparaissaient. Cela a nécessité pour quelques « retours en arrière », généralement pour revenir au début du paragraphe en cours voire du paragraphe précédent afin de replacer les éléments à la bonne place et poursuivre la lecture en disposant des bonnes informations.

PictoOKLa scène du procès en lui-même est assez succincte compte-tenu de toutes les dispositions préalables dont l’auteur s’était entouré pour y amener son lecteur, mais l’affrontement verbal qui y a lieu dans une tension palpable m’a malgré tout convaincue. Quelques surprises, encore, au détour de plusieurs rebondissements. Maintenant que j’en ai terminé, je ne peux que regretter la disparition prématurée de Stieg Larsson et le contenu des sept tomes qu’il envisageait de réaliser pour parfaire sa saga restera à jamais un mystère. Quoi qu’il en soit, je suis sortie repue par la lecture de ce troisième volume assez dense autant sur le fond que sur la forme.

Quant au reste, l’éditeur vient de dévoiler sa volonté de publier le tome 4 très prochainement… créant ainsi une petite polémique.

Lavoine © Fayard – 2015
Lavoine © Fayard – 2015

« L’homme qui ment ou le roman d’un enjoliveur – récit basé sur une histoire fausse »

Marc Lavoine se livre. Récit autobiographique et touchant d’un homme qui, malgré la célébrité, semble avoir gardé le sens des valeurs et la notion de famille. Il parle avec franchise de sa vie. De son premier souffle à aujourd’hui. Il fait rapidement référence à sa vie d’artiste car là n’est pas le propos, même si elle lui a permis – dans un premier temps – de s’échapper de la cellule familiale avant de lui offrir une reconnaissance qu’il regarde avec méfiance.

Le fait d’être né garçon lui valut, pendant quelques jours, le rejet de sa mère, Michou. Cette dernière, déjà mère d’un petit Francis (surnommé Titi), souhaitait une fille. Abandonnant son fils aux soins des équipes médicales et à l’affection attendrie de Lulu, son époux, elle s’immergea une courte période dans le déni avant de reprendre ses esprits et de trouver un prénom à cet enfant qui venait agrandir son foyer : Marc.

J’étais donc en stand-bye, en couveuse, avec un panaris, en attente d’une famille, d’un toit, d’un lit et d’un prénom, entre la vie et l’oubli. Tout ça sentait très très bon.

Marc Lavoine décrit une famille modeste domiciliée dans un pavillon en banlieue parisienne. Son père, militant communiste qui travaillait aux PTT. Un homme chaleureux que son fils a toujours admiré voire idéalisé. Un homme altruiste qui n’aurait aucun défaut si ce n’est son fort penchant pour l’alcool et son amour inconditionnel pour les femmes. Un coureur de jupons. Un séducteur invétéré. La mère de Marc Lavoine l’apprendra sur le tard mais pendant longtemps, seuls les fils de Lulu étaient dans la confidence, s’amusant des frasques de leur père tout en se morfondant pour le mal qu’il ne manquerait pas de faire à leur mère lorsqu’elle apprendrait ses adultères… cela semblait inévitable qu’elle l’apprenne un jour.

Lorsque ce jour fut venu, elle demanda le divorce séance tenante. Mais ce couple, malgré les discordes, s’aimait d’un amour profond. La séparation n’a jamais été remise en question, mais la souffrance liée à leur éloignement était perceptible.

Peu importe, il aura une médaille posthume, celle du parfait salaud

PictoOKMarc Lavoine parle de l’amour qu’il portait à son père décédé. La narration emprunte un ton sensible, la tendresse et la nostalgie nous accompagnent tout au long de la lecture. Le seul grief que je porterais est cette hésitation permanente entre la seconde et la troisième personne. L’auteur s’adresse ouvertement à son père, mais il semble ne pas être parvenu à choisir entre le dialogue direct avec son paternel (« tu ») et l’observation plus neutre à la troisième personne (« il »). Cela crée quelques lourdeurs dont on s’accommode parfaitement mais cette indécision peut ponctuellement créer de l’agacement. De même, des passages rappellent régulièrement les mêmes thèmes qui définissent : les femmes, l’alcool, les femmes, le militantisme, les femmes… Ponctuellement, j’ai perçu ma lassitude mais je suis bien vite parvenue à l’écarter. Le récit est fluide, agréable, amusé. En quelque sorte, cet ouvrage permet à l’auteur de dire à son père qu’il lui pardonne ses faux pas, une occasion d’exprimer l’amour inconditionnel qu’il porte à ses proches.

Extraits :

« En fait, tu noyais tous ces regrets dans le sexe des femmes, comme pour apaiser les douleurs de ta mémoire, pour soigner l’homme blessé de l’intérieur. Les filles, c’était du sirop, une médecine d’urgence pour apaiser les maux de l’âme et du cœur. Ça pesait dans mon cartable, et je partageais ça avec mon frère, qui essayait de temporiser, évoquant les blessures de Lulu. Ça me calmait de façon passagère mais ça ne changeait rien » (L’Homme qui ment).

« Je voyais mes copains : avec eux, rien n’avait changé. Ils étaient tristes comme moi, pour moi, ils voyaient bien que j’avais pris de la distance. Il fallait que je me protège, car cette histoire, avant d’être la mienne, était surtout la leur, celle de mes parents. Titi et moi nous en étions les fruits, il nous fallait mûrir, désormais coupés en deux. Nous devions nous construire sans protection, sans garde-fous, sans rien » (L’Homme qui ment).

« Je suis resté seul avec toi avant que Francis me rejoigne, et durant ce tête-à-tête, dans la folie immobile de ce moment-là, j’ai cru que tu allais ouvrir un œil, que c’était une farce, encore une, que tu allais me dire : « Je t’ai bien eu, l’môme. Viens, on va voir les gonzesses. » Des larmes ont coulé sur mes joues, je les ai essuyées et j’ai posé un baiser sur ton front de glace. Sur les lèvres, j’ai gardé cette sensation depuis » (L’Homme qui ment).

« Je voulais te dire que quand tu es mort, Michou a perdu son mari. Elle était en deuil pour de vrai, elle était libre et profondément elle-même, nue de toute rancune. Toute sa vie était là, présente. Car même après le divorce, après t’avoir aimé autant que détesté, tu étais resté le seul homme de sa vie, sa seule histoire d’amour, et j’ai la faiblesse de croire qu’il en était de même pour toi » (L’Homme qui ment).