Le Pré derrière l’Eglise (Crisse & Paty)

Crisse – Paty © Soleil Productions – 2021

Irlande, dans les années 1930.

Dans le petit village de Killenny, la vie s’organise autour de l’église. Ou plutôt aux abords car les bancs de messe ne sont plus très fréquentés.

Derrière l’église en revanche, les prêches du prêtre trouvent des fidèles. Car c’est chaque matin que le curé répète son sermon devant une assemblée attentive d’un genre singulier. En effet, le troupeau de moutons qui paît-là paisiblement aime s’abreuver chaque matin des paroles bénites… et se goinfrer des friandises qui sont distribuées consécutivement.

C’est un peu désabusé que le prêtre teste l’effet de ses propos sur un auditoire subjugué bien que doté d’un regard ovin… un regard bien plus brillant que celui de ses paroissiens. Ces derniers gravitent pourtant non loin, dans les parages immédiats de l’église…

Le « Pink Clover » se démarque des autres Pubs puisqu’il est collé au flanc du petit édifice religieux de campagne. Lieu de beuveries hors pair, il dépouille les rangs de messe de ses fidèles et les amènent à flotter dans des brumes éthyliques auxquelles ils cèdent comme au chant des sirènes. Une vieille polémique est entretenue par quelques grenouilles de bénitier qui regardent d’un mauvais œil cette mitoyenneté entre le vin de messe et cette bière qui coule à flots.

« Quel est le sombre crétin qui a eu cette idée idiote de construire un pub sur les flancs d’une église ?… »

Mais les jours sont paisibles à Kilenny… jusqu’à ce qu’un acte criminel commis sur la personne du prêtre ne vienne chambouler l’harmonie des deux communautés vivant dans le village. Ovins et humains sont en perte de repères.

Tout, dans le scénario de Crisse, nous invite à regarder les choses d’un œil neuf. Des animaux dotés du langage, un écureuil en guise de narrateur, un hibou en guise de sage et un prêtre qui, sans prétention, s’avère finalement être le pilier sur lequel s’appuient

Deux intrigues se déplient en parallèle car que ce soient les animaux où les hommes, chacune de ces communautés va chercher à percer le mystère de l’agression du curé. Car il y a forcément un coupable, il y a certainement un complice et sans nul doute quelques témoins. Reste à savoir quels sont les motivations des uns et les raisons qu’ont les autres à se taire. Sans surprise, cet événement exacerbe les haines et nourrit les peurs. Par petites touches, Crisse modifie l’ambiance champêtre en installant un climat tempétueux. L’atmosphère se charge de venin et les différences entre les individus (une divergence d’opinion, une apparence physique dissemblable de la majorité des individus du cru, une habitude de vie atypique…) deviennent des nids à problèmes. Petite satire sociale qui, contre toute attente, m’a piquée de curiosité et m’a mis le sourire aux lèvres. Le propos est aussi pertinent que ludique et l’ouvrage s’avère être une lecture bien agréable. Sans être l’album du siècle, j’ai ressenti un réel plaisir à voir Crisse s’échapper aussi loin des sentiers qu’il emprunte habituellement. On est effectivement bien loin de « Kookaboora » , de « L’Epée de Cristal » ou d’ « Atalante » … bien loin du registre de l’heroïc-fantasy qu’il nourrit depuis des années. Et cela lui réussit plutôt bien !

De son coté, Christian Paty quitte lui aussi ses habitudes de jouer avec les pouvoirs fantastiques, le merveilleux, la quête et l’action… Avec « Le Pré derrière l’Eglise » , il nous montre qu’il a bien plus qu’un coup de pinceau à son arc. Le dessin réaliste et franchouillard, ses couleurs sont pleines de fraicheur et de malice. C’est un régal car graphiquement, on profite aussi bien de trognes indécrottables que de l’humour ironique qui pétille dans chaque détail graphique.

Bref, les deux auteurs se réinventent et je ne regrette absolument pas d’avoir accepté de les lire sur cet album goguenard.

Le Pré derrière l’Eglise / Tome 1/2 : The Pink Clover

Editeur : Soleil

Dessinateur : Christian PATY / Scénariste : CRISSE

Dépôt légal : mars 2021 / 48 pages / 14,50 euros

ISBN : 9782302089402

Aduna (ByMöko)

ByMöko © Soleil Productions – 2020

Il y a ce qu’on voit, qui est là, face à nous. Puis il y a ce qui est, immatériel, presque irréel… mais qui existe… intuition indicible. Une dichotomie entre le concret et l’abstrait. Entre le réel et l’irréel qui se répondent en écho… s’équilibrent et forment un tout.

Visible et invisible, à l’instar du titre de cet ouvrage.

Aduna – monde visible est un monde diurne. L’agir, le vivre, les faits, l’ordre établi. Des masques que l’on fabrique pour les cérémonies rituelles au respect des anciens, chacun est à sa place et contribue à l’harmonie de la communauté.

Auduna – monde invisible laisse la place à la nuit. L’onirique, le fantastique. Le ressentir. Aux fantômes, aux mythes et aux légendes. L’invisible respecte l’harmonie entre les hommes et la nature. Le respect de l’âme des défunts, des esprits, des trowos et du divin.

L’Afrique. Continents de cultures et de traditions orales.

ByMöko nous livre ici un prolongement de l’univers qu’il avait retranscrit dans son premier album : « Au pied de la falaise » publié en 2017 [et dont vous trouverez ici le site consacré à l’univers ici]. Avec « Aduna » , l’auteur interprète et nous décode quelques coutumes africaines, des thèmes présents dans le premier récit.

« Mawu Lisa est le dieu créateur, il est le tout. On ne peut le représenter, à la fois féminin et masculin, immensément grand et minusculement petit, ici et là. Il n’interfère plus avec ce monde depuis qu’il l’a créé. Mais pour celui qui sait ouvrir l’œil, il reste quelques vestiges de sa présence : la beauté et la poésie en seraient une trace… »

Petit recueil de thématiques (masques, case, baobab, les personnalités qui font office de pilier dans les villages, les fétiches…) qui nous explique simplement la teneur de quelques codes sociaux africains. Des illustrations muettes et des doubles pages qui se répondent en écho ; à gauche, des vignettes illustrent le quotidien et sont complétées d’un texte explicatif tandis qu’à droite, une illustration en pleine page.

Un album broché au format à l’italienne et relié à la suisse. Dans ses couleurs douces et terreuses, ByMöko nous entraîne dans une plongée délicieuse… l’occasion de se sensibiliser à l’âme africaine. A l’instar de son premier album, on invente les couleurs nous-même, doucement guidé par la présence de l’auteur. On retrouve des figures que l’on avait croisé dans « Au pied de la falaise » et on revoit le chemin qu’Akou [personnage principal du premier album] nous avait invité à emprunter. Une bonne chaleur inonde ces planches. On avance doucement, précautionneusement. On découvre, on apprend, on baigne dans quelque chose qui est à la fois bienveillant et qui nous sensibilise à une culture qui est très différente de la nôtre.

Très belle initiation à la culture traditionnelle africaine. Un petit bijou d’album.

Aduna – Monde visible / Monde invisible

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : ByMöko

Dépôt légal : novembre 2020 / 40 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782302081772

Le Voyage d’Aliosha, tome 1 (Tenzin & Berry)

tome 1 – Tenzin – Berry © Nombre7 – 2021

1951.

En ces temps un peu troubles où la Russie est soumise au bon vouloir du Petit Père des Peuples. Le régime de la peur est en place et emprisonne les russes au cœur des frontières de leur pays.

En ces temps propices à la délation, à la censure… aux déportations dans les camps de travail du Régime…

Aliosha est un moscovite de 26 ans. Il vit dans un appartement communautaire avec sa mère et sa grand-mère. La vie est routine, la vie est précaire mais ils ont un toit et l’amour qui les lie fait leur grande force. Un jour pourtant, un membre du Parti vient chercher Aliosha et lui demande de lui donner des noms. Les noms des Juifs avec lesquels il travaille. Ne pouvant se résoudre à la délation, Aliosha décide de fuir.

C’est peut-être le déclic qu’il attendait. Car depuis longtemps, Aliosha étouffe dans sa Russie natale, celle de Staline. Il rêve d’ailleurs, de voyage. Il rêve du Tibet et de pouvoir se consacrer pleinement au bouddhisme, philosophie qu’il a découvert dans les livres qu’il consulte à la bibliothèque. Face aux pressions du Parti, Aliosha décide de hâter son départ. Il regarde alors droit devant lui, en direction de sa nouvelle vie. C’est le début d’un grand voyage.

Il est parfois des rencontres que l’on fait et dont on ne présage pas, sur le moment, les voyages qu’elles nous permettront de faire par la suite. Telle est la nature de ma rencontre avec Hari G. Berry il y a… longtemps. Et puis me voilà aujourd’hui, à lire ce premier opus de la saga d’Aliosha, transportée à travers l’ex-URSS, à dévorer les kilomètres qui séparent Moscou de la Sibérie orientale. A une encablure de la porte qui me permettra de fouler le sol tibétain.  

« Le Voyage d’Aliosha » est un roman d’apprentissage qui nous plonge dans les espaces démesurément grands de la plus grande nation du monde.

Les trois premiers tomes sont actuellement en prévente… deux autres tomes devraient encore voir le jour. Un audiolivre devrait également voir le jour dans quelques temps. Et un CD complète le tout pour permettre d’écouter l’ambiance musicale de l’univers de cette épopée. Il y a pléthore de formats pour nous régaler.

Sur le site consacré à la série, on peut lire sur la page d’accueil une courte présentation du projet : « Vivez une plongée spectaculaire dans l’URSS de Staline, la Chine de Mao et le Tibet du Dalaï Lama. Un roman illustré musical interactif où se mêle roman et Histoire, le Voyage d’Aliosha vous emporte par-delà les frontières, à la rencontre des peuples soviétiques et d’Asie des années 1950. Trois tomes et 80 pages de bonus interactifs accessibles par QRCodes, pour une nouvelle expérience de la lecture. »

Un voyage donc… la quête identitaire du personnage principal se déroule sur un fond historique riche. La lecture est l’occasion d’en apprendre beaucoup sur les us et coutumes soviétiques, de baigner dans la Russie des années 50. De menus détails donne de la consistance au propos, que ce soit un accessoire vestimentaire, décoratifs, la finition d’un motif, d’une sculpture, d’un élément architectural… Portrait d’une époque, d’un contexte socio-historique… Tsémé Tenzin fait revivre sous sa plume l’ambiance d’une époque d’austérité. La lumière vient du cœur même des personnages. L’optimisme du héros donne l’entrain nécessaire au récit et les personnages secondaires réchauffent les pages grâce à leurs personnalités généreuses, leur altruisme, leur bienveillance.

On note tout de même le côté didactique qui surgit régulièrement à l’aide d’apartés dans le récit principal ou, plus généralement, à l’aide de nombreuses notes de bas de pages. Ces « parenthèses » explicatives saccadent le rythme de lecture ; cela m’a mis en difficulté sur le début puis cette tension a disparu. Les QRCodes insérés tout au long du récit nous conduisent à prendre connaissance de l’ampleur du travail de documentation qui a été réalisé pour enrichir le propos. Ils nous font bondir vers un morceau de musique, un article, une recette, une photo… présents sur le site du roman. Cet aspect didactique a certes tendance à diluer le récit et à casser l’action narrative… mais chaque lecteur saura les utiliser en fonction de ses propres envies : à lire sur le moment ou à découvrir une fois le roman terminé (en complément) … toutes les solutions sont possibles.

Les vignettes graphiques d’Hari G. Berry viennent enrichir le texte. Ces belles illustrations en noir et blanc apportent une description visuelle à supplémentaire aux décors, aux contours d’un visage et/ou d’une silhouette, aux ornements d’une isba, aux motifs d’un châle, à l’intérieur d’un magasin… La trame narrative trouve un écho dans son pendant dans ces vignettes aux lignes rondes, joviales et apaisantes. On pourra également les retrouver sur le site (en suivant les QRCodes) où elles apparaissent toutes en couleurs vives, gaies, chaleureuses.

Un roman qui m’emporte loin loin loin des ouvrages vers lesquels je me tourne habituellement. Un ouvrage qui surprend par la richesse de son univers. Une réflexion sur le bonheur, l’épanouissement de soi, les intimes convictions, les voyances… Un voyage au grand air.

Ce projet éditorial a trouvé un éditeur depuis peu. Mais il ne pourra être finalisé qu’à une seule condition : que les autrices rassemblent une cagnotte pour couvrir les premiers frais d’impression des trois premiers tomes. Pour leur donner ce petit coup de pouce, c’est ici !

Le site dédié à l’univers d’Aliosha.

Le Voyage d’Aliosha – De l’URSS au Tibet

Tome 1 : La Révélation (série en cours)

Roman illustré musical

Editeur : Nombre7

Auteur : Tsémé TENZIN

Illustrateur : Hari G. BERRY

Composition musicale : Jean-Marie de SAINTE-MARIE

Dépôt légal : à définir / 230 pages

Rita sauvée des eaux (Legoubin-Caupeil & Charbin)

Legoubin-Caupeil – Charbin © Guy Delcourt Productions – 2020

Sophie a seize ans lorsque son père se noie en sauvant de la noyade une jeune indienne à peine plus âgée qu’elle. Et comme un drame n’arrive jamais seul, sa mère se suicide trois ans plus tard, submergée par le chagrin et incapable de faire face à la mort de son époux.

Sophie grandit avec ce traumatisme qui la rend fière du courage de son père mais crée en elle une grande amertume. Une tristesse gigantesque l’accule parfois et crée des accès de mélancolie qu’elle apprend à canaliser peu à peu. A mesure que les années passent, Sophie trouve en elle la rage de vivre et s’y accroche comme à une bouée. Elle s’élance dans la vie active et rencontre sa moitié dont elle est toujours éperdument amoureuse. Ensemble, ils fondent une famille et construisent leur bonheur. Mais Sophie peine à tourner la page de ce drame qui l’a percutée pendant l’adolescence… elle ressasse. L’événement qui lui a ravit son père la hante. Souvent.

A 44 ans, Sophie décide de retrouver la femme sauvée par son père et espère que cette dernière est parvenue à se construire une jolie vie… Cela lui prouverait que son père n’est pas mort pour rien… Habituée à se rendre chaque année en Inde depuis sa plus tendre enfance, Sophie n’a aucune difficulté à retourner sur place pour rencontrer les gens qui étaient présents lors du drame en 1987. De rencontre en rencontre, elle finit par obtenir l’identité de Rita ainsi que ses coordonnées.

Chaque étape, chaque personne rencontrée et l’opportunité – in fine – de retrouver Rita permettent à Sophie de mesurer le chemin qu’elle a parcouru et de comprendre que sa démarche lui permet de clore un long processus de deuil engagé vingt-huit ans plus tôt…

J’ai eu du mal à m’installer dans ce récit autobiographique. Le témoignage est découpé en plusieurs parties et celle qui nous accueille m’a laissé une désagréable impression d’ « entre soi » entre l’autrice-scénariste et son entourage… Le propos qui nous accueille est factuel et le scénario n’est pas avare pour nous transmettre impressions et émotions des personnages mais nous n’avons pas eu le temps de les investir…. De fait, il m’a semblé n’être que simple spectatrice d’une scène de vie un peu hermétique. J’ai cru un instant que l’album allait rapidement me tomber des mains. Puis, la seconde partie s’ouvre et tout change. 

Dès lors, le récit reprend son fil « chronologique » et nous explique alors le pourquoi, le comment… On contextualise la démarche de l’autrice et la dynamique qui l’a conduit à rencontrer Rita ; c’est là une étape capitale du témoignage pour comprendre, donner du sens au contenu du premier chapitre et mesurer l’importance que revêt (pour chaque protagoniste) cet événement. C’est aussi ce « faire connaissance » avec les protagonistes qui m’a manqué dans les premières pages. En somme, comprendre la démarche de Sophie, les étapes par lesquelles elle est passée, les espoirs qu’elle a portés et ce qui avait de l’importance à ses yeux est offre un éclairage capital sur l’aboutissement de la démarche très personnelle de la scénariste. Une fois qu’on accède à ces informations, l’oreille du lecteur est une attentive et plus encline à capter les détails de ce que l’autrice souhaite transmettre.

Ce témoignage est aussi l’occasion pour le lecteur de découvrir l’Inde à travers le regard de Sophie Legoubin-Caupeil. Depuis l’âge de quatre ans, elle s’y rend chaque année… cela fait quarante ans qu’elle visite invariablement des lieux qui sont devenus pour elle des incontournables de ses séjours. Quarante ans qu’elle parfait sa connaissance de l’Inde (sa culture, ses us et coutumes, sa géographie…).

Les dessins d’Alice Charbin sont denses… très riches en contenu même si d’apparence, la fraicheur du trait et le côté printanier des couleurs qui y sont associées leur donnent un air naïf qu’ils n’ont pas. L’insouciance n’est qu’un faux-semblant trompeur. Sur certains passages, le propos est assez verbeux, à nous en donner le tournis mais il est vrai que la démarche en elle-même est propice à cette logorrhée : se dire, faire connaissance, se découvrir… Tout colle et nous découvrons avec plaisir la gourmandise avec laquelle les deux femmes (l’une française, l’autre indienne) ont envie et besoin d’apprendre tout l’une de l’autre.

Belle surprise au final malgré un début de lecture hésitant.

Rita sauvée des eaux (récit complet)

Editeur : Delcourt

Dessinateur : Alice CHARBIN

Scénariste : Sophie LEGOUBIN-CAUPEIL

Dépôt légal : juin 2020 / 176 pages / 22,95 euros

ISBN : 978-2-413-01949-7

Uani (Leroy)

Leroy © La Pastèque – 2020

« En bas de ma vallée, on racontait aux enfants l’histoire étrange du village perdu des sommets. »

C’est ainsi que débute le récit. En son cœur, une légende murmure aux enfants qu’il y a un ailleurs qu’ils iront arpenter plus tard, quand ils seront grands, s’ils en ont l’envie et cette curiosité gourmande de rencontrer d’autres cultures, d’autres lois, d’autres traditions… d’Autres que soi, tout simplement. Cette adulte qu’est devenue l’héroïne se remémore encore la légende qu’on lui racontait lorsqu’elle était petite. Et lorsqu’elle se retrouve inconsciemment en bas du chemin qui mène au haut de la montagne, c’est de son plein gré qu’elle décide d’entamer l’ascension. Elle veut voir de ses propres yeux ce qu’elle espère de toutes ses forces.

« Je m’installais dans leur quotidien tout en gestes et en regards : pas de mots, pas de sons, bouches closes. »

Et elle observe, apprend et s’intègre progressivement et en douceur aux us et coutumes de ce peuple isolé.

Conte initiatique presque silencieux, la narration étale en voix-off les pensées du personnage principal. D’un trait simple et coloré, rappelant par certains aspects celui de Jérémie Moreau sur la « Saga de Grimr » , Violaine Leroy illustre avec douceur et pudeur ces grands espaces sauvages et montagneux et la vie simple des gens qui y ont trouvé leur asile. Un ouvrage qui raconte le respect et l’amour de l’autre, l’existence de croyances anciennes. L’empathie, l’observation et l’écoute sont les sens qui servent l’harmonie de cette communauté d’hommes… ainsi que l’ambiance graphique totalement lénifiante. Le scénario est peu bavard et il émane de lui comme une force tranquille. L’héroïne se métamorphose doucement. Silencieusement, elle acquiert une maturité nouvelle ainsi qu’une perception accrue des signes qui passent habituellement inaperçus : la profondeur d’un regard, la gravité d’un geste, la légèreté d’un sourire…

C’est par hasard que je croise le chemin de plusieurs récits qui relatent des quêtes initiatiques. Après « Le Serment des Lampions » voire « Incroyable ! » ou « Peau d’Homme » dans d’autres genres, j’aime !

Uani (récit complet)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Violaine LEROY

Dépôt légal : mai 2020 / 56 pages / 19 euros

ISBN : 978-2-89777-074-7

Les Jours sucrés (Clément & Montel)

Clément – Montel © Dargaud – 2016

Ce n’est pas évident d’avoir une relation affective avec son collègue. Encore moins quand ce collègue… est son patron. C’est pourtant là qu’Eglantine en est, hésitant à prendre cette relation au sérieux ou à s’en détacher. Elle sature de cette ambiguïté mais n’ose pas se l’avouer. Elle cherche aussi à dompter ce fichu stress que lui impose son boulot, les dead-line serrées et les desiderata stupides des clients. Elle ne s’épanouit pas au travail mais là aussi, elle ne se l’avoue pas. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, Eglantine apprend que son père – avec qui elle n’a plus de contact depuis 20 ans – est décédé. Seule héritière, elle va devoir aller en Bretagne pour rencontrer le notaire et organiser la succession.

Son avenir immédiat, ce sont donc ces quelques jours désagréables, remplis de formalités dont la vente de la boulangerie, encombrant fonds de commerce de son père dont elle a hérité. Direction Klervi ! Les souvenirs remontent à sa mémoire pendant le trajet. A mesure que le train dévore les kilomètres et la rapproche de son village natal, la colère monte en elle. Arrivée à destination, elle est remontée comme un coucou et bien décidée à faire les démarches au plus vite. Mais c’est sans compter que la vie réserve parfois des surprises. Dans ce village où elle a passé la majeure partie de son enfance, Eglantine est gagnée par un sentiment de bien-être qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps. La présence de Gaël (un ami d’enfance) et de Marronde (la tante d’Eglantine) n’est pas étrangère à cela.

« Imaginez un coffre-fort verrouillé. Consciemment ou non, Gaël parvenait peu à peu à en retrouver la combinaison… mais avais-je seulement envie de savoir ce qu’il contenait ? »

Ça fait longtemps maintenant que j’ai cet album. Et je ne l’avais jamais lu car c’est tout à fait le genre de petite madeleine [de Proust] que l’on se met de côté en se disant qu’il viendra un jour réchauffer la grisaille d’une période délicate à passer. Le confinement lié au Covid brassant pas mal de grisaille… j’ai sorti « Les Jours sucrés » de ma PAL. J’avais besoin de douceur.

Puis… j’étais conquise d’avance car par le passé, à chaque fois que j’ai lu un album réalisé par le duo d’auteurs formés par Loïc Clément et Anne Montel, cela a été des instants forts et émouvants. Que ce soit « Chaussette » ou « Chroniques de l’île perdue » , c’était pour moi l’occasion de vivre un superbe voyage imaginaire aux côtés de personnages haut en couleurs et capables de porter sur leurs épaules pourtant frêles un récit époustouflant, éprouvant. Tout part généralement d’une séparation douloureuse avec un être cher. Ce deuil difficile à faire, cette promiscuité avec la mort que l’on aurait préféré ne pas avoir à vivre… voilà le point de départ de ces histoires qui, à coup sûr, vont nous émouvoir. Anne Montel et Loïc Clément accompagnent délicatement le lecteur dans cette expérience-là. Ils nous montrent qu’il est possible d’apprivoiser la mort, de la regarder en face et de l’accepter afin que cette fissure au cœur se colmate. Ils racontent avec justesse le processus de deuil en utilisant non pas le pathos mais la poésie ; ils y ajoutent un précieux soupçon de folie douce.

Loïc Clément construit une fois encore un récit bourré d’humanité. Il lui en faut peu pour installer un univers que l’on va avoir envie de dévorer avec gourmandise : de la bonne humeur, des humeurs chiffon, de la complicité, de la fraicheur, des petits moments de bonheur, un peu de mauvaise foi et de malice. Le tour est presque joué. Il y ajoute une lecture plus sociale de l’actualité ; ici, il sera question des problématiques liées à l’exode rural. Son scénario est simple sans être simpliste et, comme à l’accoutumée, bourré d’humour.

Au dessin, Anne Montel installe le décor d’un petit village breton charmant. Elle illustre chaque détail décoratif et chaque personnage avec beaucoup de tendresse. La fraicheur graphique fait un bien fou et nous convie dès la première page à prendre place. L’accueil est chaleureux, bienveillante. Outre le fait qu’elle nous invite à observer cette petite parenthèse enchantée. Elle nous permet aussi de vivre et ressentir pleinement les émotions des différents protagonistes. A chaque nouvelle planche, l’autrice réinvente les codes de l’art séquentiel. Elle ose, s’amuse avec ses pinceaux autant qu’avec les personnages, fait pétiller le tout avec des couleurs qui – à elles seules – sont gorgées de rires et de bonnes ondes. Elle place de-ci de-là sur ses planches à dessin ses personnages, les fait bouger avec une fluidité étonnante. On entend presque le son de leurs voix et l’éclat de leurs rires.

Le récit est agrémenté de quelques recettes de pâtisserie qui nous mettent l’eau à la bouche ainsi que de références artistiques qui donnent faim de se replonger dans les œuvres de Gustave Doré. Enfin, l’album nous donne aussi l’envie d’aller fureter dans nos greniers dans l’espoir d’y trouver de petits trésors : vieilles photos, journaux intimes, objets d’un autre siècle… d’un autre temps.

Pépite que cet album sucré-salé malicieux et absolument succulent. Je recommande vivement.

Les Jours sucrés (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Anne MONTEL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : février 2016 / 145 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2205-07384-3