Macaroni ! (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Sur la couverture, un vieil homme, sa bouteille d’oxygène à portée de main et son fantôme qui le hante. Le petit-fils dans l’encadrement de la porte à l’air perdu dans ses pensées. C’est Roméo. Il a 11 ans. Et Ottavio est son grand-père. Quant au titre, « Macaroni ! », c’est un quolibet dont on affublait les immigrés italiens, du temps où leur installation était encore récente et qu’ils n’étaient pas encore intégrés à la population.
L’histoire se passe en Belgique, dans les cités ouvrières proches des exploitations minières. Payés au lance-pierre, vivant dans la misère, ils gardaient toujours un bout du soleil d’Italie dans leur cœur. Paysage urbain d’une cité ouvrière parmi tant d’autres, des maisons qui s’enfilent en chapelet dans des rues rectilignes, toutes identiques les unes aux autres à quelques détails près. Des façades rouges tomate, rouge sang… rouge brique.

Roméo doit passer une semaine chez son grand-père paternel. Il ne le connaît pas ou très peu, la visite annuelle n’a jamais suffi à ce qu’il se sente proche de son aïeul. Roméo ne comprend pas pourquoi son père tient absolument à le confier à son grand-père le temps de… de quoi !? « C’est un peu le bordel en ce moment » à la maison.

L’accueil est plutôt froid. Le vieux est bourru, très attachés à ses rituels. Roméo se sent triste.

Je ne vais jamais tenir…

Le premier jour, le réveil est un peu rude et… matinal. La journée de Roméo commence au jardin. A 7 heures, il devra nettoyer l’auge de Mussolini. 3pour un gros porc, j’ai pas trouvé meilleur nom » lui dit Ottavio. Puis, il faut s’occuper du jardin, arracher les mauvaises herbes en prenant soin de ne pas abîmer les plants qui poussent dans le potager. Mais Roméo se rebiffe. « Hé ho, ça va aller ?! Je suis en vacances, moi ! ». Les deux générations cohabitent mal, leurs rythmes respectifs ne s’entendent pas, ils ne savent pas encore s’entendre même s’ils s’acceptent… de fait… ils sont de la même famille. A la première anicroche, le vieux doit se poser car l’air vient à lui manquer. Posé là sur la terrasse, il fixe son masque à oxygène sur son visage et s’assoupit. « C’est à cause de la silicose, la maladie des mineurs. (…) C’est parce qu’il a respiré trop de poussière dans les mines de charbon. Il a les poumons tout noirs » explique la voisine à Roméo. C’est Lucie. Elle a le même âge que Roméo et lui apprend au passage qu’Ottavio était mineur. Roméo découvre avec stupeur qu’il ne sait rien de son grand-père.
La semaine s’égrène lentement. Les jours se suivent, se ressemblent. Lentement, timidement, l’enfant et l’adulte s’apprivoise. Ottavio, que Roméo ne nommait pas, devient « nonno ».

Nonno. Le scénario de Vincent Zabus en fait un homme mystérieux. Fort. Ce genre d’homme face auquel on s’efface instinctivement. Il y a quelque chose en lui qui force le respect. Et puis Roméo va oser. Oser lui tenir tête. Oser lui poser des questions, un mélange entre la curiosité enfantine et l’envie de mieux connaître son grand-père. Et le « vieux chiant » se raconte et accepte que la distance se réduise entre son petit-fils et lui. La complicité naît et le scénariste prend le temps d’observer les interactions qui se noue, il ne brusque rien. Les rapports farouches aux tonalités électriques vont laisser la place à l’affection. L’incompréhension mutuelle perd chaque jour du terrain.

Roméo ne voit pas les fantômes qui hantent son grand-père. Parmi eux, il y a Giulia, sa grand-mère qu’il n’a pas connue. Il y a des trains, des mineurs et des soldats. C’est l’histoire de toute une vie. Une vie imposée par des forces contre lesquelles on ne peut lutter.

Moi, je me suis toujours laissé faire. Et j’ai tout laissé filer. (…) à 18 ans, on m’a envoyé à la guerre. Benito Mussolini, il m’a dit de tirer. Je savais pas sur qui mais j’ai dit oui. Puis on m’a dit « Va en Belgique ! » J’ai dit oui ! « Descends à la mine » Oui ! « Crève de misère » Oui ! Oui, oui, oui !

Une éternité que je suis la page Facebook de Thomas Campi. Une éternité que je savoure avec les illustrations qu’il partage. Une éternité que j’ai envie de plonger dans cet univers graphique qui me régale les pupilles. Voilà chose faite. Merveilles ces illustrations qui décrivent si bien toute la fragilité d’un homme, toutes les subtilités de son quotidien, tous les tiraillements qui le taraudent. Les jours succèdent aux nuits, les nuits aux jours. Les couleurs s’agitent, se pose, se parent et changent leur apparat, respectueuses de la luminosité. Le dessin s’installe, prend le temps de raconter cette rencontre entre deux générations, prennent le temps de caresser cette complicité naissante, prennent le temps de soigner la narration qui nous dit les affres de la guerre, celles de la mine et celle des petites gens qui vivent modestement. Les illustrations nous prennent par la main pour nous déposer, délicatement, à l’endroit adéquat, là où l’on peut observer ce qui se dit avec les mots et ce qui se dit avec les mains de ce vieil italien. Des teintes douces qui accompagnent parfaitement les heures de la journées, vives à midi, discrètes dans la chaleur agréable du début de soirée. Des couleurs qui, tout en portant chaque émotion, parviennent à atténuer l’aigreur du vieillard, de faire en sorte qu’elle ne nous envahisse pas, ne nous heurte pas de plein fouet.

Ma vie. Elle a filé comme du sable entre mes mains

De la nostalgie, des regrets et de la mélancolie flottent. Sensations diffuses, sentiments évanescents.
Rencontre, famille, complicité, affection.
On écoute. On apprend. On entend.
Coup de cœur !

Vite, un autre album de Thomas Campi !! « Les petites gens » il me faut trouver !

La chronique de Coco, Moka, Caro, Yvan et Fanny.

J’ai choisi un coup de cœur pour participer à la « BD de la semaine » . Je suis persuadée qu’il y a d’autres pépites qui vous attendent aujourd’hui pour cela, on se retrouve chez Stephie.

Macaroni !

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Grand public
Dessinateur : Thomas CAMPI
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : avril 2016
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-8001-6360-4

Bulles bulles bulles…

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Macaroni ! – Zabus – Campi © Dupuis – 2016

J’aime le Natto (Blanchin Fujita)

Blanchin Fujita © Hikari Editions – 2017

Qu’est-ce donc que le Natto ?? Un plat traditionnel du Japon. Et le onsen ?

En 2008, Julie Blanchin Fujita fait un voyage de deux semaines à Tokyo. Le séjour est motivé par une rencontre avec des scientifiques japonais, première étape d’un projet qu’elle souhaite mener à terme et qui l’emmènera en Antarctique. Elle est rapidement fascinée par la ville et y revient en octobre 2009 dans l’idée d’y rester une année. Alors qu’elle a déjà embarqué pour le Japon, elle apprend que les subventions qu’elle attendait ne lui sont finalement pas accordées. Malgré tout, elle s’installe à Tokyo… elle restera 6 ans.

L’auteure consacre le premier chapitre de ce carnet de voyage à une courte biographie qui relate son parcours de sa prime enfance à son entrée dans la vie active. Débutée en 2004, cette dernière met du temps à se mettre en place. Alors plutôt que de rester les bras croisés à ne rien faire, Julie Blanchin Fujita prend son sac à dos. Bolivie, Guyane, Amazonie… chaque destination est l’occasion de suivre une équipe d’experts (biologistes, ingénieurs écologues, ONG…) dans leurs missions et de témoigner de leur travail dans un album. Elle est donc habituée aux décalages horaires et curieuse de découvrir les us et coutumes d’autres pays. Résultat…

… Une découverte de Tokyo entrainante ! Julie Blanchin Fujita partage avec générosité sa connaissance de la capitale japonaise. De la gastronomie aux moyens de transports, des activités de loisirs à l’attention des tokyoïtes pour leur environnement… on a l’impression de partager ces pages avec un guide passionné par son sujet. L’auteure est visiblement quelqu’un de très avenant qui n’a aucun souci pour lier rapidement connaissance. Du coup, elle saisit les bons plans et les opportunités au vol, se crée rapidement un réseau (amical et professionnel) et partage un quotidien visiblement sans temps morts. On est loin des circuits touristiques, on se balade à ses côtés en toute confiance et on savoure chaque page, chaque instant. Petits commerces de quartiers, onsen (thermes), bars de karaoké, vernissages, architecture intérieure des appartements, habitudes culinaires… Julie Blanchin passe tout au crible non sans une certaine nostalgie des années où elle vivait à Tokyo.

Elle parvient même à nous faire nous extasier devant l’ingéniosité des WC japonais ou face à ces festivaliers qui se rendent aux emplacements indiqués pour fumer leur cigarette. La scénariste fait naître l’envie irrésistible de se détendre avec un ofuro, de manger des sushis, bref… de sauter dans un avion en partance pour le Japon et voir de nos propres yeux cette capitale aussi fascinante.

La vie au quotidien et la culture populaire japonaise avec ses rituels. Un art de vivre en société à la fois raffiné, délicat et plein de bon sens. Des wagons réservés aux femmes aux heures de pointe en vue de limiter les attouchements, des trottoirs très bien aménagés pour que les non-voyants circulent en toute sécurité, des individus qui font preuve de solidarité et affichent un calme olympien même en cas de très forte secousse sismique.

L’ouvrage est entièrement bilingue (français et japonais). L’ambiance graphique m’a pourtant fait hésiter avant d’accepter de me lancer dans la lecture. Un trait sec et nerveux faisant évoluer des personnages souvent filiformes et à l’allure souvent dégingandée, le fouillis apparent des planches, une manière de faire cohabiter différentes couleurs entre elles… autant d’éléments qui ne m’attiraient pas particulièrement. Pour d’autres raisons (trop de rondeurs dans le trait et toujours cette impression de fouillis ambiant), j’avais mis beaucoup de temps à ouvrir un album de Florent Chavouet…. Chavouet, le nom est lâché. J’ai associé le travail de Julie Blanchin Fujita à celui de Florent Chavouet. Tout d’abord parce que le fond et la forme de leurs ouvrages sont proches [pour Chavouet, je pense essentiellement à « Tokyo Sanpo » et « Manabé Shima »] : des anecdotes du quotidien, des illustrations qui se glissent de ci de là avec naturel et une démarche artistique qui consiste à partager sa propre expérience. Sans compter la bonne humeur, quelques jeux de mots, une complicité forte avec le lecteur. Pourtant, je trouve qu’il n’y a aucune redite. Julie Blanchin Fujita témoigne avec spontanéité de son expérience personnelle. Des récits aussi différents que complémentaires.

Tentez donc ! Je mets ma main à couper que vous aussi, vous apprécierez cette ambiance entrainante et la bonne humeur continue dans chaque page.

La chronique de Jérôme.

J’aime le Natto

One shot
Editeur : Hikari
Dessinateur / Scénariste : Julie BLANCHIN FUJITA
Dépôt légal : mai 2017
232 pages, 18,90 euros, ISBN : 978-2-36774-112-3

Bulles bulles bulles…

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J’aime le Natto – Blanchin Fujita © Hikari Editions – 2017

Revue Pierre Papier Chicon, numéro 1 (Collectif)

Couverture de David François pour le numéro 1 de Pierre Papier Chicon – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017
Couverture verso de David Périmony pour le premier numéro de Pierre Papier Chicon – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017

Premier volume d’une revue pour laquelle j’ai suivi l’avancée via les newsletters régulières. Un appel à la cotisation participative a permis de lever les fonds nécessaires à la finalisation du projet. Une belle équipe est derrière « Pierre Papier Chicon », une initiative picarde visant à ce que les auteurs locaux puissent « se réapproprier tous les maillons de la chaîne de fabrication du livre et donc se réapproprier leur métier ». L’idée est aussi d’afficher les couleurs picardes et de permettre aux lecteurs de Picardie et de Navarre de la (re)découvrir.

Le premier numéro nous propose deux histoires.

L’une est réalisée par David François (« Un homme de joie », « De briques et de sang »…). Elle met en scène le célèbre Lafleur, figure locale amiénoise. Une préface de l’auteur nous donne tous les éléments qui nous permettront ensuite de découvrir – en connaissance de cause. La légende Lafleur est née au XVIIème. A l’origine, le gars Lafleur était un valet. Très vite, Lafleur incarne l’humaniste, le résistant qui dénonce les humiliations faites à la classe populaire. Ce personnage est repris par le Théâtre amiénois cabotin. Sa marionnette incarne le héros qui refuse l’oppression « il dressait haut la révolte des humiliés, frappant à grand coups de pied le ventre de l’autorité. (…) il annonce la révolution qui rougit ». La nouvelle de David François – intitulée « Ch’Lafleur : Ene fricassée pour Papa Tchutchu » place Lafleur au cœur d’un récit qui se déroule au beau milieu du XVIIème siècle. On part dans les dédales des rues amiénoises aux côtés de Lafleur, homme entier, convivial et un peu porté sur la bouteille. Il montre un personnage spontané, gouailleur, déterminé. Une bonne louche de patois picard est versée dans les phylactères, ça pique un peu pour qui n’y est pas familiarisé mais un lexique viendra lever les incompréhensions. Le coup de pinceau de l’auteur est bien agréable et appuie sur le ton moqueur de cette succulente histoire. Le personnage est charismatique, il inspire la confiance, sait trouver les mots pour soulever les foules et dénoncer les injustices, les malveillances… Un esprit taquin enveloppe ce récit qui se termine sur un superbe clin d’œil à l’univers d’Astérix.

L’autre est réalisée par David Périmony qui réalise-là sa première bande dessinée. Il revient le temps de quelques pages sur la genèse de l’attachante et naïve Bécassine, un personnage qui a bercé ma jeunesse. Quel est le déclic qui a fait naître – dans l’imagination de Joseph Pinchon – ce personnage incontournable de l’univers du 9ème Art ? Une question qui sert de base à cette courte histoire qu’un texte de Camille Picard vient compléter. Il explique les premiers pas que Bécassine a fait dans « La Semaine de Suzette » puis montre comment l’héroïne de papier a su conquérir le cœur de ses lecteurs, allant jusqu’à « éclipser la notoriété de son créateur ».

Magnifique et succulent premier numéro de la revue picarde « Pierre Papier Chicon » tiré à 1500 exemplaires.

Un complément d’informations dans cet article d’Alexandra Oury, journaliste, qui était présente à la soirée de lancement de la revue.

Une lecture que je partage avec les lecteurs-trices des « BD de la semaine. On retrouve tous les liens du jour chez Noukette !

Pierre Papier Chicon

Numéro 1
Revue
Editeur : Pierre Papier Chicon
Dessinateurs / Scénaristes : David FRANÇOIS et David PERIMONY
Dépôt légal : mars 2017
28 pages, 7,50 euros, ISBN : 979-10-97369-00-2

Bulles bulles bulles…

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Pierre Papier Chicon, numéro 1 – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017

Ipak Yoli, Route de Soi(e) (Mandragore)

Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Dans les voyages, des fois, on laisse des petits morceaux de soi sur la route

L’idée de ce voyage est venue lors d’un séjour à l’hôpital.

En 2007, suite à un A.V.C. provoqué par une tumeur, Mandragore subit une intervention chirurgicale. L’opération est délicate et les risques sont importants. Sur la table d’opération, juste avant de s’endormir, elle se fait la promesse – si elle s’en sort – de réaliser un vieux rêve : parcourir la route de la soie et découvrir ces ailleurs qui l’ont faite rêvé à maintes reprises mais qu’elle n’a contemplé que par l’intermédiaire des livres ou de reportages télévisés.

La convalescence est longue et Mandragore la met à profit pour monter son projet. Acheter un véhicule pour faire ce voyage, trouver des fonds, définir l’itinéraire…

Pendant un semestre, Mandragore et son compagnon vont traverser un paysage pluriel. Un trajet de près de 7000 kilomètres, reliant Rennes à Tachkent (Ouzbékistan). Un voyage pour se reconstruire après la lourde intervention chirurgicale, un voyage jalonné par de nombreuses étapes prévues ou impromptues. Un voyage pour découvrir et mettre des mots, des sons, des odeurs sur des paysages maintes fois fantasmés. Equipée de sa harpe celtique, Mandragore part à la rencontre de musiciens.

Budapest, Sofia, Istanbul, Tabriz, Achgabat… sont quelques une des villes qui ont été traversées lors de ce périple. Un voyage pensé dans un premier temps pour se ressourcer mais également motivé par une envie de consigner, à l’aide du matériel d’enregistrement embarqué dans le camion, des instruments et des voix… Garder une trace de ces cultures et traditions du Moyen-Orient et d’une partie de l’Asie Centrale.

Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Sitôt ouvert, le voyage démarre. Le lecteur n’a aucun effort à faire pour répondre à l’invitation lancée. Au pinceau et feutre noir en main, Mandragore propose des planches sur lesquelles l’œil navigue à sa guise. Laissant tout le loisir de regarder ces fines broderies qui ornent les cols des robes des femmes turkmènes ou les mosaïques d’une façade qui nous rappellent ces décors de contes des mille et une nuits… de profiter de la chaleur d’un regard ou du généreux feuillage d’un arbre. Le départ est immédiat et même s’il commence sur un lit d’hôpital, on s’appuie très vite sur ce graphisme subtil. Ponctuellement, on verra des cases fleurir de ci de là mais une bonne partie des planches s’en affranchissent totalement, laissant respirer les illustrations.

Mandragore nous livre un carnet de voyage fascinant. On s’y laisse surprendre par le hasard d’une rencontre, on s’amuse d’une anecdote, on se laisse bercer par ces sons venus d’ailleurs et qu’on a la possibilité d’écouter sur le CD qui est fourni avec l’album. Tout au long de l’ouvrage, des repères visuels nous indiquent quand il faut enclencher une piste du CD pour entendre la musique associée à la scène qui se déroule.

Répondant aux objectifs de son reportage sur les musiques traditionnelles, elle enrichit son propos de tout ce qui a pu jalonner son parcours. Elle témoigne ainsi de ses rencontres, du contexte social et politique de chaque pays traversé, des mœurs et des coutumes, des traditions, de la place de la femme dans ces sociétés, du fonctionnement kafkaïen de ces administrations (la question des visas et des autorisations de circuler revient régulièrement), l’histoire des lieux traversés… L’étonnement est à chaque coin de rue…

D’un pays à l’autre, de nouveaux repères sont à trouver. La Turquie occidentale et sa course effrénée vers le capitalisme, la cohabitation entre des traditions ancestrales et un melting-pot de nationalités et de cultures qui vivent sur un même territoire. En changeant de continent, c’est une Turquie plus traditionnelle, moins industrialisée, moins consumériste qui les accueille ; autre mode de vie, autre rythme et un sens de l’hospitalité très marqué, « un mélange de curiosité, de sens de l’honneur et de tradition séculaire ». Puis c’est l’entrée en Iran, une lutte pour obtenir des visas et l’étonnement, encore…

Passé le rideau de fer invisible, une réalité qui ne rentre pas dans tes grilles d’analyse. Jetées toutes les idées préconçues, c’est un nouveau monde. (…) Nous découvrons des gens d’une affabilité infinie, passionnés de musique, de poésie, de fleurs…. Ensuite vient l’incompréhension : par quelle équation absurde, un peuple si raffiné issu d’une civilisation millénaire peut-il se retrouver ainsi, piégé par une bande de mollahs abrutis, élus par les urnes ?

Le Turkménistan et sa dictature. Dernière étape, l’Ouzbékistan, à mi-chemin entre l’Europe et la Chine. Un voyage ponctué par des rencontres organisées et/ou impromptues. Des artistes, célèbres ou anonymes, apparaissent dans le récit. Un témoignage riche, complet, dépaysant. L’album contient également un « bestiaire » des instruments rencontrés pendant ce périple. Mandragore explique de façon claire et succincte l’origine (géographique) de chaque instrument, leurs particularités (vibrations, sons…), les sensations ressenties à l’écoute de ces mélodies. Il est enfin question de l’histoire de ces musiques traditionnelles et des histoires/de l’Histoire qu’elles véhicule(nt).

PictoOKJolie découverte d’auteur. « Route de Soie » – « Route de Soi » est l’occasion pour l’auteur de faire le point – break nécessaire pour se reconstruire – et de réaliser un intéressant reportage sur les musiques traditionnelles. L’auteur montre la capacité de la musique à relier les hommes entre eux, à tisser du lien social et à porter la mémoire et l’histoire d’un peuple. A la fois identité culturelle et mode de communication universel. Très belle lecture musicale que je vous invite à découvrir.

Extraits :

« Je n’ai pas envie de répondre. Je suis ailleurs. Je suis partie dans cette immense fuite. L’organisation quotidienne n’efface pas la question obsédante : à quoi rime ce voyage ? J’attends quelque chose comme une réponse à une autre question non formulée » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Et nous voilà à 10000 kilomètres de chez nous, un quart de tour de la Terre… Ça change son rapport au monde. La Terre s’apprivoise-t-elle ? » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« De Route de la Soie, il n’y en eut pas qu’une mais de nombreuses et au-delà de la soie, c’est la fascination de l’Orient qui amena Alexandre, les Polo ou les espions anglais à écrire l’histoire de cette route mythique » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Je pense à quel point un tel voyage est salutaire pour se rendre compte de ce qui nous différencie de l’autre, mais aussi de ce qui nous rassemble. Vivre le monde comme une unité (…). Et puis sentir l’énorme liberté de se réinventer chaque jour dans l’œil d’une nouvelle rencontre » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

Ipak Yoli, Route de Soi(e)

One shot
Editeur : L’Œuf
Dessinateur / Scénariste : MANDRAGORE
Dépôt légal : novembre 2016
360 pages, 28 euros, ISBN : 978-2913308-51-0

Bulles bulles bulles…

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Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Hop ! La « BD de la semaine » est ici en ce mercredi 22 février 2017 !

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Cliquez sur les liens pour dénicher les pépites des bédéphiles :

Blandine :                                 Sabine :                                      Enna :

Enna :                                      Cristie :                                      Antigone :

Nathalie :                                  Amandine :                              Jérôme :

Noukette :                                       Hélène :                                     Caro :

    Mylène :                                         Bouma :                                    Marion :

Fleur :                                       Karine:) :                                 Keisha :

    Sandrine :                                     Jacques :                                  Estelle :

Soukee :                                      Laeti :

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Chroniks Expresss #30

Petit debriefing des livres lus en janvier et non chroniqués.

Bandes dessinées & Albums : Le Mari de mon frère, tome 1 (G. Tagame ; Ed. Akata, 2016), Cruelle (F. Dupré La Tour ; Ed. Dargaud, 2016).

Jeunesse : Le Journal de Gurty, tomes 1 et 2 (B. Santini ; Ed. Sarbacane, 2015 et 2016).

Romans : La Patience des Buffles sous la pluie (D. Thomas ; Ed. Le Livre de poche, 2012), Bettý (A. Indridason ; Ed. Points, 2012), A l’origine notre père obscur (K. Harchi ; Ed. Actes sud, 2014), Le Rire du grand Blessé (C. Coulon ; Ed. Point, 2015).

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Bandes dessinées

 

Tagame © Akata - 2016
Tagame © Akata – 2016

Yaichi élève seul sa petite fille Kana. Père et fille ont pris leurs habitudes jusqu’au jour où Mike, le mari du frère jumeau de Yaichi, sonne à leur porte. Affecté par le décès de son compagnon, Mike souhaite découvrir le Japon. C’est donc tout naturellement que le canadien se présente à la porte de Yaichi. Ce dernier, mal à l’aise face à la question de l’homosexualité, va aller de surprise en surprise.

Gengoroh Tagame s’intéresse au sujet de l’homosexualité de façon à la fois ludique et constructive. Le trio de personnages fonctionne bien : le personnage principal se montre dans un premier temps assez peu enclin à accepter son beau-frère sous son toit ; il reconnaît vite qu’il n’a jamais pris le temps de réfléchir à la question de l’homosexualité et que ses représentations sur le sujet l’incitent à se méfier. La fillette en revanche n’a aucun apriori et la gentillesse du nouveau venu lui suffit. Enfin pour Mike, le conjoint canadien, c’est sans hésitation qu’il se présente chez le frère de son mari, sans même avoir projeté que sa présence puisse être source de gêne. L’ambiance de ce manga est agréable et si l’auteur s’appuie sur les idées préconçues pour déplier son récit, il sait rapidement montrer qu’elles n’ont pas lieu d’être. Il montre quelle a été la lente évolution des mentalités à l’égard des couples homosexuels et si nombreux pays reconnaissent aujourd’hui le mariage gay, rappelons que ce n’est pas encore le cas au Japon.

PictoOKJe suis certaine que si Jérôme ne m’avait pas offert ce tome, je ne m’y serais pas lancée. Merci pour la découverte Monsieur (… il faut effectivement que je me tourne davantage vers les mangas  ^^)

 

Dupré La Tour © Dargaud - 2016
Dupré La Tour © Dargaud – 2016

Elle a 26 ans. Alors qu’elle est à l’hôpital et qu’elle s’occupe en regardant un documentaire animalier, Florence Dupré La Tour reçoit un appel de sa mère. Les propos de cette dernière sur son rapport aux animaux la font réfléchir. Sa dernière journée à l’hôpital va être l’occasion de bien des réflexions.

Elle repense à la manière dont elle a traité ses animaux de compagnie quand elle était petite. Qu’ils soient cochon d’Inde, lapin, poule, oie… elle est fascinée par ces bêtes à poils et à plumes, surtout quand elles souffrent. Ses premiers animaux sont morts de manière brutale, avec ou sans l’aide de leur jeune propriétaire et, jusqu’à la fin de l’adolescence, elle ressent une étrange et excitante sensation lorsqu’elle observe des animaux morts ou en train d’agoniser. Sur son lit d’hôpital, la jeune adulte fait le point, scrute son rapport au monde, son rapport aux autres. Une question de personnalité, d’identité.

Etrange album qui propose un récit saccadé – et focalisé sur le rapport qu’elle entretient avec les animaux – de l’enfance de l’auteure. L’empilement d’éléments donne parfois la nausée d’autant qu’on a parfois l’impression que rien ne fait lien, rien ne fait trace de ce qu’elle a pu apprendre. Heureusement, l’humour pointe dans ce cynisme, soulage quelque peu la lourdeur narrative et donne un peu de profondeur. A mesure que l’on avance dans la lecture, on se demande ce que l’auteur souhaite tirer de ces anecdotes. J’ai plusieurs fois hésité à abandonner cet album, ce scénario m’a laissé dubitative jusqu’à la dernière minute. Et là, à la dernière page, le dénouement donne du sens à tout ce qu’on vient de lire, à ce questionnement de l’auteur. Mais c’est long pour trouver la satisfaction (pour info, l’ouvrage fait un peu plus de 200 pages).

PictomouiCurieuse d’avoir les retours de ceux qui se seront laissés tenter pour le reste, ce n’est pas un album que je vais avoir envie de faire découvrir.

La chronique de LaSardine.

 

Jeunesse

 

Santini © Sarbacane – 2015
Santini © Sarbacane – 2015
Santini © Sarbacane – 2016
Santini © Sarbacane – 2016

Gurty est une jeune chienne énergique, malicieuse, un brin naïve et débordante d’amouuur. Elle se raconte dans un journal et c’est l’occasion pour le lecteur (petit ou grand) de la suivre pendant ses vacances d’été (tome 1) et d’hiver (tome 2). Direction La Provence !

« En arrivant dans notre cabanon provençal, j’étais si excitée que je faisais des petits bonds, comme quand j’ai des vers. Le vestibule sentait toujours le fenouil, le salon toujours le thym, la cuisine toujours l’andouille et mon panier toujours le chien. »

Elle raconte son humain, Gaspard, maître fidèle, attentionné mais parfois un peu déroutant (surtout quand il refuse de céder à ses caprices). Elle raconte Fleur, sa copine bizarre qui fait « Ui ». Puis Tête-de-Fesse, le chat puant qu’elle adore détester. Il y a aussi l’écureuil qui fait « hi hi » et qu’elle rêve de croquer.

PictoOKC’est loufoque, déjanté. La vie vue par un chien. Des jeux de mots, de bons mots. Fous rires garantis et coup de cœur annoncé.

Je remercie m’dame Framboise pour ce fameux présent !!

 

Romans

 

Thomas © Le Livre de Poche - 2012
Thomas © Le Livre de Poche – 2012

Un petit peu de lui, un petit peu d’elle, « La Patience des buffles sous la pluie » est un recueil de 70 nouvelles qui donnent à la parole aux petits riens qui font le sel du quotidien. Sentiments, infidélité, désir, hésitation… les couples valsent pour nous, les couples se font et se défont, le petit grain de sable qui gripper la machine est sous nos yeux.

PictoOKC’est drôle, triste, pathétique. On passe un très bon moment avec ce roman.

A lire du même auteur : « On va pas se raconter d’histoire »

Les chroniques de Jérôme et de Noukette (merci pour la découverte !)

 

Indridason © Points - 2012
Indridason © Points – 2012

Cela fait déjà plusieurs jours que la détention provisoire se prolonge. La passivité crée de la tension. Une tension qui fait remonter les souvenirs en mémoire et permet de prendre du recul sur ce qui s’est réellement passé, cet enchaînement d’événements qui ont amené à l’inévitable situation. Le point de non-retour a été franchi. Mais quelle est sa part de responsabilité dans ce qui s’est produit ? Etait-il possible d’éviter tout cela ?

Après avoir suivi des études de Droit aux Etats-Unis, après une spécialisation, c’est le retour en Islande. Création d’un cabinet d’avocat indépendant, l’activité balbutie durant plusieurs mois. jusqu’à ce que Bettý fasse irruption dans sa vie et lui propose un contrat de travail alléchant, intéressant… enrichissant à plus d’un titre. Pourquoi ne pas avoir prêté attention aux bizarreries dans le discours de Bettý… et pourquoi ne s’être écarté du danger ? Pourquoi ? Cette question revient de façon lancinante. Quand les choses se sont-elles mises à déraper ? Les dés étaient-ils pipés d’avance ? Bettý avait-elle déjà ces desseins lugubres en tête lors de leur première rencontre ? Dans sa cellule, l’avocat repense à tout cela et tente de reconstituer le puzzle.

Je n’ai jamais aussi bien connu une femme et pourtant, aucune ne m’a été aussi étrangère. Elle a été pour moi comme un livre ouvert et en même temps une énigme absolument indéchiffrable.

Délicieuse introspection que nous livre Arnaldur Indridason. Tout repose sur le fait que le lecteur méconnaît les faits. En revanche, on comprend très vite quelle est l’issue tragique après quelques hésitations vite balayées quant à l’identité de la victime. Puis le récit s’installe, la mayonnaise prend vite (de celle à aiguiser la curiosité du lecteur), jusqu’à ce chapitre central où tout bascule, où il est nécessaire de se resituer par rapport au narrateur, de balayer certaines suppositions et d’en envisager de nouvelles. Et de reprendre quelques passages pour trouver ce que l’on aurait rater… et de sentir une furieuse envie de lire la suite pour savoir ce qui s’est réellement passé. « Pourquoi pourquoi pourquoi ? » se demande le lecteur… qui fait écho aux questionnements du narrateur.

L’intérêt de ce polar tient à la tension psychologique qui y règne et à tout un flot de non-dits. On se concentre davantage sur la relation adultère du narrateur et de cette attirante et mystérieuse Bettý. Les suppositions vont bon train, l’imagination carbure à plein, « ça sent le cadavre » comme dirait Kikine avec qui j’ai fait cette lecture commune. On a décortiqué l’ouvrage à mesure que l’on avançait dans la lecture.

PictoOKJ’ai aussi pensé à « De nos frères blessés » pendant la lecture. Le récit se construit de la même manière, sur deux chronologies différentes : celle d’une relation amoureuse et celle d’une détention.

Succulent !

La fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Harchi © Actes Sud - 2014
Harchi © Actes Sud – 2014

« Enfermée depuis toujours dans la “maison des femmes” – où maris, frères et pères mettent à l’isolement épouses, sœurs et filles coupables, ou soupçonnées, d’avoir failli à la loi patriarcale –, une enfant a grandi en témoin impuissant de l’aliénation de sa mère et en victime de son désamour. Le jour où elle parvient à s’échapper, la jeune fille aspire à rejoindre enfin son père dont elle a rêvé en secret sa vie durant. Mais dans la pénombre de la demeure paternelle la guette un nouveau cauchemar d’oppression et de folie.

Entre cris et chuchotements, de portes closes en périlleux silences, Kaoutar Harchi écrit à l’encre de la tragédie et de la compassion la fable cruelle de qui tente de s’inventer, loin des clôtures disciplinaires érigées par le groupe, un ailleurs de lumière. » (synopsis éditeur).

Une voix intérieure, celle d’une adolescente blessée qui aspire à recevoir des preuves d’amour de sa mère. Cette dernière erre, le regard hagard, dans les pièces d’une maison où vivent d’autres femmes qui, comme elles, ont été chassées de la maison de leur mari ou de leurs proches. Une punition dont la raison leur échappe. Victime du qu’en-dira-t-on. Kaoutar Harchi trouve son inspiration dans des coutumes d’un autre temps. Des femmes placées dans une maison de femmes. Libres de partir, les portes ne sont pas fermées à clé, elles font pourtant le choix de rester. Elles sont toutes geôlières. Elles sont toutes victimes. Et dans cet huis-clos aliénant, une adolescente tente de se construire, tente de trouver sa place, tente de comprendre les codes de cette société qu’elle ne connait pas et qui, elle le sait, rend les femmes tristes. Un combat qu’elle mène en se raccrochant à des chimères. Une lutte pour sa survie. Et ces hommes, ces pères, ce Père, pourquoi refuse-t-il son amour à sa femme ?

PictoOKOn sombre avec cette jeune narratrice. On peine à reprendre notre souffle. On veille à tourner les pages silencieusement pour ne pas la blesser davantage. Superbe.

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Stephie, Jostein, Nadael.

 

Coulon © Points – 2015
Coulon © Points – 2015

Il est jeune et analphabète. Il vient de la campagne et a toujours travaillé à la ferme de ses parents. Il n’a pas d’avenir si ce n’est de reprendre l’exploitation parentale agonisante.

Un jour, il se rend à la ville. Il a un entretien avec un Tuteur chargé de lui faire passer des tests et de s’assurer, surtout, qu’il ne sait pas lire et qu’il ne sait pas écrire. Cet anonyme passe les premières épreuves de sélection haut la main. Il signe le contrat. Pour devenir Agent, il doit renoncer à tout, à commencer par le fait de ne pas revoir sa famille. Il doit aussi promettre de ne jamais apprendre à lire et à écrire.

Il devient 1075. Dès lors, il vit dans le luxe. Dès lors il a une place dans la société. On le respecte, on le craint. Il est brillant, il est déterminé, il est compétent. Il est un des maillons de cette société orchestrée par le Grand.

PictoOKUne dystopie fascinante que nous livre Cécile Coulon, auteure que je découvre par le biais de ce roman. J’ai été fascinée par l’univers, fascinée par cette écriture si fluide, par la facilité avec laquelle les éléments s’emboîtent pour former un tout cohérent, par ce ton détaché qui nous accompagne durant la lecture, ce ton si dur qui nous fait pourtant nous coller au personnage. J’étais avide de savoir la suite, de connaître son parcours, de m’installer toujours plus encore dans cette société régie et dirigée par le livre, par les mots, la manière dont ils sont employés pour diriger la pensée collective, soigner les maux, prévenir les déviances. Et ce dénouement sublime qui rend hommage au roman de Daniel Keyes !

Merci Noukette !! (ben oui encore… je sais 😛 )

Les chroniques : Noukette, Valérie, Noctenbule, Antigone.

Là où se termine la terre (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © Steinkis – 2017
Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

Né à Santiago, Pedro Atias raconte son enfance, son pays, sa vie… jusqu’à l’arrivée violente de Pinochet au pouvoir en 1973.

Quand je pense à l’exil, ce sont mes souvenirs d’enfance qui me reviennent. Comme si je m’étais laissé là-bas, coupé de moi pour toujours. Mon père disait : Chili signifie « là où se termine la terre ».

Ce témoignage est avant tout l’occasion de découvrir un pays. Son histoire, sa jeunesse, ses idéaux, ses positions politiques, l’aura de la révolution cubaine et la force que la jeunesse chilienne en tire. Le rejet de l’impérialisme américain et, comme la majeure partie de la planète, une admiration sans faille pour de nombreux « produits » en provenance des Etats-Unis : musique, cinéma, Une enfance où il a nourri son imagination dans les nombreux livres que son père achetait. Une scolarité parfois douloureuse dans les meilleures écoles de Santiago, la séparation de ses parents dans un contexte social qui ne voyait pas le divorce d’un bon œil puis, avec l’entrée au lycée, les amitiés qui se consolident et de nouvelles qui se nouent. Petit à petit, il a le courage de ses convictions, s’implique timidement puis de manière affirmée dans le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire). Sa première action consistera à donner des cours d’alphabétisation aux familles pauvres de Santiago. Son militantisme sera de plus en plus prononcé à mesure que les années passent.

Désirée et Alain Frappier. Elle est journaliste, lui est illustrateur. Ensemble, ils réalisent des albums depuis le début des années 1990. Comme ils l’expliquent en postface, ils souhaitaient depuis longtemps « raconter une histoire qui se déroule en Amérique latine, en Argentine ou au Chili. Mais cela nous semblait impossible ans l’aide d’un fil conducteur sensible, capable de nous mener dans les méandres d’une histoire excessivement complexe tout en nous maintenant toujours dans la fragilité de l’intime et du particulier ». Leur rencontre avec Pedro Atias a été une opportunité qu’ils ont su saisir. Et le plaisir de témoigner de Pedro Atias qui affleure à chaque page.

Cet album propose un vrai voyage dans le passé, un vrai voyage au cœur d’un pays lointain. Très tôt, on sait que Pedro a été contraint de quitter son pays. On imagine une fin dramatique, elle l’est en partie. On sait aussi qu’il a choisi pour terre d’exil ce « vieux continent » que son grand-père avait quitté près d’un demi-siècle avant lui, en quête d’un Eldorado providentiel.

C’est ainsi qu’en 1900, abandonnant le siècle et ses ancêtres, il traversa une mer, franchit deux océans et débarqua dans un pays qui n’était peut-être pas tout à fait celui qu’il attendait. Qu’importe ! Le Chili c’était l’Amérique

Ce grand-père s’est intégré, il a adopté le Chili comme le Chili l’a adopté… du moins en partie car les stigmates propres à celui qui est « étranger » ne disparaissent jamais totalement. Pourtant, ses enfants et petits-enfants, natifs du Chili, n’ont jamais eu à porter le poids d’un ailleurs, d’une terre natale où une branche de leur famille a ses racines. Le scénario de Désirée Frappier est d’une sensibilité incroyable. Elle a tant d’empathie et une telle volonté de transmettre ce témoignage qu’elle s’efface totalement derrière Pedro Atias au point que j’ai eu plusieurs fois l’impression que c’était lui qui tenait le crayon pour écrire ce scénario. Mais nul doute que ce n’est pas une autobiographie, la postface efface les derniers doutes, et pourtant…

Il y a dans ce témoignage une nostalgie et une tendresse réelles. Les éléments contenus au cœur de ces pages nous sont livrés sans filtre, sans haine et on sent la volonté de ne pas juger les événements. Plusieurs passages vont dans ce sens, comme un garde-fou qui permet au témoignage de ne pas perdre de vue ce qu’il souhaite faire passer.

Il est difficile et même injuste de juger nos convictions d’alors à travers le prisme déformant d’un passé aujourd’hui révolu.

Et que dire des illustrations d’Alain Frappier. Elles m’ont tout d’abord semblé trop épurées. Mais cette impression s’est vite estompée lorsque j’ai commencé la lecture. Elles nous servent de fil conducteur, elles nous servent de guide, elles nous protègent aussi d’une réalité qui a dû être beaucoup plus crue et cinglante que ce que l’on voit. Un noir et blanc très « propre » qui nous met des paillettes aux yeux. L’absence de couleurs n’est qu’apparence, une fois la lecture commencée, on pose mille et une couleurs sur ces paysages du Chili, sur les façades des immeubles, les affiches…

PictoOKUn témoignage d’une rare qualité.

La chronique de Véronique Servat.

Là où se termine la terre

– Chili 1948-1970 –
One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2017
256 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-005-4

Bulles bulles bulles…

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Là où se termine la terre – Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

Toutes les mers (Standjofski)

Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017
Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017

Animée par le désir de réaliser son arbre généalogique, Michèle Standjofski interroge sa mère et consigne chaque anecdote appartenant à l’histoire de sa famille. Un grand-père russe, fils d’un militaire et aristocrate, contraint de quitter sa terre natale lorsque la Révolution d’Octobre éclate. Un arrière-grand-père italien qui a été orfèvre puis jeté en prison sans qu’on en connaisse la raison et que l’arrière-grand-mère génoise parvenue à faire sortir son homme de prison, une grand-mère italienne sauvée par sa mère d’une mort certaine dans le grand incendie d’Izmir (Smyrne à l’époque) en 1922 et dont « elle gardera toute sa vie un goût prononcé pour les bains de mer et les croisières en bateau ».

Une famille dont les membres viennent des quatre coins de l’Europe. Pologne, Grèce, Russie, France, Italie, Turquie… Une famille cosmopolite et polyglotte. C’est à Beyrouth, ville plurielle, ville hybride, métisse, hétéroclite, où cohabitent Chiites, Sunnites, Orthodoxes, Maronites, Chrétiens… que ses ses arrière-grands-parents maternels s’installent. Une ville où grands-parents se rencontrent, là où ils fondent une famille. Une ville que son père stambouliote adopte. Là où l’auteur naît.

Son enfance se retrouve au carrefour de toutes ces histoires de vie, de toutes ces cultures, de toutes ces langues maternelles. Une enfance heureuse, une enfant entourée et aimée, peu de nuages à l’horizon si ce n’est toutes ses petites différences qu’elle peine à assumer. Il lui faudra attendre de traverser l’adolescence pour aimer cette touche d’originalité qui la caractérise, jeune fille qui ne fume pas les mêmes cigarettes que « tout le monde », qui n’a pas les mêmes goûts musicaux (préférant le rock à la disco), qui préfère les bandes-dessinées aux romans estampillés « best-seller ».

Michèle Standjofski livre ici un roman graphique autobiographique et très personnel pourtant, son témoignage est très accessible. L’ouvrage se découpe en deux temps : une première partie où elle présente les principaux membres de sa familles, commençant par ses arrières-grands-parents et descendant chronologiquement les strates des générations. Ainsi, le lecteur prend connaissance du parcours spécifique de chacun, de l’originalité de ces « personnages » hauts en couleurs. De leur attrait et de leur ouverture vers d’autres cultures, de leur acceptation sans réticence aucune d’autres croyances, de leur gourmandise à l’égard des langues étrangères avec lesquelles ils se familiarisent, jusqu’à les maîtriser et les parler couramment pour certains… plus approximativement pour d’autres.

Dans un deuxième temps, forts de la connaissance que nous avons désormais de cette lignée, nous partons à la rencontre de l’auteur elle-même. Nous la voyons grandir, hésiter, s’approprier son identité et ses racines. Très tôt, son grand-père paternel lui apprend à dessiner, une pratique qui va la passionner. Elle trouvera également des points d’ancrage auprès de chaque membre de sa famille mais le dessin est un mode d’expression qu’elle va réellement s’approprier.

Un récit généreux, riche qui dépasse la simple démarche autobiographique. Les dessins sont réalisés aux crayons (crayons gras et crayons de couleurs). Beaucoup de simplicité dans ce coup de crayon, une impression de naturel, de fraicheur, de spontanéité. C’est vivant, très agréable. On profite complètement de ce qui nous est raconté. Michèle Standjofski parle non seulement d’elle, de l’environnement dans lequel elle a grandi, mais aussi de son amour pour Beyrouth, de l’ambiance de cette ville. Il sera également question de la guerre ; la guerre des six jours tout d’abord puis la guerre du Liban qui éclate en 1975. Les couleurs accompagnent les époques : des bleus lumineux, des jaunes, des ocres de l’adolescence et de la vie estudiantine laissent place à des marrons, noirs, verts soutenus en période de guerre.

Ancrer ses racines, s’approprier son identité, construire ses opinions et les assumer, s’enrichir et se construire au contact de l’autre que l’on rencontre sur un banc d’école ou lors d’une soirée entre amis. Accepter la différence, observer ce qui nous est étranger pour le comprendre, l’entendre.

PictoOKTrès bel ouvrage qui traite de culture et d’identité. Un témoignage sincère entre l’album photo familial et la démarche d’écrire ses mémoires. Ecrire pour ne pas oublier ? Ecrire pour témoigner ? Ecrire pour mieux s’approprier ses racines ? Ecrire pour transmettre aux générations suivantes ? C’est un peu de tout cela et c’est à lire assurément.

Extrait :

« Mon Beyrouth est fait de celui de mes parents, de mes grands-parents et de mes arrière-grands-parents. Leurs efforts d’adaptation sont comme des strates, des couches superposées qui renforcent mon attachement à cette ville. » (Toutes les mers)

la-bd-de-la-semaine-150x150Le rendez-vous des « BD de la semaine » est aujourd’hui chez Stephie. Je vous invite à cliquer sur ce lien pour découvrir les pépites partagées par les lecteurs.

Toutes les mers

One shot
Editeur : Des ronds dans l’O
Collection : Un Roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Michèle STANDJOFSKI
Dépôt légal : janvier 2017
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-37418-026-7

Bulles bulles bulles…

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Toutes les mers – Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017