Jeannot (Clément & Maurel)

Clément – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2020

Il s’appelle Jeannot. La soixantaine bien tassée. Ancien jardinier. Le fil rouge de sa vie, c’est le soin (très) méticuleux qu’il a mis toute sa vie à s’occuper des plantes. Mais…

Sa vie a déjà basculé une fois. Il avait la quarantaine quand les tourments de la vie les poussent, sa femme et lui, au divorce. Un divorce qui l’affecte profondément. Et soudainement, suite à cette bourrasque qui a emporté sa vie d’avant, Jeannot s’est mis à entendre ce que disent les plantes. Cela pourrait être vu comme une bénédiction pour un jardinier… mais Jeannot le vit comme une malédiction.

 « … car si vous pouviez entendre parler les plantes, comme moi… vous constateriez que la plupart sont bêtes comme leurs racines. »

Cette aigreur qu’il ressent depuis des années l’a changé en vieux ronchon. Des années qu’il ressasse cette colère et presque rien ne l’apaise. Jusqu’à sa rencontre avec Josette… vous savez cette Josette que Merlin a affectueusement surnommée « Chaussette » !

Oh quel régal de pouvoir savourer cette pépite d’album jeunesse ! C’est une courte parenthèse (quarante pages, ça se lit rudement vite !) mais le résultat est beau. C’est aussi l’occasion de découvrir le premier titre de ce duo formé par Loïc Clément et Carole Maurel… un peu surprenante parenthèse car j’étais très habituée aux collaborations que le scénariste a eues avec Anne Montel avec notamment à leur actif Chaussette, Les Jours sucrés ou plus récemment Miss Charity (que j’ai lu mais non chroniqué).

Alors forcément, je n’ai pas fait le lien de suite avec « Chaussette » (paru en avril 2017 et qui fut pour moi un énooormissime coup de cœur). Je n’ai pas fait le lien parce que Josette n’y est pas le personnage principal… Puis je n’y étais pas préparée… Puis elle arrive dans un second temps, lorsqu’on se repère un peu dans le quotidien de Jeannot et que j’étais déjà là à rire sous cape en observant ce vieux bougon… Puis enfin [c’est le dernier] je n’ai pas fait le lien de suite parce que l’histoire de Jeannot est différente. Cerise sur le gâteau : il n’est pas nécessaire d’avoir lu « Chaussette » avant pour s’immiscer dans l’univers et s’y sentir bien.

« Jeannot » est un album plus mature que « Chaussette » . C’est du moins comme cela que je l’ai perçu. J’ai trouvé que le personnage principal avait une personnalité plus affirmée. Son grain de folie s’impose bien plus que celui de Josette. Cela tient aussi à la façon dont on entre dans sa vie : de plein-pied [pour l’histoire de Josette, c’était une drôle de filature que réalisait un enfant… forcément un récit plus onirique, un peu naïf]. La réelle différence tient au travail de Carole Maurel. On passe ainsi du crayonné printanier qui collait parfaitement avec le personnage féminin à un dessin plus épais, plus automnal dans ses teintes. Il se marie très bien à la personnalité de Jeannot.

Un drôle d’album qui nous amène sans crier gare sur un sujet douloureux. Support intermédiaire idéal pour parler de la question du deuil avec un jeune lecteur.

Jeannot (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Les contes des cœurs perdus

Dessinateur : Carole MAUREL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : juin 2020 / 40 pages / 10,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1965-7

Dans la forêt (Lomig)

Il y a une poignée de jours, j’ai lu le roman de Jean Hegland. Pendant une trentaine de pages, j’ai hésité à poursuivre cette lecture ; je n’étais pas certaine d’avoir envie de me frotter à la question du confinement par le biais d’un roman… Puis forcément, même en trente pages, on glane des informations qui pique notre curiosité. Alors on tâtonne… puis on se questionne sur la raison réelle de leur isolement forcé : épidémie ? catastrophe naturelle ? guerre mondiale ? … Des indices sont livrés mais rien d’assez explicite pour se faire une idée précise de l’événement qui a provoqué ce basculement. Trente pages, c’est à la fois peu… mais largement suffisant pour se laisser emporter par un récit quand la plume d’un auteur nous séduit.

Lomig © Sarbacane – 2019

« Dans la forêt » est le quotidien, de deux sœurs, raconté par l’une d’entre elle : Nell. Elles sont orphelines ; leur mère est décédée d’un cancer et quelques mois après, leur père rend son dernier souffle suite à un stupide accident.

Avant ces drames, la vie avait déjà commencé à changer. Plus d’électricité, plus d’accès aux modes de communication modernes, plus d’essence pour se déplacer et quand bien même pour aller où ? Les magasins sont fermés, il n’est plus possible de s’y approvisionner. Les gens se sont adaptés, pensant initialement que la situation était temporaire… puis ils ont fui pour on se sait où. Ceux qui sont restés sont méfiants. Instinctivement, ils se protègent. Une ambiance de fin du monde plane. Les gens se sont armés et se sont barricadés.

Dans ce contexte social agité, deux sœurs sont amenées à se confiner dans leur maison loin de tout, au cœur de la forêt. Nell et Eva. Elles ont 17 et 18 ans, elles avaient des rêves plein la tête. L’une allait entrer à Harvard, l’autre allait devenir danseuse professionnelle, une brillante carrière s’ouvrait à elle. Mais la vie s’est arrêtée.

Nell et Eva apprennent à survivre dans leur nid : une maison en bois construite par leur père et située à une bonne demi-heure de la première petite ville. Elles ont toujours vécu là. Quand la civilisation a commencé à péricliter, elles n’ont pas vu la différence. Au début du moins. Puis elles ont compris que « la vie d’avant » avait définitivement plié bagages. Il leur restent les souvenirs d’une enfance heureuse avec leurs parents. Elles faisaient classe à la maison. Sitôt qu’elles en avaient terminées avec les apprentissages journaliers, elles filaient dans la forêt, leur terrain de jeu privilégié. Elles se réfugiaient au creux de l’immense souche creuse d’un séquoia et se prenaient pour des aventurières contraintes de s’adapter à la forêt pour survivre. Elles étaient loin, très loin d’imaginer que dix années plus tard, leurs jeux imaginaires deviendraient leur réalité.

J’ai beaucoup aimé le roman de Jean Hegland. L’adaptation qu’en fait Lomig est assez réussie. Il a su attraper l’ambiance de l’œuvre originale et l’injecter dans cet album. Cependant, je me suis rendu compte que le fait d’avoir lu le roman avant de lire son adaptation m’a permis de mieux me repérer dans la lecture de la bande-dessinée. Certes, ce noir et blanc doux et léché de l’auteur est le fil conducteur parfait entre le présent des deux sœurs et leur passé qui surgit à la moindre occasion. Cependant, sans marqueurs de temps explicites pour rythmer le scénario, il faut se fier à la physionomie des personnages. Tantôt fillettes tantôt adolescentes, il est facile de se situer entre l’enfance et la période actuelle. C’est moins le cas quand il est question du passé proche des deux filles : celui où leur père était encore vivant ; dans ce cas, il faut attendre que ce paternel fasse son apparition pour comprendre que le récit est ancré à cette période. Lorsqu’on a lu le roman préalablement, on est tout à fait au clair avec la chronologie des événements. Mais qu’en est-il pour un lecteur qui découvre cet univers avec cette adaptation ? Doit-il revenir en arrière pour reprendre la lecture pour effectuer quelques ajustements ? Je me suis posé ces questions à plusieurs reprises. Des fonds de pages plus sombres, des contours de cases spécifiques à chaque période… il y aurait peut-être eu moyen de guider visuellement le lecteur dans ces transitions sans pour autant alourdir le scénario.

Hormis ce petit « couac » dans l’ambiance graphique, on entre très vite dans le quotidien de ces deux sœurs. Brusquées par la vie et extraites violemment de leur bulle familiale, elles nous intriguent. Lomig parvient également à maintenir une tension sourde qui tient en une question : qui, de l’homme ou de la nature, est le plus grand prédateur pour ces jeunes femmes ? A côté de cela, il joue avec les contradictions spatiales dues à cet huis clos qui se joue à ciel ouvert. Coupées de tout, coupées des autres, les personnages ne peuvent compter que sur leurs seules ressources physiques et psychiques. Elles tiennent leur survie à bout de bras. De leur volonté dépendra leur avenir. Survivre, c’est savoir se garantir l’accès aux ressources de première nécessité. Dans une société occidentale comme la nôtre, si la place de chacun dans la famille est garantie, cette sécurité est de la responsabilité des parents. En étant projetées dans la vie comme elles le sont, elles sont contraintes de quitter à contre cœur le statut adolescent ; exit l’opposition à l’autorité parentale, elles sont devenues leurs propres parents. Pas de sentiment d’oppression ici pourtant. En offrant des vues magnifiques sur ce paysage forestier dans lequel le regard se perd, le lecteur trouve sans cesse l’occasion de reprendre une grande bouffée d’air, une respiration nécessaire dans ce récit.

La force de vie qui bat au cœur de ces jeunes femmes porte entièrement la narration. Les illustrations somptueuses de Lomig leur prêtent main forte. Une fiction post-apocalyptique de toute beauté, une quête initiatique atypique absolument fascinante.

Dans la forêt (récit complet)

Editeur : Sarbacane

Dessinateur & Scénariste : LOMIG

Adapté du roman de Jean Hegland

Dépôt légal : août 2019 / 156 pages / 24,50 euros

ISBN : 978-2-37731-198-9

La Délicatesse (Bonin)

Lorsqu’on arrive dans cet univers, c’est pour faire la connaissance de Nathalie. Une jeune fille sans histoires, qui aime rire, qui aime lire plus que de raison. Elle s’est pourtant tournée vers des études en économie. Etudiante est une studieuse, Nathalie est une jeune fille discrète.

Bonin © Futuropolis – 2016

Un jour, alors qu’elle marche dans la rue, François l’aborde. Il a osé faire le premier pas. Il faut dire qu’elle est si belle… il a pris son courage à deux mains, préférant se ridiculiser plutôt que de la laisser disparaître au premier coin de rue. Une rencontre anodine, comme tant d’autres. Une rencontre fortuite. Très vite, ils remarquent l’évidence. Ce déclic. Entre eux, il y a cette facilité à entrer en relation. Un réel plaisir à être ensemble, à partager un café, une balade, une opinion. Il y a cette évidence à accepter l’autre tel qu’il est, pour ce qu’il est. Les mois filent, ils s’installent ensemble, ils s’aiment. Se marient. Leurs carrières professionnelles sont prometteuses. Chaque soir, en rentrant du travail, ils ont ce plaisir partagé de se retrouver dans leur bulle, faisant abstraction du reste, retrouvant sans heurts la voix de l’autre et se réchauffant à sa présence.

Leur premier face-à-face imprévu les a amenés à passer plusieurs années ensembles. Le tableau parfait du bonheur, la vie leur sourit…

… et c’est l’accident. François est percuté par un véhicule et tombe dans le coma. Son pronostic vital est engagé. Il meurt quelques jours plus tard. La vie de Nathalie bascule.

« François était mort depuis trois mois. Trois mois, c’était si peu. Ses amis lui avaient conseillé de recommencer à travailler, de ne pas se laisser aller, d’occuper son temps pour faire en sorte qu’il ne soit pas insupportable. Ne pas se laisser aller, quelle étrange expression. On se laisse aller quoi qu’il arrive. La vie consiste à se laisser aller. Elle, c’était tout ce qu’elle voulait : se laisser aller. »

Une fois n’est pas coutume, j’ai eu l’impression qu’on me lisait une histoire à voix haute. Et cette impression de profiter d’un instant privilégié avec l’auteur m’a notamment permis de m’installer très vite dans ce récit. Le débit de paroles est posé, lent. Cyril Bonin prend le temps de marquer des pauses, de faire des respirations. Par moments, le temps se suspend et le scénario s’arrête longuement sur une scène… petite parenthèse dans la vie chahutée du personnage principal. Durant ces instants, la voix-off de l’auteur s’efface et laisse la place aux dialogues où l’humour et les belles rencontres viennent panser sa solitude.

Une vie qui saute de surprises en évidences, sujette en grande partie par la routine à partir du moment où elle devient veuve. Dès lors, l’héroïne est en latence et se consacre exclusivement à son travail. La vie la chamboule, elle la blesse. Elle l’emmène de force sur des montagnes russes émotionnelles amenant cette femme à traverser sa vie comme un fantôme. Par petites touches, elle renaîtra doucement à la vie et éloignera peu à peu cette tristesse qui lui colle à l’âme.

« C’est drôle… On ne sait jamais ce que vous allez dire. C’est comme si les mots étaient des boules de Loto dans votre cerveau et qu’ils sortaient au hasard. »

Délicat. C’est vraiment le mot qui définit cet album. Une beauté, en toute simplicité. Les douces couleurs des illustrations réchauffent cet univers et lui donnent un petit gout sucré-salé très plaisant.  

La Délicatesse (récit complet)

Adapté du roman de David Foenkinos

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Cyril BONIN

Dépôt légal : novembre 2016 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1430-0

Les Jours sucrés (Clément & Montel)

Clément – Montel © Dargaud – 2016

Ce n’est pas évident d’avoir une relation affective avec son collègue. Encore moins quand ce collègue… est son patron. C’est pourtant là qu’Eglantine en est, hésitant à prendre cette relation au sérieux ou à s’en détacher. Elle sature de cette ambiguïté mais n’ose pas se l’avouer. Elle cherche aussi à dompter ce fichu stress que lui impose son boulot, les dead-line serrées et les desiderata stupides des clients. Elle ne s’épanouit pas au travail mais là aussi, elle ne se l’avoue pas. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, Eglantine apprend que son père – avec qui elle n’a plus de contact depuis 20 ans – est décédé. Seule héritière, elle va devoir aller en Bretagne pour rencontrer le notaire et organiser la succession.

Son avenir immédiat, ce sont donc ces quelques jours désagréables, remplis de formalités dont la vente de la boulangerie, encombrant fonds de commerce de son père dont elle a hérité. Direction Klervi ! Les souvenirs remontent à sa mémoire pendant le trajet. A mesure que le train dévore les kilomètres et la rapproche de son village natal, la colère monte en elle. Arrivée à destination, elle est remontée comme un coucou et bien décidée à faire les démarches au plus vite. Mais c’est sans compter que la vie réserve parfois des surprises. Dans ce village où elle a passé la majeure partie de son enfance, Eglantine est gagnée par un sentiment de bien-être qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps. La présence de Gaël (un ami d’enfance) et de Marronde (la tante d’Eglantine) n’est pas étrangère à cela.

« Imaginez un coffre-fort verrouillé. Consciemment ou non, Gaël parvenait peu à peu à en retrouver la combinaison… mais avais-je seulement envie de savoir ce qu’il contenait ? »

Ça fait longtemps maintenant que j’ai cet album. Et je ne l’avais jamais lu car c’est tout à fait le genre de petite madeleine [de Proust] que l’on se met de côté en se disant qu’il viendra un jour réchauffer la grisaille d’une période délicate à passer. Le confinement lié au Covid brassant pas mal de grisaille… j’ai sorti « Les Jours sucrés » de ma PAL. J’avais besoin de douceur.

Puis… j’étais conquise d’avance car par le passé, à chaque fois que j’ai lu un album réalisé par le duo d’auteurs formés par Loïc Clément et Anne Montel, cela a été des instants forts et émouvants. Que ce soit « Chaussette » ou « Chroniques de l’île perdue » , c’était pour moi l’occasion de vivre un superbe voyage imaginaire aux côtés de personnages haut en couleurs et capables de porter sur leurs épaules pourtant frêles un récit époustouflant, éprouvant. Tout part généralement d’une séparation douloureuse avec un être cher. Ce deuil difficile à faire, cette promiscuité avec la mort que l’on aurait préféré ne pas avoir à vivre… voilà le point de départ de ces histoires qui, à coup sûr, vont nous émouvoir. Anne Montel et Loïc Clément accompagnent délicatement le lecteur dans cette expérience-là. Ils nous montrent qu’il est possible d’apprivoiser la mort, de la regarder en face et de l’accepter afin que cette fissure au cœur se colmate. Ils racontent avec justesse le processus de deuil en utilisant non pas le pathos mais la poésie ; ils y ajoutent un précieux soupçon de folie douce.

Loïc Clément construit une fois encore un récit bourré d’humanité. Il lui en faut peu pour installer un univers que l’on va avoir envie de dévorer avec gourmandise : de la bonne humeur, des humeurs chiffon, de la complicité, de la fraicheur, des petits moments de bonheur, un peu de mauvaise foi et de malice. Le tour est presque joué. Il y ajoute une lecture plus sociale de l’actualité ; ici, il sera question des problématiques liées à l’exode rural. Son scénario est simple sans être simpliste et, comme à l’accoutumée, bourré d’humour.

Au dessin, Anne Montel installe le décor d’un petit village breton charmant. Elle illustre chaque détail décoratif et chaque personnage avec beaucoup de tendresse. La fraicheur graphique fait un bien fou et nous convie dès la première page à prendre place. L’accueil est chaleureux, bienveillante. Outre le fait qu’elle nous invite à observer cette petite parenthèse enchantée. Elle nous permet aussi de vivre et ressentir pleinement les émotions des différents protagonistes. A chaque nouvelle planche, l’autrice réinvente les codes de l’art séquentiel. Elle ose, s’amuse avec ses pinceaux autant qu’avec les personnages, fait pétiller le tout avec des couleurs qui – à elles seules – sont gorgées de rires et de bonnes ondes. Elle place de-ci de-là sur ses planches à dessin ses personnages, les fait bouger avec une fluidité étonnante. On entend presque le son de leurs voix et l’éclat de leurs rires.

Le récit est agrémenté de quelques recettes de pâtisserie qui nous mettent l’eau à la bouche ainsi que de références artistiques qui donnent faim de se replonger dans les œuvres de Gustave Doré. Enfin, l’album nous donne aussi l’envie d’aller fureter dans nos greniers dans l’espoir d’y trouver de petits trésors : vieilles photos, journaux intimes, objets d’un autre siècle… d’un autre temps.

Pépite que cet album sucré-salé malicieux et absolument succulent. Je recommande vivement.

Les Jours sucrés (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Anne MONTEL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : février 2016 / 145 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2205-07384-3

Nocturne (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2011

« Août 1948, New York suffoque sous la canicule. Alors que la nuit s’étend sur la ville, la voix d’Anne Scheffer, reine des ondes, transporte loin des cuisines et des rares clients une serveuse de cafétéria de la 33e rue et ajoute au drame banal d’un auteur sans succès de Brooklyn. Nocturne est la chronique d’une nuit qui peine à voir le jour… » (quatrième de couverture).

Le silence d’une nuit chaude nous accueille. Pascal Blanchet a installé ses protagonistes. Il nous les montre tour à tour. Ils sont prêts, immobiles. Ils sont en tension, pris dans leurs histoires respectives, souhaitant réaliser leurs rêves, blessés par leurs échecs. Ils ont l’air paisibles, profitant d’un instant de calme avant la tempête. Ils attendent et déjà, on sent l’électricité qui plane dans l’air. Les corps sont épuisés de s’être mus toute la journée dans la chaleur caniculaire. La journée est en train de tirer sa révérence. La nuit a déjà commencé à les accueillir.

Puis s’élève la voix de la chanteuse.

« In the still of the night
As I gaze from my window
At the Moon in its flight
My thoughts all stray to you » 

Les mots résonnent, se diffusent, se propagent… La mélodie de Cole Porter enlace, berce, rafraichit. L’instant est suspendu. Le timbre de sa voix porte ses spectateurs et ses auditeurs. Puis, la dernière note retentit, la chanson est finie, la parenthèse se referme… la vie reprend et la chaleur assommante met les nerfs en boule.

J’ai peu de choses à dire sur cet album si ce n’est que c’est pour moi l’occasion de m’arrêter une nouvelle fois sur un ouvrage de Pascal Blanchet. J’aime réellement son travail. C’est un illustrateur émérite et il n’a pas son pareil pour conter des histoires mélancoliques, tragiques. L’auteur n’a pas son pareil pour nous faire ressentir la mélancolie provoquée par leur quotidien ; leurs vies se sont brisées sur un deuil, une séparation ou un échec. Ses albums ont en commun de s’intéresser à des personnage remplis d’une profonde tristesse et vivant dans une grande solitude. La musique leur vient souvent en aide.

Nocturne – Blanchet © La Pastèque – 2011

Pascal Blanchet illustre avec brio l’ambiance des années cinquante. Il semble nourrir une sorte de fascination pour cette époque qu’il matérialise à merveille. La veine graphique crée un univers cohérent. Un design, des couleurs, des formes et des courbes, des teintes… L’auteur trouve toujours la ligne de fuite adéquate que notre œil va suivre. Une géométrie harmonieuse et chaleureuse, les jeux d’ombre et la lumière… la façon dont il utilise les trames matérialiser la matière, son brillant, son mat, sa texture, sa souplesse… Pas de phylactères mais une voix-off qui dépose son histoire au fil des pages.

Je ne peux que vous conseiller de découvrir cet auteur.

D’autres albums de Pascal Blanchet : Le Noël de Marguerite, Rapide-Blanc et La Fugue.

Nocturne

Editeur : Editions de La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Pascal BLANCHET

Dépôt légal : novembre 2011 / 208 pages / 17,70 euros

ISBN : 978-2-922585-69-8

In Waves (Dungo)

« In Waves » . Voilà un album que j’ai repéré très vite après sa sortie grâce à mon libraire. Totalement emballé par sa lecture, il m’a déposé l’ouvrage entre les mains en même temps qu’il me le recommandait chaudement. J’avoue qu’à ce moment-là, j’étais assez dubitative face à cette ambiance graphique… face à ce trait presque effacé, timide, (trop) discret. Mon libraire m’a déjà fait lire des albums improbables vers lesquels je ne me serais pas tournée si ce n’était pas lui que me l’avait conseillé. Le dernier en date : « Mister Miracle » , un comic book mettant en scène un super-héros [en collants] dépressif… mais brillant dans les combats qu’il mène [toujours cette éternelle lutte du bien contre le mal]. Avouez tout de même qu’il n’y a pas pléthore de super-héros [en collants moulants] dans mon petit @Bar à BD… Un super-héros [en collants] qui m’a donc plutôt emballée… il n’y a bien que mon libraire qui soit capable de m’embarquer aussi loin de ma zone de confort. Donc quand il m’a dit que j’allais adorer « In Waves » … forcément… ça méritait réflexion. Pas de bol, c’était au moment de la rentrée littéraire et j’ai botté en touche ; j’avais déjà prévu d’autres achats et, comme tout le monde, j’ai un banquier (f)rigide. Ça m’a chiffonnée [non pas cette question de (f)rigidité bancaire mais le fait de ne pas pouvoir me permettre d’acheter cette chaude recommandation du libraire].

Pendant les semaines qui ont suivi, ça m’a travaillé. En décembre, le banquier avait meilleure mine alors je me suis décidée acheter « In Waves » . Pas de bol, il était en rupture chez l’éditeur ! Qu’à cela ne tienne, le FIBD d’Angoulême se profilait fin janvier 2020, impensable que l’éditeur n’ait pas relancé une parution à cette occasion d’autant que l’album était dans la sélection du FIBD. Évidemment, je suis partie d’Angoulême sans l’album… préférant me laisser porter par de magnifiques trouvailles dans la bulle des Indé.

Puis le mois de février est arrivé. On n’était pas encore à imaginer qu’un confinement se mettrait en place quelques jours plus tard… et tenter de positiver dans ce contexte en y voyant l’opportunité de disposer d’un peu plus de temps pour lire. Voilà donc ce roman graphique.

Dungo © Casterman – 2019

Se poser.

Les occasions de le faire sont multiples.

Parmi ces opportunités plurielles, qui ne s’est jamais assis sur une plage pour regarder la mer béatement, en silence ? Avouez qu’il y a quelque chose de fascinant dans le mouvement des vagues… dans cette petite écume qui se dépose sur le sable… dans les va-et-vient de l’eau. Simplement profiter du spectacle des marées, se laisser bercer par les clapotis de l’eau, la dentelle travaillée par l’écume, le roulis es vagues… Aj Dungo cale son rythme narratif sur le mouvement de l’eau, se laissant – par moments – submerger par ses émotions avant que celles-ci ne se recroqueville pour laisser la place à une forme de sérénité.

 « Les surfeurs ont toujours trouvé refuge dans l’eau. »

Pendant plusieurs années, Aj a vécu une relation forte avec Kristen. Au début, ils se cachaient des parents de sa compagne. Aj lui rendait visite le soir, en catimini, juste pour le plaisir de voler quelques minutes au temps, juste pour le plaisir de s’enlacer et contempler l’immensité étoilée. Ils étaient blottis l’un contre l’autre, dans la chaleur de l’autre, lové dans un recoin de la maison pour ne pas être aperçus. Comme des ados. Kristen était malade et devait suivre des soins assez lourds. C’est peut-être la raison pour laquelle ses parents étaient aussi stricts… restreindre ses sorties pour éviter qu’elle ne s’épuise inutilement. Ils se sont aimés follement. Elle s’est éteinte en 2016 des suites d’un cancer.

Dans ce récit autobiographique, Aj Dungo fouille dans ses souvenirs. Il attrape ses émotions, sa douleur et ses sensations pour les poser sur papier. Que l’histoire d’amour qu’il a partagée avec Kristen ne soit pas oubliée.

 « La lumière des phares a dissous notre étreinte. Ses parents étaient rentrés. Et je me suis retrouvé seul dans le noir. Avec la pluie pour seule compagne. Huit ans plus tard… Kristen m’abandonnerait de la même façon. Précipitamment, sans crier gare. Avec l’eau comme seul réconfort. »

Au travers de ce récit intime, Aj Dungo retrace aussi toute l’histoire du surf, une passion qu’il a partagée avec Kristen. Ces passages didactiques s’immiscent dans le récit et apparaissent dans des tons sépia. Ils apportent au récit une respiration. Des parenthèses qui écartent le pathos, l’atténuent… Une ponctuation dans le témoignage cathartique de l’auteur.

Le reste du temps, le dessin s’habille de bleus-verts aux dégradés divers. Le trait est sobre, il contient très peu de détails. Un sourcil, un sourire, le pli d’une étoffe, un lacet défait, un bouton… rares sont les détails graphiques qui sont apportés pour enrober le récit. Ce qui donne du relief à ce dernier, c’est la sonorité du scénario. La narration n’est qu’une voix-off… un long monologue qui se réchauffe au contact d’un souvenir joyeux ou vacille, nostalgique et bouleversé, lorsqu’il s’arrête sur un moment douloureux. Aj Dungo force parfois la porte de sa mémoire capricieuse, quand il cherche à retrouver la chronologie exacte ou les contours précis d’un instant qui échappe à sa mémoire.

On sent sa tristesse, on sent que l’absence de sa compagne l’affecte. On sent tous ces sentiments qu’il a encore pour elle, qui parfois l’encombrent, qui parfois le bercent… heureux d’avoir vécus ces moments-là au côté de Kristen. L’amour de sa vie est décédée.

« J’ai fini par trouver les mots que je cherchais. « Cela vient par vagues. » C’est une réponse un peu lapidaire mais juste. Le vide est constant. Mais le chagrin du deuil n’a pas de forme propre. Il va et il vient. Il demeure imprévisible. Il naît d’une tempête au loin, au plus profond de l’océan. A l’abri des regards, en faisant gronder les flots. »

Touchant, émouvant, doux, la simplicité du graphisme s’oublie très vite et je e suis finalement laissée porter par ce récit et ses ressacs, ses remous et bercements.

Chroniques à lire : Autist Reading, Moka, A propos de livres.

In Waves (roman graphique)

Editeur : Casterman

Dessinateur & Scénariste : Aj DUNGO

Traduction : Basile BEGUERIE

Dépôt légal : août 2019 / 376 pages / 23 euros

ISBN : 978-2-203-19239-3