La Grande Ourse (Bordier & Sanoe)

Bordier – Sanoe © Soleil Productions – 2017

Louise vit au milieu de ses fantômes. Il ne se passe pas un jour sans que les personnes qu’elle a aimé – et qui sont mortes aujourd’hui – ne lui rendent visite. Louise est triste, inlassable nostalgique du passé.

Peut-être les autres parviennent-ils mieux que moi à faire leur deuil ? … Ils sont aujourd’hui si nombreux que je n’arrive plus à donner aux vivants la place qu’ils méritent par peur de les perdre aussi.

Jusqu’au jour où Phekda – une des étoiles de la Grande Ourse – se présente à elle. Sous les traits d’une fillette, Phekda se fait une place dans la vie de Louise et est bien décidée à aider Louise à retrouver le goût de vivre.

Pour son premier album (je passe volontairement la nouvelle qu’elle avait écrite avec le Collectif de « Doggybag »), Elsa Bordier joue à l’équilibriste sur ce fin fil qui sépare le monde réel du surnaturel. Fantômes et ange gardien sont convoqués pour permettre à l’histoire de Louise de se déplier. Un personnage attachant, fragile et mélancolique qui tient le bonheur à bonne distance afin de ne pas avoir à souffrir (elle se protège ainsi d’une éventuelle séparation, d’un nouveau deuil). De fait, l’héroïne traverse sa vie sur la pointe des pieds, en chuchotant presque pour ne pas qu’on la remarque. Fantôme vivant parmi les fantômes de son passé, cette jeune femme regarde les jours passer sans avoir aucun plaisir et sans ressentir aucune émotion. Elle s’est construit une carapace épaisse qui la protège des autres et la prive de nouvelles rencontres. Jusqu’à ce que surgisse cette fillette ou plutôt cette étoile de la Grande Ourse.

Le postulat de départ m’a plu et le scénario a su me surprendre agréablement, du moins au début. C’est vrai qu’il y a cette fraicheur pour aborder la mélancolie d’une personne qui permet de ne pas alourdir le sujet plus que nécessaire. Et je pense que ce n’est pas évident de trouver le bon équilibre entre ces deux registres. Le scénario m’a surprise aussi en assumant totalement la présence de cette étoile espiègle dans l’histoire. Je me suis posée un instant la question de savoir si l’héroïne n’était pas sujette à quelques hallucinations… mais il ne semble pas. L’entrain et l’optimisme de l’étoile – personnage fantastique – sont communicatives. Elle invite l’héroïne à passer des épreuves initiatiques qui doivent lui permettre de faire le deuil de ses proches (et ça nous le comprenons dès le début puisque l’objectif y est énoncé de façon explicite). J’ai donc vraiment savouré cet aspect onirique qui nous fait hésiter : est-on dans le monde réel ou dans un monde imaginaire ?

Mais cet engouement ne dure pas. Passé le premier tiers de l’album, on s’aperçoit finalement qu’on ne sait pas réellement ce que ces épreuves apportent au personnage, ce qu’elle entend et qui vient apaiser sa souffrance. On la voit juste un peu plus radieuse à chaque nouvelle étape. C’est comme si tout était rendu facile, comme si la douleur de toutes ces années s’évaporait grâce à la magie. Et l’absence d’explications, le fait de ne pas pouvoir explorer davantage la personnalité de la jeune femme contrarie. La facilité avec laquelle elle avance d’une épreuve à l’autre gâche le plaisir de lecture et nous ôte tout intérêt à poursuivre la lecture.

On ne s’étonne même plus de la survenue d’un poulpe géant, d’un papillon, d’une fleur… tous dotés de la parole, tous animés de sentiments bienveillants à l’égard du personnage principal, tous amenés à tenir des propos parfois convenus et à enfoncer des portes ouvertes…

« Débarrasse-toi du superficiel… la vie est précieuse »

« Se priver d’émotions c’est vivre à moitié »

« Transforme tes soucis en opportunités »

… mais il faut reconnaître que le scénario ne nous brusque pas et tend plutôt à donner une vision optimiste de la vie.

Le travail de Sanoe au dessin aide au voyage. Son ambiance graphique propose une belle harmonie dans ce monde coincé entre rêve et réalité. Le doute permanent de savoir si l’héroïne rêve éveillée, si elle rêve ou si elle participe pleinement à ce voyage. Les couleurs sont douces, en parfaite adéquation avec la narration. J’ai apprécié la présence de chaque détail graphique.

Un voyage initiatique dont je sors déçue. Mais rappelons qu’il s’agit là d’un album jeunesse et qu’il ne peut donc avoir autant d’aspérités qu’un album pour un public plus mature.

La chronique de Noukette.

Un album que je partage avec « La BD de la semaine ». Aujourd’hui, c’est Stephie qui accueille ce rendez-vous hebdomadaire.

La Grande Ourse

One Shot
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur : SANOE
Scénariste : Elsa BORDIER
Dépôt légal : septembre 2017
92 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-302-06392-1

Bulles bulles bulles…

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La Grande Ourse – Bordier – Sanoe © Soleil Productions – 2017

Gold Star Mothers (Grive & Bernard)

Grive – Bernard © Guy Delcourt Productions – 2017

7 Mai 1930, New-York.

Un paquebot s’apprête à prendre la mer. A son bord, des dizaines de femmes qui ont accepté l’invitation du gouvernement à traverser l’océan, la première traversée des « Gold Star Mothers ». Elles partent en pèlerinage. Elles vont en France pour se recueillir sur la tombe de leurs fils, de leurs maris ou de leurs frères qui sont morts pendant la Première Guerre Mondiale. Elles vont voir pour la première fois la tombe de leurs soldats et ainsi poursuivre le long processus de deuil qu’elles ont entamé depuis plus d’une décennie.

Pendant le voyage, les amitiés se nouent et les langues se délient. C’est pour elles l’occasion de témoigner du parcours de leur proche, de mettre des mots sur l’absence, sur le deuil, sur cette impossible manque causé par la disparition d’un homme de leur famille.

Un album hommage réalisé dans le cadre du centenaire de l’entrée des Etats-Unis dans la Première Guerre Mondiale. Catherine Grive est une habituée des documentaires à destination des jeunes publics et des publics adultes. « Gold Star Mothers » est l’occasion pour elle de revenir sur un sujet qu’elle avait déjà abordé dans les années 1990. A cette période, elle était partie « sur la trace d’une histoire familiale, un aïeul disparu dans les premiers jours de la guerre de 1914-1918, à l’origine d’un Guide des Cimetières militaires en France aux éditions du Cherche-Midi [1999] » (extrait de la présentation de l’auteur sur le site de La Maison des Ecrivains et de la Littérature).

Catherine Grive nous propose de suivre ses femmes via un journal de bord que l’une d’entre elles aurait pu rédiger pendant ce mois de pèlerinage. De l’embarquement à New-York au recueillement sur la tombe d’un cimetière militaire en Meuse, des faits marquants ponctuent chaque journée : une rencontre, un atelier, une cérémonie, une discussion… Quelques personnages secondaires témoignent – en aparté – de la représentation qu’ils ont de ces mères-courage, permettant ainsi au lecteur de mieux appréhender l’émotion palpable qui était ressentie durant ces traversées.

Je m’attendais à une ambiance assez mortifère (compte-tenu de l’aspect symbolique du voyage, de l’huis-clos du paquebot…). Il n’en est rien. Certes, certaines femmes sont d’une grande fragilité mais leur émoi n’est pas pesant. Elles ont saisi l’opportunité de réaliser ce voyage qu’elles vivent pleinement (non sans appréhensions). Elles se soutiennent dans cette démarche et le dessin fragile et sensible de Fred Bernard et ses couleurs fruitées viennent justement donner du relief et de la consistance à cette envie de tourner la page, à ce besoin de faire le deuil de leurs enfants/conjoints.

Un album agréable dans lequel la mélancolie et la tristesse ne parviennent pas à alourdir l’atmosphère.

J’espère que vous avez passé un bel été. La « BD de la semaine » reprend aujourd’hui. Vous pouvez retrouver toutes les participations chez Noukette !

Gold Star Mothers

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur : Fred BERNARD
Scénariste : Catherine GRIVE
Dépôt légal : août 2017
112 pages, 16.95 euros, ISBN : 978-2-7560-7938-7

Bulles bulles bulles…

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Gold Star Mothers – Grive – Bernard © Guy Delcourt Productions – 2017

Inferni, tome 1 (Boriau & Grelin)

Inferni, tome 1 – Boriau – Grelin © Jungle – 2017

Suite au divorce de ses parents, Anton doit partir vivre chez sa tante pendant quelques semaines. S’il est triste, il ne sait l’exprimer et c’est plutôt par la colère qu’il montre que la situation l’affecte.
Il se retrouve donc à devoir vivre dans un vieux manoir en compagnie d’une tante peu loquace et avare en sourire. Heureusement qu’il peut compter sur la présence de Léonie, Mama africaine plantureuse – qui soigne le garçon à coup de crêpes et de mots rassurants – et de Méphy, un jeune bélier joueur et affectueux.

Merci papa, merci maman ! Super idée de divorcer ! « Et si on mettait Anton chez tante Méryl, elle a sûrement un cercueil de libre !

Mais la vie au manoir de sa tante n’est pas une partie de plaisir. L’environnement est lugubre, le jardin ressemble davantage à un terrain vague qu’à un havre de paix et à l’intérieur, entre les toiles d’araignées, les draps qui recouvrent la majeure partie du mobilier, les cartons disposés çà et là… et les fantômes qui se mettent à apparaître sous les yeux d’Anton, il y a largement de quoi supplier sa mère de trouver rapidement une solution pour le sortir de ce lieu détestable. Mais peu à peu, quelques évènements vont lui faire voir les choses autrement.

On entre vite dans le vif du sujet. Quelques pages à peine suffisent à nous présenter Anton alors qu’il part définitivement de chez lui et jette un regard triste sur sa maison où un panneau « A vendre » ne laisse aucun doute possible sur le caractère irréversible de la situation. En quatre pages, Grelin change sa palette de couleurs. Terminés les tons ocres et chatoyants de la ville en plein jour. Nous voilà en pleine nuit à devoir affronter à la fois la peur qui grandit à mesure qu’on se rapproche du terrifiant manoir de la tante et la douleur de la séparation avec sa mère. Si le récit s’était tu temporairement – le temps d’une double-page – il reprend du service sitôt qu’Anton pénètre dans la lugubre bâtisse. David Boriau s’attarde dans un premier temps sur le personnage principal, montrant sa force de caractère et son obstination à affronter la situation. Le scénariste nous invite à mettre nos pas dans ceux d’un personnage courageux, volontaire et soucieux du bien-être de ceux qui l’entourent. Les quelques zones d’ombre qui planent dans la première partie de l’album aident à installer une tension qui se gère parfaitement bien et qui donnent l’envie d’en découvrir davantage sur cet univers. On obtient forcément les réponses à nos questions… une partie du moins car pour avoir en mains la totalité des pièces du puzzle, il va nous falloir attendre la sortie du second tome. La fin de ce premier opus est pour le moins abrupte… on est en haleine voire frustrés de devoir attendre la suite. C’est dire l’accroche.

Le jeune héros fait déjà preuve d’une sacrée maturité pour son âge (9 ans) et montre qu’il a déjà une bonne dose de sang-froid. On apprécie rapidement l’enchaînement d’événements et la manière dont le héros parvient à y trouver son parti. Un garçon semblable aux garçons de notre époque : amateur de jeux vidéo, le bec sucré, jouant au grand mais qui se laisse vite prendre par une course effrénée dans les couloirs de la maison, content de faire la connaissance d’un nouvel animal de compagnie et même s’il joue aux gros bras, il est bien content de venir se rassurer auprès d’un adulte.

Un album qui, non content d’avoir fait une entrée fracassante chez nous, a fait sensation avec sa couverture phosphorescente ! Louka a eu grand plaisir à se faire un peu peur en compagnie d’Anton au-dessus duquel flotte l’ombre de Lucifer… Voici ce qu’il en dit, un avis succinct mais qui concentre tout le plaisir qu’il a eu à la lecture de l’album : « Super cool !! J’aime bien les dessins et l’histoire. Je ne me suis pas inquiété pour Anton car j’ai tout de suite compris que c’était le héros et qu’il ne pouvait pas lui arriver de problèmes. Je le conseille à tous les enfants et les adultes qui aiment bien les histoires d’aventure ». On y parle d’amitié, de l’importance de ne pas prêter attention au qu’en-dira-t-on, de superstitions et de croyances, de deuil.

Me voilà rassurée, il n’a pas eu peur (hu hu hu… si vous l’aviez vu pendant qu’il lisait, un peu stoïque par moment jusqu’à ce que j’entende un gros soupir de soulagement et complètement imperméable à ce qui se passait autour de lui). L’album est sympathique en tout cas. On accroche rapidement et la fin de ce premier tome tombe comme un couperet alors que l’histoire vient tout juste de révéler le fait qu’Anton dispose d’un don très particulier. A quand la suite ??!

Inferni

Tome 1 : Héritage
Trilogie en cours
Editeur : Jungle
Dessinateur : GRELIN
Scénariste : David BORIAU
Dépôt légal : mars 2017
72 pages, 12,95 euros, ISBN : 978-2-822-21424-7

Bulles, bulles, bulles…

La bande annonce de l’album.

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Inferni, tome 1 – Boriau – Grelin © Jungle – 2017

Prudence Rock – Anne-Véronique Herter

9782372670241J’avais beaucoup aimé le 1er roman d’Anne-Véronique. ZOU, petit bijou de tendresse et d’émotions qui raconte la vie de Chance. Cette histoire avait même bouleversé ma maman, dans un moment où elle vivait, un peu, une même séparation avec un lieu qu’elle aimait tant ….

C’est donc avec empressement et un enchantement infini que je me suis plongée dans le 2ème roman de ma moitié (oui, parce qu’Anne-Véronique est mamoitié de la toile ! Rencontrée en vrai et en baiser lors d’un salon du livre par chez moi… Un grand bonheur de demoiselle, toute en sensibilité et en douceur ❤ Allez à sa rencontre les copains, vous en reviendrez un peu plus grand, un peu plus vivant !)

 

« Je me souviens de tout, et pourtant, tout ce tout reste flou. Il existe, mais sans contour, imprécis, une douleur sourde et diffuse. Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas déranger le silence. J’ai dix ans. Maman m’a parlé d’une surprise, de quelque chose de formidable. La surprise, c’est de quitter ma vie, mes amis, pour me retrouver ici, dans cette nouvelle maison qui sent la mort, le vide et l’ennui. »

C’est par ces mots que nous rentrons dans l’histoire de Prudence. Prudence est une jeune femme à fleur de peau. Une écorchée. Dans la tourmente de la vie. Qui traine un passé trouble. Un fantôme. Des manques. L’absence. Un vide immense. Une tragédie. Des drames. Qui ont laissé des marques au cœur. Au corps. A l’âme. Prudence est de traviole. Comme sa vie. Mais elle se tient debout. Du moins elle essaye. Elle se bat. Contre elle. Contre ses démons. Qui l’empêchent d’être.

« Je suis Antigone, comme dans mes rêves d’enfant, chantant mon amour pour une certaine vie. Perdue dans une société que je ne reconnais pas. Dans laquelle je me sens à l’étroit, mal à l’aise, décalée et sotte.

Un jour, je serai Antigone, moi aussi, je ne serai plus raisonnable. J’affronterai le monde, les gens, les emmerdes, et je les regarderai droit dans les yeux. Je leur dirai que leur chemin tracé ne me convient pas. Je veux autre chose. »

Prudence essaye de vivre. Envers et contre tout. Contre tous. Contre ses abîmes. Contre ses angoisses. Contre ses souffrances. Elle traverse la vie dans un tourbillon. Moments lumineux. Instants douloureux…  Jusqu’où ira-t-elle ? Jusqu’où pourra-t-elle aller ?

Prudence… Sapristi. Comme j’aurai aimé me tenir contre toi. Comme j’aurai aimé, comme le dit si bien Leiloona, te sauver ….

Prudence est portée par le souffle d’Anne-Véronique (que l’on entend murmurer au fil des pages) et par son écriture… Plus aboutie, plus maitrisée, plus fine, plus sensible encore que dans son 1er roman …

Prudence est à découvrir les copains… Pour cette héroïne des temps modernes et pour Anne-Véronique qui le vaut tout autant ❤

« Faudra-t-il que toute ma vie, on me renvoie à mon passé ? Je ne suis qu’un objet, alors je reprends mon rôle de meuble et je le laisse faire. Parfois, il râle parce que je n’y mets pas de bonne volonté. Le devoir conjugal existe-t-il encore ? Je pourrais le tuer quand il dit ça. Est-ce qu’il faut absolument aimer le sexe ? Suis-je une mauvaise femme pour autant ? Un hybride ? Une personne anormale ? Tout le monde se vante d’adorer le sexe, de prendre son pied. Je me sens juste utilisée, déchirée, mouillée, malaxée, humiliée. Je revois, je ressens, j’entends mon adolescence, et j’ai mal. Rien n’est bon. Je me tais et le laisse faire. »

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Une lecture que je partage avec ma copine de toujours (ou presque !) Noukette

Les billets de Leiloona, de Caroline, de Lionel … Et le blog d’Anne-Véronique est à découvrir ici !

Anne-Véronique Herter, Prudence Rock, Editions Félicia-France Doumayrenc, 2017.

La Maison (Roca)

Roca © Guy Delcourt Productions – 2016
Roca © Guy Delcourt Productions – 2016

Une maison s’ouvre après plusieurs mois durant lesquels elle a été laissée à l’abandon…

Suite au décès de leur père, une fratrie doit remettre la maison paternelle en l’état afin de pouvoir la mettre en vente. Il faut trier, jeter, laver, ranger, réparer… José, Vincente et Carla s’organisent pour assumer, à parts égales, les différentes travaux et démarches qui doivent être réalisés. L’occasion de se retrouver en famille et qui sait, c’est peut-être l’opportunité d’apaiser certaines rancœurs.

Paco Roca entre sur la pointe des pieds dans cette famille. A l’aide de quelques planches muettes, il nous donne la possibilité de repérer les lieux. L’endroit est désert, les objets laissés dans le jardin ont été malmenés par les intempéries, le potager attend que quelqu’un daigne reprendre les outils pour le débarrasser de ses mauvaises herbes… Un rapide tour du propriétaire nous permet de constater que tout est serein… pour le moment. On devine qu’un moment familial important va se jouer. La scène est prête, le lecteur est tout ouïe. Ils ne manquent que les personnages qui, d’ailleurs, ne tardent pas à faire leur entrée. Et dès lors que la maison est de nouveau habitée, les émotions vont s’emparer des personnages et guider le scénario… Le moindre objet qui passe et c’est un souvenir qui s’impose. On va d’anecdote en confidence, tout a une histoire qui n’est pas la nôtre et pourtant on est là, à partager le quotidien de cette famille comme s’il s’agissait du nôtre.

Paco Roca est un auteur que j’apprécie. Pour avoir eu l’occasion de lire trois de ses albums (« Rides », « Les Rues de sable » et « Le Phare »), je sais qu’il est attentif à chaque détail et qu’il prend le temps d’installer ses personnages. Avec peu de chose et à l’aide de passages silencieux, il parvient à nous faire comprendre que ses héros ordinaires sont en pleine rêverie, en pleine réflexion ou dévastés par le chagrin. Roca dessine chaque chose avec délicatesse et veille à ne pas aller trop loin dans l’intimité des personnages, comme s’ils étaient pudiques. Ses histoires ne nous heurtent pas, elles nous touchent. Il ne juge pas, il tente de comprendre. Il ne caricature jamais, il écoute et retranscrit…

« La Maison » est certainement inspiré de sa propre expérience (c’est du moins ce que je me suis dit en regardant la photo insérée dans l’album). C’est peut-être pour éviter l’afflux d’émotion qu’il n’utilise pas un mais trois narrateurs. Tous trois font partie de la même famille, de la même entité… ils sont frères et sœurs. Leurs allées et venues dans la maison familiale dynamisent le récit et lui donnent du souffle. Culpabilité, fierté, colère, nostalgie, joie… aucune émotion ne manque à l’appel. On sent que les larmes des personnages ne sont jamais loin… Paco Roca ne va pas jusqu’à les faire couler. Malgré la faible différence d’âge qui les sépare et leur histoire commune, ils ont logiquement une perception différente des événements ce qui enrichit la narration. J’ai trouvé que le ton était juste.

PictoOKUn album où l’on oscille entre passé et présent. Une babiole qui prend la poussière sur une étagère, un fruit qui attend d’être cueilli… chaque objet porte en lui la mémoire d’un souvenir. Le deuil se fait lentement, la vie reprend ses droits. Mais même si j’ai bien aimé cet album, force est de constater que je ne parviens pas à en parler. Je peine car je ne parviens pas à cacher ma légère déception. Bien que tout soit cohérent et limpide, que les personnages soient touchants à souhait et que planches et couleurs soient belles… ça glisse. Je m’attendais à un album plus émouvant, bien plus fort, bien plus marquant. Une jolie lecture mais qui n’est pas le coup de cœur attendu.

Les chroniques de Jérôme, Violette, Nathalie, Noukette, Moka, Krol,..

la-bd-de-la-semaine-150x150La BD de la semaine est aujourd’hui hébergée chez Noukette !

Extrait :

« La décoration de cette maison est un voyage dans le temps » (La Maison).

La Maison

One Shot

Editeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur / Scénariste : Paco ROCA

Dépôt légal : mai 2016

124 pages, 16,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8102-1

Bulles bulles bulles…

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La Maison – Roca © Guy Delcourt Productions – 2016

Une famille normale – Garance Meillon

 

9782213687469-001-X (1)« Mon réveil sonne à sept heures pile mais je me réveille toujours à six heures cinquante. C’est un automatisme. Je crois que ça fait des années que je n’ai pas entendu la sonnerie de mon réveil. D’habitude Damien dort à mes côtés, sauf s’il est rentré tard la veille, et alors je le trouve au matin sur le canapé du salon. Il met ses chaussures cirées bien parallèles sur le tapis, depuis que je lui ai demandé quand nous avons emménagé ensemble il y a dix-huit ans. « 

C’est par ces mots que nous rentrons dans une vie bien réglée. Bien propre.  Chez des gens bien comme il faut. Un couple, un appartement parfaitement astiqué, deux enfants.

Dans cette famille normale, je demande la mère : Cassiopée. Ça fait des années qu’elle n’a pas pleuré. Ça fait des années qu’elle demeure ainsi dans sa vie rangée, sérieuse, réduite. Cassiopée est une machine faite femme, un être triste, sage, sec, maniaque, froid, un serpent. Frigide ? Qui pense, analyse, prévoit, organise sa vie et celle des autres. Efficace. Elle donne le change. Toujours. Fait illusion. Jusqu’au jour où….

« Même à ton chevet je te disais des banalités, des choses que l’on croit bon de dire aux gens qui meurent. Je te serrais la main comme je l’avais vu dans un film. Mais il n’y avait pas d’étreinte dans mes mains, et je ne savais pas comment te voir mourir. Personne ne m’avait appris, alors je l’ai mal fait, parce que je suis quelqu’un de stupide, quelqu’un de scolaire, qui ne sait apprendre que par cœur. »

Dans cette famille normale, je demande le père : Damien. Un homme amoureux de sa femme-ce-glaçon. Un bon père. Détaché. Effacé. Un peu à côté. Reconnaissant et rempli de bons sentiments. Il essaye. Mais pas trop. Il pourrait être cool. Il pourrait se battre, se révolter, vivre …. « Mais au lieu de ça il mange sagement les petits rôtis qu’elle nous prépare et qui n’ont aucun goût, en disant « oui ma chérie ». Et il se ressert, ben voyons.«  Lâche ? (un peu comme tous les hommes, j’ai presqu’envie d’ajouter, mais ce serait maaaaaaaaaal 😉 ) « Je dessine des immeubles pour ne pas penser à mon propre appartement. Et à l’intérieur ma femme qui est triste. »

Dans cette famille normale, je demande la fille : Lucie. 16 ans. Une tornade. Une ado quoi ! En colère… Surtout contre sa mère, cette « coinços » ! Une demoiselle révoltée car en souffrance… « Ce matin je suis allée en cours. J’avais mis une heure et demie à me préparer tellement j’avais peur. Je me suis aperçue que le maquillage est un allié contre le monde, et par conséquent moins je me sens bien, plus je me maquille. Je ne ferai pas partie de l’armée des femmes au visage nu. Tant pis pour Greenpeace, les petits animaux sauvages et la nourriture bio. Je me suis toujours foutue éperdument des randonnées et des marches en forêt. »

Elle n’a pas sa langue dans sa poche. Douée au lycée. Sexuellement affranchie et libre. Et amoureuse-dingue d’un garçon ! « Je sais que Cassiopée m’a inscrite à la danse pour pouvoir baiser tranquillement avec papa. Et moi je baise tranquillement avec Maxime grâce à la danse. Il habite en face du lycée, c’est pratique. On fait l’amour pendant une demi-heure et pas qu’une seule fois. Ça arrange tout le monde la danse finalement. Je crois que ma mère n’en a rien à foutre, en fait, que j’aille à la danse ou pas…. « 

Dans cette famille normale, je demande le fils (mon préféré !) : Benjamin. 13 ans. Une obsession, l’astronomie. Et Pluton. « Pluton n’est même pas une vraie planète, c’est une planète naine. C’est tout ce à quoi on peut prétendre à treize ans, d’être une planète naine, non ? C’est même plutôt classe. Alors c’est décidé. Moi, c’est Pluton. »

Il est bizarre, angoissé par la mort, alors il dort peu. Très intelligent. Voire toutafé surdoué. En marge. Mène une vie parallèle dans sa tête. Se suffirait presqu’à lui-même. Et il a un plan, un désir fou d’élévation…. « J’ai souvent pensé à m’échapper pour quelques jours, à faire une fugue comme le Grand Meaulnes. Mais j’ai trouvé mieux. »

 

Oui, je vous entends déjà vous écrier « ahhhhhh, encore une histoire de bonne femme, de vie quotidienne,  de crise de couple, de reconstruction, de transmission…. Déjà lu 100 fois ! » Oui, mais pas que ! La force de ce livre, ce sont toutes ces voix mêlées qui se racontent à la 1ère personne et qui nous font entrer dans cet espace intime propre à chacun et que l’on sait si bien  taire. Dans cette vie intérieure qui lentement, se fissure…

Et l’écriture de Garance Meillon est singulière,  sobre, drôle, un poil grinçante…Tout ce que j’aime !

Un 1er roman à découvrir, une auteure à suivre de TRÈS près !

Extraits :

« En général, nous faisons l’amour le mardi, parce que les enfants prennent des cours de danse et de théâtre et rentrent plus tard. Nous avons deux bonnes heures devant nous. J’ai aussi choisi le mardi parce que c’est le jour où je sais si ma semaine va être bonne. Cela ne rate jamais, mes prédictions sont toujours exactes. Parfois je m’effraie moi-même. Par exemple c’est un mardi que j’ai appris que maman était morte. Bien sûr que c’était un mardi. »

«  Tout à l’heure j’étais seule chez maman. J’avais l’impression que chaque objet me reprochait d’être arrivée trop tard. J’ai frôlé les livres du couloir avant de pousser la porte de sa chambre. Maman aimait beaucoup lire. Elle accumulait les livres […]. Ce n’était pas la bibliothèque proprette d’une érudite mais celle d’une passionnée, d’une folle, d’une femme qui n’avait pas voulu s’arrêter. Certains livres avaient été lus plusieurs fois, ils avaient été aimés jusqu’à ce que leurs pages se cornent et jusqu’à ce que leur couverture s’effrite. […] Elle aimait comme dans les films italiens, avec fatalité, avec emphase. Avec le recul, je trouvais ça beau. Quand je suis passée devant, la bibliothèque elle-même semblait recueillie dans un deuil mêlé d’incompréhension. Ma mère, en mourant avait aussi déserté ces livres. Et maintenant, où étaient ces mots qui étaient entrés en elle ? »

 

Troisième livre découvert grâce à la si jolie aventure des  68 premières fois (et pour découvrir cette belle communauté et tous les avis sur ce 1er roman c’est par ici :  68 premières fois )

68 premières fois

 

Une famille normale de Garance Meillon, Fayard, 2016.