Morte saison et autres récits (Claveloux)

Au mois de janvier 2020, j’ai eu l’occasion de visiter la superbe exposition consacrée au travail de Nicole Claveloux lors du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Cette immersion dans l’univers fascinant de l’autrice présentait les travaux qu’elle a réalisé pour les magazines Okapi et Métal Hurlant, ainsi que des tableaux. Sublime mise en bouche qui m’a donné envie de plonger dans les récits de Nicole Claveloux.

Claveloux & Zha / Cornélius 2020

« Morte saison » (une nouvelle publiée en 1979 dans Métal Hurlant) titre ce second volume d’une anthologie que Cornélius consacre à Claveloux. L’éditeur résume ainsi ce voyage de lecture : « Déposées sur une plage par un train qui se désagrège à leur arrivée, deux détectives (auxquelles les autrices prêtent leurs traits) débarquent à l’Hôtel du Petit boudin des dunes. Dans ce refuge de bord de mer, le temps s’écoule différemment. La mer monte quand elle en a envie et les méduses volent dans le ciel. Les habitués vaquent à leurs occupations au son du pianiste d’automne, jusqu’au jour où l’Homme triste disparaît mystérieusement… »

Onze autres histoires (très) courtes (quant à elles) parues entre 1977 et 1985 dans les magazines Métal Hurlant, Okapi et Ah ! Nana ! se joigne à la danse. Le tout développe un univers graphique fantastique totalement déroutant. Délicieux aussi.

J’imagine à quel point ce voyage a été déroutant pour les lecteurs de la première heure ; ils étaient jusque-là habitués à des canons esthétiques bien différents en matière de BD ! Ça devait être fabuleux cette période où la BD a pris un virage pour explorer d’autres possibles, d’autres formes de langage visuel et narratifs ! Avec Gotlib, Moebius, Bilal, Bourgeon… il y avait là une nouvelle génération d’auteurs très prometteurs.

Morte saison et autres récits © Claveloux & Zha / Cornélius 2020
Morte saison et autres récits © Claveloux & Zha / Cornélius 2020

A la lecture de ce recueil, on devient la petite Alice au moment où elle découvre ce qui se cache de l’autre côté du miroir. Le paysage est vivant, les objets sont parfois dotés d’une conscience propre. Rien ne se passe comme on s’y attend… et l’on côtoie tout une gamme d’espèces dont la présence saugrenue crée des situations jubilatoires. Une araignée phobique broie du noir. Une reine (Louise XIV) est fatiguée d’être fatiguée… tous ces privilèges et ce luxe confortable rendent la vie rudement compliquée tout de même ! Un bigorneau humaniste tente de sortir un bigorneau patibulaire de sa coquille.

Morte saison et autres récits © Claveloux & Zha / Cornélius 2020

Au scénario, Nicole Claveloux signe la majeure partie des textes de ce recueil. Outre la collaboration avec Edith Zha sur « Morte saison » , ce volume nous permet de découvrir une nouvelle écrite par Patrick Cothias sur un univers fantastique (un style que je ne lui connaissais pas). L’alchimie entre cynisme et poésie fonctionne réellement bien et les dessins de Claveloux nous installent sur un ailleurs où lenteur, bonne humeur et rêveries sont des constantes. A plusieurs moments, ça m’a fait penser à la folie douce et poétique de Philémon.

Nicole Claveloux semble considérer les phylactères comme des êtres indociles. L’artiste les laisse libres de n’en faire qu’à leur tête. Il y a de l’ingéniosité dans ce choix de les présenter, de les poser au milieu des illustrations sans logique apparente. Pour autant, la lecture suit un rythme de croisière très ludique. Je n’ai jamais été en difficulté pour trouver le « sens de lecture » , je n’ai jamais fait fausse route. La lecture est intuitive, fluide.

Des personnages fantasques, de doux dingues, de solides incompétents, de vrais désespérés critiquent le pouvoir ou le façonnent à leur image. Des gens morose, des gens peureux, des gens de tout poil prennent des décisions conventionnelles ou partagent des habitudes dénuées de sens… On se moque des gens prétentieux, imbus, paresseux. On apprécie les poètes, les originaux, les marginaux. Le propos nous bouscule avec humour. L’univers singulier de Nicole Claveloux nous invite à faire ce pas de côté, à lâcher prise. Impossible de savoir où l’histoire nous amène tant les répliques spontanées nous prennent au dépourvu.

Drôles, déjantées, touchantes ou terrifiantes, ces histoires nous emportent loin de tout, du quotidien, de la raison, du bon sens mais tout cela est délicieux.

Morte saison et autres récits (recueil)

Editeur : Cornélius / Collection : Solange

Dessinateur : Nicole CLAVELOUX / Scénariste : Édith ZHA

Dépôt légal : février 2020 / 128 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-36081-180-9

L’Instant d’après (Zidrou & Maltaite)

Elle s’effeuille, ondule, excite, se déhanche. Vers elle, les regards lubriques convergent, les hommes se gonflent peu à peu d’un ardent désir, laissant aller bon train les fantasmes, le temps d’une danse érotique.

L’Instant d’après – Zidrou – Maltaite © Dupuis – 2020

Blandine est strip-teaseuse dans un rade paumé au fin fond de la Caroline du Sud. Elle a un goût amer en bouche. Cette sale impression d’avoir raté sa vie. D’être une débauchée. Une fille vulgaire à qui la vie n’a réservé que des coups pourris. Même ses parents la considèrent comme une moins que rien. C’est sûr que comparée à Aline, sa sœur jumelle devenue une harpiste émérite reconnue, elle fait tache. La lie de la fratrie. La hanche… sa jumelle et elle n’ont bien que ce point en commun ; quand l’une la caresse pour en sortie une somptueuse mélodie, l’autre la dénude et la huile pour appâter le chaland vicieux.

Ça fait des années que Blandine n’a plus de contact avec sa sœur. Pourtant, en faisant son numéro ce soir-là, elle se fige. D’instinct, elle sait qu’il est arrivé quelque chose à Aline. Elle plaque tout et prend le premier avion pour rentrer en France. Et si elle n’a pas beaucoup d’estime pour Philippe, son beau-frère, Blandine a du mal à croire qu’il est l’assassin de sa sœur. Elle se met à enquêter et découvre qu’à l’instar de sa sœur, d’autres personnes ont également disparues de façon inexpliquée.

Zidrou ! Ah !!! J’ai toujours un moment d’arrêt avant de commencer à lire la dernière histoire en date sortie de son cerveau (enfin plutôt dire « fraîchement publiée » ). Oui, parce qu’entre Zidrou et moi, ça passe ou ça casse. Pas de juste milieu, pas de demi-teinte en bref : c’est noir ou blanc. Il a su m’émouvoir à en pleurer. Il a aussi su me comprendre qu’un album doté d’une pagination classique (allez, 56 pages en moyenne) pouvait avoir un temps de lecture plus long que l’intégralité des volumes de l’Encyclopædia Universalis… c’est dire. Mais oui, grâce à Zidrou, j’ai eu à sortir les mouchoirs avec Lydie ou Pendant que le Roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? et j’ai eu l’occasion de me poiler comme avec Les beaux étés par exemple [et si l’un de vous pouvait m’offrir « Les Brûlures » , je suis certaine d’élargir encore le panel des éloges adressés au scénariste]. Mais en attendant, ma dernière lecture zidrouesque en date remontait à 2018 avec le cinglant « La petite Souriante » qui est d’un cynisme sanglant assez impressionnant. Il fait le même délicieux effet que le bruit que produit une craie sur un tableau noir et électrise au moins autant que le moustique qui tourne inlassablement à deux millimètres de votre oreille alors que vous cherchez à vous endormir. Mais à part ça, la lecture était fichtrement agréable.

Vu le visuel accidenté du visuel de couverture, je m’attendais à ce que « La petite Souriante » diffuse encore quelques effluves. Je jubilais d’avance ! Et même si Zidrou saupoudre d’une généreuse dose de suspense ce thriller intriguant… le scénario est tout de même assez soft. Alors non, n’allez pas penser que Zidrou se contente d’emprunter des chemins narratifs cousus de fil blancs. Non, il crée la surprise dans cette intrigue et n’hésite pas à nous faire gober des couleuvres ce qui, ôh surprise, ne nous donne pas envie de nous rebiffer mais bel et bien de continuer la lecture !

« Elle était là et puis, l’instant d’après…. elle n’était plus là ! Disparue ! Volatilisée ! »

Eric Matlaite réalise un très bel habillage graphique de ce petit thriller. Le dessinateur belge a grandi dans le sillon de Will, son père. Biberonné à la ligne claire, il est littéralement tombé dans la marmite de la bande dessinée. Ado, Maltaite-fils donnait des coups de mains à Maltaite-père sur les différents projets dans lesquels ce dernier est engagé [comme pour Tif et Tondu que son père dessinait pour le magazine Spirou ou pour Natacha (série sur laquelle Will a travaillé avec François Walthéry)]. Puis Eric Maltaite se lance à son tour et développe un univers graphique plus personnel. De toutes les cordes qu’il a à son arc, le dessinateur a choisi de nous immerger dans le décor des années 1960. C’est donc assez logiquement qu’il suit son idée pour camper son ambiance graphique et réalise pour l’occasion un dessin très ligne claire avec une découpe de planche classique mais efficace. Quelques clins d’œil de-ci de-là, à commencer par l’héroïne dont les traits se confondent à s’y méprendre avec ceux de la jolie Natacha [hôtesse de l’air]. Maltaite en profite également pour faire un petit clin d’œil en homme à Pierre Tchernia. Il ne joue pas avec les trames contrairement à ce que la couverture nous laissait supposer mais y va de couleurs assez lumineuses. Et la somme de tout ces ingrédients graphiques, c’est que cela nous permet d’avoir une lecture très fluide.

Un bon moment de lecture. Un Zidrou qui « passe ou casse » même si la chute offre un dénouement un poil trop gentil. Mais ce n’est que mon avis… le mieux c’est encore que vous vous fassiez le vôtre !

L’Instant d’après (one shot)

Editeur : Dupuis / Collection : Grand Public

Dessinateur : Eric MALTAITE / Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : mars 2020 / 56 pages /

ISBN : 978-2-8001-7079-4

Ceux qui restent (Busquet & Xoül)

Busquet – Xoül © Guy Delcourt Productions – 2018

Des centaines d’histoires commencent ainsi. Une nuit tranquille et dégagée, la lune brillant dans une mer d’étoiles, l’enfant de la maison dort paisiblement quand soudain, une étrange créature entre dans sa chambre… Et lui fait une incroyable demande que l’enfant accepte, excité par l’incroyable et passionnante aventure qu’on lui propose !
– Ben, réveille-toi ! Non, non, tu ne rêves pas. Je suis un Wumple et je viens du royaume d’Auxfanthas. Notre royaume est en danger, toi seul peux nous sauver. Nous aideras-tu ?
Un rêve devenu réalité pour l’enfant… mais un véritable cauchemar qui commence pour ses parents. »

Mais cette fois, nous n’allons pas partir dans le récit d’aventure aux côtés de l’enfant, mais rester et partager cette interminable attente de son retour aux côtés de ses parents.

L’histoire de Peter Pan continue d’être revisitée sous un autre angle, d’autres déclinaisons. Ici, c’est donc sous la forme d’une enquête de police que nous allons vivre cet épisode. Les enquêteurs explorent les pistes qui s’offrent à eux : enlèvement, fugue… quelle est l’hypothèse à retenir ?

Josep Busquet campe son intrigue dans les années 30. Loin de l’effervescence médiatique que les journalistes sont aujourd’hui capables de produire, le scénariste fouille et dissèque ce drame familial jusqu’à attraper un fil ténu qu’il ne lâchera pas. Il sème le doute et malaxe lentement notre perception des choses, nous conduisant jusqu’à croire en l’incroyable et prendre pour acquis les solutions qui s’offrent aux parents pour faire face à l’absence de leur enfant.

Le narrateur, observateur anonyme de cette histoire, rappelle d’ailleurs très bien que pléthores d’histoires envoient des enfants sauver des mondes imaginaires et les êtres qui les peuplent. Mais rares sont celles qui restent dans « la réalité » pour parler de ce que vivent les parents à la suite d’une disparition soudaine de leurs bambins.

Le scénariste nous fait observer ces parents. Qui sont ces individus qui parviennent à construire des familles « parfaites » , semblent aimants et sont – forcément – profondément affectés par cette disparition inexpliquée ? Sont-ils des être retords et finalement… malsains ? Comment expliquer les absences répétées ? Jusqu’au retour de l’enfant chéri réapparaisse, la bouche remplie du récit de ses aventures et de personnages qui semblent directement sorties des histoires d’héroïc-fantasy. Lentement, l’auteur instille quelques tumeurs dans son récit : psychose ? maltraitance ?

Josep Busquet réalise donc un conte désenchanté magnifiquement illustré par Xoül. L’illustrateur choisit des couleurs sombres qui maintiennent – de bout en bout du récit – une certaine mélancolie grâce aux teintes bruns-bleus-violines qui sont utilisées. C’est peut-être « à cause » de cette ambiance graphique légèrement austère que je suis restée à observer le déroulement des événements. Mais bien que cette lecture de fut pas un coup de cœur, j’ai pourtant pris du plaisir à tourner les pages, totalement captivée par la tournure que prend l’histoire.

Le sujet est trompeur mais cet album n’est pas à classer dans le registre jeunesse. C’est original et vraiment bien trouvé… et le dénouement fait froid dans le dos.

La chronique d’Anaïs, La petite créature.

Ceux qui restent

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Alex XOÜL
Scénariste : Josep BUSQUET
Dépôt légal : mars 2018
128 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-7560-5262-5
L’album sur Bookwitty

Bulles bulles bulles…

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Ceux qui restent – Busquet – Xoül © Guy Delcourt Productions – 2018

Chronosquad, tome 4 (Albertini & Panaccione)

Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Résumer les trois derniers tomes sans spoiler est quelque chose d’impossible.

Résumer ces derniers tomes en réussissant à être cohérente est au-dessus de mes forces. Alors je triche un peu (beaucoup) et je propose une photo de l’encart inséré au début de ce dernier tome.

Chronosquad, tome 4 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Lecteur, ne m’en veut pas de te simplifier les choses 😛

(Tu peux cliquer sur l’image pour l’agrandir mais sache qu’elle dévoile des éléments que tu préférerais peut-être ne pas connaître avant de te lancer dans la lecture…)

Il y avait donc un certain nombre de nœuds à démêler et je me demandais bien comment les auteurs allaient s’y prendre pour 1/ défaire la pelote en un seul tome et 2/ proposer un dénouement cohérent et qui n’est pas plié dans les 10 dernières pages.

Encore tout un imbroglio d’intrigues temporelles aussi diverses que variées. On se retrouve au Moyen-Age, dans l’Egypte Antique, à Londres au début des années 80, à la Révolution Française… ça pulse dans tous les sens, les Chronosquads sont partout… et nulle part. Giorgio Albertini les étouffe, les sert dans un étau. Le scénario est riche, trop peut-être. Le résultat : le lecteur ne sait plus où donner de la tête. Quelle est la piste à suivre ? Où le scénariste souhaite-t-il en venir ?

Et puis, magie de la narration, comme si on ôtait la soupape du couvercle d’une cocotte-minute, la pression s’évacue d’un coup et toutes les pièces du puzzle trouvent leur place. Magie car avec une bonne dose d’humour, rien n’est forcé. Ce qu’on ne comprenait pas jusqu’alors devient compréhensible, des questions laissées en suspens dans les tomes précédents trouvent enfin leur réponse et on se rend compte que rien n’a été laissé au hasard dans l’histoire. Car effectivement, jusqu’au milieu de ce tome, j’ai vraiment douté que le scénariste serait capable de nous apporter la preuve qu’il parviendrait à exploiter toute la matière qu’il avait sur son plan de travail.

Au dessin, on parvient à souffler sur certains passages muets mais ces trêves d’une poignée de pages nous laissent assez peu de répit avant que la course ne reprenne. Grégory Panaccione n’a molli sur aucun tome, rien qui ne permette de percevoir une hâte quelconque dans ce travail créatif. Il a tout de même livré quatre tomes en un an ! Plus de 900 planches !!! A croire que Gregory Panaccione était H-24 sur la série ! Mais je ne me plains pas car c’est tout de même très agréable pour un lecteur ce rythme de parution trimestrielle.

Quoi qu’il en soit, et à la lumière des dernières explications, je crois que le lecteur à tout à gagner à faire seconde lecture. Quoi qu’il en soit, Chronosquad est une série fort sympathique !

Chronosquad

Tome 4 : Concerto en La mineur pour timbales et grosses têtes
Tétralogie terminée
Editeur : Delcourt
Collection : Neopolis
Dessinateur : Gregory PANACCIONE
Scénariste : Giorgio ALBERTINI
Dépôt légal : septembre 2017
248 pages, 25.50 euros, ISBN : 978-2-7560-7416-0

Bulles bulles bulles…

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Chronosquad, tome 4 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Chronosquad, tomes 1 et 2 (Albertini & Panaccione)

tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016
tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016

tome 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017
tome 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Un appel du Professeur Korais en pleine nuit l’informe que sa candidature est retenue et qu’il est attendu le plus tôt possible au bureau des Chronosquad. Les Chronosquad sont une équipe d’agents – flics – surentraînés et dont la mission consiste à intervenir auprès des chronotouristes délictueux.

Lui, c’est Télonius Bloch… spécialiste du Moyen-Age… voire de l’Antiquité même si ce n’est pas son domaine. En tout et pour tout, il a suivi la formation des agents Chronosquad mais n’a pas eu réellement d’occasion de pratiquer depuis et les résultats de la formation n’étaient pas terribles. Les Chronosquad « sont des agents régulateurs des voyages temporels et des couacs qui peuvent en découler, car la pratique s’est popularisée. Pour 10999 euros à peine, vous pouvez désormais partir 30 jours en Egypte antique en formule tout inclus (ce qui correspond à 1 jour et 1 heure en 2016, quoi que cela varie selon le lieu et l’époque de la destination) » (extrait présentation Delcourt).

Voilà donc Télonius positionné sur une mission qui va l’emmener en Egypte antique. Au compteur temporel, « il est 10h25 et nous sommes le 27 juin 2574 avant J.C. ». Aux côtés de deux Chronosquad aguerris, Mümin Beylogu et Liz Penn, Télonius tente d’apporter ses connaissances pour démêler ce sac de nœuds et retrouver les deux adolescents.

Drôle de temps… drôle de rapport au temps. Etrange société qui s’octroie tous les droits, y compris celui de se payer le luxe de chambouler des périodes historiques jusque-là préservées. Sous les affiches racoleuses des agences de voyages temporels, des prix faramineux concurrencent à peine l’effet qu’induit un slogan tout aussi aguicheur, réelle promesse de faire un pied de nez… au temps.

Chronosquad, tome 1 - Albertini - Panaccione © Guy Delcourt Productions - 2016
Chronosquad, tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016

Pour son baptême dans le monde de la bande dessinée, Giorgio Albertini dépoussière le fantasme du voyage temporel. Les ingrédients sont bien dosés : dans une société prise dans son rythme infernal (métro-boulot-dodo), quoi de plus naturel que de vouloir rentabiliser au maximum ses périodes de vacances. Imaginez votre réaction si on vous annonçait qu’un seul jour de congé posé dans votre présent vous permet d’accéder [dans un autre espace-temps] de 30 jours de vacances ! Le petit « hic » est… le tarif de la prestation.

Giorgio Albertini enfonce le clou et exploite tous les travers de l’humanité : consumérisme, course aux profits, transgressions des règles, magouilles et corruption, réseaux parallèles et/ou clandestins. Sans compter les médias qui font leurs choux gras du moindre fait divers… Les Chronosquad – flics spécialisés qui interviennent pour épingler les chronotouristes qui ne respectent pas les règles des voyages temporels – nous sont vite assez sympathiques. Le scénariste s’appuie sur un trio de personnages aux caractères bien campés : la belle Liz Penn, compétente, perfectionniste, intransigeante avec elle-même comme avec les autres. A ses côtés, le solide Beylogu est un homme qui a le cœur sur la main et qui risquerait sa vie pour protéger ses coéquipiers que l’impressionnante stature et les kilos de muscles. Celui qui fait tache est donc Bloch… gringalet, courageux mais pas téméraire, incompétent et inexpérimenté, brouillon aussi bien dans sa manière de se déplacer que dans ses gestes ou la manière de gérer ses émotions… Il a la fraicheur et la spontanéité d’un gamin de six ans mais il dispose d’un sens de l’observation redoutable. Et ce sont finalement ces deux derniers traits de personnalité qui vont légitimer sa place dans le trio. Le regard décalé qu’il porte sur son environnement donne aux enquêtes une direction inattendue ! La mayonnaise prend vite entre ces trois-là et c’est ce qui donne le « la » au scénario : son ambiance et son tempo. Entre les incartades romantiques et naïves de notre apprenti flic et les deux Chronosquad expérimentés qui relativisent, la complicité et le respect s’installent vite, laissant toute la place à des échanges bourrés d’humour, de taquineries et la possibilité à l’enquête policière d’avancer.

Grégory Panaccione illustre avec malice des situations souvent cocasses. Il épaule parfaitement le scénariste grâce à son talent et la facilité qu’il a de dessiner n’importe quelle situation. La preuve en est puisque l’illustrateur a réaliser plusieurs albums muets. Avec le génialissime « Un Océan d’amour » (réalisé avec Wilfrid Lupano), il nous avait fait traverser la moitié du globe. Mais avant, il avait réalisé seul « Toby mon ami » ou « Match« , un album muet que je n’ai pas lu mais dont j’ai vu quelques séquences plutôt savoureuses (on pourra d’ailleurs trouver un air de famille entre l’un des personnages de ce match de tennis et Télonius [l’apprenti Chronosquad] si ce n’est que Télonius a la silhouette d’une feuille de cigarette tandis que la bedaine du joueur de tennis n’a rien à envier à celle de Gérard Depardieu).

Avec « Chronosquad« , l’illustrateur agrandit son terrain de jeu, le pousse jusqu’aux quatre coins du globe et l’étale de la Préhistoire à nos jours ! Au dessin, Grégory Panaccione est à l’aise et ça se ressent. Qu’il y ait du texte ou qu’il n’y en ait pas, il s’amuse avec l’espace de la planche, le séquence, joue des angles de vue… plongée, contre-plongée, gros plan… son récit graphique est fluide. Prenant.

Ce coup de crayon agile nous régale de tronches très expressives, tantôt déconfites tantôt hyper joviales (et toute la palette d’expression qu’il y a entre ces deux extrêmes). On savoure aussi bien les nombreux passages muets que les passages dialogués. Les planches font la part belle à des scènes pétillantes où le comique de situation, de gestes, de mots… embarque le propos dans son mouvement. Puis Panaccione change de couleurs, indiquant que l’heure est venue d’être plus sérieux. Le dessinateur guide son lecteur dans les émotions et les ambiances, on est à l’affût du moindre rebondissement, du moindre indice…

PictoOKOui… j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ces deux tomes. L’enquête assez simple en apparence se complexifie à mesure qu’on avance dans la lecture. Du simple avis de recherche de deux ados en fugue on se dirige progressivement vers une enquête plus complexe aux ramifications multiples. En parallèle, le personnage principal se révèle et quitte lentement sa coquille d’adulescent.

Le troisième tome de la tétralogie devrait arriver en mai 2017. Vivement !

Chronosquad

Tome 1 : Lune de miel à l’âge du bronze
Tome 2 : Destination révolution, dernier appel
Tétralogie terminée
Editeur : Delcourt
Collection : Neopolis
Dessinateur : Grégory PANACCIONE
Scénariste : Giorgio ALBERTINI
Dépôt légal tome 1 : octobre 2016
240 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7413-9 –
Dépôt légal tome 2 : janvier 2017
218 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7414-6 –

Bulles bulles bulles…

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Chronosquad, tomes 1 et 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016 et 2017