Tomsk-7 (Zezelj)

Zezelj © Mosquito – 2014

Tomks-7, la ville-prison absente de toutes les cartes. Vladimir y a été conduit après avoir détruit toutes les horloges d’un port et tabassé le policier venu l’arrêté. Vladimir est à Tomks-7 pour une durée indéterminée. Chaque jour, il fait le pain pour les habitants de la ville… et chaque jour il rêve de s’envoler pour rejoindre la femme qu’il aime.

M., la ville esseulée au cœur des terres. Seul un fleuve la relie à la met mais en été, il est presque à sec. A M., des gens rêvent de grands espaces, de voyages. Et Simon, le vieux matelot, n’a pas perdu l’habitude de lire ses cartes maritimes. Il s’accroche à un fragile espoir de pouvoir de nouveau prendre le large et initie son petit-fils à ce savoir.

Dealer, marin, catcheur, prisonnier… tous ont ce point commun d’être planté là, dans la ville qui les voit vieillir et qui les use. La ville qui bouffe leurs illusions et leurs rêves d’enfants.

… des rêveurs…

Que l’on soit à Brooklyn ou ailleurs, on remarque en premier lieu l’austérité qui entoure chaque chose, chaque individu. Des bâtiments qui mordent le ciel, la nuit qui englouti tout et fait naître la peur, le brouillard qui camoufle les bruits et invite le marcheur à presser le pas.

Danijel Zezelj est un auteur que j’ai eu l’occasion de lire à plusieurs reprises. Son coup de pinceau nerveux, la matière  qui fait le sel de ses illustrations, le côté vivant des univers qu’il crée… je m’en régale. Les jeux d’ombre et de lumière créent une ambiance qui n’a nul autre pareil. Il a l’art d’installer une ambiance dès la première case et de nous faire sentir le danger, la peur. Il a l’art de dresser des villes sur le papier où crépitent le bois qu’on brule, où craquelle la feuille que l’on déplie, où bruisse le feuillage et grincent les portes.

Tomsk-7 est un recueil de huit nouvelles. A chaque fois, on change de lieu, de personnages. A priori, ils ne se connaissent pas. Au lecteur d’attraper le fil. Ici pourtant, on est moins à l’instinct que dans ses albums muets (Chaperon rouge, Industriel ou Babylone). Ici des héros ordinaires parlent, échangent, pensent. La voix-off et les phylactères nous guident mais on ne peut s’empêcher d’être à l’affût et surtout, surtout !, on scrute/on mate/on contemple ces planches magnifiques toutes de noir et blanc bruts.

Pour les yeux et l’ambiance !

Tomsk-7

One shot
Editeur : Mosquito
Dessinateur / Scénariste : Danijel ZEZELJ
Dépôt légal : novembre 2014
80 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-35283-282-9

Bulles bulles bulles…

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Tomsk-7 – Zezelj © Mosquito – 2014

D’autres pépites à découvrir chez les bulleurs de la « BD de la semaine » :

Blandine :                                         Fanny :                                                     Caro :

Mylène :                                               Iluze :                                                   Karine :

Nathalie :                                       Gambadou :                                          Moka :

Blondin :                                             Noukette :                                       Stephie :

Saxaoul :                                              Jérôme :                                              Jacques :

Madame :                                         Sylvie :                                                  Alice :

Soukee :                                              Bouma :                                            Aurore :

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Addiction (Busquet & Colombo)

Busquet – Colombo © Akileos – 2017

Il y a plusieurs sortes d’addictions. Celles que tu caches aux autres, celles que tu regrettes, celles que tu ignores avoir, celles que tu nies, celles qui affectent ton entourage, celles qui passent inaperçues… Certaines dépendances sont plus mal vues que d’autres, certaines sont socialement acceptées et ne sont même pas considérées comme des addictions. Mais une addiction, aussi minime soit-elle, peut changer ta vie pour toujours. En particulier quand tu en perds le contrôle.

Paquita, Brigitte, Sophie, Alain… ils ont tous des vies très différentes. Ils ont 20, 30, 40 ans… Certains se connaissent d’autres pas. Ils sont laborantins, employés de bureaux, vendeurs en prêts à porter… Ils vivent seuls ou sont mariés. Certains ont des enfants. Ils ont peu de points commun si ce n’est le fait de vivre dans la même ville et de souffrir d’une addiction. Un talon d’Achille. Addictions aux jeux d’argent (machines à sous, jeux de grattage, poker…), cleptomanie, addiction au travail, au sexe, à l’alcool, aux écrans, aux cigarettes, aux stupéfiants…

J’ai honte c’est horrible

Une pulsion qu’ils sont incapables de réfréner et qui les entraîne dans une spirale infernale. Avant de parvenir à réagir, certains touchent le fond. Et même arrivés là, l’envie d’avoir recours à l’objet de tous les désirs est plus forte que tout. L’envie de « s’en sortir » est réelle mais trouver la force de changer ses habitudes est au-delà de leurs forces. Comment s’en sortir alors ? Peut-être en optant par le déni, forme de fuite qui permet de rendre la réalité plus supportable. Ils répètent une sorte de litanie qui varie d’une personne à l’autre.

… « Je contrôle ». « Ce n’est pas un problème… ». « Je ne pense pas tomber aussi bas… ». « Je suis dans la merde ». « Je peux tout effacer ». « J’arrive pas à m’empêcher de… ». « C’est plus fort que moi ». « Je ne vois pas le temps qui passe… ». « C’est ma faute ». « J’ai tout gâché ». « J’ai essayé mais je ne peux pas »…

Famille, conjoint, amis… Certains font appel à des centres spécialisés, d’autres préfèrent les groupes de parole d’usagers… beaucoup préfèrent aussi le silence. L’addiction les isole ou du moins, change les rapports qu’ils ont avec leur entourage. Ce qu’ils consomment en excès (de l’écran au produit) leur apporte de la satisfaction, de l’adrénaline, une bulle par rapport à la vie… et rares sont ceux qui n’arrivent pas au constat que la situation n’est pas viable. Ils se consolent autant qu’ils ne se fourvoient. La sensation qu’ils trouvent dans la pratique les rend vivants… le temps d’un instant. Puis, ils se prennent la réalité en pleine gueule. Dettes, isolement, licenciement, perte de la notion du temps, … culpabilité, précarité, honte… les excès sont aussi différents que les conséquences qu’ils provoquent.

Décaler un peu le regard sur nos habitudes, ce que l’on « consomme » et pourquoi. Quelques pistes de réflexion et un récit choral qui noue la gorge.

Addiction

One shot
Editeur : Akileos
Dessinateur : Pedro J. COLOMBO
Scénariste : Josep BUSQUET
Dépôt légal : avril 2017
92 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-35574-134-0

Bulles bulles bulles…

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Addiction – Busquet – Colombo © Akileos – 2017

NoBody, tome 2 (De Metter)

De Metter © Soleil Productions – 2017

En 2007, un homme est interpellé sur les lieux d’un crime. Il s’accuse du meurtre de son coéquipier. Son corps est recouvert de sang mais ce n’est visiblement pas le sien. Placé en détention, le détenu demande à être exécuté mais le juge demande une expertise psychologique pour établir son profil ainsi que les chefs d’inculpation. Pendant un an, les psychologues défilent sans parvenir à entrer en communication avec lui. Ils butent sur cet homme sarcastique, retors et ombrageux. Il impressionne. Sa voix tonne, sa carrure est imposante et son corps est recouvert de tatouages. Son charisme tient en respect les experts jusqu’à ce que Beatriz Brenwan, une jeune psychologue, intervienne à son tour. Entre eux, une relation de confiance va naître et au fil des entretiens, l’homme qui se fait appeler Nobody se confie.
Après l’adolescence et la première mission d’infiltration (voir tome 1), le récit se poursuit. Nous sommes maintenant en 1978, le personnage est maintenant proche de la trentaine. Désormais, le FBI l’a intégré dans ses effectifs. Les missions qu’on lui confie sont plus délicates. Il s’agit maintenant d’infiltrer un gang de bikers un-pourcentistes : les Napalm’s Soldiers. Il raconte sa vérité à la jeune thérapeute. Charge à elle d’objectiver les faits.

« – Bien. ‘Faut pas me mentir. Je vous dis la vérité.
– Votre vérité.
– Ah ! Ah ! Mais ma vérité est-elle la vérité ? »

Les premières pages nous replongent dans ce face à face carcéral où chaque protagoniste oscille entre confiance et méfiance. Entre eux, une distance respectueuse semble les préserver. Rappelez-vous dans « Le Silence des Agneaux », cette étrange et fascinante relation qui liait Hannibal Lecter et Clarice Starling…

Christian De Metter prend un malin plaisir à soigner l’ambiance de ce thriller psychologique et maintient le suspense. Dans ce tome, on oublie l’enquête pour meurtre qui est en cours et on en apprend davantage sur le parcours atypique de cet homme que le FBI a utilisé pour mener à bien des missions délicates et d’une rare violence. Un agent-caméléon contraint de jouer un rôle, habitué à se fondre dans la psyché des personnages qu’il devait incarner… au point d’y laisser son âme. Jeté très tôt dans la gueule du loup, quasiment seul sur le terrain, il s’est construit une carapace derrière laquelle il s’est réfugié. Il fait preuve d’un sang-froid redoutable. De fait, on hésite en permanence durant la lecture. On sait qu’il joue double-jeu mais on se sait jamais sur quel pied il danse, on ne sait jamais quelles informations il détourne ni la part de mensonge qu’elles contiennent.

Le trait parfois charbonneux nous montre des scènes d’une rare violence. Avec autant de finesse et de sournoiserie que le personnage principal, elle est largement suggérée. Torture, viol, amputation… les sueurs froides nous parcourent l’échine durant la lecture. L’image même des gangs de motards proches des Hells Angels suffit à elle seule à nous faire fantasmer toute la violence contenue entre ces cases. On suffoque de plaisir, la tension est électrique mais le lecteur est accroché à ce récit comme une moule à son rocher. On aimerait parfois revenir dans cette cellule où a lieu l’interrogatoire. Face à la violence de certains passages, le confinement carcéral nous semble finalement être un havre protecteur.

La mise en couleur de ces planches est superbe, le rythme est haletant. J’ai totalement plongé dans cet univers où l’on côtoie le trio diabolique des armes, du sexe et de la drogue. Le personnage principal évolue sur un fil ; le moindre faux-pas lui sera fatal. Est-il fou ou ne l’est-il pas ? Est-il dangereux ou la simple victime d’un piège qui s’est refermé sur lui ? Si Christian De Metter maintient son rythme de croisière, le troisième tome devrait débarquer à la rentrée… Je m’en régale d’avance.

Ma chronique du tome 1.

NoBody

Tome 2 : Rouler avec le diable
Tétralogie en cours
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : Christian DE METTER
Dépôt légal : avril 2017
76 pages, 15,95 euros, ISBN : 978-2-3020-5973-3

Bulles bulles bulles…

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NoBody, tome 2 – De Metter © Soleil Productions – 2017

Tungstène (Quintanilha)

Quintanilha © Çà et Là – 2015
Quintanilha © Çà et Là – 2015

« Salvador de Bahia, Brésil, de nos jours. Les chemins de quatre habitants de la ville vont se croiser au pied du Fort de Notre-Dame de Monte Serrat, à l’occasion d’un fait divers. Cajù, un dealer à la petite semaine en galère, Monsieur Ney, militaire à la retraite complètement névrosé et Richard, policier réputé mais mari exécrable en passe de se faire quitter par sa femme, Keira, se retrouvent tous impliqués dans un incident d’apparence anodine, mais qui va vite dégénérer en une situation dramatique » (extrait synopsis éditeur).

« Tungstène, nom masculin, métal lourd dont la couleur varie du gris acier au blanc étain. Le tungstène est le métal ayant le plus haut point de fusion (3422 °C) ». Cette définition du tungstène nous accueille dès le rabat de couverture et laisse à penser que la tension du scénario va lentement monter jusqu’à atteindre son point culminant… le moment où toutes les pièces du puzzle narratif vont s’imbriquer et aboutir au dénouement.

Car il est bien question de puzzle narratif. Marcello Quintanilha, auteur brésilien, propose un polar qui va mettre un certain temps avant de trouver son rythme. Pendant la majeure partie de l’album, le lecteur a l’occasion de suivre les bribes de vie de quatre personnages (trois hommes et une femme) et rien n’indique que leurs parcours respectifs sont amenés à se croiser, excepté en ce qui concerne un jeune rasta (Cajù) et un militaire retraité (Mr Ney). Quant aux deux autres personnages, les passages durant lesquels ils apparaissent ne nous apprennent rien de nouveau sur l’espèce humaine ; la femme marasme dans son envie de rompre son mariage, l’homme saute d’anecdotes en anecdotes pour faire rire la galerie. Pendant une bonne moitié de l’album, je me suis demandé quel était l’intérêt que tout cela soit porté à notre connaissance… si l’on pouvait espérer que ces éléments soient utiles pour l’histoire que l’on suit.

A défaut de trouver un sens à la présence de quatre personnages aussi différents qu’insignifiants, la lectrice que je suis a fait un réel effort pour ne pas abandonner sa lecture. Un choix qui a finalement été payant mais il a fallu attendre la moitié de l’album pour le constater. In fine, on est pris dans le rythme, on apprécie les sauts de puce que l’auteur nous force à faire ce quatuor d’individus. Pour autant, il faudra accepter les lourdeurs de certains passages. L’auteur a tendance à insister sur un désaccord, sur un quiproquo, un doute…

Les dessins de Marcello Quintanilha sont très lisibles. Ils permettent de se repérer facilement, situer chacun des personnages et les différents contextes dans lesquels ils évoluent. Pour autant, le trait n’est pas séduisant. L’utilisation du noir et blanc est classique, aucune illustration ne régale les pupilles. J’ai trouvé l’ambiance graphique d’une fadeur décevante alors que le rythme narratif finit par trouver son équilibre et tenir le lecteur en haleine.

pictobofUn polar que j’ai lu sans conviction. Il faut s’accrocher pour investir les personnages, accepter leurs travers et leurs faiblesses. On peine à entrer dans l’univers et même si l’on finit par investir les personnages, c’est en s’accrochant au livre que l’on y parvient. Au passage, il sera question de corruption, de drogue, de deal, de violences policières et de violences conjugales… trop de sujets effleurés qui éparpillent le lecteur. En France, cet album a été nominé à plusieurs reprises (Sélection Polar Festival d’Angoulême 2016, Sélection Prix de la BD FNAC 2016, Sélection Grand Prix de la critique ACBD 2016) et j’avoue ne pas comprendre l’engouement pour ce travail.

Les chroniques d’OliV, de Lo, d’Alfie’s mec et de Baptiste.

Tungstène

One shot

Editeur : Çà et Là

Dessinateur / Scénariste : Marcello QUINTANILHA

Traduction de Christine ZONZON et Marie ZENI

Dépôt légal : août 2015

ISBN : 978-2-36990-215-7

Bulles bulles bulles…

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Tungstène – Quintanilha © Çà et Là – 2015

Alcoolique (Ames & Haspiel)

Ames – Haspiel © Monsieur Toussaint Louverture – 2015
Ames – Haspiel © Monsieur Toussaint Louverture – 2015

Il a une petite quarantaine d’années lorsque Jonathan A. se penche sur le parcours qu’il a réalisé jusque-là. C’est un coup d’œil appuyé dans le rétroviseur de la vie qu’il effectue. Quel bilan ? Une vie sentimentale ratée, des parents qu’il a perdu assez tôt consécutivement à un accident de voiture et à qui il n’a pas eu le temps de dire tout l’amour qu’il leur portait, une vie professionnelle plutôt réussie puisqu’il est désormais un romancier de renom. Mais ce bilan mi-figue mi-raisin est écorné par des années d’alcoolisme.

La première beuverie remonte à ses 15 ans. A l’époque, c’est un adolescent qui – sans trop en faire – obtient des très bons résultats scolaires. Idem en sport où, sans trop forcer, son corps élancé et athlétique lui permet de réaliser de bonnes prestations, en escrime notamment. Fine plume, il devient rédacteur en chef du journal de son lycée puis, plus tard, de l’université de Yale où il fera ses études supérieures. L’alcool est sa faiblesse. Incapable de se limiter à un seul verre en soirée, il boit de façon excessive. Chaque week-end, puis plusieurs fois par semaine dès lors qu’il entre à l’université… puis tous les jours.

Jonathan Ames, scénariste de « Alcoolique », signe un récit qui se range directement dans la catégorie « auto-fiction ». Dans cet ouvrage réalisé en 2008, il se met en scène et va jusqu’à reprendre son prénom et la première lettre de son nom de famille. Lors d’une interview qu’il avait donné, il se défend en niant le fait que ce récit est autobiographique et que le nom de son personnage – Jonathan A.- peut tout à fait signifier « Jonathan Anonyme » ou bien encore « Jonathan Alcoolique ». Quoiqu’il en soit, il nourrit généreusement son personnage d’éléments autobiographiques réels, à commencer par les grands moments qui ont marqué sa carrière artistique ou l’impact qu’ont eu sur lui les attentats du 11 septembre 2001.

Dean Haspiel quant à lui collabore pour la première fois avec Jonathan Ames (une seconde collaboration en 2010 sur la série télévisée « Bored to Death »). Lorsqu’il commence le travail d’illustration d’ « Alcoolique », il s’est déjà fait remarquer pour son travail sur « American splendor » (avec Harvey Pekar) et nominé plusieurs fois pour les Eisner Awards. Pour « Alcoolique », il réalise un travail net et sans bavures… si propre que j’en ai eu du mal à n’être autre chose que la simple spectatrice passive de cette vie de débauche. On profite tout de même d’une découpe originale des planches et d’illustrations accrocheuses mais cela reste trop ponctuel.

Le scénario relate en effet la vie d’un homme qui s’échappe à lui-même. S’enivrer jusqu’à en perdre connaissance, boire jusqu’à plus soif, se remplir d’alcool au point de vomir tripes et boyaux à chaque alcoolisation. Est-ce l’habitude (je travaille à mi-temps dans un CSAPA) ou est-ce le fait que ce dessin chirurgical tient le lecteur à bonne distance (à l’instar du narrateur qui est très critique sur ses habitudes de consommation) ? Un peu des deux certainement.

Quoiqu’il en soit, et même si la lecture se fait sans accroc, je me suis ennuyée à mourir face à ce flot d’événements convenus et cet alcoolisme contenu tant bien que mal… mais contenu tout de même. Le personnage parvient à s’étayer un peu. Il n’est pas dans le déni de ses consommations ce qui lui permet, à deux reprises, de demander de l’aide de services de prise en charge adaptés (hôpital, centre de postcure). Il « utilise » sa tante comme un garde-fou et, sans l’énoncer de façon explicite, parvient à se raccrocher à son métier. Il est passionné par ce qu’il fait et saisit toute opportunité pour casser son rythme de vie habituelle (séances de dédicaces, voyages destinés à promouvoir ses romans, anime conférences et débats…).

Cependant, cet homme semi-fictif nous confie sa vie de manière si factuelle que j’ai ressenti de la difficulté pour ressentir une quelconque forme d’empathie à son égard.

Les réflexions que l’on pourrait avoir suite à la lecture de cet ouvrage ? La dépendance à un produit quel qu’il soit et l’incapacité de le mettre à distance. La pulsion de boire, la spirale du mensonge dans lequel chacun peut se perdre, la fragilité de l’individu face à une substance qui lui permet de fuir (temporairement du moins) la réalité / ses responsabilités / …, l’effet dévastateur de ses consommations… Les bonnes résolutions que l’on ne tient pas…

PictomouiLu sans peine, jamais il ne me serait venu à l’idée d’abandonner le livre en cours de lecture. D’autant que nous sommes là en présence d’un objet-livre magnifique et sa couverture rigide en toile y est pour beaucoup. Superbe travail éditorial des Editions Monsieur Toussaint Louverture (maison d’éditions crée en 2004) tout comme le travail de traduction de Fanny Soubiran.

Malheureusement, le récit est ennuyeux, nombriliste et trop factuel. Le rythme narratif manque d’entrain et le dénouement est d’une prévisibilité navrante. Dommage que cela ne sorte pas de l’anecdotique. J’en attendais bien plus d’un ouvrage réalisé par des auteurs de cette trempe.

Les chroniques de Jérôme, de Ted et de Marie Rameau.

Extraits :

« Première gorgée : je trouve ça infect. Mais à la cinquième bière, le goût n’a plus aucune importance. J’aime l’effet que ça fait. Je me sens cool, et ça, c’est tout nouveau pour moi. Je me suis toujours trouvé moche… Pas ce soir-là » (Alcoolique).

« Mon problème, c’est que la vie me fait morfler. Du coup, j’essaie de calmer la douleur avec la dope. Autant réparer un pneu avec du scotch. Si on pouvait rester défoncé tout le temps, ce serait facile. Mais le corps tient pas. Et être sobre, c’est une malédiction » (Alcoolique).

« Au début, je me dis que ce n’est qu’une parenthèse dans ma sobriété. Mais je me mens. J’ai l’alcool dans la tête. J’ai l’alcool chevillé au corps. Ce jour-là, à la première gorgée, une profonde sérénité m’envahit. Celle que l’on ressent quand on oublie tout » (Alcoolique).

Alcoolique

One shot

Editeur : Monsieur Toussaint Louverture

Dessinateur : Dean HASPIEL

Scénariste : Jonathan AMES

Traduit de l’anglais par Fanny SOUBIRAN

Dépôt légal : octobre 2015

ISBN : 9791090724181

Bulles bulles bulles…

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Alcoolique – Ames – Haspiel © Monsieur Toussaint Louverture – 2015

California Dreamin’ (Bagieu)

Bagieu © Galimmard – 2015
Bagieu © Gallimard – 2015

« Ellen Cohen rêve de devenir chanteuse. Sa voix est incroyable, sa personnalité aussi excentrique qu’attachante, son besoin d’amour inextinguible.

À l’aube des années 1960, elle quitte Baltimore pour échapper à son avenir de vendeuse de pastrami et tenter sa chance à New York.

Le portrait drôle et touchant d’une chanteuse hors normes » (synopsis éditeur).

Je serai la grosse la plus célèbre du monde

Ellen Cohen, plus connue sous le nom de « Mama » Cass Elliot était l’un des membres du groupe The Mamas & the Papas. Elle est morte en 1974 à l’âge de 33 ans. Cet ouvrage retrace sa vie, de sa plus tendre enfance jusqu’à la sortie de « California Dreamin’ », la chanson qui les a fait connaitre… leur plus grand succès.

Le périple artistique de Mama Cass commence au début des années 1960 lorsqu’elle quitte sa ville natale (Baltimore) pour rejoindre New York. Elle n’a alors qu’un rêve en tête : devenir une chanteuse célèbre. Avec son groupe de l’époque, elle fait la tournée des clubs new-yorkais. Ils parviennent à signer un label vers 1962 et enregistrent leur premier album. Mais c’est en 1963 qu’elle fait la connaissance de Denny Doherty ; cette rencontre influence la suite de sa carrière.

California Dreamin’ – Bagieu © Galimmard – 2015
California Dreamin’ – Bagieu © Gallimard – 2015

Pénélope Bagieu quitte donc (définitivement ?) le genre « girly » pour s’intéresser à un autre registre de publication. En réalisant la biographie d’Ellen Cohen, elle opte pour un choix narratif des plus pertinents. Découpé en plusieurs chapitres, l’ouvrage propose à chaque scission (du récit) un narrateur différent. Cela laisse ainsi aux lecteurs la possibilité de découvrir le personnage par le biais de plusieurs regards. Celui de sa sœur cadette pour commencer, puis de son amie de lycée, de sa prof de musique, de son père, de son premier associé (Tim, membre du premier groupe de Mama Cass), de Denny Doherty (qu’elle a rejoint pour former les Mamas & The Papas)… Tous montrent une femme généreuse, plantureuse, excentrique, tenace et dotée d’un fort tempérament mais surtout d’un talent impressionnant. Une voix (à écouter : Dream a little dream of me). On voit – et le style est romancé – Mama Cass se battre pour réaliser son rêve de fillette mais surtout, se heurter et se battre contre les préjugés. En effet, elle fait face à sa manière aux regards incrédules et écarte – à sa façon – les désidératas de médias réticents à mettre sur le devant de la scène une personne obèse.

Cette fille est super. D’ailleurs, sur scène, les gens ne veulent qu’elle. Et chaque spectateur a l’impression que Cass chante pour lui, et lui seulement.

L’album plonge dans l’état d’esprit « Peace & Love » de la société américaine des années 1960. Vivre en communauté se fait quasi naturellement et dans ce microcosme artistique (celui de Mama Cass), la consommation excessive d’alcool et de drogue vient épicer l’ambiance des soirées festives. La personnalité de Mama Cass et ses ambitions démesurées viennent donner au récit un rythme alerte.

Durant la lecture, on ressent à chaque instant l’admiration et la tendresse que l’auteur voue à son personnage. Loin de venir occulter le propos, ces deux sentiments viennent aider la narration à trouver son tempo. Et bien que l’identité du narrateur change à chaque chapitre, le scénario bénéficie d’une réelle harmonie ; il trouve son credo sans heurts et sans secousses et permet une lecture fluide. Quelques références artistiques sont faites à des groupes des Sixties (Les Beatles, Scott McKenzie, Les Beach Boys…), ce qui renforce la sensation d’être plongé dans un univers chaleureux et familier.

Les illustrations de Pénélope Bagieu sont sans fioritures. Les émotions du personnage principal sont parfaitement portées par l’ambiance graphique. Le trait faussement maladroit est en apparence assez naïf. Il offre finalement un rendu intéressant et porte naturellement les émotions d’un personnage principal entier et – contrairement aux apparences – foncièrement fragile. Les dessins sont réalisés tantôt au crayon de papier tantôt au feutre. Dans tous les cas, on en apprécie l’expressivité… en accord avec la personnalité un peu excentrique de Mama Cass. Parfois, le feutre vient appuyer le contour d’une forme, un sourire, une mèche de cheveu et – comme je le disais plus haut – nous permet de profiter constamment de cette spontanéité et de cette bonne humeur qui se dégage du personnage.

PictoOKCet album est une agréable découverte, je dois bien le reconnaître.

Avant lecture, j’étais à la fois intriguée et dubitative. Cela est lié à la perception que je peux avoir du travail de Pénélope Bagieu (qui s’attarde habituellement sur des sujets et des préoccupations dont je n’ai que faire…). C’est avec quelques réticences que j’ai ouvert cet ouvrage dans lequel je me suis plongée très facilement. J’espère maintenant avoir trouvé les mots pour vous donner envie de le découvrir à votre tour. A lire avec, en bruit de fond, les chansons du groupe… c’est encore meilleur.

Un petit tour en musique avec California Dreamin’ (1965) et/ou avec Monday Monday.

Les cinq premières pages à feuilleter sur le site de Gallimard.

A lire : les chroniques de Jean-Christophe Ogier (pour France Info), Nicolas Domenech (pour Planete BD).

California Dreamin’

One shot

Editeur : Gallimard

Dessinateur / Scénariste : Pénélope BAGIEU

Dépôt légal : septembre 2015

ISBN : 978-2-07-065758-2

Bulles bulles bulles…

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California Dreamin’ – Bagieu © Gallimard – 2015