Dans la forêt (Lomig)

Il y a une poignée de jours, j’ai lu le roman de Jean Hegland. Pendant une trentaine de pages, j’ai hésité à poursuivre cette lecture ; je n’étais pas certaine d’avoir envie de me frotter à la question du confinement par le biais d’un roman… Puis forcément, même en trente pages, on glane des informations qui pique notre curiosité. Alors on tâtonne… puis on se questionne sur la raison réelle de leur isolement forcé : épidémie ? catastrophe naturelle ? guerre mondiale ? … Des indices sont livrés mais rien d’assez explicite pour se faire une idée précise de l’événement qui a provoqué ce basculement. Trente pages, c’est à la fois peu… mais largement suffisant pour se laisser emporter par un récit quand la plume d’un auteur nous séduit.

Lomig © Sarbacane – 2019

« Dans la forêt » est le quotidien, de deux sœurs, raconté par l’une d’entre elle : Nell. Elles sont orphelines ; leur mère est décédée d’un cancer et quelques mois après, leur père rend son dernier souffle suite à un stupide accident.

Avant ces drames, la vie avait déjà commencé à changer. Plus d’électricité, plus d’accès aux modes de communication modernes, plus d’essence pour se déplacer et quand bien même pour aller où ? Les magasins sont fermés, il n’est plus possible de s’y approvisionner. Les gens se sont adaptés, pensant initialement que la situation était temporaire… puis ils ont fui pour on se sait où. Ceux qui sont restés sont méfiants. Instinctivement, ils se protègent. Une ambiance de fin du monde plane. Les gens se sont armés et se sont barricadés.

Dans ce contexte social agité, deux sœurs sont amenées à se confiner dans leur maison loin de tout, au cœur de la forêt. Nell et Eva. Elles ont 17 et 18 ans, elles avaient des rêves plein la tête. L’une allait entrer à Harvard, l’autre allait devenir danseuse professionnelle, une brillante carrière s’ouvrait à elle. Mais la vie s’est arrêtée.

Nell et Eva apprennent à survivre dans leur nid : une maison en bois construite par leur père et située à une bonne demi-heure de la première petite ville. Elles ont toujours vécu là. Quand la civilisation a commencé à péricliter, elles n’ont pas vu la différence. Au début du moins. Puis elles ont compris que « la vie d’avant » avait définitivement plié bagages. Il leur restent les souvenirs d’une enfance heureuse avec leurs parents. Elles faisaient classe à la maison. Sitôt qu’elles en avaient terminées avec les apprentissages journaliers, elles filaient dans la forêt, leur terrain de jeu privilégié. Elles se réfugiaient au creux de l’immense souche creuse d’un séquoia et se prenaient pour des aventurières contraintes de s’adapter à la forêt pour survivre. Elles étaient loin, très loin d’imaginer que dix années plus tard, leurs jeux imaginaires deviendraient leur réalité.

J’ai beaucoup aimé le roman de Jean Hegland. L’adaptation qu’en fait Lomig est assez réussie. Il a su attraper l’ambiance de l’œuvre originale et l’injecter dans cet album. Cependant, je me suis rendu compte que le fait d’avoir lu le roman avant de lire son adaptation m’a permis de mieux me repérer dans la lecture de la bande-dessinée. Certes, ce noir et blanc doux et léché de l’auteur est le fil conducteur parfait entre le présent des deux sœurs et leur passé qui surgit à la moindre occasion. Cependant, sans marqueurs de temps explicites pour rythmer le scénario, il faut se fier à la physionomie des personnages. Tantôt fillettes tantôt adolescentes, il est facile de se situer entre l’enfance et la période actuelle. C’est moins le cas quand il est question du passé proche des deux filles : celui où leur père était encore vivant ; dans ce cas, il faut attendre que ce paternel fasse son apparition pour comprendre que le récit est ancré à cette période. Lorsqu’on a lu le roman préalablement, on est tout à fait au clair avec la chronologie des événements. Mais qu’en est-il pour un lecteur qui découvre cet univers avec cette adaptation ? Doit-il revenir en arrière pour reprendre la lecture pour effectuer quelques ajustements ? Je me suis posé ces questions à plusieurs reprises. Des fonds de pages plus sombres, des contours de cases spécifiques à chaque période… il y aurait peut-être eu moyen de guider visuellement le lecteur dans ces transitions sans pour autant alourdir le scénario.

Hormis ce petit « couac » dans l’ambiance graphique, on entre très vite dans le quotidien de ces deux sœurs. Brusquées par la vie et extraites violemment de leur bulle familiale, elles nous intriguent. Lomig parvient également à maintenir une tension sourde qui tient en une question : qui, de l’homme ou de la nature, est le plus grand prédateur pour ces jeunes femmes ? A côté de cela, il joue avec les contradictions spatiales dues à cet huis clos qui se joue à ciel ouvert. Coupées de tout, coupées des autres, les personnages ne peuvent compter que sur leurs seules ressources physiques et psychiques. Elles tiennent leur survie à bout de bras. De leur volonté dépendra leur avenir. Survivre, c’est savoir se garantir l’accès aux ressources de première nécessité. Dans une société occidentale comme la nôtre, si la place de chacun dans la famille est garantie, cette sécurité est de la responsabilité des parents. En étant projetées dans la vie comme elles le sont, elles sont contraintes de quitter à contre cœur le statut adolescent ; exit l’opposition à l’autorité parentale, elles sont devenues leurs propres parents. Pas de sentiment d’oppression ici pourtant. En offrant des vues magnifiques sur ce paysage forestier dans lequel le regard se perd, le lecteur trouve sans cesse l’occasion de reprendre une grande bouffée d’air, une respiration nécessaire dans ce récit.

La force de vie qui bat au cœur de ces jeunes femmes porte entièrement la narration. Les illustrations somptueuses de Lomig leur prêtent main forte. Une fiction post-apocalyptique de toute beauté, une quête initiatique atypique absolument fascinante.

Dans la forêt (récit complet)

Editeur : Sarbacane

Dessinateur & Scénariste : LOMIG

Adapté du roman de Jean Hegland

Dépôt légal : août 2019 / 156 pages / 24,50 euros

ISBN : 978-2-37731-198-9

Dryades (Vande Ghinste)

Le ciel est chargé, une chape de nuages s’est installée là-haut, de gros nuages gris gorgés d’eau s’apprêtent à percer. Sitôt que les premières gouttes tombent, les rues de Bruxelles se désertent peu à peu.

Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Yacha rentre chez elle. Elle est seule ce soir. Un livre repose sur la table de la cuisine. Pour tromper l’ennui, elle s’en saisit… et plonge dans la lecture. Elle s’y échappe. Oublie la nuit qui tombe, la pluie qui bat, la solitude. Ygor vient de lui annoncer qu’il sera de nouveau absent pour un mois. Yacha n’aime pas vivre seule. Alors elle décide de sous-louer la chambre vacante jusqu’au retour de son colocataire.

Rudica vient d’arriver à Bruxelles. Elle revient à la vie après avoir vécu en captivité. Elle était la prisonnière d’un ogre « très très loin du monde réel » … elle est parvenue à s’échapper en lui faisant boire une tisane qui l’a endormi. Et enfin, Rudica a pu s’échapper. En voyant l’annonce pour la location de la chambre, Rudica saute sur l’occasion. De cette rencontre nait une amitié entre les deux jeunes femmes. Ensemble, elles vont décider de décorer la ville en recouvrant les murs de dessins à la craie.

Cela m’a beaucoup fait penser au dessin un peu cagneux que Joanna Hellgren avait réalisé sur « Frances » . Un dessin enfantin que je trouve inesthétique mais le fait qu’il soit enrichit d’un scénario mature donne une profondeur inattendue à l’histoire. On flotte entre rêve et réalité et les deux dimensions se chevauchent en permanence. C’est troublant cette magie… cette alchimie qui se crée entre les deux femmes. Troublant également de voir à quel point elles se complètent et se nourrissent de l’une de l’autre, de leur amitié quasi fusionnelle.

Dryades – Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Le quotidien de ces dryades des temps modernes est pourtant banal. D’ailleurs, les crayonnés renforcent ce constat. Crayon de papier, feutre noir et peut-être même quelques gris posés à l’aquarelle par-ci, quelques noirs bien accentués à l’encre de Chine par-là, il n’en faut pas plus pour donner corps à la ville, au petit appartement de ces filles et aux décors urbains peuplés de badauds. C’est pourquoi, quand la couleur surgit d’un livre, d’un dessin à la craie, ou que le vert d’une plante apporte sa note de fraicheur, on s’émerveille comme un gosse excité quand il sait que quelque chose de fantastique va arriver…

La couleur et l’ogre sont utilisés ici comme des métaphores pour parler du couple quand il toxique, des rêves que l’on étouffe au bénéfice de choix plus conventionnels… plus en adéquation avec une vie finalement très matérielle. Les deux personnages de l’histoire ont des personnalités assez stéréotypées : l’une est belle, complètement insouciante et mythomane ; la seconde est terne, banale et incapable de vivre seule. Leur rencontre sonne comme une évidence. Lorsqu’elles sont ensemble, elles s’équilibrent, elles s’épanouissent. Elles sont solaires, affrontent leurs démons et repoussent leurs peurs.

C’est un peu fou, absurde mais tellement poétique ! Ces femmes sont belles mais elles ont poussé de guingois. Et cette belle rencontre leur permet finalement de prendre en confiance en elles et d’accepter totalement leur originalité, leurs convictions. Deux sorcières des temps modernes qui naviguent dans un quotidien fantastico-réaliste.

La chronique de Bidib.

Dryades (one shot)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clef des champs

Dessinateur & Scénariste : Tiffanie VANDE GHINSTE

Dépôt légal : mars 2018 / 88 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-84953-307-9

Mécanique Céleste (Merwan)

Il y a des albums comme ça, que j’avais repérés… qu’on m’a conseillé mais au fond de moi, je savais très bien qu’il me serait difficile de trouver le temps de les lire…

Puis soudain, nos vies folles sont bousculées. Ce quotidien où habituellement tout se presse, se bouscule, où on se fait happer… soudain… Jupiter imposa le confinement…

Principes de Mécanique céleste :

Premier principe : deux forces, composées chacune de sept affidés, s’opposent.

Deuxième principe : les affidés tentent de toucher leurs opposants à l’aide d’un orbe. Les affidés touchés quittent l’enceinte.

Troisième principe : un cycle s’achève quand tous les affidés d’une force ont quitté l’enceinte. La révolution prend fin quand une force remporte deux cycles.

Merwan © Dargaud – 2019

On est en 2068. Le monde tel qu’on le connait aujourd’hui n’existe plus. Le paysage urbain a été recouvert par les eaux, les populations sont parties. Tout est en friches, en ruines. Nous sommes à Pan, lieu que l’on avait coutume d’appeler « la forêt de Fontainebleau ». C’est désormais un lieu sauvage, une forêt revêche, rebelle. Des hordes de pirates y font la loi. Les rares humains des alentours vivent en solitaires. Wallis et Aster quant à eux font équipe. Lui est rêveur, trouillard et constamment plongé dans ses lectures, elle est nerveuse, tête brûlée et sans cesse sur le qui-vive.   

Le cœur névralgique de la communauté humaine est la Cité agricole de Pan. C’est l’Age de bronze ou presque. D’anciens objets de notre ère se marchandent de façon plus ou moins légale. Cette communauté de Pan s’organise de façon archaïque. Elle est mise à mal lorsqu’une délégation de Fortuna fait irruption dans leur vie. L’ambassadeur de Fortuna ne leur laisse que peu d’alternatives : accepter la protection de la République de Fortuna face aux pirates en échange de quoi, ils devront verser un quatre de leurs récoltes de riz… ou défendre leur indépendance par les armes. Acculé, le représentant de Pan demande l’arbitrage par la Mécanique céleste.

« Selon les termes de la Mécanique céleste, vous serez quittes si vous gagnez. Si vous perdez, vous nous reverserez 50% de votre récolte. »

Une équipe de sept joueurs est alors composée. Quatre garçons et trois filles. Wallis et Aster sont de la partie.

Voilà le postulat de départ qui permet de mettre l’histoire sur les rails. Le sport sert ici de métaphore pour parler des luttes de pouvoir et de la domination que peut (chercher à) exercer une nation face à une autre. Fourberie, coups bas, tentative d’intimidation…

Graphiquement, je reconnais que le travail de Merwan sur cet album ne m’attirait pas outre mesure. La veine graphique et ses couleurs légèrement délavées, l’action visiblement au cœur du récit… autant d’éléments qui ne m’auraient certainement pas conduit à mettre l’album dans ma besace pour un achat. Pourtant, cet album m’a été conseillé à deux reprises… alors forcément, ça méritait réflexion.

Si j’ai mis un peu de temps à trouver mon rythme de lecture, force est de constater que ce n’est en rien la faute au duo de personnages principaux. Un grand échalas, intello et pétochard, donne la réplique à une jeune femme impulsive et prosaïque. Le duo se complète à merveille et permet à l’auteur de jouer d’humour avec les interactions de ces deux personnalités qui sont aux antipodes l’une de l’autre. La palette de personnages secondaires est tout aussi haute en couleurs. Dans l’ensemble, ils font tous preuve d’un furieux sens de la répartie et placent quelques succulentes boutades.

La société telle qu’elle est devenue offre également à Merwan une grande liberté. De-ci de-là, des propos titillent notre curiosité puisqu’on comprend bien vite qu’il s’agit effectivement de la France… mais que la France telle que nous la connaissons a vécu un cataclysme. Tout est laissé à l’abandon. La végétation a déjà recouvert une bonne partie des belles demeures de Fontainebleau, des tanks encore confis des cadavres de militaires gisent au milieu d’une ville fantôme. Les causes de ce désastre, nous les apprendrons au fil de la lecture. Et quand on referme l’album, aucune question reste sans réponse.

Le scénario tolère assez peu de temps morts. La lecture est entrainante et malgré les complications que rencontrent nos héros, ils ne perdent jamais leur bonne humeur et se montrent inventifs pour contrer la situation qui n’est jamais à leur avantage. De bout en bout, le sport est utilisé pour dénoncer les stratégies fourbes qui sont utilisées pour qu’une nation prenne l’ascendant sur une autre. C’est ludique, il y a plusieurs degrés de lecture… un bon album.

Une lecture que je partage pour « La BD de la semaine » et que l’on retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Mécanique Céleste (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : MERWAN

Dépôt légal : septembre 2019 / 200 pages / 25 euros

ISBN : 978-2205-07818-3

Nos bombes sont douces (Vinclère)

Vinclère © Calicot – 2019

– Billet de Pierre (le fils) –

Nos bombes sont douces est le titre du roman de Frédéric Vinclère. Dans ce livre, on retrouve Joris un jeune adolescent qui mène sa petite vie tranquille après avoir arrêté le lycée pour se concentrer sur sa passion : le foot. Jusqu’au jour où sa vie est bouleversée, par un énième échec au foot et par son oncle qui se met dans la tête de l’enrôler dans son association de jardiniers « Les Poucets ». Joris va-t-il arrêter le foot pour se consacrer à cette association ? Va-t-il réussir sa détection à Rennes ? Va-t-il réussir à conquérir sa bien-aimée Margaux qui le snobe ? Vous le saurez en lisant Nos bombes sont douces de Frédéric Vinclère !

J’ai beaucoup aimé ce livre car il est court, plein de rebondissements et assez accessible. Il parle d’un sujet d’actualité (l’écologie) avec une approche différente (avec le foot) et nous permet de choisir un camp en nous montrant les raisons de chacun sans privilégier un camp et je trouve ça très intéressant.

« On aura au moins filé un coup de main à la nature. Disséminé des graines qui pousseront ailleurs. Planté des légumes qui nous auront nourris. On aura montré aux gens du coin ce qu’il est possible de faire. C’est de la sensibilisation par l’action, et des vocations naîtrons peut-être de là… »

Billet de Framboise (la mère)

Ce court roman ado se dévore ! La langue est crue, vraie et simple, comme dans la vie. Aucune difficulté pour imaginer le décor, pour adhérer à l’intrigue et pour devenir Joris, le suivre durant sa métamorphose (qui, comme tous les grands bouleversements, n’est pas facile). Plein de choses sont abordées dans ce roman : l’amour, l’avenir, la famille, la vie koa, le foot donc, mais aussi les grandes batailles menées, l’engagement et l’écologie. « Autant de bombes qui germent, prêtes à exploser. » J’ai beaucoup aimé ce livre-là qui, je crois, permet vraiment, de penser le monde, de s’y réfléchir, de se poser des questions autres et de s’agrandir (ça marche autant pour les ados que pour les adultes aussi pardi !).

« On croit connaître son monde et se connaître soi-même, mais chaque jour est capable d’une révolution. »

« C’est grave, ce qui t’est arrivé. Mais pas pour ce que tu crois. Pas pour le fric ou la gloire ! La peine, c’est que t’avais mis tout ce qu’il y a en toi, dans cette histoire. T’as embarqué tout ton monde là-dedans. La chute est terrible. Tes parents aussi vont tomber de haut. Mais la vie continue. Faut te relever. Faut te reconstruire. Te trouver de nouvelles, passions, de nouveaux projets. »

Merci aux 68 pour cette très chouette découverte !

Et les mots de Frédéric et des lecteurs sont à retrouver sur le blog des 68. C’est par là :

Nos bombes sont douces, Frédéric Vinclère, Calicot, 2019.

Et il foula la terre avec légèreté (Ramadier & Bonneau)

Un couple dort. Ils sont enlacés, nus. Ils se touchent même lorsque le sommeil les emporte sur des rivages imaginaires différents. Le désir est là. Il tisse un lien invisible entre eux. Il aimante leurs corps l’un à l’autre. Se toucher. Se caresser. S’embrasser. Se lécher. Le langage du corps se passe de mots.

Mais lui doit partir. Son sac est prêt. Il doit prendre la voiture, s’éloigner. Monter dans ce ferry qui l’éloignera plus encore. Puis continuer à avaler les kilomètres. Jusqu’en Norvège. Entre leurs deux corps, la distance est maintenant conséquente.

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Ethan a été appelé pour le travail. Un nouveau gisement pétrolier a été découvert et il doit l’étudier. Loin de ses habitudes, loin de son mode de vie, Ethan découvre avant tout un lieu. Une ambiance. Une luminosité nouvelle qui donne à son nouvel environnement une teinte inédite.

« Être là, ce n’était pas simplement chercher ses repères et reconstruire le connu. Il fallait se rendre disponible… Être à l’affut des moindres choses pour comprendre ce nouvel environnement, l’expérimenter. »

Là, non loin du cercle polaire, il verra pour première fois une aurore boréale. Il embrassera de son regard la nuit et son ciel immense constellé d’étoiles. Il savourera le calme des lieux et cette impression que le temps est suspendu.

Ethan profite de son séjour pour apprendre quelques rudiments de vocabulaire, se sensibiliser à la culture norvégienne et au mode de vie des habitants de la région. Et ce qu’il va découvrir va lui plaire… lui plaire énormément…

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Mathilde Ramadier a construit un récit tout en douceur. Beaucoup de sérénité dans les propos qui n’hésitent pas à se dérober au regard, à quitter le devant de la scène pour permettre aux lecteurs de savourer les illustrations, le « décor » magique de ce coin du monde. Elle installe un personnage principal solitaire et ouvert à tout. Il semble désireux d’apprendre, cherchant à aller à l’avant des rencontres, entendre ce qu’on a envie de lui transmettre. Il a envie de faire ce pas de côté ; il est à l’écoute de ce que son corps lui murmure. Quel est donc ce désir inconnu qui vibre en lui ? Il boit à grandes gorgées cet air nouveau, il se remplit de ce monde nouveau… et toutes les perspectives que cela lui offre. Il y a ici comme une facilité entre les personnages à se mettre en lien, à sympathiser, à parler ouvertement et franchement. Comme une spontanéité saine dans les rapports humains. Beaucoup d’humilité aussi dans les personnages secondaires que nous rencontrerons. Ces derniers portent à leur terre natale un amour incroyable et sans limite. Ils ont cette fierté d’être nés sur cette terre magique dans laquelle leur mémoire, leurs convictions, leur façon d’être au monde sont profondément enracinées. Ils clament et assument pleinement leur identité.

La scénariste emploie un ton didactique réellement doux. Je l’avais déjà vu faire dans « Berlin 2.0 » mai ici, elle a gagné en doigté dans la manière d’aborder les choses et de traiter son sujet… et il ne me semble pas que cela soit dû à la pagination de « Et il foula la terre avec légèreté » ; car bien que plus conséquente, l’épaisseur de cet ouvrage ne fait pas tout. On sent davantage de maturité dans le propos. Davantage de profondeur et d’empathie. Elle donne les clés de compréhension pour nous permettre de comprendre les tenants et les aboutissants de ce pays et ce à différents niveaux (sociologique, environnemental, philosophique, tradition…). Mathilde Ramadier ouvre également une réflexion pertinente sur le rapport que l’homme entretient avec la nature. Elle montre explicitement quels sont les enjeux économiques et environnementaux… et forcément, qu’on est là dans un cas de figure complexe et inextricable : comment préserver ce cadre de vie harmonieux lorsque les compagnies pétrolières ont jeté leur dévolu sur les gisements pétroliers qu’il détient ? Le pot de terre contre le pot de fer… et un réel esprit critique sur les déviances des sociétés de consommation.

Le dessin légèrement charbonneux de Laurent Bonneau va à ravir à ces paysages. Il leur donne une légère immatérialité et une intensité incroyable ! Il impose l’imprécision, amputant ses illustrations de détails dont d’autres se seraient gavés, comme s’il était trop respectueux pour dévoiler leurs détails et donnant l’impression d’une nature à la fois préservée et pudique. La nature rayonne de bleus pastel tandis que les scènes du quotidien flottent dans une légère teinte violacée, leur donnant une pointe de nostalgie hésitante et renforçant l’impression de quiétude. J’ai beaucoup vu passer les ouvrages sur lesquels Laurent Bonneau a travaillé ; nombreuses sont les chroniques qui m’ont donné l’envie de découvrir ce talentueux artiste et voilà enfin que je fais le pas… et ce que je découvre est réellement à la hauteur de mes attentes.

Superbe, réflexif, introspectif, humain, mature… Et il foula la terre avec légèreté est tout cela à la fois. Lisez-le 😉

Les chroniques : Jérôme, Noukette, Sans connivence, Linetje, Jean-François.

Et il foula la terre avec légèreté (one shot)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Laurent BONNEAU / Scénariste : Mathilde RAMADIER

Dépôt légal : février 2017 / 168 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-7548-1215-3

Le Boiseleur, tome 1 (Hubert & Hersent)

« En ces temps fort lointains habitait dans la ville de Solidor un jeune apprenti sculpteur du nom d’Illian » …

Illian travaille chaque jour dans l’atelier de Maître Koppel. Ce dernier, un homme acariâtre et avare, a fait signer à Illian un contrat d’apprentissage extrêmement contraignant. Si Illian rompt le contrat, il devra rembourser l’intégralité des frais qui ont été engagés pour le former. De plus, partant du principe que le gîte et le couvert sont proposés au jeune apprenti, Illian ne perçoit aucun salaire pour le travail qu’il réalise. Et il croule littéralement sous la tâche !

Illian n’a que peu de temps libre pour se consacrer à son passe-temps favori : se promener dans les rues de Solidor pour écouter les chants des oiseaux exotiques. Chaque habitant détient au moins un oiseau. Les beaux jours, les cages sont suspendues aux poutres extérieures des maisons. Les rues sont un charivari de couleurs et de chants mélodieux… cela suffit à faire le bonheur du jeune homme. Malheureusement, sans revenus, Illian n’a pas les moyens de s’acheter un oiseau. Il décide de sculpter un rossignol et de le peindre. Il aura ainsi tout loisir de le contempler quand il se couche le soir. Lorsque Maître Koppel constate que son apprenti se divertit ainsi, il sort de ses gonds… L’intervention de sa fille calme la fureur du maître mais les conséquences de cette découverte vont avoir un effet inattendu sur la ville et ses habitants.

Hubert revient avec un magnifique conte écologique. Touche-à-tout, l’auteur montre une nouvelle fois qu’il est éclectique dans les sujets qu’il aborde. Il peut aussi bien se pencher sur les troubles psychiques ( « La Chair de l’Araignée » ) que le Paris des années 30 au travers d’une série polar pétillante ( « Miss pas Touche » ), de frivolité ( « Monsieur désire ? » que je n’ai pas chroniqué) ou d’homosexualité avec l’excellent « La nuit mange le Jour » ). Puis il y a eu l’inclassable série « Beauté » (également non chroniquée) réalisée avec les Kerascoët… Sans compter les albums qu’il a réalisés en tant que dessinateur et/ou coloriste et qui sont les résultats de ses collaborations avec Jason, David B., Tronchet, Frédéric Richaud, Zanzim, Lewis Trondheim, Bertrand Santini, …

L’intrigue du « Boiseleur » est à l’origine une nouvelle écrite par Gaëlle Hersent. Cette histoire lui est venue il y a quelques années. Le texte a finalement été retravaillé avec Hubert pour devenir plus complet, plus dense. Au final, cette petite histoire de sculpteur est devenue grande puisqu’elle se développera en un triptyque.

Il est question d’un jeune adulte qui fait ses premières armes dans la société. On s’indigne pour lui des conditions de travail oppressantes qui sont les siennes. Lui, ne se révolte pas. Ne conteste pas. Ne se plaint pas. Il est jeune, sans expérience, mais pas sans opinions. C’est là le rôle de la voix-off que de nous décoller du factuel pour avoir un regard critique sur les événements. Le personnage principal prend sa revanche en profitant de rares instants de liberté qu’il parvient à s’aménager : ses excursions en ville sont de réelles bouffées d’air pour lui comme pour nous. On y trouve-là toute l’ambiance d’un conte ; poésie, rêverie et sensibilité.

Hubert prend délicatement la main de son lecteur pour lui permettre de construire ses repères. Les codes sociaux qui ont cours dans cette cité nous sont dévoilés progressivement. L’angle de vue que le scénariste développe nous invite à une réflexion sur la société de consommation et le rapport qu’on nourrit avec notre environnement. Les oiseaux de l’album sont une métaphore. Les « objets » de consommation sont différents de ceux que l’on peut avoir pourtant, il y a un socle commun dans les dérives que cela induit. Ça dérape dans l’excès, comme si l’homme était incapable de se réguler sans goûter à l’excès. Les centres d’intérêts collectifs passent d’une mode à l’autre sans aucune transition ni demi-mesure.

Graphiquement, Gaëlle Hersent pose un regard tendre sur le jeune artisan. Elle l’enlace de douceur, s’attarde sur sa mine concentrée lorsqu’il sculpte ou qu’il peint, elle prend le temps de travailler les expressions de son visage. On lit en lui comme dans un livre, son visage s’illumine ou se renfrogne comme celui d’un enfant. L’autrice s’arrête généreusement sur son cadre de vie et propose régulièrement de grandes illustrations en pleine page. Ces dernières nous offrent ainsi tout loisir de découvrir les ruelles animées de Solidor avec ses poutrelles traversantes reliant les maisons, ses vérandas suspendues qui s’agrippent aux façades, ses oiseaux exotiques qui égayent la ville. On aimerait pouvoir y déambuler, le nez en l’air. Le dessin de Gaëlle Hersent est sublime et regorge de détails.

Très jolie surprise que cet album. Vivement la suite !

 Le Boiseleur / Tome 1 : Les Mains d’Illian (triptyque en cours)
Editeur : Soleil / Collection : Métamorphoses
Dessinateur : Gaëlle HERSENT / Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07778-2