Un roman naturel (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2017

Cela commence par une rupture. Une séparation. Celle d’un couple. Elle est pourtant enceinte mais le bébé qu’elle porte n’est pas de lui. Lui perd la femme de sa vie. Un homme que l’on ampute d’une part de lui-même et comme tout est lié, le roman qu’il écrit est éparpillé. Il a perdu la chronologie des faits. Il a perdu le fil de l’histoire mais il écrit et à nous, lecteurs, d’en recoller les morceaux. Un chronologie taquine qui refuse de se présenter de manière banale, butine puis se pose sur un instant de sa vie.

Morceaux de vie avec sa femme. Du divorce et des audiences devant le juge. Morceaux de vie avec des autres et cette autre-là notamment qui passait près de six heures aux toilettes chaque jour. Parce qu’il est aussi question de toilettes ; des toilettes domestiques et des toilettes publiques… un sujet de conversation tout trouvé lorsque le personnage principal passe la première soirée dans son nouvel appartement après une journée consacrée à déménager. Un sujet neutre dans lequel tout le monde s’engouffre… cela permet de ne pas parler de la séparation, de ne pas penser à ce que lui réserve demain maintenant qu’il va devoir réapprendre à vivre seul.

Un homme que l’on va apprendre à connaître. Les bribes de son passé, de son enfance puis de son adolescence vont surgir au fil des chapitres. Puis ses premiers pas dans la vie active. Il est écrivain et travaille dans un journal local. Un jour, il rencontrera son homonyme : un clochard d’une dizaine d’années de plus que lui, un homme qui lui a fait parvenir un manuscrit dans lequel il raconte son divorce. C’est à partir de là qu’il a perdu pied, qu’il s’est laissé lentement dériver au point d’atterrir sur le trottoir avec comme seul vestige de sa vie d’avant son fauteuil à bascule qu’il transporte partout… Un autre point commun qu’il partage avec cet homme.

Et puis c’est l’idée folle d’un roman où grouillent les commencements d’histoires, « j’ai le désir immodeste de bâtir un roman uniquement à partir de débuts ».

C’est fou. Absurde. Impensable. En apparence confus mais d’une fluidité incroyable. On attrape vite le fil des pensées de cet homme qui nous conduit de-ci de-là dans ses réflexions ou dans son quotidien. Les récits s’enchevêtrent et parmi eux, le travail d’écriture bouillonnant, réflexif, amusé ou profond. Le jeu de l’écriture : que raconter ? sous quelle forme ? mettre en lumière l’étymologie des mots pour leur donner du sens et de la profondeur. Un « roman à facette » comme se plait à le définir Guéorgui Gospodinov lui-même. Et toujours cet emploi de métaphores originales où la poésie aime se nicher.

En toile de fond, un pays qui survit, pris à la gorge par l’inflation, blessé par son histoire, marquée au fer rouge par la domination ottomane. Une société qui laisse ses citoyens agoniser dans la misère, contraints à compter chaque sou, ne pouvant acheter qu’un demi-citron, qu’un peu de ci et un peu de ça.

Très beau roman, aussi déroutant que dépaysant et qui, forcément, fait mouche.

Extraits :

« La plupart de ceux qui écrivent ne sont probablement pas enclins à le faire en dehors des toilettes. Je suis sûr qu’ils n’ont même pas écrit une seule ligne sur du papier. Alors que le mur des W-C. est un média particulier » (Un roman naturel).

« Comment le roman est-il possible, aujourd’hui, quand le tragique nous est refusé. Comment est possible l’idée même d’un roman lorsque le sublime est absent. Lorsqu’il n’existe que le quotidien – dans toute sa prévisibilité ou, pire dans le système écrasant de hasards accablants. Le quotidien dans sa médiocrité – c’est seulement là qu’étincellent le tragique et le sublime. Dans la médiocrité du quotidien » (Un roman naturel).

« Quelque part, il y avait un homme que je ne connaissais pas, en elle un bébé qui bougeait, qui n’était pas de moi, et derrière nous, plusieurs années avec très peu de jours paisibles. Je me demandais laquelle de ces trois circonstances nous séparait vraiment. Durant cette nuit uniquement, aucune n’existait. J’avais envie qu’il se passe quelque chose qui change tout brusquement. Maintenant, précisément. Au moins un signe quelconque. Jamais l’attachement qu’on éprouve pour les autres n’est aussi fort que lorsqu’on les perd » (Un roman naturel).

Un roman naturel

Editeur : Intervalles
Auteur : Guéorgui GOSPODINOV
Traducteur : Marie VRINAT
Dépôt légal : mai 2017
186 pages, 9,90 euros, ISBN : 978-2-36956-056-2

Les mots entre mes mains – Guinevere Glasfurd

telechargement« Je fais le tour de sa chambre à tout petits pas. Ce que je cherche n’est pas là. Son horloge, ses documents, le verre où il range ses plumes se sont envolés, disparus. Si j’ai déjà vu cette pièce vide sans m’en alarmer, aujourd’hui, cela ne fait que raviver ma douleur. Ce n’est ni de l’argent ni un souvenir que j’espère trouver ; ce sont des mots, un billet écrit de sa main. Il n’y a rien. Il est parti sans prendre congé et a emporté toutes ses affaires avec lui. »

« Je » c’est elle, Helena Jans Van Der Strom, servante, narratrice de l’histoire.

« Il » c’est lui, René Descartes, philosophe.

L’histoire débute en 1634 à Amsterdam chez M. Sergeant, libraire de son état. Sa demeure se cache dans une petite rue et donne sur la plus belle église (en construction !) de Hollande. Ce M. Sergeant reçoit  chez lui des pensionnaires, comme cet hôte français, ce grand penseur, qui « a besoin de calme et d’un endroit où travailler ».

Et dans cette librairie, à l’abri des regards, une rencontre entre deux personnes, de sexes, de conditions et de religions différents…. Helena et René…

« De lui, je ne perçois que des détails – les larges rubans de ses souliers, la courbure de ses épaules, ses cils noirs. J’ai remarqué qu’il a des doigts tâchés d’encre, des mains délicates d’écrivain, à la peau claire et plus fines que les miennes, que je voudrais cacher tellement elles sont calleuses. »

Et c’est un chavirement… Une passion … Un amour qui les entraînera tous deux vers des contrées inconnues, douloureuses parfois, belles sans aucun doute….

Descartes, bonté divine ! Incroyable de rentrer un peu dans sa vie et de le découvrir, de le rêver, de le penser autrement, et ce, grâce à la fiction ! Ou du moins comme un homme tout simplement 😉 Bon, la vérité, c’est que je n’avais aucune idée de la vie qu’il avait eu, ce grand homme. D’ailleurs, en y réfléchissant un poil, à part son Discours et sa Méthode, je ne savais rien jusqu’à aujourd’hui et ce 1er roman ! Le « vrai » se mêle délicieusement à la « romance », tant, que j’ai maintenant une envie folle d’en savoir plus sur le dit « Monsieur » et sur sa liaison avec la dite « Servante ».

Mais ce qui fait la force de ce livre c’est, évidemment, cette femme, cette servante, Helena. Toute en retenue, en finesse, en courage, en douceur et en pudeur… Une femme forte, amoureuse. Une femme volontaire, déterminée. Une moins-que-rien qui, pourtant a appris, seule, à lire, à écrire, à dessiner. Qui, chaque jour, pense, réfléchit, doute, se bat, pour elle, pour les siens. Sans relâche. Et derrière ce sublime portrait d’Helena, on entrevoit la vie de toutes les femmes au XVIIe siècle.

« Betje m’a dit un jour que nous avions de la chance et je n’ai pas compris pourquoi. Depuis que je vais chez les Veldman, je me rends compte que je bénéficie d’une liberté que ces demoiselles n’ont pas. Elles me font penser aux poules entassées dans des paniers au marché, affolées par la peur. Qui voudrait mener la vie des filles de M. Veldman, cloîtrées, confinées, captives ? Pas moi, en tout cas. »

Un vrai régal que ce 1er roman.

Un très beau moment de lecture comme je les aime tant, simple, doux, empreint de sensualité, de légèreté et de liberté.  Avec un petit rien de suranné. Un soupçon de romantisme-jamais-mièvre. Et un poil de féminisme (Nan ! Ce n’est pas un gros mot !).

Extrait

« Il me scrute, comme pour décider ce qu’il va dire ou s’il doit le dire. Je voudrais qu’il lise dans mes yeux : « continuez à parler, s’il vous plait. N’arrêtez pas. » Puis, sans prévenir, il bouge les bras dans tous les sens ; on croirait que ses idées courent devant lui et l’enfièvrent. « Qu’est ce qu’un livre ? Les élucubrations de mon cerveau. Des mots, écrits à la plume avant d’être imprimés. Des pages, assemblées et reliées ; diffusées par M. Sergeant et ses confrères. Lorsqu’il parait, un livre est une chose incroyable, Helena, incroyable – il a de la force, des conséquences. Il peut remettre en cause d’anciens dogmes, désarçonner les prêtres les plus convaincus, mettre à bas des systèmes de pensée. Vlan ! Il peut, il doit surprendre. » 

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#MRL16

Merci infiniment pour cette belle découverte grâce aux Matchs de la Rentrée Littéraire 2016  Price Minister et à ses si chouettes marraines ❤

Le billet de l’Irrégulière sur ce 1er roman et  le blog de Leiloona (et sa divine sélection pour ces matchs de la rentrée littéraire…Mais il y a 5 marraines, 5 sélections de 3 livres, uhhh, ça en fait des histoires, des billets et des envies folles de lecture !)

Les mots entre mes mains, Guinevere Glasfurd, Préludes, 2016.