La Terre des Fils (Gipi)

Gipi © Futuropolis – 2017

Sur les causes et les motifs qui menèrent à la fin,
on aurait pu écrire des chapitres entiers dans les livres d’histoire.
Mais après la fin, aucun livre ne fut plus écrit

Le livre s’ouvre sur ces mots. Puis plus rien, si ce n’est ce paysage déserté de toute vie et au beau milieu duquel, un garçon, torse nu, un pantalon qui part en lambeau, tenant un bâton à la main. Il est comme désœuvré, comprend-il ce qui se passe. Il appelle mais personne ne lui répond. Des champs à perte de vue. Rien, pas âme qui vive, pas même d’écho pour répondre à son appel. Puis, à l’horizon, des oiseaux qui volent en cercle. Il s’approche, observe une scène de combat entre un homme et un chien errant. L’homme l’emportera. Cet homme, c’est son frère. Il vient de gagner leur prochain repas.

Dessin fragile, comme esquissé. Comme un brouillon épuré de toute fantaisie, ne s’arrêtant que sur les détails essentiels. Les touffes d’herbe racontent le vent. Le paysage narre le dépouillement. Les têtes de ces garçons disent tout de leur simplicité de leurs besoins vitaux réduits au minimum vital.

Ils se mettent en marche. Ils rentrent. Ils retrouvent « Lui ». « Lui » qui dicte, organise, dit ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Ce qu’il aime et ce qu’il ne veut pas. Les garçons suivent. Le respect est de mise.

Lui c’est ce père. Cet homme abrupt. Froid. Incapable de féliciter. De sa bouche ne sorte que des reproches. Des injonctions.

Des émotions bouillonnent dans les veines des deux frères. Mais ils ne savent pas que faire de cet amalgame de ressentis, ils n’ont pas les mots. Colère, frustration, cri, faim, froid. Tout cela ils l’abordent de façon assez primaire, primale, brutale. Les mots sont limités. Ils ne sont pas faits pour philosopher mais pour s’organiser et survivre.

Le dessin est croqué, comme un premier jet que l’auteur n’aurait pas retouché. Un dessin en jachère pour montrer finalement l’âpreté de ce monde. Pour montrer sa crasse. Pour dire aussi le peu de sentiments que ces individus sont capables d’avoir. Tout ce qui est fait doit permettre de répondre à deux besoins vitaux : manger et dormir.

Gipi nous ancre dans ce monde silencieux. Le paysage n’est que désolation. Le lecteur cherche quelle catastrophe a bien pu donner naissance à ce monde cruel. Les réponses arrivent au compte-goutte, nous laissant tout le temps de savourer l’étrange ambiance de ce récit.

Un récit glaçant qu’on lit avec beaucoup d’appétit.

La chronique de Fanny et celle d’Yvan.

 

La Terre des fils

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : GIPI
Traduction : Hélène DAUNIOL-REMAUD
Dépôt légal : mars 2017
288 pages, 23 euros, ISBN : 978-2-7548-2252-7

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La Terre des fils – Gipi © Futuropolis – 2017

Je ne suis pas d’ici (Yunbo) & Je suis encore là-bas (Dahmani)

Yunbo © Warum – 2017

Je ne suis pas d’ici

One shot
Editeur : Warum
Dessinateur / Scénariste : YUNBO
Dépôt légal : septembre 2017
146 pages, 16 euros, ISBN : 9782-3-6535-2987

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Je ne suis pas d’ici – Yunbo © Warum – 2017

Ma vie aujourd’hui ne me convient plus. Ce qui me manque ici, je le trouverai là-bas. C’est effrayant ce saut dans l’inconnu mais j’ai hâte d’y être.

Eun-mee a l’impression d’être en cage. Elle s’ennuie à Séoul, elle tourne en rond et a obtenu l’autorisation de ses parents pour aller faire ses études supérieures en France. Le départ est imminent et Eun-mee est euphorique à cette idée. Une nouvelle vie commence pour elle.

Elle quitte toutes ses petites habitudes familières, une dernière après-midi dans un café pour réviser son français, une dernière soirée avec ses amies, un dernier repas cuisiné par sa mère, un dernier au-revoir à ses parents et à son frère…

C’est au début de l’automne que j’ai quitté toutes ces choses familières. Et pour la première fois de ma vie, je suis partie loin. Très loin.

Très vite, elle est frappée par le décalage qui existe entre les deux cultures. Déstabilisée, elle parvient malgré tout à s’accrocher à ses études. Elle obtient la reconnaissance de son diplôme en France et cette équivalence lui permet de déposer un dossier à l’EESI (Ecole Européenne Supérieure de l’image) d’Angoulême. Au bout de quatre années d’études, elle constate qu’elle a toujours autant de mal à s’acclimater à la vie en France. La Corée lui manque mais après un séjour de deux mois en famille pendant la période des vacances universitaires d’été, elle constate aussi qu’elle a du mal à trouver sa place en Corée. Qui est-elle ?

Le déracinement soulève des questions qu’elle n’avait pas anticipé. Le fait de ne se sentir à sa place nulle part lui fait perdre pied.

Ce matin, la curiosité, l’excitation et la confusion sont au rendez-vous. Tout m’intéresse : le paysage, les immeubles, les arbres, les odeurs. En Corée, j’étais la fille, la sœur, l’amie, l’étudiante qui aimait travailler toute la journée dans les cafés, manger dans les pojangmacha, discuter peinture ou cinéma et se promener dans la nuit des néons. C’était moi avant. Mais ici, qui suis-je ?

Je ne suis pas d’ici – Yunbo © Warum – 2017

Sans misérabilisme, Yunbo raconte son parcours indirectement en se glissant sous les traits de Eun-mee. Elle retrace chronologiquement les étapes qui se sont succédées après son arrivée en France. De la difficulté de communiquer dans une autre langue à celle de comprendre les codes sociaux. Du changement d’habitude en passant par l’envie de connaître une autre culture. Tout y passe plus ou moins facilement. Les petites victoires sur soi sont à l’égal des déceptions qu’il faut encaisser.

L’auteure propose une réflexion sur la construction de soi et, plus largement, sur les notions d’identité et d’appartenance (à une culture, à des valeurs…). On peut difficilement anticiper l’impact d’un déracinement géographique sur notre conception des choses. Très vite, le témoignage de Yunbo/Eun-mee nous montre que le fait d’être seule, livrée à elle-même, modifie en premier lieu la perception que l’on a de soi. Yunbo le montre très adroitement en changeant radicalement l’apparence de son double de papier. Du jour au lendemain, le visage de la jeune femme est remplacé par une tête de chien. Ce décalage entre la vision qu’elle a d’elle-même et ce que lui renvoient les autres, qui la rassure autant que ça la questionne.

Cette métamorphose provoquée par un changement radical de sa vie et de ses habitudes vient exacerber les peurs. Et les questions lancinantes qu’elle se repasse en boucle : qui suis-je ? Qu’est-ce que je veux faire de ma vie ? Ai-je fait les bons choix ? Où est ma place ?

J’ai bien aimé ce témoignage qui vient comme une catharsis. Comme la promesse d’une rencontre possible avec l’autre et qui sait… avec soi-même ?

Cet album de Yunbo fait écho à celui de Samir Dahmani qu’elle a rencontré pendant ses études et qui est devenu son compagnon. En préface de « Je ne suis pas d’ici », Thierry Groensteen aborde les ponts qui relient ces deux albums :

Très vite, dans les couloirs de l’école comme sur les pelouses, on ne voyait plus Yunbo sans Samir, on ne rencontrait plus Samir sans Yunbo. Samir Dahmani, déjà l’héritier d’une double culture, allait alors en découvrir une troisième et se passionner pour elle, jusqu’à s’initier à la langue et la culture du pays à l’occasion de trois séjours en Corée, à l’Université nationale de Chungnam. (…) Ces quatre dernières années, la vie de Samir et de Yunbo a été rythmée par des aller-retours entre la Corée et la France dont ils tirent aujourd’hui deux albums : « Je ne suis encore là-bas pour Samir et Je ne suis pas d’ici pour Yunbo. Les titres se font écho, explorant l’un l’autre le thème de l’expatriation. Ils traitent de la Corée, mais il pourrait aussi bien s’agir de n’importe quel autre pays.

Thierry Groensteen a réalisé avec Yunbo et Samir une interview en mai 2016.

Dahmani © Steinkis – 2017

Les couleurs des couvertures s’accordent. Le trait léché et délicat de Yunbo laisse place à une ambiance graphique plus maladroite. On est à Séoul aux côtés de Sujin, une jeune employée. Elle s’apprête à aller chercher un client français qui arrive à l’aéroport. Elle sera son guide le temps de son séjour. Au programme : découverte de Séoul et être sa traductrice lors des différentes rencontres professionnelles qu’il doit avoir. Tous deux sympathisent. Sujin s’étonne de sa facilité à se confier à cet inconnu. De fil en aiguille, elle lui parle de ses années d’études en France et de sa difficulté à retrouver sa place dans la société coréenne.

C’est aussi pour elle l’occasion de parler de la culture coréenne, des traditions, des règles de vie en société…

Parfait pendant de l’album de Yunbo, « Je suis encore là-bas » parle du retour chez soi après une longue absence, du deuil impossible à faire de la vie d’avant et de cette place si difficile à retrouver.

Pour le personnage de Sujin, Samir Dahmani s’est beaucoup inspiré du quotidien de sa compagne mais d’autres témoignages de femmes coréennes convergent aussi vers ce personnage fictif. On perçoit vite son malaise et son impression de n’avoir de place nulle part. On se pose aussi rapidement cette question : les tensions auraient-elles été aussi importantes si elle avait choisi de faire ses études en Corée ?

J’ai préféré l’album de Yunbo qui se sert davantage des interactions entre les personnages et qui est très agréable à regarder. Le récit est également moins figé, il est plus spontané.  Je n’ai pas eu de difficultés pour lire l’ouvrage de Samir Dahmani, mais le propos est vraiment massif. Cela doit tenir au fait que l’auteur a concentré plusieurs expériences dans un même personnage. Mais pour le coup, ce personnage a beaucoup de choses à dire sur la société coréenne et le résultat est un long monologue (un peu plombant). L’idée était bonne de se servir d’un étranger (l’auteur) pour permettre à la parole de se délier mais cet étranger est finalement secondaire dans le récit. Une BD-reportage aurait peut-être été de bon aloi.

Je suis encore là-bas

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Samir DAHMANI
Dépôt légal : septembre 2017
146 pages, 16 euros, ISBN : 9782-3-6846-0719

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Je suis encore là-bas – Dahmani © Steinkis – 2017

Chroniks Expresss #32

Bandes dessinées : Strange Fruit (M. Waid & J.G. Jones ; Ed. Delcourt, 2017), Une sœur (B. Vivès; Ed. Casterman, 2017), Le Coup de Prague (J-L. Fromental & M. Hyman ; Ed. Dupuis, 2017).

Jeunesse : Le petit Mozart (Augel ; Ed. La Boîte à bulles, 2017).

Romans : Le Monde selon Garp (J. Irving ; Ed. Seuil, 1998), Les Rêves en noir et blanc (H. Vernet ; Is Edition, 2016), Le Roi n’a pas sommeil (C. Coulon ; Ed. Points, 2014), Celle qui fuit et celle qui reste (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2017).

*

* *

Bandes dessinées


Waid – Jones © Guy Delcourt Productions – 2017

1927, état du Mississippi. Le fleuve est en crue. Il s’agit de prendre les mesures nécessaires rapidement, de renforcer les digues et de mettre la population à l’abri. Alors que les Blancs enrôlent les Noirs de force afin de leur prêter main forte, Washington mandate un ingénieur noir pour alerter la population : rien ne sert de consolider les infrastructures… il faut évacuer.
La ville de Chatterlee est en alerte. Au sol c’est le branle-bas de combat, entre les travaux de terrassement et les recherches menées pour retrouver un jeune garçon qui a disparu. Dans les airs, une météorite se rapproche dangereusement vite de la Terre et se crash non loin de la petite ville… dans un champ de coton. Une météorite ? Non. Un vaisseau duquel sort un homme à la peau noire.
Le climat électrique exacerbe les tensions et les animosités. Les propriétaires terriens blancs, pris de panique, tentent d’impressionner les anciens esclaves. Le Klan envoie ses hommes pour intimider ceux qui osent les critiquer.

Le scénario imaginé par Mark Waid a de quoi intriguer. Le programme est alléchant, reste à voir comment, avec tout ces éléments, la mayonnaise peut prendre. Le personnage principal est fascinant et charismatique et l’idée d’un surhomme noir quasi mutique m’a séduite. Pour enrichir le récit, le scénariste utilise un fait historique réel en la présence de la crue de 1927 qui, outre les dégâts matériels qu’elle a provoqué, a été meurtrière. Pourtant, je me suis rapidement lassée de l’album. Je trouve que Mark Waid a voulu en faire trop et traiter trop de sujet à la fois. Il n’y a rien de réellement spectaculaire dans les événements qui ont lieu, ce sur-homme est une caricature parfaite de l’anti-héros – à l’instar de Hancock – ce qui a ici le mérite de donner de la profondeur à l’intrigue. Mais je le disais, on a là trop de sujets (le racisme, l’héroïsme, une société en mutation, l’horreur, l’individualisme, la foi, le ségrégationnisme…) et face à ce côté prolifique… on survole, on voit notre intérêt faiblir à mesure que les pages se tournent. Le personnage principal n’évolue pas, ne chemine pas. Il reste totalement étanche à ce qui se passe autour de lui, comme une mécanique programmée, comme un robot conditionné. Et l’on s’agace de le voir si prévisible. Une force de la nature sans grand intérêt si ce n’est les passions qu’il est capable de déchaîner autour de lui.

La première publication de ce roman graphique américain date de juillet 2015. La version française (parue en avril 2017 chez Delcourt) est augmentée d’un fascicule et d’un cahier graphique (de toute beauté) ; ces bonus viennent agrémenter la lecture, donner des précisions quant à la démarche des auteurs et prolonger l’univers.

Par contre côté graphique, le travail de Jeffrey G.Jones est impressionnant. Ses aquarelles sont sublimes d’un bout à l’autre de l’album et honorent la plastique tout en muscles du héros… Jeunes filles, vous ne devriez pas être déçues 😛

Un album malheureusement dispensable. Des personnages trop vite balayés, leurs personnalités tout juste esquissées, ils jouent un rôle mais ne l’incarnent pas. Ils s’agitent et s’éparpillent à l’image du scénario.

 

Vivès © Casterman – 2017

C’est l’été, le temps des grandes vacances est revenu. Pour Antoine et Titi, l’heure est revenue de retrouver la maison secondaire, à deux pas de la mer. Des semaines doucereuses à passer avec leurs parents. Mais cet été-là a rapidement un goût différent des précédents. Pas forcément pour Titi qui du haut de ses 10 ans nage encore dans l’insouciance. Mais pour Antoine qui a 13 ans, l’arrivée d’Hélène, la fille d’une amie de sa mère, va être un raz-de-marée dans sa vie. Pour lui, c’est l’été des premières fois. Premier flirt, premiers sentiments amoureux, première clope, premier verre, première pipe, … En peu de temps, Antoine va quitter définitivement l’enfance et entrer à pieds joints dans l’adolescence.

Bastien Vivès est revenu avec un album fort et sensible. Le personnage de l’adolescente m’a agréablement surprise. Dévergondée mais sans être vulgaire, forte et fragile à la fois, audacieuse et farouche, le rythme de l’album colle à ses caprices et à ses désirs. On retrouve aussi la même veine graphique que dans « Polina » : un dessin subtil qui caresse les personnages. Noir, blanc et gris suffisent pour poser avec délicatesse les mots et les maux, les pensées et les émotions qui ne trouvent pas le chemin de la parole. Les fonds de cases sont parfois nus, nous laissant ainsi savourer l’intimité d’une scène, nous laissant ainsi mesurer l’ampleur d’une peur ou la force d’un désir.

J’ai été cueillie par cet album, surprise par cette parenthèse. Je suis retournée en arrière et j’ai laissé certains souvenirs de ma propre adolescence remonter à la surface. Beau.

La bande-annonce de l’album (chez Casterman) et le site de Bastien VIVES.

 

Fromental – Hyman © Dupuis – 2017

« Hiver 1948, dans le blizzard de la capitale autrichienne sous occupation des quatre puissances. Dépêché par le studio London Films, G. travaille à l’écriture de son prochain long métrage, assisté par l’énigmatique Elizabeth Montagu. Cette dernière, dont le passé militaire et les relations l’attachent aux services secrets britanniques, découvrira bien vite que le prétexte artistique dissimule de véritables tensions politiques et que les lendemains de guerre ne sont pas toujours chantants. Cette mission en apparence paisible basculera dès lors dans l’atmosphère sournoise d’une révolution fulgurante que l’Histoire retiendra sous le nom de « coup de Prague » » (synopsis éditeur).

Je passerai vite sur cet album qui m’est tombé des mains et donc je ne connaîtrai jamais la fin. Entre romance, intrigue politique, espionnage, courses poursuites, référence littéraire… je me suis égarée dans les rue de Prague pour fuir volontairement ces héros qui m’ont tous été antipathiques.

Bonne nouvelle pour l’album : il fait partie des « 20 indispensables de l’été » de l’ACBD (au même titre que le roman graphique de Bastien Vivès dont je vous parlais plus haut) … et ça dépasse mon entendement !

*

* *

 

Jeunesse

 

Augel © La Boîte à bulles – 2017

Enfant déjà, Mozart n’était intéressé que par la musique. La musique l’accaparait entièrement, à chaque instant. Il composait sans cesse et en tous lieux. Il compose à n’importe quel moment de la journée, écrit ses partitions en tous lieux et sur n’importe quel support ; une barrière, un mur, le sol, des feuilles, du linge… Il joue, virtuose, il fait corps avec sa musique, en totale harmonie avec son instrument. Il fusionne avec la mélodie.

Augel imagine l’enfant que Mozart pouvait être. Un savant fou en herbe, le cheveu ébouriffé, la tête dans les étoiles et dans les portées de musique. Rien d’autre ne copte pour lui. La musique est son oxygène.

Petites scénettes plus ou moins longues (du strip à quelques pages). Petites anecdotes humoristiques au ton malicieux. On sourit souvent sans jamais parvenir au rire franc. Le ton est gentillet, il n’est jamais niais. Un brin de philosophie, un peu de poésie, tous les ingrédients sont là mais il manque un je-ne-sais-quoi pour que l’album soit abouti.

Une lecture qui ne laissera pas un souvenir impérissable.

 

Romans

 

Irving © Seuil – 1998

« Jenny Fields ne veut pas d’homme dans sa vie mais elle désire un enfant. Ainsi naît Garp. Il grandit dans un collège où sa mère est infirmière. Puis ils décident tous deux d’écrire, et Jenny devient une icône du féminisme. Garp, heureux mari et père, vit pourtant dans la peur : dans son univers dominé par les femmes, la violence des hommes n’est jamais loin… » (synopsis éditeur).

Un livre qui m’a été offert. Un romancier que je n’avais jamais lu. Des chroniques sur ses œuvres, je n’en ai gardé aucun souvenir. J’ai donc démarré cette lecture sans aucun apriori, sans attente démesurée… seul le plaisir de découvrir une nouvelle plume, un nouveau regard… un monde, celui de Garp.

Très vite, j’ai été prise au jeu. Très vite, j’ai apprécié Jenny. John Irving ne fait aucun détour superflu pour nous permettre d’appréhender la vision que cette femme a du monde. Elle ne s’encombre pas de sentiments inutiles, elle accorde très rarement son amitié. Elle se fond dans sa fonction d’infirmière, sa blouse blanche sera sa seconde peau et se consacre entièrement à son rôle de mère. Une femme entière.

Au bout de quelques chapitres, son fils – Garp, lui volera peu à peu la vedette. Car c’est bien lui le « héros » du roman d’Irving. Le lecteur est présent lors de sa naissance, le seconde lorsqu’il fait ses premiers pas puis le suivra durant toute sa jeunesse, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Un personnage qui, très jeune, décide qu’il deviendra écrivain. Autour de lui, un clan se forme au fil des années, au gré des rencontres. Sa personnalité s’affirme, ses choix sont les nôtres, ses passions nous emballent au même titre que les combats qu’il mène.

Le roman s’ouvre sur une préface rédigée par l’auteur lui-même. Vingt ans séparent ces deux écrits (roman et préface). Il met un point d’honneur à expliquer que « Le Monde selon Garp » n’est pas un roman autobiographique mais que, bien évidemment, certains éléments narratifs s’inspirent logiquement d’anecdotes et/ou de rencontres réelles.

Un ouvrage dense mais jamais pompeux. Un récit généreux que l’on dévore. Des personnages haut en couleurs, des situations originales, les œuvres du personnage fictif intégralement (ou presque) reproduite dans le roman d’Irving. Le processus de création, le rapport à l’écriture, à la lecture. La transmission d’une génération à l’autre. Les prises de position. L’altruisme. La jalousie. L’infidélité. L’amitié. La tolérance. La concupiscence… Autant de thèmes traités dans ce riche roman. Prenant, drôle, revêche. Je sors repue et satisfaite de ma découverte d’Irving.

 

Vernet © Is Edition – 2016

Philea a la vie devant elle mais elle vit comme si elle allait s’arrêter demain. Elle a 25 ans, l’amour des livres. Elle en a fait son métier. Elle est libraire. Elle a une peur farouche des hommes du moins, elle a vécu une histoire avec un homme. Mais c’était avant, il y a longtemps. Elle y a laissé des plumes. Désabusée désormais, elle sait que l’amour n’existe pas. Que ce qui est beau n’est qu’éphémère. Elle n’attend plus rien des hommes. Depuis, elle a cumulé les aventures. Elle a séduit et s’est laissé séduire. Mais elle n’a plus ressenti ce qu’elle avait ressenti la première fois. Puis un jour, elle croise Theo dans une soirée. C’est à peine si elle l’a remarqué. Le lendemain, elle reçoit son premier mail. Il contient une vidéo en noir et blanc. Une chanson de Nougaro. D’autres mails viendront jusqu’à ce qu’elle accepte un rendez-vous. Elle appréhende, n’en attend rien juste de pouvoir lui dire qu’ils n’ont rien à faire ensemble. Les rendez-vous se succèdent, il lui dit ses sentiments. Elle a plus de réticences, elle résiste, elle sait que chaque relation est vouée à l’échec. Elle est séduite, amusée, surprise. Il est intelligent, « charmant. Ensorcelant. Atemporel ». Il lui plaît, il est à la fois tendre et indécent. Le désir monte en eux. En sa présence elle est bien. Une osmose. Deux âmes sœurs jusqu’à ce que les premiers doutes surgissent.

Elle étouffe sous le poids d’un bonheur dont elle pressent l’abîme.

Un roman sur le couple et sur chaque individu qui le compose. Homme, femme. Un duo à la recherche d’une harmonie. Une entité composée de deux êtres, une prolongation de chacun d’eux. S’épanouir dans le couple, s’y abandonner pour mieux s’y retrouver. Une quête de sens. Quand les sentiments s’expriment avec autant de naturel, autant de spontanéité, on cherche parfois à en comprendre la raison. Une unité fragile faite des désirs de deux personnes, un équilibre dans lequel on s’épanouit. Lorsque le couple est une telle évidence, on cherche à le préserver puis peut-être qu’on s’y habitue. Alors on n’y fait plus attention, on sent les bases vaciller et, mû par un instinct malsain, on cherche à s’en protéger. Convaincre l’autre que nos doutes sont fondés pour qu’il les démente afin de nous rassurer. Mais lorsque le poison commence à se répandre, l’autre facette du couple se répand comme une trainée de poudre.

Extrait du prologue : « L’histoire en elle-même est tout aussi banale que la fille qui l’a écrite. Pourtant, elle mérite d’être racontée ici pour rendre hommage au courage de cet homme et de cette femme qui ont essayé de s’aimer, sans attache, tout en sachant que c’était perdu d’avance, tout en sachant qu’ils ne pourraient pas se sauver l’un l’autre, ni se soulager, et qu’ils mouraient un jour sans laisser aucune trace de cet amour. Voici l’histoire d’un homme et d’une femme qui ont fait l’expérience de la solitude à deux, sans jamais fléchir sous le poids de l’espoir, pour sauver la seule idée en laquelle ils croyaient : tout est perdu d’avance. Rien ne dure jamais. »

Noir – blanc. Yin – Yang. Homme – Femme. Passion – désamour. Une très belle réflexion induite par cette parenthèse conjugale. Quelle belle plume ! Hanna Vernet signe son premier roman. Je l’ai savouré, je l’ai aimée cette femme. Sa fragilité m’a touchée, ses peurs m’ont émue, ses doutes ont trouvé un écho. Superbe ! Framboise en parle magnifiquement bien dans sa chronique.

Quelques liens pour aller plus loin : la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur, la page Facebook de l’auteure.

 

Coulon © Editions Points – 2014

Thomas est l’enfant unique de William et Mary Hogan. Une enfance passée dans un cocon, dans le calme de la maison familiale, entre un père aimant mais absent et mystérieux, et une mère prévenante, protectrice et bienveillante.

Thomas est un solitaire. Comme son père, il économise ses mots, ne parle que quand c’est nécessaire. Il n’a pas d’amis excepté Paul… mais en grandissant, leurs routes vont se séparer. Thomas est un enfant sans histoires… mais en grandissant, l’alcool et les déceptions amoureuses vont l’écarter du droit chemin.

Je découvre doucement l’œuvre de Cécile Coulon. Après la claque que j’avais eue à la lecture du « Rire du grand blessé » [découvert grâce à Noukette], j’ai jeté mon dévolu sur cet autre roman. Je n’ai pu m’empêcher de faire des parallèles entre ces deux hommes blessés, torturés, incapables d’éprouver – par on ne sait quelle force – leurs sentiments, incapables de se laisser aller au plaisir, incapables de s’épanouir. Comme s’ils étaient coincés dans des corps trop grands pour eux, trop forts pour eux et que le seul moyen de vivre était de se protéger derrière une carapace. Ils sont cantonnés dans le rôle d’observateur impuissant, spectateur de leurs vies. L’étincelle de vie est incapable de s’allumer dans leurs yeux. Un monde brut, trop rapide et trop agressif pour eux.

Beau. Superbe. J’aime décidément cette écriture puissante de Cécile Coulon. Une écriture qui n’épargne rien aux personnages qui habitent les univers de la romancière.

Les chroniques de Noukette, Jérôme, Sylire.

 

Ferrante © Gallimard – 2017

Retrouver Elena qui termine son parcours universitaire, déterminée à l’idée de s’émanciper pour ne jamais revenir dans les jupons de sa mère et refusant obstinément de revenir dans son quartier natal. Sa première relation amoureuse est désormais loin derrière elle. Elle est aujourd’hui engagée avec Pietro ; ce dernier incarne pour elle ses rêves d’ascension sociale et de réussite. Elle va se marier. Son roman est désormais publié et la jeune femme, docile, se déplace au travers de l’Italie pour en faire la promotion. C’est à l’occasion d’une séance de dédicace qu’elle retrouve Nino, un amour de jeunesse.

Retrouver Lila qui, après avoir l’opulence, est retournée à la misère. Après le luxe, retrouve l’incurie. Après les belles tenues se vêtit de nouveau de fripes. Son travail à l’usine la nourrit à peine. Elle élève tant bien que mal l’enfant qu’elle a eu de Nino.

Elles ont 25 ans et leurs vies sont aux antipodes. Elena s’installe en couple, enfante à son tour. Leurs vies semblent toutes tracées mais les deux femmes sont encore fortement dépendantes l’une de l’autre et malgré le fossé qui les sépare, leurs destins sont liés. Yin & yang à jamais enchevêtrés malgré leurs différentes. Elena est prévisible, complexée, effacée. Elle range facilement ses idéaux lorsqu’il s’agit d’assumer le rôle de mère au foyer. Lila est affaiblie mais elle reste électrique, vive, douée. Abattue par ses conditions de vie, elle accepte la misère comme si c’était le prix à payer pour ses erreurs de jeunesse.

J’ai découvert cette sage d’Elena Ferrante grâce à un billet de Framboise qui présentait les deux premiers tomes de la tétralogie « L’Amie prodigieuse » . Tentée, j’ai engouffré « L’Amie prodigieuse » puis « Le nouveau nom » … et attendu avec impatience ce troisième tome. Dans un premier temps, il y a une parfaite continuité dans le comportement du personnage principal (Elena) au point qu’on se lasse de la voir s’effacer derrière des compromis et des faux-semblants. De même, on ne s’étonne pas de voir Lila relever ses manches et saisir au vol une opportunité inespérée de sortir de l’incurie dans laquelle elle vivait.

Contre toute attente, Elena Ferrante met le feu aux poudres et nous surprend. La romancière nous montre que rien n’est joué d’avance. Un vent de folie emporte le récit vers de nouvelles perspectives et c’est une énorme claque que l’on prend en refermant cet opus. Ce troisième tome est de loin mon préféré. Il me tarde le suivant !!

Le Perroquet (Espé)

Espé © Glénat – 2017

Elle me fait rire, elle me fait peur… ça dépend des moments.

Les crises d’angoisses, les bouffées délirantes… Bastien sait ce que c’est… il a 8 ans.

Les périodes d’aboulie, les périodes de déprime, de pleurs… Bastien sait ce que c’est… il a 8 ans.

Petites bribes de vie directement sorties des souvenirs de l’auteur, « Le Perroquet » raconte – avec des mots d’enfant – le quotidien aux côtés d’une maman psychotique. C’était dans les années 1970 et si le dispositif de soins a aujourd’hui changé, la souffrance de ces malades reste la même, tout comme celle de leurs proches. Un récit intemporel.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

L’émotion remplit chaque page de cet album. L’auteur fait revivre l’enfant qu’il était. Guidé par des souvenirs marqués d’émotions, il livre des anecdotes poignantes de cette période de sa vie. Tout ce qu’il a éprouvé durant ces moments douloureux où tantôt sa mère partait, emmenée par des ambulanciers, tantôt elle revenait complètement sédatée et après des semaines d’hospitalisation en secteur psychiatrique… et avec toute l’incompréhension des événements que peut avoir un enfant de 8 ans.

C’est peut-être un peu grâce à tout ça que maman va un peu mieux des fois… elle sourit… ça me fait drôle quand elle est comme ça, j’essaie d’être le plus transparent possible. Je dis oui à tout pour ne pas la perturber.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

Pour tenter de comprendre, l’enfant s’appuie sur son ressenti. Il observe, il décode et tente de trouver des réponses aux questions qu’il n’ose pas poser aux adultes qui l’entourent. En revanche, la souffrance de sa mère, il la perçoit totalement. Pour permettre au lecteur de ressentir le trouble de l’enfant et l’atmosphère si particulière qui planait chez lui, Espé s’aide des couleurs. L’artiste n’a retenu que peu de coloris pour raconter sa colère, sa tristesse… mais aussi l’étonnant calme qui s’installait par moments. Rouge, vert, bleu et un peu de marron, rien de plus.

Il est aussi question de la culpabilité d’un enfant. Cet enfant a 8 ans et des discussions que les adultes ont eues en sa présence lui ont permis de comprendre que la maladie de sa mère a le même âge que lui.

Son baby-blues s’est transformé en grosse dépression.

Il rend hommage à cette femme devenue mère à 19 ans. A son compagnon qui avait le même âge qu’elle. Certes, ils n’étaient plus des enfants mais il était encore un peu tôt pour être pleinement des adultes. Cette grossesse prématurée est venue tout précipiter. C’était en 1974. A l’époque, il était encore mal vu d’enfanter en dehors des liens du mariage et encore plus mal perçu quand on habite à la campagne, que tout le monde se connait et que la religion impose son jugement. A la campagne, une fille-mère est un outrage pour sa famille. Un blasphème. L’avortement est inévitable. Alors le jeune couple fuit, se trouve un refuge puis se marie. La famille désapprouve mais l’enfant se développe dans le ventre de sa mère. Il naîtra, il n’est pas un enfant unique, la maladie est sa jumelle.

Je me dis que si papy avait réussi à faire ce qu’il voulait, maman ne serait pas malade à cause de moi.

Sa culpabilité est présente, souvent tapie dans les recoins ; il la contient mais parfois, elle explose, elle le rattrape et le dévore. Et puis sa mère lui manque. Alors pour évacuer toutes ces pensées qui tournent dans sa tête, l’enfant s’est réfugié dans un exutoire : le dessin.

« Le Perroquet » est la preuve que l’on peut parler simplement de la schizophrénie, tout comme on peut parler simplement des troubles bipolaires en montrant leur impact sur le quotidien de ceux qui sont concernés. Enfant témoin, enfant spectateur… enfant farouche totalement intimidé par les maux et leurs manifestations. Une maladie insidieuse, invisible, qui ne fait pas de bruit et se terre au fond du corps et de la tête de sa mère et qui surgit sans crier gare. Le témoignage poignant d’une enfance en manque d’amour, d’un quotidien déréglé par la maladie psychique. Une claque. A lire.

Les chroniques de Stephie, de Noukette et d’Yvan.

Extraits :

« J’ai entendu un cri. (…) On aurait dit le cri d’un animal blessé… mais c’était maman… elle était par terre… elle hurlait » (Le Perroquet).

« Ça fait 8 ans que je grandis et qu’elle me manque. (…) Ça fait 8 ans que j’attends des câlins de maman » (Le Perroquet).

Quelques albums sur le thème de la bipolarité : « Une case en moins » d’Ellen Forney, « Journal d’une bipolaire » d’Émilie Guillon, Patrice Guillon et Sébastien Samson, « Cachés » de Mirranda Burton (qui aborde de façon plus large les pathologies psychiques)…

Le Perroquet

One Shot
Editeur : Glénat
Dessinateur / Scénariste : ESPÉ
Dépôt légal : février 2017
154 pages, 19.50 euros, ISBN : 978-2-344-01269-7

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

Les petites victoires (Roy)

Roy © Rue de Sèvres – 2017

Marc et Chloé filent l’amour parfait. Ils ont trouvé leur équilibre, une harmonie complice, un respect mutuel et une confiance l’un envers l’autre qui les amène peu à peu à avoir un désir d’enfant. La naissance d’Olivier est une grande joie et durant les deux premières années de sa vie, le couple profite de chaque instant. Balade, jeux, câlins. Jusqu’au jour où Marc s’ouvre à Chloé pour partager ses doutes :

Je n’osais pas en parler pour ne pas t’inquiéter, mais ça fait un bout de temps que je me dis qu’Olivier a quelque chose… Et puis, il n’a toujours pas dit un seul mot.

Ils décident de consulter. Olivier subit des tests. Le diagnostic tombe quelques semaines plus tard : il est autiste. Commence alors une période émaillée de consultations, de tensions à la maison. Un sentiment d’impuissance grandissant envahit Marc. Il perd pieds. Le couple se sépare et une garde alternée se met en place. Au début, ce n’est pas simple. Marc oublie ses jours de garde, hésite mais progressivement, il fait le deuil de l’enfant idéal qu’il aurait aimé avoir, apprend à mieux connaître Olivier, à l’accepter tel qu’il est et fait tout son possible pour que son fils – tout en tenant compte de ses capacités – puisse s’épanouir au mieux.

L’autisme est encore peu connu. Je me dis qu’en observant mon fils, j’en saurai plus que quiconque sur son autisme à lui.

Yvon Roy est un auteur canadien. Il est aussi le père d’un enfant autiste aujourd’hui âgé de 12 ans. Ils ont parcouru un chemin semé d’embûches mais aujourd’hui, son fils est parvenu à s’affranchir de son handicap, à prendre le dessus sur ses angoisses, à domestiquer son monde intérieur souvent angoissant. On lui a maintes fois conseillé de faire une bande dessinée pour témoigner de son parcours. Il a refusé pendant longtemps puis peu à peu, à réfléchi à la question. Il a balayé ses doutes, cherché à savoir finalement ce qu’il pouvait transmettre lui de son expérience et s’est lancé. Pourtant, la peur était là, bien présente. Comment transmettre finalement une expérience somme toute très personnelle sans compter que s’il se lançait dans le projet, il risquait de voir ressurgir des souvenirs assez douloureux ?

Ce que je retiens de ce témoignage, c’est avant tout la détermination d’un père à refuser la fatalité.

J’te jure, si je les écoute tous, Olivier n’arrivera jamais à lire ni à écrire, peut-être parler, si on est chanceux. Je veux bien accepter leur diagnostic, j’ai pas trop le choix, mais le pronostic, ils peuvent le rouler serré et se le mettre là où je pense.

Une obstination bénéfique dans laquelle il puise sans cesse pour trouver la force de continuer. Ne pas baisser les bras face aux angoisses de son fils et toujours, aider ce dernier à gagner du terrain sur son handicap. Aider son fils à ne pas se replier dans son monde imaginaire, l’aider à dompter ses peurs, à gérer ses angoisses et ses colères, à prendre confiance en lui tant dans le rapports à l’autre que dans les apprentissages. A l’instar de « Tombé dans l’oreille d’un sourd », on voit une nouvelle fois la lourdeur des prises en charge médico-sociales, l’aigreur de certains professionnels qui sous prétexte de connaître leur sujet en deviennent des monstres d’égocentrisme, repliés sur leur précieux savoir et plus attentifs aux protocoles de prises en charges qu’aux particularités de chaque personne auprès desquelles elles sont amenées à intervenir. Pour incarner cette froideur asociale, la figure de la responsable du service spécialisé est plus explicite que les longs discours :

Les petites victoires – Roy © Rue de Sèvres – 2017

Des petites victoires obtenues à force de répétition. Beaucoup de bienveillance dans l’attitude de ce papa. La force de ce couple parental aussi qui, bien que séparé, parviennent à communiquer et à avancer dans la même direction.

Pour parvenir à réaliser cet album, Yvon Roy s’est appuyé sur des anecdotes qu’il a vécues avec son fils de la naissance jusqu’à son huitième anniversaire. Le fait de ne pas utiliser les prénoms des différentes personnes qu’il a côtoyées durant cette période lui a permis de conserver une certaine neutralité par rapport au scénario tout en proposant un ton intimiste qui nous permet d’accueillir ce témoignage sans difficultés. Cette légère distance lui a permis de finaliser ce projet. Il nous livre un album sensible qui ne verse pas dans le pathos ni dans la plainte. Une expérience à la fois très personnelle mais sur laquelle bon nombre de parents d’enfants autistes peuvent s’appuyer, prendre confiance en eux pour accepter le handicap de leur enfant et l’accompagner.

Un enfant qui s’épanouit contre toutes attentes, un pied de nez aux spécialistes. Avec patience, avec amour et avec un soupçon de créativité, on réussit de belles choses.

Très bel album. J’ai partagé ma lecture avec Noukette qui a elle aussi été conquise.

Un album parfait pour ma « BD de la semaine ». Toutes les pépites dégotées par les participants sont chez Noukette !

Extraits :

« Mais qu’est-ce que je vais faire de toi, p’tit gars… Qu’est-ce que tu vas devenir ? Les spécialistes nous envoient de la documentation sur toi, faut voir ça. On dirait un guide d’assemblage pour un meuble Ikea avec cinq morceaux en moins… » (Les petites victoires).

« Un soir, les mots sortent si naturellement que je n’ai même pas à y penser. Et je peux enfin faire mes adieux au fantôme de ce fils qui ne s’est jamais présenté, et accueillir celui qui a décidé de venir vivre avec moi » (Les petites victoires).

« Je ressens parfois de la honte, puis, j’ai honte d’avoir eu honte. Il me vient aussi l’envie de m’isoler avec mon fils. Ne plus sortir. Ne plus devoir faire face aux réactions des autres » (Les petites victoires).

Les petites victoires

One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Yvon ROY
Dépôt légal : mai 2017
158 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-369-81469-6

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les petites victoires – Roy © Rue de Sèvres – 2017

Hier encore, c’était l’été (De Lestrange)

De Lestrange © Le Livre de Poche – 2017

Ils ont entre 16 et 20 ans et la vie devant eux. L’histoire se situe au début des années 2000 ;

Alexandre, Marco, Sophie, Anouk, Guillaume, Céline, Virginie.

Une histoire d’amitié qui dure depuis deux générations déjà.

Les Fresnais d’un côté et les Lefèvre de l’autre.

Tout a commencé dans les années 1950 quand Henri Fresnais achète un chalet dans les Alpes. Avec sa femme, Micheline, ils viendront y passer les vacances en famille. Le chalet voisin est habité par Georges et Madeleine Lefèvre. Les deux couples se rencontrent, sympathisent. Les points communs entre les familles sont nombreux à commencer par le fait que tous vivent à Paris le restant de l’année. Les familles habitent à quelques pâtés de maisons l’une de l’autre. Et puis Claude, Françoise et Jean – les enfants du couple Fresnais – ont le même âge que Anne-Marie, Evelyne et Denis Lefèvre.

Amis à la ville comme en vacances, les liens se renforcent entre eux à mesure que les années passent.

Puis vint la naissance de la troisième génération, celle d’Alexandre (fils de Claude) et de Marco (fils d’Anne-Marie). De nouveau, Micheline et Madeleine rêvent qu’un couple se crée dans cette génération-là pour unir davantage encore leurs familles.

Hier encore, c’était l’été – De Lestrange © Le Livre de Poche – 2017

Ils ont entre 16 et 20 ans et sont unis comme les doigts de la main. Amis de toujours, soutiens, confidents, repères, ils vont avancer dans la vie et découvrir ses joies et peines. Histoire d’amour, d’amitié, de tendresse. Orientation professionnelle, galère de tunes, soirées bien arrosées, période de silence voire d’oubli des autres… d’oubli de soi.

De Lestrange © Mazarine – 2016

Paru en mars 2016 aux Editions Mazarine « Hier encore, c’était l’été » est le premier roman de Julie de Lestrange. Un roman frais, optimiste dans lequel on s’installe très rapidement. La force de ces personnages tient au fait qu’ils ont cet appui-là, celui de l’amitié sincère et entière, de cette confiance sans limite qu’ils peuvent se témoigner. Et si à certaines périodes de la vie, il est des confidences qu’il est délicat de faire, elles finiront tôt ou tard à être dites car la honte n’est que passagère.

Alexandre est le narrateur principal. Il nous permet de faire connaissance avec chaque membre du groupe et on l’accompagne au fil des années. L’histoire principale se déroule sur une période d’environ une décennie. Il va donc être question, pour ces jeunes adultes, de mener à bien leurs études supérieures, de se dépêtrer de leurs histoires de cœur, de faire le grand saut quand pour certains il sera question de s’installer en couple, de ne pas trop se laisser-aller quand ces couples voleront en éclats, d’entrer dans la vie active. Apprendre à devenir responsable, s’assumer, faire des choix. Régulièrement, Alexandre s’efface. Pour le lecteur, c’est l’occasion d’être tantôt aux côtés de Marco ou auprès de Sophie. Un trio solide qui avance dans la vie parfois en hésitant, parfois en s’y jetant la tête la première.

De l’ordinaire, du quotidien. Des choses sommes toutes très banales… oui… mais voilà. On n’a pas très envie de refermer ce livre. Un livre habité par des personnages touchants, il n’y a là rien qui ne soit édulcoré, pas d’artifices. La lecture nous touche, nous fait ressentir quelques pincements de cœur, nous offre des sourires et surtout, une tendresse appréciable. Une histoire simple que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire. Julie de Lestrange accompagne à merveille ses personnages dans leurs nouvelles vies d’adultes. Une très belle réflexion sur le temps qui passe.

Les chroniques de Mylène, Soukee, Jostein, A vos livres.

Hier encore, c’était l’été

Roman
Editeur : Le Livre de Poche
Auteur : Julie DE LESTRANGE
Dépôt légal : mai 2017
378 pages, 7,90 euros, ISBN : 978-2-253-06986-7

Le Monde à tes pieds (Nadar)

Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Cela fait des années que Carlos a son diplôme d’ingénieur en poche. Mais le secteur est bouché. Il ne parvient pas à décrocher un poste en Espagne malgré les multiples candidatures qu’il dépose. Alors, le jour où il reçoit l’appel d’un employeur qui l’informe qu’il est retenu, et même si c’est pour travailler dans sa filiale estonienne basée à Tallin, Carlos n’hésite pas l’ombre d’un instant et accepte. Voilà enfin l’opportunité tant attendue ! Il a une semaine pour préparer son départ. Et si la nouvelle ravit la plupart de ses amis, elle blesse profondément Diego avec qui il partage sa vie depuis quatre ans. Un choix difficile à assumer pour ce jeune trentenaire.
David est chômeur depuis quatre ans. De fait, il vit toujours chez sa mère et passe ses journées à s’occuper de son grand-père qui vit lui aussi chez la mère de David. En lisant les petites annonces, une opportunité se présente. Le genre de celles qu’on n’attend pas, le genre de celles qu’on n’envisage même pas. « Femme mûre recherche sexe. Je paye ». Il appelle… un acte qui aura des conséquences pour la suite.
Sara est télé-opératrice. Elle est chargée de vendre des contrats d’assurance vie. Efficacité, rentabilité… un boulot creux, inintéressant et dans lequel elle subit une pression constante. Une réalité à mille lieues des projets d’avenir que faisait cette historienne bardée de diplômes.

Autrement dit, notre guerre consiste à apprendre à vivre dans un monde qui n’en a rien à foutre de nous

Trois personnages appartenant à la même génération. Des trentenaires. Trois parcours différents. Trois destinées dans lesquelles on entre à pas feutrés pour observer le choix cornélien que vont devoir assumer les personnages.

Photographie d’une génération confrontée à la précarité professionnelle. Petits boulots dans lesquels généralement la pression hiérarchique carbure à plein, dévalorisation et manque d’estime de soi, difficultés financières dues notamment au cout de la vie (le montant onéreux des loyers ne cesse d’être pointé du doigt) … voilà en substance ce que Nadar (chez Futuropolis : « Salud ! » et « Papier froissé« ) aborde dans ce recueil. Au travers du récit de trois jeunes adultes, l’auteur parle donc de la crise économique et de ses conséquences sur l’Espagne. Le chômage, l’endettement, les expulsions, les remboursements d’emprunts qui prennent à la gorge [et immanquablement, on se rappelle du scandale des participations préférentielles]… voilà donc le portrait d’une génération désabusée qui se remémore déplore que le mouvement des Indignés n’a pas produit les fruits attendus… et ce gouffre qui sépare leur génération de celle de leurs parents.

Parlons de mensonges. D’une génération qui cloue le bec à l’autre pour se justifier. « Vous n’avez jamais manqué de rien ». Entre les lignes, ça veut dire : « Alors ne te plains pas et ne me juge pas ». Je dis que c’est super que tu aies fui les franquistes ou que tu aies commencé à travailler à douze ans… Félicitations, on dirait même que ça t’a plu ! Mais sache que nous aussi, on nous a tabassé dans les manifestations, si c’est ce dont il s’agit ! Mais, oh, vous êtes les grands héros de notre société, les grandes victimes ! Vous méritez tout ! La seule chose que vous voulez en disant ça, c’est vous justifier, vous légitimer. Démontrer que, même si vous vivez comme des bourgeois, vous êtes des gens de gauche qui se sont sacrifiés pour le pays, allez !

Dans sa postface, le sociologue & économiste Philippe Lemistre met en lumière les éléments de fonds abordés dans le scénario. La crise économique et le fait de ces individus surdiplômés mais contraints soit au chômage soit à occuper des postes qui ne correspondent pas au niveau de diplômes qu’ils ont obtenu (le sociologue parle de « déclassement »).

Concernant « l’emballage », ce n’est pas ma came. Le dessin de Nadar est lourd. Les formes et silhouettes des personnages sont souvent grossières, les trais tirés, parfois figés. Je dois dire qu’au moment de feuilleter l’album, l’aspect graphique m’a tenue en respect. Cette répulsion s’efface sitôt qu’on a fait la connaissance des personnages. En effet, le propos fait mouche et on ressent rapidement de la sympathie pour tous ceux que l’on croise dans l’album (à deux exceptions près mais il s’agit là de personnages très secondaires).

Si comme moi vous avez des aprioris à l’égard du graphisme, je vous invite réellement à le dépasser et à vous pencher sur cet album ! Un témoignage intéressant sur la situation actuelle de l’Espagne.

Extraits :

« Tu vois, on aime croire que ce qu’on obtient dans la vie, on l’a acquis à la sueur de son front ou qu’on le mérite, ce genre de choses… Sauf que, parfois, tu sues et tu travailles tout ce que tu peux, tu te défonces jusqu’à plus en pouvoir et ça change rien » (Le Monde à tes pieds).

« On est de grandes machines qui fabriquent des rêves et des désirs… tout ça parce qu’on croit qu’on « mérite » quelque chose. On grandit avec ces idées de réussite et de prospérité. C’est un énorme mensonge qu’on s’inflige à nous-mêmes » (Le Monde à tes pieds).

Le Monde à tes pieds

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Hors-Champ
Dessinateur / Scénariste : NADAR
Dépôt légal : mars 2017
224 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-277-5

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le Monde à tes pieds – Nadar © La Boîte à bulles – 2017