Les belles Personnes (Cruchaudet)

J’ai l’impression – peut-être à tort – que le trait de Chloé Cruchaudet se dépouille et va petit à petit à l’essentiel. Sans être décousu, sans être minimaliste, il gagne en finesse, en minutie… il parvient mieux à toucher nos émotions. De la dentelle s’installe dans son dessin. Au fil des années, l’évolution de son trait est remarquable. Je me rappelle des planches d’ « Ida » qui étaient pleines, parfois capiteuses au point de ne laisser presque aucun espace blanc si ce n’est les interstices entre chaque case. Puis il y eu « Mauvais genre » en 2013 qui fut une grosse claque pour moi et une petite révolution en soi dans son univers artistique. Pour illustrer cette romance passionnée entre un soldat et son amante, Chloé Cruchaudet avait fait voler les contours de cases… elle avait laissé respirer ses illustrations, trouvant par là-même de la légèreté, jouant sur les non-dits et sollicitant nos sens. En 2018, l’autrice nous embarquait dans sa « Croisade des Innocents », un récit d’aventure moyenâgeux où nous partagions l’épopée d’une floppée d’orphelins livrés à eux-mêmes. Un récit d’apprentissage où l’ambiance graphique se dépouillait encore, le trait se faisait plus fin, plus délicat, plus profond…

Cruchaudet © Guy Delcourt Productions – 2020

Et voilà 2020 qui voit débarquer ces « Belles personnes » ! « Faire des portraits d’anonymes » est une idée qui avait été impulsée par le Festival Lyon BD … Chloé Cruchaudet l’a remaniée pour la rendre interactive. Un appel à contributions lui permet de recueillir des témoignages… l’autrice en retient treize pour composer cet album.

Le principe est donc simple. Des inconnus rendent hommage à d’autres inconnus. Un frère, une voisine, une infirmière qui travaille dans un service de néonat, une prof de philo, une amante, leur enfant… Des textes mis en forme et illustrés par l’autrice. Un recueil de treize témoignages auxquels Chloé Cruchaudet a ajouté sa propre contribution, « parce qu’au final, c’est pour cette raison que j’ai accepté de faire ce livre » explique-t-elle avant de se plier elle aussi à l’exercice. Quatorze personnes qui rendent hommage à quatorze inconnus.

« Petite et trapue, quelques quatre-vingt kilos et plus, la peau ridée, tannée au maximum par le soleil, Denise est ma voisine. Tout est sourire dans son visage de soixante-douze ans. Ses petits yeux se perdent dans ses rides lorsqu’elle sourit, et ses belles dents blanches bien plantées prennent toute la place qui reste. »

Des témoignages spontanés, posés sur papier et qui s’arrêtent le temps de quelques lignes – une page tout au plus – sur des individus [un proche ou une simple connaissance] qui ont ce don pour nous faire voir les choses autrement, pour nous aider à relativiser, décaler contrariétés et tristesse, rendre le beau pétillant, énergisant… Cette capacité à changer la vie de leur entourage, la rendre plus légère et à diffuser des ondes positives qui rendent le quotidien moins pataud.

« Si un jour elle venait à disparaître, elle laisserait mille orphelins, mais aussi mille souvenirs. »

Des mots frais, souvent émus. Des mots bruts, souvent nostalgiques. Des mots vibrants remplis de métaphores ingénieuses. Des mots beaux pour ces lettres écrites avec le cœur. Des mots pour former ces parenthèses dans la vie de ces individus qui témoignent. Et c’est bon de se frotter à ces vibration. Un album patchwork constitué d’initiatives spontanées, de gestes d’amour gratuits qui n’attendent rien en retour. Mises à nu d’hommes et de femmes qui ont su profiter pleinement d’un instant éphémère ou de la présence plus durable d’un être dans leur vie. Qu’il soit fortuit ou permanent, Chloé Cruchaudet attrape le fil qui relie une personne à une autre.

« Qu’est-ce qu’on garde des belles personnes qu’on a connues ? Des impressions, des fragments, des souvenirs des autres qui deviennent les nôtres. Un petit bagage précieux qu’on transporte. »

Un album en trois temps.

Au premier temps de l’album, l’autrice nous parle de sa démarche.

Au second temps de l’album, les lettres prennent vie sous ses crayons. Le coup de crayon et/ou de pinceau change au besoin des personnalités racontées. Les coloris s’adaptent aux traits de caractères. Tout ici veille à attraper l’empathie et les émotions qui étaient contenus dans les témoignages reçus pour les retranscrire le plus justement possible.

Un troisième temps enfin. Une partie qui contient les textes originaux des contributeurs. Chaque récit est posé. Une page suffit. La page en regard contient quant à elle le portrait de la « belle personne » décrite.

Beau. Simple. Une lecture qui suspend un peu le temps.

Les belles personnes (récit complet)

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : Chloé CRUCHAUDET

Dépôt légal : octobre 2020 / 144 pages / 17,95 euros

ISBN : 9782302081765

La Bête, tome 1 (Zidrou & Frank Pé)

Zidrou – Frank Pé © Dupuis – 2020

Novembre 1955 à Anvers.

Un cargo est amarré au port sous une pluie battante. Il fait gris, froid… le genre de froid humide qui colle au corps. Dans ses soutes, Marsupilami ronge son frein, remonté à bloc par une traversée éprouvante qui a duré une éternité ; il, est profondément en colère de n’avoir été ni hydraté ni nourri. Il a le poil hirsute et le corps fortement amaigri. Mais il a encore assez de ressources pour mobiliser ses dernières forces et s’enfuir.

« Là ! Au milieu de la route ! Un enfant en imperméable jaune avec… un lasso ! »

Quelques jours plus tard, en banlieue bruxelloise, c’est le petit François qui découvrira le Marsu exténué. L’enfant décide de le ramener chez lui, ce qui ne manquera pas de provoquer une grande stupéfaction chez sa mère. Elle devrait pourtant être habituée de l’étrangeté des bestiaux que François prend sous son aile.

« Une taupe albinos ! Une hulotte idiote ! Une caille sans plumes ! Un vieux matou qui pète tout le temps ! Des salamandres ! Un chien à trois pattes ! (…) La seule chauve-souris diurne au monde ! Un aigle même pas fichu de voler !… (…) Il ne manque plus qu’une licorne et notre arche de Noé affichera complet !!! »

Avec son don inné d’entrer en relation avec les animaux, François réussi à apaiser Marsupilami. Se sentant chez lui, ce dernier se construit un nid dans la grange attenante à la maison.

Voilà un Marsupilami surprenant sous la plume de Zidrou et le sublime coup de crayon de Frank Pé. A l’instar du « Little Nemo » dont le dessinateur nous avait gratifié il y a quelques semaines à peine, le dessin est de toute beauté. C’est ainsi que visuellement, on découvre un Marsu plus sauvage, moins fluet, plus racé et féroce que celui de Franquin. Il en impose !! On sort totalement du registre humoristique familial dans lequel la série avait fait son nid pour entrer de plein pied dans un univers plus consistant qui réinvente totalement ce personnage imaginaire fabuleux. Un premier tome qui met en place ce petit monde tout nouveau… et nous présente un Marsu comme on ne l’avait jamais vu. Dès le premier regard, il n’y a aucun doute sur la puissance et la force de cet animal. Les dessins – en couleur directe – de Frank Pé sont de toute beauté… Chaque case est un tableau ! Bijou d’album ! Ce qui m’a davantage surprise, c’est le côté sombre de l’ambiance graphique. On sent la rage qui bouillonne dans les veines du marsupial, on sent le froid pinçant de ce fichu temps pluvieux qui rend son poil poisseux… puis on sent lorsqu’il baisse la garde en présence de l’enfant.

François… l’autre personnage fort de cet album. Un petit bonhomme d’une dizaine d’années qui vit avec sa mère. Un milieu modeste, un père absent… et pour cause… dix ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les soldats allemands sont rentrés chez eux, laissant des orphelins derrière eux. Les stigmates et la haine farouche des Boches est encore bien présente dans l’esprit des Belges. A l’école, le nom de famille de François est un fardeau. Un « Van den Bosche » qui ne laisse aucun doute sur la provenance de cette sonorité teutonne. Pour cela, il subit quotidiennement les violentes humiliations de ses « camarades » de classe. Il accepte, sans broncher mais sitôt arrivé à la maison, son sourire s’illumine de nouveau au contact de sa drôle de ménagerie.

« Glouglouricoooooo ! »

Zidrou quant à lui garde ses habitudes qui lui vont si bien. Le propos peut être incisif et devenir soudain moqueur, nous faire passer en un clin d’œil d’une scène cruelle à un débordement de bonne humeur où les rires fusent et la joie est palpable. Le scénario peut virevolter dans un délire farfelu et rebondir sur un sujet d’actualité de façon crue. Une lecture entrainante qui nous emporte entre action et petites scènes du quotidien. L’humour est très présent et une place généreuse est laissée aux rapports humains… On bondit d’émotion en émotion sans perdre le fil du récit. Du bon Zidrou qui a généreusement plongé son scénario dans un bouillon de culture belge ! Expressions en tout genre, plats, traditions… tout y passe et le rendu est réellement intéressant et très ludique.

« Les Chokotoff, c’est comme la vie : il faut laisser fondre doucement dans la bouche, pas mordre dedans ! »

Une claque ! Et j’ai bien hâte de tenir en mains le second tome qui devrait clore cette série. Hâte. Vraiment hâte !! Et je crois que vous feriez bien de vous procurer ce tome parce que ça m’étonnerait bien qu’il déplaise à quelqu’un !

Et je sais bien que je ne trouve pas toujours les mots pour vous convaincre alors… alors je vous envoie vers cette très complète et sympathique interview de Frank Pé (©Metro) qui devrait finir de vous convaincre que cet album-là est à lire.

La Bête / Tome 1 (Série en cours)

Editeur : Dupuis

Dessinateur : FRANK PE / Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : octobre 2020 / 150 pages / 24.95 euros

ISBN : 979-10-34738-21-2

Le grand Voyage de Rameau (Phicil)

Cette rentrée est toutafé folle et côté sorties BD, il y a de jolies pépites… Alors on résiste, on résiste à cette envie de boulimie de lecture. On y arrive plus ou moins puis voilà qu’arrive le dernier né du papa de « Georges Frog » et là… on sait bien qu’il ne faut même pas chercher à lutter. Juste s’installer confortablement et se laisser emporter dans une aventure dont on sait déjà qu’elle sera délicieuse.

Phicil © Soleil Productions – 2020

Le peuple des Mille Feuilles est une tribu de petites créatures. Elles vivent en harmonie avec la nature, au rythme lent des saisons. « Depuis toujours, ils entretenaient un rapport de respect avec ce qui compose le grand tout, car chacun d’eux formait ensemble une famille inséparable. » Encore bouleversés par un drame survenu il y a mille lunes, les sages du peuple des Mille Feuilles veillaient aux respects des traditions ainsi qu’à celui des interdits pour protéger la communauté. Parmi eux, celui de ne pas sortir de la forêt. Un jour pourtant, la jeune Rameau, fascinée par le peuple des géants et leurs inventions, transgresse les règles et s’aventure au-delà de la lisière.

Prise sur le fait, la sanction est sans appel. Elle est condamnée à l’exil et contrainte de quitter la communauté des Mille Feuilles.

« Tu vivras désormais en exil. Mais si tu regrettes tes actes et que tu souhaites revenir au sein de la communauté, alors tu devras prouver ta bonne foi. Pour cela, il te faudra découvrir par toi-même pourquoi ces géants que tu aimes tant ont le cœur malade. Et pourquoi ils dont le mal autour d’eux. »

Bannie, Rameau prend la route en direction de la Ville Monstre que nous – humains – appelons communément Londres. Le cœur de Rameau est un peu chiffon de devoir quitter les siens mais plein d’une énergie nouvelle. C’est avec joie et excitation qu’elle s’élance en direction de Londres. Le vieil ermite des Mille Feuilles a décidé de l’accompagner dans son périple.

Jolie épopée qui prend vie grâce à la plume rêveuse de Phicil. Son dessin illustre à merveille cette épopée incroyable qui se déroule en pleine époque victorienne. Son scénario mélange magie et réalisme. Il superpose un monde imaginaire à notre monde, laissant ainsi entendre que de belles choses se terrent toujours même quand tout semble gris.

« Reste calme, petite grenouille, ce qui est défavorable à l’instant peut se retourner l’instant d’après. Chaque chose est à sa place dans l’univers et chaque chose arrive au moment où elle doit arriver… quand les causes et les conséquences sont mûres pour se rencontrer. »

Il sera ainsi question d’ambitions, d’illusions, de désillusions, des conséquences du développement industriel et du capitalisme, de rêves d’enfant, de peurs, de maux de l’âme et de maux du cœur, d’émancipation, d’échecs et de réussites… Tout cela, c’est par le biais de la quête insensée du personnage principal (la petite Rameau) que nous allons l’appréhender. Elle est innocente, insouciante, rêve de beau et de paillettes… totalement candide, elle se frotte au monde adulte… un monde dont elle ne connaît ni les codes, ni les enjeux… ni même ce qui motivent tous ces humains à mener des vies folles pour atteindre des objectifs qui semblent finalement bien futiles : entasser des biens sans réelle utilité, atteindre la notoriété pour satisfaire une forme de narcissisme puérile…

Dans cette quête, on croise plusieurs personnages historiques (la Reine Victoria, Beatrix Potter, Oscar Wilde…). L’auteur ouvre alors une petite fenêtre de leur vie… ce laps de temps où leurs actes et la direction qu’ils ont prises a influencé la suite de leur existence. Le refus d’un mariage arrangé, la décision de se consacrer à l’écriture ou d’entrer en politique… autant d’orientations que les individus peuvent prendre sans savoir pour autant si c’était pour eux une bonne direction à prendre… et qui influenceront le destin de notre petite héroïne.

« Le grand voyage de Rameau » est un récit initiatique entraînant et accessible à tous (petits et grands). Qu’ils sont bons ces ouvrages qui nous permettent de garder notre âme d’enfant tout en aiguisant notre regard sur le monde.

Le grand Voyage de Rameau

Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose

Dessinateur & Scénariste : PHICIL

Dépôt légal : septembre 2020 / 216 pages / 26 euros

ISBN : 9782302090170

Sous les arbres, tome 2 (Dav)

Nous voilà de nouveau invités dans les sous-bois de « Sous les arbres » !

Dav © Editions de La Gouttière – 2020

L’automne a laissé place à l’hiver. Il fait froid, la neige s’est installée et recouvre tout de son manteau neigeux. Le grognon Monsieur Grumpf [du tome 1] n’est pas loin mais nous allons cette fois tenir compagnie à un renard aussi fier que maladroit.

C’est en se promenant non loin de chez lui qu’il tombe nez-à-nez avec une jolie renarde qui lui tape dans l’œil au premier regard. Mais qu’il est difficile de faire bonne impression à cette belle dame quand on est aussi gauche !

Mazette ! Voilà un petit livre qui se dévore à la vitesse de l’éclair. On est si bien dans cet univers anthropomorphe qu’on s’y trouve bien vite une place. Une fois installés, il n’y a plus qu’à observer, écouter et se régaler. Dav aborde avec aisance tout ce qui fait le sel d’une rencontre amoureuse. Un peu d’émotions, un petit frisson agréable qui parcourt l’échine, les yeux qui pétillent et… Tout irait bien si notre personnage n’était pas terriblement maladroit ! Alors il bougonne, s’agace, se fustige d’être aussi empêtré.

Très chouette récit à destination des petits lecteurs (à partir de 4 ans). Parfait album qui sert de support intermédiaire pour rigoler, parler du manque de confiance en soi et des sentiments « différents » que l’on peut parfois avoir pour certaines personnes.

Sous les arbres / Tome 2 : Le Frisson de l’hiver

Editeur : Editions de la Gouttière

Dessinateur & Scénariste : DAV

Dépôt légal : septembre 2020 / 32 pages /10,70 euros

ISBN : 978-2-35796-034-3

Celestia (Fior)

« La grande invasion est arrivée par la mer. Elle s’est dirigée vers le nord, le long du continent. Beaucoup se sont enfuis, certains ont trouvé refuge sur une petite île dans la lagune. Une île de pierre, construite sur l’eau il y a plus de mille ans. Son nom est Celestia. »

Fior © Atrabile – 2020

Ville-refuge, ville mouvante, ville double, ville trouble. Ville espoir. Ville chimère. Celestia contient en son sein toute une part de mystères. Dans les ruelles de ses entrailles, une société s’agite. Codée. Son histoire devient une énigme car peu nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, se rappellent encore ce qui a motivé l’exode vers Celestia et la manière dont la vie s’est posée là.

« Je vois briller dans tes yeux cette détermination qui était la nôtre à l’époque. Cette illusion que tout pourrait recommencer ici… sur cette île de pierre… Apparue là où il n’y avait tien, telle une vision destinée à dominer la mer et la terre… C’était il y a si longtemps, mais aujourd’hui… aujourd’hui, les visionnaires, c’est vous, dans un monde sans limite. Celui de la pensée. »

Pierrot appartient à cette communauté qui grouille dans les venelles de cette ville nénuphar qui flotte sur l’eau. Il y a ceux qui œuvrent pour le bien de tous, il y a les bandes organisées. Puis il y a la foule des anonymes, affranchis de toute appartenance clanique et qui se fondent dans la masse. Pierrot fait partie de ceux-là. Suspicieux, solitaire, autonome… il s’est construit son petit réseau personnel qu’il contacte au gré de ses besoins ; le troc est encore la meilleure monnaie pour s’en tirer.

Le docteur Vivaldi aimerait pourtant que Pierrot rejoigne son équipe de télépathes. Les compétences de Pierrot lui seraient une aide précieuse pour mener à bien son projet… et pour ramener Dora dans le groupe. Faire alliance avec Pierrot l’aiderait également à atténuer la culpabilité qu’il a vis-à-vis du jeune homme. Mais Pierrot est bien trop rancunier pour accepter l’offre du Docteur. L’affabilité de ce dernier le convainc même d’aider Dora à fuir Célestia. Ensemble, ils vont tenter de trouver un asile dans la lagune. Cette cavale est l’occasion pour eux de découvrir le continent et ceux qui le peuplent.

« Les choses les plus belles ne durent qu’un instant. »

Dans « L’Entrevue », Manuele Fior avait déjà cherché à imaginer ce que pourrait être l’humanité de demain. Tenter d’entrapercevoir les possibles et la manière dont l’espèce humaine pourrait évoluer. Il avait également placé au cœur de son récit le personnage énigmatique et fragile de Dora. Cette dernière relie ainsi ces deux récits intemporels de façon troublante.

Dans ce monde post-apocalyptique, le ton narratif est relativement doux. Et face à cette société qui renait lentement de ses cendres, on ne peut éviter d’attendre des réponses qui resteront en suspens. Quelle est la nature de cette catastrophe qui a balayé la civilisation ? Quelle est donc la teneur de cette « grande invasion » à laquelle il est fait référence ? Catastrophe nucléaire ? écologique ? Folie des hommes ? Nul doute que ce chamboulement était de taille pour ainsi forcer le cours des choses. On fantasme sur les causes réelles sans toutefois peiner à trouver nos repères dans ce monde. Celestia est une copie conforme de Venise et Manuele Fior et organise son échiquier narratif autour de ce lieu mythique. Il matérialise le fait que l’espoir d’une vie meilleure a été placé dans chaque pierre de Celestia… Une enclave de pierre entourée d’eau comme une promesse féconde que les erreurs du passé sont loin derrière… Fadaises ! La mémoire de l’Homme est fugace…

Le monde d’après aurait pu être pacifique mais ce scénario ne l’entend pas de cette oreille. Il vient titiller les penchants de l’homme à s’immiscer dans les failles et glisser sur la mauvaise pente. On retrouve les déviances de nos sociétés actuelles : mensonges, harcèlement, manipulation, domination par la peur… Maquillage, costume ou port du masque vénitien, il est rare de voir des badauds se promener à visage découvert. Dans cette ville d’apparat, les malfrats en tout genre peuvent manœuvrer en toute impunité. Le porte du masque vénitien sert à afficher son identité… ou à se protéger.

Le côté lumineux du récit vient de ce que l’auteur imagine des conséquences du besoin de survie. Ainsi, nombre d’individus ont développé des capacités de télépathe. L’humanité du futur verrait ainsi ses individus reliés les uns aux autres. Ce qui est intéressant et ouvre la question d’agir pour le bien commun de tous… exit l’individualisme. Manuele Fior dose enfin parfaitement différents registres narratifs et parvient à semer le trouble entre illusion et réalité et entre passé, présent et futur. On est de nouveau dans un récit intemporel dont on a du mal à décrocher une fois que la lecture est commencée.  

C’est un album abouti que Manuele Fior nous livre. Superbe découverte.

Celestia (one shot)

Editeur : Atrabile

Dessinateur & Scénariste : Manuele FIOR

Traduction : Christophe GOUVEIA ROBERTO

Dépôt légal : août 2020 / 272 pages / 30 euros

ISBN : 978-2-88923-091-4

Le Serment des Lampions (Andrews)

Andrews © Guy Delcourt Productions – 2020

Comme chaque année à la période de la Fête de l’Equinoxe, le village est en fête. Les enfants ont construit des lampions qu’ils déposent dans la rivière afin qu’elle les emporte pour un lieu fantasmé par les enfants. Jusque-là, dès que les lampions se mettaient à flotter, Ben et ses amis enfourchaient leurs vélos pour les suivre jusqu’au pont en bas de la montagne. Leurs parents ne les autorisent pas à aller plus loin.

Cette année pourtant, les amis se sont fait le serment de suivre les lampions jusqu’au bout de leur voyage. Interdiction de faire demi-tour ou de regarder en arrière. Aller aussi loin que les lampions pour savoir, enfin, ce qu’il y a au bout de leur voyage. Certains disent qu’ils vont rejoindre les étoiles. D’autres qu’ils s’enfoncent dans les profondeurs d’une grotte. Il y a tant d’histoires véhiculées par les adultes et les chansons ancestrales !!

C’est le cœur battant et des rêves d’aventure plein la tête que la bande d’amis s’élance. Mais au bout de quelques kilomètres, seuls Ben et Nathaniel ont le courage de ne pas rebrousser chemin. Ils ont soif de nouveaux paysages et une envie furieuse de vivre cette aventure tant rêvée. Celle-ci va pourtant les surprendre à la première occasion. Leur chemin est jalonné d’embûches, de détours à faire, de mille surprises et de surprenantes rencontres : un ours pêcheur, une pharmacienne aussi loufoque que passionnée, des Illuminés…

De quoi nourrir les rêves d’ailleurs de Ben et Nathaniel.

« Le Serment des lampions » est une épopée onirique de deux jeunes garçons à la curiosité débordante. Leur soif de nouveaux horizons, leur curiosité gourmande à découvrir le monde par leurs propres yeux, leur capacité à s’affranchir de l’autorité de leurs parents et à finalement suivre leur rêve viennent épicer cette aventure incroyable. Ryan Andrews nous emporte entre rêve et réalité et nous fait ressentir la peur que tout cela s’arrête en un battement de cil… tourner la page, c’est prendre ce risque que les garçons se réveillent et que tout ce qu’ils ont vécu depuis que l’on a commencé la lecture ne soit qu’illusions. On est proches des univers de Miyazaki, sur cette fine frontière où la vie chahute l’improbable.

Ryan Andrews nous offre-là une belle parenthèse qui fait oublier, le temps de la lecture, ce qui extérieur à elle… et ses relents délicieux reviennent nous titiller longtemps après qu’elle soit terminée. C’est une belle escapade imaginaire, un beau prétexte pris par deux enfants qui veulent s’émanciper et s’affranchir du joug parental. On s’émerveille avec eux de ces rencontres surprenantes qu’ils font, de l’existence d’un monde parallèle au nôtre qui tient compte d’autres codes, de communautés qui parviennent à vivre en harmonie avec leur environnement. On est attentif lorsqu’on découvre comment faire une boussole avec trois fois rien. On est amusé de découvrir les trouvailles pétillantes du scénariste… en veux-tu de « l’extrait d’œil de cartographe » ? Sais-tu que l’on peut nager parmi les étoiles ou qu’il existe des grottes aux étoiles ?

Je me suis régalée. Ça pétille, c’est frais, c’est drôle même quand le héros est bougon, c’est folie douce autant que passionnant. C’est censé car on voudrait croire au possible. C’est le périple d’une nuit d’équinoxe, une fugue surnaturelle, un voyage initiatique qui se teint de tous les dégradés possibles de bleu. Et bien que la palette des teintes utilisées par l’auteur soit limitée, Ryan Andrews nous offre-là un voyage graphique haut en couleurs.

Un album pour petits et grands lecteurs, un ouvrage qui se dévore.

Le Serment des Lampions (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : Ryan ANDREWS

Dépôt légal : mai 2020 / 336 pages / 24,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1859-9