Le Repas des Hyènes (Ducoudray & Allag)

Ducoudray – Allag © Guy Delcourt Productions – 2020

En Afrique, les adultes consacrent une attention particulière à la transmission de leur expérience aux plus jeunes. L’initiation à cette pratique est le meilleur moyen de confronter la théorie et la pratique. Ainsi, l’enfant tire ses propres conclusions quant à ses erreurs et à ses réussites. Observer, écouter, ne pas agir dans la précipitation…

C’est en tout cas ainsi que cela se passe encore dans le petit village reculé où habitent Kubé et Kana, des frères jumeaux. Kubé est né le premier de fait, c’est à lui que revient certains privilèges, comme celui d’accompagner leur père à la cérémonie du repas des hyènes. Kana se glisse clandestinement non loin de là pour observer le rituel. Le cérémonial est troublé par la venue d’un Yéban.

« Les Yébans sont comme nous, ils craignent l’oubli. Alors qu’importe d’être une chèvre ou une fourmi, du moment qu’ils évitent la mort. Le Yéban est coincé entre notre vie et celle des esprits. Il a juste besoin d’un vaisseau pour voyager. »

Tapis dans les fourrés, Kana ne rate pas une miette de la jouxte verbale qui est menée entre son père et le démon. Voyant que son père n’a pas l’avantage, Kana s’interpose pour protéger son père et son frère. Surpris, le Yéban décide finalement de capturer Kana et conclu un pacte avec l’enfant.

« Décidément, vous les hommes, vous nommez bien rapidement folie ce qui est différent de vous. »

Ce conte fantastique nous emmène sur les chemins de l’Afrique. C’est un enfant qui nous tient compagnie et c’est avec lui et lui seul que ce voyage atypique s’effectue. Petit bonhomme aussi insouciant que courageux. Sa franchise est aussi grande que sa curiosité et ces deux traits de caractère le conduiront malgré lui dans des situations complexes.

En nous invitant ainsi à faire ce voyage onirique, Aurélien Ducoudray aborde avec brio des thèmes pourtant assez casse-gueule. La voix qui nous raconte cette fable est grave et le conteur a le talent pour donner le ton adéquat à chaque séquence narrative. On rit, on est inquiet ou joyeux… le registre des émotions est employé avec gourmandise… et ça fait mouche. Pas de temps morts. Pour ne rien gâcher, le scénariste utilise avec aisance des figures historiques (Behanzin, Jaja d’Opobo…) qui ont marqué de leur empreinte l’Histoire du continent africain. En faisant référence à ces hommes d’état que l’on a érigés depuis belle lurette au rang de légendes, Aurélien Ducoudray chahute la nette frontière qui sépare habituellement fiction et réalité. Car en toile de fond, il est bien question de l’identité africaine. Un continent qui a eu son âge d’or il y a plusieurs siècles puis qui a été étouffé par les colonisations successives et le pillage de sa culture, l’exploitation de son peuple et de ses richesses.

Il y a ici des relents d’air chaud, un souffle de sirocco qui nous surprend à la moindre occasion et une espièglerie malgré la gravité de ce qui nous est conté. Mélanie Allag donne vie à ces paysages de brousse sauvage et à ses reliefs indisciplinés. Son trait est fluide et nous entraîne facilement à découvrir cette quête identitaire.

Jolie surprise de la rentrée que cet album !

Le Repas des Hyènes (One shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur : Mélanie ALLAG / Scénariste : Aurélien DUCOUDRAY

Dépôt légal : septembre 2020 / 112 pages / 17,50 euros

ISBN : 978-2-4130-0211-6

Les Ombres (Zabus & Hippolyte)

Il y a quelques jours, je m’étais régalée avec « Incroyable ! » et je l’avais partagé avec vous. En bonne épicurienne, j’ai eu envie de prolonger le plaisir de savourer un autre titre né de la collaboration entre Zabus et Hippolyte… « Les Ombres » a été publié en 2013 aux éditions Phébus et réédité en avril dernier chez Dargaud).

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

« Dis-lui la vérité ! Tu en as honte ? Raconte notre histoire, la vraie ! Si tu meurs, Nous mourrons une deuxième fois. L’histoire de notre vie supprimée, oubliée ! Le devoir de mémoire tu connais, grand chef ! Du fond de notre tombe… Nous l’exigeons ! »

Il est seul. Tétanisé sur sa chaise face à l’immense bureau sur lequel trône de façon imposante un dossier presque aussi grand que lui. Son dossier. Il contient toute sa vie, tous ses espoirs, la perspective de sa survie… celle de jours meilleurs. Il a peur qu’il ne soit pas accepté. Il va devoir le défendre. Se justifier. Se mettre en valeur mais… c’est si difficile quand on sait que son avenir repose sur cet instant-là. Il n’aura pas de seconde chance. Il doit expliquer comment il a pu s’extirper de la mort, comment il est parvenu à sauver sa peau alors que tant d’autres ont péri. Il porte en lui cette culpabilité-là. « Pourquoi moi ?! » Il a honte. Les ombres sont là. Ses vieux démons. Elles se moquent, cancanent. Elles fustigent sa peur autant qu’elles le supplient de témoigner de ce qui s’est passé là-bas… chez eux… chez lui. Car s’il ne dit pas, personne ne saura. Mais lui… lui veut sauver sa peau. Comment a-t-il pu s’en sortir… il ne le sait pas lui-même. Il ne sait pas expliquer pourquoi la faucheuse lui a fait grâce de la vie. Mais il sait que s’il y retourne, il n’aura pas de seconde chance. Alors il raconte son périple ; c’est ce qu’on lui demande pour examiner son dossier. Il y met tout son cœur, toute sa sincérité. Peut-être est-il arrivé au bout du chemin et que les frontières de sa nouvelle vie vont enfin s’ouvrir à lui.

« Alors on s’est sauvés… sans se retourner. Nos jambes tremblaient… mais on courait pour vivre. Vivre encore une heure, une minute, une seconde… »

Exil. Exode. Fuite. Un jeune homme s’est déraciné. Il fait désormais partie de la masse des migrants… de cette foule d’étrangers que l’on chasse, que l’on peine à accueillir… soi-disant faute de place, d’emplois. La masse de ces inconnus qui sont la preuve qu’ailleurs, le monde est malade et qu’un jour peut-être, ce mal touchera notre propre « Eldorado » et qu’il vacillera à son tour.

« Nous allons vers l’Autre Monde. Là-bas… c’est le pays du bonheur ! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l’intérieur et te donne à boire quand tu as soif. Là-bas, tu auras de l’argent pour te payer ce que tu veux. Les billets sortent des murs, il suffit de les ramasser. »

Drame devenu trop commun que celui d’un pays pillé par un autre pour ses énergies fossiles. La liste des exactions commises est longue… trop longue. Le génocide d’un peuple pour satisfaire les rêves de prospérité économique d’un autre. Meurtres et viols en cascade, créant par là même des milliers de veuves, d’orphelins, de mutilés… Le langage des armes et de la peur pour museler tout un peuple et l’asservir. Superbe scénario de Vincent Zabus qui, à l’instar de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), rend hommage aux migrants et réclame un peu d’empathie pour ces hommes et ces femmes qui ont dû s’arracher à leur pays pour survivre. Un récit d’une beauté rare et d’une grande force.

« Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qui il est. Il n’est plus qu’un corps qui marche… »

C’est à l’aide de métaphores graphiques qu’Hippolyte nous emporte, nous transporte et nous chamboule dans ce récit. Issus de récits imaginaires populaires, les personnages secondaires prennent la forme d’ogres, de serpents, de fantômes. Ils accompagnent le témoignage du héros pas à pas.  

« Les Ombres » est un vibrant hommage aux migrants. Superbe et touchant. J’ai eu envie d’accompagner l’écriture de cette chronique avec « La petite Kurde » de Pierre Perret reprise par Idir pour accompagner cette lecture.

Les Ombres (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : avril 2020 / 180 pages / 18 euros

ISBN : 978-2205-08624-9

Le Peuple des Endormis (Tronchet & Richaud)

Richaud - Tronchet © Futuropolis - 2016
Richaud – Tronchet © Futuropolis – 2016

Un narrateur marqué au fer rouge par les lectures que lui faisaient sa mère. Loin de proposer à l’enfant des univers imaginaires tirés des contes de Perrault ou des fables de La Fontaine, il a ainsi été le spectateur attentif et terrifié de « L’Enfer » de Dante.

Pas de lions ni de renards, mais un terrible escalier qui conduisait aux entrailles de la terre. Chaque visite de ces souterrains où bouillaient les âmes me terrifiait. (…) Puis ma mère refermait la porte et me laissait en pâture aux âmes des damnés.

C’est ainsi que Jean – le narrateur – se présente à nous, narrant son expérience et débutant son témoignage, une confidence qui prend le temps de s’installer, qu’il fouille sur environ 140 pages.

On perçoit donc rapidement la part du monde imaginaire et des terreurs enfantines qui ont peuplé son enfance. Une enfance solitaire. Unique enfant d’une famille d’aristocrate, il a reçu une éducation stricte. Chaque jour, son précepteur lui impose de se confesser puis débute la journée d’apprentissage. Celle-ci sera relatée dans les détails à la mère qui aménagera la soirée en tenant compte de la nature des faits qui lui sont rapportés, entrainant des privations de nourriture notamment. Heureusement, le narrateur a une planche de salut : un carnet à dessins.

Quant à son père, il était investi dans son travail à l’extrême et quasi absent de la vie quotidienne. La mère régentait la maison. Pourtant, c’est bien ce père mystérieux qui va lui permettre de s’ouvrir au monde par le biais du « peuple des endormis » et, plus tard, de découvrir les terres africaines et la belle Cauris.

Première édition en intégrale de ce diptyque paru en 2006 et 2007 (chez Dupuis). Un récit où le jeune narrateur est aux proies avec des figures parentales austères. Une mère autoritaire, bigote et distante. Un père absent, du moins lorsque le récit commence. Un père qui – après avoir découvert que son fils se passionnait pour le dessin – décide de l’initier à sa passion : la taxidermie. Et ce soudain changement dans la relation père-fils va fortement impacter l’emprise de la mère sur son enfant, reléguant également le précepteur au second plan. Malheureusement pour le jeune homme, les auteurs ont décidé de le malmener. Son père meure prématurément ; les pas de Jean le mènent malgré lui chez un client de son père : Monsieur Dunan, un homme extravaguant, vivant de ses chimères et posant un regard absent sur le monde, le prend sous son aile et l’intègre au projet fou qu’il a de partir en Afrique.

Là-bas, le village était comme perdu entre une terre et un ciel trop grands

Un dessin sec et nerveux que les couleurs parviennent à adoucir légèrement. Une narration généreuse, parfois verbeuse, qui met en scène deux personnage : l’enfant (personnage principal qui s’épanouit au contact de son père, ce dernier l’incitant à exploiter son talent de dessinateur) et le père (personnage secondaire aveuglé par son ambition de perfectionner l’art auquel il s’adonne). Le contexte historique (milieu du XVIIème siècle) sert de support à cette épopée qui prendra rapidement la forme d’un voyage initiatique.

S’ouvrit alors une parenthèse enchantée. Je n’oublierai jamais la caresse du vent, le poids du ciel sur mes épaules… J’avais l’impression de naître

Jean, bien qu’il soit le personnage principal de ce récit, est dans l’observation permanente. De fait, on a souvent l’impression qu’il n’est qu’un personnage secondaire, se cachant derrière son témoignage et mettant sans cesse les autres au premier plan.

Invariable construction en gaufrier. La structuration varie peu et chaque planche propose invariablement ses trois lignes, elles-mêmes découpées en deux cases (voire une plus occasionnellement). Pas de lassitude pour autant durant la lecture, le scénario nous tient en haleine et les rebondissements, parfois improbables, contribuent à susciter l’intérêt que l’on peut porter à cette intrigue et la curiosité grandissante que l’on ressent à l’idée d’atteindre le dénouement. Le dessin est sec, peu soigné. Il pique un peu je trouve mais a l’avantage d’accentuer les spécificités de chaque personnalité présente dans ce récit. Et bien que le jeune héros semble totalement dépassé par les événements, il nous sert de guide. Sa naïveté à décrire une situation et/ou une émotion suffit largement pour que le lecteur chemine, s’approprie la scène et la problématique qui peut y être associée. On a l’impression que ces aventuriers du dimanche se représentent très mal ce à quoi ils sont confrontés et que, de fait, cette méconnaissance les sauve des pires dangers. La chance insolente qu’ils ont est réelle et donne un côté surréaliste à l’ensemble. Il serait dommage de penser que tout cela se résume à une farce même si parfois, c’est à se demander si certaines scènes ne relèvent pas de l’hallucination.

De nombreux thèmes sont abordés : la colonisation et la domination que les européens exercent sur les peuples noirs (pour lesquels ils n’ont absolument aucune considération), Jean rencontre une jeune sénégalaise et expérimente la question des sentiments, Jean découvre le racisme mais ne le comprend pas de suite, Jean découvre une autre culture que la sienne et n’en prend pas la mesure immédiatement. Jean est un Candide. Il cherche ses repères, il aspire à comprendre le monde qui l’entoure et tente de s’appuyer sur ses pairs mais, contre toute attente, il comprend vite qu’il devra se débrouiller seul.

PictoOKBien que je sois restée très détachée des personnages et de ce qui leur arrive, j’ai apprécié cet album atypique. Les personnages grattent, leurs répliques piquent, le pouvoir qu’ils s’octroient sur « les nègres » dérange… on se questionne et finalement, grâce à la perception du monde que nous propose ce « Candide » d’un nouveau genre, le lecteur saisit facilement la réflexion qui lui est proposée.

Le Peuple des endormis

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Didier TRONCHET

Scénaristes : Frédéric RICHAUD & Didier TRONCHET

Dépôt légal : mai 2016

144 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-7548-1725-7

Bulles bulles bulles…

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Le Peuple des endormis – Richaud – Tronchet © Futuropolis – 2016