Les Oiseaux ne se retournent pas (Nakhlé)

« Les oiseaux ne se retournent pas. Ils partent. »

Nakhlé © Guy Delcourt Productions – 2020

C’est la guerre. Autour d’Amel, tout est dévasté. Le paysage n’est plus qu’un champ de ruines, de gravats. Le sol est émaillé d’énormes trous. Partout. Les maisons sont délabrées. Défigurées. Amputées d’une partie d’elles-mêmes. Leurs fenêtres ont volé en éclats. Elles ne sont plus que des boulevards pour les courants d’air. Les familles s’y confinent pourtant. Les adultes ont peur. Ils n’ont plus de réponses fausses à apporter. S’ils ne savent pas répondre, ils se murent dans leur silence et quand ils attrapent le regard de l’enfant qui se pose sur eux, ils esquissent un sourire maladroit… est-ce de la honte ou de la sagesse ? En attendant qu’un jour peut-être, cesse le bruit assourdissant des bombes, tout le monde se terre.

« On peut tout te prendre mais pas tes rêves. »

Puis un jour, il faut partir. 

« Toute la maison dans mon sac. »

Amel a 12 ans. La guerre a tué ses parents, détruit sa maison. Elle l’a dépossédée de ses amis, de ce qu’elle avait de plus cher. Amel est orpheline et elle doit désormais fuir son pays. Elle doit se débrouiller seule. Elle a peur. Partout, les soldats, les avions et leurs bombes, les murs de barbelés qui cantonnent, cloisonnent, retiennent captifs, étouffent, tétanisent. L’instinct de survie lui donne des forces insoupçonnées. Elle a compris que pour survivre, elle n’a qu’une alternative : mettre de la distance. Sa destination : Paris. Dans sa fuite, elle rencontre Bacem. Il a quitté les rangs de l’armée, incapable de tirer sur des civils, incapable d’être un bourreau, un assassin. Il a fui et a pour seule compagnie son oud.

« Deux oiseaux. Deux petits points perdus au milieu des montagnes silencieuses. L’un porte sa mélancolie. L’autre, l’espoir. Et tous deux avancent vers le même horizon. »

Du noir, du blanc et du gris pour ces illustrations d’une douceur incroyable. Quelques touches de couleurs çà et là. Rouge. Bleu. Vert. Jaune. Orange. Violet. Jamais plus de deux couleurs à la fois pour chaque dessin, pour faire ressortir un détail. La couleur insuffle des poussières de vie dans ce témoignage qui cherche à s’accrocher à l’espoir ténu, à l’infime probabilité que ce voyage réussisse.

Apprendre à s’en sortir seule dans la jungle des camps de réfugiés. Ne pouvoir se fier qu’à soi. Ne jamais savoir si on peut faire confiance ou non à un inconnu. Tenter quand même et avoir peur. Une écriture poétique. Chantante par moment alors que le sujet ne s’y prête pas en apparence. On flotte. Dans cette mer de silence où la majeure partie des échanges sont une voix-off, on avance lentement dans cette lecture qui invite à la réflexion, qui nous campe dans un tête-à-tête touchant. Un univers qui laisse la possibilité à l’onirisme de s’exprimer. La petite héroïne est encore une enfant… aux côtés du soldat, la confiance et le sentiment de sécurité retrouvés, elle ose rêver, partir pour quelques voyages dans son imaginaire. Souffler. S’abandonner. Oublier l’exil forcé et la peur. On accueille les mots, on prend le temps de lire mais surtout, on scrute, on contemple ces magnifiques illustrations. Le dessin nous réconforte et nous permet de mesurer tout ce que nous ne voyons pas. On ne voit pas l’horreur, on ne voit pas les corps, ni les ruines, ni la misère. Mais on les sent.

« Dieu, si tu existes ? Je t’avoue que je ne suis plus sûre… Comment peux-tu accepter tout ce sang versé ? Comment le ciel et la mer parviennent à rester bleus ? »

Des illustrations d’une beauté et d’une richesse folles. Un témoignage magnifique. Un tête-à-tête délicieux avec cet album.

Dans mes oreilles pour écrire cette chronique, la chanson de Pierre Perret « La petite Kurde » interprétée par Idir… et cet extrait que je partage ici :

(...) La pluie qui avait cousu tout l'horizon
Faisait fumer les ruines des maisons
Et tout en m'éloignant
Du Ciel de Babylone
J'ai compris que je n'avais plus personne.

N'écoute pas les fous qui nous ont dit
Qu'la liberté est au bout du fusil
Ceux qui ont cru ces bêtises
Sont morts depuis longtemps
Les marchands d'armes ont tous de beaux enfants.

Depuis la nuit des temps c'est pour l'argent
Que l'on envoie mourir des pauvres gens
Les croyants, la patrie
Prétextes et fariboles !
Combien de vies pour un puits de pétrole ?

Petite si tu es kurde, il faut partir
Les enfants morts ne peuvent plus grandir.
Nous irons en Europe,
Si tel est notre lot
Là-bas ils ne tuent les gens qu'au boulot !

Je partage cette lecture pour « La BD de la semaine » qui s’est aujourd’hui donné rendez-vous chez Moka.

Les Oiseaux ne se retournent pas

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Nadia NAKHLE

Dépôt légal : mars 2020 / 224 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-4130-2765-2

Moonshadow (DeMatteis & Muth)

« … un voyageur retourna dans la ville où il avait jadis vécu, une ville bâtie sur les Souvenirs, l’Innocence et la Joie, qu’il avait croisés irrégulièrement durant ses années d’errance. »

Je n’ai pas su résister à ce visuel de couverture. Cet enfant – qui nous tourne le dos et qui regarde ce visage lunaire inquiétant et sournois – m’a intriguée. En arrière-plan, un paysage infini, à en perdre la raison. J’ai eu envie de savoir ce qu’il cachait. D’être dans le secret, moi aussi, de son univers. Magnifique et intrigante illustration de Jon Muth que je pris comme une invitation à la lecture, une promesse de dépaysement et d’un grand voyage.

Alors de quoi ça parle ?

DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Il était une fois… Moonshadow, un vieillard au couchant de sa vie. Moon est l’enfant qui, sur la couverture, regarde cette créature sphérique que l’on appelle un G’I-dose… cette boule est un être vivant capricieux. Ces êtres influencent à leur manière le destin de la galaxie. Cà et là dans l’univers, ils capturent des individus puis les placent dans des « zoos » où leurs victimes s’occupent comme elles le peuvent. La mère de Moon fut capturée et placée dans un des zoos des G’I-doses. Elle est le seul être vivant à avoir eu une relation affective avec un G’I-dose. Elle se maria avec lui. De leur union, naquit Moon.

Le père de Moon jouait au grand absent. Moon grandit dans un petit monde aux frontières limitées, sous la protection de sa mère qui le couvait d’amour. Jusqu’au jour où elle meurt. Peu après, le père de Moonshadow revient et catapulte Moon dans un vaisseau avec pour seuls compagnon Frodo (le chat de Moon) et Ira (un extra-terrestre poilu, lubrique et imprévisible).

C’est le début d’une grande errance. D’une grande aventure qui mènera Moon de planètes en rencontres, de joies en peines, de guerres en quiétudes.

Moonshadow raconte sa vie.

« Je suis assis là, Frodo (ce chat miraculeusement vieux) dans les bras, à me rappeler ces vers de Shelley ; à me rappeler aussi les spectres rugissants et les torrents furieux de MA vie ; à me rappeler par-dessus tout mes pérégrinations sur la « plage solitaire » de la jeunesse et l’ami adoré avec qui je la parcourais. »

Le premier numéro de Moonshadow est sorti en janvier 1985. L’éditeur en vante les éloges en arguant : « Véritable conte de fée pour adulte, Moonshadow écrit par J.M Dematteis et dessiné par Jon J. Muth est célèbre pour avoir été le premier roman graphique américain entièrement peint. Découvrez-le ici pour la première fois dans son édition définitive. »

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Concrètement, Moonshadow est pour moi une aventure fantasque, un peu foutraque et très touchante. Une quête identitaire bancale qui a manqué plusieurs fois de me faire débarquer mais que j’ai tout de même continué à engloutir… par curiosité et du fait d’un attachement certain au personnage central de Moonshadow. Il est atypique. Naïf, empathique, bienveillant. Il est aussi dans le doute permanent. Aussi solide qu’une brindille, il s’appuie sur l’espoir que sa mère défunte guidera ses pas à partir de l’au-delà et que son compagnon de route (l’énergumène poilu et lubrique) saura le protéger. Orphelin, illuminé, criminel, sauveteur, … le héros aura vécu cent vies en une ! Il est souvent indécis et manque de confiance en lui alors forcément, ça le rend attachant. La curiosité m’a piquée de savoir ce qu’il allait devenir. Il me fallait savoir comment il parviendrait à se sortir des guêpiers dans lesquels il n’a pas son pareil pour aller se nicher…

… et puis, j’avoue que très vite, je suis tombée sous le charme des illustrations de Jon Muth. Son coup de pinceau est magnifique. Il sublime le récit, le sauve lorsque ce dernier fléchit, lui donne davantage d’élan quand il devient plus fougueux.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

« Moonshadow » est une histoire patchwork. Celle d’une quête d’identité en premier lieu mais aussi une critique de la société. Ce jeune héros pose un regard sur le monde infini qui l’entoure : la guerre et ses conséquences, la famille, le pouvoir, les rapports entre les hommes et les femmes, la façon dont différentes communautés se côtoient, la religion, le sexe, l’amitié, la mort… On suit une vie, on vit une vie qui baigne dans la métaphore. Le personnage nourrit un imaginaire sans bornes et sa capacité à rêver, à extrapoler ou à déprimer ne connaît aucune limite. Nourrit d’un amour inconditionnel pour la littérature, il lit goulûment depuis le plus jeune âge et projette ses émotions et ses fantasmes dans les récits qui jalonnent son parcours. Ainsi, le narrateur fait son autobiographie à l’aide de miscellanées hétéroclites. Il nous raconte en quoi le fait de savoir quel est le sens de la vie fut une quête qu’il a mené durant toute son existence.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

A l’aide de métaphores et de nombreuses références littéraires, on apprend donc quelles ont été ses joies enfantines, comment il a traversé les affres de l’adolescence et quelle est la porte qu’il a empruntée pour entrer dans la vie adulte. A partir de là, la vie comme on la connait avec ses joies et les douleurs incroyables qu’elle peut nous réserver. John Marc DEMATTEIS offre une vision de l’humanité, à la fois critique et tendre. Il montre comment la société -et les lois qu’elle établit – aliène les individus qui la composent ; elle est capable de veiller à leur bien-être autant qu’elle crée leur malheur. Par moment, le scénario devient une tribune qui dénonce les travers de l’humanité.

« Votre Oncle Sam, disait le message, vous envoie en vacances au Vietnam où les garçons deviennent des hommes, et les hommes, des cadavres. »

Que l’on hésite ou non à tourner la page, que l’on s’agace d’un énième rebondissement ou que l’on soit pris dans les mailles du scénario, tout de même… tout de même… la lecture est longue : prenante (par passages), plus revêche (à d’autres moments), j’ai mis plusieurs jours à parvenir au bout de l’album mais ne regrette en rien d’avoir tenu bon ! Le dénouement vaut vraiment le coup d’œil.

Moonshadow (récit complet)

Editeur : Akiléos

Dessinateur : Jon J. MUTH / Scénariste : John Marc DEMATTEIS

Traducteur : Mathieu AUVERDIN

Dépôt légal : février 2020 / 512 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-3557-44600

Dans un rayon de soleil (Walden)

Walden © Gallimard – 2019

L’Homme a quitté la Terre et vit désormais dans l’espace. Les écoles sont d’immenses vaisseaux autonomes, tout comme les sites historiques, les immeubles d’habitation et autres lieux de la vie courante. Quelques villes se sont construites çà et là sur des astéroïdes et on se déplace dans des vaisseaux ressemblants à d’immenses poissons.

Mia vient de quitter son pensionnat de jeunes filles très huppé pour rejoindre une équipe de restaurateurs de vieux bâtiments. Le groupe est placé sous la responsabilité de Char, une trentenaire inhibée qui a à cœur de faire un boulot impeccable. Pour Char, la prise de responsabilités et le coaching d’une équipe sont des choses difficiles à assumer. De fait, c’est Alma qui prend le contrôle des opérations pour soulager sa coéquipière et donner les directives à Julie et Elliot, deux adolescentes de l’âge de Mia.

Mia appréhende de ne pas parvenir à trouver sa place dans ce groupe très soudé. C’est pourtant tout l’inverse qui se produit. A vivre en permanence les unes avec les autres, Mia découvre la chaleur d’une vie de famille et noue des liens forts avec chacune de ses partenaires.

Mia s’adapte vite à son nouveau rythme de vie et se construit de nouveaux repères. Durant ses temps de repos, elle laisse son esprit vagabonder dans ses souvenirs. Elle se rappelle de Grace, son amie si particulière avec qui elle était au pensionnat. Mia rumine encore beaucoup les événements qui ont eu lieu mais là, dans son nouvel environnement quotidien, elle parvient à poser un regard plus mature et prendre du recul sur ses dernières années. Petit à petit, elle comprend qu’il lui reste une chose à faire pour pouvoir enfin aller de l’avant.

Tillie Walden développe un space opera atypique. En installant une jeune fille au cœur de son récit, elle crée d’emblée un rythme narratif loin des codes du genre. Plus inhabituel encore, les hommes sont totalement absents, y compris dans le discours des protagonistes. Quelques heurts sont relatés, ils sont généralement indépendants du noyau dur des personnages que nous suivons tout au long du récit. Nous savons peu de choses sur le monde dans lequel nous évoluons… Tillie Walden a choisi d’aller à l’épure concernant les enjeux économico-diplomatiques. Cela jette un voile de mystère sur l’intrigue et ses éventuels rebondissements. On est comme sur un fil.

Pour le lecteur, c’est l’occasion de se concentrer pleinement sur la psychologie des personnages et de prendre le temps de bien les appréhender. Car Tillie Walden ne se contente pas de scruter uniquement son héroïne. Elle s’arrête tour à tour sur chaque membre du groupe. Chaque personnage est amené à un moment ou l’autre à passer au premier plan. Cela change le ton narratif, la façon d’aborder un événement, l’angle de vue pour comprendre la scène. Chaque fois qu’une pièce principale du puzzle narratif nous est livrée, cela marquera une étape dans notre compréhension de l’ensemble. Chaque moment-clé du récit est un rite de passage pour l’héroïne.

Par bribes, Tillie Walden divulgue des pans de leurs histoires personnelles tout en veillant à laisser des zones obscures. Ces ellipses entretiennent le suspense, captent notre attention et attisent notre curiosité. Le doute plane. On suppose. On suppute. Alors on continue à plonger avidement dans la lecture pour connaître ce dénouement qui ne manquera pas de nous surprendre.

A mesure que les pages se tournent, l’histoire nous fait cheminer dans ses entrelacs émotionnels. Nous sommes amenés à naviguer entre passé et présent, à faire face aux peurs sourdes de ces jeunes femmes qui sont à un carrefour de leurs existences, chacune pour des raisons différentes. Des tensions intérieures, des regrets et des peurs farouches les dévorent. Pour autant, elles s’étayent les unes les autres et s’apportent un soutien précieux. Tillie Walden épice l’ambiance d’une forme de nostalgie qui donne une profondeur supplémentaire au récit.

Le temps est comme suspendu. L’autrice ne fournit aucun repère temporel pour ponctuer le scénario. Elle marque les césures à l’aide de chapitres. Step by step, l’héroïne avance dans sa vie en tâtonnant. Autour d’elle, les autres tâtonnent aussi. Seul son corps change discrètement : quelques expressions de son visage et quelques gestuelles nous font sentir que le temps passe, que l’adolescente se métamorphose, qu’elle glisse doucement vers l’âge adulte.

Pour libérer la tension aigre-douce des scènes en huis clos, Tillie Walden offre des respirations graphiques. Dans les premiers chapitres, les teintes sont contenues dans des bichromies. Puis, les tons dominants lâchent prise, permettant à la couleur de s’installer peu à peu dans les illustrations et de diversifier sa palette de coloris. Les décors alentour sont dépaysants. Les grandes baies vitrées du vaisseau ouvrent sur de magnifiques paysages d’espaces infinis. Le regard n’a pas de point de butée et peut fuir à l’envie dans ce sublime environnement. Constellations, soleils et astres sont autant de points lumineux qui décorent cette immensité illimitée. Par moments, des turbulences aux spirales fascinantes, des engins spatiaux qui ont la forme de poissons géants, des astéroïdes dotés de silhouettes psychédéliques ou des bâtiments flottants surgissent et invitent l’œil à suivre leurs lignes. Loin d’être verbeux, le scénario s’éclipse régulièrement. Des passages entiers se font dans le silence et laissent tout loisir au lecteur de contempler les illustrations.

Très beau roman graphique qui contient quelques petits défauts (notamment dans les derniers chapitres où on touche du doigt les limites des ellipses narratives opérées durant le récit).

Je vous renvoie vers la succulente chronique de Laetitia Gayet (France Inter).

 Dans un rayon de soleil (récit complet)

Editeur : Gallimard / Collection : Bandes dessinées
 Dessinateur & Scénariste : Tillie WALDEN
 Traduction : Alice MARCHAND
 Dépôt légal : janvier 2019 / 544 pages / 29 euros
 ISBN : 978-2-07-512882-9 

Les Etoiles (Goldstyn)

« Dans un parc du Mile End, un jeune garçon juif et une petite fille musulmane font connaissance. Ils réalisent bientôt qu’ils partagent une passion profonde pour les étoiles et les constellations, rêvant   de devenir un jour scientifiques ou astronautes et d’explorer l’infini du ciel. Leur histoire consistera à   rêver, à partager et à explorer ce qui est plus grand que nous, au-delà des questions religieuses. » (synopsis éditeur)

Dans ce quotidien routinier, un enfant grandi au sein d’une famille aimante et traditionnelle. Il a des rêves plein la tête mais son avenir est tout tracé par son père. Ainé d’une fratrie de quatre enfants et seul garçon, c’est à lui qu’il revient de reprendre le commerce familial. L’enfant aspire à autre chose, il veut devenir astronaute. Il passe son temps dans des livres d’astronomie ou à construire des vaisseaux spatiaux. Sans personne avec qui partager sa passion. Il lui en faut peu pour être heureux, jusqu’au jour où il découvre l’amitié et se rend compte à quel point cela donne du sens à sa vie. Dès lors, le récit redouble d’entrain. Une chaleur nouvelle s’en dégage, revigorante. Exit la solitude, désormais ils seront deux à avoir la tête dans les étoiles, à rêver d’explorations spatiales et de voyages interplanétaires.

« Rapidement, nous sommes devenus inséparables, comme des étoiles jumelles. J’ai l’impression d’être en orbite autour d’elle. »

Ce qui enrichit d’autant ce récit, c’est l’acceptation de l’autre tel qu’il est. De culture et de religion différentes, les deux enfants vont nouer une amitié forte. Sans arrière-pensées, loin des préjugés, ils profitent de chaque instant qu’ils passent ensemble.

Les dessins épurés à l’aquarelle mettent en images ce quotidien avec beaucoup de tendresse et de délicatesse. Les couleurs douces de Jacques Goldstyn créent une ambiance apaisante dans laquelle les rêves de ces deux enfants pétillent. Il y a toute une palette de couleurs qui s’entendent à merveille et créent une ambiance graphique harmonieuse.

Très bel album destiné à un jeune lectorat (8-10 ans). Bonne humeur et optimisme viennent donner le « la » à l’ensemble. 

 Les Etoiles (one shot)
Editeur : La Pastèque
Scénariste & Illustrateur : Jacques GOLDSTYN
Dépôt légal : novembre 2019 / 64 pages / 15 euros
ISBN : 978-2-89777-065-5

Tomsk-7 (Zezelj)

Zezelj © Mosquito – 2014

Tomks-7, la ville-prison absente de toutes les cartes. Vladimir y a été conduit après avoir détruit toutes les horloges d’un port et tabassé le policier venu l’arrêté. Vladimir est à Tomks-7 pour une durée indéterminée. Chaque jour, il fait le pain pour les habitants de la ville… et chaque jour il rêve de s’envoler pour rejoindre la femme qu’il aime.

M., la ville esseulée au cœur des terres. Seul un fleuve la relie à la met mais en été, il est presque à sec. A M., des gens rêvent de grands espaces, de voyages. Et Simon, le vieux matelot, n’a pas perdu l’habitude de lire ses cartes maritimes. Il s’accroche à un fragile espoir de pouvoir de nouveau prendre le large et initie son petit-fils à ce savoir.

Dealer, marin, catcheur, prisonnier… tous ont ce point commun d’être planté là, dans la ville qui les voit vieillir et qui les use. La ville qui bouffe leurs illusions et leurs rêves d’enfants.

… des rêveurs…

Que l’on soit à Brooklyn ou ailleurs, on remarque en premier lieu l’austérité qui entoure chaque chose, chaque individu. Des bâtiments qui mordent le ciel, la nuit qui englouti tout et fait naître la peur, le brouillard qui camoufle les bruits et invite le marcheur à presser le pas.

Danijel Zezelj est un auteur que j’ai eu l’occasion de lire à plusieurs reprises. Son coup de pinceau nerveux, la matière  qui fait le sel de ses illustrations, le côté vivant des univers qu’il crée… je m’en régale. Les jeux d’ombre et de lumière créent une ambiance qui n’a nul autre pareil. Il a l’art d’installer une ambiance dès la première case et de nous faire sentir le danger, la peur. Il a l’art de dresser des villes sur le papier où crépitent le bois qu’on brule, où craquelle la feuille que l’on déplie, où bruisse le feuillage et grincent les portes.

Tomsk-7 est un recueil de huit nouvelles. A chaque fois, on change de lieu, de personnages. A priori, ils ne se connaissent pas. Au lecteur d’attraper le fil. Ici pourtant, on est moins à l’instinct que dans ses albums muets (Chaperon rouge, Industriel ou Babylone). Ici des héros ordinaires parlent, échangent, pensent. La voix-off et les phylactères nous guident mais on ne peut s’empêcher d’être à l’affût et surtout, surtout !, on scrute/on mate/on contemple ces planches magnifiques toutes de noir et blanc bruts.

Pour les yeux et l’ambiance !

Tomsk-7

One shot
Editeur : Mosquito
Dessinateur / Scénariste : Danijel ZEZELJ
Dépôt légal : novembre 2014
80 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-35283-282-9

Bulles bulles bulles…

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Tomsk-7 – Zezelj © Mosquito – 2014

D’autres pépites à découvrir chez les bulleurs de la « BD de la semaine » :

Blandine :                                         Fanny :                                                     Caro :

Mylène :                                               Iluze :                                                   Karine :

Nathalie :                                       Gambadou :                                          Moka :

Blondin :                                             Noukette :                                       Stephie :

Saxaoul :                                              Jérôme :                                              Jacques :

Madame :                                         Sylvie :                                                  Alice :

Soukee :                                              Bouma :                                            Aurore :

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Prudence Rock – Anne-Véronique Herter

9782372670241J’avais beaucoup aimé le 1er roman d’Anne-Véronique. ZOU, petit bijou de tendresse et d’émotions qui raconte la vie de Chance. Cette histoire avait même bouleversé ma maman, dans un moment où elle vivait, un peu, une même séparation avec un lieu qu’elle aimait tant ….

C’est donc avec empressement et un enchantement infini que je me suis plongée dans le 2ème roman de ma moitié (oui, parce qu’Anne-Véronique est mamoitié de la toile ! Rencontrée en vrai et en baiser lors d’un salon du livre par chez moi… Un grand bonheur de demoiselle, toute en sensibilité et en douceur ❤ Allez à sa rencontre les copains, vous en reviendrez un peu plus grand, un peu plus vivant !)

 

« Je me souviens de tout, et pourtant, tout ce tout reste flou. Il existe, mais sans contour, imprécis, une douleur sourde et diffuse. Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas déranger le silence. J’ai dix ans. Maman m’a parlé d’une surprise, de quelque chose de formidable. La surprise, c’est de quitter ma vie, mes amis, pour me retrouver ici, dans cette nouvelle maison qui sent la mort, le vide et l’ennui. »

C’est par ces mots que nous rentrons dans l’histoire de Prudence. Prudence est une jeune femme à fleur de peau. Une écorchée. Dans la tourmente de la vie. Qui traine un passé trouble. Un fantôme. Des manques. L’absence. Un vide immense. Une tragédie. Des drames. Qui ont laissé des marques au cœur. Au corps. A l’âme. Prudence est de traviole. Comme sa vie. Mais elle se tient debout. Du moins elle essaye. Elle se bat. Contre elle. Contre ses démons. Qui l’empêchent d’être.

« Je suis Antigone, comme dans mes rêves d’enfant, chantant mon amour pour une certaine vie. Perdue dans une société que je ne reconnais pas. Dans laquelle je me sens à l’étroit, mal à l’aise, décalée et sotte.

Un jour, je serai Antigone, moi aussi, je ne serai plus raisonnable. J’affronterai le monde, les gens, les emmerdes, et je les regarderai droit dans les yeux. Je leur dirai que leur chemin tracé ne me convient pas. Je veux autre chose. »

Prudence essaye de vivre. Envers et contre tout. Contre tous. Contre ses abîmes. Contre ses angoisses. Contre ses souffrances. Elle traverse la vie dans un tourbillon. Moments lumineux. Instants douloureux…  Jusqu’où ira-t-elle ? Jusqu’où pourra-t-elle aller ?

Prudence… Sapristi. Comme j’aurai aimé me tenir contre toi. Comme j’aurai aimé, comme le dit si bien Leiloona, te sauver ….

Prudence est portée par le souffle d’Anne-Véronique (que l’on entend murmurer au fil des pages) et par son écriture… Plus aboutie, plus maitrisée, plus fine, plus sensible encore que dans son 1er roman …

Prudence est à découvrir les copains… Pour cette héroïne des temps modernes et pour Anne-Véronique qui le vaut tout autant ❤

« Faudra-t-il que toute ma vie, on me renvoie à mon passé ? Je ne suis qu’un objet, alors je reprends mon rôle de meuble et je le laisse faire. Parfois, il râle parce que je n’y mets pas de bonne volonté. Le devoir conjugal existe-t-il encore ? Je pourrais le tuer quand il dit ça. Est-ce qu’il faut absolument aimer le sexe ? Suis-je une mauvaise femme pour autant ? Un hybride ? Une personne anormale ? Tout le monde se vante d’adorer le sexe, de prendre son pied. Je me sens juste utilisée, déchirée, mouillée, malaxée, humiliée. Je revois, je ressens, j’entends mon adolescence, et j’ai mal. Rien n’est bon. Je me tais et le laisse faire. »

couv-prudence-bat-imp

Une lecture que je partage avec ma copine de toujours (ou presque !) Noukette

Les billets de Leiloona, de Caroline, de Lionel … Et le blog d’Anne-Véronique est à découvrir ici !

Anne-Véronique Herter, Prudence Rock, Editions Félicia-France Doumayrenc, 2017.