Le Parfum de l’exil (Khayat)

Khayat © Charleston – 2021

A trente ans, Taline est terrassée par la mort de Nona, sa grand-mère maternelle qu’elle considérait comme sa mère. Nona lui a tout appris et lui a transmis son don. Car Taline est un nez talentueux et travaille en tant que tel dans l’entreprise de création de parfums créée par Nona.

A trente ans, Taline doit donc apprendre à vivre sans celle qui compte le plus à ses yeux d’autant que Nona lui a légué son entreprise et que Taline a peur de ne pas être à la hauteur des nouvelles responsabilités qui lui incombent. Elle se sent seule.

Dans la maison de Bandole dont elle hérite également, Taline découvre que Nona lui a légué un présent plus précieux encore : trois carnets manuscrits. En lisant ces mémoires, Taline comprend qu’elle tient en main un témoignage qui changera à jamais sa vie. Elle plonge dans le récit de vie de Louise, la mère de Nona. Les mots de sa bisaïeule la touchent profondément. Louise est née à Marach (Turquie) et s’est installée à Beyrouth après son mariage. Entre temps, elle a vécu l’horreur, le génocide de son peuple arménien. Les marches forcées, les morts par milliers, les exactions contre les siens, les deuils, l’exil… Louise a dû se reconstruire après tout cela.

Ondine Khayat livre un récit touchant qui rend hommage aux milliers de victimes du génocide arménien. La romancière aux origines arméniennes et libanaises propose un récit où l’on passe régulièrement du passé au présent, les témoignages des personnages féminins sont enchâssés. Trois générations s’expriment, trois voix de femmes témoignent de l’impact du génocide sur leurs parcours.

Il m’a fallu du temps et plus d’une centaine de pages pour apprécier cet ouvrage. J’ai eu à batailler pour accepter le côté un peu mielleux du récit et accepter que l’enfance de Louise soit aussi parfaite, aussi luxueuse, aussi mélodieuse. J’ai également eu du mal à accepter la précision des souvenirs de Louise ; en effet, en écrivant son récit plusieurs décennies après les faits, son récit est d’une précision incroyable. Echanges, détails vestimentaires, paysages, émotions… tout y est et je sas que j’ai toujours eu du mal à apprécier cet effet de style.

J’ai du mal avec l’emploi de la phrase parfaite posé au parfait moment et le parfait détail qui décore une scène. De fait, j’ai longtemps pensé que je ne verrais jamais la fin de ce livre… car j’étais intimement persuadée que je ne parviendrai pas à passer le cap du premier carnet [le roman s’organise en trois temps forts autour de ces carnets]. D’autant que dans le même temps, la voix de Taline s’exprime pour parler de son présent, de ses ressentis et de l’émotion produite par la lectures des carnets de Louise. C’est un contraste entre les évènements tourmentés vécus par Louise et les problèmes quotidiens de Taline qui sont, par moments, d’une banalité à faire pâlir. Taline s’abîme entre la nécessité de faire un deuil impossible (lié au départ de Nona) et le besoin de se protéger d’une mère et d’un compagnon toxiques. Enfin, il y a l’appréhension de ne pas savoir assumer les nombreuses responsabilités de son nouveau statut de cheffe d’entreprise.

A force d’insister, j’ai atteint le second tiers du récit, celui principalement consacré au génocide arménien. L’univers de Louise s’écroule, la jetant dans l’horreur et la douleur. La plume de l’écrivain s’emporte, quitte le confort douillet pour explorer davantage les ressentis, les sentiments, les réflexions de fond. Alors je sais que nombreux me diront que ça ne les tente pas de devoir attendre autant – dans une lecture – pour pouvoir commencer à l’apprécier. Je sais… Mais je voulais absolument lire l’intégralité de ce texte, eu égard au sujet qu’il aborde. Et je ne le regrette pas. Il y a des passages savoureux, des moments de profond désespoir, de magnifiques métaphores… Finalement, ce moment tant attendu que celui de pouvoir se laisser porter par le récit arrive. La vie de Louise n’a longtemps tenu qu’à un fil mais la volonté qu’elle affiche de ne pas céder à la mort et de ne pas sombrer dans la folie est assez impressionnante. Son récit de vie est puissant, de toute beauté.

Le Parfum de l’exil (roman)

Editeur : Charleston

Auteur : Ondine KHAYAT

Dépôt légal : avril 2021 / 448 pages / 19 euros

ISBN : 9782368126172

Spirou et Fantasio par… – Tome 17 : Le Spirou de Christian Durieux – Pacific Palace (Durieux)

Durieux © Dupuis – 2021

C’est un rêve prémonitoire qui ouvre l’aventure. Fantasio s’y débat dans une pièce immergée, évitant le mobilier flottant et tentant vainement de rejoindre le bal des sirènes magnifiques qui nagent devant lui. Présage d’un naufrage ? Spirou ne doit pas être loin. Réveillé par le directeur du palace où il travaille en tant que groom depuis qu’il a été viré de son poste de journaliste au Moustique, Fantasio ne rate pas une occasion d’agacer son supérieur de façon épidermique.

Spirou quant à lui pensait avoir trouvé le lieu idéal pour se poser un temps. Le cadre idyllique de l’hôtel, entre lac et montagnes, est un endroit de quiétude. S’il regrette un peu d’avoir pris son ami dans ses bagages, car le travail de groom n’est pas fait pour ce dernier, il savoure le lieu, l’ambiance intemporelle qui semble installée là depuis toujours.

L’atmosphère change du tout au tout lorsqu’arrive un imposant voyageur. « Mais trop tard pour faire machine arrière : un véritable huis clos est décrété et l’hôtel se retrouve sans clientèle et avec un personnel réduit pour accueillir discrètement Iliex Korda, dictateur déchu du Karajan, petit pays des Balkans. Dans ses bagages, d’imposants gardes du corps mais aussi Elena, fille du « Grand Guide » au regard envoûtant, dont Spirou tombe instantanément amoureux. » (synopsis éditeur).

Christian Durieux. Je ne compte pas ses albums qui m’ont fait craquer, ses coups de crayons chaque fois si différents mais toujours délicieux. Si je ne devais en nommer qu’un ce serait sans hésitation « Les Gens honnêtes » où le personnage de Philippe et sa façon d’aborder la vie m’ont conquises. Le temps a passé depuis cette lecture mais je ne crois pas avoir égaré une miette des émotions que j’ai ressenties durant cette lecture.

Cette fois, c’est un peu différent. J’étais curieuse de voir l’auteur visiter l’univers de Spirou et Fantasio. Curieuse de découvrir sa patte sur ce classique du Neuvième Art alors que je ne mets plus le nez dans les classiques depuis belle lurette. Mais voilà, il y a peu de temps, Zidrou et Frank Pé m’ont fait revenir sur mes aprioris avec leur travail sur « La Bête » . Alors, l’idée de voir un « Spirou et Fantasio » dépoussiéré et rafraichi m’a séduite. D’autant qu’avec Christian Durieux comme guide, l’aventure vaut toujours le coup d’œil.

L’auteur nous installe au Pacific Palace, un hôtel luxueux situé dans un cadre non moins luxueux (paysages montagneux à perte de vue, hall d’entrée rutilant dans lequel on pourrait certainement installer un orchestre symphonique, longs dédales de couloirs ouatés et chambres immenses… on est dans le grand luxe !). Pour changer de notre contexte actuel de lecteurs… on se retrouve donc confinés avec une palette de personnages réduite au maximum. Christian Durieux nous plonge dans une aventure qui se cantonne à un espace géographique assez restreint mais jamais on ne se heurtera aux murs qui le contiennent. Cet enclos scénique vient titiller l’ambiance et la travailler au corps, jeter quelques gouttes d’huile sur le feu. La tension monte doucement, de façon imperceptible… le suspense est palpable. Jusqu’à la scène finale où tous les codes narratifs mis en place éclatent, volent, se bousculent et s’agitent. L’auteur propose un dénouement de haute voltige, ciselé, cohérent et assez grinçant ! Amateurs de happy-end radieux, passez votre chemin.

Romance secrète, intrigue politique, huis-clos et humour cohabitent à merveille et nous offrent une intrigue captivante. Le scénario repose sur les épaules de Spirou jeune homme beau, intègre et assez mature pour son âge ; il borde l’excentricité et la fougue d’un Fantasio téméraire à l’excès, écervelé et opportuniste. Le traitement graphique de ce thriller politique est superbe. La palette de pastels, l’utilisation de la couleur directe et la mise en image (qui n’est pas sans rappeler la ligne claire) créent une atmosphère intemporelle.

Dix-septième tome de la sage « Spirou et Fantasio par… », cet album vient se ranger aux côtés d’autres participations telles celles d’Emile Bravo, de Lewis Trondheim ou encore de Fabien Vehlmann. Je ne m’étais pas ruée jusqu’à présent sur ces incursions dans la série de Franquin – je ne saurais expliquer ma douce aversion pour des « vieilles » séries qui m’ont pourtant fait voyager des heures durant pendant mon enfance – mais voilà un ouvrage qui a le mérite de me faire réviser mon jugement. Il y a quelques années, Jérôme m’avait offert « Le Journal d’un ingénu » que je n’ai toujours pas pris le temps de lire… Voilà ma curiosité piquée à vif et l’envie furieuse de le découvrir à son tour.

Spirou et Fantasio par…

Tome 17 : Le Spirou de Christian Durieux – Pacific Palace

Editeur : Dupuis / Collection : Dupuis « Grand public »

Dessinateur & Scénariste : Christian DURIEUX

Dépôt légal : janvier 2021 / 80 pages / 16,50 euros

ISBN : 9791034732692

Le Voyage d’Aliosha, tome 1 (Tenzin & Berry)

tome 1 – Tenzin – Berry © Nombre7 – 2021

1951.

En ces temps un peu troubles où la Russie est soumise au bon vouloir du Petit Père des Peuples. Le régime de la peur est en place et emprisonne les russes au cœur des frontières de leur pays.

En ces temps propices à la délation, à la censure… aux déportations dans les camps de travail du Régime…

Aliosha est un moscovite de 26 ans. Il vit dans un appartement communautaire avec sa mère et sa grand-mère. La vie est routine, la vie est précaire mais ils ont un toit et l’amour qui les lie fait leur grande force. Un jour pourtant, un membre du Parti vient chercher Aliosha et lui demande de lui donner des noms. Les noms des Juifs avec lesquels il travaille. Ne pouvant se résoudre à la délation, Aliosha décide de fuir.

C’est peut-être le déclic qu’il attendait. Car depuis longtemps, Aliosha étouffe dans sa Russie natale, celle de Staline. Il rêve d’ailleurs, de voyage. Il rêve du Tibet et de pouvoir se consacrer pleinement au bouddhisme, philosophie qu’il a découvert dans les livres qu’il consulte à la bibliothèque. Face aux pressions du Parti, Aliosha décide de hâter son départ. Il regarde alors droit devant lui, en direction de sa nouvelle vie. C’est le début d’un grand voyage.

Il est parfois des rencontres que l’on fait et dont on ne présage pas, sur le moment, les voyages qu’elles nous permettront de faire par la suite. Telle est la nature de ma rencontre avec Hari G. Berry il y a… longtemps. Et puis me voilà aujourd’hui, à lire ce premier opus de la saga d’Aliosha, transportée à travers l’ex-URSS, à dévorer les kilomètres qui séparent Moscou de la Sibérie orientale. A une encablure de la porte qui me permettra de fouler le sol tibétain.  

« Le Voyage d’Aliosha » est un roman d’apprentissage qui nous plonge dans les espaces démesurément grands de la plus grande nation du monde.

Les trois premiers tomes sont actuellement en prévente… deux autres tomes devraient encore voir le jour. Un audiolivre devrait également voir le jour dans quelques temps. Et un CD complète le tout pour permettre d’écouter l’ambiance musicale de l’univers de cette épopée. Il y a pléthore de formats pour nous régaler.

Sur le site consacré à la série, on peut lire sur la page d’accueil une courte présentation du projet : « Vivez une plongée spectaculaire dans l’URSS de Staline, la Chine de Mao et le Tibet du Dalaï Lama. Un roman illustré musical interactif où se mêle roman et Histoire, le Voyage d’Aliosha vous emporte par-delà les frontières, à la rencontre des peuples soviétiques et d’Asie des années 1950. Trois tomes et 80 pages de bonus interactifs accessibles par QRCodes, pour une nouvelle expérience de la lecture. »

Un voyage donc… la quête identitaire du personnage principal se déroule sur un fond historique riche. La lecture est l’occasion d’en apprendre beaucoup sur les us et coutumes soviétiques, de baigner dans la Russie des années 50. De menus détails donne de la consistance au propos, que ce soit un accessoire vestimentaire, décoratifs, la finition d’un motif, d’une sculpture, d’un élément architectural… Portrait d’une époque, d’un contexte socio-historique… Tsémé Tenzin fait revivre sous sa plume l’ambiance d’une époque d’austérité. La lumière vient du cœur même des personnages. L’optimisme du héros donne l’entrain nécessaire au récit et les personnages secondaires réchauffent les pages grâce à leurs personnalités généreuses, leur altruisme, leur bienveillance.

On note tout de même le côté didactique qui surgit régulièrement à l’aide d’apartés dans le récit principal ou, plus généralement, à l’aide de nombreuses notes de bas de pages. Ces « parenthèses » explicatives saccadent le rythme de lecture ; cela m’a mis en difficulté sur le début puis cette tension a disparu. Les QRCodes insérés tout au long du récit nous conduisent à prendre connaissance de l’ampleur du travail de documentation qui a été réalisé pour enrichir le propos. Ils nous font bondir vers un morceau de musique, un article, une recette, une photo… présents sur le site du roman. Cet aspect didactique a certes tendance à diluer le récit et à casser l’action narrative… mais chaque lecteur saura les utiliser en fonction de ses propres envies : à lire sur le moment ou à découvrir une fois le roman terminé (en complément) … toutes les solutions sont possibles.

Les vignettes graphiques d’Hari G. Berry viennent enrichir le texte. Ces belles illustrations en noir et blanc apportent une description visuelle à supplémentaire aux décors, aux contours d’un visage et/ou d’une silhouette, aux ornements d’une isba, aux motifs d’un châle, à l’intérieur d’un magasin… La trame narrative trouve un écho dans son pendant dans ces vignettes aux lignes rondes, joviales et apaisantes. On pourra également les retrouver sur le site (en suivant les QRCodes) où elles apparaissent toutes en couleurs vives, gaies, chaleureuses.

Un roman qui m’emporte loin loin loin des ouvrages vers lesquels je me tourne habituellement. Un ouvrage qui surprend par la richesse de son univers. Une réflexion sur le bonheur, l’épanouissement de soi, les intimes convictions, les voyances… Un voyage au grand air.

Ce projet éditorial a trouvé un éditeur depuis peu. Mais il ne pourra être finalisé qu’à une seule condition : que les autrices rassemblent une cagnotte pour couvrir les premiers frais d’impression des trois premiers tomes. Pour leur donner ce petit coup de pouce, c’est ici !

Le site dédié à l’univers d’Aliosha.

Le Voyage d’Aliosha – De l’URSS au Tibet

Tome 1 : La Révélation (série en cours)

Roman illustré musical

Editeur : Nombre7

Auteur : Tsémé TENZIN

Illustrateur : Hari G. BERRY

Composition musicale : Jean-Marie de SAINTE-MARIE

Dépôt légal : à définir / 230 pages

Trois heures (Neyestani)

En matière de BD documentaire et/ou reportage, il y a – pour moi – des auteurs incontournables. Au même titre que Joe Sacco, Emmanuel Lepage ou encore Igort [pour ne citer qu’eux], Mana Neyestani a déjà prouvé à plusieurs reprises qu’il avait tout à fait sa place dans les auteurs qui ont ce talent de raconter une histoire en dépliant l’Histoire. Que ce soit dans un registre autobiographique comme dans « Une métamorphose iranienne » ou en reprenant un fait historique réel comme avec « L’Araignée de Mashhad » , Mana Neyestani témoigne avec force et conviction sans toutefois s’autoriser à juger arbitrairement. Sa plume nous informe, nous rend critique et nous permet d’acquérir une vision large d’une situation, d’une problématique… on se glisse alors entre les mots et on s’appuie sur ces espaces blancs laissés entre les cases pour tirer nos propres conclusions. Enrichissant.

Témoigner pour ne pas oublier. Témoigner pour dénoncer et dire sa désapprobation. Témoigner pour que d’autres sachent, que d’autres y réfléchissent… que d’autres en parlent à leur tour. Voilà la manière dont je perçois son travail.

Avec « Une métamorphose iranienne » , l’auteur nous parlait d’improbable. Improbable que la liberté d’expression soit aussi malmenée. Improbable qu’un régime politique aille aussi loin pour museler des individus, les contraindre au silence et les forcer à la docilité. Et pourtant… C’est « à cause » d’un petit crobard que Mana Neyestani a été contraint à fuir clandestinement l’Iran. Un petit crobard pour la presse que des gens sans humour, sans consistance, sans libre-arbitre ont jugé inapproprié et ont prétendu que ce crobard était capable d’ébranler tout un système…

C’était en 2006.

Depuis, les années ont filé. Mana Neyestani a vadrouillé. Il a obtenu des résidences d’auteur et a trouvé un « chez-soi » sur le territoire français. En 2017, il vivait en région parisienne. Sa vie reconstruite, il n’oublie pourtant rien des troubles qu’il a vécus. Il n’oublie rien des pressions, du chantage, des détentions, des gardes-à-vue que les autorités de son pays lui ont fait subir. Il n’a rien oublié du traumatisme qu’il a subit en Iran. Il a profondément changé. Marqué au fer rouge par cette période, il perdu cette part de nonchalance qui l’autorisait à croire qu’il n’avait rien à craindre pour son intégrité. Cette expérience a, en revanche, renforcé ses convictions. Il continue à avancer, conscient que la vie ne l’attendra pas s’il décide d’en être un passager.

Neyestani © Çà et Là & Arte Editions – 2020

Et le voilà à vivre ces « Trois heures » de 2017. « L’Araignée de Mashhad » vient de paraître et Mana Neyestani doit se rendre au Canada pour la promotion de l’album. Il soigne particulièrement les préparatifs de son départ. Papiers d’identité, planning une fois sur place… il pense le moindre détail, anticipe tout pour que les impondérables n’aient aucune prise sur lui.

« Je ne dois pas porter de chaussures à lacets. Quand on n’est pas très doué pour faire et défaire rapidement ses lacets, ce qui est mon cas, les contrôles de sécurité peuvent être considérablement prolongés par le fait de retirer puis de remettre ses chaussures. »

Le jour du départ, il se rend à l’aéroport trois heures avant l’heure de l’embarquement. Trois heures c’est largement pour enregistrer ses bagages, passer les contrôles de sécurité, lire pour oublier d’avoir stressé à l’idée des complications qu’il aurait pu rencontrer. Trois heures, c’est plus que trop même. Pourtant, une fois de plus, le contrôle de routine va virer au cauchemar. Son passeport n’est pas reconnu par le système informatique de l’aéroport. Le temps des vérifications administratives s’éternise. Une heure. Deux heures. Trois heures. Une interminable attente durant laquelle Mana Neyestani a tout loisir de repenser aux expériences passées et à son quotidien… à commencer par la course folle des déboires administratifs qu’il a dû mener pour effectuer ce voyage. Balloté entre la Préfecture, les ambassades… ce récit est l’occasion d’aborder la réalité kafkaïenne des réfugiés…

« Pourquoi je ne dis rien et je ne râle pas ? Peut-être parce qu’en tant que réfugié, je me sens comme un gosse que sa mère n’a pas hésité à virer de chez lui d’un coup de pied dans le derrière… et qui a été recueilli par des étrangers. Un réfugié est un orphelin qui ne doit pas se montrer trop exigeant avec sa famille d’accueil. »

Le récit nous met face à un constat édifiant, déprimant. Bien sûr, on connait cette réalité. On connaît la rigidité des démarches administratives. La rigueur des fonctionnaires veillant à ce que chaque mot soit à la bonne place et que chaque justificatif fourni corrobore chaque information. « Qu’est-ce que vous avez foutu dans les cases ? Ça déborde ! (…) on vous demande de répondre par « oui » ou par « non » alors : ça dépend, ça dépasse ! » constate Katia en lisant le formulaire complété par Zézette dans « Le père noël est une ordure » . Sauf qu’ici, Mana Neyestani veille à ne rien laisser dépasser pour qu’aucun grain de sable ne grippe les procédures. Mais c’est sans compter l’existence d’aprioris des gens natifs du Moyen-Orient. Délit de sale gueule, préjugés… la suspicion complexifie tout, jusqu’aux rapports humains. Mana Neyestani fait le point sur cette expérience qui a un goût de déjà-vus.

Il liste les amères et angoissantes auxquelles il a été maintes fois confronté. La France est-elle vraiment la terre d’accueil qu’elle prétend être ? Pourquoi accule-t-elle des personnes réfugiées des peurs sourdes comme celle du rejet ? Avec des mots crus, Mana Neyestani se confie sur les maux qui le ronge. A l’aide de son crayon, il dépeint de façon réaliste son quotidien et évite l’écueil du pathos en utilisant de belles métaphores graphiques. Un dessin tout en rondeur, tout en douceur pour décrire un quotidien aux facettes anguleuses et qui entretient un sentiment d’insécurité permanent.

Une réflexion sur l’identité, le déracinement, la place qu’une société laisse à un individu et le fait qu’elle le ramène sans cesse à son statut d’étranger. Un très beau témoignage.

Trois heures (récit complet)

Editeurs : Çà et Là & Arte Editions

Dessinateur & Scénariste : Mana NEYESTANI

Traduction : Massoumeh LAHIDJI

Dépôt légal : octobre 2020 / 124 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-36990-283-6

Les Ombres (Zabus & Hippolyte)

Il y a quelques jours, je m’étais régalée avec « Incroyable ! » et je l’avais partagé avec vous. En bonne épicurienne, j’ai eu envie de prolonger le plaisir de savourer un autre titre né de la collaboration entre Zabus et Hippolyte… « Les Ombres » a été publié en 2013 aux éditions Phébus et réédité en avril dernier chez Dargaud).

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

« Dis-lui la vérité ! Tu en as honte ? Raconte notre histoire, la vraie ! Si tu meurs, Nous mourrons une deuxième fois. L’histoire de notre vie supprimée, oubliée ! Le devoir de mémoire tu connais, grand chef ! Du fond de notre tombe… Nous l’exigeons ! »

Il est seul. Tétanisé sur sa chaise face à l’immense bureau sur lequel trône de façon imposante un dossier presque aussi grand que lui. Son dossier. Il contient toute sa vie, tous ses espoirs, la perspective de sa survie… celle de jours meilleurs. Il a peur qu’il ne soit pas accepté. Il va devoir le défendre. Se justifier. Se mettre en valeur mais… c’est si difficile quand on sait que son avenir repose sur cet instant-là. Il n’aura pas de seconde chance. Il doit expliquer comment il a pu s’extirper de la mort, comment il est parvenu à sauver sa peau alors que tant d’autres ont péri. Il porte en lui cette culpabilité-là. « Pourquoi moi ?! » Il a honte. Les ombres sont là. Ses vieux démons. Elles se moquent, cancanent. Elles fustigent sa peur autant qu’elles le supplient de témoigner de ce qui s’est passé là-bas… chez eux… chez lui. Car s’il ne dit pas, personne ne saura. Mais lui… lui veut sauver sa peau. Comment a-t-il pu s’en sortir… il ne le sait pas lui-même. Il ne sait pas expliquer pourquoi la faucheuse lui a fait grâce de la vie. Mais il sait que s’il y retourne, il n’aura pas de seconde chance. Alors il raconte son périple ; c’est ce qu’on lui demande pour examiner son dossier. Il y met tout son cœur, toute sa sincérité. Peut-être est-il arrivé au bout du chemin et que les frontières de sa nouvelle vie vont enfin s’ouvrir à lui.

« Alors on s’est sauvés… sans se retourner. Nos jambes tremblaient… mais on courait pour vivre. Vivre encore une heure, une minute, une seconde… »

Exil. Exode. Fuite. Un jeune homme s’est déraciné. Il fait désormais partie de la masse des migrants… de cette foule d’étrangers que l’on chasse, que l’on peine à accueillir… soi-disant faute de place, d’emplois. La masse de ces inconnus qui sont la preuve qu’ailleurs, le monde est malade et qu’un jour peut-être, ce mal touchera notre propre « Eldorado » et qu’il vacillera à son tour.

« Nous allons vers l’Autre Monde. Là-bas… c’est le pays du bonheur ! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l’intérieur et te donne à boire quand tu as soif. Là-bas, tu auras de l’argent pour te payer ce que tu veux. Les billets sortent des murs, il suffit de les ramasser. »

Drame devenu trop commun que celui d’un pays pillé par un autre pour ses énergies fossiles. La liste des exactions commises est longue… trop longue. Le génocide d’un peuple pour satisfaire les rêves de prospérité économique d’un autre. Meurtres et viols en cascade, créant par là même des milliers de veuves, d’orphelins, de mutilés… Le langage des armes et de la peur pour museler tout un peuple et l’asservir. Superbe scénario de Vincent Zabus qui, à l’instar de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), rend hommage aux migrants et réclame un peu d’empathie pour ces hommes et ces femmes qui ont dû s’arracher à leur pays pour survivre. Un récit d’une beauté rare et d’une grande force.

« Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qui il est. Il n’est plus qu’un corps qui marche… »

C’est à l’aide de métaphores graphiques qu’Hippolyte nous emporte, nous transporte et nous chamboule dans ce récit. Issus de récits imaginaires populaires, les personnages secondaires prennent la forme d’ogres, de serpents, de fantômes. Ils accompagnent le témoignage du héros pas à pas.  

« Les Ombres » est un vibrant hommage aux migrants. Superbe et touchant. J’ai eu envie d’accompagner l’écriture de cette chronique avec « La petite Kurde » de Pierre Perret reprise par Idir pour accompagner cette lecture.

Les Ombres (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : avril 2020 / 180 pages / 18 euros

ISBN : 978-2205-08624-9

La Cavale du Docteur Destouches (Malavoy & Brizzi & Brizzi)

« L’univers célinien est un opéra bouffe, avec de grandes machines à voix et trompettes et tambours… C’est la féerie Céline… au cœur d’un cauchemar peut-être… mais c’est la féerie… toute en frou frou, légère et mutine… » écrit Christophe Malavoy dans la préface de cet album qu’il dédie à Lucette Destouches, épouse de Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline… artiste incontesté… homme contesté pour le rôle qu’il a joué et les opinions qu’il a défendues dès la fin des années 1930 et pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Sitôt la lecture commencée, on est interpellé vertement par Céline lui-même. Il est vieux, alité et écrit de façon frénétique… certainement pour s’échapper de ce terrible quotidien. Il a un besoin furieux de parler, de vider le trop plein d’amertume. Il se sait méprisé, il se sait jugé pour des décisions qu’il a prises, des choix contestables. Il s’en moque. Il veut s’expliquer, donner son point de vue… et le jeter en pâture… les gens penseront ce qu’ils voudront. Avec fermeté, le célèbre écrivain prend les commandes de la narration et pointe les fissures de sa carapace. Il montre son Yin et son Yang, l’homme dégueulasse et l’homme humaniste… Docteur Destouches et Mister Céline… un personnage tout en contradictions. Il se fustige, reconnaît ses agissements, son ambiguïté et s’en défend. Au crépuscule de sa vie, il revient sur les cinq mois qu’ont duré sa fuite. Cinq mois qui l’ont profondément ébranlé. Retour…

Malavoy – Brizzi – Brizzi © Futuropolis – 2015

… en octobre 1944. La France est encore sous l’occupation allemande. A Paris, la guerre prend tout le monde en étau. L’air est irrespirable et Céline se morfond dans comme un lion en cage. Il continue à assurer le suivi de ses patients et, de temps en temps, se rend au chevet de malades clandestins.

Il tait à tous – excepté à sa femme – les menaces qu’il reçoit presque quotidiennement. Mot d’insultes, menaces de mort… il décide de quitter Paris avec son épouse et avec son chat. Ils souhaitent rejoindre les Pays-Bas… mais en temps de guerre, ce voyage les obligera à faire bien des haltes. A Baden-Baden, ils s’installent au Brenner, un hôtel truffé d’allemands. Céline tente de s’y faire le plus discret possible mais un attentat est perpétré contre Hitler et les Allemands décident de se replier en lieu sûr. Les ordres sont donnés… et Céline affecté, malgré lui, au Ministère de la Santé à Berlin.

Un impondérable conséquent alors que sa cavale ne fait que commencer…

Ça grince. L’ambiance graphique des frères Brizzi est ciselée au crayon de papier. D’un bout à l’autre, pas de chichis ni de fioritures. Un pur bijou. Mais ça grince oui. Quelques jolis minois apparaissent au milieu de visages antipathiques, à commencer par Céline qui fait la gueule en permanence. Suspicieux, mécontent, il sait à quoi s’attendre de ses semblables et préfère les éviter. Ne compter que sur lui pour sauver sa peau et celle de sa femme. Il est aigri. Il a fui Paris et ses coupe-gorges pour aller se terrer dans des bouges encore plus crasseux, où fourmille la vermine nazi… ou la crasse pétainiste.

« La vie !… Ah ! J’ai été bien servi, merci !… ça oui ! Vraiment du bon et puis beaucoup de mauvais !… Ça aussi, ça remonte à la gorge… la condition humaine, c’est la souffrance, n’est-ce pas ?… »

Céline est dépeint comme un homme acariâtre. Sa mauvaise humeur constante fait partie du personnage. En adaptant la trilogie allemande (D’un château l’autre, Nord et Rigodon) de Céline, Christophe Malavoy se concentre sur les temps forts de l’exil de l’écrivain et donne une lecture possible des intentions de l’homme trouble qu’il fut. Pour se mettre à l’abri, Céline a joué l’opportuniste et n’a pas hésité pas à se mettre sous la protection de la lie de l’humanité : nazis, collabos. L’homme cultivé et instruit est même allé se terrer dans l’antre de Pétain à Sigmaringen. L’instinct de survie l’a conduit à prendre des chemins tortueux, boueux, nauséeux. Dans sa cavale, il croise la débauche et la folie, des hommes et des femmes en pleine dérive. Pourtant, quelques soient les circonstances et conscient des risques qu’il prenait, il a continué à soigner les pauvres, les réfugiés, les clandestins, les déserteurs… Céline ferme les yeux sur l’identité de ses patients. Humble, il ne s’est jamais targué d’avoir dépensé des fortunes pour permettre à ceux qui sont dans le besoin d’avoir accès aux soins. Christophe Malavoy ne se fait ni juge ni partie. Le scénariste fait ressortir avec brio toute l’ambiguïté de son personnage et du combat que ce dernier a mené avec ses propres démons.

La Cavale du Docteur Destouches – Malavoy – Brizzi – Brizzi © Futuropolis – 2015

Un album fort, sombre où Louis-Ferdinand Céline joue son propre rôle, celui d’un homme cynique, désabusé et très épris de sa compagne.

Un moment de lecture partagé avec Marilyne. Je vous invite à vous rendre sur Lire & Merveilles pour lire sa chronique.

La Cavale du Docteur Destouches (récit complet)

[Adaptation de la trilogie de Louis-Ferdinand Céline : D’un château l’autre, Nord et Rigodon]

Editeur : Futuropolis

Dessinateurs : Paul BRIZZI & Gaëtan BRIZZI / Scénariste : Christophe MALAVOY

Dépôt légal : septembre 2015 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1173-6