Paul à Québec (Rabagliati)

Rabagliati © La Pastèque – 2009
Rabagliati © La Pastèque – 2009

« Quelqu’un meurt, et c’est comme des pas qui s’arrêtent. Mais si c’était un départ pour un nouveau voyage ?
Quelqu’un meurt, et c’est comme un arbre qui tombe. Mais si c’était une graine germant dans une terre nouvelle ?
Quelqu’un meurt, et c’est comme une porte qui claque. Mais si c’était un passage s’ouvrant sur d’autres paysages ?
Quelqu’un meurt, et c’est comme un silence qui hurle. Mais s’il nous aidait à entendre la fragile musique de la vie ? »

(“L’Arbre et la graine” – Benoît Marchon)

Dans cet album qui se passe à la fin des années 1990 – début des années 2000, Paul est père de famille, il a un travail stable et s’est même pris un agent. C’est la période où il devient propriétaire d’une petite maison à Québec, où Internet commence à modifier les habitudes de travail, le bug informatique annoncé pour le passage à l’an 2000 fait flop…

Son couple est solide, Paul a une relation complice avec sa femme Lucie. Ce quotidien implique aussi une vie de famille riche. Les temps passés avec la famille de Lucie contribuent à l’harmonie avec les visites régulières de ses belles-sœurs (Suzanne et Monique) et les week-ends passés à la campagne chez ses beaux-parents. Depuis, leur retraite, ces derniers se sont installés à la campagne, à quelques heures de Québec. Aller les voir est toujours synonyme de retrouvailles car la maison est remplie de monde, les enfants courent partout, les adultes plaisantent… Mais c’est aussi la période où le cancer de Roland (le père de Lucie) se déclare. Suite à une intervention chirurgicale à l’intestin, le corps médical diagnostique un cancer généralisé. Ce qui est annoncé à la famille est douloureux : Roland n’a plus que trois mois à vivre…

Cela faisait quelques mois que je n’avais pas visité l’univers de « Paul ». Désormais, je me plonge facilement dans ces albums, confiante, bien décidée à me laisser porter par le récit de Michel Rabagliati. J’ai accepté depuis longtemps le fait que rien ne se passe réellement dans ces opus, rien de spectaculaire, rien de trépidant. C’est la vie qui est décrite ici, avec ses petits riens de banalité, ces petits gestes d’attention, cette douce autodérision. Beaucoup d’humilité dans la manière de raconter, de mettre en scène des personnages altruistes attachés à leurs proches et dotés d’un fichu caractère (pour certains). Dans cette série de Michel Rabagliati, il est aussi question d’actualité puisque l’auteur permet aussi de comprendre le contexte social sur lequel se déroule l’histoire. Le découpage en chapitre nous fait faire de minuscule saut de puce dans le temps. Le scénario respecte fidèlement une chronologie classique et donne ponctuellement quelques coups d’œil dans le rétroviseur afin de revenir sur des événements qui se sont déjà passés (ce qui permet au lecteur de mieux comprendre certains protagonistes).

Paul à Québec – Rabagliati © La Pastèque – 2009
Paul à Québec – Rabagliati © La Pastèque – 2009

Dans cet album, il est question de deuil. La maladie d’un proche noue la gorge, mouille les yeux. Le pronostic vital est engagé et le temps échappe à tout contrôle, les secondes filent, l’issue douloureuse se rapproche. Septembre… octobre… novembre… se referment, le temps se resserre… mercredi… jeudi… vendredi… La famille se soude davantage, il s’agit de soutenir les uns et les autres, de ne pas se laisser emporter par la vague de tristesse qui cherche à nous emporter, se faire à l’idée que la vie va continuer sans ce proche cher à notre cœur, commencer lentement à faire son deuil, refuser le diagnostic… puis l’accepter. Regarder ce proche qui fond comme neige au soleil, sa perte de poids est vertigineuse, son corps change, ne le porte plus, ne l’écoute plus. Se résoudre à ce qu’il entre dans un centre de soins palliatifs. Faire face à son opposition, s’entendre prononcer des mots pour le convaincre en masquant sa propre peur de la mort, de sa mort.

PictoOKSuperbe et triste, profond et touchant, ce « Paul à Québec » est une petite pépite que je découvre en même temps que Noukette. Absent de cette lecture commune, Jérôme y a pourtant largement contribué en nous incitant vivement à plonger dans cette lecture. Je vous invite à lire sa chronique.

D’autres albums de la série sont sur le blog.

Extraits :

« Ici, plus personne ne vous sermonnait sur les méfaits du tabac. On n’en était plus là. Une seule chose primait : offrir une atmosphère détendue aux malades et soulager leurs souffrances jusqu’à la fin » (Paul à Québec).

« Frères, sœurs, cousins, amis, clients, collègues, fournisseurs… on mesurait ici à quel point Roland avait été aimé. Recevoir pour lui en rafales ces bouffées d’émotions vives fut une expérience éprouvante. Nous avions du mal à contenir nos larmes » (Paul à Québec).

Paul

Tome 6 : Paul à Québec

Série en cours

Editeur : La Pastèque

Dessinateur / Scénariste : Michel RABAGLIATI

Dépôt légal : avril 2009

ISBN : 978-2-922585-70-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Paul à Québec – Rabagliati © La Pastèque – 2009

Quatre soeurs, tome 3 : Bettina (Ferdjoukh & Baur)

Ferdjoukh – Baur © Rue de Sèvres – 2016
Ferdjoukh – Baur © Rue de Sèvres – 2016

« Le printemps, saison du renouveau, des amours et des primeurs, éclate dans toute sa splendeur à tous les étages de la Vill’Hervé.

Renouveau ? Oui. Harry et Désirée, les petits cousins, viennent passer des vacances au grand air. Charlie, à sec, s’est résignée à louer la chambre des parents. Le locataire s’appelle Tancrède, il est jeune, célibataire, drôle, fabricant d’odeurs bizarres. Et beau. Primeurs ? Trop. On retrouve des poireaux nouveaux partout, dans la soupe, coincés dans un cadre de tableau et même dans le pot d’échappement de la voiture de Tancrède. Toujours lui. Amours ? Hélas. Tancrède sème le trouble et récolte la tempête dans le cœur de Charlie. Bettina se languit du très très moche et si splendide Merlin. Enid fait des confidences. Geneviève se tait. Et Mycroft, le rat, tombe amoureux à son tour… » (synopsis éditeur).

C’est agréable de revenir à la Vill’Hervé. Cette fois, c’est le printemps qui nous accueille dans cette demeure où l’on a désormais pris nos marques. Tour à tour, on se glisse dans la tête d’Enid (9 ans), d’Hortense (11 ans), de Bettina (14 ans), de Geneviève (16 ans) ou de Charlie (23 ans). Tour à tour on se retrouve fillette ou jeune femme. Tour à tour, on regarde ce quotidien de débrouille et d’entraide réciproque. Tour à tour, on est l’une de ces filles qui partage sa vie avec ses quatre sœurs. « Quatre sœurs ». Malika Ferdjoukh avait fait le choix, dans les romans originels de la série, de faire glisser la narration de l’une à l’autre des filles de la fratrie, permettant ainsi au lecteur de se lover dans le moindre interstice de cet univers fictif.

L’adaptation de Cati Baur, à son tour, permet cette promiscuité avec les personnages. Le lecteur est omniscient et omniprésent, comme s’il était le cœur de la maison familiale… comme s’il était l’incarnation de ces parents fantomatiques décédés il y a deux ans déjà. Depuis leur disparition, Charlie, l’aînée, tient la barre et donne le cap de cette aventure familiale. Malgré les tempêtes (difficultés financières, maladie des proches, doutes, tumultes de l’adolescence…), la route est pourtant agréable. Au premier tome, Cati Baur avait donné un « La » de fraîcheur et de bonne humeur. Depuis, le scénario est calé sur cet accord mélodieux et n’en sort pas. Le récit suit son fil et, grâce à lui, le lecteur savoure cet univers, respire les embruns iodés de l’océan, la terre humide de la lande qui entoure la maison des filles, les odeurs de gâteaux dans la cuisine de la Vill’Hervé. Les couleurs toniques d’Elodie Balandras renforcent cette impression de vie qui grouillent partout. Parfois, le choix des coloris pique un peu l’œil sur certains passages… au même titre que les prénoms de certains protagonistes. A coup de Lucrèce, de Tancrède, de Bettina, on avance ravi dans cette histoire originale et riche en rebondissements.

PictoOKA ce stade avancé de la série (qui comportera quatre tomes in fine), j’ai toujours autant de plaisir à retrouver les sœurs Verdelaine. A suivre…

Déjà présentés sur le blog : tome 1 (« Enid ») et tome 2 (« Hortense »).

Quatre sœurs

Tome 3 : Bettina
Tétralogie terminée
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Cati BAUR
Adaptation : Cati BAUR
d’après le roman de Malika FERDJOUKH
Dépôt légal : janvier 2016
ISBN : 978-2-36981-128-2

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Quatre sœurs, tome 3 – Ferdjoukh – Baur © Rue de Sèvres – 2016

Pendant que le Roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? (Zidrou & Roger)

Zidrou – Roger © Dargaud – 2013
Zidrou – Roger © Dargaud – 2013

L’histoire que cette maman choisit de raconter à son enfant pendant le long voyage en train qu’ils effectuent parle d’un roi qui vivait en haut d’une montagne. Le pauvre roi n’avait jamais eu la chance de voir la mer.

Madame Hubeau, une vieille dame, est là assise dans le compartiment, à écouter l’histoire pendant que le paysage défile. Soucieuse, elle passe un coup de fil pour s’assurer que tout va bien à la maison. A l’arrivée, personne ne l’attend sur le quai. Elle s’enfonce peu à peu dans la ville qu’elle semble connaître, faisant ses emplettes et s’arrêtant à la terrasse d’un café pour prendre un verre. Elle est songeuse, comme si elle n’était pas à sa place en ce lieu, ses pensées la ramenant sans cesse à Michel (son fils handicapé). Elle appelle de nouveau, toujours le même numéro. « Ce n’est que moi » annonce-t-elle pour rassurer son interlocuteur. Mais à la maison, tout semble bien se passer.

Trois ans après « Lydie », Zidrou revient sur le thème du handicap mental. L’auteur permet au lecteur d’entrer doucement dans cette histoire en focalisant sur le personnage principal (la vieille dame). Choix pertinent car finalement, la prise en charge de ces adultes handicapés transforme du tout au tout le quotidien de leurs proches. Car le sujet traité ici est bien le quotidien de l’entourage des handicapés et l’impact du handicap sur leurs vies. Ils doivent s’armer de patience et accepter de répéter chaque jour les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes gestes. Accepter de mettre sa vie entre parenthèse, de stagner, de ne plus attendre le moindre progrès, la moindre acquisition. Être là et se contenter de petits bonheurs simples sans baisser les bras.

– Comment va Michel ?
– Bien. Enfin ! Mieux qu’on ne l’aurait jamais espéré. Il vit sa vie quoi ! Avec ses petites misères et ses grandes joies.
– Et vous Madame Hubeau ?
– Moi aussi… je vis sa vie

Zidrou – Roger © Dargaud – 2013
Zidrou – Roger © Dargaud – 2013

Le postulat de départ du scenario assez courant : un accident marque un temps d’arrêt et redistribue complètement les cartes familiales. Zidrou parle du handicap avec justesse sans omettre quelques pointes d’humour qui évite de tomber lentement dans le mélodrame. Il montre également l’importance des rituels quotidien : l’émission télévision que Michel regarde à heure fixe, les questions récurrentes qu’il pose pour s’apaiser, le même tee-shirt (sorte d’objet fétiche, de doudou qui lui colle à la peau) qu’il porte tous les jours, des parties de Puissance 4 qu’il joue quotidiennement, des visites régulières de la famille… A 40 ans, cet homme est redevenu un enfant, totalement dépendant de la bienveillance et de la présence de son entourage, incapable de prendre la moindre initiative, envahit d’angoisse quand il ne retrouve pas les choses à leur place. L’auteur montre enfin ces instants touchants de lucidité. Durant ces moments, les souvenirs affleurent, la conscience de l’état présent tenaille… oui, il y avait une vie avant l’accident, une vie « normale », une vie avec un avenir professionnel et sentimental. Une vie où il était possible de choisir de prendre la voiture ou d’aller voir des amis. Aujourd’hui, il ne reste rien de tout cela ou du moins, l’horizon des possibles est celui d’un petit enfant à qui l’on prend la main pour marcher dans la rue.

RogerJazz Maynard ») illustre cet univers avec beaucoup de douceur. Ses choix de couleurs servent l’histoire à merveille, tout en retenue pour faire ressentir l’affection débordante de cette mère pour son fils. Les couleurs sont vives, permettant également de ressentir tous les contrastes de cette vie, toute la fragilité de cet homme dont la vie a basculé du jour au lendemain, plus que jamais dépendant de ses proches et soumis aux débordements de ses propres émotions.

PictoOKC’est une belle découverte que je dois à la Mère Noël (aka Noukette). Splendide, touchant, juste, tendre… un album à mettre dans toutes les mains.

Les chroniques de Noukette, Jérôme, Choco, Yvan, Cuné.

Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ?

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur : ROGER

Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-5050-1707-3

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ? – Zidrou – Roger © Dargaud – 2013

Les Vieux Fourneaux, tome 3 (Lupano & Cauuet)

Lupano – Cauuet © Dargaud – 2015
Lupano – Cauuet © Dargaud – 2015

Antoine a repris son existence paisible dans le sud-ouest de la France. Pendant que Sophie – sa petite-fille – anime des spectacles de marionnettes dans la région, il garde Juliette (son arrière-petite-fille). Les soirées de papy-sitting sont animées d’autant plus qu’il les partage avec Mimile, son pote d’enfance qui a définitivement quitté la maison de retraite Meuricy.

Enfin, à Paris, Pierrot continue son combat avec le collectif « Ni Yeux ni Maître ». Sa dernière action sur la place publique lui vaut une garde-à-vue de quelques heures au Commissariat de Police. Au moment de sa sortie, il apprend que Mimile est tombé dans le coma. Il décide de se rendre illico au chevet du malade, dans le sud-ouest de la France.

Le trio de vieux baroudeurs est de nouveau reconstitué… pour le meilleur et pour le pire.

Autant dire que la sortie du troisième opus des « Vieux Fourneaux » était attendu de pieds fermes. La bonne humeur de la série y est pour beaucoup. Wilfrid Lupano scénarise son petit monde avec poigne et fait cohabiter des personnages au caractère bien trempé, chacun veillant au respect de ses valeurs et de ses opinions. Les désaccords donnent parfois lieu à de tonitruants conflits mais jamais ô grand jamais l’animosité ne s’enkyste dans les rapports des protagonistes. Deux générations se côtoient en permanence, celle des trois vieilles branches (Mimile, Pierrot et Antoine) et celle de Sophie. Un choc de culture dans lequel tout le monde trouve son compte, à la fois enrichissant et stimulant. Cette alchimie donne son rythme au récit et permet au lecteur de s’approprier l’histoire sitôt la lecture entamée. Ce troisième tome vient apporter de nouveaux détails à un univers que nous connaissons depuis deux albums. Et si le premier tome se consacrait en grande partie au parcours d’Antoine, si le second s’arrêtait plus longuement sur l’engagement militant de Pierrot, ce nouveau volume donne des clés de compréhension pour mieux cerner le mystérieux Mimile.

Au beau milieu de cette vieille testostérone d’un autre siècle, la jeune Sophie tire parfaitement son aiguille du jeu et parvient à se faire entendre… quitte à pousser la voix de temps en temps.

Au dessin, Paul Cauuet vient caresser une nouvelle fois de son crayon ces corps voûtés et ces crânes dégarnis. Les formes de Sophie contrastent dans ce microcosme de vieillards ; filiforme et tonique, elle donne une bouffée d’air et la perspective d’un avenir finalement assez doux pour ces trois hommes.

PictoOKSi vous ne l’avez pas déjà fait, cette série est à découvrir.

Le tome 1 et le tome 2 sont déjà présents sur ce blog.

Les chroniques de Sabine, Jérôme, Noukette, Yvan et Violette.

Extrait :

« Pfffiou ! Dis donc, parler à des flics, ça reste quand même le dernier grand vertige intellectuel. A nos âges, on devrait être dispensés » (Les Vieux Fourneaux, tome 3).

Les Vieux Fourneaux

Tome 3 : Celui qui part

Série en cours

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Paul CAUUET

Scénariste : Wilfrid LUPANO

Dépôt légal : novembre 2015

ISBN : 978-2-5050-6352-0

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les Vieux Fourneaux, tome 3 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2015

La Favorite (Lehmann)

Lehmann © Actes Sud – 2015
Lehmann © Actes Sud – 2015

Constance a une dizaine d’années. Orpheline, elle vit avec ses grands-parents dans la riche demeure familiale.

Constance n’a pas d’amis, elle ne connait aucun autre enfant. Sa grand-mère lui donne des cours, à raison de cinq heures par jour. Le reste du temps, elle lit les livres qui lui sont « prescrits » par sa grand-mère. Au mieux, elle a le droit de jouer dans le jardin de la propriété.

Constance ne sait rien de ses parents d’ailleurs, elle ne sait même pas si ce sont les parents de sa mère ou ceux de son père qui l’élèvent.

Constance ne peut profiter d’aucun geste d’affection, d’aucun signe de tendresse. Ses journées se déroulent dans un huis-clos où grand-mère impose sa loi, son diktat. La vieille bique acariâtre est omniprésente, omnipotente. Le pépé quant à lui préfère procrastiner, limitant ses déplacements de la chambre au salon. Ses loisirs : lire le journal et descendre ses litrons d’alcool.

Constance a peur. La moindre entorse à la règle est sévèrement réprimée par les coups de martinet de la vieille… quand ce n’est pas l’isolement dans le grenier… quand ce n’est pas les coups de poings.

Rien ne semble capable d’ébranler ce quotidien morose et silencieux. Jusqu’à ce que la grand-mère décide d’embaucher un couple de gardiens pour veiller sur le manoir.

Matthias Lehmann livre un récit prenant. L’huis-clos se déroule dans une riche demeure familiale et met en scène un couple qui inculque à leur petite-fille des règles d’éducation très strictes. La matriarche fait régner sa loi et toute entorse au code de conduite qu’elle impose est sévèrement réprimé. Bien qu’il désapprouve les positionnements de sa femme, son époux se montre pourtant totalement incapable de faire front face à elle. Le couple d’aïeuls part à la dérive, incapable de se donner de l’affection, chacun se mure dans on monde et leurs rares échanges donnent lieu à des confrontations verbales d’une grande violence. Perdue dans cet univers austère, l’enfant n’a d’autres choix que celui de satisfaire les désirs de sa grand-mère. L’enfant ne remet rien en question, ni le fait qu’elle est consignée à demeure, ni le fait que ses temps de sortie dans le jardin sont réglementés et chronométrés, ni le fait qu’elle ne peut fréquenter l’école ce qui la prive du contact avec ses pairs. Enfin, l’absence de communication est telle que l’enfant ne sait rien de ses origines.

A vrai dire, j’ignorais même lequel des deux était leur enfant : mon père ou ma mère ?

L’auteur fait évoluer trois personnages torturés, aigris et désabusés. Le grand-père brille par sa passivité ; on le sent détenteur d’un lourd secret mais il préfère noyer ses pensées dans l’alcool plutôt que d’affronter la réalité. La grand-mère quant à elle est une femme intelligente et machiavélique ; elle est omniprésente et omnipotente auprès de ses proches. Le manoir familial est plus qu’une demeure, c’est son territoire : elle y agit en chef de meute et ne cherche même pas à épargner ses proches des différentes humeurs dont elle peut être l’objet. Méchante, malsaine, colérique, elle ne peut vivre sans régner sur les autres, obligeant ces derniers à subir la violence psychologique qu’elle entretient à chaque instant. Pire encore, elle exulte presque lorsqu’il s’agit de corriger la petite qui n’a pas bien débarrassé la table ou qui est rentrée une minute trop tard de son temps de jeu quotidien dans le jardin. Généralement, le tête-à-tête entre l’enfant fautif et l’adulte autoritaire se termine dans le grenier, lieu où les coups pleuvent, où parfois les liens qui enserrent les poignets sont si serrés qu’il est impossible de bouger les mains, où les privations de nourriture tenaillent le ventre… Ce qui sauve l’enfant, c’est finalement la richesse de son monde imaginaire, un univers dans lequel l’orpheline peut se réfugier.

Le lecteur s’accroche pourtant avec acharnement lorsqu’il apprend la venue des gardiens. Tous les espoirs se portent donc sur ce couple extérieur et leurs deux enfants. On espère ainsi qu’ils seront les témoins des carences affectives dont souffre l’enfant… qu’ils verront les traces de coups, qu’ils comprendront à quel point l’étau psychologique est oppressant.

Matthias Lehmann travaille l’atmosphère avec soin et amène le lecteur à poursuivre sa lecture afin de comprendre l’envers du décor et découvrir ce que cette famille a à cacher. Et les révélations qui seront faites nous prennent au dépourvu.

PictoOKUn livre d’une rare intensité. Un livre qui a du corps. Un livre qui pique. Un livre qui plombe mais dans lequel on peut se surprendre à espérer. Un livre coup de poings. Une histoire sombre comme il en existe tant. Un livre qui ne cesse de parler d’amour par carences : carence d’affection, carence d’attention, carence de soins, carences de lien social…

la-bd-de-la-semaine-150x150

Un album que je partage dans le cadre des BD du mercredi (chez Noukette aujourd’hui)

La Favorite

One shot

Editeur : Actes Sud

Collection : Actes sud BD

Dessinateur / Scénariste : Matthias LEHMANN

Dépôt légal : avril 2015

ISBN : 978-2-330-04778-8

Bulles bulles bulles…

La Favorite – Lehmann © Actes Sud – 2015

Le Voyage de Phoenix (Jung)

Jung © Soleil Productions – 2015
Jung © Soleil Productions – 2015

Jennifer respire la joie de vivre… du moins c’est ce que l’on ressent quand on l’aperçoit. Elle évolue avec nonchalance au milieu des herbes folles d’une prairie, sourire aux lèvres, heureuse de profiter de la douce chaleur des rayons du soleil. Pourtant, la vie de Jennifer n’a pas été sans heurts. Issue d’une famille d’immigrés norvégiens, elle est née aux Etats-Unis. Elle n’a jamais connu ses parents lorsqu’ils étaient ensemble. Quand sa mère était enceinte d’elle, elle vivait en Corée avec le père de Jennifer. Puis, pour une raison qu’elle ignore, sa mère a quitté la Corée, laissant son père sur place pour revenir habiter dans sa ville natale du Minnesota. Elle accouche de Jennifer quelques semaines plus tard.

Elle a grandi dans un environnement douillet mais a toujours été tiraillée par la question de savoir qui est (était ?) son père, pourquoi ses parents se sont-ils séparés et pourquoi sa grand-mère maternelle nourrit-elle des sentiments si haineux à l’égard de Jim (le père de Jennifer) ? Après ses études, Jennifer fait le choix de se rendre en Corée pour un séjour. Elle y retrouve des amis mais le but de son voyage est de retrouver son père ou du moins, retrouver sa trace, rencontrer d’anciens soldats qui – comme lui – ont couverts le conflit armé orchestré par les Etats-Unis. Jennifer souhaite comprendre.

A cette occasion, elle découvre un pays et ses habitants. Elle fait finalement le choix de s’y installer et de travailler dans un orphelinat. C’est dans ce contexte professionnel qu’elle fait la connaissance de Aron et Helen, un jeune couple américain qui désirent adopter un enfant. Helen est stérile, l’adoption est une évidence pour eux. Le dossier d’adoption les a « désignés » pour adopter Kim, un petit garçon d’environ quatre ans.

Jung traite plusieurs sujets de front : les traumatismes que les conflits armés peuvent générer chez les soldats, la situation en Corée du Sud où de nombreuses mères sont contraintes d’abandonner leur enfant, la filiation, l’adoption…

J’ai rencontré des mamans coréennes, souvent très jeunes, obligées par leur famille de laisser leur enfant à l’orphelinat. Les moyens de contraception, à l’époque, n’étaient pas très efficaces. En Corée, un enfant hors mariage est une honte. Pour pouvoir se refaire une vie, et espérer un meilleur avenir pour leur enfant, beaucoup de mères célibataires venaient à l’orphelinat. Je n’oublierai pas le jour où Kim est arrivé, accompagné de sa jeune maman… En pleurs, elle m’a demandé de lui donner à manger. Elle l’a serré fort dans ses bras en lui disant qu’elle l’aimait, puis elle est partie. J’ai appris plus tard qu’elle avait mis fin à ses jours, par culpabilité. Tout est inscrit dans le dossier d’adoption de Kim. On peut y lire que sa maman l’aimait…

Plusieurs récits s’enchevêtrent, celui de Jennifer et de Kim, celui de Kim et de ses parents adoptifs, celui de Jim (le père de Jennifer) ou de Douglas (l’oncle maternel de Kim)… Des liens invisibles se tissent entre leurs différents parcours, des liens d’amitié naissent au moment où l’on s’y attend le moins, des histoires d’amour se font et se défont… Le scénario leur donne tour à tour la parole, les porte et les met en valeur, souligne la tendresse d’un moment ou la détresse d’un homme. Spectateur, le lecteur se saisit de chaque bribe de texte, investit les personnages, aimerait les réconforter parfois et les encourager à d’autres moments. Jung, que l’on connaît déjà pour nous avoir livré un triptyque touchant sur l’adoption (« Couleur de Peau miel ») a installé une ambiance narrative très sereine. A l’aide d’une voix-off – souvent celle du personnage principal (Jennifer) – l’auteur pose un à un les éléments de récit. Le ton est juste et s’appuie sur de nombreux silences. La voix-off tout comme les dialogues sont laconiques et laissent au lecteur le soin de faire ce travail de réflexion quant aux thèmes qui sont abordés dans cet album.

PictoOKJe m’attendais pourtant à un album plus consistant, à une prise de position plus franche de la part de l’auteur. Jung développe en fait plusieurs sujets de front et si le propos est pertinent, il reste malgré tout en suspens. La seule moue que j’ai eue durant la lecture concerne un passage du dernier tiers de l’album où le propos devient assez didactique ce qui contraste assez avec la tranche de vie que l’on suivait jusqu’à présent. En revanche, un autre passage m’a marquée et émue. Il s’agit d’un échange entre un enfant et sa mère adoptive qui est superbement illustré par l’auteur (vous pouvez découvrir le texte « Le nombril » sur le blog « Petites conversations autour de l’adoption »).

La chronique de Moka.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Animal : phœnix

Le Voyage de Phoenix

One shot

Editeur : Soleil

Collection : Quadrants

Dessinateur / Scénariste : JUNG

Dépôt légal : octobre 2015

ISBN : 978-2-302-04785-3

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le Voyage de Phoenix – Jung © Soleil Productions – 2015