Dédales, tome 1 (Burns)

Il y eu d’abord « Black Hole » que j’ai lu il y a quelques années et qui fut une immense claque pour moi. Puis « La Ruche » que je ne suis pas parvenue à chroniquer. Puis quelques extraits lus çà et là. Pour la parution française de « Dédales » , je voulais être là. Déjà parce que Cornélius met souvent les petits plats dans les grands. Ensuite (et surtout)… par curiosité.

© Charles Burns / Cornélius 2019

Brian s’est mis à l’écart. Il s’est posé dans la cuisine pour dessiner pendant que les autres font la fête, parlent, dansent, boivent, vivent.

« Je suis un alien compressé, assis à une autre table, dans un autre monde. »

Son univers à lui est dans sa tête. Il traverse sa vie comme un fantôme. Ses pensées le happent vers des mondes lointains aux paysages rocailleux et désertés. Sous son crayon, naissent des créatures extraterrestres, étranges, mi aquatiques mi aériennes. Elles nagent dans le ciel et leurs ondulations dansantes sont fascinantes. La vie imaginaire de Brian l’aimante et le retient loin de ses pairs. Il ne côtoie les autres que partiellement. Il a le regard absent et l’oreille distraite, son corps n’est qu’une façade derrière laquelle il vagabonde en permanence dans son monde intérieur.

Seule Laurie ose sortir le jeune homme solitaire de sa torpeur. Délicatement. Son regard se pose d’abord sur les dessins. Cela facilite le contact. Ce soir de fête, elle le questionne et le raccroche à la réalité. Ils se reverront les jours qui suivront. Brian s’ouvrira progressivement à Laurie et lui dévoilera l’importance qu’a pour lui cette autre dimension qu’il est le seul à percevoir.

Charles Burns construit son scénario sur de la dentelle. On oscille entre une représentation inconsciente d’un monde et une réalité fade. L’auteur mêle à cela l’univers cinématographique ; il incorpore à son récit des bribes de films d’horreur sur lesquels s’appuie le personnage principal pour nourrir son monde intérieur. Le « héros » se sert également de ce media et réalise des films amateurs qui lui permettent de matérialiser les visions qu’il a sur pellicule.

« Dédales » a cette particularité d’être un récit autobiographique. Charles Burns y couche ses obsessions et la part obscure de lui-même… celle-là même qui l’a poussé et qui l’a nourri pour écrire et dessiner tout au long de sa vie.

On y retrouve également ce thème de prédilection cher à l’auteur : l’adolescence. Un sujet récurrent qu’il aborde dans ses albums. Il est question des obsessions, des peurs et des fantasmes de toute une jeunesse adolescente souvent en quête de sens et de repères. Burns n’a eu de cesse d’explorer encore et encore cette période de l’adolescence dans la société américaine. Comme pour chasser ses propres démons. Pour cela, il utilise les images de son propre monde intérieur pour créer ses fictions qu’il juxtapose à la réalité… il tire ainsi les ficelles de la narration et fait évoluer ses personnages de telle sorte que le lecteur soit lui aussi amené à évoluer entre rêve et réalité. Burns sait jouer avec les frontières qui habituellement séparent réalisme et irréalisme, il crée des atmosphères complexes et captivantes.

« Dédales » raconte enfin la naissance d’une romance. Des liens vont peu à peu se tisser entre les deux personnages principaux (son alter-ego de papier et la jeune femme). Comme deux étrangers qui s’apprivoisent, cherchent à se comprendre comme pour s’assurer qu’ils se reconnaissent. Car il y a comme un lien ténu entre eux, comme si le fait d’être au contact de l’autre suscitait une attraction familière.

Furtivement, par petites touches, le héros sort de ses pensées et accepte de vivre cette rencontre. Lui fantasme, elle rationalise. Lui ouvre son imaginaire pour y accueillir cette femme, elle cherche à se protéger de ses visions fantasmées effrayantes qui pourtant l’interpellent. Ils se relayent et prennent à tour de rôle les rênes de la narration en voix-off. Deux mouvements opposés mais complémentaires. Cela crée de l’électricité, de la tension… un effet dont le scénario va profiter pour permettre à l’intrigue de se déplier.

Dédales, tome 1 © Charles Burns / Cornélius 2019

Le dessin de Charles Burns est une pure tuerie. La couleur est douce, elle ne crie pas, n’agresse pas. Elle a les tons de la rêverie et de la fantasmagorie. Les formes se tordent avec rondeur. Les images sorties de l’imagination du jeune homme prennent vie et se superposent à la réalité. Où commence le rêve ? Où s’arrête la frontière de la vie quotidienne ?

On est comme suspendu dans un cadre spatio-temporel indéfini. L’équilibre entre réel est irréel est fragile, on sent que tout peut arriver à n’importe quel moment… comme la menace qu’au détour d’une page, l’un des univers est capable de prendre le dessus. On est sur le fil et c’est délicieux.

 Dédales / Tome 1
Editeur : Cornélius / Collection : Solange
Dessinateur & Scénariste : Charles BURNS
Dépôt légal : octobre 2019 / 64 pages / 22,50 euros
ISBN : 978-2-36081-164-9

Black Project (Brookes)

Brookes © La Boîte à bulles – 2017

Richard est un jeune garçon qui s’apprête à entrer dans l’adolescence. Peut-être vient-il même d’entrer dans cette période si délicate à appréhender. On ne sait pas. Il ressent du désir qu’il parvient mal à définir. Il se cherche. Il bricole ses questions sur la sexualité. Il bricole ses petites amies, leur forge une personnalité et une histoire en même temps qu’il leur façonne un corps. Il teste, sculpte, tente, malaxe les matières. Polystyrène, carton, coton, tissu, fils de fers.

La nuit, quand j’étais au lit, je restais éveillé et réfléchissais à la façon dont je m’y prendrais pour la fabriquer.

Sous ses mains encore peu adroites naissent ainsi Laura, Charlotte, Mélissa… Autant de poupées à l’image d’une fille qui incarne ses fantasmes et son désir. Mais l’imagination du jeune garçon ne suffit pas toujours. Il reste des zones d’ombres, des incertitudes et si les quelques revues pornos qu’il trouve un jour dans un sac répondent partiellement à certaines interrogations, elles ne disent rien de la suite, de l’acte sexuel ou de l’effet qu’il procure.

J’avais beaucoup réfléchi sur les vagins. Je savais à quoi ils ressemblaient grâce aux magazines cochons, mais pas leur texture, ni ce qu’on était supposé faire quand on avait son pénis dressé dedans.

Un album étrange, parfois dérangeant si l’on imagine que le jeune homme est âgé de 13-14 ans, un peu inquiétant si l’on perçoit que le personnage est plus jeune et que son penchant pour les poupées grandeur nature se confirme. Pourtant, si ces questions m’ont taraudé à plusieurs moments, je ne peux pas dire que je trouve cet album malsain pour autant. Et puis, j’ai apprécié ce côté expérimental tant sur le fond du récit que sur l’album en lui-même.

« Black project » est le premier album de Gareth Brookes. En 2012, grâce à cet ouvrage, l’auteur britannique remporte plusieurs prix : concours Myriad du meilleur premier roman graphique et le prix Broken Frontier du meilleur roman graphique. Un projet éditorial original et atypique puisque la particularité de cet album est d’avoir été entièrement brodé et réalisé en linogravure. En postface, une interview de l’auteur nous apprend également que ce dernier se passionne pour la broderie (initié par sa mère lorsqu’il était enfant) et aime la pratiquer. On y apprend également que l’idée de départ de « Black Project » s’inspire d’une sculpture de Hans Bellmer (La Poupée) et il confirme d’autres références artistiques comme Robert Crumb ou Daniel Clowes.

Cet album patchwork mêle donc plusieurs techniques auxquelles il faut ajouter la présence d’illustrations. L’ambiance graphique ainsi créée est intemporelle. On retrouve dans un huis-clos, en tête-à-tête avec ce jeune narrateur qui se confie sans retenue à l’auditeur de passage. Il livre sans tabous ses doutes, ses peurs (et notamment que son secret soit découvert par les adultes) et ses obsessions. Le récit est sans cesse sur un fil, il trouve un équilibre fragile à la frontière pour développer un sujet à la fois sordide et fascinant. Un récit déroutant et touchant à la fois… Entre attraction et répulsion, un mélange permanent d’émotions qu’on ne marie pas habituellement. L’auteur parvient à maintenir le lecteur en tension, au même titre que son personnage qui est constamment aux aguets et s’agite pour ne pas que son entourage ne découvre ses poupées.

Derrière cet étrange hobby, le garçon cache en réalité sa grande timidité. Complexé, peu sûr de lui, il pallie à sa solitude et, inconsciemment, se prépare à sortir de l’enfance. Il quitte peu à peu ses jeux de construction innocents, se familiarise avec un autre corps que le sien et à l’effet que ce dernier produit sur lui. Une manière comme une autre de devenir adulte.

J’ai dit à Charlotte que je voudrais être décorateur de vitrines, quand je serai grand. Elle m’a dit que c’était un beau métier et que je n’aurai pas de mal à me trouver une femme.

A défaut de pouvoir toucher les différentes matières et de pouvoir suivre les rainures de la linogravure, les reliefs de la broderie, de sentir par nous-même cette alliance improbable entre le rêche et le doux, cette présente édition nous permet de voir les entrelacs des tissus, les détails des motifs brodés (points lancé, points de croix, point de feston…).

Bien que les fantasmes du jeune garçon soient l’épicentre du scénario, j’en retiens plutôt un témoignage pudique sur l’identité sexuelle. Une manière de se familiariser avec sa propre libido tout en étant à l’abri des ricanements, des échecs… de la honte de ne pas être à la hauteur. La narration est à la première personne mais les verbes sont conjugués au passé ce qui permet d’avoir un certain détachement par rapport à ce qui nous est raconté.

« Black Project » est un OVNI graphique qui porte de bien troublantes confidences. Pour autant, j’ai aimé flirter avec ce singulier personnage et j’ai apprécié cette atmosphère indescriptible. Un album marquant.

Black Project

One shot
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-jour
Dessinateur / Scénariste : Gareth BROOKES
Dépôt légal : mai 2017
208 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-84953-279-9

Bulles bulles bulles…

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Black Project – Brookes © La Boîte à bulles – 2017

Time Raider (LeMay)

Lemay © Dynamite – 2017

Bianca Barros est une archéologue émérite. C’est donc avec beaucoup d’assurance qu’elle pénètre dans un temple maya sur lequel plane la légende du serpent temporel…

Selon une vieille légende maya, le Jour de l’éclipse, une flamme sacrée jaillira des deux orbes du crâne de singe sacré. Cela déclenchera une série d’événements fantastiques… chacun d’entre eux sera plus incroyable que le prochain !

Pourtant, sous ses yeux ébahis, la vérité énoncée par les hiéroglyphes s’avère réelle. Elle accède ainsi à une pièce secrète. Au sol, une dalle circulaire attire son attention. En son centre, un trou par lequel sort une imposante bite sur laquelle elle n’a qu’une envie : s’empaler. Elle atteint l’orgasme, un orgasme qui l’a projeté dans une autre réalité spatio-temporelle. Elle se rendra vite compte que seul un nouvel orgasme lui permet d’effectuer un nouveau saut temporel. Il lui faudra donc être suffisamment explicite pour convaincre les mâles qui croiseront sa route de lui donner ce dont elle a besoin…

Time raider – Lemay © Dynamite – 2017

Une aventure durant laquelle notre héroïne va de surprise en étonnements. A la recherche de l’orgasme qui lui permettra de rentrer chez elle, elle excite les partenaires qui sont sur son chemin. Au programme, cunnilingus, fellation, sodomie, levrette, fist-fucking… j’en passe et des meilleures. Comble de son bonheur, tous les mâles qu’elle croise sont membrés de façon spectaculaire et sont soucieux de la prendre par tous ses trous [toujours parfaitement lubrifiés d’ailleurs] ; partageurs, ils n’hésitent d’ailleurs pas à s’y mettre à plusieurs. Mais non contente de se faire violer, notre bougresse y prend beaucoup de plaisir… constat qu’elle met parfois un peu de temps à faire.

Que ce soit pour ma sécurité ou pour celle de mon compagnon alien, il est préférable de montrer aux hommes des cavernes que je suis prête à me soumettre à leurs désirs primitifs… Je n’ai pas d’autre choix. J’écarte bien les jambes, révélant mes lèvres humides. Le froid de la grotte fait gonfler mes tétons… Je suis en partie excitée par tout ça.

Les dessins de James LeMay offrent toujours le meilleur point de vue possible sur les parties génitales… point central et unique intérêt de cet album car il faut bien reconnaître que ce n’est pas pour le scénario que l’on se tourne vers ce genre d’album (cela dit, un scénario qui fait preuve d’un minimum de consistante aurait pu être une belle surprise). Les dialogues font largement profiter d’un vocabulaire salace. L’héroïne aux formes généreuses, double pornographique d’une Lara Croft parfaitement épilée et qui aurait opté pour les implants mammaires taille XXL, ne se fait jamais prier pour écarter les cuisses et regrette parfois d’être en présence d’un partenaire qui sache si bien titiller son point G, la contraignant à effectuer un voyage temporel à l’insu de son plein gré.

Pauvre femme frappée d’une terrible malédiction et contrainte d’atteindre l’orgasme pour parvenir à ses fins ! Entre douleur et excitation elle trouve toujours son parti et je serais bien en peine de vous dire si j’ai de la peine pour elle ou si je me réjouis de son malheur.

La chronique de Mylène.

Time Raider

-Son destin est entre ses mains-
One shot
Editeur : Dynamite
Dessinateur / Scénariste : James LEMAY
Dépôt légal : avril 2017
64 pages, 9,99 euros, ISBN de l’ePub : 978-2-36234-633-0

Bulles bulles bulles…

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Time raider – Lemay © Dynamite – 2017