Le Silence est d’ombre (Clément & Sanoe)

Clément – Sanoe © Guy Delcourt Productions – 2020

Amun est un garçonnet timide. Il traverse sa vie comme une ombre, osant à peine élever la voix. La journée, il suit attentivement les cours puis une fois la classe terminée, il s’attèle méticuleusement aux tâches de l’orphelinat qui lui sont confiées. Durant les repas et les moments de temps libre, Amun préfère rester seul. Il n’a pas d’amis. Et le soir, quand toutes les lumières sont éteintes dans le dortoir, Amun met du temps à s’endormir puis sombre dans un profond sommeil.

Une nuit, un incendie se déclare dans les cuisines. En un rien de temps, il se propage au reste du bâtiment. Surpris par l’intensité des flammes, l’évacuation se fait dans la précipitation. Tout le monde est pris en charge… sauf Amun qui dort à poings fermés. Amun décède dans l’incendie. Il devient un fantôme, erre de terre en terre, de ville en ville et savoure cette solitude inespérée. Dans cette transition entre sa vie passée et sa vie future, Amun va savourer cette solitude inespérée jusqu’à sa rencontre avec Yaël.

La Collection des « Contes des Cœurs perdus » est assez récente dans le catalogue Delcourt. Créée en 2020 à l’occasion de la sortie de « Jeannot », cette collection regroupe les récits de Loïc Clément. « Le Silence est d’ombre » vient se glisser aux côtés des autres ouvrages du scénariste et on repère au détour de certaines cases des clins d’œil chaleureux adressés à « Chaussette », « Chaque jour Dracula » [lu mais non chroniqué] ou encore « Le Voleur de Souhaits ». Est-ce une démarche volontaire de Loïc Clément de faire d’Amun, son petit héros fantôme, une sorte de fil conducteur en ses autres récits ou une initiative de Sanoe qui dessine pour la première fois sur un scénario de Loïc Clément ?

J’ai réellement apprécié le fait de retrouver le trait délicat qui m’avait fait voyager sur « La Grande Ourse ». Le trait de Sanoe compose parfaitement avec le monde silencieux de ce petit fantôme. L’autrice exploite la couleur de telle façon que visuellement, on a l’impression qu’une explosion colorée vient inonder nos pupilles alors qu’en premier plan, c’est tout de même un personnage profondément triste et sans réelle attirance pour la vie et pour ses pairs qui porte le récit…. et les couleurs de l’album portent le lecteur. Ce sont elles qui nous invitent à poursuivre, à tourner les pages, à poser les yeux sur ces planches magnifiques remplies de décors très détaillés, réalistes, presque vivants au point que l’on puisse y entendre les bruits de la ville ou les gazouillements des oiseaux.

« Après la vie, il y a la mort, et avant une nouvelle vie, il existe un entre-deux que l’on appelle le « monde sombre »… Ceux qui habitent ce monde lié au nôtre conservent leur apparence mais ne sont plus que des coquilles vides… »

J’ai eu plus de mal avec la partie écrite de l’histoire… Le temps de la lecture du moins. Le récit développe l’idée que l’âme d’un individu continue à exister alors qu’il est physiquement mort. La réincarnation survient plus ou moins longtemps après, lorsque l’âme est prête à expérimenter un nouveau cycle de vie. Sur ce postulat de fond, je n’ai rien à redire. Le ton narratif en revanche est fort sombre – pour ne pas dire mélancolique -… un choix assez surprenant pour un album jeunesse. D’autres ouvrages ont pourtant montré qu’il était possible de parler de mort, de deuil, d’absence ou de mal de vivre avec un jeune lectorat sans surfer sur un excès de pathos ; je pense pêle-mêle à « Passe-Passe » (le deuil d’un proche), à « Chaussette » – où Loïc Clément avait si justement abordé la question du deuil et de la séparation -, à « Garance », à « Nora » ou bien encore « Louis parmi les spectres » qui se penche sur la solitude enfantine.

Ici en revanche, j’ai trouvé que le scénariste avec eu un peu la main lourde sur le sérieux de l’affaire. Ça plombe le moral. La première lecture est dérangeante car l’ambiance du « Silence est d’ombre » est lourde. Un peu trop lourde. On navigue à vue et cela déroute. On accuse le coup : la présence d’un orphelin en manque d’amour et en manque d’amis, un garçonnet que la mort libère d’une vie remplie d’une tristesse infinie. Cela déboussole. En poussant la chansonnette assez loin, on pourrait facilement penser qu’Amun a préféré mourir dans les flammes plutôt que de faire appel à un instinct de survie qui est presque inexistant chez lui. Un suicide déguisé ? Vient ensuite l’éloge de la solitude et d’une vie sans attaches (affectives, amicales…) ; le fait que le personnage trouve-là une opportunité pour s’épanouir laisse un peu pantois… Et si l’ambiance des quatre dernières pages effectue un virage radical comparé au reste de l’album… je suis restée un peu interdite face à cet album. L’histoire de quelques jours. Histoire de la digérer. L’effet saisissant de la première lecture disparaît, la seconde lecture sera plus leste et l’optimisme du dénouement diffusera plus généreusement ses effluves.

Eviter peut-être de découvrir ce titre en présence de votre enfant. Lisez, digérez (c’est savoureux finalement 😉 )… et proposez ensuite à votre jeune lecteur de faire cette lecture pour être plus vaillant dans la manière dont vous pourrez ensuite accueillir ses questions et/ ou ses impressions de lecture.

Pour le reste, les commentaires sont ouverts pour parler de ce titre. Que vous ayez accueilli ce titre de la même manière que moi ou différemment, je suis preneuse de tout échange qui passerait par ici !!

Le Silence est d’ombre (One shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Les Contes des Cœurs perdus

Dessinateur : SANOE / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : octobre 2020 / 40 pages / 10,95 euros

ISBN : 9782413019718

Le Repas des Hyènes (Ducoudray & Allag)

Ducoudray – Allag © Guy Delcourt Productions – 2020

En Afrique, les adultes consacrent une attention particulière à la transmission de leur expérience aux plus jeunes. L’initiation à cette pratique est le meilleur moyen de confronter la théorie et la pratique. Ainsi, l’enfant tire ses propres conclusions quant à ses erreurs et à ses réussites. Observer, écouter, ne pas agir dans la précipitation…

C’est en tout cas ainsi que cela se passe encore dans le petit village reculé où habitent Kubé et Kana, des frères jumeaux. Kubé est né le premier de fait, c’est à lui que revient certains privilèges, comme celui d’accompagner leur père à la cérémonie du repas des hyènes. Kana se glisse clandestinement non loin de là pour observer le rituel. Le cérémonial est troublé par la venue d’un Yéban.

« Les Yébans sont comme nous, ils craignent l’oubli. Alors qu’importe d’être une chèvre ou une fourmi, du moment qu’ils évitent la mort. Le Yéban est coincé entre notre vie et celle des esprits. Il a juste besoin d’un vaisseau pour voyager. »

Tapis dans les fourrés, Kana ne rate pas une miette de la jouxte verbale qui est menée entre son père et le démon. Voyant que son père n’a pas l’avantage, Kana s’interpose pour protéger son père et son frère. Surpris, le Yéban décide finalement de capturer Kana et conclu un pacte avec l’enfant.

« Décidément, vous les hommes, vous nommez bien rapidement folie ce qui est différent de vous. »

Ce conte fantastique nous emmène sur les chemins de l’Afrique. C’est un enfant qui nous tient compagnie et c’est avec lui et lui seul que ce voyage atypique s’effectue. Petit bonhomme aussi insouciant que courageux. Sa franchise est aussi grande que sa curiosité et ces deux traits de caractère le conduiront malgré lui dans des situations complexes.

En nous invitant ainsi à faire ce voyage onirique, Aurélien Ducoudray aborde avec brio des thèmes pourtant assez casse-gueule. La voix qui nous raconte cette fable est grave et le conteur a le talent pour donner le ton adéquat à chaque séquence narrative. On rit, on est inquiet ou joyeux… le registre des émotions est employé avec gourmandise… et ça fait mouche. Pas de temps morts. Pour ne rien gâcher, le scénariste utilise avec aisance des figures historiques (Behanzin, Jaja d’Opobo…) qui ont marqué de leur empreinte l’Histoire du continent africain. En faisant référence à ces hommes d’état que l’on a érigés depuis belle lurette au rang de légendes, Aurélien Ducoudray chahute la nette frontière qui sépare habituellement fiction et réalité. Car en toile de fond, il est bien question de l’identité africaine. Un continent qui a eu son âge d’or il y a plusieurs siècles puis qui a été étouffé par les colonisations successives et le pillage de sa culture, l’exploitation de son peuple et de ses richesses.

Il y a ici des relents d’air chaud, un souffle de sirocco qui nous surprend à la moindre occasion et une espièglerie malgré la gravité de ce qui nous est conté. Mélanie Allag donne vie à ces paysages de brousse sauvage et à ses reliefs indisciplinés. Son trait est fluide et nous entraîne facilement à découvrir cette quête identitaire.

Jolie surprise de la rentrée que cet album !

Le Repas des Hyènes (One shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur : Mélanie ALLAG / Scénariste : Aurélien DUCOUDRAY

Dépôt légal : septembre 2020 / 112 pages / 17,50 euros

ISBN : 978-2-4130-0211-6

Mes premiers 68 – Deux romans à découvrir !

Aujourd’hui, avec mon lardon de 16 ans, on vous propose en partage deux romans découverts grâce aux 68 premières fois et qui nous ont bien plu. On espère qu’il en sera de même pour vous !

Mes 68 premières (jeunesse)

Le blog des 68 (avec toute la sélection des premiers romans à destination de la jeunesse comme des adultes d’ailleurs) est à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Martins © Gallimard – 2019

Ceux qui ne peuvent pas mourir [1. La bête de Porte-vent] de Karine MARTINS (Billet de Pierre)

La bête de Porte-vent est le premier volet de la série Ceux qui ne peuvent pas mourir. Dans ce premier tome, on retrouve Gabriel, un immortel lié à une organisation qui a pour but de traquer les Egarés qui sont des « monstres » comme des vampires ou bien des loups-garous. Cette organisation se nomme la Sainte-Vehme. Dans ce tome, il est avec Rose, une fille qu’il a récupéré au cours d’une mission et qu’il ne veut plus laisser. Ils vont devoir élucider une série de meurtres étranges dans un petit village du Finistère et on peut dire que cette aventure sera autant surprenante que prenante !

J’ai bien aimé le roman. L’univers est nouveau et très bien imaginé, ce qui rend la lecture intéressante et pas répétitive contrairement à certains romans. Il n’est pas très long et se lit plutôt facilement. Une fois qu’on commence, on ne peut plus s’arrêter car on ne veut surtout pas perdre le fil de l’histoire. Et j’avais envie de savoir ce qui allait arriver à Gabriel et Rose !

Extraits

« Depuis qu’elle était au service de Gabriel Voltz, Rose avait appris une leçon essentielle : sortir seule la nuit dans Paris était la plus mauvaise idée qui soit. »

« Gabriel eut peur. Il avait beau être un vétéran de la chasse aux Egarés, c’était différent cette fois. Lors de ses précédentes chasses, il était mieux armé et avait toujours une faille à exploiter chez son ennemi. Mais là, rien. Il ne savait pas comment vaincre la bête. Et il n’était pas complètement présent : son esprit était obnubilé par la jeune femme retranchée dans le caveau, par la gamine qui resterait seule s’il venait à disparaître, par Grégoire à qui il laisserait un fardeau peut-être trop lourd à porter. »

Ceux qui ne peuvent pas mourir [1. La bête de Porte-vent] de Karine MARTINS, Gallimard Jeunesse, 2019

Bulle © L’Ecole des Loisirs – 2020

Les Fantômes d’Issa d’Estelle-Sarah Bulle (billet de la vieille mère)

« Les cauchemars sont encore revenus. Ça fait quatre ans maintenant que j’en ai presque toutes les nuits. Peut-être que ce journal va me soulager. Peut-être qu’écrire la grosse bêtise que j’ai faite la fera diminuer un peu dans ma tête. Maintenant que j’ai douze ans, je pense que je peux revenir en arrière, et tout écrire, je suis assez bonne en français. Mais c’est difficile de commencer. Par où débuter : au moment où j’ai commis cette erreur fatale, quand j’avais à peine huit ans ? Avant ? Avant, c’est mieux. Comme ça, ce sera clair. En écrivant, ce qui est arrivé deviendra juste une histoire, avec un sens et, je l’espère, une fin. »

Je ne sais pas bien pourquoi mais j’ai lu cette histoire le cœur un peu serré. J’ai eu peur, peur oui, du secret d’Issa, de ses fantômes, de son « erreur fatale ». J’ai été émue par Issa et sa lutte silencieuse.

Ce premier roman raconte donc l’histoire d’une jeune fille prénommée Issa. Elle est alors âgée de douze ans quand elle prend en charge le récit et qu’elle décide de revenir sur les évènements qui la hantent. Il faut vivre et pour cela il est temps pour elle de se libérer de ses secrets.

Ce roman dit la nécessité de la parole en partage pour grandir, pour dépasser sa culpabilité et affronter ses peurs. Il dit aussi la puissance de l’amitié comme de la lecture (ici des mangas) qui peut permettre des grandes choses ! C’est un beau roman, lumineux malgré mon cœur serré, à l’écriture légère et simple, alerte et très agréable. Un roman dévoré !

Merci aux 68 premières fois pour cette lecture bien émouvante…

Les Fantômes d’Issa d’Estelle-Sarah Bulle, L’école des loisirs, 2020

Incroyable ! (Zabus & Hippolyte)

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

Nous voilà quelque part en Belgique en 1983 et ça caille. La neige a recouvert les trottoirs, les toits et visiblement elle a également engourdi le cœur d’un enfant.

Nous voilà donc placés aux côtés de ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui se prénomme Jean-Loup.

« Jean-Loup est un gamin un peu bizarre qui, du haut de ses 11 ans, s’est égaré quelque part entre son arrêt de bus… et le cosmos. »

Jean-Loup est dans son monde. A l’école, les autres enfants ne l’intéressent pas… et réciproquement. Il trace sa route tout seul. Il aime écrire des fiches. Il met tout dessus. Faune, flore, histoire de l’humanité… tout architout. Puis Jean-Loup est ritualisé (parce que la routine le rassure) et superstitieux (parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver). Alors il traverse les rues sans marcher sur les bandes blanches du passage piéton. Il touche trois fois son nez. Il se lance des défis fous… des défis d’enfant.

Sa maman n’est plus là et il essaye de ne pas trop penser à elle pour ne pas être trop triste. Quant à son père, il joue au grand absent, toujours pris par le travail, toujours ailleurs et quand il est là, il est toujours pressé… de partir.

Jean-Loup est seul. Alors il s’est réfugié dans son monde. Il passe son temps avec le nez dans ses fiches ou dans de grands débats avec les personnages qui peuplent son quotidien imaginaire. Le roi Baudouin, son grand père… Pourtant…

Un matin pourtant la petite routine de Jean-Loup est comme grippée. Son réveil-matin ne sonne pas et le met en retard pour l’école. Un petit événement de rien qui va radicalement changer le cours de la vie de Jean-Loup.

Oh là là mais comme Vincent Zabus vient nous remuer avec ce récit drôle… et drôlement touchant ! Je fonds. Toute l’intrigue repose sur un enfant qui a les épaules rudement solides pour porter un propos qui aborde la douleur causée par différentes formes d’abandon. Il a l’abandon de soi, celui dans lequel Jean-Loup se réfugie pour ne pas penser, ne pas faire face à la réalité. Puis il y a l’abandon des autres lorsque ceux-ci quittent leurs places et leurs responsabilités, laissant les autres livrés à eux-mêmes. On est aussi dans ce cas de figure puisque les parents de Jean-Loup sont absents pour diverses. Ce scénario est drôlement cruel car il raconte un enfant qui grandi sans amour parental. Mais il a quelque chose d’aérien car il puise sans cesse dans l’imaginaire du petit héros en culottes courtes. Il est plein de non-dits, de silences et de respirations mais on perçoit beaucoup de choses dans les interstices qu’il y a entre les mots, entre les cases… dans les silences. Puis il y a le stress que cet enfant gère comme il peut. C’est bancal, naïf, obsessionnel… mais ses tics bordent ses angoisses. Et sa fragilité nous touche.

« Le brouillard, c’est un nuage qui n’a pas envie de voler. »

Un dessin charbonneux porte ce récit touchant où se mélangent pêle-mêle la troublante fragilité du personnage, son étonnant souffle de vie et sa manière un peu bancale d’être au monde. Comme d’habitude, Hippolyte fait des merveilles avec son trait malicieux, sombre et onirique. Il y a là une poésie très particulière qui chamboule notre petit cœur de lecteur.

Je vous recommande chaudement cet album et vous invite aussi à lire la chronique de PaKa.

Incroyable ! (Récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : juin 2020 / 200 pages / 21 euros

ISBN : 978-2205-07965-4

Sixtine, tome 3 (Maupomé & Soleilhac)

Maupomé – Soleilhac © Editions de La Gouttière – 2020

Sixtine est orpheline. Adolescente intrépide, elle a grandi sous le regard aimant de de sa mère. Toutes deux vivent modestement. Au décès de son père, les grands-parents paternels de Sixtine ont définitivement tourné le dos à leur belle-fille. D’ailleurs, ils n’avaient jamais accepté que leur fils se marie avec une femme de si modeste condition.

Depuis toute petite, Sixtine ne passe pas un jour sans Igor le Muet, Tranche-trogne et Archembeau, trois pirates fantômes. Ce sont ses amis, ses confidents et ses compagnons de jeu. Ils l’ont initiée à l’art du combat au sabre, à celui de l’esquive, de l’habileté et… de la répartie. Ces derniers temps pourtant, Sixtine se pose des questions et elle ne sait pas trop où trouver ses réponses. Les pirates sont de bons vivants mais qu’en savent-ils eux… sur son père par exemple ?

Oui, depuis quelques temps, le regard de Sixtine sur son environnement change. Cela a commencé il y a quelques mois, quand sa mère et elle – croulant sous les dettes – furent menacées d’expulsion. Voulant à tout pris aider sa mère à trouver une solution, Sixtine cherche à entrer en lien avec les parents de son père. Son initiative se solde par un échec. Pour Sixtine, il n’y a plus qu’une seule chose à faire : voler un trésor aztèque précieusement conservé dans un musée et le revendre ensuite ; le prix qu’elle devrait en tirer couvrira amplement les créances. Elle parvient effectivement à dérober le trésor mais Sixtine n’a d’autre choix que de l’enterrer dans un endroit sûr en attendant que les choses s’apaisent. Car depuis cette aventure, Sixtine est témoin d’étranges événements qui bousculent sa vie. De terrifiantes créatures rodent dans son sillage et la menacent.

Et comme la vie a toujours son lot de belles surprises, et comme pour atténuer toute cette tension, Sixtine découvre qu’un mystérieux ange gardien agit dans l’ombre et veille à la protéger.

J’ai embarqué dans l’univers de Sixtine en juin 2016 et vous ai brièvement parlé du premier tome de la série au moment de sa sortie en octobre 2017. Pour d’obscures raisons [je prendrai peut-être le temps de vous expliquer ça bientôt], le second tome de Sixtine n’est jamais arrivé jusqu’au Bar à BD [même s’il est arrivé chez moi et qu’il a été dévoré comme le précédent].

Sixtine, cela parle de l’adolescence en premier lieu. De ce moment si particulier de la vie où un individu quitte douloureusement le monde de l’enfance (avec tout ce que cela implique au niveau de l’imaginaire, des centres d’intérêt qui changent, de son rapport à l’autre qui se modifie, de son corps qui se transforme…) pour entrer doucement, pas à pas, dans le monde des adultes.

Sixtine, cela parle aussi d’identité. De ce que c’est que d’être orphelin et de ce que cela implique sur ce que l’on ne sait pas (ou de ce que l’on sait par la bouche des autres) sur la personnalité d’un parent que l’on n’a pas eu l’occasion de connaître. Lui ressemble-t-on ? A-t-on les mêmes tics ? Le même accent ? Les mêmes goûts musicaux ? Le(s) même(s) don(s) ?…

Sixtine, c’est aussi la chaleur d’une famille même si celle-ci est réduite à presque rien, à la bulle qu’une mère et sa fille ont créé et qu’elles parviennent à entretenir. Puis de la famille en général : cette manière de s’appuyer les uns sur les autres, de s’épauler… de s’opposer quand il y a désaccords. De se réconcilier ensuite.

Sixtine, c’est aussi la question du rejet. Du pourquoi certains se retrouvent amputés d’un pan de leur famille alors que la cassure s’est opérée avant même qu’ils puissent avoir voix au chapitre… ou parce que leur voix ne compte pas, comme s’ils étaient muets… ou parce que les adultes – trop affairés pour les écouter – ne tiennent pas compte de leur opinion.

Sixtine, c’est enfin une histoire d’amitiés. Parce qu’il y a la famille de sang dans laquelle on grandit… mais il y a aussi et surtout la famille qu’on se crée avec certains amis.

Parce qu’entre un adulte et un enfant, ces sujets que je viens de lister sont trop souvent abordés avec retenue. Il est plus simple de parler du doigt qu’on se met dans le nez plutôt que du parent qui n’a jamais été présent dans la cellule familiale. Difficile d’en parler spontanément, de façon décontractée. Et quand (enfin) la discussion est engagée, les premiers mots échangés donnent (souvent) l’impression qu’on vient de mettre les deux pieds sur une planche savonneuse… On y va maladroitement… D’autant qu’il est difficile d’aborder ces sujets parce qu’ils font (aussi) naitre des questions [compliquées] dans la tête de nos enfants… et que l’on sait d’avance qu’on n’aura pas de réponse (cohérente/intelligente/rassurante) à apporter. Frédéric Maupomé pourtant nous livre des pépites comme Sixtine, SuperS et Anuki qui sont de réels leviers à tous ces sujets compliqués. Pêle-mêle, Anuki (pour les pitchouns de 3-4 ans), SuperS et Sixtine (pour les plus grands dès 8 ans) abordent avec humour et finesse des sujets comme l’identité, l’amitié, les migrants, le deuil, l’environnement, le racisme… j’en passe.

Des ouvrages jeunesse qui sont donc de remarquables supports intermédiaires pour lancer la conversation. Pour un adulte, c’est un régal ; les métaphores contenues dans ces histoires sont un magnifique plongeoir pour faire enfin le grand saut. Plouf ! Du côté de l’enfant, ces séries [bien sûr, il y en aurait d’autres mais déjà, il y a une vraie richesse dans celles écrites par Fred] permettent au jeune lecteur de continuer à nourrir sa réflexion à bas bruit jusqu’au jour où il constate qu’il/elle a à peu près cerné ce qui le/la gêne et se sent prêt à questionner ses/ses parent(s).

Le scénario de Sixtine est ciselé. Il déplie dans un même mouvement un sujet sérieux et un élément plus ludique. Le message passe parfaitement, sans donner l’impression qu’un adulte fait une leçon de morale. Le scénario est parfaitement accessible à son lectorat et sans recourir à un vocabulaire générationnel saturé de termes « à la mode » , influencés par les médias sociaux existant, les séries du moment ou les peoples qui font le buzz. Frédéric Maupomé a créé un univers que des lecteurs de tous les âges vont visiter, investir et apprécier.

Après, si Sixtine plait autant, c’est aussi (surtout ? 😛 ) grâce au travail d’Aude Soleilhac qui a su trouver les couleurs, les trognes et la dynamique visuelle qui convenaient. Son trait ludique, joyeux et plein de mouvements se montre tout à fait capable de tenir sur ses fortes épaules ce scénario aussi solide. Quand le propos est grave ou que la scène est pleine de tension, le trait de l’artiste fait passer ce moment de tension comme une lettre à la Poste… c’est un album jeunesse ne l’oublions pas, il ne s’agit pas d’effrayer les foules non plus.

Bref, Sixtine, c’est l’alchimie entre un personnage et son univers. Entre un scénario et ses illustrations. Entre la série et ses lecteurs. Je kiffe… et mes gamins encore plus.

Sixtine / Tome 3 : Le Salut du Pirate

Editeur : Editions de La Gouttière

Dessinateur : Aude SOLEILHAC / Scénariste : Frédéric MAUPOME

Dépôt légal : janvier 2020 / 80 pages / 13,70 euros

ISBN : 979-10-92111-98-9

L’Esprit de Lewis, Acte II (Santini & Richerand)

Neuf mois après avoir quitté le manoir de Childwickbury, Lewis s’est installé à Londres. Son premier roman est un succès et la notoriété lui fait perdre tout sens de la mesure. Il est devenu volage et ne pense qu’à accumuler les conquêtes. Nourri, logé et blanchi par son éditeur qui le couve littéralement, Lewis se laisse porter par cette vie et se gonfle de vanité. Il en oublie la promesse d’amour éternel qu’il avait formulée à Sarah, le fantôme dont il s’était amouraché. Pourtant, elle lui avait fait cadeau du don de l’écriture pour montrer à quel point elle était touchée par l’affection que son bienaimé lui témoignait. Lewis s’était saisi de ce précieux présent pour s’engouffrer dans l’écriture de son roman. L’expression écrite le transcendait enfin.

Aujourd’hui, Sarah est affectée par l’attitude de son amant. Elle décide de réapparaître pour lui rappeler son serment mais Lewis se cabre et renvoie Sarah à sa triste condition. La femme-fantôme lui jette une terrible malédiction en guise de vengeance.

Deux ans après l’ « Acte I » qui installait l’intrigue, les personnages et cette ambiance toute particulière propre à ce thriller gothique, ce tome apporte le dénouement au diptyque de « L’Esprit de Lewis » . Retour à l’époque victorienne et aux intérieurs bourgeois raffinés. Le huis clos du manoir familial (voir tome 1) n’est plus qu’un souvenir, place à la vie de salons de la haute société anglaise et au clinquant des riches parures. Bijoux et robes de soirées pour ces dames, hauts-de-forme et costumes trois pièces pour ces messieurs. Il convient de bien lever le petit doigt lorsqu’on porte un verre à sa bouche et d’apparaître en tout point irréprochable. Les messes basses vont bon train, colportant les rumeurs les plus mesquines.

Bertrand Santini donne tout d’abord une toute autre personnalité à son héros. Nous avions refermé le premier tome sur un personnage doux, romantique et naïf. Nous le retrouvons mesquin et inconsistant. Aveuglé par la célébrité, il lui aura suffi de neuf mois pour devenir méprisable. Il utilise sa popularité et consacre son temps à se pavaner auprès d’insipides courtisanes. La frivolité de son nouveau cadre de vie donne davantage de liberté à l’univers durant les premières pages mais une tension latente est perceptible. Les faux-semblants se dévoilent les uns après les autres, les masques tombent. Le scénariste resserre lentement l’étau autour de son personnage principal. Chaque nouvelle révélation charge davantage l’atmosphère d’électricité.

Jalousies, doubles-jeux, microcosme social de parvenus et bourgeois en tous genres… l’influence de ce milieu social élitiste sert l’intrigue et rend l’univers oppressant. Le trait aiguisé de Lionel Richerand et les couleurs choisies ont un côté macabre. L’ambiance graphique renforce l’impression que la situation échappe à tout contrôle. Les événements surnaturels prennent le pas sur la réalité en même temps que le personnage principal perd pied et est privé de toute possibilité de reprendre les rennes de sa vie. On sait que l’issue dramatique est inévitable mais il est impossible d’imaginer à l’avance les événements qui jalonneront la lecture jusqu’à la dernière page.

Dramatique fantasmagorie qui chamboule totalement le lecteur.

La chronique de Noukette.

L’esprit de Lewis – Acte II (diptyque terminé)
Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose
Dessinateur : Lionel RICHERAND / Scénariste : Bertrand SANTINI
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07779-9