L’Homme semence (Mandragore & Rouxel)

En 2006, une femme donne aux Editions Paroles un manuscrit dont elle a hérité. Le texte a été écrit en 1919 par l’une de ses ancêtres, Violette Ailhaud. Cette dernière avait laissé des consignes :

« Dans sa succession, il y avait une enveloppe qui ne pouvait pas être ouverte par le notaire avant l’été de 1952. Après ouverture, la consigne indiquait que son contenu, un manuscrit, devait être confié à l’aîné des descendants de Violette, de sexe féminin exclusivement, ayant entre 15 et 30 ans. Yveline, 24 ans alors, s’est retrouvée en possession du texte (…). »

En ouvrant l’enveloppe, l’héritière a découvert que la lettre de Violette contenait un lourd secret jusque-là enfoui au cœur d’un village provençal depuis 1852. A cette époque, la France est en ébullition. Louis-Napoléon Bonaparte a réussi son coup d’état début décembre 1851 et attend des Français qu’ils lui montrent son soutien. Un référendum est organisé fin décembre afin que ses citoyens se prononcent favorablement à la mise en place d’une nouvelle constitution. Dans les faits, les seuls bulletins mis à la disposition des électeurs étaient ceux qui se prononçaient en faveur du oui. Au village de Violette, les hommes décident de boycotter cette mascarade électorale. Cet acte de résistance est très mal accueilli par le pouvoir. La sanction ne se fait pas attendre. Début février 1852, les gendarmes du Nouvel Empire entrent dans ce village reculé et arrêtent tous les hommes en âge de voter.

« Je pleure ces bras perdus faits pour nous serrer et renverser les brebis lors de la tonte. Je pleure ces mains fauchées faites pour nous caresser et tenir la faux pendant des heures. »

Amputée de « la moitié de son humanité » , les femmes attendant le retour de leurs hommes. Jamais ils ne reviendront. A mesure que le temps passe, les femmes s’organisent et apprennent à s’occuper des travaux de la ferme. Une année passe. Deux années passent.

« Nos corps vides de femmes sans maris se sont mis à résonner d’une façon qui ne trompe pas. »

Les femmes se désolent de cette vie qui ne grandit plus dans leur hameau. Un soir, la souffrance est si forte qu’elles se font une promesse. Si un jour un homme venait à monter au village…

« Celle que l’homme touchera en premier aura la priorité. Elle s’occupera de lui. Les autres se tiendront à l’écart jusqu’à ce que la première en ait fait son homme. Alors celle-ci devra lui faire comprendre… » qu’en devenant l’homme de l’une d’entre elle, « tu as le devoir d’être également l’homme des autres, la semence du village. »

« L’Homme semence » est un témoignage troublant et fort. Dérangeant aussi. Il en sort un cri, celui de femmes qui ont décidé de regarder la vie, de tourner le dos à leurs fantômes et de croire en un lendemain meilleur.

Deux autrices ont choisi de le revisiter… et de l’adapter. L’objet est original car il propose deux portes d’entrées pour la lecture. Le lecteur peut choisir de commencer par l’adaptation du texte original réalisée Laëtitia Rouxel. On prend ainsi connaissance du témoignage brut de Violette Ailhaud, on mesure le traumatisme de ces femmes à qui on a arraché leurs compagnons. Sans aucune nouvelle de ces derniers, comment penser à l’avenir… comment panser la douleur ?

En retournant l’album, Mandragore quant à elle injecte par bribes des extraits du texte de Violette Ailhaud. L’autrice s’intéresse davantage au contexte historique dans lequel se joue ce drame humain. L’insurrection de 1851, le coup d’état de « Napoléon le petit » (pour reprendre le sobriquet dont l’a affublé Victor Hugo), le référendum truqué que l’Empereur a organisé pour légitimer sa violente prise de pouvoir, l’organisation de la résistance dans le Sud-est de la France… Mandragore relate également tous le travail de recherches engagé par les autrices et le séjour qu’elles ont consacré pour aller à la rencontre des lieux et des personnes qui les ont accompagnés dans ce projet artistique. Ce pan de l’album peut s’apparenter à un carnet de voyage, mêlant passé et présent, éléments historiques et propos plus personnels.

Les deux facettes se complètent et se répondent à merveille. La difficulté tient plus, pour le lecteur, de se positionner quant au récit avec lequel il va débuter sa lecture. Pour ma part, j’ai commencé par le travail de Laëtitia Rouxel.

J’ai appris que le texte de Violette Ailhaud avait également commencer à bien circuler parmi les lecteurs de France et d’ailleurs. Outre le texte du manuscrit publié en 2006, il existe plusieurs adaptations de ce témoignage que ce soit à l’écran, au théâtre, ou comme ici en bande-dessinée. Je vous invite aussi à consulter la page Wikipédia dédiée à « L’Homme semence » et qui semble bien documentée.

Le témoignage est touchant, un vrai coup de poing. A découvrir.

L’Homme semence
Récit complet
Editions de l’Œuf et les Editions Parole
Autrices : MANDRAGORE et Laëtitia ROUXEL
Dépôt légal : décembre 2017 (3ème édition), 152 pages, 26 euros
ISBN : 978-2-917141-57-1

Bonjour Tristesse (Rébéna)

Rébéna © Rue de Sèvres – 2018

C’est l’été. Cécile est en vacances avec son père sur la Côte d’Azur.
Cécile est une adolescence désabusée, un peu garçonne avec sa silhouette filiforme et sa coupe de cheveux sage et sauvage. Du haut de ses 17 ans, elle a déjà une bien piètre vision de l’amour et du couple. Son père, en pleine crise de la cinquantaine, est un coureur de jupons invétéré. L’élue du moment est Elsa, sulfureuse rousse qui doit avoir à peine 6 ou 7 ans de plus que Cécile.

L’été est torride, entre farniente au bord de la piscine, gueules de bois et baignade dans la mer. L’été est torpeur, lascivité, ennui… Jusqu’à l’arrivée d’Anne, ancienne amie de la mère défunte de Cécile. Anne est une belle femme. Charismatique, élégante et qui sait manipuler habillement ses pions dans l’échiquier de la séduction. Au point que Cécile en est presque jalouse et qu’elle voit sa présence d’un mauvais œil.

Françoise Sagan a écrit Bonjour Tristesse à l’âge de 18 ans. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir lu ce qui m’a permis, entre autres, d’entrer dans cet album sans appréhension.

Arrêt sur image avant toute chose. La couverture m’interpelle. L’héroïne se tient droite, perdue dans ses pensées. Songeuse. On retrouve, dans les traits de Cécile, cet air rebelle que Sagan affichait au moment de la sortie de Bonjour Tristesse. Aussi maigre, aussi garçonne, comme si elle hésitait encore à assumer sa féminité.

A 17 ans, cette adolescente – qui n’est plus une enfant mais pas tout à fait une jeune femme – boit, fume et se moque royalement de la vie. Elle a peu d’empathie pour les autres excepté pour son père. On ne sait d’ailleurs pas trop si elle le respecte ou si elle le plaint. La voix-off contient les pensées et réflexion du personnage et quand elle parle de son père, ce qui frappe, c’est qu’elle le présente uniquement par le biais de ses défauts. On a l’impression d’être en présence d’un homme égoïste, volage, inconsistant. Il fume et boit immodérément et sa seule passion semble être celle qu’il voue aux femmes et aux plaisirs de la chair.

Huis clos électrique dans lequel l’adolescente se faufile comme une anguille. A pas de velours, comme un félin, elle manœuvre habillement et manipule les sentiments des uns et les autres selon son gré… contre son gré parfois, elle est comme poussée par un besoin de faire mal aux autres, de les rabaisser, de les avoir sous contrôle.

Récit sulfureux face auquel je me suis régulièrement demandé si la relation entre ce père et sa fille n’était pas incestueuse.

Drame familial où la mélancolie propre à l’adolescence colle au corps du scénario et crée une légère gêne.

Frédéric Rébéna s’approprie totalement le personnage de Cécile et la laisse glisser dans une langueur ; pour la sortir de l’indolence, ses petits stratagèmes l’aident à se divertir.

Eté de la première fois puisque Cécile a son premier rapport sexuel, intéressée à l’idée de tenir ce garçon sous sa coupe, sans raison.

Parenthèse estivale durant laquelle les corps sont dénudés, renforçant d’autant le caractère luxurieux de tout ce qui se passe et que nous ne verrons pas, que nous « entendons » tout au plus mais qui est bel et bien présent de façon permanente.

Etrange contact avec la sexualité qui est offert à cette femme en devenir. Lu d’une traite… une invitation à (re)découvrir le roman de Sagan.

Les chroniques de Madame, Au Fil des livres, Mylène, Nadège,

Bonjour Tristesse

– Adapté du roman de Françoise Sagan –
One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Frédéric REBENA
Dépôt légal : avril 2018
112 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36981-382-8

Bulles bulles bulles…

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Bonjour Tristesse – Rébéna – Sagan © Rue de Sèvres – 2018

Claudine à l’école (Durbiano)

Durbiano © Gallimard – 2018

C’est la rentrée des classes.
Claudine retrouve avec plaisir ses amies Marie et Anaïs. Avec les épreuves du Brevet en fin d’année, les professeurs attendent que leurs élèves soient studieux. Mais Claudine s’ennuie à l’école. Passées les quelques facéties qu’elle peut faire aux uns et aux autres (surtout aux enseignants), Claudine s’intéresse vite à Mademoiselle Lanthenay, une jeune institutrice dont elle s’entiche… mais Claudine n’est pas la seule à succomber au charme de la jeune femme. Sans compter que la beauté de Claudine commence à faire tourner la tête de certains hommes d’âge mûr.

… Retrouver la fraîcheur et l’espièglerie du personnage de Colette.

Lorsqu’on ouvre l’album, on ressent immédiatement la bonne humeur et l’espièglerie de Claudine. Derrière son air insouciant et sa bouille d’ange, le personnage est délicieusement malicieux et déluré ; Lucie Durbiano ne cherche pas à dissimuler le plaisir qu’elle a eu à visiter cet univers et nous fait profiter du ton moqueur du récit. A lire cette adaptation, on a du mal à imaginer que le texte originel a plus d’un siècle. La franchise de Claudine fait mouche et j’aime cette façon de ne pas aller par quatre chemins pour rentrer dans le vif du sujet. Il est question d’adolescence bien sûr mais aussi de la découverte du sentiment amoureux que Claudine va expérimenter. Il est aussi question d’homosexualité, de jalousie, de séduction, de puberté, de désir, de pédophilie… et ça, à l’époque de Colette, on imagine à quel point cela a dû en décoiffer certain au moment de la publication du roman. Lorsque le roman de Colette est sorti en 1900, il venait tellement chambouler les idées préconçues, montrer au grand jour ce qu’on préférait taire qu’il a fait un véritable scandale. La plume libertine de Colette venait rudoyer les idées préconçues et la société puritaine du début du XXème siècle ; tout cela a fait jaser.

Tout en laissant Claudine sur le devant de la scène, Lucie Durbiano prend soin de laisser suffisamment de place aux personnages secondaires. Les personnalités (hautes en couleurs) de chacun s’expriment librement et on se régale des propos de ces adolescentes aux caractères bien trempés. Les adultes semblent savoir moins se maîtriser que les collégiennes ; ces dernières font de l’esprit et de bons jeux de mots… ce qui a tendance à émoustiller la libido de certains adultes, à commencer par le médecin du village qui lorgne d’un peu trop près ses jeunes patientes.

Le personnage principal est délicieusement déluré et c’est avec un réel plaisir que l’on enfreint les règles avec elle. Lucie Durbiano s’est parfaitement approprié l’univers. Son trait léger, parfois coquin, nous permet de ressentir toute la malice du personnage principal. Lucie Durbiano va-t-elle poursuivre les adaptations de Claudine ? Prochain rendez-vous sur « Claudine à Paris » ?

Claudine à l’école

– d’après l’œuvre de Colette –
One shot
Editeur : Gallimard
Collection : Fétiche
Dessinateur / Scénariste : Lucie DURBIANO
Dépôt légal : mars 2018
116 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-07-059976-9
L’album sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Claudine à l’école – Durbiano © Gallimard – 2018

Emma G. Wildford (Zidrou & Edith)

Zidrou – Edith © Soleil Productions – 2017

Emma est une jeune artiste anglaise qui attend que son fiancé revienne. Cela fait maintenant plusieurs mois qu’il est parti pour une expédition en Finlande et qu’il ne donne plus de nouvelles. Emma se languit de son explorateur et n’ose avouer son inquiétude qui grandit.

Elle se rend régulièrement au Royal Geographical Society – un club d’anciens explorateurs qui traditionnellement n’accepte aucune femme en ses murs – et questionne les membres sur ce qu’il a pu advenir à la mission de son futur époux. Emma refuse même d’ouvrir la lettre que son fiancé lui a remise avant de partir.

Si j’ouvrais cette lettre, ce serait comme admettre qu’il lui est arrivé malheur.

Au bout d’un an, au réveil d’une nuit de cauchemars durant laquelle elle a vu son homme en train de mourir, Emma décide de mettre ses pas dans ceux de son fiancé et de partir à sa recherche. Elle est amoureuse et déterminée, rien ni personne ne semble être en mesure de la faire changer d’avis.

Pris dans son écrin aimanté, l’histoire d’Emma n’attend que son lecteur. Elle nous attend tapie à l’ombre d’un arbre centenaire, en banlieue londonienne, dans un jardin écrasé par la chaleur estivale. La personnalité de l’héroïne devient vite palpable. Zidrou place au cœur de son récit une femme-enfant à la fois imprévisible, lunaire, capricieuse, romantique et très pragmatique. Un mélange détonnant pour ce personnage qui n’a pas la langue dans sa poche et auquel on s’attache assez vite.

Le dessin d’Edith nous immerge instantanément dans l’Angleterre victorienne qui sert de décor à l’intrigue. Les robes et costumes d’époque, les pièces richement décorées, l’ambiance graphique sert le récit. Il n’y a rien de pesant dans ce quotidien, pas même l’attente du fiancé parti explorer des contrées lointaines. Emma semble incroyablement sage et patiente malgré son jeune âge. Emma est née dans une famille bourgeoise et a ce côté « enfant gâté » qui obtient tout ce qu’il souhaite. Elle est culotée, un peu effrontée, parfois cynique et comme une adolescente, elle tient assez peu compte de ce que pense son entourage. Ce voyage tombe donc à point nommé pour Emma qui a visiblement beaucoup à découvrir sur elle-même… et sur le monde qui l’entoure.

Une lecture qui se lit d’une traite. J’étais curieuse de connaître les événements qu’Emma allait traverser et j’ai eu beaucoup de plaisir à trouver à plusieurs moments de l’album les petites attentions des auteurs pour leurs lecteurs : une photo, un billet d’embarquement, une lettre…
« Emma G. Wildford » est un album très agréable, à lire pour avoir un instant de détente.

Emma G. Wildford

One shot
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
Dessinateur : EDITH
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : octobre 2017
100 pages, 22.95 euros, ISBN : 978-2-302-06397-6

Bulles bulles bulles…

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Emma G. Wildford – Zidrou – Edith © Soleil Productions – 2017

D’autres pépites à découvrir chez les bulleurs de la « BD de la semaine » :

Enna :                                                  Enna :                                                Madame :

Soukee :                                             Jérôme :                                             Stephie :

Blandine :                                          Jacques :                                          Nathalie :

Karine :                                                    Moka :                                                Amandine :

Brize :                                                  Sabine :                                            Noukette :

Antigone :                                           Iluze :                                                   Saxaoul :

Fanny :                                           Gambadou :                                           PatiVore :

Caro :                                              LaSardine :                                       Blondin :

Bouma :

.

Les Louves (Balthazar)

Balthazar © Dupuis – 2018

« L’homme est un loup pour l’homme » … on peut malheureusement constater la véracité de cette expression tous les jours. Des petites vengeances quotidiennes aux grands drames humains, l’homme a de tout temps été un prédateur pour les autres membres de son espère.

Seconde Guerre Mondiale. Les Allemands sont aveuglés par la perspective d’étendre leur territoire. Leur race est pure, du moins le croient-ils. Les Aryens rêvent de fertiliser tous les territoires jusqu’aux contrées les plus éloignées.

Sur leur chemin se trouve la Belgique qu’ils envahissent sans ménagement.

Sur leur chemin, La Louvière. C’est dans cette ville belge que vit la famille de Marcelle. Marcelle a quinze ans lorsque la Guerre éclate. Pour elle, la guerre devient réalité l’année suivante, quand les hommes sont mobilisés et que son père part rejoindre les troupes belges.

Marcelle reste à La Louvière avec sa mère et ses autres frères et sœurs (Jacques, Yvette, André et René). Les hommes ayant quitté les foyers, la vie se réorganise tant bien que mal.

C’est un récit factuel de cette période particulière dans la vie d’une communauté. On a un aperçu assez complet de ce que la guerre implique : entre ceux qui tentent de tirer la couverture à eux, ceux qui cherchent à se faire bien voir des Allemands, ceux qui conservent leurs habitudes avec dignité, ceux qui prennent des risques et mènent des actions clandestines… Il est autant de réactions humaines pour faire face à la peur provoquée par la guerre. Et puis il est des façons différentes d’aborder la situation comme par exemple la grand-mère de la narratrice qui a davantage de recul ; elle a déjà vécu en temps de guerre et ne cherche pas à se rassurer (oui les hommes vont être mobilisés, oui les femmes vont devoir aller travailler, oui les civils vont être rationnés…).

Flore Balthazar s’inspire des souvenirs de sa famille et les mélange à un récit fictionnel. Elle explique en début d’album qu’elle a conservé certains prénoms et maquillé d’autres, qu’elle a parfois fusionné plusieurs personnes en un même personnage pour éviter les redites ou la profusion de protagonistes. Le scénario est fluide et on voit très bien comment, à l’arrière des lignes, les femmes ont pris les choses en main pendant que leurs hommes étaient au combat. L’autrice parle également des privations, de la presse clandestine, de la résistance, des diffusions de la BBC, de la délation, de la vie dans les camps de prisonniers… De l’angoisse et du temps qui s’étire pendant cette période d’attente : attendre qu’un être cher reviennent du front, attendre la libération, attendre…

Ces jours-ci, j’ai compris à quel point le temps est une notion relative ; objet étrange, qui passe en un éclair ou se dilate à l’infini…

Les événements sont rapportés de façon chronologique. Des marqueurs de temps apparaissent régulièrement dans le récit et nous permettent de nous repérer dans les grandes dates de cette guerre. Le temps passe de façon linéaire et excepté quelques soubresauts dans la narration, les jours succèdent aux jours sans trop de changements. Je me suis un peu ennuyée à certains moments mais la bonne humeur reste très vivace dans cette famille et cela donne du charme au témoignage. Cela donne aussi envie de continuer la lecture et de savoir si cette famille est sortie indemne de la guerre. L’ouvrage rend enfin un hommage vibrant à Marguerite Bervoets, résistance exécutée en 1944 par les Allemands.

Un témoignage intéressant et enrichit d’une partie documentaire intégrée en fin d’album. Pendant la lecture, je n’ai pu m’empêcher de pense à Collaboration horizontale.

La chronique d’Aurore.

Les Louves

– Femmes en résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale –
One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur / Scénariste : Flore BALTHAZAR
Dépôt légal : février 2018
200 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-8001-6778-7

Bulles bulles bulles…

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Les Louves – Balthazar © Dupuis – 2018

Royal city, tome 1 (Lemire)

Lemire © Urban Comics – 2018

La famille Pike habite à Royal City depuis plusieurs générations.

Dans la famille Pike, il y a Peter, le père. Il a passé sa vie à travailler à l’usine de Royal City. Aujourd’hui à la retraite, il coule des jours tranquilles entre son petit atelier qu’il a au fond du jardin et les prises de bec haineuses avec Patti, sa femme. Dans la famille Pike, il y a Pat, l’aîné des enfants. Il a fui Royal City dès qu’il a été en âge de le faire. Ce célèbre romancier d’une quarantaine d’années est marié à une actrice tout aussi célèbre. Vient ensuite Tara, femme d’affaires investie dans la politique ; elle ambitionne de redonner à Royal City ses lettres de noblesse. Richie quant à lui est un junkie qui travaille en tant qu’ouvrier à l’usine de Royal City.

La famille Pike a traversé une épreuve. En 1993, Tommy est mort, il s’est noyé. Il avait 14 ans. Depuis le drame, les membres de la famille Pike ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. Tiraillés par leur culpabilité, hésitant entre vivre ou survivre, les voilà incapables de voir plus loin que le bout de leurs nez… La famille s’est peu à peu émiettée, les enfants ont quitté le nid. Jusqu’à la crise cardiaque de Peter. La fait que la vie du patriarche soit sur un fil a conduit la tribu à se reformer ; Pat rentre à Royal City, Tara s’organise pour être davantage présente auprès de sa mère et Richie… Richie tente difficilement de s’extraire de ses problèmes de drogues et d’alcool.

Avec « Royal city » , Jeff Lemire revient à un univers fantastico-réaliste. Après Jack Joseph, Winter Road ou bien encore Essex county [que j’avais tant apprécié], j’ai retrouvé cette ambiance particulière que l’auteur sait broder. On est hors du temps, on a l’impression que les personnages osent à peine bouger de peur de casser le décor. Nous, on retient notre souffle comme si notre présence pouvait les conduite à se replier, à se murer dans leur silence. On retrouve aussi des personnages un peu paumés qui s’obstinent à donner un sens à leurs existences.

L’auteur tisse un fil invisible entre les personnages de ses albums ; ils ont ce point commun qu’ils semblent tous avoir raté leur vie, il se cachent derrière une carapace d’amertume mais ils sont fragiles, peureux. Ils doutent, se cherchent sans se comprendre, laissent le temps leur filer entre les doigts et constatent inlassablement que leurs vies sont dénuées d’intérêt.

Pour la première fois dans une œuvre de Lemire, je remarque la présence aussi marquée de personnages féminins. Habituellement, les femmes sont assez rares dans ses récits et c’est avant tout sur les personnages masculins que Jeff Lemire s’appuie. Mais ici, il y a trois personnages féminins qui ne se contentent pas de passer, qui ne se contentent pas de décorer l’intrigue. Elles ont une présence forte et chacune peut à tout moment devenir l’épicentre du récit (c’est du moins ce que je pense). Je trouve ce changement intéressant. C’est nouveau. Jeff Lemire a cette capacité à surprendre, à se renouveler.

L’album n’a provoqué aucun tremblement de terre chez moi. Ce premier tome sert avant tout à installer les personnages, la ville de Royal City a l’un des premiers rôles. Ce qui est frappant, c’est que cette ville est en devenir mais elle est plus vivante que le reste des protagonistes que nous rencontrons. La ville semble être la seule à avoir une alternative, un choix à faire… un projet. On hésite pour elle mais on désire pour elle. Elle est pleine de promesses et cela crée une dynamique… les membres de la famille Pike en sont dépourvus. Chaque membre de cette famille semble s’être arrêté en 1993, à la mort de Tommy. Tous avancent en regardant dans le rétroviseur. Il y a comme un non-sens dans la cartographie de « Royal City » et dans la manière dont Jeff Lemire place chaque chose. C’est intriguant.

Le choix des couleurs aussi m’a séduite. Elles sont plus lumineuses et plus douces que les couleurs que l’artiste utilise habituellement. Elles sont printanières… apaisantes. Cela aussi intrigue. Et puis il y a le fait que Royal City semble communiquer avec ses habitants. Bref, il y a déjà des questions que l’on se pose et une curiosité qui s’est installée pour ce récit.

Une série prometteuse qui mélange réalité et fantastique, chronique sociale et récit intimiste. Il est certain que Royal City est bien plus qu’une simple ville industrielle et que j’ai très envie d’en percer le mystère. La réflexion sur le deuil et la représentation du défunt m’ont piquée au vif. Un tome de lancement qui n’est pas un coup de cœur mais me voilà très motivée pour découvrir la suite !

Cadeau de Jérôme pour mes 24 printemps (c’est donc assez récent). Une belle occasion de faire une lecture commune !! Hop, je vous renvoie vers la chronique de Jérôme

Un tour sur la fiche Bookwitty si vous voulez commander l’album.

Comme tout mercredi qui se respecte, on se retrouve avec les bulleurs de « La BD de la semaine » … les liens des lecteurs dans l’article de Moka !

Royal City

Tome 1 : Famille décomposée
Série en cours
Editeur : Urban Comics
Collection : Urban Indies
Dessinateur / Scénariste : Jeff LEMIRE
Dépôt légal : janvier 2018
156 pages, 10 euros, ISBN : 979-1-0268-1393-4

Bulles bulles bulles…

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Royal city, tome 1 – Lemire © Urban Comics – 2018