Bonjour Tristesse (Rébéna)

Rébéna © Rue de Sèvres – 2018

C’est l’été. Cécile est en vacances avec son père sur la Côte d’Azur.
Cécile est une adolescence désabusée, un peu garçonne avec sa silhouette filiforme et sa coupe de cheveux sage et sauvage. Du haut de ses 17 ans, elle a déjà une bien piètre vision de l’amour et du couple. Son père, en pleine crise de la cinquantaine, est un coureur de jupons invétéré. L’élue du moment est Elsa, sulfureuse rousse qui doit avoir à peine 6 ou 7 ans de plus que Cécile.

L’été est torride, entre farniente au bord de la piscine, gueules de bois et baignade dans la mer. L’été est torpeur, lascivité, ennui… Jusqu’à l’arrivée d’Anne, ancienne amie de la mère défunte de Cécile. Anne est une belle femme. Charismatique, élégante et qui sait manipuler habillement ses pions dans l’échiquier de la séduction. Au point que Cécile en est presque jalouse et qu’elle voit sa présence d’un mauvais œil.

Françoise Sagan a écrit Bonjour Tristesse à l’âge de 18 ans. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir lu ce qui m’a permis, entre autres, d’entrer dans cet album sans appréhension.

Arrêt sur image avant toute chose. La couverture m’interpelle. L’héroïne se tient droite, perdue dans ses pensées. Songeuse. On retrouve, dans les traits de Cécile, cet air rebelle que Sagan affichait au moment de la sortie de Bonjour Tristesse. Aussi maigre, aussi garçonne, comme si elle hésitait encore à assumer sa féminité.

A 17 ans, cette adolescente – qui n’est plus une enfant mais pas tout à fait une jeune femme – boit, fume et se moque royalement de la vie. Elle a peu d’empathie pour les autres excepté pour son père. On ne sait d’ailleurs pas trop si elle le respecte ou si elle le plaint. La voix-off contient les pensées et réflexion du personnage et quand elle parle de son père, ce qui frappe, c’est qu’elle le présente uniquement par le biais de ses défauts. On a l’impression d’être en présence d’un homme égoïste, volage, inconsistant. Il fume et boit immodérément et sa seule passion semble être celle qu’il voue aux femmes et aux plaisirs de la chair.

Huis clos électrique dans lequel l’adolescente se faufile comme une anguille. A pas de velours, comme un félin, elle manœuvre habillement et manipule les sentiments des uns et les autres selon son gré… contre son gré parfois, elle est comme poussée par un besoin de faire mal aux autres, de les rabaisser, de les avoir sous contrôle.

Récit sulfureux face auquel je me suis régulièrement demandé si la relation entre ce père et sa fille n’était pas incestueuse.

Drame familial où la mélancolie propre à l’adolescence colle au corps du scénario et crée une légère gêne.

Frédéric Rébéna s’approprie totalement le personnage de Cécile et la laisse glisser dans une langueur ; pour la sortir de l’indolence, ses petits stratagèmes l’aident à se divertir.

Eté de la première fois puisque Cécile a son premier rapport sexuel, intéressée à l’idée de tenir ce garçon sous sa coupe, sans raison.

Parenthèse estivale durant laquelle les corps sont dénudés, renforçant d’autant le caractère luxurieux de tout ce qui se passe et que nous ne verrons pas, que nous « entendons » tout au plus mais qui est bel et bien présent de façon permanente.

Etrange contact avec la sexualité qui est offert à cette femme en devenir. Lu d’une traite… une invitation à (re)découvrir le roman de Sagan.

Les chroniques de Madame, Au Fil des livres, Mylène, Nadège,

Bonjour Tristesse

– Adapté du roman de Françoise Sagan –
One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Frédéric REBENA
Dépôt légal : avril 2018
112 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36981-382-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Bonjour Tristesse – Rébéna – Sagan © Rue de Sèvres – 2018

Claudine à l’école (Durbiano)

Durbiano © Gallimard – 2018

C’est la rentrée des classes.
Claudine retrouve avec plaisir ses amies Marie et Anaïs. Avec les épreuves du Brevet en fin d’année, les professeurs attendent que leurs élèves soient studieux. Mais Claudine s’ennuie à l’école. Passées les quelques facéties qu’elle peut faire aux uns et aux autres (surtout aux enseignants), Claudine s’intéresse vite à Mademoiselle Lanthenay, une jeune institutrice dont elle s’entiche… mais Claudine n’est pas la seule à succomber au charme de la jeune femme. Sans compter que la beauté de Claudine commence à faire tourner la tête de certains hommes d’âge mûr.

… Retrouver la fraîcheur et l’espièglerie du personnage de Colette.

Lorsqu’on ouvre l’album, on ressent immédiatement la bonne humeur et l’espièglerie de Claudine. Derrière son air insouciant et sa bouille d’ange, le personnage est délicieusement malicieux et déluré ; Lucie Durbiano ne cherche pas à dissimuler le plaisir qu’elle a eu à visiter cet univers et nous fait profiter du ton moqueur du récit. A lire cette adaptation, on a du mal à imaginer que le texte originel a plus d’un siècle. La franchise de Claudine fait mouche et j’aime cette façon de ne pas aller par quatre chemins pour rentrer dans le vif du sujet. Il est question d’adolescence bien sûr mais aussi de la découverte du sentiment amoureux que Claudine va expérimenter. Il est aussi question d’homosexualité, de jalousie, de séduction, de puberté, de désir, de pédophilie… et ça, à l’époque de Colette, on imagine à quel point cela a dû en décoiffer certain au moment de la publication du roman. Lorsque le roman de Colette est sorti en 1900, il venait tellement chambouler les idées préconçues, montrer au grand jour ce qu’on préférait taire qu’il a fait un véritable scandale. La plume libertine de Colette venait rudoyer les idées préconçues et la société puritaine du début du XXème siècle ; tout cela a fait jaser.

Tout en laissant Claudine sur le devant de la scène, Lucie Durbiano prend soin de laisser suffisamment de place aux personnages secondaires. Les personnalités (hautes en couleurs) de chacun s’expriment librement et on se régale des propos de ces adolescentes aux caractères bien trempés. Les adultes semblent savoir moins se maîtriser que les collégiennes ; ces dernières font de l’esprit et de bons jeux de mots… ce qui a tendance à émoustiller la libido de certains adultes, à commencer par le médecin du village qui lorgne d’un peu trop près ses jeunes patientes.

Le personnage principal est délicieusement déluré et c’est avec un réel plaisir que l’on enfreint les règles avec elle. Lucie Durbiano s’est parfaitement approprié l’univers. Son trait léger, parfois coquin, nous permet de ressentir toute la malice du personnage principal. Lucie Durbiano va-t-elle poursuivre les adaptations de Claudine ? Prochain rendez-vous sur « Claudine à Paris » ?

Claudine à l’école

– d’après l’œuvre de Colette –
One shot
Editeur : Gallimard
Collection : Fétiche
Dessinateur / Scénariste : Lucie DURBIANO
Dépôt légal : mars 2018
116 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-07-059976-9
L’album sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Claudine à l’école – Durbiano © Gallimard – 2018

Emma G. Wildford (Zidrou & Edith)

Zidrou – Edith © Soleil Productions – 2017

Emma est une jeune artiste anglaise qui attend que son fiancé revienne. Cela fait maintenant plusieurs mois qu’il est parti pour une expédition en Finlande et qu’il ne donne plus de nouvelles. Emma se languit de son explorateur et n’ose avouer son inquiétude qui grandit.

Elle se rend régulièrement au Royal Geographical Society – un club d’anciens explorateurs qui traditionnellement n’accepte aucune femme en ses murs – et questionne les membres sur ce qu’il a pu advenir à la mission de son futur époux. Emma refuse même d’ouvrir la lettre que son fiancé lui a remise avant de partir.

Si j’ouvrais cette lettre, ce serait comme admettre qu’il lui est arrivé malheur.

Au bout d’un an, au réveil d’une nuit de cauchemars durant laquelle elle a vu son homme en train de mourir, Emma décide de mettre ses pas dans ceux de son fiancé et de partir à sa recherche. Elle est amoureuse et déterminée, rien ni personne ne semble être en mesure de la faire changer d’avis.

Pris dans son écrin aimanté, l’histoire d’Emma n’attend que son lecteur. Elle nous attend tapie à l’ombre d’un arbre centenaire, en banlieue londonienne, dans un jardin écrasé par la chaleur estivale. La personnalité de l’héroïne devient vite palpable. Zidrou place au cœur de son récit une femme-enfant à la fois imprévisible, lunaire, capricieuse, romantique et très pragmatique. Un mélange détonnant pour ce personnage qui n’a pas la langue dans sa poche et auquel on s’attache assez vite.

Le dessin d’Edith nous immerge instantanément dans l’Angleterre victorienne qui sert de décor à l’intrigue. Les robes et costumes d’époque, les pièces richement décorées, l’ambiance graphique sert le récit. Il n’y a rien de pesant dans ce quotidien, pas même l’attente du fiancé parti explorer des contrées lointaines. Emma semble incroyablement sage et patiente malgré son jeune âge. Emma est née dans une famille bourgeoise et a ce côté « enfant gâté » qui obtient tout ce qu’il souhaite. Elle est culotée, un peu effrontée, parfois cynique et comme une adolescente, elle tient assez peu compte de ce que pense son entourage. Ce voyage tombe donc à point nommé pour Emma qui a visiblement beaucoup à découvrir sur elle-même… et sur le monde qui l’entoure.

Une lecture qui se lit d’une traite. J’étais curieuse de connaître les événements qu’Emma allait traverser et j’ai eu beaucoup de plaisir à trouver à plusieurs moments de l’album les petites attentions des auteurs pour leurs lecteurs : une photo, un billet d’embarquement, une lettre…
« Emma G. Wildford » est un album très agréable, à lire pour avoir un instant de détente.

Emma G. Wildford

One shot
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
Dessinateur : EDITH
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : octobre 2017
100 pages, 22.95 euros, ISBN : 978-2-302-06397-6

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Emma G. Wildford – Zidrou – Edith © Soleil Productions – 2017

D’autres pépites à découvrir chez les bulleurs de la « BD de la semaine » :

Enna :                                                  Enna :                                                Madame :

Soukee :                                             Jérôme :                                             Stephie :

Blandine :                                          Jacques :                                          Nathalie :

Karine :                                                    Moka :                                                Amandine :

Brize :                                                  Sabine :                                            Noukette :

Antigone :                                           Iluze :                                                   Saxaoul :

Fanny :                                           Gambadou :                                           PatiVore :

Caro :                                              LaSardine :                                       Blondin :

Bouma :

.

Les Louves (Balthazar)

Balthazar © Dupuis – 2018

« L’homme est un loup pour l’homme » … on peut malheureusement constater la véracité de cette expression tous les jours. Des petites vengeances quotidiennes aux grands drames humains, l’homme a de tout temps été un prédateur pour les autres membres de son espère.

Seconde Guerre Mondiale. Les Allemands sont aveuglés par la perspective d’étendre leur territoire. Leur race est pure, du moins le croient-ils. Les Aryens rêvent de fertiliser tous les territoires jusqu’aux contrées les plus éloignées.

Sur leur chemin se trouve la Belgique qu’ils envahissent sans ménagement.

Sur leur chemin, La Louvière. C’est dans cette ville belge que vit la famille de Marcelle. Marcelle a quinze ans lorsque la Guerre éclate. Pour elle, la guerre devient réalité l’année suivante, quand les hommes sont mobilisés et que son père part rejoindre les troupes belges.

Marcelle reste à La Louvière avec sa mère et ses autres frères et sœurs (Jacques, Yvette, André et René). Les hommes ayant quitté les foyers, la vie se réorganise tant bien que mal.

C’est un récit factuel de cette période particulière dans la vie d’une communauté. On a un aperçu assez complet de ce que la guerre implique : entre ceux qui tentent de tirer la couverture à eux, ceux qui cherchent à se faire bien voir des Allemands, ceux qui conservent leurs habitudes avec dignité, ceux qui prennent des risques et mènent des actions clandestines… Il est autant de réactions humaines pour faire face à la peur provoquée par la guerre. Et puis il est des façons différentes d’aborder la situation comme par exemple la grand-mère de la narratrice qui a davantage de recul ; elle a déjà vécu en temps de guerre et ne cherche pas à se rassurer (oui les hommes vont être mobilisés, oui les femmes vont devoir aller travailler, oui les civils vont être rationnés…).

Flore Balthazar s’inspire des souvenirs de sa famille et les mélange à un récit fictionnel. Elle explique en début d’album qu’elle a conservé certains prénoms et maquillé d’autres, qu’elle a parfois fusionné plusieurs personnes en un même personnage pour éviter les redites ou la profusion de protagonistes. Le scénario est fluide et on voit très bien comment, à l’arrière des lignes, les femmes ont pris les choses en main pendant que leurs hommes étaient au combat. L’autrice parle également des privations, de la presse clandestine, de la résistance, des diffusions de la BBC, de la délation, de la vie dans les camps de prisonniers… De l’angoisse et du temps qui s’étire pendant cette période d’attente : attendre qu’un être cher reviennent du front, attendre la libération, attendre…

Ces jours-ci, j’ai compris à quel point le temps est une notion relative ; objet étrange, qui passe en un éclair ou se dilate à l’infini…

Les événements sont rapportés de façon chronologique. Des marqueurs de temps apparaissent régulièrement dans le récit et nous permettent de nous repérer dans les grandes dates de cette guerre. Le temps passe de façon linéaire et excepté quelques soubresauts dans la narration, les jours succèdent aux jours sans trop de changements. Je me suis un peu ennuyée à certains moments mais la bonne humeur reste très vivace dans cette famille et cela donne du charme au témoignage. Cela donne aussi envie de continuer la lecture et de savoir si cette famille est sortie indemne de la guerre. L’ouvrage rend enfin un hommage vibrant à Marguerite Bervoets, résistance exécutée en 1944 par les Allemands.

Un témoignage intéressant et enrichit d’une partie documentaire intégrée en fin d’album. Pendant la lecture, je n’ai pu m’empêcher de pense à Collaboration horizontale.

La chronique d’Aurore.

Les Louves

– Femmes en résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale –
One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur / Scénariste : Flore BALTHAZAR
Dépôt légal : février 2018
200 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-8001-6778-7

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les Louves – Balthazar © Dupuis – 2018

Royal city, tome 1 (Lemire)

Lemire © Urban Comics – 2018

La famille Pike habite à Royal City depuis plusieurs générations.

Dans la famille Pike, il y a Peter, le père. Il a passé sa vie à travailler à l’usine de Royal City. Aujourd’hui à la retraite, il coule des jours tranquilles entre son petit atelier qu’il a au fond du jardin et les prises de bec haineuses avec Patti, sa femme. Dans la famille Pike, il y a Pat, l’aîné des enfants. Il a fui Royal City dès qu’il a été en âge de le faire. Ce célèbre romancier d’une quarantaine d’années est marié à une actrice tout aussi célèbre. Vient ensuite Tara, femme d’affaires investie dans la politique ; elle ambitionne de redonner à Royal City ses lettres de noblesse. Richie quant à lui est un junkie qui travaille en tant qu’ouvrier à l’usine de Royal City.

La famille Pike a traversé une épreuve. En 1993, Tommy est mort, il s’est noyé. Il avait 14 ans. Depuis le drame, les membres de la famille Pike ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. Tiraillés par leur culpabilité, hésitant entre vivre ou survivre, les voilà incapables de voir plus loin que le bout de leurs nez… La famille s’est peu à peu émiettée, les enfants ont quitté le nid. Jusqu’à la crise cardiaque de Peter. La fait que la vie du patriarche soit sur un fil a conduit la tribu à se reformer ; Pat rentre à Royal City, Tara s’organise pour être davantage présente auprès de sa mère et Richie… Richie tente difficilement de s’extraire de ses problèmes de drogues et d’alcool.

Avec « Royal city » , Jeff Lemire revient à un univers fantastico-réaliste. Après Jack Joseph, Winter Road ou bien encore Essex county [que j’avais tant apprécié], j’ai retrouvé cette ambiance particulière que l’auteur sait broder. On est hors du temps, on a l’impression que les personnages osent à peine bouger de peur de casser le décor. Nous, on retient notre souffle comme si notre présence pouvait les conduite à se replier, à se murer dans leur silence. On retrouve aussi des personnages un peu paumés qui s’obstinent à donner un sens à leurs existences.

L’auteur tisse un fil invisible entre les personnages de ses albums ; ils ont ce point commun qu’ils semblent tous avoir raté leur vie, il se cachent derrière une carapace d’amertume mais ils sont fragiles, peureux. Ils doutent, se cherchent sans se comprendre, laissent le temps leur filer entre les doigts et constatent inlassablement que leurs vies sont dénuées d’intérêt.

Pour la première fois dans une œuvre de Lemire, je remarque la présence aussi marquée de personnages féminins. Habituellement, les femmes sont assez rares dans ses récits et c’est avant tout sur les personnages masculins que Jeff Lemire s’appuie. Mais ici, il y a trois personnages féminins qui ne se contentent pas de passer, qui ne se contentent pas de décorer l’intrigue. Elles ont une présence forte et chacune peut à tout moment devenir l’épicentre du récit (c’est du moins ce que je pense). Je trouve ce changement intéressant. C’est nouveau. Jeff Lemire a cette capacité à surprendre, à se renouveler.

L’album n’a provoqué aucun tremblement de terre chez moi. Ce premier tome sert avant tout à installer les personnages, la ville de Royal City a l’un des premiers rôles. Ce qui est frappant, c’est que cette ville est en devenir mais elle est plus vivante que le reste des protagonistes que nous rencontrons. La ville semble être la seule à avoir une alternative, un choix à faire… un projet. On hésite pour elle mais on désire pour elle. Elle est pleine de promesses et cela crée une dynamique… les membres de la famille Pike en sont dépourvus. Chaque membre de cette famille semble s’être arrêté en 1993, à la mort de Tommy. Tous avancent en regardant dans le rétroviseur. Il y a comme un non-sens dans la cartographie de « Royal City » et dans la manière dont Jeff Lemire place chaque chose. C’est intriguant.

Le choix des couleurs aussi m’a séduite. Elles sont plus lumineuses et plus douces que les couleurs que l’artiste utilise habituellement. Elles sont printanières… apaisantes. Cela aussi intrigue. Et puis il y a le fait que Royal City semble communiquer avec ses habitants. Bref, il y a déjà des questions que l’on se pose et une curiosité qui s’est installée pour ce récit.

Une série prometteuse qui mélange réalité et fantastique, chronique sociale et récit intimiste. Il est certain que Royal City est bien plus qu’une simple ville industrielle et que j’ai très envie d’en percer le mystère. La réflexion sur le deuil et la représentation du défunt m’ont piquée au vif. Un tome de lancement qui n’est pas un coup de cœur mais me voilà très motivée pour découvrir la suite !

Cadeau de Jérôme pour mes 24 printemps (c’est donc assez récent). Une belle occasion de faire une lecture commune !! Hop, je vous renvoie vers la chronique de Jérôme

Un tour sur la fiche Bookwitty si vous voulez commander l’album.

Comme tout mercredi qui se respecte, on se retrouve avec les bulleurs de « La BD de la semaine » … les liens des lecteurs dans l’article de Moka !

Royal City

Tome 1 : Famille décomposée
Série en cours
Editeur : Urban Comics
Collection : Urban Indies
Dessinateur / Scénariste : Jeff LEMIRE
Dépôt légal : janvier 2018
156 pages, 10 euros, ISBN : 979-1-0268-1393-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Royal city, tome 1 – Lemire © Urban Comics – 2018

L’Homme gribouillé (Lehman & Peeters)

Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Paris. Il pleut. Il n’arrête pas de pleuvoir. La ville est inondée. On entre dans la grisaille de la ville. L’album sera en noir et blanc comme pour mieux coller à la réalité.

Vous le sentez pas ? Moi, je le sens. C’est dans l’air. Dans la lumière aussi. Cette espèce de gris plombé. Le mon est lourd et plein.

Betty est revenue vivre chez sa mère, Maud, le temps que les travaux dans son appartement soient terminés. Betty est revenue vivre chez son excentrique mère avec sa fille, Clara, une adolescente sympathique, franche, mature et mesquine. Comme à chaque fois qu’une échéance professionnelle importante approche – le genre de dossier où il ne faut pas se louper – les angoisses de Betty se manifestent par le fait qu’elle est incapable de prononcer un seul mot. Réduite au silence… pour quelqu’un qui travaille dans le monde de l’édition, ce n’est pas aberrant de repasser par l’écrit pour communiquer. Mais pour ce rendez-vous important qui arrive dans deux jours, il faudra qu’elle ait retrouvé la voix !
En attendant la fin des travaux, les trois femmes cohabitent, à la grande joie de Maud. Jusqu’à ce que Max sonne à la porte en pleine nuit. Max, mystérieux sous son masque inquiétant, étrange dans son manteau de plume, vient réclamer le paquet que Maud devait lui remettre. Il menace, ordonne, intimide pour obtenir son dû… et comme Maud ne se réveille pas, il semble transmettre une lourde malédiction à Clara. Des images jaillissent du passé et l’ombre de cet oiseau de mauvais augure va s’étendre sur cette petite famille qui menait jusque-là une vie plutôt paisible.

Je suis entrée dans l’album avec précipitation. Le seul fait de voir les noms de Serge Lehman – « La Brigade Chimérique » ou « Thomas Lestrange » – et de Frederik Peeters – difficile de tout nommer, je n’ai pas tout lu mais je n’en suis pas loin, je cite en vrac l’excellent « Lupus » , le poignant « Pilules bleues » ou bien encore la série « Koma » ! – a suffit pour que mon cœur ne fasse qu’un tour. J’ai donc ouvert cette bande dessinée en salivant d’avance…

C’est avec un Paris essoré par les pluies incessantes que le scénario s’installe. On entre dans le quotidien englué de Betty, l’une des héroïnes de cette histoire. Car Fred Peeters et Serge Lehman, les deux scénaristes, n’ont pas choisi un personnage central mais un trio de femmes.

La première des trois que l’on rencontre, c’est Betty. Pour cela, on pousse la porte d’un bar de quartier et on s’accoude au comptoir à côté d’elle. On cale vite notre respiration sur la sienne puis on ajuste nos enjambées sur les siennes pour aller affronter cette humidité poisseuse qui nous fait frissonner. On se colle contre Betty, excusant même son caractère maussade. J’ai accroché de suite avec elle, si charismatique, si pleine de charme et d’humour. Si masculine dans sa démarche quand elle est irritée et son visage est d’une expressivité folle ; toutes les émotions donnent des intonations à ses traits, on pourrait presque lire en elle comme dans un livre ouvert. Presque. Car c’est la tempête sous un crâne et seule la voix-off est capable de témoigner à quel point ses pensées bouillonnent. En moins de dix pages, on est entré dans sa vie comme par effraction. On apprend qu’elle est maquettiste, parisienne et mère célibataire. En apparence, rien d’exceptionnel. On devine aussi qu’elle a grandi un peu tordu et cache son talon d’Achille derrière une attitude fière.

Le tableau est complet lorsque les scénaristes nous présentent à sa mère (Maud) et à sa fille (Clara). Cela se fait en une scène pleine de sous-entendus où les héroïnes montrent les caractéristiques principales de leurs personnalités respectives. Les principaux éléments sont alors posés. Les cartes semblent jetées, la couleur annoncée… Puis de-ci de-là on glane des informations supplémentaires, on laisse une, puis deux, puis plusieurs questions en suspens. On sait que les réponses nous serons données très certainement au compte-goutte, il suffit juste d’attendre un peu. Un dernier personnage entre dans la danse ; c’est Max, l’homme-corbeau ou plutôt Maître Corbeau, l’homme masqué. Mystérieux, inquiétant, obsédant. Derrière son masque se cache un lourd secret.

L’aphasie de Betty, le masque de Max, la rébellion adolescente de Clara, les sous-entendus de Maud… autant de facettes d’une vérité que l’on veut connaître, autant d’éléments qui nous aspirent vers le dénouement, nous poussant à tourner les pages avec avidité. La tension grandit peu à peu et l’ambiance se charge d’électricité.

Au dessin, je vois avec plaisir Frederik Peeters revenir au noir et blanc. Cette fois pourtant, il laisse moins de place au vide, moins de place au blanc. Il remplit du brume et d’ombres ses planches, il enrobe, borde et caresse ses personnage… il les tient dans ses griffes et dans cette ambiance graphique tantôt apaisante tantôt anxiogène.

Entrer dans cet univers fantastique c’est faire abstraction du reste. Epier le moindre signe, la moindre piste, le moindre espoir pour imaginer l’issue de secours. Les intrigues se mêlent et s’emmêlent, les rencontres se font et se défont.
Un conte qui, comme les contes des frères Grimm, contient une part d’horreur et de violence. Pour autant, impossible de le limiter au simple affrontement entre le bien et le mal. Un récit fascinant. Un conte fantastique sublime qu’on lit avec voracité. A dévorer goulûment ! Magistral !

Délice de lire cet album avec Jérôme et Noukette. On a eu envie de partager ça pour cette session de « La BD de la semaine » ; les liens des participants sont à retrouver chez Noukette !

L’homme gribouillé

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Frederik PEETERS
Scénaristes : Serge LEHMAN & Frederik PEETERS
Dépôt légal : janvier 2018
320 pages, 30 euros, ISBN : 978-2-7560-9625-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

L’Homme gribouillé – Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Leda Rafanelli, la gitane anarchiste (Satta & De Santis & Colaone)

Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018

Leda Rafanelli est originaire d’une famille très modeste. Adolescente, elle décroche un travail dans une imprimerie locale. Leda va s’accroche et fait le nécessaire pour se faire remarquer de son employeur. Ses efforts s’avèrent payant car si l’imprimeur la remarque et la félicite régulièrement pour son sérieux, il lui confie aussi progressivement la préparation des caractères en métal en vue de l’impression de textes politiques. Ce métier lui permet également d’avoir accès à une culture que sa condition sociale ne lui aurait pas ouverte.

Par la suite, Leda Rafanelli affirme ses convictions politiques et assume ouvertement ses orientations anarchistes.

En 1901, elle part vivre à Florence avec ses parents. Elle y fait de nouvelles rencontres et notamment Luigi Polli, son premier mari. Elle rencontre ensuite Giuseppe Monanni qu’elle épouse et avec qui elle crée une maison d’édition ; ils ouvrent une librairie pour diffuser notamment les œuvres qu’ils éditent. Et ce n’est là que le début de son parcours atypique où, entre autres, elle devient musulmane, romancière (l’écriture l’accompagnera toute sa vie), mère ou encore chiromancienne.

Francesco Satta et Luca de Santis réalisent un portrait décapant et ébouriffant de cette italienne de caractère. Aussi douce que tranchante, ses interventions sont tout simplement fascinantes. En elle beaucoup de contradictions, à commencer par une curiosité insatiable du monde qui l’entoure mais d’une sorte d’entêtement à défendre ses propres opinions qu’elle protège comme une louve. Une femme entière qui lorsqu’elle épouse une cause, s’y consacre dans retenue. Une femme imprévisible qui traite ses interlocuteurs tantôt avec intérêt, tantôt avec des attitudes de gamine capricieuse.

… tu sais que je vis dans l’absolu. J’aime et je déteste avec la même passion

On est là finalement à traverser les décennies, de l’euphorie de l’installation à Florence à la fierté d’éditer des textes et de soutenir un idéal politique en marge… en passant par les rencontres d’anarchistes ayant joué un rôle majeur dans le mouvement anarchiste en Italie, d’intellectuels en vogue, la Première Guerre Mondiale qui redistribue les cartes, le départ de son époux pour les Etats-Unis, la rencontre avec Benito Mussolini alors qu’il n’est encore qu’un novice en matière de politique, la Seconde Guerre Mondiale qui ébranle les rangs des anarchistes…

De scènes en scènes, on a finalement assez peu de temps morts pour digérer les informations. Sur certains passages, j’ai trouvé les phylactères trop verbeux, peut-être trop instruits (?), me donnant l’impression qu’en voulant trop bien faire, les scénaristes ne sont finalement pas parvenus à aller à l’essentiel. On comprend cependant l’aura qui entourait cette femme mystérieuse et pourquoi son charisme a fait chavirer le cœur de plus d’un homme.

Coté dessin, j’ai également tangué dans les illustrations de Sara Colaone. Alternant des planches très aérées où l’on respire et profite où l’on profite, comme l’héroïne, de l’instant présent sans avoir à se soucier du lendemain… et des planches plus chargées où l’image et la parole se volent parfois la vedette… où la parole étouffe parfois les illustrations. Leda Rafanelli donne l’impression d’avoir eu mille vies en une, une vie d’engagements et de rencontres… j’aurais certainement davantage savouré ces dernières si j’avais moins peiné à reconnaître les visages des protagonistes.

J’ai refermé cet album en étant un peu hébétée. Le scénario est intéressant et je ne cacherai pas que je ne connaissais pas du tout Leda Rafanelli pour autant, si parfois certaines biographies me donnent envie d’aller plus loin dans ce qu’un album a pu m’apprendre ici… je vais m’en tenir aux informations fournies par cet ouvrage.

Extrait :

« Ne donnez pas aux camarades ce qu’ils veulent mais plutôt ce qu’ils n’ont pas encore conscience de vouloir » (Leda Rafanelli – La gitane anarchiste)

Leda Rafanelli – La gitane anarchiste

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Sara COLAONE
Scénaristes : Francesco SATTA & Luca DE SANTIS
Traduction : Marie GIUDICELLI
Dépôt légal : janvier 2018
216 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-173-0

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Leda Rafanelli, la gitane anarchiste – Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018