Le bel Âge (Merwan)

Merwan © Dargaud – 2020

Violette, Leïla et Hélène.

Une brune, une blonde, une rousse.

Trois jeunes filles aux caractères différents, aux parcours hésitants, aux blessures qu’elle peine à panser, à l’avenir qu’elles hésitent à construire. Des doutes, du manque de confiance… toutes ces questions qui surgissent quand on bascule de l’adolescence à l’âge adulte.

Toutes les trois ne se connaissaient pas avant que Leïla ne passe une petite annonce pour rechercher des colocataires. Lorsque Violette et Hélène se présentent à la porte le jour de la visite, elles accrochent assez vite. Ensemble, elles vont doucement emprunter le chemin de l’âge adulte… celui de la maturité.

C’est la couverture de cette intégrale (qui regroupe les trois tomes de la série) qui m’a invitée à la lecture. Ça et le fait que j’ai lu il y a quelques temps « La Mécanique Céleste » (Merwan m’avait fait forte impression sur ce titre).

Pourtant, sitôt entrée dans « Le bel Âge » … j’ai eu des doutes sur le plaisir que j’allais trouver à le lire. Le quotidien de ces adulescentes, leurs préoccupations parfois futiles et ce dessin si proche de celui de Bastien Vivès m’ont mis en difficulté… il m’aura fallu quelques dizaines de pages pour m’y sentir bien et écarter mes aprioris. Car il n’y a rien de simpliste dans le scénario de Merwan. Rien n’est cousu de fil blanc. Et oui ces filles incarnent parfaitement cet âge de tous les possibles, de tous les doutes, de toutes les contradictions. Elles incarnent à leur manière cette façon de faire face à la tempête existentielle qui souffle en elles. Quand l’une sera entière, l’autre sera plus mesurée. Quand l’une sera forte, l’autre restera campée sur ses positions tandis que la dernière feindra l’indifférence. Et elles s’échangent ces rôles comme la pluie s’efface face au soleil et peu à peu parviennent à affirmer leurs choix… à assumer leur personnalité.

Merwan ouvre délicatement cette fenêtre sur leur vie et raconte avec justesse le chemin qu’elles vont suivre. Nous allons les suivre pendant un an. Douze mois… une poussière de temps dans une vie et pourtant, ce sera une année charnière pour ce trio d’amies. Entre leurs études, les petits boulots nécessaires pour payer le loyer, quelques jalousies, les peines de cœur, les conflits familiaux… une année qui les ballote et les fait tanguer entre joies et peines, entre doutes et certitudes.

A la sortie des tomes de la série (en 2012 et 2014), j’avais hésité à me les acheter. J’avais reposé, rebutée par les visuels de couverture qui me piquaient sérieusement la rétine. Puis c’est vrai qu’à feuilleter, je concluais rapidement que ce dessin (trop proche de celui de Bastien Vivès que j’apprécie pourtant) n’avait rien à me faire découvrir de nouveau. Il aura donc fallu que Dargaud décide de regrouper tout ce petit monde dans cette intégrale et que je tombe en amour pour cette couverture tout de bleu vêtue.

Le Bel âge (one shot)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : MERWAN

Dépôt légal : septembre 2020 / 248 pages / 25 euros

ISBN : 978-2-205-08664-5

Nellie Bly (Cimino & Algozzino)

Cimino – Algozzino © Steinkis – 2020

C’est sous son nom de plume que nous connaissons Elizabeth Jane Cochran. Cette femme s’est toujours montrée soucieuse de défendre ses convictions et les droits des personnes défavorisées. Sa carrière de journaliste, elle la doit à une lettre incendiaire et argumentée qu’elle a rédigée. Elle y mouchait un journaliste pour les opinions misogynes et s’y indigne du sort traditionnellement réservé aux femmes (enfermées dans leurs rôles d’épouses et de mères). Elle avait 21 ans. Sa verve a convaincu le Directeur du Pittsburg Dispatch de l’embaucher.

Elle signera désormais ses articles sous le nom de Nellie Bly.

Une poignée d’années plus tard, sa carrière de journaliste la conduira à New-York. Déterminée, elle parvient à décrocher un poste de journaliste au New York World dirigé par Joseph Pulitzer (qui deviendra son mentor].

« C’est pas à ça que sert le journalisme ? On écrit pour défendre les droits des plus démunis, non ? »

Son journalisme d’investigation est très remarqué, elle contribue à faire bouger les lignes… dans le bon sens. Elle signe son premier article pour le New York World après être parvenue à se faire interner dix jours dans un hôpital psychiatrique pour femmes. A sa parution, l’article – dans lequel elle dénonce les mauvais traitements subis par les patientes – fait grand bruit et a des répercussions qui vont au-delà de ses attentes :

« La ville de New-York va allouer un million de dollars supplémentaire par an à la prise en charge des malades mentaux… elle va aussi augmenter les fonds destinés aux prisons, aux hôpitaux et aux hospices. »

Nellie Bly est la première à pratiquer une forme nouvelle de journalisme : le reportage clandestin. Cela deviendra sa spécialité. Elle ira notamment investiguer dans les milieux ouvriers ou bien encore parviendra à faire tomber un réseau de corruption qui visait des parlementaires. Ses articles sont appréciés mais bien sûr, elle a des détracteurs. Elle est aussi connue pour le tour du monde qu’elle a effectué en 72 jours. Grâce à ce périple médiatisé réalisé en 1889, elle a notamment prouvé qu’une femme était capable de voyager seule !

Une préface de David Randall est la parfaite introduction pour cet album. Femme avant-gardiste, altruiste, dynamique et talentueuse, le parcours de Nellie Bly est aujourd’hui encore admiré. Le scénario de Luciana Cimino, elle-même journaliste, est un récit documenté qui prend l’allure d’une rencontre entre une étudiante de l’Ecole de Journalisme et Nellie Bly qui est interviewée. Nous sommes en 1921, un an avant la mort de Nellie Bly… cette dernière a donc un regard assez généreux sur son parcours et les réussites auxquelles elle est parvenue. Alors évidemment, si le sujet ne permet que peu de digressions, l’angle fictif choisi par Luciana Cimino permet au scénario de ne pas se figer dans un pur récit factuel du parcours de Nellie Bly. Trois éléments narratifs qui nous permettent de profiter d’une lecture dynamique : les quelques parenthèses dans le quotidien de celle par qui « notre » rencontre avec Nellie Bly est possible, les interactions entre les deux femmes et le fait qu’une amitié naît peu à peu au fil de leurs rencontres successives. On alterne entre des temps morts et des passages plus rythmés. Chaque moment important du parcours de Nellie Bly fait l’objet d’une rencontre avec l’étudiante en journalisme et les transitions entre les différentes passages se font tout en douceur.

Ce documentaire dispose d’une ambiance graphique qui lui donnent davantage de consistance et ce qu’en dit Sergio Algozzino en postface est un peu fou : il explique avoir entièrement réalisé les planches sur ordinateur ! Les apparences sont trompeuse car je pensais qu’il s’agissait d’aquarelles. Le résultat est bluffant (pour du numérique ! 😛 )… et bien sympathique, ça je l’admets sans difficulté.

Nellie Bly (Récit complet)

Editeur : Steinkis

Dessinateur : Sergio ALGOZZINO / Scénariste : Luciana CIMINO

Traduction : Marie GIUDICELLI

Dépôt légal : juin 2020 / 160 pages / 18 euros

ISBN : 978-2-368464-11-3

Peau d'Homme (Hubert & Zanzim)

Hubert – Zanzim © Glénat – 2020

A 18 ans, Bianca est encore pucelle et ne sait absolument rien des garçons. Elle n’a jamais eu l’occasion de s’y intéresser ni pris le temps de le faire… Cela dit, au Moyen-Age, il est aussi des coutumes et des traditions à respecter si l’on veut avoir la réputation d’une jeune fille bien comme il faut ; de cela, Bianca en est très consciente.

Fort heureusement, les confidences avec ses amies lui permettent de s’exprimer un peu sur ses appréhensions avant sa nuit de noce qui a lieu dans quinze jours. Bianca aurait tant aimé avoir l’occasion de faire la connaissance de son futur mari avant de se retrouver dans le même lit que lui ! La voyant si morose, sa tante l’invite à passer quelques jours chez elle. A cette occasion, elle met Bianca dans la confidence…

… dans la famille, les femmes ont un secret. Précieusement rangée dans une vieille malle, une peau d’homme se transmet de mère en fille. Ainsi, chacune a l’occasion de se glisser dans la peau de Lorenzo pour une nuit ou plusieurs jours. La décision de Bianca est déjà prise. Enfiler cette peau est pour elle l’occasion d’aller à la rencontre de son futur mari.

Parfait, ce discours féministe au cœur d’un contexte moyenâgeux ! Franchement, je trouve cela fort bien pensé. Le décalage est bien pensé et il fait mouche. Voilà qui donne une profondeur tout à fait succulente au scénario d’Hubert, sans compter que les dessins de Zanzim illustrent parfaitement le propos et appuient là où ça fait mal.

Un coup de gueule. Un coup de poing pacifique et féministe… mais pas que.

Sans fausse note aucune, Hubert a dompté de main de maître ce scénario retord. Il a évité tous les pièges, toutes les idées convenues, tous les raccourcis qui auraient pu lui faciliter la tâche. Non content de parvenir à aborder de front les questions de sexualité, d’homosexualité, de religion, de fanatisme et d’émancipation, le scénariste est parvenu à y glisser un humour plein de fraicheur et quelques passages déraisonnables sur lesquels soufflent un vent de folie. Après l’excellent « La Nuit mange le Jour » , Hubert a montré une fois encore qu’il n’est pas impossible de parler crûment de la question du désir sans effaroucher son lecteur… voire le perdre en cours de route. Hétérosexuel ou LGBT, cet ouvrage dit la nécessité de rappeler encore et encore que la question des choix sexuels opérés par un individu n’appartient qu’à lui seul. Le récit explore aussi la question du désir : s’exprime-il de la même manière chez un homme que chez une femme ?

Le scénario ne nous ménage pas. Pire, il nous douche rapidement. Et là, c’est aux lectrices que je m’adresse puisque sitôt la lecture engagée, nous sommes invitées à prendre la mesure du chemin sinueux et boueux que la condition féminine a parcouru durant les siècles passés. Le ton monte, la colère gronde… avec le personnage principal, on a envie de crier, de prendre les soi-disant « bien pensant » à bras le corps et de les secouer bien fort.

« Et alors ? J’ai un corps et je n’en ai pas honte. En soi, il n’est ni bon ni mauvais. Ce n’est pas lui le problème : c’est ton regard qui est sale ! »

De marchandises que l’on négociait pour obtenir moult bénéfices de nos épousailles, nous avons maintenant voix au chapitre. Nous ne faisons plus l’objet de stratégiques pourparlers mais avons la possibilité de décider par nous-mêmes qui fera ou non partie de notre vie affective. Quoi que… nous ne sommes malheureusement pas encore toutes logées à la même enseigne aux différents endroits du globe…

« Les hommes sont de pauvres petites choses à la merci de nos appétits pervers, qu’il faudrait protéger en nous voilant de la tête aux pieds. »

Coup de cœur ! Le ton humoristique donne une pointe de fraicheur aux propos acidulés des personnages. On ne lit pas, on dévore l’ouvrage.

Je suis triste à l’idée de savoir que nous ne pourrons plus nous régaler de ses albums… restent ceux qu’il avait réalisés avant son décès.

Peau d’Homme (récit complet)

Editeur : Glénat / Collection : 1000Feuilles

Dessinateur : ZANZIM / Scénariste : HUBERT

Dépôt légal : juin 2020 / 160 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-344-01064-8

Dryades (Vande Ghinste)

Le ciel est chargé, une chape de nuages s’est installée là-haut, de gros nuages gris gorgés d’eau s’apprêtent à percer. Sitôt que les premières gouttes tombent, les rues de Bruxelles se désertent peu à peu.

Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Yacha rentre chez elle. Elle est seule ce soir. Un livre repose sur la table de la cuisine. Pour tromper l’ennui, elle s’en saisit… et plonge dans la lecture. Elle s’y échappe. Oublie la nuit qui tombe, la pluie qui bat, la solitude. Ygor vient de lui annoncer qu’il sera de nouveau absent pour un mois. Yacha n’aime pas vivre seule. Alors elle décide de sous-louer la chambre vacante jusqu’au retour de son colocataire.

Rudica vient d’arriver à Bruxelles. Elle revient à la vie après avoir vécu en captivité. Elle était la prisonnière d’un ogre « très très loin du monde réel » … elle est parvenue à s’échapper en lui faisant boire une tisane qui l’a endormi. Et enfin, Rudica a pu s’échapper. En voyant l’annonce pour la location de la chambre, Rudica saute sur l’occasion. De cette rencontre nait une amitié entre les deux jeunes femmes. Ensemble, elles vont décider de décorer la ville en recouvrant les murs de dessins à la craie.

Cela m’a beaucoup fait penser au dessin un peu cagneux que Joanna Hellgren avait réalisé sur « Frances » . Un dessin enfantin que je trouve inesthétique mais le fait qu’il soit enrichit d’un scénario mature donne une profondeur inattendue à l’histoire. On flotte entre rêve et réalité et les deux dimensions se chevauchent en permanence. C’est troublant cette magie… cette alchimie qui se crée entre les deux femmes. Troublant également de voir à quel point elles se complètent et se nourrissent de l’une de l’autre, de leur amitié quasi fusionnelle.

Dryades – Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Le quotidien de ces dryades des temps modernes est pourtant banal. D’ailleurs, les crayonnés renforcent ce constat. Crayon de papier, feutre noir et peut-être même quelques gris posés à l’aquarelle par-ci, quelques noirs bien accentués à l’encre de Chine par-là, il n’en faut pas plus pour donner corps à la ville, au petit appartement de ces filles et aux décors urbains peuplés de badauds. C’est pourquoi, quand la couleur surgit d’un livre, d’un dessin à la craie, ou que le vert d’une plante apporte sa note de fraicheur, on s’émerveille comme un gosse excité quand il sait que quelque chose de fantastique va arriver…

La couleur et l’ogre sont utilisés ici comme des métaphores pour parler du couple quand il toxique, des rêves que l’on étouffe au bénéfice de choix plus conventionnels… plus en adéquation avec une vie finalement très matérielle. Les deux personnages de l’histoire ont des personnalités assez stéréotypées : l’une est belle, complètement insouciante et mythomane ; la seconde est terne, banale et incapable de vivre seule. Leur rencontre sonne comme une évidence. Lorsqu’elles sont ensemble, elles s’équilibrent, elles s’épanouissent. Elles sont solaires, affrontent leurs démons et repoussent leurs peurs.

C’est un peu fou, absurde mais tellement poétique ! Ces femmes sont belles mais elles ont poussé de guingois. Et cette belle rencontre leur permet finalement de prendre en confiance en elles et d’accepter totalement leur originalité, leurs convictions. Deux sorcières des temps modernes qui naviguent dans un quotidien fantastico-réaliste.

La chronique de Bidib.

Dryades (one shot)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clef des champs

Dessinateur & Scénariste : Tiffanie VANDE GHINSTE

Dépôt légal : mars 2018 / 88 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-84953-307-9

La Maison de la Plage (Vidal & Pinel)

Une maison en bord de mer. Les volets sont clos. Le temps a déposé une délicate couche de poussière sur les meubles depuis les dernières vacances. A travers les persiennes, le soleil cherche à caresser les lattes du parquet. Rien ne bouge dans ce monde de silence.

Vidal – Pinel © Marabout – 2019

Mais les vacances sont là et elles ont charrié ses habitants de l’été. Maîtres des lieux, cette maison est leur île. Leur point de ralliement pour quelques semaines. Dans cette maison bat le cœur de leurs plus beaux souvenirs. Les frères et sœurs, les cousins et les cousines s’y retrouvent avec joie. Elle est la mémoire de l’enfance de certains, de ces moments pétillants et heureux. Elle est le nid des espoirs d’une vie heureuse. Cette maison de famille est le trait d’union entre tous.

Chaque été est différent. Ils y reviennent chaque année. Un peu plus grands. Un peu plus matures… un peu plus vieux. Cet été-là sera le premier sans Thomas et celui de la grossesse de Julie.

A ses côtés, il y a Coline. Manon, Pierrot et leur fils. Richard, Jean-Loup et leurs épouses. Et Oncle Albert. Pour tous, ce sera un été particulier. Leur dernier été dans la maison de la plage. L’été des vérités qui se disent et des secrets qui se dévoilent.

Déguisé en Gros Barbu, c’est Jérôme qui a glissé cet album sous mon sapin. Un album que je n’avais pas vu sortir en librairie. Et pour cause : les dernières années ont été plus compliquées que les autres. De fait, je ne suis allée en librairie que ponctuellement… et je n’ai pratiquement pas surfé sur la toile pour vous lire.

Un album qui est tombé à point nommé. Il est capable de vous cueillir à l’endroit exact où vous vous êtes posé, avec votre baluchon d’émotions en vrac et d’idées-chiffon… et de vous poser là, au beau milieu des membres de cette famille fictive, pour vivre avec eux cet été 2018 qui ballotte leurs cœurs de sentiments épars. Des sentiments emmêlés et un peu étourdis, des sentiments qui se bousculent entre la joie de se retrouver, la tristesse provoquée par le décès de l’un d’entre eux, le bonheur promis par une naissance à venir et la perspective qu’il s’agit de leur dernier été dans cette maison.

Séverine Vidal mène tous ces thèmes avec brio et rebondit parfaitement de joies en peines. Tantôt amusé, tantôt grave, le ton se pose sans secousses d’un sujet à l’autre et nous touche, nous emporte dans la mélodie de la vie. Les mots sonnent juste, les émotions s’expriment à bon escient et les rires des personnes raisonnent aux oreilles du lecteur. La plume de cette autrice est pleine de promesses et me donne encore plus envie d’aller plonger dans ses « Petites marées » (aux éditions Les Enfants Rouges) que j’ai tenues en main plus d’une fois avant de les reposer. « La Maison de la Plage » est aussi un récit gigogne qui nous emmène sur des chemins narratifs surprenants.

Victor L. Pinel avait déjà collaboré avec la scénariste à l’occasion du troisième tome de la trilogie des « Petites Marées ». Graphiquement, il réalise ici un travail tout en douceur.  Il y a beaucoup de rondeurs et d’espièglerie dans le trait et la palette de couleurs choisie nous plonge dans un été printanier doté d’une chaleur agréable. Il illustre le quotidien de cette petite famille avec beaucoup de tendresse et campe un décor apaisant.

Un petit délice à lire sans modération.

La Maison sur la Plage (récit complet)
Editeur : Marabout / Collection : Marabulles
Dessinateur : Victor L. PINEL / Scénariste : Séverine VIDAL
Dépôt légal : avril 2019 / 176 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-501-12237-5

Dans un rayon de soleil (Walden)

Walden © Gallimard – 2019

L’Homme a quitté la Terre et vit désormais dans l’espace. Les écoles sont d’immenses vaisseaux autonomes, tout comme les sites historiques, les immeubles d’habitation et autres lieux de la vie courante. Quelques villes se sont construites çà et là sur des astéroïdes et on se déplace dans des vaisseaux ressemblants à d’immenses poissons.

Mia vient de quitter son pensionnat de jeunes filles très huppé pour rejoindre une équipe de restaurateurs de vieux bâtiments. Le groupe est placé sous la responsabilité de Char, une trentenaire inhibée qui a à cœur de faire un boulot impeccable. Pour Char, la prise de responsabilités et le coaching d’une équipe sont des choses difficiles à assumer. De fait, c’est Alma qui prend le contrôle des opérations pour soulager sa coéquipière et donner les directives à Julie et Elliot, deux adolescentes de l’âge de Mia.

Mia appréhende de ne pas parvenir à trouver sa place dans ce groupe très soudé. C’est pourtant tout l’inverse qui se produit. A vivre en permanence les unes avec les autres, Mia découvre la chaleur d’une vie de famille et noue des liens forts avec chacune de ses partenaires.

Mia s’adapte vite à son nouveau rythme de vie et se construit de nouveaux repères. Durant ses temps de repos, elle laisse son esprit vagabonder dans ses souvenirs. Elle se rappelle de Grace, son amie si particulière avec qui elle était au pensionnat. Mia rumine encore beaucoup les événements qui ont eu lieu mais là, dans son nouvel environnement quotidien, elle parvient à poser un regard plus mature et prendre du recul sur ses dernières années. Petit à petit, elle comprend qu’il lui reste une chose à faire pour pouvoir enfin aller de l’avant.

Tillie Walden développe un space opera atypique. En installant une jeune fille au cœur de son récit, elle crée d’emblée un rythme narratif loin des codes du genre. Plus inhabituel encore, les hommes sont totalement absents, y compris dans le discours des protagonistes. Quelques heurts sont relatés, ils sont généralement indépendants du noyau dur des personnages que nous suivons tout au long du récit. Nous savons peu de choses sur le monde dans lequel nous évoluons… Tillie Walden a choisi d’aller à l’épure concernant les enjeux économico-diplomatiques. Cela jette un voile de mystère sur l’intrigue et ses éventuels rebondissements. On est comme sur un fil.

Pour le lecteur, c’est l’occasion de se concentrer pleinement sur la psychologie des personnages et de prendre le temps de bien les appréhender. Car Tillie Walden ne se contente pas de scruter uniquement son héroïne. Elle s’arrête tour à tour sur chaque membre du groupe. Chaque personnage est amené à un moment ou l’autre à passer au premier plan. Cela change le ton narratif, la façon d’aborder un événement, l’angle de vue pour comprendre la scène. Chaque fois qu’une pièce principale du puzzle narratif nous est livrée, cela marquera une étape dans notre compréhension de l’ensemble. Chaque moment-clé du récit est un rite de passage pour l’héroïne.

Par bribes, Tillie Walden divulgue des pans de leurs histoires personnelles tout en veillant à laisser des zones obscures. Ces ellipses entretiennent le suspense, captent notre attention et attisent notre curiosité. Le doute plane. On suppose. On suppute. Alors on continue à plonger avidement dans la lecture pour connaître ce dénouement qui ne manquera pas de nous surprendre.

A mesure que les pages se tournent, l’histoire nous fait cheminer dans ses entrelacs émotionnels. Nous sommes amenés à naviguer entre passé et présent, à faire face aux peurs sourdes de ces jeunes femmes qui sont à un carrefour de leurs existences, chacune pour des raisons différentes. Des tensions intérieures, des regrets et des peurs farouches les dévorent. Pour autant, elles s’étayent les unes les autres et s’apportent un soutien précieux. Tillie Walden épice l’ambiance d’une forme de nostalgie qui donne une profondeur supplémentaire au récit.

Le temps est comme suspendu. L’autrice ne fournit aucun repère temporel pour ponctuer le scénario. Elle marque les césures à l’aide de chapitres. Step by step, l’héroïne avance dans sa vie en tâtonnant. Autour d’elle, les autres tâtonnent aussi. Seul son corps change discrètement : quelques expressions de son visage et quelques gestuelles nous font sentir que le temps passe, que l’adolescente se métamorphose, qu’elle glisse doucement vers l’âge adulte.

Pour libérer la tension aigre-douce des scènes en huis clos, Tillie Walden offre des respirations graphiques. Dans les premiers chapitres, les teintes sont contenues dans des bichromies. Puis, les tons dominants lâchent prise, permettant à la couleur de s’installer peu à peu dans les illustrations et de diversifier sa palette de coloris. Les décors alentour sont dépaysants. Les grandes baies vitrées du vaisseau ouvrent sur de magnifiques paysages d’espaces infinis. Le regard n’a pas de point de butée et peut fuir à l’envie dans ce sublime environnement. Constellations, soleils et astres sont autant de points lumineux qui décorent cette immensité illimitée. Par moments, des turbulences aux spirales fascinantes, des engins spatiaux qui ont la forme de poissons géants, des astéroïdes dotés de silhouettes psychédéliques ou des bâtiments flottants surgissent et invitent l’œil à suivre leurs lignes. Loin d’être verbeux, le scénario s’éclipse régulièrement. Des passages entiers se font dans le silence et laissent tout loisir au lecteur de contempler les illustrations.

Très beau roman graphique qui contient quelques petits défauts (notamment dans les derniers chapitres où on touche du doigt les limites des ellipses narratives opérées durant le récit).

Je vous renvoie vers la succulente chronique de Laetitia Gayet (France Inter).

 Dans un rayon de soleil (récit complet)

Editeur : Gallimard / Collection : Bandes dessinées
 Dessinateur & Scénariste : Tillie WALDEN
 Traduction : Alice MARCHAND
 Dépôt légal : janvier 2019 / 544 pages / 29 euros
 ISBN : 978-2-07-512882-9