Dryades (Vande Ghinste)

Le ciel est chargé, une chape de nuages s’est installée là-haut, de gros nuages gris gorgés d’eau s’apprêtent à percer. Sitôt que les premières gouttes tombent, les rues de Bruxelles se désertent peu à peu.

Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Yacha rentre chez elle. Elle est seule ce soir. Un livre repose sur la table de la cuisine. Pour tromper l’ennui, elle s’en saisit… et plonge dans la lecture. Elle s’y échappe. Oublie la nuit qui tombe, la pluie qui bat, la solitude. Ygor vient de lui annoncer qu’il sera de nouveau absent pour un mois. Yacha n’aime pas vivre seule. Alors elle décide de sous-louer la chambre vacante jusqu’au retour de son colocataire.

Rudica vient d’arriver à Bruxelles. Elle revient à la vie après avoir vécu en captivité. Elle était la prisonnière d’un ogre « très très loin du monde réel » … elle est parvenue à s’échapper en lui faisant boire une tisane qui l’a endormi. Et enfin, Rudica a pu s’échapper. En voyant l’annonce pour la location de la chambre, Rudica saute sur l’occasion. De cette rencontre nait une amitié entre les deux jeunes femmes. Ensemble, elles vont décider de décorer la ville en recouvrant les murs de dessins à la craie.

Cela m’a beaucoup fait penser au dessin un peu cagneux que Joanna Hellgren avait réalisé sur « Frances » . Un dessin enfantin que je trouve inesthétique mais le fait qu’il soit enrichit d’un scénario mature donne une profondeur inattendue à l’histoire. On flotte entre rêve et réalité et les deux dimensions se chevauchent en permanence. C’est troublant cette magie… cette alchimie qui se crée entre les deux femmes. Troublant également de voir à quel point elles se complètent et se nourrissent de l’une de l’autre, de leur amitié quasi fusionnelle.

Dryades – Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Le quotidien de ces dryades des temps modernes est pourtant banal. D’ailleurs, les crayonnés renforcent ce constat. Crayon de papier, feutre noir et peut-être même quelques gris posés à l’aquarelle par-ci, quelques noirs bien accentués à l’encre de Chine par-là, il n’en faut pas plus pour donner corps à la ville, au petit appartement de ces filles et aux décors urbains peuplés de badauds. C’est pourquoi, quand la couleur surgit d’un livre, d’un dessin à la craie, ou que le vert d’une plante apporte sa note de fraicheur, on s’émerveille comme un gosse excité quand il sait que quelque chose de fantastique va arriver…

La couleur et l’ogre sont utilisés ici comme des métaphores pour parler du couple quand il toxique, des rêves que l’on étouffe au bénéfice de choix plus conventionnels… plus en adéquation avec une vie finalement très matérielle. Les deux personnages de l’histoire ont des personnalités assez stéréotypées : l’une est belle, complètement insouciante et mythomane ; la seconde est terne, banale et incapable de vivre seule. Leur rencontre sonne comme une évidence. Lorsqu’elles sont ensemble, elles s’équilibrent, elles s’épanouissent. Elles sont solaires, affrontent leurs démons et repoussent leurs peurs.

C’est un peu fou, absurde mais tellement poétique ! Ces femmes sont belles mais elles ont poussé de guingois. Et cette belle rencontre leur permet finalement de prendre en confiance en elles et d’accepter totalement leur originalité, leurs convictions. Deux sorcières des temps modernes qui naviguent dans un quotidien fantastico-réaliste.

La chronique de Bidib.

Dryades (one shot)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clef des champs

Dessinateur & Scénariste : Tiffanie VANDE GHINSTE

Dépôt légal : mars 2018 / 88 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-84953-307-9

La Maison de la Plage (Vidal & Pinel)

Une maison en bord de mer. Les volets sont clos. Le temps a déposé une délicate couche de poussière sur les meubles depuis les dernières vacances. A travers les persiennes, le soleil cherche à caresser les lattes du parquet. Rien ne bouge dans ce monde de silence.

Vidal – Pinel © Marabout – 2019

Mais les vacances sont là et elles ont charrié ses habitants de l’été. Maîtres des lieux, cette maison est leur île. Leur point de ralliement pour quelques semaines. Dans cette maison bat le cœur de leurs plus beaux souvenirs. Les frères et sœurs, les cousins et les cousines s’y retrouvent avec joie. Elle est la mémoire de l’enfance de certains, de ces moments pétillants et heureux. Elle est le nid des espoirs d’une vie heureuse. Cette maison de famille est le trait d’union entre tous.

Chaque été est différent. Ils y reviennent chaque année. Un peu plus grands. Un peu plus matures… un peu plus vieux. Cet été-là sera le premier sans Thomas et celui de la grossesse de Julie.

A ses côtés, il y a Coline. Manon, Pierrot et leur fils. Richard, Jean-Loup et leurs épouses. Et Oncle Albert. Pour tous, ce sera un été particulier. Leur dernier été dans la maison de la plage. L’été des vérités qui se disent et des secrets qui se dévoilent.

Déguisé en Gros Barbu, c’est Jérôme qui a glissé cet album sous mon sapin. Un album que je n’avais pas vu sortir en librairie. Et pour cause : les dernières années ont été plus compliquées que les autres. De fait, je ne suis allée en librairie que ponctuellement… et je n’ai pratiquement pas surfé sur la toile pour vous lire.

Un album qui est tombé à point nommé. Il est capable de vous cueillir à l’endroit exact où vous vous êtes posé, avec votre baluchon d’émotions en vrac et d’idées-chiffon… et de vous poser là, au beau milieu des membres de cette famille fictive, pour vivre avec eux cet été 2018 qui ballotte leurs cœurs de sentiments épars. Des sentiments emmêlés et un peu étourdis, des sentiments qui se bousculent entre la joie de se retrouver, la tristesse provoquée par le décès de l’un d’entre eux, le bonheur promis par une naissance à venir et la perspective qu’il s’agit de leur dernier été dans cette maison.

Séverine Vidal mène tous ces thèmes avec brio et rebondit parfaitement de joies en peines. Tantôt amusé, tantôt grave, le ton se pose sans secousses d’un sujet à l’autre et nous touche, nous emporte dans la mélodie de la vie. Les mots sonnent juste, les émotions s’expriment à bon escient et les rires des personnes raisonnent aux oreilles du lecteur. La plume de cette autrice est pleine de promesses et me donne encore plus envie d’aller plonger dans ses « Petites marées » (aux éditions Les Enfants Rouges) que j’ai tenues en main plus d’une fois avant de les reposer. « La Maison de la Plage » est aussi un récit gigogne qui nous emmène sur des chemins narratifs surprenants.

Victor L. Pinel avait déjà collaboré avec la scénariste à l’occasion du troisième tome de la trilogie des « Petites Marées ». Graphiquement, il réalise ici un travail tout en douceur.  Il y a beaucoup de rondeurs et d’espièglerie dans le trait et la palette de couleurs choisie nous plonge dans un été printanier doté d’une chaleur agréable. Il illustre le quotidien de cette petite famille avec beaucoup de tendresse et campe un décor apaisant.

Un petit délice à lire sans modération.

La Maison sur la Plage (récit complet)
Editeur : Marabout / Collection : Marabulles
Dessinateur : Victor L. PINEL / Scénariste : Séverine VIDAL
Dépôt légal : avril 2019 / 176 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-501-12237-5

Dans un rayon de soleil (Walden)

Walden © Gallimard – 2019

L’Homme a quitté la Terre et vit désormais dans l’espace. Les écoles sont d’immenses vaisseaux autonomes, tout comme les sites historiques, les immeubles d’habitation et autres lieux de la vie courante. Quelques villes se sont construites çà et là sur des astéroïdes et on se déplace dans des vaisseaux ressemblants à d’immenses poissons.

Mia vient de quitter son pensionnat de jeunes filles très huppé pour rejoindre une équipe de restaurateurs de vieux bâtiments. Le groupe est placé sous la responsabilité de Char, une trentenaire inhibée qui a à cœur de faire un boulot impeccable. Pour Char, la prise de responsabilités et le coaching d’une équipe sont des choses difficiles à assumer. De fait, c’est Alma qui prend le contrôle des opérations pour soulager sa coéquipière et donner les directives à Julie et Elliot, deux adolescentes de l’âge de Mia.

Mia appréhende de ne pas parvenir à trouver sa place dans ce groupe très soudé. C’est pourtant tout l’inverse qui se produit. A vivre en permanence les unes avec les autres, Mia découvre la chaleur d’une vie de famille et noue des liens forts avec chacune de ses partenaires.

Mia s’adapte vite à son nouveau rythme de vie et se construit de nouveaux repères. Durant ses temps de repos, elle laisse son esprit vagabonder dans ses souvenirs. Elle se rappelle de Grace, son amie si particulière avec qui elle était au pensionnat. Mia rumine encore beaucoup les événements qui ont eu lieu mais là, dans son nouvel environnement quotidien, elle parvient à poser un regard plus mature et prendre du recul sur ses dernières années. Petit à petit, elle comprend qu’il lui reste une chose à faire pour pouvoir enfin aller de l’avant.

Tillie Walden développe un space opera atypique. En installant une jeune fille au cœur de son récit, elle crée d’emblée un rythme narratif loin des codes du genre. Plus inhabituel encore, les hommes sont totalement absents, y compris dans le discours des protagonistes. Quelques heurts sont relatés, ils sont généralement indépendants du noyau dur des personnages que nous suivons tout au long du récit. Nous savons peu de choses sur le monde dans lequel nous évoluons… Tillie Walden a choisi d’aller à l’épure concernant les enjeux économico-diplomatiques. Cela jette un voile de mystère sur l’intrigue et ses éventuels rebondissements. On est comme sur un fil.

Pour le lecteur, c’est l’occasion de se concentrer pleinement sur la psychologie des personnages et de prendre le temps de bien les appréhender. Car Tillie Walden ne se contente pas de scruter uniquement son héroïne. Elle s’arrête tour à tour sur chaque membre du groupe. Chaque personnage est amené à un moment ou l’autre à passer au premier plan. Cela change le ton narratif, la façon d’aborder un événement, l’angle de vue pour comprendre la scène. Chaque fois qu’une pièce principale du puzzle narratif nous est livrée, cela marquera une étape dans notre compréhension de l’ensemble. Chaque moment-clé du récit est un rite de passage pour l’héroïne.

Par bribes, Tillie Walden divulgue des pans de leurs histoires personnelles tout en veillant à laisser des zones obscures. Ces ellipses entretiennent le suspense, captent notre attention et attisent notre curiosité. Le doute plane. On suppose. On suppute. Alors on continue à plonger avidement dans la lecture pour connaître ce dénouement qui ne manquera pas de nous surprendre.

A mesure que les pages se tournent, l’histoire nous fait cheminer dans ses entrelacs émotionnels. Nous sommes amenés à naviguer entre passé et présent, à faire face aux peurs sourdes de ces jeunes femmes qui sont à un carrefour de leurs existences, chacune pour des raisons différentes. Des tensions intérieures, des regrets et des peurs farouches les dévorent. Pour autant, elles s’étayent les unes les autres et s’apportent un soutien précieux. Tillie Walden épice l’ambiance d’une forme de nostalgie qui donne une profondeur supplémentaire au récit.

Le temps est comme suspendu. L’autrice ne fournit aucun repère temporel pour ponctuer le scénario. Elle marque les césures à l’aide de chapitres. Step by step, l’héroïne avance dans sa vie en tâtonnant. Autour d’elle, les autres tâtonnent aussi. Seul son corps change discrètement : quelques expressions de son visage et quelques gestuelles nous font sentir que le temps passe, que l’adolescente se métamorphose, qu’elle glisse doucement vers l’âge adulte.

Pour libérer la tension aigre-douce des scènes en huis clos, Tillie Walden offre des respirations graphiques. Dans les premiers chapitres, les teintes sont contenues dans des bichromies. Puis, les tons dominants lâchent prise, permettant à la couleur de s’installer peu à peu dans les illustrations et de diversifier sa palette de coloris. Les décors alentour sont dépaysants. Les grandes baies vitrées du vaisseau ouvrent sur de magnifiques paysages d’espaces infinis. Le regard n’a pas de point de butée et peut fuir à l’envie dans ce sublime environnement. Constellations, soleils et astres sont autant de points lumineux qui décorent cette immensité illimitée. Par moments, des turbulences aux spirales fascinantes, des engins spatiaux qui ont la forme de poissons géants, des astéroïdes dotés de silhouettes psychédéliques ou des bâtiments flottants surgissent et invitent l’œil à suivre leurs lignes. Loin d’être verbeux, le scénario s’éclipse régulièrement. Des passages entiers se font dans le silence et laissent tout loisir au lecteur de contempler les illustrations.

Très beau roman graphique qui contient quelques petits défauts (notamment dans les derniers chapitres où on touche du doigt les limites des ellipses narratives opérées durant le récit).

Je vous renvoie vers la succulente chronique de Laetitia Gayet (France Inter).

 Dans un rayon de soleil (récit complet)

Editeur : Gallimard / Collection : Bandes dessinées
 Dessinateur & Scénariste : Tillie WALDEN
 Traduction : Alice MARCHAND
 Dépôt légal : janvier 2019 / 544 pages / 29 euros
 ISBN : 978-2-07-512882-9 

Ada (Baldi)

Il y a quelques mois, j’avais découvert Barbara Baldi avec « La partition de Flintham » … Je n’ai pas accroché comme je l’avais espéré avec son premier graphique mais j’en ai savouré la force qui émane de son dessin et la profondeur de ses personnages. Il se dégage d’eux une fragilité qu’ils recouvrent d’un voile de pudeur et une nostalgie qu’ils bordent en cherchant à aller de l’avant. Il m’avait manqué très peu de choses – lors de cette lecture – pour entrer pleinement dans l’univers de Clara, la jeune pianiste. J’étais restée spectatrice de la vie de cette femme, attendant avidement le moment où je trouverai enfin une place à ses côtés et entendre les voix de chaque personnage, les frottements de tissus, les mélodies qu’elle joue sur le piano à queue… Ce moment n’est jamais arrivé.

Pourtant, l’intensité de son dessin m’a saisie. La manière dont elle crée les textures, la profondeur des regards, les contrastes entre les couleurs, la façon dont elle joue avec l’ombre et avec la lumière et l’impact des silences narratifs sur l’ambiance graphique sur l’ensemble. Tout autant de détails qui campent une atmosphère enveloppante et intrigante.

Baldi © Ici Même Editions – 2019

Et arrive « Ada » , le second roman graphique de l’autrice italienne. L’intrigue se déroule en Autriche durant la Première Guerre Mondiale. On est en été 1917, à Gablitz. Le soleil se couche, laissant la nuit envahir progressivement la campagne. Le brouillard avait patiemment attendu cette occasion pour gonfler le torse et prendre ses aises. Plongée dans l’obscurité, la forêt semble plus immense encore. Dans le noir, l’impression d’isolement entre la maison d’Ada et le reste de l’humanité est décuplée.

Ada rentre du bois pour pouvoir nourrir le feu, qu’il ne meurt pas pendant la nuit. « Adaaaa !!!! » . Son père beugle. Eternel insatisfait, il reproche à sa fille de mettre trop de temps pour faire ses corvées. Le Thénardier est attablé et attend qu’elle le serve. Elle a les yeux gonflés de fatigue tandis que les siens à lui sont déformés par la colère. Le male dominant règne sur sa maisonnée. Le visage fardé de couperose, il distribue directives et insultes, se bâfre et vomit son aigreur sur sa fille unique. Cela rend odieux ce tête-à-tête cruel.

« Mains lestes et tête basse, c’est tout ce dont tu as besoin. Alors dépêche-toi… »

Ada trouve pourtant la force de supporter cela. Elle se réfugie dans son jardin secret. Elle se dérobe au regard de son père dans un endroit qui n’appartient qu’à elle et dont il ne sait rien. Une échappatoire qu’elle trouve dans une petite cabane cachée dans la forêt où un petit vase accueille quelques fleurs de saison. Le cabanon est un lieu de quiétude. Ada s’y ressource pour quelques minutes ou quelques heures. Elle y a ses outils : pinceaux, peintures, carnets, toiles… Ada s’évade en couleurs pour mieux affronter la dure réalité.

Quelle triste vie que celle d’Ada. Par la force des choses, la jeune femme se retrouve prise au piège dans un quotidien où elle ne peut s’épanouir. Quelques notes d’espoir nous laissent présager que la vie d’Ada peut prendre un tournant radical mais l’espoir est ténu… il se devine dans les touches de couleurs déposées sur les toiles qu’elle peint. Ces instants suspendus susurrent la promesse que des jours meilleurs sont à venir. Chant des sirènes ?

Barbara Baldi pose tantôt le récit sur les scènes avec le père, tantôt sur les brefs instants de liberté qu’elle s’accorde. Un chaud-froid permanent. Deux facettes de sa solitude : l’une subie, l’autre désirée. Et le fragile équilibre ne tient à rien. C’est un château de carte qui peut se casser d’un simple battement de cils. La violence paternelle semble attendre le moindre faux pas pour éclater bruyamment, brutalement.

En ancrant son héroïne dans la toile historique tourmentée de la Première Guerre Mondiale, Barbara Baldi renforce le sentiment d’insécurité. La situation peut être bousculée d’un instant à l’autre… et empirer. L’atmosphère est électrique. Mais Ada reste paisible, sa présence rassure. Une force tranquille. Un personnage fictif qui offre à l’autrice italienne une opportunité de rendre hommage à Egon Schiele (contemporain et ami de Gustav Klimt). La référence à leurs œuvres surgit dans le récit de Barbara Baldi au moment opportun et donne une dynamique nouvelle à l’intrigue. La veine graphique de son récit s’accorde avec les œuvres des deux peintres expressionnistes – cités plus haut. Des teintes sable, bois, doré et rouge donnent l’échange avec des verts, des bleus et marrons soutenus. La manière d’utiliser les contrastes entre ombre et lumière guide l’œil dans les illustrations. Des photos retouchées d’un coup de peinture Photoshop, de grandes séquences muettes, des illustrations en pleines pages invitent le lecteur à modérer sa vitesse de lecture. On savoure, on prend le temps de contempler, on mesure la tension de chaque instant et l’importance de chaque geste.

Je vous invite réellement à lire cet ouvrage si ce n’est pas déjà fait !

Trois chroniques amies pour vous permettre d’aller plus loin : Noukette, Marilyne et Mes Echappées livresques. Sans compter celle de Capitaine Kosack sur le site Cases d’Histoire.

 Ada (récit complet)
Editeur : Ici Même
Dessinateur & Scénariste : Barbara BALDI
Traduction : Laurent LOMBARD
Dépôt légal : février 2019 / 120 pages / 24 euros
ISBN : 978-2-36912-051-3

Facteur pour Femmes (Quella-Guyot & Morice)

Les habitants de cette petite ile bretonne font peu cas de l’assassinat d’un archiduc austro-hongrois par un jeune nationaliste serbe. Pêcheurs et paysans se cassent l’échine à la tâche pendant que les femmes entretiennent leurs foyers. Personne ne fait grand cas de cet événement qui s’est produit dans un lieu qu’ils localisent à peine sur la carte du monde. Pourtant, quelques jours plus tard, l’ordre de mobilisation générale est décrété. La première guerre mondiale vient de commencer.

« Aucune île n’est à l’abri des continents imbéciles »

Les hommes âgés de 20 à 50 ans sont appelés sous les drapeaux. Gonflés d’un orgueil patriotique, ils partent au combat. Ils sont plutôt amusés de pouvoir donner une bonne déculottée à ces allemands qui nous ont déclaré la guerre. Dans les esprits, ils reviendront dans quelques semaines, quelques mois tout au plus.

« Ces derniers laissent derrière eux de vieux parents, fiers peut-être, mais inquiets, des femmes ulcérées, des fiancées éplorées, des enfants incrédules… »

L’île se vide. Maël lui ne part pas. Une amertume pour lui. Une fois de plus il est mis à l’écart, rabaissé. Avec son pied-bot qui le handicape, il restera à l’arrière, avec les femmes, les enfants et les vieillards. La vie se réorganise sur l’île. En plus des tâches ménagères, les mains des femmes feront aussi la traite et prendront faux et fourches pour s’occuper des récoltes. Les vieux remontent leurs manches pour les aider. Solidarité.

Maël quant à lui, puisqu’il sait lire, sera chargé de la distribution du courrier. A sa surprise, il constate que cette tâche a un goût grisant de liberté et lui permet de se soustraire à l’autorité brusque de son père. Au fil des jours, il lie connaissances jusqu’à accueillir leurs confidences. Il se révèle habile pour distraire ces dames qui vont se surprendre à l’attendre, à l’apprécier et… à le désirer.

L’ambiance graphique de Sébastien Morice est trompeuse. Elle nous installe dans un îlot de quiétude et nous berce de doux pastels. Le dessinateur caresse les courbes d’un bout de Bretagne isolé, une enclave baignée de toutes parts par cette immensité bleue dans laquelle le regard se perd. Les ocres de l’automne, les fades gris de l’hiver, les verts gorgés de vie printanière et durant l’été, les jaunes sont délavés à force d’être exposés au soleil. La nature impose aux hommes son rythme. Des formes douces des collines au charme fou des vieilles pierres qui résistent au souffle des vents démontés, on se love là au bord d’un feu de cheminée ou dans les herbes folles d’une nature sauvage. On est loin des affres de la guerre. Sur ce coin de terre, chaque chose a sa place, chacun a son rôle et la vie file ainsi. Tout est quiétude… en apparence du moins.

Car sur ces images idylliques, Didier Quella-Guyot développe un scénario pour le moins surprenant et incisif. Il rentre au cœur de son personnage et montre, page après page, les étapes de sa métamorphose. C’est un jeune homme écorché par la vie qui nous accueille. On assiste à sa lente ouverture aux autres. On mesure à quel point cela modifie son regard sur le monde et lui permet de prendre confiance en lui. Et lorsqu’il en prend conscience, l’innocent garçon se dépouille de sa naïveté aussi rapidement qu’une gourgandine se déleste de ses vêtements. Son nouveau lui procure une énergie qu’il va utiliser de façon malsaine. Il devient fourbe et son attitude stupéfie.

Une intrigue fort bien ciselée, des visuels de toute beauté et une issue aussi inévitable qu’imprévisible.

Merci ma Nouk pour cette délicieuse découverte !

La chronique de Framboise est déjà sur le blog depuis au moins une éternité !!

 Facteur pour Femmes (one shot)
Editeur : Bamboo / Collection : Grand Angle
Dessinateur : Sébastien MORICE / Scénariste : Didier QUELLA-GUYOT
Dépôt légal : septembre 2015 / 120 pages / 18,90 euros
ISBN : 978-2-81893-413-5

Didier, la cinquième roue du tracteur (Rabaté & Ravard)

Le quotidien de Didier, c’est la ferme. Ses journées sont rythmées par les tâches qui incombent à la petite exploitation familiale : faire la traite des vaches, nettoyer les enclos, donner du grain et répartir les fourrages, labourer, semer, récolter…

Didier vit avec Soazig, sa sœur. Il faut bien reconnaître que Soazig abat l’essentiel du travail à faire à la ferme. Didier lui, se laisse porter. Il se fait rabrouer par Soazig mais au final, il se lève quand il se lève, se perd souvent dans ses pensées et s’occupe avant tout de sa petite et rondouillarde personne.

Mais ce matin-là, quelque chose cloche. C’est la douleur. La douleur absolue ! La douleur physique tout d’abord, celle qui le pousse à se rendre dare-dare chez le médecin, persuadé que son pronostic vital est engagé. La douleur morale ensuite, celle qui le fait penser avec amertume qu’il finira vieux garçon.

« Docteur… il me reste combien de temps ? »

Le médecin se montre impartial et délivre ses recommandations à Didier. Pour cette crise carabinée d’hémorroïdes : une crème et des médicaments. Pour le désespoir amoureux… il remet un post-it à son patient sur lequel est écrit « meetic.fr » . Puis Didier se hâte. Il a prévu d’aller à une vente aux enchères. Un fermier voisin a fait faillite. Didier souhaite profiter de la vente pour équiper de la ferme. Mais en lieu et place de la moissonneuse et du tracteur qu’il comptait acquérir, Didier revient avec Régis… le fermier ruiné et dépressif.

Une drôle de vie à trois commence en même temps que Didier se met en quête de l’âme sœur.

Didier, la cinquième roue du tracteur – Rabaté – Ravard © Futuropolis – 2018

Pascal Rabaté et François Ravard. Quand un album au nom improbable est signé par ces deux auteurs-là, il y a fort à parier qu’on se régale à la lecture.

Pour leur première collaboration, Pascal Rabaté et François Ravard parlent du monde paysan, une actualité composée de cyniques réalités. Faillites, isolement, suicides… un corps de métier sans cesse pris entre le marteau et l’enclume. Le choix des personnages vient égayer ce quotidien rural et cru sans rendre la description simpliste. La quête affective de Didier et sa recherche d’un idéal féminin glisse le tout dans le registre de la comédie. Un album qui s’apparente le travail de Troub’s sur « Mon voisin Raymond » (également publié aux Editions Futuropolis).

Au scénario, Pascal Rabaté ( « Les petits Ruisseaux » , « Un Ver dans le fruit » , « Alexandrin ou l’art de faire des vers à pied » , « Bien des choses » …). On sait que l’auteur a l’art et la manière de parler avec tendresse et amusement des petites gens. Fuyant le clinquant et le mirobolant, Pascal Rabaté émerveille dans sa description de vies ordinaires en y ajoutant la dose adéquate d’humour et de poésie qui touche le lecteur droit au cœur et l’emporte dans des récits au synopsis pourtant peu racoleurs. On retrouve toujours un peu d’étourderie et de rêverie mêlées dans la personnalité de ses héros atypiques et souvent ingénus. On ressent souvent quelques serrements de cœur au contact de ces solitudes souvent lourdes à porter. Il y a enfin ce soupçon de folie inattendue et beaucoup beaucoup d’espièglerie dans la manière de raconter ses histoires. Cet album-là ne déroge pas à la règle.

Didier, la cinquième roue du tracteur – Rabaté – Ravard © Futuropolis – 2018

Au dessin, comme toujours, François Ravard trouve les justes expressions et gestuelles pour nous permettre de savourer ces truculents quotidiens. Quittant les couleurs sombres auxquelles j’étais habituées dans ses précédents albums ( « Clichés de Bosnie » , « La Faute aux Chinois » , « Nous n’irons plus ensemble au Canal Saint-Martin » …), le dessinateur nous fait ici baigner dans une histoire haute en couleurs. Ces dernières égayent un quotidien difficile et le rehausse d’une joie inespérée qui nous met le sourire aux lèvres. On est rudement bien dans ce bain de bonne humeur !

Une lecture qui offre une jolie bouffée d’air !

Didier, la cinquième roue du tracteur (one shot)
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : François RAVARD / Scénariste : Pascal RABATE
Dépôt légal : août 2018 / 80 pages / 17 euros
ISBN : 978-2-7548-2384-5