Carbone & Sicilium (Bablet)

« Manger, boire, dormir et copuler. Il y a entrave à l’individu quand ce dernier ne peut pas assouvir ces besoins fondamentaux. Pour être complet, il faudrait que l’humain soit à chaque instant libre d’écouter ses pulsions primaires, mais aussi de se conformer aux lois de la société qui le contraignent dans le but de préserver la paix sociale et de ne pas nuire à son prochain. C’est un paradoxe qu’il ne peut résoudre. »

Bablet © Ankama Editions – 2020

Au début, il n’y avait rien si ce n’est une intelligence artificielle balbutiante, un pâle ersatz des figures robotiques aperçues dans les meilleures œuvres de science-fiction. Les laboratoires de la Tomorrow Foundation ont travaillé d’arrache-pied sur le projet, ne comptant pas les heures, rêvant juste de voir leurs rêves devenir réalité. C’est ainsi que Carbone et Silicium ont pu voir le jour. Deux intelligences artificielles nouvelle génération et destinées à devenir des personnels hospitaliers au service d’hommes et de femmes âgés, malades et/ou isolés.

Pendant plus de dix ans, Carbone et Silicium ne verront rien d’autres que la géographie des quatre murs du laboratoire où ils ont été créés. Et malgré leurs nombreux voyages dans les dédales innombrables du réseau informatique, ils n’ont jamais vu de leurs yeux la vie à l’extérieur. Consciente de la frustration et de la souffrance causées par cette situation, l’équipe du laboratoire organise un voyage durant lequel Carbone et Silicium resteront sous leur surveillance. Malgré tout, les deux androïdes parviennent à leur faire faux bond. Tandis que Carbone est rapidement interceptée, Silicium leur échappe. « Ils mènent alors chacun leurs propres expériences et luttent, pendant plusieurs siècles, afin de trouver leur place sur une planète à bout de souffle où les catastrophes climatiques et les bouleversements politiques et humains se succèdent… » (extrait du synopsis éditeur).

Après son très remarqué « Shangri-La » en 2016, Mathieu Bablet revient avec un récit d’apprentissage et d’anticipation très consistant. Que ce soit la psychologie des personnages, les réflexions de fond sur l’humanité et son devenir, la cohérence de l’ensemble et surtout (surtout !) la créativité dont il fait preuve pour le traitement graphique du récit… tout tout tout mérite au moins un petit coup d’œil… au mieux une lecture attentive si les extraits que vous allez attraper en feuilletant vous donnent envie d’aller plus loin.

« – C’est bizarre : quand cette personne parle, elle fait appel à mon sentiment de repli identitaire et à ma peur de l’autre.

– Oui, c’est un politicien. 

– Incroyable… c’est au-delà de toute logique. Donc, c’est normal que lorsqu’il me parle, il exacerbe ma colère et ma peur ?

– Non, justement. Dans ce genre de cas, il faut éviter le piège et utiliser ta raison et ton intellect, pas tes émotions. »

En construisant plusieurs ambiances graphiques pour nous guider dans la lecture, Mathieu Bablet nous embarque dans le futur, toujours plus loin vers ce lointain demain. Il nous raconte un des scénarios possible de ce que pourrait devenir l’humanité. Et ce n’est pas forcément beau à voir… car comme souvent, l’Homme y est l’acteur de sa propre perte. Pessimiste ? Oui, mais sans lourdeurs inutiles ; le propos est intelligent et fort bien construit. Déjà-vu ? Oui dans d’autres œuvres de fiction si ce n’est que l’auteur parvient à inventer et nous offre un nouveau regard, à la fois très personnel mais surtout, très universel. Je crois que cet album a la trempe de ces ouvrages qui sont capables de passer les années sans revêtir un cachet vieillot qui les fige dans une époque, une pensée collective propre à une génération ou un courant littéraire. Le fond comme la forme de « Carbone & Silicium » en font une œuvre intemporelle.

On y voit le talent et l’énergie que l’humanité mobilisent pour courir à sa propre perte. Au cœur de cette fiction, une projection croyable. L’univers est cohérent, le rythme narratif entrainant. Les deux personnages principaux sont dotés de personnalités complexes, ils sont touchants, intègres. Deux robots bien plus humains que la plupart de nos congénères. Deux créatures qui nous interpellent, nous surprennent. Carbone et Silicium s’émotionnent, se bouleversifient, s’opposent, se déchirent… mais ils s’aiment, se questionnent, se détestent pour leurs si grandes différences eux qui sont pourtant nés dans le même sein scientifique. Ils s’amourachent pourtant à chacune de leurs rencontres. Cette romance offre la touche d’espoir nécessaire pour illuminer ce récit d’anticipation. L’amour est toujours possible, cela donne de l’élan alors que toutes les données devraient pourtant inciter ces deux androïdes – émotifs, empathiques et dotés d’une faculté d’analyse redoutable – à se débrancher.

L’humanité est capable du meilleur comme du pire. Et dans tout ce pire, cela vaut la peine de sauver le meilleur, le bon, le doux. Solidarité, entraide ne seront jamais des mots dépourvus de sens.

« On fait partie de l’humanité superflue. C’est comme ça. »

Critique de la société et du système capitaliste qui la gangrène, « Carbone & Silicium » nous invite à traverser les décennies, les siècles même. Un récit riche et complexe où il sera question de politique et d’Etat policier. D’enjeux commerciaux, du marché de la concurrence et de société de consommation. De privations de libertés, de domination d’une espèce sur une autres, d’une économie sur une autre, d’un peuple sur un autre. De sentiments et d’émotions. D’environnement et de réchauffement climatique. De voyages dans la matrice, de virtuel et de réel, de rêve et de réalité… du rapport que les individus ont à l’écran et de la place croissante qu’il prend dans nos interactions sociales. Du rapport à la société, à l’Autre et du rapport que l’on a avec soi-même (assumer son ego). De libre-arbitre, de désirs, de fusion, d’entraide.

On attrape le fil du récit sans jamais trop parvenir à le lâcher pourtant, j’ai eu besoin de faire plusieurs pauses durant ma lecture… avec parfois une difficulté à la reprendre. « Carbone & Silicium » est loin d’être une lecture légère. C’est un récit qui fascine d’autant plus qu’il soulève des questions essentielles sur l’Homme et sa nature intrinsèque… allant parfois jusqu’à imaginer des solutions extrêmes et radicales aux impasses dans lesquelles l’humanité s’est nichée. Pourtant, on ne sort pas abattus et démoralisés de cet album, on le referme avec la certitude d’avoir ouvert une fenêtre sur un monde en devenir. Un monde imparfait, bancal, tordu… mais un monde fictif qui peut se corriger. La lecture terminée, la réflexion se poursuit. Bablet fait bouger les lignes avec ses réflexions éthiques et métaphysiques. Il nous interroge, nous interpelle… l’ouvrage est finalement assez interactif… il met les neurones au boulot !

« Pour être complet, il faut être seul. Pas de société, pas d’entraves. »

Voyage aux côtés de créatures directement sorties de la Matrice. Certes, c’est une vision cafardeuse de ce que pourrait être demain. Visions cafardeuses qui disposent pourtant de belles respirations : graphiques (bien évidemment avec des illustrations superbes que l’on a tout loisir de contempler durant de nombreux passages muets), puis cette romance improbable des deux androïdes qui est très bien pensée. L’optimisme est ténu mais suffisant pour nous tenir accroché à l’album. Dernier point : le récit propose une réflexion constructive sur les points de butée et les maux de nos sociétés actuelles. Bref, il y a largement de quoi se mettre sous la dent. Cerise sur le gâteau : l’ouvrage se referme sur une superbe postface d’Alain Damasio… Fichtre ! Du premier mot au dernier point… « Carbone & Silicium » vaut le détour !

Carbone & Silicium (récit complet)

Editeur : Ankama / Collection : Label 619

Dessinateur & Scénariste : Mathieu BABLET

Dépôt légal : août 2020 / 250 pages / 22,90 euros

ISBN : 979-10-335-1196-0

Aquaviva, premier fascicule (Trouillard)

Trouillard © Editions de la Cerise – 2015
Trouillard © Editions de la Cerise – 2015

Demain ? Dans 10 ans ? 100 ans ?

Une guerre ou un cataclysme a changé la donne. La ville est déserte, en ruine. Dans ce paysage désolé, des chiens errants (des hyènes ?) se déchirent les restes d’un vêtement. Nul ne sait lequel d’entre eux remportera ce piteux trophée. Soudain, une pierre vient heurter l’un d’eux. Il meurt sur le coup. Au loin, deux hommes surgissent d’un monticule de gravats. Attirés par les grognements des carnivores, ils s’étaient approchés. Le cadavre de l’animal sera leur repas.

Y a-t-il d’autres hommes qui vivent dans les décombres ? Y en-a-t-il d’autres qui, comme ces deux-là, s’écharpent dans une langue qui nous est inconnue, au prétexte d’un borborygme plus haut que l’autre ? On peut le supposer, d’autant qu’un inconnu apparaît. Il gît inconscient au fond d’un baignoire qui dérive sur un cours d’eau. Le seul vêtement qu’il porte est un maillot de bain où figure l’inscription « Aquaviva ».

Immersion dans un monde post-apocalyptique. Le mystère reste entier quant à la nature de la catastrophe qui n’a laissé derrière elle que quelques survivants. Ceux-là savent-ils à quoi servaient les pneus qui s’entassent au milieu de la route ? Ont-ils connu le monde d’avant, celui-là même où l’électricité apportait à la fois chaleur et lumière, où le bruit de la circulation était le flonflon quotidien des citadins, où la vie s’organisait autour d’activités routinières comme le travail, les sorties en familles au parc, au cinéma ? Savent-ils qu’avant, dans les villes, il suffisait de faire un saut au supermarché pour répondre à l’éternelle question de savoir ce que l’on allait manger ?

Guillaume Trouillard jette ces incertitudes dans ses planches d’Aquaviva dont le premier fascicule de la série est sorti en octobre dernier. Les trois premières pages proposent un court préambule en couleurs où l’on voit un jeune homme plonger la tête dans un puits naturel puis, c’est le grand saut dans un univers en noir et blanc, aussi silencieux que l’était la baignade du jeune homme. Tout contraste entre les deux ambiances. Le vert et le bleu si reposants laissent place à des noirs et blancs qui hésitent, qui contrastent, qui se complètent autant qu’ils s’opposent. La végétation disparaît au profond du béton lézardé, de la poussière blanche et sèche, de la saleté des monceaux de détritus. Les restes d’une civilisation hyper-équipée sont devenus les reliefs d’une civilisation en devenir. Tout semble être à reconstruire… à moins que tout soit en cours de destruction ? L’homme est revenu à l’état sauvage, doit ruser pour trouver quelque pitance. La force de l’album est réelle, tant sur le fond que sur la forme.

Aquaviva, premier fascicule – Trouillard © Editions de la Cerise – 2015
Aquaviva, premier fascicule – Trouillard © Editions de la Cerise – 2015

Cet album muet laisse libre court à l’imagination du lecteur, accepte l’interprétation qu’il peut en faire, nourrit les questions qu’il peut avoir. Quant à la forme, il semble qu’ici Guillaume Trouillard ait utilisé pinceau et feutre pour illustrer ce monde. L’œil s’arrête sur les détails graphiques et remarque cet enchevêtrement de dessin, d’éléments de photographies intégrées dans les dessins, des bouts de mots et des lettres découpées dans des journaux. Autant de métaphores graphiques du monde que nous construisons aujourd’hui, de la quantité faramineuse d’objets que nous accumulons… quel héritage laisserons-nous aux générations futures ? Quel exemple donnons-nous aux plus jeunes en matière de respect de l’environnement ? En regardant dans ce puits naturel, le jeune baigneur du début a-t-il une vision cauchemardesque de ce que l’avenir nous réserve ? Voit-il les vestiges d’une civilisation qui a existé avant lui ?

Edité à 475 exemplaires, cet ouvrage est – pour ne rien gâcher – un objet magnifique. La couverture gaufrée est superbement travaillée. Dans le cadre entourant les entrelacs de feuille, une citation qui prend tout son sens sitôt que le lecteur a fait son premier pas dans l’album : « Quant aux choses de la terre, les hommes en ont la domination toute entière. Nous jouissons des campagnes et des montagnes ; les rivières et les lacs sont à nous, nous semons les blés, nous plantons les arbres, nous donnons aux terres de la fécondité par les eaux que nous y faisons venir. Nous arrêtons les rivières, nous les dressons, nous les détournons ; enfin nous nous efforçons par le travail de nos mains de faire dans la Nature comme une autre Nature » (extrait « De la Nature des Dieux » de Cicéron).

PictoOKÇa se lit vite, trop vite. Alors on recommence la lecture, on contemple les planches, on scrute les cases. Quarante-six pages pour ce premier volume d’une série qui devrait regrouper une demi-douzaine de fascicule (en vente uniquement via la boutique de l’éditeur). N’hésitez pas à vous le procurer.

Les chroniques d’Elouarn, AlyPaper et Philippe Belhache.

Une lecture que je partage à l’occasion de ce mercredi BD (les liens des participations sont regroupés chez Stephie)

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Aquaviva

Premier fascicule

Série en cours

Editeur : La Cerise

Dessinateur / Scénariste : Guillaume TROUILLARD

Dépôt légal : octobre 2015

ISBN : 978-2-918596-10-3

Bulles bulles bulles…

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Aquaviva, premier fascicule – Trouillard © Editions de la Cerise – 2015