Le Parfum de l’exil (Khayat)

Khayat © Charleston – 2021

A trente ans, Taline est terrassée par la mort de Nona, sa grand-mère maternelle qu’elle considérait comme sa mère. Nona lui a tout appris et lui a transmis son don. Car Taline est un nez talentueux et travaille en tant que tel dans l’entreprise de création de parfums créée par Nona.

A trente ans, Taline doit donc apprendre à vivre sans celle qui compte le plus à ses yeux d’autant que Nona lui a légué son entreprise et que Taline a peur de ne pas être à la hauteur des nouvelles responsabilités qui lui incombent. Elle se sent seule.

Dans la maison de Bandole dont elle hérite également, Taline découvre que Nona lui a légué un présent plus précieux encore : trois carnets manuscrits. En lisant ces mémoires, Taline comprend qu’elle tient en main un témoignage qui changera à jamais sa vie. Elle plonge dans le récit de vie de Louise, la mère de Nona. Les mots de sa bisaïeule la touchent profondément. Louise est née à Marach (Turquie) et s’est installée à Beyrouth après son mariage. Entre temps, elle a vécu l’horreur, le génocide de son peuple arménien. Les marches forcées, les morts par milliers, les exactions contre les siens, les deuils, l’exil… Louise a dû se reconstruire après tout cela.

Ondine Khayat livre un récit touchant qui rend hommage aux milliers de victimes du génocide arménien. La romancière aux origines arméniennes et libanaises propose un récit où l’on passe régulièrement du passé au présent, les témoignages des personnages féminins sont enchâssés. Trois générations s’expriment, trois voix de femmes témoignent de l’impact du génocide sur leurs parcours.

Il m’a fallu du temps et plus d’une centaine de pages pour apprécier cet ouvrage. J’ai eu à batailler pour accepter le côté un peu mielleux du récit et accepter que l’enfance de Louise soit aussi parfaite, aussi luxueuse, aussi mélodieuse. J’ai également eu du mal à accepter la précision des souvenirs de Louise ; en effet, en écrivant son récit plusieurs décennies après les faits, son récit est d’une précision incroyable. Echanges, détails vestimentaires, paysages, émotions… tout y est et je sas que j’ai toujours eu du mal à apprécier cet effet de style.

J’ai du mal avec l’emploi de la phrase parfaite posé au parfait moment et le parfait détail qui décore une scène. De fait, j’ai longtemps pensé que je ne verrais jamais la fin de ce livre… car j’étais intimement persuadée que je ne parviendrai pas à passer le cap du premier carnet [le roman s’organise en trois temps forts autour de ces carnets]. D’autant que dans le même temps, la voix de Taline s’exprime pour parler de son présent, de ses ressentis et de l’émotion produite par la lectures des carnets de Louise. C’est un contraste entre les évènements tourmentés vécus par Louise et les problèmes quotidiens de Taline qui sont, par moments, d’une banalité à faire pâlir. Taline s’abîme entre la nécessité de faire un deuil impossible (lié au départ de Nona) et le besoin de se protéger d’une mère et d’un compagnon toxiques. Enfin, il y a l’appréhension de ne pas savoir assumer les nombreuses responsabilités de son nouveau statut de cheffe d’entreprise.

A force d’insister, j’ai atteint le second tiers du récit, celui principalement consacré au génocide arménien. L’univers de Louise s’écroule, la jetant dans l’horreur et la douleur. La plume de l’écrivain s’emporte, quitte le confort douillet pour explorer davantage les ressentis, les sentiments, les réflexions de fond. Alors je sais que nombreux me diront que ça ne les tente pas de devoir attendre autant – dans une lecture – pour pouvoir commencer à l’apprécier. Je sais… Mais je voulais absolument lire l’intégralité de ce texte, eu égard au sujet qu’il aborde. Et je ne le regrette pas. Il y a des passages savoureux, des moments de profond désespoir, de magnifiques métaphores… Finalement, ce moment tant attendu que celui de pouvoir se laisser porter par le récit arrive. La vie de Louise n’a longtemps tenu qu’à un fil mais la volonté qu’elle affiche de ne pas céder à la mort et de ne pas sombrer dans la folie est assez impressionnante. Son récit de vie est puissant, de toute beauté.

Le Parfum de l’exil (roman)

Editeur : Charleston

Auteur : Ondine KHAYAT

Dépôt légal : avril 2021 / 448 pages / 19 euros

ISBN : 9782368126172

Les Ombres (Zabus & Hippolyte)

Il y a quelques jours, je m’étais régalée avec « Incroyable ! » et je l’avais partagé avec vous. En bonne épicurienne, j’ai eu envie de prolonger le plaisir de savourer un autre titre né de la collaboration entre Zabus et Hippolyte… « Les Ombres » a été publié en 2013 aux éditions Phébus et réédité en avril dernier chez Dargaud).

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

« Dis-lui la vérité ! Tu en as honte ? Raconte notre histoire, la vraie ! Si tu meurs, Nous mourrons une deuxième fois. L’histoire de notre vie supprimée, oubliée ! Le devoir de mémoire tu connais, grand chef ! Du fond de notre tombe… Nous l’exigeons ! »

Il est seul. Tétanisé sur sa chaise face à l’immense bureau sur lequel trône de façon imposante un dossier presque aussi grand que lui. Son dossier. Il contient toute sa vie, tous ses espoirs, la perspective de sa survie… celle de jours meilleurs. Il a peur qu’il ne soit pas accepté. Il va devoir le défendre. Se justifier. Se mettre en valeur mais… c’est si difficile quand on sait que son avenir repose sur cet instant-là. Il n’aura pas de seconde chance. Il doit expliquer comment il a pu s’extirper de la mort, comment il est parvenu à sauver sa peau alors que tant d’autres ont péri. Il porte en lui cette culpabilité-là. « Pourquoi moi ?! » Il a honte. Les ombres sont là. Ses vieux démons. Elles se moquent, cancanent. Elles fustigent sa peur autant qu’elles le supplient de témoigner de ce qui s’est passé là-bas… chez eux… chez lui. Car s’il ne dit pas, personne ne saura. Mais lui… lui veut sauver sa peau. Comment a-t-il pu s’en sortir… il ne le sait pas lui-même. Il ne sait pas expliquer pourquoi la faucheuse lui a fait grâce de la vie. Mais il sait que s’il y retourne, il n’aura pas de seconde chance. Alors il raconte son périple ; c’est ce qu’on lui demande pour examiner son dossier. Il y met tout son cœur, toute sa sincérité. Peut-être est-il arrivé au bout du chemin et que les frontières de sa nouvelle vie vont enfin s’ouvrir à lui.

« Alors on s’est sauvés… sans se retourner. Nos jambes tremblaient… mais on courait pour vivre. Vivre encore une heure, une minute, une seconde… »

Exil. Exode. Fuite. Un jeune homme s’est déraciné. Il fait désormais partie de la masse des migrants… de cette foule d’étrangers que l’on chasse, que l’on peine à accueillir… soi-disant faute de place, d’emplois. La masse de ces inconnus qui sont la preuve qu’ailleurs, le monde est malade et qu’un jour peut-être, ce mal touchera notre propre « Eldorado » et qu’il vacillera à son tour.

« Nous allons vers l’Autre Monde. Là-bas… c’est le pays du bonheur ! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l’intérieur et te donne à boire quand tu as soif. Là-bas, tu auras de l’argent pour te payer ce que tu veux. Les billets sortent des murs, il suffit de les ramasser. »

Drame devenu trop commun que celui d’un pays pillé par un autre pour ses énergies fossiles. La liste des exactions commises est longue… trop longue. Le génocide d’un peuple pour satisfaire les rêves de prospérité économique d’un autre. Meurtres et viols en cascade, créant par là même des milliers de veuves, d’orphelins, de mutilés… Le langage des armes et de la peur pour museler tout un peuple et l’asservir. Superbe scénario de Vincent Zabus qui, à l’instar de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), rend hommage aux migrants et réclame un peu d’empathie pour ces hommes et ces femmes qui ont dû s’arracher à leur pays pour survivre. Un récit d’une beauté rare et d’une grande force.

« Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qui il est. Il n’est plus qu’un corps qui marche… »

C’est à l’aide de métaphores graphiques qu’Hippolyte nous emporte, nous transporte et nous chamboule dans ce récit. Issus de récits imaginaires populaires, les personnages secondaires prennent la forme d’ogres, de serpents, de fantômes. Ils accompagnent le témoignage du héros pas à pas.  

« Les Ombres » est un vibrant hommage aux migrants. Superbe et touchant. J’ai eu envie d’accompagner l’écriture de cette chronique avec « La petite Kurde » de Pierre Perret reprise par Idir pour accompagner cette lecture.

Les Ombres (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : avril 2020 / 180 pages / 18 euros

ISBN : 978-2205-08624-9

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi (Smadja)

Smadja © Belfond – 2019

Sacha est grand reporter au journal Le Temps. Elle vit son métier pleinement. Elle arpente le monde ou plutôt les conflits du monde. Elle est journaliste de guerre. Sacha bouillonne et quand il s’agit d’écrire un reportage, elle raconte comme dans un livre. « Ce n’était plus du quotidien, c’était du magasine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. » Sacha a cette possibilité immense de pouvoir percevoir les évènements avec les yeux de l’autre et de pouvoir témoigner, transmettre les actions, les mouvements, les crépuscules, les affres des hommes. Sacha écrit le chaos du monde. Quand elle arrive au Rwanda en avril 1994, sa première impression se fait depuis l’avion. Du ciel, elle découvre : « l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. » Elle croit déceler quelque chose de singulier, « quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance. » Ce pays, elle s’y est peu intéressée avant de s’y rendre. C’est un évènement en Afrique du Sud qui l’a décidée. Pour son nouveau reportage, elle est accompagnée par Benjamin, le photographe.

C’est en avril 1994 que ses yeux se posent sur le Rwanda. Sur Kigali notamment. Dans ce pays, un conflit va se déchainer. Un conflit effroyable. Total. Bestial. « Se superposent deux niveaux qu’il est difficile de distinguer. Celui du conflit d’abord. » Celui de la guerre. Mais « plus insidieux est le niveau infraconflictuel, celui du maillage épais, poisseux, dont il est quasiment impossible de s’extraire, tissé par un gouvernement aux abois qui a associé la population aux tueries en convainquant les habitants que c’est « eux ou vous ». » Dans ce pays, l’impassable va se produire…

Rose est une jeune femme Tutsi. Sa voix ou plutôt ses mots s’intercalent dans le récit de Sacha. Elle aussi écrit mais ses mots sont destinés à Daniel, son mari. Son amour. Rose est née dans une petite maison à Kigali, située dans le parc de la résidence de l’ambassadeur de France. Rose est muette mais ses yeux « parlent bien plus que toutes les bouches de Kigali réunies. » Rose a un fils, Joseph. Et chaque jour, Rose raconte…

« Des yeux, j’ai tenté d’embrasser ce grand jardin. L’insouciance des enfants était contagieuse. Quelle qu’ait été l’existence de chacun, un doux flot pour certains, une gifle pour d’autres, chacun des visages que je voyais là arborait un sourire béat.

Le repas allait prendre fin lorsque le ciel craqua. Le Rwanda, comme pour se rappeler à nous, vint surprendre notre tablée, forçant les invités à débarrasser à la hâte, à reprendre le chemin de leur maison, à se rendre à l’évidence : ce dîner n’avait été qu’une parenthèse, un enchantement. »

C’est un premier roman formidable (malgré le sujet). Très fort évidemment mais formidable dans la tonalité donnée, celle d’une journaliste de guerre dont le récit est, si on peut le dire ainsi, adouci par les mots sensibles de Rose. Cette alternance de mots et de regards posés sur le génocide rwandais en fait toute la force et l’intérêt. C’est palpitant, vivant et bouleversant. J’ai tout aimé dans ce roman que j’ai trouvé passionnant, riche et envoutant. Très bien documenté. Un roman qui traduit l’amour et la vie, malgré tout. A découvrir absolument !

 

Extraits

« Il me semble, je n’en suis pas certaine, que mon père m’a un jour dit : « Ceux qui se sont adaptés à tout ont survécu, mais la majorité n’en a pas été capable et en est morte. » Il parlait de la Shoah. Ou peut-être de l’après. Car la tragédie d’un génocide réside aussi dans son dénouement. A un moment ou à un autre, il doit s’arrêter. Et que se passe-t-il après ? […] Ceux qui ne savent qu’écrire n’ont pas d’issue, car il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. »

« Aujourd’hui que j’écris ces lignes, je me dis, peut-être, enfin, que tu vas venir. Me tendre la main et me laisser dormir. Plonger mon visage au creux de ton bras et rêver. Je ne rêve que de rêver au creux de tes bras. Petite, je voulais une vie extraordinaire. Aujourd’hui, je veux seulement une vie. »

« En dirigeant vers le véhicule, Sacha songea que ça ne lui était jamais arrivé. Quoiqu’elle ait vu, quoiqu’elle ait entendu, elle n’avait jamais posé son carnet. Ni en Afghanistan, ni en Somalie, ni ailleurs. Elle n’était jamais intervenue. Elle n’avait jamais saisi la main d’un enfant. Et elle comprit, quoique leur geste fût spontané, instinctif, irrémédiablement humain, que quelque chose s’était brisé. Non pas qu’elle serait incapable désormais d’écrire, de raconter, de hiérarchiser. Mais lorsque sa main s’était posée sur les yeux de cette enfant, elle était sortie du cadre qu’elle croyait s’être imposée. C’était ce qu’il fallait faire, mais ça changeait tout. Elle enfouit ce sentiment au plus profond d’elle-même. »

C’est un roman des 68 premières fois (pour découvrir les billets c’est par là et vous verrez, les avis sont drôlement enthousiastes, c’est dire si c’est un beau roman et s’il vous faut le lire !)

(Et je mets aussi là le lien vers le billet de Nicole, qui a écrit un très très beau billet sur ce roman)

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi, Yoan SMADJA, Belfond, 2019.