Puisqu’il faut des hommes (Pelaez & Pinel)

Pelaez – Pinel © Bamboo – 2020

Joseph rentre. Il revient après avoir été mobilisé. Il a fait la guerre. Il a vu ses horreurs. Il retrouve sa terre natale, les siens. Les retrouvailles devraient être liesse, les accolades devraient être joyeuses pour l’enfant qui revient au pays.

Après des mois passés en Algérie, la réalité est autre. Le retour est glacial. Tous gardent leurs distances, s’arment de regards accusateurs et de mots cinglants.

« Planqué » , « Tire-au-flanc » , « Lâche » … les sobriquets ne manquent pas. Affecté aux bureaux de l’état-major, ce n’est pas trop la représentation qu’on se fait, ici, du soldat… Joseph est critiqué, rejeté, dénigré.

Le retour au pays est amer… mais il caresse l’espoir qu’en retrouvant Mathilde, ces retrouvailles corrosives avec son village natal seront moins blessantes.

Puisqu’il faut des hommes - Pelaez - Pinel © Bamboo - 2020

« L’homme est un loup pour l’homme » … cette phrase se révèle une nouvelle fois d’une incroyable justesse. Philippe Pelaez déplie un scénario implacable et projette séance tenante son héros dans un univers familier qui devrait lui être, logiquement, ressourçant, apaisant, protecteur. Etrangement, c’est à une toute autre ambiance que nous nous frottons dans ce récit graphique. On bute sur des personnages secondaires majoritairement mesquins, amers, hypocrites. Il jaillit d’eux une aversion presque viscérale. Ils agissent en aveugles, comme mus par un mouvement collectif duquel ils sont incapables de se désolidariser. Çà et là pointent fièrement mais en trop faible nombre, des individus qui prennent la direction opposée. Ils incarneront nos quelques bouffées d’air dans ce tableau peu reluisant de l’espèce humaine. Je m’attendais pourtant à des interactions plus sournoises entre les personnages… quelque chose de plus insidieux, provoquant presque la nausée chez le lecteur tant le drame qui se joue sous nos yeux est révoltant. Et puis quelle est la finalité de ce jeu de dupes ? Pour gagner quelle reconnaissance si ce n’est d’avoir suivi fidèlement le troupeau des mauvaises langues et des frustrés ? Au finalement, je regrette que le scénario n’incise pas davantage les rapports humains. Il me semble que les choses sont restées en surface alors qu’il y avait tant à utiliser pour remuer le couteau dans la plaie et travailler l’ambiance au corps plus encore… ancrant définitivement le récit dans le registre de la pure fiction.

Au dessin, je retrouve la douceur du trait de Victor L. Pinel. Avec un tel coup de crayon, il parvient à faire ressentir la haine malgré la rondeur de son dessin. Il parvient à faire entendre le ton venimeux d’un mot malgré la chaleur de la palette de couleurs qu’il a choisie. Il impose aussi bien le silence qu’il permet aux cris de retentir et de sortir de la simple page de papier sur laquelle il est illustré. Il montre le regard qui se perd dans d’indicibles pensées, le cœur qui se contracte sous le poids de la tristesse ou celle de la peine. Après « La Maison de la Plage » qu’il avait réalisé avec Séverine Vidal, il nous offre une nouvelle fois le fruit d’une collaboration réussie.

Beau… mais ça manque de profondeur.

J’ai eu envie de lire cet ouvrage après avoir lu la chronique d’Amandine.

Puisqu’il faut des hommes (récit complet)

Editeur : Bamboo / Collection : Grand Angle

Dessinateur : Victor L. PINEL / Scénariste : Philippe PELAEZ

Dépôt légal : janvier 2020 / 64 pages / 15,90 euros

ISBN : 978-2-81896-907-6

De nos frères blessés – Joseph Andras

 

9782330063221Comment mettre des mots sur ce texte, fort, très fort… Qui m’a chaviré l’intérieur… Totalement. Intensément. Violemment.

Alger. 1956. Un homme pose une bombe dans l’usine où il travaille chaque jour.

« J’ai décidé cela parce que je me considérais comme algérien et que je n’étais pas insensible à la lutte que mène le peuple algérien. Il n’est pas juste, aurait-on dit, que les Français se tiennent en dehors de la lutte. J’aime la France, j’aime beaucoup la France, j’aime énormément la France, mais ce que je n’aime pas, ce sont les colonialistes. […] Il n’était pas question de détruire par tous les moyens ; il n’était pas question d’attentat à la vie d’un individu. Nous étions décidés à attirer l’attention du gouvernement français sur le nombre croissant de combattants qui luttent pour qu’il y ait plus de bonheur social sur cette terre d’Algérie. »

Dans un climat d’hystérie collective, de violence et de guerre (celle que personne n’ose nommer mais qui est bien là, «celle que l’on dissimule à l’opinion sous le doux nom d’événements»),  la Grande Histoire rencontre celle d’un homme : Fernand Iveton… Qui est-il ? Un héros, un combattant du peuple, un militant communiste, un idéaliste épris de liberté, un homme ardent, engagé, brûlant d’amour pour son pays … Qui est-il ?  Un traître, un terroriste, un poseur de bombe, un pourri ? Est-il le « Blanc vendu aux crouilles » ? Le traite, le félon dont tout le monde réclame la peau ?

De l’interrogatoire à la détention, du procès expéditif à l’exécution, le récit n’épargne rien aux lecteurs, sans mélo, ni pathos … L’histoire suffit. Terrible. Implacable.

Joseph Andras nous mène au plus près de cet homme, ouvrier communiste, condamné pour « tentative de destruction par substance explosive d’édifices habités ou servant d’habitation. »… le seul européen exécuté par la justice française pendant la guerre d’Algérie.

Comme j’ai aimé me tenir tout contre cet homme, au fil des pages, la gorge nouée, les larmes au bord des yeux. Révoltée. Révoltée par le destin de Fernand Iveton, un homme simple, pétri d’idéaux et de libertés. Un homme insensé. Vulnérable. Fort. Vivant. Condamné avant même d’être jugé. Pour l’exemple. Un homme qui restera debout, jusqu’au bout. Tenu par sa cause qu’il pense juste. Par sa femme aussi. Hélène. « Un sacré bout de dame ». Tenace, amoureuse, fière, obstinée, douce, sensuelle, belle, si belle dans les yeux de son homme.

« Hélène…
Un prénom comme une démangeaison. Plaie dans le palais qui n’entend pas se faire oublier.
Il pense à elle, comme il ne peut, chaque jour, s’empêcher de le faire. Il ne cesse de ramasser les pièces diffuses de leur histoire, comme s’il fallait, entre ces murs, l’ordonner pour lui donner un sens, dans cette merde grise, ampoule au plafond, couches tâchées par d’anciens détenus, chiottes à partager à trois, lui donner une direction, un contour ferme, épais, tracé à la craie ou au charbon. Trois ans et demi ensemble. L’un avec l’autre, l’un par et pour l’autre. Fernand rassemble les morceaux que sa mémoire lui restitue, avec plus ou moins de résistance, afin de constituer un bloc, un parpaing d’amour seul à même, face au futur incertain, d’éclater les os et les mâchoires de leurs bourreaux.
Hélène. »

Vous dire aussi que la langue de Joseph Andras, est belle à en crever… Sobre. Vraie. Crue. Sans fard. Sublime.

Vous dire encore que ce récit me touche particulièrement. Car il fait écho à mon histoire, à notre histoire. Celle de la guerre d’Algérie qui, encore aujourd’hui, laisse des traces infinies dans nos mémoires.

 

«  Puis le coq a chanté

Ce matin ils ont osé,

Ils ont osé vous assassiner.

En nos corps fortifiés

Que vive notre idéal

Et vos sangs entremêlés

Pour que demain, ils n’osent plus

Ils n’osent plus, nous assassiner. »

 

 Ce 1er roman est une révélation… Un ESSENTIEL…  A découvrir ABSOLUMENT …

 

Extraits

« Sa nature a coutume de remplir les verres à moitié pleins à la grande tablée de l’existence – le bonheur a chez lui partie liée avec l’ordinaire : il n’a pas la prétention de plus qu’il ne peut et se déploie, dans l’évidente modestie d’une étoffe plissée, sans bruit, sans heurt, seulement une sorte de bien-être qui n’a nul besoin d’en tirer fierté ».

 

« Des histoires à ne plus dormir. Des gens brûlés vivants avec de l’essence, les récoltes saccagées, les corps balancés dans les puits, comme ça, on les prend on les jette, on les crame dans les fours, les gosses, les femmes, tout le monde, l’armée a tiré sur tout ce qui bougeait pour écraser la contestation. Pas que l’armée, d’ailleurs, il y avait des colons et des miliciens également, tout ce petit monde se prenait par la main, c’était une sacré danse… La mort, c’est une chose, mais l’humiliation ça rentre en dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières … »

 

« Fernand a été torturé toute la journée ; il en a donné trois. De quelles matières sont donc faits les héros, se demande-t-il, de quels os, carcasses, tendons, nerfs, étoffes, de quelles viandes, de quelles âmes sont-ils fichus, ceux-là ? Pardonnez, les camarades… Il n’a pas les épaules assez larges pour faire honneur au costume du préfet de l’Eure-et-Loir, Moulin, dit Max, crevé la gueule contuse dans un Paris-Berlin ; il n’a pas le cran d’en appeler à l’Histoire à lettre capitale. Pardonnez, les camarades, j’espère au moins que vous êtes bien planqués, j’ai tenu le plus possible… »

 

Une lecture que je partage avec ma copine Noukette, découverte (la lecture, hein, pas Noukette ! Ma blonde fait partie de ma vie depuis… pfiouuuuuuuu  18 ans !) grâce à l’aventure des 68 premières fois, édition 2016  et à  l’insatiable Charlotte

Le très beau billet de Jérôme à lire aussi 😉

68 premières fois

 

De nos frères blessés, Joseph Andras, Actes Sud, 2016, 17€