L’Homme gribouillé (Lehman & Peeters)

Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Paris. Il pleut. Il n’arrête pas de pleuvoir. La ville est inondée. On entre dans la grisaille de la ville. L’album sera en noir et blanc comme pour mieux coller à la réalité.

Vous le sentez pas ? Moi, je le sens. C’est dans l’air. Dans la lumière aussi. Cette espèce de gris plombé. Le mon est lourd et plein.

Betty est revenue vivre chez sa mère, Maud, le temps que les travaux dans son appartement soient terminés. Betty est revenue vivre chez son excentrique mère avec sa fille, Clara, une adolescente sympathique, franche, mature et mesquine. Comme à chaque fois qu’une échéance professionnelle importante approche – le genre de dossier où il ne faut pas se louper – les angoisses de Betty se manifestent par le fait qu’elle est incapable de prononcer un seul mot. Réduite au silence… pour quelqu’un qui travaille dans le monde de l’édition, ce n’est pas aberrant de repasser par l’écrit pour communiquer. Mais pour ce rendez-vous important qui arrive dans deux jours, il faudra qu’elle ait retrouvé la voix !
En attendant la fin des travaux, les trois femmes cohabitent, à la grande joie de Maud. Jusqu’à ce que Max sonne à la porte en pleine nuit. Max, mystérieux sous son masque inquiétant, étrange dans son manteau de plume, vient réclamer le paquet que Maud devait lui remettre. Il menace, ordonne, intimide pour obtenir son dû… et comme Maud ne se réveille pas, il semble transmettre une lourde malédiction à Clara. Des images jaillissent du passé et l’ombre de cet oiseau de mauvais augure va s’étendre sur cette petite famille qui menait jusque-là une vie plutôt paisible.

Je suis entrée dans l’album avec précipitation. Le seul fait de voir les noms de Serge Lehman – « La Brigade Chimérique » ou « Thomas Lestrange » – et de Frederik Peeters – difficile de tout nommer, je n’ai pas tout lu mais je n’en suis pas loin, je cite en vrac l’excellent « Lupus » , le poignant « Pilules bleues » ou bien encore la série « Koma » ! – a suffit pour que mon cœur ne fasse qu’un tour. J’ai donc ouvert cette bande dessinée en salivant d’avance…

C’est avec un Paris essoré par les pluies incessantes que le scénario s’installe. On entre dans le quotidien englué de Betty, l’une des héroïnes de cette histoire. Car Fred Peeters et Serge Lehman, les deux scénaristes, n’ont pas choisi un personnage central mais un trio de femmes.

La première des trois que l’on rencontre, c’est Betty. Pour cela, on pousse la porte d’un bar de quartier et on s’accoude au comptoir à côté d’elle. On cale vite notre respiration sur la sienne puis on ajuste nos enjambées sur les siennes pour aller affronter cette humidité poisseuse qui nous fait frissonner. On se colle contre Betty, excusant même son caractère maussade. J’ai accroché de suite avec elle, si charismatique, si pleine de charme et d’humour. Si masculine dans sa démarche quand elle est irritée et son visage est d’une expressivité folle ; toutes les émotions donnent des intonations à ses traits, on pourrait presque lire en elle comme dans un livre ouvert. Presque. Car c’est la tempête sous un crâne et seule la voix-off est capable de témoigner à quel point ses pensées bouillonnent. En moins de dix pages, on est entré dans sa vie comme par effraction. On apprend qu’elle est maquettiste, parisienne et mère célibataire. En apparence, rien d’exceptionnel. On devine aussi qu’elle a grandi un peu tordu et cache son talon d’Achille derrière une attitude fière.

Le tableau est complet lorsque les scénaristes nous présentent à sa mère (Maud) et à sa fille (Clara). Cela se fait en une scène pleine de sous-entendus où les héroïnes montrent les caractéristiques principales de leurs personnalités respectives. Les principaux éléments sont alors posés. Les cartes semblent jetées, la couleur annoncée… Puis de-ci de-là on glane des informations supplémentaires, on laisse une, puis deux, puis plusieurs questions en suspens. On sait que les réponses nous serons données très certainement au compte-goutte, il suffit juste d’attendre un peu. Un dernier personnage entre dans la danse ; c’est Max, l’homme-corbeau ou plutôt Maître Corbeau, l’homme masqué. Mystérieux, inquiétant, obsédant. Derrière son masque se cache un lourd secret.

L’aphasie de Betty, le masque de Max, la rébellion adolescente de Clara, les sous-entendus de Maud… autant de facettes d’une vérité que l’on veut connaître, autant d’éléments qui nous aspirent vers le dénouement, nous poussant à tourner les pages avec avidité. La tension grandit peu à peu et l’ambiance se charge d’électricité.

Au dessin, je vois avec plaisir Frederik Peeters revenir au noir et blanc. Cette fois pourtant, il laisse moins de place au vide, moins de place au blanc. Il remplit du brume et d’ombres ses planches, il enrobe, borde et caresse ses personnage… il les tient dans ses griffes et dans cette ambiance graphique tantôt apaisante tantôt anxiogène.

Entrer dans cet univers fantastique c’est faire abstraction du reste. Epier le moindre signe, la moindre piste, le moindre espoir pour imaginer l’issue de secours. Les intrigues se mêlent et s’emmêlent, les rencontres se font et se défont.
Un conte qui, comme les contes des frères Grimm, contient une part d’horreur et de violence. Pour autant, impossible de le limiter au simple affrontement entre le bien et le mal. Un récit fascinant. Un conte fantastique sublime qu’on lit avec voracité. A dévorer goulûment ! Magistral !

Délice de lire cet album avec Jérôme et Noukette. On a eu envie de partager ça pour cette session de « La BD de la semaine » ; les liens des participants sont à retrouver chez Noukette !

L’homme gribouillé

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Frederik PEETERS
Scénaristes : Serge LEHMAN & Frederik PEETERS
Dépôt légal : janvier 2018
320 pages, 30 euros, ISBN : 978-2-7560-9625-4

Bulles bulles bulles…

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L’Homme gribouillé – Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Leda Rafanelli, la gitane anarchiste (Satta & De Santis & Colaone)

Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018

Leda Rafanelli est originaire d’une famille très modeste. Adolescente, elle décroche un travail dans une imprimerie locale. Leda va s’accroche et fait le nécessaire pour se faire remarquer de son employeur. Ses efforts s’avèrent payant car si l’imprimeur la remarque et la félicite régulièrement pour son sérieux, il lui confie aussi progressivement la préparation des caractères en métal en vue de l’impression de textes politiques. Ce métier lui permet également d’avoir accès à une culture que sa condition sociale ne lui aurait pas ouverte.

Par la suite, Leda Rafanelli affirme ses convictions politiques et assume ouvertement ses orientations anarchistes.

En 1901, elle part vivre à Florence avec ses parents. Elle y fait de nouvelles rencontres et notamment Luigi Polli, son premier mari. Elle rencontre ensuite Giuseppe Monanni qu’elle épouse et avec qui elle crée une maison d’édition ; ils ouvrent une librairie pour diffuser notamment les œuvres qu’ils éditent. Et ce n’est là que le début de son parcours atypique où, entre autres, elle devient musulmane, romancière (l’écriture l’accompagnera toute sa vie), mère ou encore chiromancienne.

Francesco Satta et Luca de Santis réalisent un portrait décapant et ébouriffant de cette italienne de caractère. Aussi douce que tranchante, ses interventions sont tout simplement fascinantes. En elle beaucoup de contradictions, à commencer par une curiosité insatiable du monde qui l’entoure mais d’une sorte d’entêtement à défendre ses propres opinions qu’elle protège comme une louve. Une femme entière qui lorsqu’elle épouse une cause, s’y consacre dans retenue. Une femme imprévisible qui traite ses interlocuteurs tantôt avec intérêt, tantôt avec des attitudes de gamine capricieuse.

… tu sais que je vis dans l’absolu. J’aime et je déteste avec la même passion

On est là finalement à traverser les décennies, de l’euphorie de l’installation à Florence à la fierté d’éditer des textes et de soutenir un idéal politique en marge… en passant par les rencontres d’anarchistes ayant joué un rôle majeur dans le mouvement anarchiste en Italie, d’intellectuels en vogue, la Première Guerre Mondiale qui redistribue les cartes, le départ de son époux pour les Etats-Unis, la rencontre avec Benito Mussolini alors qu’il n’est encore qu’un novice en matière de politique, la Seconde Guerre Mondiale qui ébranle les rangs des anarchistes…

De scènes en scènes, on a finalement assez peu de temps morts pour digérer les informations. Sur certains passages, j’ai trouvé les phylactères trop verbeux, peut-être trop instruits (?), me donnant l’impression qu’en voulant trop bien faire, les scénaristes ne sont finalement pas parvenus à aller à l’essentiel. On comprend cependant l’aura qui entourait cette femme mystérieuse et pourquoi son charisme a fait chavirer le cœur de plus d’un homme.

Coté dessin, j’ai également tangué dans les illustrations de Sara Colaone. Alternant des planches très aérées où l’on respire et profite où l’on profite, comme l’héroïne, de l’instant présent sans avoir à se soucier du lendemain… et des planches plus chargées où l’image et la parole se volent parfois la vedette… où la parole étouffe parfois les illustrations. Leda Rafanelli donne l’impression d’avoir eu mille vies en une, une vie d’engagements et de rencontres… j’aurais certainement davantage savouré ces dernières si j’avais moins peiné à reconnaître les visages des protagonistes.

J’ai refermé cet album en étant un peu hébétée. Le scénario est intéressant et je ne cacherai pas que je ne connaissais pas du tout Leda Rafanelli pour autant, si parfois certaines biographies me donnent envie d’aller plus loin dans ce qu’un album a pu m’apprendre ici… je vais m’en tenir aux informations fournies par cet ouvrage.

Extrait :

« Ne donnez pas aux camarades ce qu’ils veulent mais plutôt ce qu’ils n’ont pas encore conscience de vouloir » (Leda Rafanelli – La gitane anarchiste)

Leda Rafanelli – La gitane anarchiste

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Sara COLAONE
Scénaristes : Francesco SATTA & Luca DE SANTIS
Traduction : Marie GIUDICELLI
Dépôt légal : janvier 2018
216 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-173-0

Bulles bulles bulles…

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Leda Rafanelli, la gitane anarchiste – Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018

Notes pour une histoire de guerre (Gipi)

Gipi © Futuropolis – 2018

Ils sont trois amis : Christian, P’tit Killer et Giuliano.

– T’as perdu des points Killer.
« Perdre des points » . C’était une de nos expressions. « Perdre des points… » On perdait des points chaque fois qu’on n’était pas assez durs. Quand on tombait de mob ou qu’une gonzesse nous envoyait bouler. Et ça, ça arrivait déjà avant la guerre.

Trois adolescents livrés à eux-mêmes. Leur pays est en guerre. Pour s’en sortir, il faut montrer les dents, jouer des coudes et se débrouiller. Leur repaire, il est là-haut sur la colline. Les trois faisaient la loi, leurs propres lois, et vivaient de petits larcins. En bas, les villages sont en partie détruits par les bombes.

Les attaques avaient lieu la nuit. Il y avait un village à l’heure du diner, et le matin il n’y en avait plus.

Un jour, alors qu’ils cherchent à vendre des pièces détachées de voiture, les garçons font la connaissance de Felix, un milicien trafiquant. Et là, c’est d’un tout autre business dont il va être question. Felix remarque les capacités de P’tit Killer dans lequel il se voit quand il était jeune. Le mercenaire va alors prendre les trois ados sous son aile et former P’tit Killer. Ce dernier va devenir son homme de main.

Notes pour une histoire de guerre – Gipi © Futuropolis – 2018

« Notes pour une histoire de guerre » décrit un monde d’hommes dans lequel les rapports humains sont un rapport de force entre dominants et dominés. Un monde aux codes âpres, rugueux, anguleux. Un monde où l’on survit, où il n’y a de chance que celle que l’on sait saisir… comme à la roulette russe.

Gipi décrit un pays en guerre sous le regard de ceux qui sont à l’arrière des lignes. Il parle du quotidien des civils qui tentent de survivre en s’affranchissant des règles habituelles. Ces trois jeunes réinventent la vie à leur manière. Ils se déplacent dans des paysages en ruines, à l’affût du danger. Ils rejettent la peur et la terreur. Des gosses, ce ne sont rien d’autres que des gosses qui jouent aux adultes pendant que les adultes jouent à la guerre grandeur nature. Que savent ces gamins de leur patrie ? Que savent-ils des raisons du conflit ? Le scénario est silencieux à ce sujet, nous donnant l’impression d’un monde à la dérive.

– Mais quel rapport ? Cette guerre-là, c’était pas la nôtre.
– Ah non ? Et pourquoi ? A quelle distance de ta pomme doivent exploser les bombes pour te faire dire qu’une guerre est la tienne ?

« Notes pour une histoire de guerre » a été écrit bien avant « La Terre des fils » mais on retrouve ce thème de l’enfant livré à lui-même dans un monde décharné, au bord du gouffre, sans foi ni loi, un monde à modeler. Le dessin fragile campe des gueules imberbes et charismatiques. Les corps parfois désarticulés qui se déplacent sur de magnifiques paysages en noir et blanc d’où la couleur jaillit naturellement de notre imagination.

Malgré l’austérité de cet univers, on s’installe immédiatement dans le trio principal. Le devenir de ces gamins nous soucie, les solutions qu’ils bricolent pour survivre nous inquiètent et nous fascinent. Superbe album de Gipi qui a obtenu le Prix René Goscinny en 2005 et le Fauve du meilleur album en 2006.

Une lecture partagée avec les bulleurs de « La BD de la semaine » . Retrouvez tous les liens des participants chez Moka.

Notes pour une histoire de guerre

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : GIPI
Dépôt légal : janvier 2018
144 pages, 23 euros, ISBN : 978-2-7548-2448-4

Bulles bulles bulles…

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Notes pour une histoire de guerre – Gipi © Futuropolis – 2018

Nima (Fernandez)

Fernandez © Spaceman Project – 2017

Le monde est séparé en deux. D’un côté il y a le monde des hommes et de l’autre, celui des nymphes. Les nymphes vivent à l’abri des regards, dans la forêt.

C’est dans cette communauté de femmes qu’a grandi Nima. Une communauté de nymphes au passé douloureux. Une communauté privée de tous ses membres masculins ; ces derniers ont tous été tués dans une guerre qui les opposa aux hommes.

Danuu, le seul guerrier [nymphe] qui parvint à échapper à la tuerie, jeta une malédiction sur notre race. Il plongea dans la rivière et sa fureur fit bouillir les eaux. A partir de cet instant, les nymphes ne pourraient plus vivre hors d’elles et resteraient ainsi à jamais cachées au regard des humains. Et quand, d’aventure, elles auraient des contacts avec eux, ceux-ci ne les aimeraient jamais et, de leur union, il ne naitrait que des femelles.

Un jour pourtant, Nima rencontre un humain qui s’est perdu dans la forêt. Ils tombent amoureux au premier regard mais Nima le laisse partir. Il reviendra la voir et le comportement de Nima face à cet étranger ouvre un débat dans la communauté des nymphes. Il y a celles qui lui demandent de respecter la tradition et de tuer cet humain… et celles qui acceptent que Nima écoute ce que lui dicte ses sentiments.

Enrique Fernandez c’est un des auteurs du « Magicien d’Oz » (série réalisée avec David Chauvel et publiée chez Delcourt), de « L’île sans sourire » que plusieurs d’entre vous avaient aimé (de mon côté, j’étais totalement passée à côté). Un auteur que je ne mets pas dans mon panthéon mais son dessin a ce petit je-ne-sais-quoi qui m’intrigue, qui me touche… qui me donne envie d’écouter ce qu’il a à raconter.

Premier trimestre 2016 : je flashe sur un projet de réalisation en parcourant le site de Spaceman Project. Je décide de participer au financement collaboratif. En mars 2016, nous apprenons qu’Enrique Fernandez avait recueilli les fonds nécessaires pour mener à terme ce projet. Dès lors, j’ai donc pris l’habitude de passer de temps en temps sur le site pour voir comment les choses avançaient.

L’ouvrage n’a pas réellement été à la hauteur de mes attentes. S’il me tardait effectivement de découvrir cet univers fantastique, j’ai été un peu déçue par la qualité des illustrations. Les planches que j’avais vues en ligne avaient un côté somptueux, elles étaient parées de couleurs éclatantes. Est-ce la technique d’impression utilisée ? la qualité de l’encre ? le type de papier ?… ou tout simplement l’idée que je m’étais faite de cette aventure graphique ? Je miserais davantage sur cette dernière éventualité car à bien y regarder, quand je compare mon exemplaire aux planches en ligne, je constate que les visuels numériques sont parfaitement fidèles à ceux de l’objet que je tiens en mains. Pour le reste, je n’ai rien à redire sur la forme : le découpage donne le rythme et la dynamique adéquats, l’auteur propose également de nombreux passages muets qui nous forcent à observer l’évolution des personnages, leurs jeux de regards. On y glane de nombreux éléments qui nous permettent d’avoir une meilleure compréhension de l’intrigue.

Le scénario place Nima au cœur du récit. Ce personnage central dénote et si elle a une place de choix dans la communauté des nymphes, elle n’en est pas moins différente. Plus sensible, plus réfléchie. Un individu qui refuse d’obéir aveuglément aux règles. Une femme en quête de sens.

Régulièrement, il apparaît une jeune comme Nima qui doute plus que les autres.

Le tableau des personnages propose un sympathique panel de personnalités et de point de vue. Outre Nima, jeune femme qui s’apprête à entrer dans l’âge adulte, nous côtoyons une Doyenne qui transmet oralement l’histoire de son peuple, une figure maternelle, une fillette qui symbolise l’élan et l’ambition de la nouvelle génération et le peuple des hommes. Enrique Fernandez saupoudre le tout de prophétie et de superstition. Il complexifie l’intrigue en confrontant Nima au fait que l’humain qu’elle rencontre ne parle pas la même langue qu’elle. La communication gestuelle qu’ils vont mettre en place a quelque chose de sensuel et fait naître une complicité entre eux. Les rapports entre les uns et les autres sont parfaitement traités mais il y a comme une forme d’urgence à agir qui échappe à ma compréhension.

Une lecture en demi-teinte mais le plaisir de lecture l’emporte légèrement sur la déception.

Nima

One shot
Editeur : Spaceman Project
Dessinateur / Scénariste : Enrique FERNANDEZ
Traducteur : Anne-Marie RUIZ
Dépôt légal : octobre 2017
60 pages, 17 euros, ISBN : 978-84-17253-06-6

Bulles bulles bulles…

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Nima – Fernandez © Spaceman Project – 2017

Baddawi (Abdelrazaq)

Abdelrazaq © Steinkis – 2018

« Baddawi relate l’histoire d’un jeune Palestinien de 1959 à 1980. Sa fille, l’auteure de cet ouvrage, est née aux Etats-Unis et est très investie dans la lutte en faveur de la cause palestinienne. Son récit et sa manière de présenter certains faits sont forcément subjectifs. » … l’éditeur donne le ton dans un avant-propos éclairant.

La lecture peut enfin commencer…

… mais j’ai pourtant refermé le livre pour observer de nouveau cet objet. Un petit format (19 * 21 cm), presque un carré. Une couverture douce et cartonnée. Des motifs symétriques identiques à ceux que j’ai pu apercevoir dans l’album en le feuilletant. Leila Abdelrazaq nous éclaire à ce sujet : « Il s’agit de dessins typiques de la broderie traditionnelle palestinienne appelée tatreez. » Un enfant qui nous tourne le dos, pieds nus et tee-shirt rayé, mains croisées, stoïque. Il regarde. Quoi ? Peut-être regarde-t-il le chemin qu’il a parcouru jusqu’à aujourd’hui ? … alors ouvrons donc ce livre.

Après l’avant-propos de l’éditeur, la préface de l’auteure. Elle nous dit son père, elle nous dit la rupture, la guerre de 1948, l’exil de milliers de personnes. Elle nous cet enfant que l’on voit de dos sur la couverture, il s’appelle Handala ; c’est un personnage crée en 1975 par Naji al-Ali – caricaturiste palestinien – qui « apparaît toujours le dos tourné au lecteur et les mains croisées derrière lui, au milieu des événements politiques représentés sur les vignettes. Naji al-Ali avait promis qu’Handala grandirait et que le monde découvrirait son visage quand le peuple palestinien serait libre et autorisé à rentrer chez lui » … le dessinateur a été assassiné en 1987… son personnage est devenu l’un des symboles de la résistance palestinienne.

Leila Abdelrazaq nous raconte Ahmed, son père.

Safsaf signifie « saule pleureur » . C’est le nom du village natal de la famille de l’auteure au Nord de la Palestine. Après le massacre des hommes du village par des soldats israéliens, les grands-parents de Leila se réfugient au Liban, au camp de Baddawi. Son père y est né et y a grandi au milieu de sa fratrie. Il raconte la vie à l’école et les codes de la vie du camp. Il nous ouvre aussi à toute la culture palestinienne, des spécialités culinaires aux traditions religieuses. Puis, c’est le départ pour Beyrouth

« Baddawi » nous dit aussi les espoirs d’un peuple de rentrer enfin sur sa terre, de retrouver enfin son foyer. 1967 fut l’année de la défaite de l’armée palestinienne, celle du début de l’occupation de la Bande de Gaza, celle des espoirs envolés, la nécessité de continuer à vivre en tant qu’exilé… un sans terre.

Leila Abdelrazaq offre un visage à l’enfant Handala. C’est celui de son père, un garçon que l’on reconnaît entre tous avec son tee-shirt rayé. Le ton est léger, légèrement insouciant, au début de l’album du moins. En grandissant, sa perception des choses change…

La guerre est omniprésente. Elle marque de son empreinte les façades des maisons, elle oblige les gens à modifier leurs habitudes, à prendre une autre route que celle empruntée d’habitude pour aller d’un endroit à un autre… éviter un quartier le temps que les corps soient enlevés… restés cloîtrés à la maison plutôt que d’aller à l’école. Pourtant, Leila Abdelrazaq ne va jamais jusqu’à la rendre oppressante. Malgré les conflits, la vie continue et reprend ses droits. En s’appuyant sur des anecdotes de l’enfance de son père, l’auteure s’attarde davantage sur le quotidien au camp. Si la violence est là, elle n’est présente quand dans les propos de l’enfant ; peu de chars, de soldats israéliens ou libanais… Ahmed (le personnage principal) en parle surtout pour dire comment cela impacte son quotidien.

Un regard sur le conflit israélo-palestinien.

Baddawi

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Leila ABDELRAZAQ
Traduction : Marie GIUDICELLI
Dépôt légal : janvier 2018
128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36846-074-0

Bulles bulles bulles…

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Baddawi – Abdelrazaq © Steinkis – 2018

Mon Traître (Chalandon & Alary)

Chalandon – Alary © Rue de Sèvres – 2018

Un album qui s’ouvre sur les mots de Sorj Chalandon. De la démarche initiale qui l’a conduite à écrire le roman à cette adaptation BD, en passant par son interprétation au théâtre, Chalandon chemine, prend davantage de recul sur cette période de sa vie, se l’approprie et s’en détache mais toujours, ce récit restera une part de lui-même.

Antoine, luthier parisien se prend d’amour pour l’Irlande. Fasciné par sa culture, ses paysages et par la chaleur des gens, le jeune français rencontre Jim et Cathy qui deviendront des amis précieux. Tous font partie du mouvement républicain irlandais, et mènent des actions pour le compte de l’IRA. Un soir à Belfast, il fait la connaissance du charismatique Tyrone Meehan, responsable de l’IRA, vétéran de tous les combats contre la puissance britannique. Antoine ne tarde pas à embrasser la cause de ce peuple. Captivé, le jeune Français trouve en Tyrone un mentor, un ami très cher, presque un père. Puis un traître… « Mon traître » , comme l’appelle Antoine, pour désigner cet homme qui fut en réalité, vingt-cinq ans durant, un agent agissant pour le compte des Anglais. Il les avait tous trahis, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis et lui, chaque matin, chaque soir…

(synopsis éditeur).

Un récit autobiographique. Là, sur le papier, Sorj Chalandon devient Antoine. Là, sur le papier, les mots de Sorj Chalandon, son émotion, ses souvenirs, sa colère… tout y est, tout est repris de façon à répondre aux codes de la bande dessinée. Les visages en revanche, ils proviennent de l’imagination de Pierre Alary. Les visages des protagonistes, ce sont ceux que Pierre Alary a imaginé pendant sa lecture du roman de Chalandon.

L’album se découpe en plusieurs chapitres, nous obligeant à faire des coupures, à faire des pauses. Intercalés entre chaque chapitre, des extraits de l’interrogatoire de Tyrone Meehan / Denis Donaldson réalisé en décembre 2006 par les membres de l’IRA. A cette période, l’Irlande venait d’apprendre que Meehan/Donaldson avait vendu ses informations aux Anglais.

On rentre dans l’album sans aucun préalable. Une courte fenêtre nous aspire en décembre 2006, le jour où Antoine/Sorj apprend que son ami a trahit. Puis, on referme vite cette fenêtre comme pour se protéger d’une bourrasque et on atterrit en Irlande au milieu des années 1970, lors du premier voyage en Irlande d’Antoine/Sorj, de sa première rencontre avec son traître. A chaque voyage, les amitiés se renforcent. Très vite, écourte le laps de temps entre ses voyages en Irlande. Une fois par an, puis tous les six mois… de plus en plus souvent. On évolue dans des tons vert olive, ocre, marron, gris. C’est la guerre dehors, la tension, le danger… la chaleur est dans les foyers, dans les cœurs.

La force des convictions, le combat, les joies et les peines, tout y est, à l’état brut.

Un album coup de poing. C’est à lire !

Mon Traître

– d’après le roman de Sorj Chalandon –
One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Pierre ALARY
Scénaristes : Sorj CHALANDON & Pierre ALARY
Dépôt légal : janvier 2018
146 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-369-81474-0

Bulles bulles bulles…

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Mon Traître – Chalandon – Alary © Rue de Sèvres – 2018

 

Bilan BD

Mes collègues de « La BD du mercredi » ont toujours des mots merveilleux pour introduire ce partage de liens quand c’est à leur tour de l’accueillir. Moi pas. Je sèche, je trouve mes formules fades… Une chose est sûre pourtant : cliquez sur les liens qui suivent et vous allez découvrir des pépites !

Enna :                                                Enna :                                             Nathalie :

La Sardine :                                    Moka :                                          Blandine :

Karine :                                            Sabine :                                                 Sabine :

Blondin :                                            Antigone :                                              Gambadou :

Saxaoul :                                                Jérôme :                                               Jacques :

Hélène :                                             Hilde :                                                  Laeti :

PatiVore :                                         Cristie :                                                  Mylène :

AziLis :                                           Noukette :                                              Natiora :

Stephie :                                          Bouma :                                                Caro :

Alice :                                             Khadie :                                              Soukee :

.

 

Fondu au noir (Brubaker & Phillips)

Brubaker – Phillips © Guy Delcourt Productions – 2017

Hollywood, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

Charlie Parish est scénariste. Depuis qu’il est revenu du front, Charlie n’est plus le même. Une part de lui-même est resté là-bas, incapable d’accepter les horreurs dont il a été témoin… incapable d’imaginer un lendemain à sa vie. Auteur renommé, il a déjà écrit les scénarii de plusieurs films et a été récompensé pour cela. Mais c’était avant la guerre… Depuis, il est incapable d’écrire plus de deux mots d’affilée. Ses textes, c’est Gil qui les écrit. Gil Mason est celui grâce à qui il est entré dans le métier, celui qui lui a tout appris. Mais Gil est communiste et depuis la terrible « chasse aux sorcières » cet homme est devenu un paria dans le microcosme d’Hollywood. Les deux amis se sont mis d’accord : Gil écrit les textes et Charlie les signe. Leurs faiblesses font leur force.

Il avait perdu la capacité à imaginer ce qui arriverait ensuite. Charlie ne savait plus penser au-delà du prochain verre. Il n’existait plus qu’au bord de l’oubli.

Leur fragile équilibre est quotidiennement mis à mal par leurs frasques d’ivrognes. Tous deux ont déjà sombré depuis longtemps dans l’alcool et le décès soudain d’une jeune actrice en pleine ascension, Valeria Sommers, est le grain de sable qui va gripper la machine. Val était l’actrice principale du dernier film de Charlie et sa mort survient pendant le tournage du film. Charlie est le premier à découvrir le corps de Val ; lorsqu’il découvre des traces de strangulation sur le cou de sa collègue (et compagne), il prend peur et quitte précipitamment les lieux du crime. Le problème, c’est que Charlie n’est pas fichu de se rappeler ce qui s’est passé durant la soirée.

Quel n’est pas son étonnement lorsqu’il apprend qu’elle s’est donnée la mort. « Suicide d’une starlette » titrent les journaux… et Charlie prend peur. Qui a donc maquillé ce meurtre et pourquoi ? Mais surtout qui était au courant qu’il était sur les lieux du crime et doit-il lui-même craindre pour sa vie ?

Séries d’Ed Brubaker & Sean Phillips

Pas simple d’écrire cette chronique parce que l’album sort tout de même de ce que j’ai l’habitude de lire et d’apprécier habituellement. Je sais pourtant que lorsque Ed Brubaker et Sean Phillips co-signent une série, cela donne généralement lieu à des titres remarqués par le lectorat. « Criminal » , « Incognito » , « Fatale » … qui n’a pas au moine une fois vu ces couvertures ? Quant à ceux qui ont mis le nez dans ces albums, d’après ce que j’ai entendu, il est difficile de lutter contre leur effet hautement addictif.

L’intrigue est riche, très riche. Dans un contexte social délétère de chasse aux sorcières, de faux-semblants, de profit et d’industrie cinématographique, ce thriller psychologique prend plaisir à torturer son personnage principal. Ce dernier, un homme brisé par son expérience au front, lutte chaque jour pour garder un semblant de dignité et sauver les apparences. Mais derrière le masque, il n’a plus de libre-arbitre, plus d’ambitions.

Chronique d’une mort annoncée, c’est un peu comme cela que j’ai engagé la lecture de « Fondu au noir » . Je suis entrée dans cet album par la petite porte car il a fallu que je m’accroche fermement au livre au début de ma lecture et que je lutte un peu contre mon envie de le reposer (j’ai notamment été gênée par le fait de ne pas reconnaître de suite les personnages d’une page à l’autre… cela s’estompe au bout d’un moment). Ce récit me conduit loin de ma zone de confort habituelle mais je suis finalement parvenue à entrer dans cet univers crade, corrompu et hypocrite… un milieu qui pourtant peut faire rêver rien qu’à l’évocation de son nom : Hollywood.

A l’instar des personnages, on plonge dans l’alcool, on se vautre dans le luxe et la luxure, les filles faciles et l’utilisation des médias. L’acteur est un produit marketing que l’on façonne de toute pièce et c’est encore plus vrai pour les actrices que les producteurs exploitent à plus d’un titre. Ed Brubaker crée une ambiance électrique et presque dépourvue de toute chaleur entre les personnages. Les rapports humains sont tellement faussés par les jeux d’argent qu’on est sans cesse en train de se demander qui est sincère et qui ne l’est pas. On a l’impression que tout le monde se contente de bouger ses propres pions pour se placer au mieux sur l’échiquier. Les alliances d’un jour se défont le lendemain.

Sean Phillips a affuté ses crayons pour nous faire profiter de cette atmosphère digne des productions américaines de la fin des années 1940. D’ailleurs, on lit cet album comme on regarderait un bon vieux film. Graphiquement, c’est un régal et les couleurs de Elizabeth Breitweiser renforcent le côté réaliste de l’univers graphique.

Alcool, strass et paillettes masquent la crasse de ce milieu. Un roman graphique conséquent et assez prenant dont la sortie en France a coïncidé avec la retentissante « Affaire Weinstein » donnant une dimension plus profonde encore à toute une partie de l’intrigue… Brrrr, on ne peut que constater que les sujets soulevés par le scénariste sont des verrues tenaces qui enlaidissent tous les milieux.

Je suis surprise d’avoir finalement accroché avec ce titre.

Une lecture commune avec Jérôme que l’on partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine » . Les liens des participations d’aujourd’hui sont à retrouver chez Stephie.

Fondu au noir

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Contrebande
Dessinateur : Sean PHILLIPS
Scénariste : Ed BRUBAKER
Dépôt légal : novembre 2017
400 pages, 39.95 euros, ISBN : 978-2-7560-9504-2

Bulles bulles bulles…

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Fondu au noir – Brubaker – Phillips © Guy Delcourt Productions – 2017