Kingdom of Knowledge, tome 1 (Oda)

L’histoire se déroule dans un monde un peu moyenâgeux mais il y a quelques éléments des temps modernes (énergie à vapeur) avec une bonne touche de Fantasy. Les habits et certaines armes sont plutôt comme au Moyen-Age, mais il y a aussi des armes qui sont comme aux temps modernes, fusils, canon…

Oda © Kana – 2020

Le monde dans lequel l’histoire se déroule se nomme Ivanya.

L’histoire commence dans une grande bibliothèque où on apprend l’histoire des Gnomes. On apprend alors que le monde était en proie au chaos, les espèces animales ou plutôt de monstres s’entre-dévoraient, il n’y avait aucune loi à part la loi du plus fort. C’est à cette époque que les hommes ont fait une découverte : près d’un château en ruines, ils ont découvert des cubes dans lesquels étaient enfermés des ouvrages d’une civilisation inconnue, seulement ils ne pouvaient pas déchiffrer les textes car la langue utilisée leur était inconnue. A ce moment les Gnomes arrivent et disent aux humains qu’ils peuvent leur traduire les textes, alors les humains proposent de les protéger. Le reste de l’histoire, on suit un jeune Gnome du nom de Fei. Il va vouloir se venger contre l’Empire des Humains car ils viennent d’éliminer tous ses camarades. Fei est le dernier Gnome sur la planète.

L’histoire prend un peu de temps à bien se lancer, mais après c’est parti pour de bon. L’action se met en place et il n’y aura que quelques petites pauses de courte durée. Le scénario est bien parce qu’il est développé, bien construit et le monde d’Ivanya est cohérent. On comprend bien les relations entre les espèces. On voit l’Empire des Humains qui a asservit presque toutes les espèces de monstres et les utilisent comme une armée de destruction massive. C’est une métaphore très juste de notre monde réel où les humains y détruisent tout et trouvent des moyens dévastateurs pour s’entre-déchirer. Il y a quelques points de l’histoire qui sont un peu lambda comme le désir de vengeance du héros qu’on a déjà beaucoup vu et beaucoup lu dans d’autres histoires (cinéma, manga, BD, romans…).

Le dessin quant à lui est bien. Les dessins sont sympas et travaillés avec beaucoup d’effets mangas (yeux exorbités quand les personnages sont en colère par exemple). La lecture est fluide. J’ai bien aimé. C’est un bon premier tome de série qui donne envie de lire la suite.

Auteur et dessinateur : Serina Oda

Éditeur : Kana

Dépôt légal : 16 octobre 2020

ISBN : 9782505085164

Prix : 7,45 / 204 pages

La Bombe (Alcante & Bollée & Rodier)

Alcante – Bollée – Rodier © Glénat – 2020

Une brique. Fascinante, passionnante, consistante.

Un pavé… Il fallait bien ça pour nous ramener au 6 août 1945. Les auteurs dépècent une à une les essais, tentatives, points de butée, étapes, réussites…

La bombe qui pulvérise Hiroshima puis Nagasaki. Qui fait voler les cœurs en éclats. Qui met en lambeaux des milliers de famille. Qui atomise des milliers de victimes. Qui bouleverse le poids des forces politiques internationales. Deux villes cibles et au-delà de leurs frontières, des millions d’individus médusés qui prennent la mesure que la guerre s’arrête là… dans cet effroi. Il n’y a pas de réplique possible à cette frappe nucléaire.

Un scénario co-écrit par Alcante et Laurent-Frédéric Bollée très documenté, ciselé. Du boulot d’orfèvres. Le scénario commence quelques années avant que n’éclate la Seconde Guerre Mondiale. Les premières cartes sont posées, les auteurs installent progressivement les personnages à commencer par Léo Szilard ; les autres viendront peu après. L’occasion nous est ainsi donnée de suivre leur parcours durant le conflit et même au-delà puisqu’ils se sont majoritairement mobilisés ensuite pour intégrer les instances de réflexion sur l’utilisation de l’arme nucléaire. Aux côtés de Szilard, on trouvera Enrico Fermi, Albert Einstein, Robert Oppenheimer ainsi que d’autres hommes qui ont fait l’Histoire, des militaires et des scientifiques pour la plupart, mais aussi des inconnus… petites fourmis anonymes qui ont pris part, malgré elle, dans ce désastre humain.

« Vous saisissez ? Si j’ai voulu me spécialiser en physique nucléaire, c’est pour développer une énergie capable de faire voyager des vaisseaux dans l’espace, pour que l’homme puisse quitter la Terre, et même le système solaire ! C’est pour sauver l’Humanité ! »

Dès lors qu’il a identifié que la conception d’une arme de destruction massive est devenue quelque chose de possible, Szilard s’échine à mettre tout en place pour éviter cela et notamment pour que l’Allemagne d’Hitler de puisse pas détenir une telle arme. Pour apporter cette arme aux Etats-Unis puis freiner des quatre fers quand il perçoit les enjeux internationaux et la force destructrice de la bombe atomique. Retour sur ce pan de l’Histoire. Un album conséquent. Une brique de 472 pages absolument captivante !

Il y a quelque chose de fascinant pour moi quand je suis face à un ouvrage capable de revenir sur des éléments aussi complexes et de les retranscrire avec autant de fluidité. Laurent-Frédéric Bollée m’avait déjà impressionnée avec « Terra Australis » (la conquête de l’Australie par les Anglais). Ce journaliste a donc dû bien se régaler sur la réalisation de ce projet. D’autant qu’il a collaboré avec Alcante qui est aussi passionné d’Histoire que lui. Combien d’heures, de mois passés à travailler sur le scénario de « La Bombe » ? Je n’ose imaginer mais le résultat est bluffant. Tout aussi bluffant que les illustrations de Denis Rodier (qui est à l’origine de ce projet éditorial) réalisées sur cet album. Un trait net et sans concession, tout en noir et blanc, tout en contrastes. Un trait réaliste qui accueille régulièrement quelques métaphores graphiques, sortes d’envolées magiques au milieu de ces planches souvent très proprement structurées. Le style nous immerge dans une ambiance travaillée au petit couteau et qui donne vie au monde de l’époque. Costumes, architecture, véhicules… tout cela dans un contexte de conflit planétaire et de fuite massive de populations vers les Etats-Unis. On sent fortement la tension qui se dégage de certains passages, on appréhende parfaitement les enjeux de cette guerre des nerfs scientifique… de cette course effrénée à l’armement nucléaire.

Les auteurs maitrisent leur récit en traitant de front plusieurs registres : le contexte politico-économique, militaire, social ainsi que scientifiques. De l’émulation produite par la découverte des potentiels de l’uranium dans les rangs des scientifiques à la désapprobation que le résultat de leurs recherches soit aussi destructeur, on vit toutes les étapes de ces années de recherches. En toile de fond il y a l’Europe où la peur au ventre tenaille les juifs, où l’on muselle les intellectuels… et le Japon devenu si puissant et dans un refus obstiné de capituler. Tout y est intriqué, à couteaux tirés et nous permet de poser un regard large, précis, complet. Comme sur un fil, accroché au livre qu’on ne parvient plus à lâcher, on dévore les pages de ce volumineux ouvrage.

« Si deux pays ont la bombe, aucun des deux n’osera l’utiliser, de peur des représailles ! Ils se neutraliseront ! L’idéal, bien sûr, aurait été qu’aucun pays ne l’ait. Mais on n’en est plus là, c’est déjà trop tard ! C’est un énorme paradoxe mais c’est la réalité ! Vu la situation internationale, le meilleur moyen d’éviter qu’on ne se serve de cette bombe, c’est que plusieurs pays en disposent ! Et une fois que ce sera le cas, chacun de ces pays aura intérêt à ce qu’une instance supranationale contrôle l’armement des autres… Cela pourrait aboutir in fine à un gouvernement mondial, qui veillerait à maintenir la paix universelle ! »

La Bombe (one shot)

Editeur : Glénat / Collection : 1000 Feuilles

Dessinateur : Denis RODIER

Scénaristes : ALCANTE & Laurent-Frédéric BOLLEE

Dépôt légal : février 2020 / 472 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-344-02063-0

Les Intrépides (Campanella & Mazza)

« São Paulo, Brésil, 1950. Les préparatifs de la Coupe du monde de football battent leur plein, la première depuis la guerre. Vera et Luiz vivent des jours paisibles avec leur père Jorge, cheminot. Le jeune Luiz partage son temps entre l’école, le foot, le cinéma dont il raffole, et son ami Mario, un jeune boulanger émigré d’Italie au Brésil, comme bien d’autres depuis la fin de la guerre et la libération de l’Italie fasciste. Mais un terrible accident vient bouleverser leurs vies : Jorge, le père, est renversé et tué par le déraillement d’un train. L’enquête révèle qu’un défaut d’entretien des rails est à l’origine de l’accident. En signe de protestation, les cheminots décident de cesser le travail, mais la société qui les emploie envoie des briseurs de grève réprimer violemment ce mouvement de contestation. De leur côté, les enfants de Jorge subissent intimidation et menaces… » (synopsis éditeur)

Un pays qui sort d’années troubles. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Brésil cherche à se reconstruire. Le régime démocratique en place cherche à asseoir ses institutions et leur garantir la solidité nécessaire pour relancer le pays mais ce dernier est rongé par la corruption. Sur ce fond historique, Andrea Campanella assoit son intrigue qui nous cueille très vite. Un drame familial, le quotidien des classes ouvrières, l’amitié, la culture populaire avec le cinéma et le football (on est en 1950 et le Brésil s’apprête à accueillir la Coupe du monde qui avait été interrompue pendant 8 ans en raison de la guerre), les migrants italiens qui constituent une importante diaspora à São Paulo et le problème de la corruption des institutions publiques comme du secteur privé. Autant de thèmes qu’Andrea Campanella aborde dans ce récit sans toutefois nous y noyer. J’ai assez peu de choses à en dire si ce n’est que le récit est cohérent ce qui permet une lecture très fluide.

Anthony Mazza, à l’origine de la naissance de cette histoire, opte pour la ligne claire. Les teintes chaudes et le rendu légèrement granuleux donnent un vrai charisme à cette ambiance graphique. Quelques coups d’œil en arrière sont parfois nécessaires pour remettre un personnage dans le contexte (certains ont une fâcheuse tendance à se ressembler).

Un très bon duo d’artistes-auteurs. En espérant qu’il y ait d’autres collaborations à venir !

Les Intrépides (one shot)

Editeur : Ici Même

Dessinateur : Anthony MAZZA

Scénariste : Andrea CAMPANELLA

Traduction : Laurent LOMBARD

Dépôt légal : juin 2020 / 120 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-36912-063-6

L’Attentat (Mulisch & Hulsing)

Mulish – Hulsing © La Boîte à Bulles – 2020

1945.

La guerre se termine aux Pays-Bas et la vie d’Anton bascule. Le corps d’un collabo est retrouvé devant la porte de sa maison. En représailles, les nazis tuent ses parents, son frère et brûlent leur maison. Anton a douze ans et sa vie vient de partir en fumée. Ayant appris l’effroyable nouvelle, son oncle vient le chercher et s’occupera désormais de lui.

Sept ans plus tard, Anton revient à Haarlem, sa ville natale, à l’occasion de la fête d’anniversaire d’un de ses amis. Anton scrute Haarlem, en quête de lieux et de silhouettes susceptibles de raviver ses souvenirs d’enfance. Et c’est le cas, les souvenirs affluent pour la première fois. Ils se bousculent, le chahutent et le malmènent tant et si bien qu’Anton se fait la promesse de ne plus revenir à Haarlem.

Ce ne sera pas la première fois qu’Anton sera confronté à ces moments où les images du passé déferlent et s’imposent à lui. Anton ne le souhaite pas. Pour lui, fouiller ses souvenirs d’enfance ne peut créer que de la souffrance. Il étouffe les pourquoi, refuse d’émettre de nouvelles et relègue son passé dans le recoin le plus lointain de sa mémoire.  

Pourtant, à différents moments de sa vie, des rencontres inopinées et des conversations fortuites lèveront malgré lui le voile de mystère qui entoure cette nuit douloureuse de 1945.

L’idéologie nazie est présente dans de nombreux romans d’Harry Mulisch. Le romancier explore ainsi toutes les questions béantes laissées par cette période historique. Une déchirure, une déflagration, un choc. Au cœur de ses écrits, on croise la peur : la peur de la rafle, la peur de la dénonciation, la peur des camps… mais également la peur dans tout ce qu’elle induit (inconsciemment ou non) chez chacun d’entre nous : serions-nous intègres ou de pures pourritures dans un tel contexte ? Certains ont choisi le camp des collabos, d’autres ont opté pour des stratégies moins radicales mais tout aussi fourbes. Et puis il y a les braves, les résistants, ceux qui tendent la main à l’Autre pour le cacher, le sauver… pour contrarier les plans des nazis et retarder de plusieurs jours ou de quelques heures l’acheminement d’armes, d’hommes et/ou d’informations…

Au creux de ces écrits, il y a aussi le sentiment d’impuissance. La machine de guerre allemande est si massive que quiconque envisage de s’y opposer doit en mesurer les risques ; le résultat produit risque probablement d’être celui du pot de terre contre le pot de fer. Dans « L’Attentat », ce sentiment est exacerbé par le fait que le personnage principal est un enfant au moment du drame. Il n’a qu’une vision et qu’une compréhension partielle des événements. Il a assisté au meurtre de ses parents, impuissant. Comment se construire ensuite à partir de cela ? Comment accepter cette inévitable culpabilité de n’avoir pu agir… de n’avoir pas osé agir ?

Ces questions intrinsèques à l’œuvre de Harry Mulisch sont bien évidemment reprises par Milan Hulsing. Son adaptation claque et livre un scénario farouche. Il fait ressortir le caractère intranquille du héros, sa lutte vaine pour se convaincre qu’il n’a pas besoin de comprendre pourquoi la revanche des allemands s’est abattue sur sa famille et non sur les voisins. Tant de questions qui le mettent au supplice. Le héros choisi finalement l’oubli. Il a effacé inconsciemment des souvenirs de cette nuit-là. Lui reste ce dont il ne peut se délester : la mémoire des sons et celle des ressentis qui l’ont traversé au moment du drame.

Le scénario est surprenant. Plusieurs parties successives le composent et nous permettent d’avancer chronologiquement dans la vie du personnage principal avec cependant d’importantes ellipses entre les passages. Tout ce qui ne touche pas directement à la nuit du drame est passé sous silence. De fait, on a une vision partielle de sa vie, comme si le passé et le présent étaient cloisonnés. Comme si sa vie entière n’avait aucun lien avec le drame qu’il a connu lorsqu’il était enfant et qu’il refusait d’accepter que ses choix d’adultes sont peut-être une conséquence directe des traumatismes subis durant son enfance. On avance ainsi à saute-mouton dans sa vie avec des périodes de quatre, six voire dix ans qui sont totalement passées sous silence.

On baigne dans des dessins charbonneux, parfois réduits au minimum mais toujours inondés d’une couleur dominante qui témoigne de l’humeur dominante du personnage… car sous la carapace d’homme-fort qu’il veut montrer se cache un homme brisé qui bouillonne, doute, s’effraie. Cette alchimie si singulière qui nait de la cohabitation entre le dessin juste croqué et la chronologie elliptique m’a donné l’impression qu’il sombrait doucement dans la folie ; la présence de ses vieux démons menace de le faire décompenser.

Inspiré de faits réels, « L’Attentat » nous plonge dans un récit imprévisible, fascinant et troublant.

L’Attentat

Adaptation du roman éponyme de Harry MULISCH

Editeur : La Boîte à Bulles / Collection : Hors-Champ

Dessinateur & Scénariste : Milan HULSING

Traduction : Daniel CUNIN

Dépôt légal : août 2020 / 176 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-84953-311-6

Wilderness (Ozanam & Bandini)

Ozanam – Bandini © Soleil Productions – 2020

Abel est en pleine forêt. Il marche en compagnie de son chien. Il part vers sa nouvelle vie. Celle d’avant est cassée. La Guerre de Sécession lui a volé sa femme et sa fille. Depuis sa démobilisation, il vit seul, loin des autres hommes. Mais sa situation, ses souvenirs qui le hantent, ces murs qui lui rappellent sans cesse les jours heureux, tout cela, Abel veut le laisser loin derrière lui maintenant. Il fuit. Il fuit se fuit. Il est devenu l’ombre de lui-même.

Alors il a rassemblé de maigres affaires, sifflé son chien qui lui a emboîté le pas. Et ils sont partis tous deux vers l’Est. C’est pendant ce voyage qu’il se fait agresser par deux hommes qui le détroussent, le tabassent et le laissent pour mort. Ils l’amputent même de son chien. Abel décide de partir à leur recherche, fermement décidé à retrouver son fidèle compagnon.

La préface de Lance Weller, auteur du roman dont cet album est l’adaptation, s’attarde sur l’attachement réel de Lance Weller avec le monde des comics. Enfant, il s’émerveillait devant les histoires de Stan Lee, se fascinait du riche et mystérieux personnages qu’est Batman. Toute sa vie, un fil l’a lié à ce medium, bien avant qu’il commence à écrire ses romans. Alors oui, voir son « Wilderness » adapté en bande dessinée a bien plus de sens pour lui que cela pourrait en avoir pour un autre romancier. C’est comme un aboutissement… une boucle qui se boucle.

Wilderness… Région sauvage…

Nous voilà propulsées en 1899, quelques décennies après la Guerre de Sécession. Propulsés dans des paysages sauvages que l’homme n’a pas encore domptés. Le dessin de Bandini matérialise toute la majestuosité et la rage de ces lieux, l’ambiance silencieuse de cet homme solitaire qui ne tolère que la présence rassurante de son chien à ses côtés.

Les images du passé surissent sans prévenir, tordant son cœur de douleur, de peur, de rage. Le passé nu, en noir et blanc. Brut. Un passé rempli des traumatismes de la guerre, de ses violences sourdes qui transforment un homme à jamais, malgré lui. Un passé de bruit, de maux que les mots ne suffisent pas à contenir. Et bien avant lui, un passé de quiétude, de joies, de bonheur simple bercé par les sons quotidiens d’une famille. Tout a explosé et depuis, le présent dont les couleurs vives sont presque indécentes, pleines d’une force et d’une vivacité qu’il n’est plus prêt à donner. Il s’est ratatiné autour des activités vitales : chasser, récolter, couper du bois. Et son chien pour seul ami.

Je ne sais pas dire si l’adaptation d’Antoine Ozanam est fidèle ou non au récit d’origine. Et pour cause, je n’ai pas lu le roman de Lance Weller. Par contre, je sais dire que son rythme, la manière dont le scénariste joue avec les silences, la rage et la colère du personnage, le rythme narratif et la manière dont les flash-backs viennent le ponctuer… le malmener… Je sais que tout cela m’a plu et pris aux tripes. Les silences ont des sont multiples dans ce récit. Tour à tour oppressants ou apaisants. Tout comme ces grands espaces à perte de vue qui symbolisent tantôt l’ampleur de la solitude qui torture le personnage, tantôt la quiétude qui le remplit… une force tranquille qui est parvenue à s’accommoder de ses vieux démons.

Le voyage que le vieil homme entreprend pour retrouver son chien se révèle être une catharsis. En toile de fond, les guerres intestines qui ont déchirés les peuples d’Amérique.

Wilderness (récit complet)

Adapté du roman de Lance WELLER

Editeur : Soleil

Dessinateur : BANDINI / Scénariste : Antoine OZANAM

Dépôt légal : août 2020 / 152 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2-302-07264-0

Les Ombres (Zabus & Hippolyte)

Il y a quelques jours, je m’étais régalée avec « Incroyable ! » et je l’avais partagé avec vous. En bonne épicurienne, j’ai eu envie de prolonger le plaisir de savourer un autre titre né de la collaboration entre Zabus et Hippolyte… « Les Ombres » a été publié en 2013 aux éditions Phébus et réédité en avril dernier chez Dargaud).

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

« Dis-lui la vérité ! Tu en as honte ? Raconte notre histoire, la vraie ! Si tu meurs, Nous mourrons une deuxième fois. L’histoire de notre vie supprimée, oubliée ! Le devoir de mémoire tu connais, grand chef ! Du fond de notre tombe… Nous l’exigeons ! »

Il est seul. Tétanisé sur sa chaise face à l’immense bureau sur lequel trône de façon imposante un dossier presque aussi grand que lui. Son dossier. Il contient toute sa vie, tous ses espoirs, la perspective de sa survie… celle de jours meilleurs. Il a peur qu’il ne soit pas accepté. Il va devoir le défendre. Se justifier. Se mettre en valeur mais… c’est si difficile quand on sait que son avenir repose sur cet instant-là. Il n’aura pas de seconde chance. Il doit expliquer comment il a pu s’extirper de la mort, comment il est parvenu à sauver sa peau alors que tant d’autres ont péri. Il porte en lui cette culpabilité-là. « Pourquoi moi ?! » Il a honte. Les ombres sont là. Ses vieux démons. Elles se moquent, cancanent. Elles fustigent sa peur autant qu’elles le supplient de témoigner de ce qui s’est passé là-bas… chez eux… chez lui. Car s’il ne dit pas, personne ne saura. Mais lui… lui veut sauver sa peau. Comment a-t-il pu s’en sortir… il ne le sait pas lui-même. Il ne sait pas expliquer pourquoi la faucheuse lui a fait grâce de la vie. Mais il sait que s’il y retourne, il n’aura pas de seconde chance. Alors il raconte son périple ; c’est ce qu’on lui demande pour examiner son dossier. Il y met tout son cœur, toute sa sincérité. Peut-être est-il arrivé au bout du chemin et que les frontières de sa nouvelle vie vont enfin s’ouvrir à lui.

« Alors on s’est sauvés… sans se retourner. Nos jambes tremblaient… mais on courait pour vivre. Vivre encore une heure, une minute, une seconde… »

Exil. Exode. Fuite. Un jeune homme s’est déraciné. Il fait désormais partie de la masse des migrants… de cette foule d’étrangers que l’on chasse, que l’on peine à accueillir… soi-disant faute de place, d’emplois. La masse de ces inconnus qui sont la preuve qu’ailleurs, le monde est malade et qu’un jour peut-être, ce mal touchera notre propre « Eldorado » et qu’il vacillera à son tour.

« Nous allons vers l’Autre Monde. Là-bas… c’est le pays du bonheur ! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l’intérieur et te donne à boire quand tu as soif. Là-bas, tu auras de l’argent pour te payer ce que tu veux. Les billets sortent des murs, il suffit de les ramasser. »

Drame devenu trop commun que celui d’un pays pillé par un autre pour ses énergies fossiles. La liste des exactions commises est longue… trop longue. Le génocide d’un peuple pour satisfaire les rêves de prospérité économique d’un autre. Meurtres et viols en cascade, créant par là même des milliers de veuves, d’orphelins, de mutilés… Le langage des armes et de la peur pour museler tout un peuple et l’asservir. Superbe scénario de Vincent Zabus qui, à l’instar de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), rend hommage aux migrants et réclame un peu d’empathie pour ces hommes et ces femmes qui ont dû s’arracher à leur pays pour survivre. Un récit d’une beauté rare et d’une grande force.

« Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qui il est. Il n’est plus qu’un corps qui marche… »

C’est à l’aide de métaphores graphiques qu’Hippolyte nous emporte, nous transporte et nous chamboule dans ce récit. Issus de récits imaginaires populaires, les personnages secondaires prennent la forme d’ogres, de serpents, de fantômes. Ils accompagnent le témoignage du héros pas à pas.  

« Les Ombres » est un vibrant hommage aux migrants. Superbe et touchant. J’ai eu envie d’accompagner l’écriture de cette chronique avec « La petite Kurde » de Pierre Perret reprise par Idir pour accompagner cette lecture.

Les Ombres (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : avril 2020 / 180 pages / 18 euros

ISBN : 978-2205-08624-9