Silencieuse(s) (Joly & Meynet)

Joly – Meynet © PerspectivesArt9 – 2017

Entre le lycée, le club de volley, les copines et les problèmes avec son frère, Anaïs n’a pas beaucoup de temps pour se poser.

Et puis il y a Mahé, Zoé, Sarah, Julie, Lana, Agathe…

Toutes ont des vies et des réseaux d’amis éclectiques. Elles vivent chez leurs parents ou en couple, elles gagnent leur vie ou font des études. Elles sont toutes différentes mais elles ont ce point commun qui les relie, celui d’être importunées dans les lieux publics. Mains baladeuses, remarques déplacées, insultes, sifflets,…

Bref, je me suis fait harceler. Tout le monde a vu la scène dans le métro, mais personne n’a rien fait, aucune réaction…

Ranger les jupes et les décolletés au placard par peur d’essuyer des réflexions désagréables. S’emmitoufler, opter pour les vêtements amples plutôt que les fringues plus sexy, hésiter à sortir seule le soir, préférer les baskets aux talons…

Avoir honte de soi, honte de ce que l’on porte, honte d’avoir provoqué cette situation est une réaction quasi systématique. Pourtant, on parle bien là de respect, d’intégrité, de liberté… alors pourquoi se remettre en question alors que ce sont ces attitudes masculines qui ne sont pas adaptées ? Ces attitudes misogynes ont un nom : le harcèlement de rue. Et la réaction la plus saine à avoir face à cela est avant tout de réagir. Dire non, s’opposer, s’indigner. Et puis aussi ne pas se laisser envahir par la honte et ne pas rester seule avec ce que certaines peuvent vivre comme un traumatisme. La femme qui subit cela n’est pas responsable de ce qui se passe, elle est victime. On opte trop souvent pour le silence et on constate que, lorsqu’on accepte d’en parler, on n’est pas seule à vivre cela.

Les sentiments que m’inspirent ces individus aujourd’hui, c’est du dégoût, de la tristesse, de la colère.

Salomé Joly découpe son scénario en 9 récits. Neuf voix, neuf sensibilités, neuf parcours pour aborder le harcèlement de rue. Elle a choisi de consacrer son « travail de maturité » (équivalent du baccalauréat en Suisse) au harcèlement de rue. Elle a donc recueilli les propos de jeunes femmes. Aux crayons, Sibyline Meynet met en images ces témoignages et les adoucit tant par la rondeur de son trait que par l’utilisation dominante de roses et de violets dans les illustrations.

Toutes deux proposent ainsi un album accessible à un large public. On en retient deux choses importantes : toutes les femmes sont concernées par ce problème et il faut en parler.

Sur le même sujet, « Les Crocodiles » de Thomas Mathieu me semble plus pertinent (mais peut-être s’adresse-t-il à un lectorat moins important car la violence y est moins maquillée) car il propose notamment en fin d’album des pistes de réflexions qui permettent d’anticiper certaines situations et de s’y préparer en amont. Quoi qu’il en soit, « Silencieuse(s) » est trop doux pour moi mais mettez-le dans les mains des ados !!

Silencieuse(s)

One shot
Editeur : PerspectivesArt9
Dessinateur : Sibylline MEYNET
Scénariste : Salomé JOLY
Dépôt légal : juin 2017
104 pages, 14,95 euros, ISBN : 9782372450331

Bulles bulles bulles…

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Silencieuse(s) – Joly – Meynet © PerspectivesArt9 – 2017

Doigts d’honneur (Ferenc & Bast)

Ferenc – Bast © La Boîte à bulles – 2016
Ferenc – Bast © La Boîte à bulles – 2016

Doigts d’honneur ? Le titre est évocateur. Placé juste au-dessus d’une foule en train de se déchaîner sur un bout de tissu vers, il questionne. Doigts d’honneur ? On scrute alors cette couverture et l’on tente de comprendre ce que signifient les expressions sur les visages de ces hommes qui s’échinent ensemble. Celui-ci est-il en colère ? Celui-là est-il mis en tension par la somme qu’il a misé sur un combat de rue ? L’hébétude ? La pulsion ? L’avidité ?

Tout à la fois ?

Difficile à dire. Il ne reste plus qu’au lecteur à ouvrir l’album… et prendre la mesure des propos qui y sont rapportés.

Leyla est une étudiante. Elle n’a plus que quelques semaines pour boucler son mémoire d’études et devenir ingénieur agronome. Elle touche presque au but après cinq années de formation universitaire. Ce soir-là, son ami Asim vient la chercher. Ils ont rendez-vous sur la Place Tahrir. Une révolution y gronde pour signifier la colère et le mécontentement d’un peuple à l’égard de ses dirigeants. Mohamed Morsi, président élu, est sommé de partir. Le pays n’en finit plus d’être en révolution depuis les événements de 2011, dorénavant englobé dans ce que l’on appelle « Le printemps des arabes». Un peuple fier et solidaires aspire à la liberté et demande le respect de ses droits.

Fier ? Solidaire ? Alors comment expliquer le fait que chaque jour, sur cette même place symbole de liberté, des centaines de femmes soient bafouées, humiliées… violées ?

Code couleur dans cet album en noir et blanc. Bast (auteur de l’excellent « En chienneté ») a choisi de faire apparaître la couleur par touches. Elle permet de faire jaillir ponctuellement un détail afin que l’on puisse mieux repérer Leyla dont les cheveux sont recouverts d’un voile vert. Comment ne pas penser à ces révolutions de couleurs qui ont éclaté aux quatre coins du globe : rouge, orange… ? Comment ne pas penser au soutien-gorge bleu de cette femme, à la tunique rouge d’Azza Suleiman qui lui était venue en aide… à ses dépens… Pour d’autres raisons, comment ne pas penser à ce vert-crocodile retenu par Thomas Mathieu dans son ouvrage sur le harcèlement de rue ?

Ferenc quant à lui passe cette fois du côté de la création. Editeur chez La Boîte à bulles depuis plusieurs années, il se lance avec brio dans la réalisation d’un scénario engagé, didactique certes… mais prenant. Il fait le choix d’aborder le sujet à plusieurs niveaux : local, international ; il intègre même dans son récit le processus de création puisque le lecteur assiste à la première impulsion donnée (par Vincent Henry), celle-là même qui a conduit les auteurs à faire les premières recherches sur le sujet qu’ils développeront ensuite dans « Doigts d’honneur ».

Le récit resserre progressivement son sujet. Passée la contextualisation de la révolution égyptienne de 2013, ils se concentrent progressivement sur une autre révolution qui cherche à obtenir de la visibilité. La révolution des femmes qui aspirent à leurs droits les plus élémentaires.

Et pour les femmes, n’en parlons pas… Parce qu’il ne suffit pas de virer un tyran… On doit faire une deuxième révolution, nous, pour avoir voix au chapitre…

Le personnage fictif de Leyla est le symbole de ces femmes égyptiennes qui souhaitent lutter contre la banalisation du harcèlement de rue, hurler les injustices, dénoncer les viols. Et que dire de l’opinion publique qui ne bouge pas. Que dire de la réaction des proches de Leyla qui, apprenant qu’elle souhaite porter plainte suite au viol, la décourage d’engager cette démarche par peur du qu’en dira-t-on, par peur que la honte de frappe la famille

Et comment même accepter l’existence de telles pratiques ? Les dénoncer ne suffit pas à les anéantir pourtant, les taire n’est pas la solution.

En Egypte, il existe une frontière étanche, lourde de conséquences, entre les preuves d’un crime et l’application de la loi. Le droit des femmes, notamment, est bien plus soumis à la tradition qu’à la loi. L’excision en est un exemple éloquent. (…) Les leaders religieux locaux, musulmans ou coptes, rivalisent de silence devant une tradition qui se perpétue, confortant les familles dans un mécanisme de répétition aveugle.

PictoOKCela fait quelques titres déjà qui marquent la collaboration entre La Boîte à Bulles et Amnesty International (« Noxolo », « Printemps noir »…). Le cahier des charges est simple : aux auteurs de se positionner sur un thème qui les intéresse parmi les actions menées par Amnesty International. L’organisation met à leur disposition des archives voire les met en lien avec des intervenants de l’ONGI et/ou les personnes qui ont motivé l’action de mobilisation internationale.

Qu’est-ce que ce livre changera au final ? Peut-être rien dans la résolution des difficultés rencontrées par les femmes égyptiennes ? Même pas un coup de poing pour signifier un ras-le-bol. Le peu qu’il puisse apporter, c’est de sensibiliser davantage quelques lecteur(ctrice)s sur ce qui se passe en Egypte. Ce n’est pas grand-chose mais c’est déjà mieux que rien !

N’hésitez pas à visiter le site de l’album.

LABEL LectureCommuneUne lecture commune avec ma douce Framboise qui s’est installée chez Noukette pour l’occasion. Pour lire sa chronique, cliquez ici.

Les chroniques de Lunch, Philippe Belhache et Daniel Muraz.

Extraits :

« Rien ne retient les harceleurs : ni l’âge, ni la bague au doigt, ni le voile. Un adolescent pris sur le fait à Alexandrie et questionné sur son attitude a répondu de façon significative : Si je ne poursuivais pas les femmes, mes copains me prendraient pour un homosexuel » (Doigts d’honneur).

« Mais les militaires semblent autrement plus excités par la présence d’une femme. La frapper devient une fin en soi, justifiant un attroupement totalement absurde, au regard de la proximité de milliers de manifestants bien plus menaçants pour les forces de l’ordre… (…) Dans une société qui offre peu d’horizons, l’un des rares privilèges de l’homme égyptien est d’occuper l’espace public. Si la femme vient le concurrencer sur ce terrain… que lui reste-t-il ? Alors il humilie. Alors il frappe. » (Doigts d’honneur).

Doigts d’honneur

– Révolution en Egypte et droits des femmes –

One shot

Editeur : La Boîte à bulles & Amnesty International

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur : BAST

Scénariste : FERENC

Dépôt légal : janvier 2016

ISBN : 978-2-84953-235-5

Bulles bulles bulles…

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Doigts d’honneur – Ferenc – Bast © La Boîte à bulles – 2016