La Bête, tome 1 (Zidrou & Frank Pé)

Zidrou – Frank Pé © Dupuis – 2020

Novembre 1955 à Anvers.

Un cargo est amarré au port sous une pluie battante. Il fait gris, froid… le genre de froid humide qui colle au corps. Dans ses soutes, Marsupilami ronge son frein, remonté à bloc par une traversée éprouvante qui a duré une éternité ; il, est profondément en colère de n’avoir été ni hydraté ni nourri. Il a le poil hirsute et le corps fortement amaigri. Mais il a encore assez de ressources pour mobiliser ses dernières forces et s’enfuir.

« Là ! Au milieu de la route ! Un enfant en imperméable jaune avec… un lasso ! »

Quelques jours plus tard, en banlieue bruxelloise, c’est le petit François qui découvrira le Marsu exténué. L’enfant décide de le ramener chez lui, ce qui ne manquera pas de provoquer une grande stupéfaction chez sa mère. Elle devrait pourtant être habituée de l’étrangeté des bestiaux que François prend sous son aile.

« Une taupe albinos ! Une hulotte idiote ! Une caille sans plumes ! Un vieux matou qui pète tout le temps ! Des salamandres ! Un chien à trois pattes ! (…) La seule chauve-souris diurne au monde ! Un aigle même pas fichu de voler !… (…) Il ne manque plus qu’une licorne et notre arche de Noé affichera complet !!! »

Avec son don inné d’entrer en relation avec les animaux, François réussi à apaiser Marsupilami. Se sentant chez lui, ce dernier se construit un nid dans la grange attenante à la maison.

Voilà un Marsupilami surprenant sous la plume de Zidrou et le sublime coup de crayon de Frank Pé. A l’instar du « Little Nemo » dont le dessinateur nous avait gratifié il y a quelques semaines à peine, le dessin est de toute beauté. C’est ainsi que visuellement, on découvre un Marsu plus sauvage, moins fluet, plus racé et féroce que celui de Franquin. Il en impose !! On sort totalement du registre humoristique familial dans lequel la série avait fait son nid pour entrer de plein pied dans un univers plus consistant qui réinvente totalement ce personnage imaginaire fabuleux. Un premier tome qui met en place ce petit monde tout nouveau… et nous présente un Marsu comme on ne l’avait jamais vu. Dès le premier regard, il n’y a aucun doute sur la puissance et la force de cet animal. Les dessins – en couleur directe – de Frank Pé sont de toute beauté… Chaque case est un tableau ! Bijou d’album ! Ce qui m’a davantage surprise, c’est le côté sombre de l’ambiance graphique. On sent la rage qui bouillonne dans les veines du marsupial, on sent le froid pinçant de ce fichu temps pluvieux qui rend son poil poisseux… puis on sent lorsqu’il baisse la garde en présence de l’enfant.

François… l’autre personnage fort de cet album. Un petit bonhomme d’une dizaine d’années qui vit avec sa mère. Un milieu modeste, un père absent… et pour cause… dix ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les soldats allemands sont rentrés chez eux, laissant des orphelins derrière eux. Les stigmates et la haine farouche des Boches est encore bien présente dans l’esprit des Belges. A l’école, le nom de famille de François est un fardeau. Un « Van den Bosche » qui ne laisse aucun doute sur la provenance de cette sonorité teutonne. Pour cela, il subit quotidiennement les violentes humiliations de ses « camarades » de classe. Il accepte, sans broncher mais sitôt arrivé à la maison, son sourire s’illumine de nouveau au contact de sa drôle de ménagerie.

« Glouglouricoooooo ! »

Zidrou quant à lui garde ses habitudes qui lui vont si bien. Le propos peut être incisif et devenir soudain moqueur, nous faire passer en un clin d’œil d’une scène cruelle à un débordement de bonne humeur où les rires fusent et la joie est palpable. Le scénario peut virevolter dans un délire farfelu et rebondir sur un sujet d’actualité de façon crue. Une lecture entrainante qui nous emporte entre action et petites scènes du quotidien. L’humour est très présent et une place généreuse est laissée aux rapports humains… On bondit d’émotion en émotion sans perdre le fil du récit. Du bon Zidrou qui a généreusement plongé son scénario dans un bouillon de culture belge ! Expressions en tout genre, plats, traditions… tout y passe et le rendu est réellement intéressant et très ludique.

« Les Chokotoff, c’est comme la vie : il faut laisser fondre doucement dans la bouche, pas mordre dedans ! »

Une claque ! Et j’ai bien hâte de tenir en mains le second tome qui devrait clore cette série. Hâte. Vraiment hâte !! Et je crois que vous feriez bien de vous procurer ce tome parce que ça m’étonnerait bien qu’il déplaise à quelqu’un !

Et je sais bien que je ne trouve pas toujours les mots pour vous convaincre alors… alors je vous envoie vers cette très complète et sympathique interview de Frank Pé (©Metro) qui devrait finir de vous convaincre que cet album-là est à lire.

La Bête / Tome 1 (Série en cours)

Editeur : Dupuis

Dessinateur : FRANK PE / Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : octobre 2020 / 150 pages / 24.95 euros

ISBN : 979-10-34738-21-2

L’Enfant ébranlé (Xiao)

Xiao © Kana – 2020

« L’Enfant ébranlé » est le premier ouvrage de Tang Xiao traduit et publié en France. Il a la même sensibilité que « Undercurrent » , « Le Pays des cerisiers », « Les Pieds bandés » ou encore « Solanin » que l’on retrouve dans la Collection Made In (édition Kana).

Yang Hao est cet enfant qui traverse à pas de loups son existence. Il a une dizaine d’années. Hypersensible, introverti, élève studieux qui en dehors de l’école aime retrouver ses copains pour jouer aux jeux vidéo ou lire des mangas. Son quotidien, il le partage entre l’école et la vie de famille. Une famille où le père est sans cesse retenu ailleurs par son travail. Une absence qui pèse à Yang Hao. Cette année-là pourtant, son père est de retour. Son secteur professionnel est en crise et il n’a d’autre choix que d’attendre qu’on le positionne sur une nouvelle mission. En attendant, il sera à la maison. Passée l’euphorie des retrouvailles, Yang Hao déchante vite en découvrant un père qui passe la majeure partie de ses journées à jouer au mah-jong avec ses amis, butinant la vie de famille, laissant à sa femme la gérance du foyer et s’étonnant que cette dernière tienne si peu compte des projets d’avenir qu’il a pour leur famille. Yang Hao devient amer et regrette le temps où il avait une image idéalisée de son père. En quête de nouveaux repères, Yang Hao fait la connaissance de Feng Zhun, un garçon qui a la réputation d’être une graine de délinquant.

Yang Hao est à un carrefour de son enfance. Alors qu’il s’apprête à rentrer dans l’adolescence, il se retrouve face à des perspectives nouvelles et une forte envie de contester l’autorité d’un père si distant et si peu affectueux.

Le personnage est sur le fil. Il flirte avec l’interdit sans jamais toutefois se rapprocher trop près de la fine frontière qui ferait tout basculer. Il canalise ses envies et apprivoise ses peurs. Il cherche sans cesse à faire la part des choses et se raccroche à sa mère qui est son seul repère. Il s’ancre à elle, aux valeurs qu’elle lui a transmises et cherche à apprendre doucement à exprimer ses émotions, ses inquiétudes. Le support rêvé se présente à lui ; c’est ainsi qu’il va utiliser l’écriture comme une catharsis. Ainsi, il s’engouffre dans ses devoirs de rédaction pour se dire, reconstruire les liens tels qu’il aurait aimé qu’ils soient, panser les souffrances, soulager sa culpabilité, avouer une fragilité ou un acte qu’il ne parvient pas à assumer. A bas bruit, il grandit. Il mûrit mais s’émanciper fait si peur ! Dans cet apprentissage de soi, il bute car la figure paternelle qu’il avait jusque-là idéalisée est friable, imparfaite, égoïste. Les certitudes enfantines de ce garçon sont tout à coup ébréchées, ébranlées, cahotantes.

En s’ouvrant au monde, il s’ouvre également à lui et identifie peu à peu les facettes de sa personnalité. Il parvient à repérer ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Ce qu’il aime, ce qui lui fait peur. Ce qui le dérange. Son regard perd sa naïveté enfantine et ce changement est douloureux. Les belles découvertes laissent plus facilement la place à des constats qui bousculent et embarrassent.

Les dessins réalistes de Tang Xiao contiennent beaucoup de sensibilité. Rien n’est en contraste, comme si l’enfant empilait renoncements et compromis pour trouver la frontière de ses possibles et parvenir – dans les minces interstices qui lui restent – à s’épanouir sans heurter quiconque autour de lui. Le noir et blanc des planches est travaillé au lavis et à l’encre ; il nous offre une myriade de dégradés de gris. L’ambiance graphique de cet ouvrage est généreuse en détails, d’une richesse réelle. Les visages sont dessinés avec autant de précision que de douceur. Les détails (architecture, flore, objets du quotidien) sont quasiment omniprésents, ce qui donne aux décors une vraie consistance et contribue à nous ancrer dans la lecture. Graphisme et scénario forment un tout cohérent. En toile de fond, Tang Xiao montre une société chinoise encore très soucieuse des traditions (fêtes nationales, cérémonies religieuses) mais qui voit l’organisation familiale changer du fait de la réalité économique ; le système patriarcal continue à se déliter.  

Le dessin fait ressortir toute la fragilité du personnage. J’ai eu l’impression qu’il était en alerte, apeuré à l’idée de mal faire et surtout, inquiet à l’idée que ses repères volent en éclat. Et le retour de son père dans le quotidien vient justement chahuter une routine rassurante. Un père tant attendu dont la présente malmène finalement la moindre habitude, le moindre repère.

Il y a de la poésie dans la manière de raconter et de dessiner cette tranche de vie. Un peu de légèreté par-ci par-là que l’on attrape à pleine mains. Et une forme de tristesse chez cet enfant tiraillé par les désirs que les autres ont pour lui, ses propres désirs et une situation familiale dont il peine à comprendre les tenants et les aboutissants. A un âge où les jeux imaginaires occupent encore une belle part du quotidien, le personnage fait preuve d’une maturité surprenante. Cela donne une vraie consistance à l’intrigue et capte notre attention. Un album intéressant et émouvant.

L’Enfant ébranlé (récit complet)

Editeur : Kana / Collection : Made In

Dessinateur & Scénariste : Tang XIAO

Traduction : An NING

Dépôt légal : septembre 2020 / 394 pages / 19,95 euros

ISBN : 978-2-5050-8432-7

Mes premiers 68 – Deux romans à découvrir !

Aujourd’hui, avec mon lardon de 16 ans, on vous propose en partage deux romans découverts grâce aux 68 premières fois et qui nous ont bien plu. On espère qu’il en sera de même pour vous !

Mes 68 premières (jeunesse)

Le blog des 68 (avec toute la sélection des premiers romans à destination de la jeunesse comme des adultes d’ailleurs) est à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Martins © Gallimard – 2019

Ceux qui ne peuvent pas mourir [1. La bête de Porte-vent] de Karine MARTINS (Billet de Pierre)

La bête de Porte-vent est le premier volet de la série Ceux qui ne peuvent pas mourir. Dans ce premier tome, on retrouve Gabriel, un immortel lié à une organisation qui a pour but de traquer les Egarés qui sont des « monstres » comme des vampires ou bien des loups-garous. Cette organisation se nomme la Sainte-Vehme. Dans ce tome, il est avec Rose, une fille qu’il a récupéré au cours d’une mission et qu’il ne veut plus laisser. Ils vont devoir élucider une série de meurtres étranges dans un petit village du Finistère et on peut dire que cette aventure sera autant surprenante que prenante !

J’ai bien aimé le roman. L’univers est nouveau et très bien imaginé, ce qui rend la lecture intéressante et pas répétitive contrairement à certains romans. Il n’est pas très long et se lit plutôt facilement. Une fois qu’on commence, on ne peut plus s’arrêter car on ne veut surtout pas perdre le fil de l’histoire. Et j’avais envie de savoir ce qui allait arriver à Gabriel et Rose !

Extraits

« Depuis qu’elle était au service de Gabriel Voltz, Rose avait appris une leçon essentielle : sortir seule la nuit dans Paris était la plus mauvaise idée qui soit. »

« Gabriel eut peur. Il avait beau être un vétéran de la chasse aux Egarés, c’était différent cette fois. Lors de ses précédentes chasses, il était mieux armé et avait toujours une faille à exploiter chez son ennemi. Mais là, rien. Il ne savait pas comment vaincre la bête. Et il n’était pas complètement présent : son esprit était obnubilé par la jeune femme retranchée dans le caveau, par la gamine qui resterait seule s’il venait à disparaître, par Grégoire à qui il laisserait un fardeau peut-être trop lourd à porter. »

Ceux qui ne peuvent pas mourir [1. La bête de Porte-vent] de Karine MARTINS, Gallimard Jeunesse, 2019

Bulle © L’Ecole des Loisirs – 2020

Les Fantômes d’Issa d’Estelle-Sarah Bulle (billet de la vieille mère)

« Les cauchemars sont encore revenus. Ça fait quatre ans maintenant que j’en ai presque toutes les nuits. Peut-être que ce journal va me soulager. Peut-être qu’écrire la grosse bêtise que j’ai faite la fera diminuer un peu dans ma tête. Maintenant que j’ai douze ans, je pense que je peux revenir en arrière, et tout écrire, je suis assez bonne en français. Mais c’est difficile de commencer. Par où débuter : au moment où j’ai commis cette erreur fatale, quand j’avais à peine huit ans ? Avant ? Avant, c’est mieux. Comme ça, ce sera clair. En écrivant, ce qui est arrivé deviendra juste une histoire, avec un sens et, je l’espère, une fin. »

Je ne sais pas bien pourquoi mais j’ai lu cette histoire le cœur un peu serré. J’ai eu peur, peur oui, du secret d’Issa, de ses fantômes, de son « erreur fatale ». J’ai été émue par Issa et sa lutte silencieuse.

Ce premier roman raconte donc l’histoire d’une jeune fille prénommée Issa. Elle est alors âgée de douze ans quand elle prend en charge le récit et qu’elle décide de revenir sur les évènements qui la hantent. Il faut vivre et pour cela il est temps pour elle de se libérer de ses secrets.

Ce roman dit la nécessité de la parole en partage pour grandir, pour dépasser sa culpabilité et affronter ses peurs. Il dit aussi la puissance de l’amitié comme de la lecture (ici des mangas) qui peut permettre des grandes choses ! C’est un beau roman, lumineux malgré mon cœur serré, à l’écriture légère et simple, alerte et très agréable. Un roman dévoré !

Merci aux 68 premières fois pour cette lecture bien émouvante…

Les Fantômes d’Issa d’Estelle-Sarah Bulle, L’école des loisirs, 2020

I kill Giants (Kelly & Niimura)

Kelly – Niimura © Bragelonne – 2018

Barbara n’est plus tout à fait une enfant, pas encore une adolescente.

A l’école, Barbara n’y va pas par quatre chemins. Pourvue d’un bon sens de la répartie, la jeune fille dit ce qu’elle pense et cela ne plaît pas à l’équipe enseignante. Avec ses attitudes bizarres, ses lubies étranges et le fait qu’elle soit toujours le nez dans ses livres, les autres enfants préfèrent l’ignorer. Il n’y a que Taylor – la caïd de l’école qui rackette et tabasse tous ceux qui passent à sa portée – qui s’intéresse à Barbara, mais ses tentatives d’intimidation ne marchent pas sur Barbara, ce qui rend Taylor encore plus hargneuse.

A la maison, le rythme est assez soutenu ; entre sa grande sœur qui partage sans cesse les anecdotes de son travail, son frère qui est le parfait cliché de l’adolescent à l’humour douteux et qui se laisse vivre… et tout le reste… Barbara a vite pris l’habitude de s’échapper dans son monde imaginaire. Elle est convaincue qu’une attaque de géants est imminente. Elle cherche à alerter les adultes mais rien n’y fait, les autres restent sourds à ses propos.

Il n’y a bien que Sophia, son amie, et la nouvelle psychologue de l’école, Mme Mollé, qui semblent s’intéresser à ce que pense Barbara…

La présentation de l’éditeur m’avait totalement emballée. Tout à fait le genre de résumé capable de vous donner envie de plonger dans la lecture en un temps record et de vous convaincre que vous allez vous régaler de bout en bout dès que la lecture sera commencée.

Dès que j’ai eu l’album, je me suis donc lancée… et j’ai douté, me demandant si cet album était pour moi. L’album se découpe en plusieurs parties et les deux premiers chapitres m’ont vite fait changer mon fusil d’épaule. Le scénario y est saccadé et j’ai eu du mal à cerner le personnage principal. Il nous manque des éléments pour pouvoir faire des liens entre les différentes scènes, on passe parfois du coq à l’âne. La lecture du premier chapitre fut pour moi douloureuse et j’en suis sortie perplexe.

Butée comme je suis, j’ai tout de même poursuivi, grinçant des dents et soufflant, d’autant que le second chapitre confirme amplement mes premières impressions.

J’ai poursuivi encore… troisième chapitre… même tonalité et même ambiance influencées par la présence de cette enfant – Barbara – qui n’a pas toute sa tête. Elle dégage une forme d’étrangeté mêlée à une forme d’hypermaturité. Elle est obnubilée par un unique sujet : les géants. Elle sait tout d’eux : leurs points faibles, leurs motivations, pourquoi apparaissent-ils et comment les combattre. Rien ni personne ne semble être en mesure de la faire revenir à la réalité et de l’intéresser pour des sujets beaucoup plus terre-à-terre comme sa scolarité. Perchée. Son monde imaginaire chevauche la réalité. Barbara semble glisser lentement vers la psychose.

Et puis soudain, un élément est lâché dans le récit et intrigue. Au beau milieu du troisième chapitre arrive peu à peu ce qui va donner du liant à l’ensemble. Certes, on trouve vite l’enfant très touchante, un peu drôle sous ses airs hallucinés et ses oreilles d’animaux qu’elle se met en permanence sur la tête. Mais il y a soudain, un fil que l’on attrape.

Un fil qui intrigue.
Un fil prometteur qui nous convainc de poursuivre.

Les dessins de J.M Ken Niimura nous avaient préparés mais je n’avais pas correctement saisi jusqu’à ce moment où j’ai compris la métaphore des géants… et le scénario de Joe Kelly prend sens. Ensuite, vous connaissez cela aussi bien que moi : on est totalement pris par l’histoire et on tourne les pages avec la curiosité de celui qui veut connaître la suite. On s’appuie sur les émotions de la fillette et c’est vraiment là, dans cette boule d’énergie incontrôlée, que tout ce joue. Et c’est rudement bien mené.

Cette série avait été éditée une première fois en français sous le titre Je tue des géants ; le premier tome était passé inaperçu et je pense que c’est pour cette raison que l’éditeur n’avait pas poursuivi le projet. Ici cette fois, le label Hi Comics s’est saisi de l’œuvre et le propose d’entrée de jeu dans un volume intégrale. Il me semble que ça vaut le coup de découvrir.

Une « BD de la semaine » parmi la sélection d’albums que les bulleurs ont partagés aujourd’hui. Pour retrouver toutes les participations du jour, rendez-vous chez Moka !

I kill Giants

One shot
Editeur : Bragelonne
Collection : Hi Comics
Dessinateur : JM Ken NIIMURA
Scénariste : Joe KELLY
Dépôt légal : mai 2018
177 pages, 19.90 euros, ISBN : 978-2-8112-2398-4

Bulles bulles bulles

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I kill Giants – Kelly – Niimura © Bragelonne – 2018

Tu pourrais me remercier (Stoian)

Stoian © Steinkis – 2017

Vingt nouvelles pour illustrer vingt expériences vécues de violences sexuelles. Hommes et femmes unissent leurs voix. Jeunes et moins jeunes, toutes origines sociales et ethniques confondues. Vingt témoignages édifiants de harcèlements ou d’agressions caractérisées.

Transports en commun, soirées privées, lieux publics… Un(e) partenaire, un(e) ami(e), un(e) collègue, un(e) inconnu(e)… tous peuvent potentiellement être des agresseurs. La conséquence est souvent la même : passé le traumatisme, la victime se mure dans le silence, étouffée par la honte et la douleur.

Il n’y a pas de mots pour décrire ce sentiment de trahison, de culpabilité et de dégoût de soi

A chaque témoignage, le dessin change, se mue, se colle à la voix qui raconte. Hésitant, maladroit, sec, délicat, tordu, fragile… le style s’adapte au récit et au trouble ressenti par la victime. Certaines de ces victimes sont capables de faire preuve de sang-froid et de réagir au moment même où l’agression se produit. D’autres n’ont pas cette présence d’esprit et se laisse envahir par une peur primale. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’effroi et son lot de questions qui déferle après coup.

Tu pourrais me remercier – Stoian © Steinkis – 2017

Le dessin est âpre sans être dépourvu de chaleur. Difficile pour moi de vanter l’esthétique du travail d’illustration car visuellement, je suis loin d’avoir apprécié cette mise en image du moins pas sur la totalité des anecdotes relatées ici car pour certains témoignages, le travail d’illustration réalisé m’a vraiment déplu. On saute d’une ambiance graphique à l’autre, toutes aussi différentes les unes que les autres, à l’instar des propos rapportés. L’album est enrichi d’un complément de notes dans lequel Maria Stoian explique sa démarche : « les témoignages rassemblés dans cet ouvrage ont pour la plupart été recueillis en ligne et de manière anonyme, certains sous forme d’entretiens » ; s’ouvrent ensuite différents items identifiant la nécessité d’une écoute, d’un soutien, de l’observation de ce qui nous entoure et de la nécessité d’intervenir lorsqu’on est témoin d’une agression, quelle qu’en soit sa nature.

On ne reviendra pas sur la nécessité de lever les tabous et de soulager les victimes de ce sentiment de honte qu’elles ressentent après un traumatisme. Lever les tabous. Parler. Dire. S’aider.
Si le sujet du harcèlement est désormais largement repris par les différents médias et si le problème de la violence conjugale est désormais reconnu, il reste encore un long chemin à faire pour que les mentalités changent. Alors oui, depuis quelques temps, on nous rabat les oreilles en permanence avec les notions de harcèlement et d’agression. On en revient même à devoir faire des tableaux rappelant ce qui est évident, on en revient à devoir réexpliquer les bases du savoir-vivre en société… les bases du respect. Espérons que ceux qui sont durs de la feuille vont que non, le port d’une jupe n’autorise en rien une main baladeuse, un sifflement, voire pire…

Sur le même thème : « Les Crocodiles », « Silencieuse(s) »

Extrait :

« Il n’y a rien de plus terrifiant que d’être maintenue de force par une personne en qui l’on a confiance, alors qu’on a dit non et que l’on pleure. Ce sentiment de trahison et d’impuissance totales, absolues » (Tu pourrais me remercier).

Tu pourrais me remercier

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Maria STOIAN
Traducteur : Claire MARTINET
Dépôt légal : octobre 2017
104 pages, 15 euros, ISBN : 978-23-68461-65-5

Bulles bulles bulles…

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Tu pourrais me remercier – Stoian © Steinkis – 2017

Silencieuse(s) (Joly & Meynet)

Joly – Meynet © PerspectivesArt9 – 2017

Entre le lycée, le club de volley, les copines et les problèmes avec son frère, Anaïs n’a pas beaucoup de temps pour se poser.

Et puis il y a Mahé, Zoé, Sarah, Julie, Lana, Agathe…

Toutes ont des vies et des réseaux d’amis éclectiques. Elles vivent chez leurs parents ou en couple, elles gagnent leur vie ou font des études. Elles sont toutes différentes mais elles ont ce point commun qui les relie, celui d’être importunées dans les lieux publics. Mains baladeuses, remarques déplacées, insultes, sifflets,…

Bref, je me suis fait harceler. Tout le monde a vu la scène dans le métro, mais personne n’a rien fait, aucune réaction…

Ranger les jupes et les décolletés au placard par peur d’essuyer des réflexions désagréables. S’emmitoufler, opter pour les vêtements amples plutôt que les fringues plus sexy, hésiter à sortir seule le soir, préférer les baskets aux talons…

Avoir honte de soi, honte de ce que l’on porte, honte d’avoir provoqué cette situation est une réaction quasi systématique. Pourtant, on parle bien là de respect, d’intégrité, de liberté… alors pourquoi se remettre en question alors que ce sont ces attitudes masculines qui ne sont pas adaptées ? Ces attitudes misogynes ont un nom : le harcèlement de rue. Et la réaction la plus saine à avoir face à cela est avant tout de réagir. Dire non, s’opposer, s’indigner. Et puis aussi ne pas se laisser envahir par la honte et ne pas rester seule avec ce que certaines peuvent vivre comme un traumatisme. La femme qui subit cela n’est pas responsable de ce qui se passe, elle est victime. On opte trop souvent pour le silence et on constate que, lorsqu’on accepte d’en parler, on n’est pas seule à vivre cela.

Les sentiments que m’inspirent ces individus aujourd’hui, c’est du dégoût, de la tristesse, de la colère.

Salomé Joly découpe son scénario en 9 récits. Neuf voix, neuf sensibilités, neuf parcours pour aborder le harcèlement de rue. Elle a choisi de consacrer son « travail de maturité » (équivalent du baccalauréat en Suisse) au harcèlement de rue. Elle a donc recueilli les propos de jeunes femmes. Aux crayons, Sibyline Meynet met en images ces témoignages et les adoucit tant par la rondeur de son trait que par l’utilisation dominante de roses et de violets dans les illustrations.

Toutes deux proposent ainsi un album accessible à un large public. On en retient deux choses importantes : toutes les femmes sont concernées par ce problème et il faut en parler.

Sur le même sujet, « Les Crocodiles » de Thomas Mathieu me semble plus pertinent (mais peut-être s’adresse-t-il à un lectorat moins important car la violence y est moins maquillée) car il propose notamment en fin d’album des pistes de réflexions qui permettent d’anticiper certaines situations et de s’y préparer en amont. Quoi qu’il en soit, « Silencieuse(s) » est trop doux pour moi mais mettez-le dans les mains des ados !!

Silencieuse(s)

One shot
Editeur : PerspectivesArt9
Dessinateur : Sibylline MEYNET
Scénariste : Salomé JOLY
Dépôt légal : juin 2017
104 pages, 14,95 euros, ISBN : 9782372450331

Bulles bulles bulles…

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Silencieuse(s) – Joly – Meynet © PerspectivesArt9 – 2017