L’Araignée de Mashhad (Neyestani)

Neyestani © Ça et là – 2017

Saïd Hanaï était un maçon, père de famille et mari attentionné. Il vivait à Mashhad (la ville est considérée comme une ville sainte, elle se situe dans l’Est de l’Iran). Saïd Hanaï était musulman, croyant et fervent pratiquant. Musulman, croyant, Saïd Hanaï s’était donné pour mission de nettoyer Mashhad de la débauche. Entre août 2000 et août 2001, il a tué 16 prostituées. En août 2001, il s’en prend à une dix-septième prostituée mais c’est l’acte de trop. Il est arrêté et emprisonné. Surnommé « le tueur araignée », il croupira en prison jusqu’à son exécution en avril 2002.

Durant son incarcération, deux journalistes, Mazia Bahari et Roya Karimi, sont allés l’interviewer. Ils ont filmé cette rencontre. C’est en regardant ce documentaire que Mana Neyestani a eu envie d’adapter ce parcours atypique en bande dessinée et d’y mêler faits réels et fiction. En introduction, l’auteur précise d’ailleurs : « Ce livre résulte de la combinaison entre le documentaire de Mazia Bahari et mon propre imaginaire. Je n’ai pas tenu à être fidèle point par point à la réalité des faits, mais plutôt à m’inspirer de l’esprit des événements décrits ».

Ce qui marque en premier lieu, c’est la vie très ordinaire du tueur en série. Une enfance banale jusqu’à ce qu’il parte à la guerre dans les années 1980 (guerre Iran-Irak). On saisit vite que le conflit l’a traumatisé. Puis, il retourne à la vie civile, trouve du travail et se marie. Le Coran lui montre la voie à suivre, les règles à respecter ; la religion rythme sa vie. En fidèle croyant, il connaît les textes sacrés par cœur mais applique sa propre vision de la charia.

Quelle créature ? Une créature divine ne tomberait pas dans la débauche et la luxure. Si vous vouliez appliquer la loi divine, vous feriez vous-même lapider une femme adultère. Ce n’est pas un meurtre, c’est la stricte justice divine.

Mana Neyestani s’était fait connaître en France avec son excellent témoignage autobiographique « Une métamorphose iranienne ». On retrouve ici son style. Le propos va à l’essentiel et montre sans jugement toutes les contradictions d’une société prise à son propre piège et ballotée entre les traditions, la religion et la démocratisation.

Le journaliste iranien nous permet d’avoir plusieurs points de vue sur cet événement. Les entretiens avec le meurtrier sont le cœur du récit mais l’auteur l’enrichit du point de vue d’une victime, du juge en charge de l’affaire, de l’opinion publique. Des extraits de la rencontre avec la femme et le fils sont également de la partie.

Graphiquement, c’est tout aussi pertinent. Les dessins n’agressent à aucun moment et les jeux de hachures construisent une narration visuelle très fluide. L’ambiance graphique est sereine, presque posée. Elle donne un côté intimiste au reportage. Pas de tensions, pas de suspense mais une observation à la fois objective et empathique.

La personnalité du tueur est à la fois fascinante et terrifiante. Jamais il ne s’excusera pour les meurtres commis, convaincu d’être dans son bon droit et d’appliquer la justice divine.

Mana Neyestani relate, expose et suppose. Il tisse des liens entre le passé du tueur et son présent, il cherche à comprendre ce qui peut conduire un homme à tuer avec un tel sang-froid, sans aucune considération pour les prostituées, les considérant comme des choses insignifiantes. Il se questionne aussi sur le fait que l’opinion publique donne raison à cet homme et l’excuse au point d’en faire un héros.

Extraits :

« C’est comme d’aller à la guerre, j’estime que c’est le devoir de tout bon musulman » (L’Araignée de Mashhad).

« Si Saïd avait tué quelqu’un sans raison, j’aurais été perturbée, effrayée… mais seize femmes dépravées, ça ne s’appelle pas des assassinats. Il y a un projet derrière, un engagement. Saïd a toujours été un homme très responsable. (…) Si Saïd a commis une faute, c’est peut-être d’avoir accompli le devoir du gouvernement à sa place » (L’Araignée de Mashhad).

« J’avais une soif de revanche insatiable. L’autre jour, en isolement, je me suis mis à compter. Il reste encore quatre-vingt femmes dont je voulais m’occuper dans le secteur que je surveillais. Mais le temps m’a manqué » (L’Araignée de Mashhad).

L’Araignée de Mashhad

One Shot
Editeur : Ça et là
Dessinateur / Scénariste : Mana NEYESTANI
Traduction : Massoumeh LAHIDJI
Dépôt légal : mai 2017
164 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36990-238-6

Bulles bulles bulles…

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L’Araignée de Mashhad – Neyestani © Ça et là – 2017

La « BD de la semaine » est aussi chez :

Sabine :                                      Enna :                                    Mylène :

Antigone :                                Saxaoul :                                   Karine :

Amandine :                                     Fanny :                                  Blandine :

Sophie :                                Gambadou :                                 Noukette :

Jérôme :                                   Jacques :                                    Bouma :

Soukee :

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Hibakusha (Barboni & Cinna)

Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Ludwig est un homme taciturne. En matin de l’année 1944, et qu’il conduit son fils à l’école, il a la tête ailleurs. Il repense à sa rencontre avec une jeune autostoppeuse. Il repense aux fantasmes qui l’ont traversé lorsqu’il était à côté d’elle. Il imaginait alors une course effrénée dans la forêt jusqu’à ce qu’elle l’attrape, l’immobilise, lui arrache ses vêtements et lui fasse sauvagement l’amour.

Mes pensées bousculaient mes sens hallucinés dans le désir de cette femme fauve qui aurait dû écorcher mon âme ménagée par des amours fades sans cris et sans passion.

Mais l’instant est passé. La belle inconnue s’est envolée et maintenant, son corps est là, dans cette voiture, aux côtés de sa femme et cette dernière lui reproche son mutisme, sa passivité. De la rancœur.

J’oublierai tout. Ma vie minable… mon boulot… ma femme avec qui je ne partageais plus que notre fils.

Il ne le sait pas encore mais dans quelques mois, les Etats-Unis lâcheront une bombe nucléaire sur Hiroshima. Il ne le sait pas encore mais même s’il l’avait su, il aurait certainement accepté cette mission que l’état-major allemand lui confie. Il part. Dans l’heure. Il embarque pour le Japon où on va lui confier la traduction de documents confidentiels. Peut-être là-bas trouvera-t-il un sens à sa vie. Le hasard lui fait rencontrer une jeune femme dont il va s’éprendre.

Cet album est l’adaptation de « Hiroshima, fin de transmission », une nouvelle de Thilde Barboni qui pour l’occasion s’est replongée dans son récit afin d’épurer son scénario et laisser ainsi champ libre aux illustrations d’Olivier Cinna.

On est face à un personnage principal assez replié sur lui-même. Il en est presque antipathique en début d’album tant il effleure les choses et reste très à distance des autres. Il se concentre sur sa tâche et s’y tient. Il ne s’investit pas outre mesure ; on le sent à fleur de peau, désabusé, voire aigri. Il est comme une coquille vide, taciturne. Plus aucune passion de l’anime, plus rien ne le fait vibrer. Sa famille, c’est une façade qu’il effleure comme il semble effleurer la relation qu’il a avec son fils. Quant à sa femme, elle est devenue une inconnue. Alors il fantasme à l’idée de s’extraire de cette relation qui n’a plus de sens.

Le dessin d’Olivier Cinna accompagne le quotidien morose de cet homme. Des couleurs ternes, des attitudes figées, des mines renfrognées. Et puis ces drapeaux nazis qui flotte dans la ville silencieuse ajoutent un poids, celui de la guerre, celui de la peur. Seule la couleur se détache dans le premier de l’album à l’exception d’un passage qui dénote, d’une rencontre avec une inconnue qui vient bousculer sa solitude et raviver ses pulsions sexuelles.

Un premier soubresaut avant son arrivée au Japon. Le dessinateur accompagne délicatement son personnage et nous guide avec la palette de couleurs qu’il utilise. L’arrivée au Pays du Soleil Levant coïncide avec l’utilisation de doux pastels. On comprend qu’il a de nouveau conscience de ce qui l’entoure et qu’il reprend peu à peu le contrôle de sa vie et de ses émotions.

C’est une très belle histoire d’amour qu’ « Hibakusha » nous raconte. L’éveil d’un homme lorsqu’il est au contact de son âme sœur. Deux individus issus de cultures différentes, deux sensibilités qui se complètent. C’est une romance en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, à la veille d’une ignominie commise par l’homme en août 1945. Un album pour rendre hommage aux milliers de morts de la bombe atomique. Comme expliqué sur le quatrième de couverture, « depuis cette date, « hibakusha » est le nom donné aux survivants des attaques nucléaires américaines sur les villes de Nagasaki et d’Hiroshima ».

Un album très doux, délicat. Pourtant, je suis restée très en retrait de l’histoire, comme si quelque chose m’avait échappé et comme si je n’avais pas su apprécier la rencontre avec ces personnages. A chaque page, le récit prend pourtant davantage de force et le personnage finit par prendre position contre le système nazi. Mais je reste sur ma faim, regrettant peut-être de ne pas avoir été saisie d’un bout à l’autre du récit par l’ambiance graphique comme j’avais pu l’être pour « Fête des morts » qu’Olivier Cinna avait réalisé avec Stéphane Piatzszek.

Un album que je partage pour la « BD de la semaine ». On se retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Hibakusha

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur : Olivier CINNA
Scénariste : Thilde BARBONI
Dépôt légal : mai 2017
64 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-8001-7073-2

Bulles bulles bulles…

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Hibakusha – Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Les Harlem Hellfighters (Brooks & White)

Brooks – White © Editions Pierre de Taillac – 2017

Première Guerre Mondiale.

Le président Wilson décide d’engager les Etats-Unis dans la « Der des der ».

« Harlem Hellfighters, tel est le nom qui fut donné aux soldats afro-américains du 369ème Régiment d’Infanterie. C’est en raison de leur courage que les Allemands les surnommèrent les « Combattants de l’Enfer ». Décorés par la France pour leur bravoure, ces new-yorkais furent ignorés par leur pays, et leur héroïsme fut bientôt oublié… » (quatrième de couverture).

Journal de bord d’une lecture contrariante…

16 avril 2017.

Parfois, j’ai de grands moments de solitude lorsque j’ouvre ma boîte aux lettres. Des livres que je n’attendais pas et que je n’aurais pas même eu envie de feuilleter si je les avais vu sur le rayon d’une librairie… Pourtant, j’ai déjà eu de belles surprises avec des ouvrages qui m’ont été envoyé « par surprise ». Généralement, je fais l’amer constat que lorsque des livres me sont imposés comme cela… ça ne colle pas entre lui et moi. Mais revenons quelques semaines en arrière.

Mars 2017.

J’ouvre ma boîte aux lettres et je trouve un paquet. Dedans, cet album. Je grimace. Pour deux raisons : la couverture tout d’abord. Elle agresse. Elle jure. Des blocs de couleurs compacts, un bouquet de fusils, des tiges d’uniformes militaires, des visages crispés… tout ce qu’il faut pour me faire fuir. Les récits de guerre et moi… ceux-là même où la testostérone abonde, je n’aime pas. J’aime la BD-reportage, j’aime le témoignage… pas la démonstration de force. Et ici, il y a déjà trop de testostérone dans la couverture. Je pose l’album, réfrène mon envie de contacter un éditeur que je ne connais même pas pour lui dire… non…

… je vais laisser décanter.

Ces mauvaises impressions doivent partir si je veux pouvoir lire car faire un procès d’intention à un livre sans même l’avoir ouvert, très peu pour moi. Classer à la verticale juste sur un apriori, je ne peux pas. La moindre des choses, c’est de lire… et d’en parler. Et puis, ce n’est pas donné à tout le monde de recevoir des livres gratuitement… c’est un luxe.

Le livre est resté sur mon bureau pendant plusieurs jours. Je voyais sa tranche et son titre racoleur : « Les Harlem Hellfighters – Max Brooks ». Franchement… ça ne donne vraiment pas faim… Entre temps, j’avais un peu feuilleté. A l’intérieur, des planches en noir et blanc. Le contenu semble verbeux. Le dessin est minutieux mais dans ce format (15,5 x 23 cm), tout est tassé, comme compacté. On se sent oppressé. A la volée, mon œil se pose sur une répétition de visages grimaçants, des explosions, des armes, des… rats. L’album me donne l’impression d’être à mi-chemin entre le comic book des années 1950 et le comic underground, un dessin qui n’a pas totalement terminé sa mutation.

On va laisser décanter ces impressions…

26 mars 2017.

Quelques jours après la réception et papotage sur Messenger. J’envoie la photo de la couverture à un ami. Réponse : « Ah ouais, c’est du lourd !!! ». Je crois qu’il rigole sous cape… C’est vrai que si l’éditeur avait pris un minimum le temps de regarder ce que j’aime lire, il aurait vite vu que mettre cet exemplaire entre les mains était une idée bien saugrenue !

Le fait d’avoir ressorti l’album m’avait presque décidé à me lancer. Mais bon…

… laissons décanter.

16 avril 2017.

Toujours là, sur le bureau. Aller. Je me lance. Parce qu’à chaque fois que j’ouvre un autre livre, j’ai des scrupules. Celui-là commence à me regarder en biais. Je manque de faire marche arrière en revoyant la couverture. J’ouvre.

Au bout de quatre pages, je suis surprise. Ça colle plutôt bien avec le scénario de Max Brooks. Le dessin de Caanan White n’est pas désagréable, ciselé, détaillé mais le constat initial n’est pas prêt à vaciller : vu la richesse du contenu des illustrations, le format choisit pour l’album n’est pas approprié. Tout est tassé, c’est trop petit, on ne voit que les contrastes de noirs. On étouffe.

Page 88. Je repose. Il est temps de faire une pause au premier tiers de l’album. L’unité des Harlem Hellfighters est à bord d’un bateau militaire qui navigue vers la France. Un premier tiers d’album qui se découpe en trois grands temps :

  • le temps de l’enrôlement : dans une pièce d’un bâtiment de Harlem, des hommes noirs s’engagent. Venus des quatre coins des Etats-Unis, ils sont remontés à bloc. Premiers contacts, premières affinités et premiers heurts. Dans le corps de certains, la testostérone est en ébullition. « C’est moi qui a la plus grosse ! » (non, je rigole… mais ça résume un peu l’état d’esprit).

  • le temps de l’entraînement : dans un camp du nord des Etats-Unis puis dans un second au Texas. Outre les affrontements verbaux entre soldats et gradés (des gradés très antipathiques), le scénario s’attarde sur des événements qui ont eu en dehors des murs de la caserne. Dans cet état ségrégationniste, il est question de l’antipathique attitude des civils du quoi à l’égard des Noirs (humiliations, violence). Le récit s’attarde sur un autre point : « Les uniformes étaient d’abord distribués aux Blancs. Et la plupart des troupes noires devaient s’entraîner avec leurs propres sapes. On donnait aux troupes blanches des armes à feu. Des Springfield flambant neufs, tout juste sortis de l’usine. Et nous on avait… des manches à balais. Il y avait une pénurie parce que le Ministère de la Guerre en donnait aux clubs privés de tir ! Le but étant d’aider les civils à améliorer leur habileté au tir, juste au cas où ils auraient à partir au combat. (…) On a inventé des clubs de tir bidons… »

  • le temps de la traversée : après l’amertume des membres de l’unité quant au fait qu’aucune cérémonie n’a été organisée à l’occasion de leur départ (ce qui n’est pas le cas pour les troupes de Blancs qui défilent dans leur plus beaux uniformes, fusils en main, cotillons, musique et foule pour les acclamer) et que le bateau affrété est un vieux navire tout de guingois qui ne semble pas capable d’autre chose que de donner le mal de mer.

Au premier tiers, je ne retiens que de la plainte. A ce stade de la lecture des « Harlem Hellfighters », je cherche encore quel message le scénariste souhaite faire passer. Je ne doute pas qu’il soit bourré de bonnes intentions et qu’il souhaite rendre hommage au courage de ces hommes. Pourtant, le portrait qu’il brosse d’eux est loin d’être reluisant. Les personnages sont amers, revanchards, aigris. En 1917, cela faisait 52 ans que la Guerre de Sécession avait eu lieu. Et on sait tous que la question de la reconnaissance des droits des Noirs américains était loin d’être intégrée, même dans les états du nord. Aujourd’hui encore, les discriminations continuent. Mais je m’éloigne de mon sujet…

J’imaginais ce récit comme étant celui d’un hommage à la bravoure de ces hommes. Luttant pour la reconnaissance de leur droits dans leur pays, réclamant le respect de leur dignité, de leur liberté, de leur statut de citoyens américains… on se doute que vues leurs conditions de vie, répondre à l’appel du Président était un moyen, pour eux, de bénéficier d’une solde et ainsi pouvoir subvenir à leurs besoins. Mais compte tenu de la manière dont le président Wilson a formulé l’engagement des Etats-Unis dans ce conflit mondial, il n’est pas difficile de comprendre que ce combat-là fait sens pour ces afro-américains.

Faire du monde un endroit sûr pour la démocratie.

Au tiers de la lecture… j’entends malheureusement autre chose…

Pourquoi j’suis là ?! Pourquoi je n’serais pas là ?!? Des Blancs qui me payent pour tuer d’autres Blancs ? Merci, mon Dieu ! Alléluia !

… et je trouve le ton décidément trop grinçant… On va laisser décanter… la nuit porte conseil…

17 avril 2017.

Le second tiers du récit s’ouvre sur le mois de janvier 1918. La traversée de l’océan Atlantique est terminée. En mars 1918, les Harlem Hellfighters sont rattachés à l’armée française. Première descente dans les tranchées, premiers contacts avec « les poilus ». En situation, les vieilles rancœurs deviennent secondaires. Ils sont considérés et respectés des troupes françaises. Les pages suivantes nous plongent dans le quotidien des tranchées. Le propos change de ton, l’état d’esprit de ces hommes aussi.

Des Blancs qui me payent pour tuer d’autres Blancs ? Gloire, Alléluia ! La vengeance est comme le feu. Il peut éclairer le chemin le plus sombre. Et qu’est-ce que qui se passe quand le feu s’éteint ? Quand ce que tu as attendu toute ta vie devient tout à coup le passé ? Il n’y a pas d’ironie plus cruelle que d’accomplir la mission de sa vie et d’avoir encore toute sa vie devant soi.

J’attaque le dernier tiers.
Si les rancœurs relatives aux traitements racistes dont sont victimes les noirs américains aux Etats-Unis s’étaient tues depuis le débarquement sur le sol français… elles reprennent de plus belles. Il faut dire que les actes de bravoure et la manière dont les faits d’armes de cette « unité de couleur » ont été salués ne plait pas aux soldats américains blancs. Et les coups bas pleuvent sur eux, réactivant les haines et l’amertume.

Et foutre le camp loin de cette guerre de Blancs.

Dernier tiers et retour sur les champs de bataille. Des corps à corps, des explosions, des attaques de gaz. Une détermination de fer anime ces combattants.

J’ai terminé l’album. J’ai vraiment soufflé sur certains passages. J’en retiens que c’est une unité d’hommes courageux. Ils ont fait ce que bien peu d’autres hommes auraient fait. L’ouvrage m’a appris quelque chose car je ne connaissais pas l’histoire de cette unité. Mais la forme de ce récit ne m’a pas parlé. Max Brooks ne m’a pas intéressée et Caanan White m’a laissée de marbre.

Je vais laisser décanter avant d’écrire…

23 avril 2017.

Une semaine que j’ai lu ce titre. Et toujours un peu d’agacement à l’égard des pratiques de certains éditeurs qui, sous prétexte qu’ils récupèrent votre adresse (par quel biais d’ailleurs ??) se croient en droit de glisser un titre quelconque dans une enveloppe et « roule ma poule ». Sans un mot, rien. Pas un bonjour. Pas une explication de pourquoi ce livre-là vous a été adressé. Un cadeau gratuit qui met tout de même le blogolecteur en difficulté. Si la chronique est positive c’est le holà ! Si elle est négative… ils vont se plaindre quand les « méchants blogueurs disent du mal de leurs livres ». Franchement…

Dommage que ce soit ce livre-là qui fasse les frais de mon énervement. Tout de même, un livre à la mémoire d’hommes de cette trempe, c’est bien dommage. J’aurais pu passer mes nerfs sur un livre insipide, un « truc mainstream » laid comme un pou qui parle des peines de cœur d’une riche héritière d’un domaine viticole, du tome 2 d’une énième saison d’une série parlant d’une saga sur les rois de France (alors qu’on n’a pas lu le reste des albums de l’univers… ça a du sens tiens !), d’un bouquin qui arrive dans un carton avec une peluche à moitié brûlée pour accompagner un album réalisé par des auteurs dont on ne connait même pas le nom et publié par une maison d’édition dont on apprend l’existence… et accompagné d’un feuillet sur lequel on peut lire « Communiqués, extraits, couvertures, matériel… Tout ce dont vous avez besoin pour votre bel article se trouve sur : http://www.NomDeLediteurCensure.com/presse » … Et quand tu ouvres… et bien ça pique les yeux tellement c’est peu engageant !

Messieurs et Mesdames qui travaillez dans l’édition. Si vous parvenez à vous procurer nos adresses postales, c’est donc que vous avez nos adresses électroniques ! Alors que tant d’entre vous se plaignent des coûts des envois postaux… qu’est-ce que cela vous coute de prendre contact par mail et de DEMANDER avant l’envoi d’un album si ce dernier nous… tente ??!! Et si ce n’est pas le cas pour l’album A, ça marchera peut-être pour l’album B !!

Pour ma part, je blogue sur mon temps libre et ne touche aucune rémunération pour cette activité « ludique ». Je m’y consacre parce que ça me plait : lire, écrire, échanger. C’est une activité agréable. A condition que cela ne devienne pas de la contrainte.

Aujourd’hui… 13 mai 2017

J’ai laissé décanté la lecture. Gardé des passages en mémoire. Mais rien, non vraiment rien, ne me donne envie de vous recommander cette lecture.
Et puis je suis toujours remontée comme un coucou à l’égard de ces partenariats forcés.

Les Harlem Hellfighters

One Shot
Editeur : Pierre de Taillac
Dessinateur : Caanan WHITE
Scénariste : Max BROOKS
Traduction : Agathe La Roque et Sophie Roser
Dépôt légal : avril 2017
264 pages, 14,90 euros, ISBN : 978-2-36445-081-3

Bulles bulles bulles…

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Les Harlem HellFighters – Brooks – White © Editions Pierre de Taillac – 2017

Le Travailleur de la nuit (Matz & Chemineau)

Matz – Chemineau © Rue de Sèvres – 2017

Destin peu commun que celui d’Alexandre Marcus Jacob. Il fit sa première traversée en mer à 11 ans en tant que mousse et à 12 ans, il embarque en tant que timonier sur un navire des messageries maritimes. Il débarque clandestinement de son poste pour fuir un pédéraste, ce qui lui vaudra sa première peine pour désertion à l’âge de 13 ans. La même année, il repart pour une nouvelle traversée et découvre que ce n’est pas sur un baleinier qu’il a embarqué mais sur un bateau de pirate. Sa quatrième traversée sera également la dernière ; une maladie contractée en Afrique le prive de tout espoir de remettre un jour le pied sur un bateau et, comme un malheur ne vient jamais seul, de tout rêve de carrière d’officier de marine.

A 17 ans, il me fallait commencer une nouvelle vie.

Par le biais du filleul de son père, il se rapproche d’un groupuscule anarchiste où des hommes comme Charles Malato font entendre leurs voix. Il tente une première reconversion professionnelle en devenant typographe dans une imprimerie marseillaise qui imprime clandestinement « L’Agitateur », journal anarchiste marseillais dans lequel il publie quelques articles. Il est dénoncé par un de ses contacts et après une première incarcération, il tente une seconde reconversion en tant que pharmacien. Mais les forces de l’ordre lui mettent des bâtons dans les roues eu égard au fait qu’il est toujours actif dans le mouvement anarchiste. Il plaque tout, devient cambrioleur et monte son équipe, « Les travailleurs de la nuit ». Arrêté à la suite d’un cambriolage, il est envoyé au bagne de Cayenne en 1906 et devient le matricule 34777. Il ne remettra les pieds en métropole qu’en 1925, vivant mais affaiblit. Il finira de purger sa peine en prison et sera libéré en 1927. Il choisit alors la légalité et monte un commerce de textiles qui deviendra rapidement florissant. Et si ses convictions politiques sont inchangées, il ne milite plus activement.

Matz livre un portrait passionnant d’un homme charismatique et qui a toujours défendu ses convictions. Le scénariste s’efface totalement derrière son personnage, il lui laisse la main et choisit une narration à la première personne. L’effet est immédiat : on colle toujours au plus près de l’événement, on voit avec les yeux du personnage, on ressent les choses. C’est relativement facile avec un homme aussi entier et aussi engagé. J’ai également trouvé judicieux le fait que l’album s’ouvre sur le procès de 1905. A l’époque, Jacob a 26 ans et déjà un beau parcours derrière lui. Il fait face au juge avec dignité. L’homme est cultivé, sait manier la langue et l’ironie, n’hésite pas à corriger les « erreurs » d’interprétation faites par le magistrat…

– Vous vous êtes donc fait voleur. Pendant trois ans, vous avez écumé la France avec votre bande. Avec votre compagne illégitime, et même avec votre mère, qui se retrouvent accusées comme vous, ici, aujourd’hui ! Vous avez commis plus de 150 cambriolages !
– Je préfère le terme de reprise individuelle.
– Vous jouez sur les mots.
– Pas du tout. Je ne volais que les parasites et je ne volais pas pour mon propre compte. Mon but n’était pas de devenir moi-même un parasite.
– Mais au bout du compte, vous voliez.
– Je voyais plutôt cela comme une entreprise de démolition. La démolition de cette société basée sur le vol et le mensonge qui engraisse les parasites comme les curés et les juges, et suce le sang des travailleurs.

Très vite, on voit les qualités de cet homme franc, généreux, intègre, passionné. On pense très vite à d’autres héros de cette trempe : Robin des bois ou, après lui, le gentleman cambrioleur Arsène Lupin.

Côté dessin, le travail de Léonard Chemineau est tout aussi impeccable et efficace. Il crée des ambiances graphiques qui donnent corps à chaque période : les traversées maritimes (mer d’huile ou tempête, chaque atmosphère colle au contexte), ports d’Afrique, bagne de Cayenne, scènes diurnes…

C’est à lire et vous m’en direz des nouvelles !

Le Travailleur de la nuit

One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Léonard CHEMINEAU
Scénariste : MATZ
Dépôt légal : avril 2017
128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36981-273-9

Bulles bulles bulles…

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Le Travailleur de la nuit – Matz – Chemineau © Rue de Sèvres – 2017

La dernière représentation de Mademoiselle Esther (Jaromir & Cichowska)

Jaromir – Cichowska © Des Ronds dans l’O – 2017

« GHETTO DE VARSOVIE. Près du mur sud où se trouve aujourd’hui le théâtre de marionnettes  » Lalka « , se dressait autrefois un bâtiment gris de quatre étages : le dernier siège de l’orphelinat juif  » Dom Sierot « , dirigé par le Docteur Korczak, et qui dans cette période sombre, fut un refuge pour deux cent enfants. Ce qui se passa alors dans les rues et à l’intérieur de la maison, ce que ces enfants y virent, entendirent et pensèrent vous est conté ici par deux de ses occupants : Genia, une petite fille de douze ans, et le Docteur lui-même » (présentation de l’éditeur en page de garde).

Je ne connaissais pas l’existence du docteur Janusz Korczak jusqu’à ce que je lise cet album. La démarche d’écrire ce qui se passe dans le ghetto de Varsovie, ce dont il est témoin, se rapproche de celle d’Emanuel Ringelblum qui avait invité les habitants du ghetto à témoigner par écrit de la vie dans le ghetto (un album récent lui est consacré : voir ma chronique sur « Varsovie Varsovie »). Dans le présent album, il n’est pas fait référence à l’initiative de Ringelblum.

C’est le 13 mai 1942 que s’ouvre son journal. Très vite, les pages du journal de la jeune fille viennent lui donner la réplique. Autre regard. Autre sensibilité. Autres inquiétudes. Le même quotidien vu d’un autre angle. J’ai de suite été frappée par les dessins de Gabriela Cichowska.

Parfois, les planches sont très dépouillées et proposent un dessin sobre réalisé. Crayon de papier, crayons de couleur. Instants suspendus où l’on observe un personnage (souvent un enfant) perdu dans ses pensées ou totalement absorbé par ce qu’il est en train de faire. On lit la tristesse dans ses yeux, on voit l’ennui dans sa posture corporelle. On voit que la guerre a eu tôt fait de lui voler son enfance, qu’elle a englouti son innocence. L’attente et la peur marquent les expressions des visages de cernes, elles gomment les sourires malgré les efforts répétés des adultes à formuler des phrases réconfortantes, des mots d’espoir. On les sent si fragiles !

– (..) Elles ont de la visite.
– Regarde, Tola, je n’en ai pas, moi, dis-je en les déposant – l’un après l’autre – dans la boîte : Maman, Papa, Aaron… Ma famille de papier.

A d’autres moments, les planches affichent timidement des couleurs. C’est le jour, la vie grouille dans les rues du ghetto et dans les couloirs de l’orphelinat mais l’illustratrice ne fait appel qu’à une palette réduite de couleurs. Marron, gris, noir, beige, quelques rares bleus métalliques délavés par-ci, un vert timide par-là. Gabriela Cichowska colle, coupe, brûle, froisse, déchire et assemble différentes formes de différentes textures dans les illustrations. Elle fait appel à des vieilles photos, des coupures de journaux, des cartes postales, des plans, des lettres manuscrites, des feuillets détachés de blocs d’éphéméride, des silhouettes découpées dans des revues d’époque, des tickets, des morceaux de cuir, de tissus, de papier gaufré, de carton… Objets, symboles, motifs… Les étoiles de David sur les vêtements, les miches de pain gigantesques et insolentes dans la vitrine d’une boulangerie, les carreaux d’une mosaïque, un livre, un pendentif…Les illustrations s’animent grâce à ce contenu éclectique. L’auteure joue avec différentes textures, avec différents papiers, avec différents outils de dessin. Cela crée une ambiance intemporelle dans laquelle la lumière est diffuse, comme tamisée. On attrape toutes les sensations au vol, qu’elles soient neutres, ternes ou vives : la curiosité, l’attente, la tension, l’inquiétude, la tristesse… la complicité, la tendresse, la fierté, l’envie, la jalousie… la colère… l’impuissance… L’impuissance que ressent le Docteur est grande. Il a du mal à se résoudre à ne pas pouvoir venir en aide aux enfants des rues, livrés à eux-mêmes. Mais l’orphelinat n’a plus de place.

Enfants des rues. Jour après jour, mois après mois, la guerre les crache par milliers. Telle une mer en furie larguant sans relâche de tout petits coquillages sur ses rives. Les orphelinats – il y en a trois douzaines ici, dans le ghetto – craquent de partout.

Alors c’est un vrai cadeau du ciel de voir un visage s’illuminer à l’écoute d’une histoire ou à la vue de la photo d’un proche, c’est un instant précieux lorsqu’une mélodie parvient à émouvoir. Alors oui, faire découvrir à ces enfants le conte écrit par un poète indien, leur proposer d’en faire une pièce de théâtre et de donner une représentation publique, oui… voilà un projet capable de les emmener à mille lieues de leur quotidien, loin des affres de la guerre, loin de la famille, de la peur des déportations, de la peur du soldat qui monte la garde dans la rue de l’orphelinat. Alors les planches se parent d’ocres orangés chaleureux pendant que les enfants imaginent des paysages inconnus. La vie a de nouveau un but jusqu’à la représentation finale ; cela rompt la monotonie de l’orphelinat, il y a des rôles à apprendre et des costumes à faire.

Adam Jaromir. Le propos percute. Triste et désespéré. Pourtant personne n’est prêt à capituler. Sa manière d’imbriquer le journal du docteur et celui de l’enfant donne une profondeur incroyable au scénario. On entend le timbre de chaque voix-off. La narration suit son fil, brute, sincère, elle nous touche. La voix de cette enfant qui décrit le quotidien morose de l’institution, les rituels. On entend les inquiétudes de Janusz Korczak, son envie d’accueillir de nouveaux enfants, de les soigner, de les aimer, de les aider à supporter cette cruauté… jusqu’à ce qu’un jour meilleur arrive… qui sait.

Un garçon m’a dit en adieu : « Sans ce foyer, je ne saurais pas qu’il y a des gens honnêtes dans le monde et que l’on peut dire la vérité. Je ne saurais pas qu’il y a des lois justes dans le mondes ». Combien d’épaules courbées cette maison aurait pu redresser s’il n’était pas arrivé. Ce mois de septembre 1939. Et avec lui… barbelés, tessons de verre, menaces et fusils.

Consigner les souvenirs. Aider la mémoire à se rappeler. Ne pas oublier. Ne rien oublier. Un album qui remue. Une précieuse pépite.

La dernière représentation de mademoiselle Esther

– Une histoire du ghetto de Varsovie –
One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Dessinateur : Gabriela CICHOWSKA
Scénariste : Adam JAROMIR
Dépôt légal : avril 2017
140 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-917237-98-4

Bulles bulles bulles…

La vidéo présentant l’album.

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La dernière représentation de Mademoiselle Esther – Jaromir – Cichowska © Des Ronds dans l’O – 2017

De longues nuits d’été (Appelfeld)

Appelfeld © L’Ecole des loisirs – 2017

La Seconde Guerre Mondiale a éclaté. Elle ravive les haines.

Un homme a peur. Il est juif. Il s’attend à chaque instant à voir les soldats franchir le seuil de sa maison. Il a peur pour sa famille. Cela fait des semaines qu’ils dorment dans leur cave, qu’ils se terrent à l’abri des regards, pensant trouver-là un refuge salvateur.
Mais la menace est de plus en plus concrète c’est pourquoi, il demande à son fils de le suivre. Ils vont trouver le vieux Sergueï, un vagabond aveugle, un ancien soldat. L’homme lui confie son fils. Ce dernier a 11 ans. Il ne sait rien de la vie et comprend mal pourquoi son père lui demande de rester avec inconnu. Les premiers temps, cette vie à vagabonder de village en village le terrorise. Il était habitué à la chaleur d’un foyer, il était heureux d’aller à l’école et de voir la fierté de ses parents face à ses résultats scolaires. Désormais, un pantalon et une chemise de lin remplacent ses vêtements de citadins, une petite croix en bois pend à son cou.

Tu dois changer de nom. A partir d’aujourd’hui, on ne t’appellera plus Michaël, mais Janek. Tu es intelligent, tu comprendras pourquoi, n’est-ce pas ? A la fin de la guerre, tu retrouveras ton nom.

L’enfant et le vieil aveugle vont apprendre à se connaître. Peu à peu, une complicité naît entre eux. Au fil des mois, Janek va suivre les apprentissages de Sergueï. Chaque matin, l’enfant s’entraîne à la course. Il devient endurant, agile. Il s’adapte à sa nouvelle vie, apprend à négocier le prix des provisions qu’il achète, veille au respect des rituels du vieil homme. L’enfant devient ses yeux lorsqu’il décrit les couleurs du ciel, ses mains lorsqu’il lui prépare le thé ou allume sa pipe. Le vieil homme, quant à lui, lui transmet la sagesse dont l’enfant est dépourvu, il partage sa conception de la vie, le respect pour les autres, la tolérance, la foi en soi.

Nous n’avons pas de maison, le ciel est notre toit.

Un roman d’apprentissage dans lequel on suit l’évolution d’un enfant auprès d’un vieux sage qui devient son mentor. Au contact du vieillard aguerri, l’enfant apprend tout d’abord à écouter les conseils de l’adulte puis à les mettre en pratique. Les deux « hommes » se font confiance et une profonde affection les unit. Il s’adapte à son nouvel environnement, apprend à vivre modestement et à se contenter de peu. Un sourire, une main tendue, un rayon de soleil, un fruit sauvage. L’enfant puise sa force et son assurance dans la présence bienveillante de l’adulte. Il s’émancipe, apprend à connaître son corps, à prendre des responsabilités. Il s’en remet au vieillard pour comprendre ce qui lui était jusque-là totalement inconnu : la haine, la guerre, la foi, le respect de l’autre, le respect de soi. Ensemble, ils réapprennent à dépasser leurs fragilités respectives. Leur union fait leur force. Ils s’entraident.

En toile de fond, Aharon Appelfeld décrit la guerre, l’intolérance, l’antisémitisme, l’histoire qui se répète et l’homme qui n’en tire aucune leçon. La présence du vieil homme influence ce texte, son rythme. A l’aide de phrases parfois laconiques, l’auteur décrit un monde sans concessions dans lequel se manifestent des croyances infondées, où il est impossible de rationaliser et d’expliquer certains faits comme la Shoah. Grâce à la présence du vieil homme, Aharon Appelfeld réalise un tour de force en parvenant à installer une ambiance rassurante. Les deux personnages sont totalement démunis, dépossédés de tout bien matériels pourtant, leur foyer à ciel ouvert est un havre de quiétude. Les rituels quotidiens comme celui du thé, de la préparation du feu ou celle du repas sont autant de repères sur lesquels nous nous appuyons peut-être pour nous rassurer.

Une maison à ciel ouvert, le vagabondage comme unique repaire, comme unique rempart à la méchanceté des hommes, à leur haine des sans domicile qui leur rappelle qu’eux aussi ne sont pas à l’abri de la misère. Dans ce récit, une place importante est accordée à la religion et plus encore, à la foi. La foi en soi et quand cette foi est prête à vaciller, elle peut être secondée par d’autres, comme la foi en Dieu. Un bon support pour parler de guerre, de tolérance et de religion avec les jeunes lecteurs qui découvriront cette œuvre.

Extraits :

« – Comment fait-on pour rester digne ? demanda Janek.
– Ne pas se plaindre, ne pas être amer, se taire lorsque l’on a rien à dire, et si l’on a quelque chose à dire, être concis. Ne pas se fâcher, garder à l’esprit que les hommes sont des visiteurs en ce monde, ne pas être prétentieux » (De longues nuits d’été).

De longues nuits d’été

Roman jeunesse
Editeur : L’Ecole des loisirs
Collection : Médium
Auteur : Aharon APPELFELD
Traduction (hébreu) : Valérie Zenatti
Dépôt légal : avril 2017
288 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-211-23047-6

Coquelicots d’Irak (Trondheim & Findakly)

© Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Des souvenirs d’enfance à Mossoul. De vieux clichés, témoins de ces morceaux de passé, instants heureux et insouciants des sorties en famille. Radieuse, une enfant pose entre les pattes des lions ailés du site de Nimrod ou bien escalade les pierres du site d’Hatra.
« Mais on n’avait strictement pas le droit d’emporter des pierres. Les voitures étaient fouillées à la sortie du site pour le préserver à jamais ». Des souvenirs à jamais ancrés dans un passé révolu, l’Etat islamique a détruit en 2015…

Brigitte Findakly raconte l’histoire de sa famille. Elle explique la rencontre de ses parents – en 1950 – dans une gare française et l’arrivée de sa mère en Irak. Elle parle de sa scolarité à Mossoul et de l’étymologie de son nom de famille. De ses rapports avec son frère aîné, de ses amitiés… tout un quotidien où se mêlent cultures et traditions françaises et irakiennes. Il est également question de religion, d’éducation, d’identité et de déracinement.

Lorsqu’elle a 13 ans, son père décide que pour leur sécurité à tous, il est préférable pour eux de s’installer en France. Jusque-là, elle n’avait séjourné en France qu’aux périodes de vacances. Très vite, Brigitte Findakly a le mal du pays. La vision idyllique qu’elle avait de la France se heurte à la réalité. La dynamique familiale est profondément modifiée. A cela s’ajoutent les difficultés d’intégration, le racisme, un rythme de vie plus agressif…

Avec tendresse et un peu de nostalgie, elle décrit ces jours heureux. Des bribes de son enfance se succèdent et l’auteure les agrémentent de quelques incartades dans le présent. Brigitte Findakly partage généreusement sa mémoire. A l’extérieur de la bulle familiale, son regard d’enfant perçoit le chaos d’un pays à l’histoire douloureuse et chaotique. Elle fait revivre l’Irak qu’elle a connu à l’aide de petites anecdotes et livre ainsi ses souvenirs des événements qui ont marqués son pays natal. On voit parfaitement qu’à mesure qu’elle grandit, sa compréhension du contexte socio-politique s’affine ; une histoire qui a connu moult remaniements, les coups d’état successifs, la censure, l’extermination des juifs, les coutumes irakiennes… Malgré tout, on sent que cette vie « d’avant » manque à la narratrice mais la nostalgie n’alourdit pas le scénario.

Son compagnon, Lewis Trondheim, est au dessin. Léger et fluide, l’absence de cases crée une ambiance inespérée. L’ambiance graphique est pleine de fraîcheur comme si le fait de raconter cette enfance rendait heureux. Les touches de couleurs généreuses égayent cette histoire de famille et lui donnent un petit côté amusé. De vieilles photos de famille sont insérées par lot de trois ou quatre clichés ; elles marquent symboliquement la fin de chaque grand chapitre.

Les auteurs ont fait de choix de ne faire apparaître aucun repère visuel pour marquer la fin d’une anecdote / le début d’une autre. L’absence de transition (titre des saynètes, marqueur de temps…) ne met pas en difficulté le lecteur. On se repère très facilement dans cet album savoureux.

Le témoignage est touchant. On sent une famille heureuse et unie, un profond respect de l’auteure pour ses parents aux caractères aussi différents que complémentaires (un père altruiste, une mère attentionnée mais au contact plus farouche). Beaucoup de passé, un peu de présent. Une histoire personnelle qui nous accueille à bras ouverts.

Beaucoup de plaisir à partager cette lecture commune avec Noukette. Un beau mercredi BD qui se donne aujourd’hui rendez-vous chez Moka !

Lu dans le cadre de l’opération Price Minister « La BD fait son Festival »

A lire aussi les chroniques de Charlotte et de Saxaoul.

Coquelicots d’Irak

One shot
Editeur : L’Association
Dessinateur : Lewis TRONDHEIM
Scénaristes : Brigitte FINDAKLY & Lewis TRONDHEIM
Dépôt légal : août 2016
112 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-84414-628-1

Bulles bulles bulles…

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Coquelicots d’Irak © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016