Nellie Bly (Cimino & Algozzino)

Cimino – Algozzino © Steinkis – 2020

C’est sous son nom de plume que nous connaissons Elizabeth Jane Cochran. Cette femme s’est toujours montrée soucieuse de défendre ses convictions et les droits des personnes défavorisées. Sa carrière de journaliste, elle la doit à une lettre incendiaire et argumentée qu’elle a rédigée. Elle y mouchait un journaliste pour les opinions misogynes et s’y indigne du sort traditionnellement réservé aux femmes (enfermées dans leurs rôles d’épouses et de mères). Elle avait 21 ans. Sa verve a convaincu le Directeur du Pittsburg Dispatch de l’embaucher.

Elle signera désormais ses articles sous le nom de Nellie Bly.

Une poignée d’années plus tard, sa carrière de journaliste la conduira à New-York. Déterminée, elle parvient à décrocher un poste de journaliste au New York World dirigé par Joseph Pulitzer (qui deviendra son mentor].

« C’est pas à ça que sert le journalisme ? On écrit pour défendre les droits des plus démunis, non ? »

Son journalisme d’investigation est très remarqué, elle contribue à faire bouger les lignes… dans le bon sens. Elle signe son premier article pour le New York World après être parvenue à se faire interner dix jours dans un hôpital psychiatrique pour femmes. A sa parution, l’article – dans lequel elle dénonce les mauvais traitements subis par les patientes – fait grand bruit et a des répercussions qui vont au-delà de ses attentes :

« La ville de New-York va allouer un million de dollars supplémentaire par an à la prise en charge des malades mentaux… elle va aussi augmenter les fonds destinés aux prisons, aux hôpitaux et aux hospices. »

Nellie Bly est la première à pratiquer une forme nouvelle de journalisme : le reportage clandestin. Cela deviendra sa spécialité. Elle ira notamment investiguer dans les milieux ouvriers ou bien encore parviendra à faire tomber un réseau de corruption qui visait des parlementaires. Ses articles sont appréciés mais bien sûr, elle a des détracteurs. Elle est aussi connue pour le tour du monde qu’elle a effectué en 72 jours. Grâce à ce périple médiatisé réalisé en 1889, elle a notamment prouvé qu’une femme était capable de voyager seule !

Une préface de David Randall est la parfaite introduction pour cet album. Femme avant-gardiste, altruiste, dynamique et talentueuse, le parcours de Nellie Bly est aujourd’hui encore admiré. Le scénario de Luciana Cimino, elle-même journaliste, est un récit documenté qui prend l’allure d’une rencontre entre une étudiante de l’Ecole de Journalisme et Nellie Bly qui est interviewée. Nous sommes en 1921, un an avant la mort de Nellie Bly… cette dernière a donc un regard assez généreux sur son parcours et les réussites auxquelles elle est parvenue. Alors évidemment, si le sujet ne permet que peu de digressions, l’angle fictif choisi par Luciana Cimino permet au scénario de ne pas se figer dans un pur récit factuel du parcours de Nellie Bly. Trois éléments narratifs qui nous permettent de profiter d’une lecture dynamique : les quelques parenthèses dans le quotidien de celle par qui « notre » rencontre avec Nellie Bly est possible, les interactions entre les deux femmes et le fait qu’une amitié naît peu à peu au fil de leurs rencontres successives. On alterne entre des temps morts et des passages plus rythmés. Chaque moment important du parcours de Nellie Bly fait l’objet d’une rencontre avec l’étudiante en journalisme et les transitions entre les différentes passages se font tout en douceur.

Ce documentaire dispose d’une ambiance graphique qui lui donnent davantage de consistance et ce qu’en dit Sergio Algozzino en postface est un peu fou : il explique avoir entièrement réalisé les planches sur ordinateur ! Les apparences sont trompeuse car je pensais qu’il s’agissait d’aquarelles. Le résultat est bluffant (pour du numérique ! 😛 )… et bien sympathique, ça je l’admets sans difficulté.

Nellie Bly (Récit complet)

Editeur : Steinkis

Dessinateur : Sergio ALGOZZINO / Scénariste : Luciana CIMINO

Traduction : Marie GIUDICELLI

Dépôt légal : juin 2020 / 160 pages / 18 euros

ISBN : 978-2-368464-11-3

Au Pays du Cerf blanc (Chen & Li)

Au Pays du Cerf blanc, à une journée de marche de Xi’an, capitale de la province du Shaanxi, la vie suit son cours et le rythme des saisons. De mariages en récoltes, dans le village de Bailu, les traditions cimentent les rapports entre les villageois. Bai et Lu, les deux familles les plus importantes de la contrée, veillent au grain et aux respects des règles sans toutefois parvenir à éviter quelques frictions.

Au Pays du Cerf blanc, tome 1 –
Chen – Li © Editions de La Cerise – 2015

La vie suit son cours lorsque l’année 1911 se présente à la porte. Rien ne laisser présager les changements à venir mais doucement déjà, les mentalités ont commencé à changer. Certes, dans les campagnes, le vent de la Révolution ne se fait pas sentir… dans un premier temps du moins. Par la suite, les remous provoqués par les révolutionnaires, l’arrivée des soldats dans les villages reculés, la violence et leurs exactions quotidiennes vont profondément changer le visage de la Chine. L’Empereur tombe et les partis politiques s’organisent. Les Chinois ne le savent pas encore mais moins de cinquante ans plus tard, la République de Chine fera ses premiers pas, portant les espoirs de certains et balayant les inquiétudes qu’ont les autres face à ce changement radical.

Adapté du roman de Chen Zhongshi, le diptyque de Li Zhiwu est un petit bijou graphique. Ses illustrations charbonneuses d’un réalisme fou m’ont fait penser à de vieilles photos en noir et blanc. Comme par magie, le temps a été suspendu et il nous est permis de plonger dans le décor d’une époque aujourd’hui révolue. Le format à l’italienne met en valeur ces illustrations ; superbement relié, l’objet-livre que nous tenons en main est magnifique.

Le scénario est lent, factuel, loin de mon registre de prédilection habituel. Et pourtant, on se laisse prendre, on tourne les pages pour parcourir ce pan dramatique de l’histoire de la Chine.

« Au Pays du Cerf blanc » est un lianhuanhua (bande dessinée traditionnelle de la Chine populaire). Avec ce récit, on parcourt trois décennies, de 1911 à 1949. Lorsqu’on referme le second tome, le tumulte qui a agité la Chine, ses villes et ses campagnes, est un peu retombé. Sur cette durée, nous avons suivi trois générations de trois familles originaires d’une même région. Nous avons également vu un pays entre deux identités, abandonnant de force celle qu’elle avait toujours connue et en pleine quête de l’identité qu’elle revêtira un jour. Nous avons vu un peuple partagé par d’incessants va-et-vient entre ses traditions séculaires et sa liberté nouvelle, entre de vieux rituels et un élan nouveau. Les anciens seigneurs sont tombés en disgrâce, leurs vassaux les ont détrônés. Un vent de révolte a soufflé si fort qu’il en a fait tituber tout un peuple ; hommes et femmes, riches et pauvres, tous ont été tancés, ébranlés, affectés. Certains en sont ressortis plus forts mais la grande majorité n’a finalement eu d’autre choix de que subir, de courber l’échine en attendant que leur sort soit décidé. Des familles se sont déchirées puis réconciliées avant de se déchirer à nouveau. Les amertumes se sont renforcées puis assoupies. Les fiertés individuelles se sont endurcies et peu à peu, les coups bas ont été perpétrés.

Un diptyque intéressant, riche en informations et faisant intervenir plus d’une vingtaine de personnages récurrents. On s’y perd parfois, la lecture demande un minimum de concentration mais elle est d’une saveur incroyable.

L’article dédié à cet univers sur kbd.

Au Pays du Cerf blanc (diptyque)

Adapté du roman de Zhongshi CHEN

Editeur : Editions de La Cerise / Collection : La Cerise sur le Gâteau

Dessinateur & Scénariste : Zhiwu LI

Traduction : Grégory MARDAGA

Premier tome : Dépôt légal : janvier 2015 / 424 pages / 29 euros

ISBN : 978-2-918596-07-3

Second tome : Dépôt légal (tome 2) : juin 2015 / 402 pages / 29 euros

ISBN : 978-2-918596-09-7

La Cavale du Docteur Destouches (Malavoy & Brizzi & Brizzi)

« L’univers célinien est un opéra bouffe, avec de grandes machines à voix et trompettes et tambours… C’est la féerie Céline… au cœur d’un cauchemar peut-être… mais c’est la féerie… toute en frou frou, légère et mutine… » écrit Christophe Malavoy dans la préface de cet album qu’il dédie à Lucette Destouches, épouse de Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline… artiste incontesté… homme contesté pour le rôle qu’il a joué et les opinions qu’il a défendues dès la fin des années 1930 et pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Sitôt la lecture commencée, on est interpellé vertement par Céline lui-même. Il est vieux, alité et écrit de façon frénétique… certainement pour s’échapper de ce terrible quotidien. Il a un besoin furieux de parler, de vider le trop plein d’amertume. Il se sait méprisé, il se sait jugé pour des décisions qu’il a prises, des choix contestables. Il s’en moque. Il veut s’expliquer, donner son point de vue… et le jeter en pâture… les gens penseront ce qu’ils voudront. Avec fermeté, le célèbre écrivain prend les commandes de la narration et pointe les fissures de sa carapace. Il montre son Yin et son Yang, l’homme dégueulasse et l’homme humaniste… Docteur Destouches et Mister Céline… un personnage tout en contradictions. Il se fustige, reconnaît ses agissements, son ambiguïté et s’en défend. Au crépuscule de sa vie, il revient sur les cinq mois qu’ont duré sa fuite. Cinq mois qui l’ont profondément ébranlé. Retour…

Malavoy – Brizzi – Brizzi © Futuropolis – 2015

… en octobre 1944. La France est encore sous l’occupation allemande. A Paris, la guerre prend tout le monde en étau. L’air est irrespirable et Céline se morfond dans comme un lion en cage. Il continue à assurer le suivi de ses patients et, de temps en temps, se rend au chevet de malades clandestins.

Il tait à tous – excepté à sa femme – les menaces qu’il reçoit presque quotidiennement. Mot d’insultes, menaces de mort… il décide de quitter Paris avec son épouse et avec son chat. Ils souhaitent rejoindre les Pays-Bas… mais en temps de guerre, ce voyage les obligera à faire bien des haltes. A Baden-Baden, ils s’installent au Brenner, un hôtel truffé d’allemands. Céline tente de s’y faire le plus discret possible mais un attentat est perpétré contre Hitler et les Allemands décident de se replier en lieu sûr. Les ordres sont donnés… et Céline affecté, malgré lui, au Ministère de la Santé à Berlin.

Un impondérable conséquent alors que sa cavale ne fait que commencer…

Ça grince. L’ambiance graphique des frères Brizzi est ciselée au crayon de papier. D’un bout à l’autre, pas de chichis ni de fioritures. Un pur bijou. Mais ça grince oui. Quelques jolis minois apparaissent au milieu de visages antipathiques, à commencer par Céline qui fait la gueule en permanence. Suspicieux, mécontent, il sait à quoi s’attendre de ses semblables et préfère les éviter. Ne compter que sur lui pour sauver sa peau et celle de sa femme. Il est aigri. Il a fui Paris et ses coupe-gorges pour aller se terrer dans des bouges encore plus crasseux, où fourmille la vermine nazi… ou la crasse pétainiste.

« La vie !… Ah ! J’ai été bien servi, merci !… ça oui ! Vraiment du bon et puis beaucoup de mauvais !… Ça aussi, ça remonte à la gorge… la condition humaine, c’est la souffrance, n’est-ce pas ?… »

Céline est dépeint comme un homme acariâtre. Sa mauvaise humeur constante fait partie du personnage. En adaptant la trilogie allemande (D’un château l’autre, Nord et Rigodon) de Céline, Christophe Malavoy se concentre sur les temps forts de l’exil de l’écrivain et donne une lecture possible des intentions de l’homme trouble qu’il fut. Pour se mettre à l’abri, Céline a joué l’opportuniste et n’a pas hésité pas à se mettre sous la protection de la lie de l’humanité : nazis, collabos. L’homme cultivé et instruit est même allé se terrer dans l’antre de Pétain à Sigmaringen. L’instinct de survie l’a conduit à prendre des chemins tortueux, boueux, nauséeux. Dans sa cavale, il croise la débauche et la folie, des hommes et des femmes en pleine dérive. Pourtant, quelques soient les circonstances et conscient des risques qu’il prenait, il a continué à soigner les pauvres, les réfugiés, les clandestins, les déserteurs… Céline ferme les yeux sur l’identité de ses patients. Humble, il ne s’est jamais targué d’avoir dépensé des fortunes pour permettre à ceux qui sont dans le besoin d’avoir accès aux soins. Christophe Malavoy ne se fait ni juge ni partie. Le scénariste fait ressortir avec brio toute l’ambiguïté de son personnage et du combat que ce dernier a mené avec ses propres démons.

La Cavale du Docteur Destouches – Malavoy – Brizzi – Brizzi © Futuropolis – 2015

Un album fort, sombre où Louis-Ferdinand Céline joue son propre rôle, celui d’un homme cynique, désabusé et très épris de sa compagne.

Un moment de lecture partagé avec Marilyne. Je vous invite à vous rendre sur Lire & Merveilles pour lire sa chronique.

La Cavale du Docteur Destouches (récit complet)

[Adaptation de la trilogie de Louis-Ferdinand Céline : D’un château l’autre, Nord et Rigodon]

Editeur : Futuropolis

Dessinateurs : Paul BRIZZI & Gaëtan BRIZZI / Scénariste : Christophe MALAVOY

Dépôt légal : septembre 2015 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1173-6

Basquiat (Voloj & Mosdal)

Brillant artiste, Jean-Michel Basquiat a laissé sa trace dans la culture pop américaine. Peintre (graffeur), musicien à ses heures, il jouera aussi son propre rôle dans « Downtown 81 » un film réalisé par Edo Bertoglio, écrit par Glenn O’Brien. Il est décédé d’une overdose en 1988, il avait 27 ans.

Voloj – Mosdal © Soleil Productions – 2020

Son enfance new-yorkaise est tumultueuse. Sa mère est rongée par une pathologie psychiatrique et ses crises d’hystérie terrorisent la cellule familiale. Basquiat est encore un enfant quand elle est internée. Un mal pour un bien ; c’est notamment elle qui avait sensibilisé son fils à l’art et l’avait poussé à dessiner. Son père tente de maintenir la famille à flot mais les fréquentations de son fils et le fait que ce dernier commence très tôt à bédave mettent ses nerfs à rude épreuve. A 15 ans, Basquiat fugue pour échapper à une monumentale raclée. Suite à cela, il erre, squatte dans les bois, aime davantage la défonce, vit de petits larcins jusqu’à ce qu’il se fasse attraper par les flics. Son père le sort d’une garde-à-vue en payant la caution et l’inscrit derechef dans un lycée d’enseignement alternatif. Basquiat abandonnera ses études quelques temps plus tard et quittera définitivement le domicile paternel.

A 16 ans, Basquiat commence à graffer avec un ami du lycée. Ils signent ensemble sous le pseudonyme de SAMO (Same Old shit) :

« Dans les grandes lignes, on fait ce qu’on veut sur cette terre et on s’en remet totalement à la bonté de Dieu en prétendant ne pas avoir conscience de nos actes. »

Très vite, le nom de SAMO circule dans le milieu artistique mais personne ne sait qui se cache derrière la signature. La suite, Basquiat la doit au hasard des rencontres. Il fait parler de lui, se faire un nom, expose. C’est en 1979 qu’il perce dans le milieu artistique, il a 19 ans… A partir de 1980, il peint sur toile. Il dispose d’un atelier. Ses toiles se vendent comme des petits pains.

Mais Basquiat est accro. Il consomme tout ce qui passe à sa portée : stupéfiants, meufs, opportunités professionnelles, amitiés… Durant ces années folles, son chemin croise celui de Klaus Nomi, Madonna (avec qui il aura une courte liaison), Annina Nodei (elle sera son agente artistique pendant plusieurs années) ou encore Andy Warhol avec qui Basquiat se liera d’amitié. La mort de Warhol terrasse Basquiat. Incapable de faire son deuil, il s’enfonce plus encore dans les paradis artificiels. Il entre en cure de désintoxication quelques mois plus tard mais reconsomme à la sortie… il fait une overdose qui lui sera fatale.

La vie de Basquiat est un mouvement permanent. Il s’éparpille, se shoote, peint, s’éclate, baise, crée frénétiquement, court, se drogue, baise comme un fou, crée encore et se défonce de plus belle… Sa personnalité est électrique, son caractère instable. En un battement de cil, il change d’humeur. Il se déprécie ou se gonfle d’orgueil, il est capricieux, déraisonné, fou, impatient, extravagant ou amoureux. Tout est toujours éphémère excepté cette folie furieuse à créer partout, tout le temps. Les produits exacerbent son éparpillement et nourrissent son génie créatif. Il peint de façon boulimique, incarne ses démons pour mieux les dompter… mais il ne maîtrise rien, rien de rien. Ne se satisfait de rien, à commencer par le succès qu’il a auprès du public.

Le scénario de Julian Voloj est très documenté, très énergique aussi. Il y a peu ou prou de repères temporels. Exceptés quelques flash-backs pour permettre au lecteur de comprendre une émotion qui traverse l’artiste – voire ce qui alimente un bad trip [quand de vieux démons viennent le persécuter] -, on suit le parcours de Basquiat. L’absence de transition nous fait faire des sauts de puce mais le propos suit une chronologie parfaite. On perd cependant la notion du temps : y a-t-il eu un jour ? un mois ? un an entre deux scènes ? … Le temps, cette bête malicieuse que les toxico ne maîtrisent plus. Le temps, cet animal fourbe qui renvoie Basquiat à sa phobie de la mort.

Boosté de cocaïne, le personnage est en mouvement permanent. Basquiat s’amourache d’une fille que déjà, dans son lit, une autre lui succède. Basquiat termine un tableau que déjà, il est absorbé par la création du suivant. On a l’impression que le scénariste condense le récit et fait des coupe franche dans la biographie pourtant, à bien y regarder, entre 1977 (période de SAMO) et 1988 (année du décès de Basquiat), l’artiste-peintre américain ne s’est pas arrêté un instant. En seulement 11 ans, c’est à peine si ce gosse de Brooklyn a pu mesurer à quel point il était devenu un mythe. L’argent coulait à flot… une bonne partie est partie en fumée (shit, crack… et speedball les dernières années).

Au dessin, Søren Mosdal sert parfaitement l’agitation. Ce langage visuel est énergique, tempétueux. Des illustrations partent en vrille par moments. Les couleurs adoucissent le trait et le bordent avec générosité. Ça pétille de vie, c’est pop. Le graphisme recrée parfaitement l’ambiance de l’univers artistique underground développé par Basquiat. On se retrouve projetés dans des toiles bariolées et agitées ; on fait face à des visages exagérément grimaçants. On est dans l’excès, le fantasque, l’extravagant et ça colle à merveille à la vie indocile de Basquiat. On entraperçoit des collages, des écritures et ces fameux personnages noirs, masqués et squelettiques qui rappelle l’Afrique. L’un d’eux prend vie et accompagne métaphoriquement Basquiat tout au long de l’ouvrage et endosse plusieurs fonctions : un alter-ego de papier, une conscience, un confident, un ange gardien.

Un album qui nous laisse à bout de souffle, qui essore et nous laisse étourdis. Très très chouette immersion dans le quotidien du génialissime Basquiat.

Basquiat (One shot)

Editeur : Soleil

Dessinateur : Søren MOSDAL / Scénariste : Julian VOLOJ

Dépôt légal : février 2020 / 136 pages / 18,95 euros

ISBN : 978-2-302-08037-9

Le Trésor du Cygne noir (Corral & Roca)

Corral – Roca © Guy Delcourt Productions – 2020

Le point de départ de ce récit nous fait revenir en 2007 lorsqu’un groupe de chasseurs d’épaves américains découvrent les restes du Cygne noir dans les profondeurs du Détroit de Gibraltar. Dans ses soutes, des pièces de monnaies de plus de deux siècles. L’équipe de chercheurs est dirigée par Frank Stern, un homme passionné, sorte d’Indiana Jones des temps modernes… l’honnêteté en moins.

A l’annonce de la découverte, les espagnols revendiquent le trésor puisque le galion serait ibérique. A Madrid donc, on s’active. Alex Ventura, jeune agent du Ministère de la Culture, est mandaté pour suivre le dossier et coordonner la bataille juridique qui s’engage et qui attribuera la propriété légale de ce navire et de sa cargaison.

Ma lecture de « Rides » il y a 10 ans a été une rencontre coup de cœur avec la sensibilité que Paco Roca injecte dans ses récits et personnages. J’avais lâché une larme, émue par ce vieux monsieur en proie à la maladie d’Alzheimer, la cruauté de ses moments de lucidité où il mesurait le vide abyssal qui se creusait insidieusement entre lui et son entourage. « Le Phare » et « Les Rues de sable » n’ont fait que confirmer le fait que je trouvais très vite ma place dans les univers développés par Paco Roca. Puis le temps a passé et je me suis davantage tournée vers de nouveaux genres : reportages, documentaires… et surtout vers des artistes qui proposaient des ambiances graphiques moins conventionnelles, moins « lisses » . Aujourd’hui disons-le, quand on me demande de faire une petite sélection des ouvrages qui m’ont le plus plu, c’est principalement des ouvrages en noir et blanc que je sors de ma bibliothèque (Sergio Toppi, Danijel Zezelj, Fred Peeters, Manu Larcenet…). Bref, j’aime les dessins qui ne cherchent pas la perfection esthétique mais qui veillent à nous transmettre des émotions ; ils me parlent beaucoup plus que des illustrations propres trop proprement mise en couleurs à la palette graphique. Et puis côté scénario, j’aime bien quand cela nous brusque, nous interroge, nous malmène tout autant que nous dorlote… Et donc en 2016, quand « La Maison » a été publiée, j’étais forcément au rendez-vous mais ce fut un peu la déception d’être face à du trop-lisse-pour moi. Trop lisse au niveau graphique et trop lisse au niveau de la psychologie des personnages. J’ai eu l’impression d’effleurer un univers.

Qu’à cela ne tienne, j’ai mon caractère et il me faut plus que ça pour abandonner une lubie (un auteur en l’occurrence). Logiquement, je voulais donc découvrir « Le Trésor du Cygne noir » …

L’intrigue s’appuie sur des faits dont Guillermo Corral a été directement témoin lorsqu’il était diplomate pour le Ministère de la Culture. Le récit relate donc des événements historiques véridiques qui cimentent les différents éléments du scénario. Pour le reste, on est en présence de personnages qui ont de la consistance [mais pas assez, ils sont trop plein de bons sentiments ou de mauvais sentiments… il n’y a finalement pas de demie mesure] et il y a une réelle fluidité dans la chronologie des événements. On s’arrête tour à tour sur chacun des deux parties en présence (qui se résume en l’éternel combat entre le bien et le mal) et on touche du doigt des questions diverses : le patrimoine national et culturel d’une nation, l’existence d’enjeux économico-politiques, le déroulement d’une procédure juridique sur fond de secret, de corruption, de manipulation, de malhonnêteté… Le dessin est d’une limpidité redoutable, les couleurs sont proprettes… Bref, voilà un album qui offre un bon divertissement et qui se lit sans aucune difficulté mais… qui sans surprise, n’a pas la profondeur que j’aurais espérée. J’aimerais tant que Paco Roca parvienne de nouveau à créer un personnage sensible, touchant, presque palpable et capable de nous faire vibrer ! On est loin… bien loin de l’alchimie que Paco Roca était parvenu à créer dans « Rides » … et c’est bien dommage !

Du suspense, des rebondissements, une course contre la montre, des bons sentiments… voilà une douceur un peu trop douce qui m’a cantonnée au rôle de simple spectatrice-lectrice.

Le Trésor du Cygne noir (récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Paco ROCA

Co-scénarisé par Guillermo CORRAL VAN DAMME

Dépôt légal : février 2020 / 216 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-4130-1996-1

Django Main de feu (Rubio & Efa)

Django Reinhardt. Ce talentueux jazzman qui a fait naître le jazz manouche avec son ami et partenaire le violoniste Stéphane Grappelli. Pour leur seconde collaboration, Salva Rubio et Efa ont eu l’excellente idée de revenir sur une période de la vie peu connue : sa jeunesse. Ils explorent ainsi chaque facette de des premières années de Django Reinhardt, de sa naissance au début de son envol en tant qu’artiste. Minutieusement, les auteurs montrent comment la légende s’est construite et comment un guitariste virtuose a percé à force d’obstination.

Rubio – Efa © Dupuis – 2020

Django est tsigane. Impatient de poser ses yeux sur le monde, il est né au beau milieu de l’hiver. Au beau milieu d’un chemin enneigé, au beau milieu de nulle part… c’est du moins un symbole que Salva Rubio et Efa ont voulu faire apparaître. Il est né de rien, d’une famille manouche qui vivotait des petits concerts de musique donné çà et là, au gré de leurs haltes.

Sa mère l’a appelé « Django » , « celui qui réveille » . Un prénom prémonitoire.

Son enfance, il préfère la passer à faire les 400 coups plutôt qu’à user ses fonds de culottes sur les bancs de l’école. De toute sa vie, jamais il ne voudra apprendre à lire et à écrire.

Son enfance, il préfère la rêver avec un banjo dans les mains… instrument que sa mère finira par lui offrir à ses 12 ans. C’est une révélation pour lui. Comme un prolongement de sa pensée. Dès lors, il délaisse les affrontements avec les gamins des clans rivaux et préfère s’esquinter les mains sur les cordes de son instrument. Jour et nuit, il joue inlassablement et progresse à une vitesse vertigineuse. A force de ténacité, il parvient à intégrer le groupe que des membres de sa famille ont monté. Avec eux, il se produit sur scène pour la première fois. Son rêve de gosse.

Dès lors, le bouche-à-oreille fait son travail. Django est très vite remarqué. Vetese Guerino lui propose de l’accompagner. Puis Maurice Alexander, puis des artistes toujours plus célèbres, laissant espérer une carrière à l’international. Jusqu’à cet incendie dont il sortira vivant mais avec sa main gauche gravement mutilée. Malgré ce handicap majeur, Django reprend le chemin de la musique… pour épouser la carrière artistique que nous lui connaissons.

En annexe de l’album, Salva Rubio explique comment le projet de « Django, main de feu » s’est construit. Il revient généreusement sur sa démarche en tant qu’historien et scénariste. Il relate ses rencontres avec la communauté tsigane pour recueillir des témoignages (et notamment ceux des descendants de Django Reinhart) et le travail de recherche qu’il a mené en vue de la constitution d’une généreuse documentation autour du personnage historique de Reinhardt. Il s’arrête longuement sur le parcours de Reihnardt. Il explique enfin la collaboration avec Efa et les choix narratifs qu’ils ont dû prendre pour aboutir à une histoire cohérente.

Quant au scénario, il fait habillement cohabiter des faits précis et une part d’exagération.

« … dans l’univers manouche, c’était seulement par la tradition orale que l’histoire était transmise, volontairement embellie d’anecdotes, d’exagérations et de contes rarement fiables pour le chercheur. »

On est là dans une alternance entre quelque chose qui plaque le personnage au sol (sa condition sociale, le fait qu’il a grandi dans « la Zone » (un no man’s land dans lequel sa mère et son clan se sont installés, laissant les enfants en électrons libres, livrés à eux-mêmes et à leur plus folles envies) et ses rêves démesurés de reconnaissance, sa folle certitude d’être le meilleur dans son domaine, un leitmotiv qui revient à maintes reprises dans le récit.

« Je suis le meilleur de la Zone. Enfin, le meilleur de Paris. Peut-être même de toute la France ! »

Au dessin, Efa nous enchante d’illustrations magnifiques dans des tons pastel. Son trait a une rondeur enfantine très agréable. On a l’impression que la personnalité de Django est un mélange d’insouciance et d’obstination. Efa s’approprie parfaitement le ton parfois léger que le personnage emploie pour se dérober à tout ce qui n’aurait pas trait à la musique. Le dessinateur s’appuie aussi sur la complicité et les rapports très chaleureux qui relient l’ensemble des membres du clan tsigane. Nous voilà pris dans la communauté comme un membre à part entière. Il y a « l’ici » et le reste du monde où Django se produit sur scène. Django en est le centre de cet univers… un personnage solaire qui réchauffe quiconque se place dans son sillage.

Je ne connais rien de la vie de Django Reinhardt. Bien consciente que les faits exposés sont tantôt véridiques tantôt affabulés, le récit n’en est pas moins cohérent et réellement entraînant.

Django – Main de feu (récit complet)

Editeur : Dupuis / Collection : Aire Libre

Dessinateur : EFA / Scénariste : Salva RUBIO

Dépôt légal : janvier 2020 / 80 pages / 17,50 euros

ISBN : 979-1-0347-3124-4