Little Nemo (Frank Pé)

« Ecrire, c’est chevaucher le mystère. Ecrire, c’est prendre la plume et laisser faire plus grand que soi. On contrôle à peine : un petit coup de talon par ci… un chuchotement à l’oreille par là… et le texte s’écrit. Il faut juste se mettre dans l’intention… choisir une émotion, un souvenir, un désir… et le porte-plume se fait passeur de mondes, comme s’il savait déjà. La création, ça s’entretient tous les jours. Ça se nourrit de la vie elle-même. Et en retour, ça donne beaucoup. »

Frank Pé © Dupuis – 2020

Quel plaisir de voir remis au goût du jour un classique de cette trempe ! Avec cette petite pépite, Frank Pé rend un hommage époustouflant à l’univers de Winsor McCay.

Nemo est un petit garçon rêveur. La tête en permanence dans son monde imaginaire, dans les livres qu’il dévore et qui lui servent de levier pour vivre de folles aventures oniriques. Son lit est son vaisseau, son oreiller sa boussole. Sitôt endormi, il rejoint son monde. Un univers où l’on danse, on rit, on jongle, on s’émerveille… Un monde où la gravité est toute relative tant les corps virevoltent en tous sens en permanence. Nemo y retrouve Flip et d’autres amis. Ensemble, ils jouent, relèvent des défis et tentent de ne pas arriver trop en retard à la grande fête que la Princesse organise et à laquelle il a bien du mal à arriver.

« Little Nemo in Slumberland » est né en 1905. Chaque dimanche, le New York Herald publiait un épisode des aventures de ce jeune héros hors pair. Ce petit bonhomme vêtu d’un union-suit blanc est un éternel rêveur, une fripouille attendrissante. Winsor McCay a construit l’univers de Little Nemo à l’aide d’histoires courtes, chacune évoluant sur une à deux pages. Un début, une fin… et entre les deux, absolument tout peut arriver. Rebondissements, rencontres, situations extravagantes, animaux hybrides, magie de l’instant, folie de ces décors qui se transforment en un clin d’œil… Tels sont les codes de ce monde où le rêve interagit avec la réalité. Nemo est l’alter ego de papier de McCay. Par le biais de ce personnage, l’auteur mettait en image ses propres rêves. « Little Nemo » est un univers original, imprévisible, grandiose, magique, poétique, tendre et d’une créativité incroyable !! Un monde à l’imaginaire foisonnant !

Little Nemo © McCay – 1906

Avec Frank Pé, Nemo perd son petit bidon, ses grosses joues et les billes noires (et assez inexpressives) qui faisaient son regard. Plus svelte, plus expressif, le Nemo de Frank Pé a gardé toute sa verve et sa curiosité. Frank Pé donne libre cours à son imagination. Il revisite, invente et réinvente des aventures plus folles les unes que les autres pour ce Nemo contemporain, dépoussiéré et beaucoup plus moderne que celui de Winsor McCay. Le trait est plus libre, moins emprunté, totalement aérien. Exit les décors un peu kitch et assez chargés de Winsor McCay. On respire sur les pages, le trait est plus lumineux sans rien perdre de son espièglerie.

Little Nemo – Frank Pé © Dupuis – 2020

Cerise sur le gâteau, les Editions Dupuis proposent une intégrale au format gourmand (350 x 250 mm). On en prend plein les mirettes ce qui accroît le plaisir que l’on a à (re)découvrir l’univers et le personnage de Little Nemo. De ci de là, Frank Pé fait apparaître le créateur de « Little Nemo » tantôt en pleine création artistique, tantôt en train de se réveiller… la tête encore dans ses rêves fous. Cette intégrale regroupe deux tomes réalisés par Frank Pé et initialement édités en 2014 et 2016.

Grandiose, il n’y a pas d’autres mots pour définir cet objet et le voyage dans lequel il nous emmène.

Little Nemo

d’après l’œuvre de Winsor McCAY

Editeur : Dupuis / Collection : Grand Public

Dessinateur & Scénariste : Frank PE

Dépôt légal : août 2020 / 80 pages / 39 euros

ISBN : 979-1-0347-3894-6

Tati par Merveille (Merveille)

Merveille © Dupuis – 2020

Un petit joyau a débarqué dans les bacs à la fin du mois d’août. Une merveille que dis-je, un Merveille qui nous permet de plonger littéralement dans le monde de Monsieur Hulot. Depuis plusieurs années maintenant, David Merveille revisite avec tendresse cet univers créé par Jacques Tati. Comment ne pas s’émerveiller de la douceur qui règne ici et du charme des illustrations ?

La silhouette de Monsieur Hulot, incarnée à l’écran par Jacques Tati lui-même, s’étale ici en pleine page d’un format d’album aux proportions gourmandes (282 x 295 mm). Alors je ne vais pas m’amuser un personnage que l’on ne présente plus et pour lequel d’autres ont trouvé des mots pour le décrire bien meilleurs que les miens… à commencer par Jacques Tati : « (…) Monsieur Hulot, personnage d’une indépendance complète, d’un désintéressement absolu et dont l’étourderie, qui est son principal défaut, en fait, à notre époque fonctionnelle, un inadapté. »

« Playtime », « Jour de fête », « Les Vacances de Monsieur Hulot », « Trafic » … tout y est de l’univers de Tati.

Illustrations au fusain, au crayon, à la gouache, à l’acrylique, aux pastels et/ou complétées de couleurs numériques ou imprimées en sérigraphies, ces illustrations – réalisées tantôt pour la seule beauté de l’objet ou pour une affiche – s’offrent à nous généreusement.

C’est tout un univers de flâneries, de poésie, de bonne humeur qui s’expose sous nos yeux ravis. La silhouette dégingandée de Monsieur Hulot, longiligne et penchée, ses jambes sans fin et son éternel chapeau vissé sur son crâne nous embarquent dans cette ambiance de vacances et de nonchalance où le temps semble secondaire, très secondaire. Perché sur un toit, un rocher, une chaise-longue, un vélo… Hulot défie les lois de l’apesanteur et nous emporte ailleurs, dans un lieu où l’on pourrait lâcher-prise et ne penser à rien d’autre qu’à caresser les paysages présents de nos yeux.

Douceur graphique qui invite à revisiter encore et encore les albums de David Merveille consacrés à Monsieur Hulot ainsi que les films de Jacques Tati.

Tati par Merveille (Recueil)

Editeur : Dupuis / Collection : Champaka Brussels

Auteur : David MERVEILLE

Dépôt légal : août 2020 / 120 pages / 45 euros

ISBN : 978-2-3904-1013-3

Georges et la Mort (Guinin & Guinin)

Georges et la Mort
Guinin – Guinin © 12 bis – 2011

« Ce jour-là, la Mort devait abattre sa faux sur Georges, un musicien. Malheureusement, elle tomba sous son charme et fut incapable de le tuer ! Par amour pour ses chansons, elle prit le risque de l’épargner. Qui pouvait donc bien se cacher derrière Georges, ce moustachu qui ne se sépare jamais de sa pipe et de sa guitare ? Comment pouvait-il réussir à émouvoir quelqu’un comme la Mort ?

Mêlant humour et poésie, ce roman graphique raconte l’histoire d’une amitié improbable, tout en s’inspirant de la vie réelle d’un des chanteurs français les plus appréciés de son temps… » (synopsis du Quatrième de couverture).

Nous voilà partis arpenter les landes en compagnie de la Mort. Ce qui nous met à l’aise, c’est que ce n’est pas cette Grande Dame austère qu’on a l’habitude d’imaginer. Non, loin de là. Elle ressemblerait plutôt à un petit gamin qui se serait costumé pour Halloween. Une Mort décontractée avec juste ce qu’il faut d’états d’âme pour permettre à l’intrigue de se développer. Sans quoi, le récit aurait été fort succinct…

Blaise Guinin, aidé de son frère Robin Guinin à la couleur, développe une histoire pleine de poésie et où les dialogues mélangent humour et mélancolie.

On y croisera un gorille, Jeanne, sa cane et son Marcel, un parapluie, une pancarte indiquant le Marché de Brive-la-Gaillarde, la mauvaise réputation de notre Georges, des amoureux qui s’bécottent… Les auteurs se sont bien évidemment inspirés de l’univers de Brassens et ont logiquement truffé leur ouvrage de multiples clins d’œil à son parcours et à sa discographie.

L’histoire débute en 1947. Georges est alors hébergé chez Jeanne. On vit les années de disette puis le succès. Le personnage des frères Guinin colle bien à l’image que l’on se fait de Brassens. Humble, modeste, généreux mais c’est la Mort qui vient donner le ton décalé au récit. Les jeux de mots y sont légion, l’humour est plus à entendre au second degré bref, il y a là tous les ingrédients pour passer un agréable moment de lecture.

Les coloris sépias donnent à ce récit un côté intemporel. A part quelques costumes (ceux des flics notamment), on peut visuellement camper ces décors dans plusieurs périodes. Elle illustre bien celle des années d’après-guerre mais il n’y aurait rien de choquant à dire qu’elle retranscrit également la période actuelle. En effet, la présence de cette Mort très décontractée et la rondeur enfantine des dessins viennent alimenter mon argument autour de l’intemporalité de cet univers.

Une lecture que je partage avec Mango et les lecteurs BD du mercredi. Pour découvrir les autres albums partagés aujourd’hui :

PictoOKOn ne peut s’empêcher de d’avoir quelques refrains en tête en sortant de la lecture. Pour les amoureux de Brassens… et les autres. Un conseil de lecture qui vous conduira de Paris à Sète, de la vie de bohème au succès puis à la mort d’un grand monsieur.

Le travail des Éditions 12bis est à saluer sur cette publication, l’objet en lui-même est très beau et toujours, cette petite page « 12bis » qui fait leur originalité.

Je ne ferais rien découvrir aux amoureux de Brassens en glissant ici le lien du site officiel de l’artiste, mais pour les autres, ce sera peut-être l’occasion d’y découvrir Radio Brassens dont le lien est accessible dès la page d’accueil.

Les chroniques : Lunch, Cély, Claude le Nocher, Alfie’s mec, Arsenul et CLN.

Georges et la Mort

Challenge Petit Bac
Catégorie Prénom

One shot

Éditeur : 12bis

Dessinateur / Scénariste : Blaise GUININ

Coloriste : Robin GUININ

Dépôt légal : octobre 2011

ISBN : 978-2-35648-355-3

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Georges et la Mort – Guinin – Guinin © 12bis – 2011

Gueule d’amour (Ducoudray & Priet-Mahéo)

Gueule d'amour
Ducoudray – Priet-Mahéo © La Boîte à bulles – 2012

« 1918, la guerre est finie, la paix est signée. Outre les familles des 1.375.800 morts et disparus, la patrie française doit s’occuper des 4.266.000 blessés. Parmi eux se trouvent 10 à 15.000 mutilés de la face. Les « gueules cassées », comme on les appellera.

Insensible aux médailles qu’on lui propose, notre héros découvre, jour après jour, les réalités de sa nouvelle « condition ». Mi-homme, mi-curiosité, il tente de survivre à la violence du regard d’autrui. En particulier celui des femmes (dont la sienne) qui préfèrent lui tourner le dos en toutes circonstances…

Si les compagnies un peu trop compatissantes ou la visite de bordels spécialisés permettent de réguler certains besoins physiques, les besoins de l’âme, eux, ont bien du mal à trouver satisfaction…

Un beau jour, il rencontre Sembene, un colosse d’origine Africaine. Une drôle de « gueule », lui aussi, avec ses dents taillées en pointe. Entre les 2 compères, c’est un partage d’expériences en tous genres qui démarre… » (synopsis éditeur).

L’engouement quand j’ai vu les premières planches en ligne a fait place à l’hésitation et à l’appréhension lorsque j’ai feuilleté l’album pour la première fois… La lecture m’a finalement donné l’impression que je m’étais pris une grande claque dans la gueule. On tâtonne tout de même durant les premières pages, le personnage principal nous livre ses pensées brutes et sa réflexion rebondit souvent sur un mot ou une association d’idée. Puis, au terme de quelques pages seulement, on s’est habitué à sa psyché et à son raisonnement. La lecture devient fluide, le ton est mordant et sarcastique et doté d’un panel d’intonations assez larges. Le scénario d’Aurélien Ducoudray nous fait ressenti toute l’amertume de ce personnage désillusionné. Il raille sur la société et ses symboles, il tourne le dos à ses pairs qui masquent à peine leur dégout de voir sa gueule cassée… voire la pitié que le vétéran défiguré inspire. Ducoudray crée un personnage désabusé, meurtrit par son expérience de la Guerre dont il est revenu non pas en héros mais en paria, délit de sale gueule oblige. Le propos diffuse l’odeur fétide de l’importance du paraître, les choses auraient été moins douloureuses si sa tronche n’était pas si difforme, les stigmates de la guerre auraient continué à le meurtrir en silence mais au moins, il aurait pu retrouver une place d’homme dans la société.

Quant aux illustrations de Delphine Priet Mahéo, l’aspect disgracieux ne fait que servir le propos du narrateur et lui donner une davantage de portée. Sur la première partie de l’ouvrage jusqu’à la rencontre avec Sembene, le graphisme est souvent en décalage avec le récit, n’illustrant pas le propos du personnage principal mais mettant en scène ce dernier dans son quotidien. Le choix des visuels, des angles de vue renforce souvent le côté mesquin et narquois du souvenir décrit ou de la réflexion que le héros développe. La dessinatrice exploite parfaitement ses ingrédients : regards absents que la dernière étincelle de vie a quittés depuis longtemps, laideur, non-conformité, cicatrices et stigmates corporels. Ce décalage entre dessin et écriture, je l’ai perçu comme un jeu, comme si l’un l’autre se donnait la réplique dans des espaces – temps parfois différents… la pensée qui se tourne vers les souvenirs et le dessin dans le présent (la vision réaliste du quotidien, du travail, de l’absence de reconnaissance). De ses dessins au crayon de papier, Delphine Priet Mahéo parvient à exprimer les émotions que le scénario tait.

PictoOKUn bel album où textes et dessins s’allient pour donner vie à un personnage troublant. Cet homme cherche ses repères ; privé de toute considération et de chaleur humaine, il est rempli d’amertume. On le sent flou(é), affairé à sa quête identitaire alors qu’il s’est résigné depuis longtemps à n’être que l’ombre de lui-même.

Une lecture que je partage dans le cadre des BD du mercredi

Les chroniques : PaKa.

Extraits :

« J’en avais rien à foutre de la médaille. La récompense, ça faisait déjà longtemps que je la portais sur ma gueule. Pas besoin d’avoir une redite en bandoulière et défiler encore moins… Défiler pour quoi ? Pour qui ?? Pour montrer mon bel uniforme ? Mes souliers cirés ? Mon calot deux doigts sur le côté ? J’y vais plus aux défilés. Terminée la cadence, là-bas personne marchait en cadence ! Le seul rythme qu’on entravait, c’était celui de nos boyaux qu’en chiaient de trouille devant la marmite en acier Krupp !! » (Gueule d’amour).

« Tu penses qu’au lit, on avait pas envie d’y aller. La journée, t’arrivais encore à t’empêcher de gamberger à peu près, mais la nuit, t’avais plus de parapet pour t’empêcher de sauter » (Gueule d’amour).

« Les scientifiques nous appelaient Grands blessés facio-musculaires, les plus fantaisistes préféraient donner dans l’imaginaire… Mais tous nous classaient à grand renfort de dessins ou de photographies, car même si nous étions des horreurs, nous devions à tout prix faire partie de la grande histoire humaine » (Gueule d’amour).

Gueule d’amour

Challenge Petit Bac
Gros mot

One shot

Éditeur : La Boîte à bulles

Collection : Hors champ

Dessinateur : Delphine PRIET MAHEO

Scénariste : Aurélien DUCOUDRAY

Dépôt légal : mai 2012

ISBN : 978-2-84953-143-3

Bulles bulles bulles…

Les 9 premières pages sur Digibidi.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Gueule d’amour – Ducoudray – Priet Mahéo © La Boîte à bulles – 2012