Dans la nuit noire (Small)

David Small revient avec un roman graphique tout aussi poignant, témoin d’une adolescence américaine malmenée et livrée à elle-même.

Small © Guy Delcourt Productions – 2021

Le décor de ce récit fictif est une petite ville américaine californienne. Des parents défaillants, totalement absents et absolument englués dans leurs propres problématiques, et c’est un jeune garçon – au seuil de l’adolescence – qui doit apprendre à grandir seul dans un monde où les dangers sont à chaque coin de rue.

Russell a treize ans lorsque sa mère décide de quitter le foyer, le laissant seul avec son père. Tous deux vont déménager en Californie. Ils louent une chambre chez la famille Mah, premier pied-à-terre de cette nouvelle vie. Quand le père de Russell trouve un travail, ils investissent leur nouvelle maison. Elle se trouve non loin de chez les Mah qui resteront un repère pour Russell ; leur maison restera un lieu ressource quand tout va au plus mal et qu’il a besoin de reprendre des forces.

Avec son père, Russell doit très vite apprendre à se débrouiller seul mais ce n’est pas tout. Il doit tout apprendre par lui-même : à se protéger, à créer des alliances (à défaut de se trouver des amis)… apprendre à grandir le moins bancal possible.

Onze ans après « Sutures » , le trait de David Small s’est affiné. Il est moins dépouillé et le propos est moins incisif.

Son premier roman graphique lui a certainement servi de catharsis mais le besoin de parler de l’adolescence reste visiblement présent. La solitude du personnage central est la même. Lui aussi pousse un cri silencieux qui lui permet de supporter son désespoir. On retrouve des thèmes similaires, comme si l’artiste faisait invariablement rimer « adolescence » avec solitude, souffrance, manque d’affection, humiliations et indifférence de l’entourage.

Russell a peu d’estime pour lui-même. Il se déteste et ne voit en lui que ses défauts : la lâcheté, l’absence de pugnacité… tout en lui semble l’exécrer. Il n’a aucune consistance, aucun charisme, aucune passion, aucune conviction. Rien. Tout est à construire. Il s’embourbe dans les mots, ne sait pas comment faire pour attirer l’attention de son père et chacune de ses tentatives est interprétée de manière brutale par un paternel qui semble incapable d’aimer son fils.

Le dessin de Small s’est habillé de discrets apparats… j’ai du moins l’impression qu’il est plus maîtrisé. Il y a de nombreux passages muets qui accentuent l’impression de solitude dont est entouré le héros. Ces silences mettent également en exergue le poids des non-dits et la culpabilité que le personnage principal ressent d’avoir laissé filé des occasions de dire ce qu’il avait sur le cœur. Sans personne à qui faire confiance, il tâtonne, il est effrayé.

Sans aucune figure parentale à laquelle s’amarrer et se rassurer, le personnage se vit en naufragé. S’il parvient à identifier les traits de caractères et les centres d’intérêt de ceux qui l’entoure, il échoue à y parvenir pour lui-même. On a l’impression qu’il est une coquille vide. On observe ainsi la difficile quête identitaire du personnage principal. Il cherche à lier des amitiés qui ne le nourrissent pas ; il imite en silence, il obtempère docilement pour se faire accepter mais ne trouve aucun plaisir, ni aucune gratification à se fourvoyer de la sorte. Il ne trouve tout simplement pas sa place auprès des autres. Ses doutes, son manque de confiance, sa solitude nous sont livrées sans filtre.

Le personnage est touchant mais je n’ai pas été réellement émue par cette lecture où il est question d’une adolescence difficile à vivre du fait d’un contexte familial délétère.

Dans la nuit noire (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : David SMALL

Traduction : Nicolas BERTRAND

Dépôt légal : mars 2021 / 408 pages / 24,95 euros

ISBN : 9782413024125

Le Jardin, Paris (Geniller)

Geniller © Guy Delcourt Productions – 2021

Chaque soir, Le Jardin ouvre ses portes. La clientèle du cabaret est calme et parmi elle, quelques habitués qui viennent se régaler des spectacles donnés par les danseuses.

Les danseuses, ce sont des fleurs. Muguet gère l’établissement avec professionnalisme et bienveillance. Tournesol, Marguerite, Hyacinthe, Violette et les autres se relayent sur scène pour proposer chaque soir des numéros d’effeuillage époustouflants.

Rose est la plus jeune des fleurs. Ce soir, Rose monte sur scène pour la première fois. Un moment tant attendu. Un moment de révélation, troublant, terrifiant de trac mais le public est émerveillé. Emerveillé par cette déferlante d’émotions que Rose communique lors de sa prestation scénique.

L’engouement est unanime. Très vite, Rose compte des fidèles parmi les spectateurs. Aimé est présent à chaque fois que Rose doit monter sur scène. Comme d’autres, il est sous le charme de cette surprenante personne… car Rose est un jeune garçon, une de ces délicieuses fleurs qui illumine désormais les nuits parisiennes.

« Je me considère comme un homme, mais un homme qui aime tellement les femmes qu’il a envie de faire comme elles. »

Rose, personnage androgyne dont on ne connaît que « le nom de scène » est une fille manquée. Un jeune homme passionné, passionnant, touchant. Fragile et courageux, spontané et pudique, Rose est un personnage double…. un jeune homme pour qui la danse est une respiration ; il forge sa vie autour de ce mode d’expression. Un garçon doté d’une joie de vivre communicative. Rose est solaire.

Initialement, cette histoire était un projet de court-métrage. De fil en aiguille, les pages se sont certainement noircies, les recherches et le travail de construction des personnages a certainement pris tellement d’ampleur que, face au résultat, il devenait évident qu’un court-métrage ne suffirait pas à développer cet univers. C’est du moins une supposition que je fais. Une écriture qui foisonne d’idées et d’éléments nouveaux au point de conduire Gaëlle Geniller à prendre la décision de construire un album autour du personnage de Rose. Grand bien lui en a pris car on régale d’un bout à l’autre de la lecture.

Gaëlle Geniller nous livre ici son second titre. Le premier – « Les Fleurs de grand frère » – était une petite douceur. Un album jeunesse qui abordait déjà la question de la différence, la nécessité d’accepter l’autre tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit. Le besoin de s’accepter pour pouvoir s’épanouir. L’autrice a le chic pour nous présenter des personnages atypiques, pour nous les faire aimer et nous faire entendre que chacun détient la clé de son propre bonheur. Le credo de ce récit s’ancre dans ce proverbe : « charité bien ordonnée commence par soi-même. »

Il n’y a pas d’action, pas de suspense. Jusque un doux plaisir de profiter de chaque instant et une joie de vivre incroyable. On rencontre le personnage à un moment-charnière de sa vie, alors que celle-ci effectue un virage important. C’est, pour lui, une étape capitale, une nouvelle direction à négocier habillement. A cela, s’ajoute l’ambition qu’il nourrit de pouvoir s’adonner à sa passion aussi longtemps que possible. Pourtant, cette étape tant attendue fait vaciller ses certitudes, au point de le priver de respiration… de le figer sur place. Assailli par le manque de confiance en lui, Rose en perd le Nord et l’oblige à prendre du recul. La manière de traiter la réflexion menée par le personnage principal est fine et pertinente. Quant au style graphique, il s’imprègne à merveille du style Art nouveau. Les décors, vêtements et coiffures des personnages épousent parfaitement les courbes arabesque de ce mouvement artistique. Les corps élancés des personnages ainsi que les couleurs fraiches et dynamiques nous enveloppent. L’ensemble dégage une ambiance chaleureuse et pleine d’optimisme.

C’est vraiment un très bel album que je vous invite à découvrir si le cœur vous en dit. Je pense que sa douceur et son charme vous plairont.

Le Jardin, Paris (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Gaëlle GENILLER

Dépôt légal : janvier 2021 / 224 pages / 25,50 euros

ISBN : 9782413022534

New York cannibals (Charyn & Boucq)

Charyn – Boucq © Le Lombard – 2020

« New York, 1990. Pavel tient toujours son salon de tatouage. Sa protégée, Azami, est devenue policière et culturiste. Lors d’une intervention, elle découvre un bébé abandonné dans une poubelle. Incapable d’enfanter à cause des traitements qu’elle a infligés à son corps, elle décide d’adopter l’enfant. Pour le protéger, elle va remonter la piste d’un trafic de bébés, et découvrir qu’il semble lié à un mystérieux gang de femmes qui dévorent leurs ennemis. Étrangement, les fantômes du goulag dans lequel Pavel a grandi semblent être à l’origine de ces atrocités.

Comme si l’univers, les codes et la violence du goulag avaient pris pour nouveau territoire les rues de New York. » (synopsis éditeur)

L’intrigue de « New York cannibals » se situe vingt ans après la conclusion sanglante de « Little Tulip » (publié en 2014) et qui est sur le blog grâce à Val.

J’ai d’abord pensé que m’embarquer dans cette lecture était une erreur. N’ayant pas lu « Little Tulip », j’appréhendais de passer à côté des subtilités d’un récit qui a ancré ses personnages dans un précédent ouvrage. Voyant que je ne ressentais aucune gêne durant la lecture, j’ai eu vite fait de changer mon fusil d’épaule… et j’imagine l’aisance déconcertante avec laquelle les lecteurs du tome précédent ont pu retrouver leurs repères !

Bien sûr, le scénario [que ce soit par le biais de la voix-off ou des paroles prononcées par les personnages] resitue les éléments nécessaires à la compréhension de cette nouvelle intrigue. Ces rétrospectives se font de manière fluide et n’alourdissent aucunement le propos. Elles nous montrent même que ces personnages au passé chahuté ont parfaitement digéré les galères par lesquelles ils sont passés. Elles les ont consolidés, elles ont soudé les liens qui les unissent et leur ont donné un élan vital qui s’avère être bénéfique à la narration.

Jérôme Charyn utilise un bon jeu de personnages aux caractères bien trempés. Ils sont de nature méfiante et défendent leurs opinions avec une assurance impressionnante mais le scénariste temporise le côté anguleux de leurs personnalités. Altruistes, francs, intègres… ils affichent des qualités indéniables. Une fois la glace brisée, on est davantage face à deux géants au cœur tendre. Des géants assez rassurants.

Les dessins de François Boucq emboîtent parfaitement le pas à ce récit viril. Malgré la masculinité de l’héroïne – surprenante au premier regard -, on se rend compte une fois encore que ce n’est qu’une façade. Sa gestuelle dégage une réelle féminité, une certaine sensualité même. Ses bras gonflés aux stéroïdes enserrent le nourrisson une douceur dont bon nombre de mères ne sont pas capables. Cette femme bodybuildée est une force tranquille, une beauté sauvage ; son charisme tient d’un harmonieux mélange entre sa condition physique hors-norme et sa placidité. Le héros quant à lui est plus « fluet » mais cela tient en grande partie à son âge et aux conditions difficiles auxquelles il a été confronté.

J’avoue que si on ne m’avait pas mis l’ouvrage entre les mains, je n’y serai pas allée. Un récit fictif aussi racé qui aborde traite d’humains, prostitution, drogue et mafia [la liste est non-exhaustive] sur fond de critique sociale, j’avoue… c’est loin d’être ma tasse de thé ! Idem, l’aspect « bien rangé » des planches et cette testostérone palpable à chaque page : très peu pour moi en général. Pourtant, la lecture m’a accrochée en un temps record et j’ai finalement pris beaucoup de plaisir à suivre cette histoire jusqu’à son dénouement final.

New York Cannibals (Récit complet)

Éditeur: Le Lombard

Dessinateur : François BOUCQ

Scénariste : Jérôme CHARYN

Dépôt légal : septembre 2020 / 141 pages / 24,50 euros

ISBN : 978-2-8036-7253-0

La Saveur du Printemps (Panetta & Ganucheau)

Panetta – Ganucheau © Jungle – 2020

Quand il était plus jeune, Ari adorait aller dans l’atelier de la boulangerie de son père. Sentir l’odeur du pain chaud, aider son père à la préparation du pain et des pâtisseries, sentir la chaleur du four… tout cela était sa petite madeleine de Proust. Puis les années ont passé et l’adolescence a pointé le bout de son nez avec tout le cortège des questions existentielles qu’elle traîne dans son sillage. Et maintenant que ses études au lycée touchent à leur fin, Ari a d’autres envies qu’il ne cerne pas réellement. Il voudrait partir habiter en ville et s’installer en colocation avec ses amis. Il veut fuir cette vie toute tracée qui s’offre à lui, quitter ce cocon familial pourtant si harmonieux. Il rêve de vivre de sa musique avec le groupe qu’il a monté avec des amis… mais tout cela est balbutiant. Il n’est si sûr de tout ce qu’il voudrait…

Il sait pourtant que son père souhaite qu’il reprenne le commerce familial. Ari décide donc en premier lieu de trouver quelqu’un capable de le remplacer à la boulangerie pour pouvoir quitter le nid l’esprit tranquille. C’est ainsi qu’il rencontre Hector lorsque ce dernier postule pour travailler à la boulangerie. Peu à peu, une amitié forte naît entre les deux jeunes hommes. Une amitié teinte de sentiments amoureux.

« La saveur du printemps » est récit plein de fraicheur. Pour leur premier roman graphique, Kevin Panetta (scénariste) et Savanna Ganucheau (dessinatrice) mettent les petits plats dans les grands. Loin de nous noyer dans les remous tumultueux de l’adolescence, ils ont su trouver le ton adéquat pour aborder leur sujet de façon douce sans en faire quelque chose de mièvre. On est surpris de découvrir un personnage principal en plein questionnement mais pas en pleine rébellion. Ses relations avec ses parents sont harmonieuses et bourrées de complicité. Quant à son mal-être, même s’il est réel, il ne nous enfonce pas dans un marasme qui colle à la peau et engluerait personnages et lecteurs dans des méandres narratifs stériles.

Alors oui, il est question d’une quête identitaire, de savoir quoi faire de soi et de sa vie. Difficile de ne pas aborder ces questions dans un récit qui place au cœur de son intrigue un personnage adolescent. Les auteurs ont su trouver le La pour pouvoir parler à la fois du « mood » adolescent et des humeurs si versatiles qui le chahutent. Le personnage est dans cet entre-deux ; il n’est plus un enfant mais il n’est pas encore entré pleinement dans l’âge adulte. Ari cherche sa place et souhaite donner un sens à sa vie. Il est au printemps de sa vie. C’est aussi le moment idéal pour laisser éclore de nouvelles amitiés et se laisser surprendre par la fraicheur d’une rencontre amoureuse. Les auteurs manient tout cela avec beaucoup de talent et d’humour.

On pourra s’étonner de la douceur extrême du récit qui évolue dans des teintes vert émeraude. Elles aident à maintenir un sentiment de quiétude durant toute la lecture. Le dessin est d’une grande lisibilité et riche en détails graphiques qui contribuent à rendre cette tranche de vie crédible. Le fait que les auteurs complètent le scénario de références musicales et les mélangent à l’univers culinaire renforcent d’autant le réalisme de l’univers. On salive en permanence. Je me suis facilement laissé porter par l’ambiance. J’ai apprécié le fait que l’intrigue soit si délicate et qu’elle ne nous fait pas faire les montagnes russes avec nos émotions. La réflexion n’en est pas moins dénuée d’intérêt.

En bien des points, cet album m’a fait penser à « Cet été-là » réalisé par les cousines Tamaki. La période de l’adolescence y est traitée avec la même justesse et la même sensibilité. Une lecture qui offre une parenthèse et nous accueille à bras ouverts dans son univers.

La Saveur du Printemps (One shot)

Editeur : Jungle

Dessinateur : Savanna GANUCHEAU / Scénariste : Kevin PANETTA

Traduction : Mathilde TAMAE-BOUHON

Dépôt légal : juin 2020 / 368 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-822-23044-5

Peau d'Homme (Hubert & Zanzim)

Hubert – Zanzim © Glénat – 2020

A 18 ans, Bianca est encore pucelle et ne sait absolument rien des garçons. Elle n’a jamais eu l’occasion de s’y intéresser ni pris le temps de le faire… Cela dit, au Moyen-Age, il est aussi des coutumes et des traditions à respecter si l’on veut avoir la réputation d’une jeune fille bien comme il faut ; de cela, Bianca en est très consciente.

Fort heureusement, les confidences avec ses amies lui permettent de s’exprimer un peu sur ses appréhensions avant sa nuit de noce qui a lieu dans quinze jours. Bianca aurait tant aimé avoir l’occasion de faire la connaissance de son futur mari avant de se retrouver dans le même lit que lui ! La voyant si morose, sa tante l’invite à passer quelques jours chez elle. A cette occasion, elle met Bianca dans la confidence…

… dans la famille, les femmes ont un secret. Précieusement rangée dans une vieille malle, une peau d’homme se transmet de mère en fille. Ainsi, chacune a l’occasion de se glisser dans la peau de Lorenzo pour une nuit ou plusieurs jours. La décision de Bianca est déjà prise. Enfiler cette peau est pour elle l’occasion d’aller à la rencontre de son futur mari.

Parfait, ce discours féministe au cœur d’un contexte moyenâgeux ! Franchement, je trouve cela fort bien pensé. Le décalage est bien pensé et il fait mouche. Voilà qui donne une profondeur tout à fait succulente au scénario d’Hubert, sans compter que les dessins de Zanzim illustrent parfaitement le propos et appuient là où ça fait mal.

Un coup de gueule. Un coup de poing pacifique et féministe… mais pas que.

Sans fausse note aucune, Hubert a dompté de main de maître ce scénario retord. Il a évité tous les pièges, toutes les idées convenues, tous les raccourcis qui auraient pu lui faciliter la tâche. Non content de parvenir à aborder de front les questions de sexualité, d’homosexualité, de religion, de fanatisme et d’émancipation, le scénariste est parvenu à y glisser un humour plein de fraicheur et quelques passages déraisonnables sur lesquels soufflent un vent de folie. Après l’excellent « La Nuit mange le Jour » , Hubert a montré une fois encore qu’il n’est pas impossible de parler crûment de la question du désir sans effaroucher son lecteur… voire le perdre en cours de route. Hétérosexuel ou LGBT, cet ouvrage dit la nécessité de rappeler encore et encore que la question des choix sexuels opérés par un individu n’appartient qu’à lui seul. Le récit explore aussi la question du désir : s’exprime-il de la même manière chez un homme que chez une femme ?

Le scénario ne nous ménage pas. Pire, il nous douche rapidement. Et là, c’est aux lectrices que je m’adresse puisque sitôt la lecture engagée, nous sommes invitées à prendre la mesure du chemin sinueux et boueux que la condition féminine a parcouru durant les siècles passés. Le ton monte, la colère gronde… avec le personnage principal, on a envie de crier, de prendre les soi-disant « bien pensant » à bras le corps et de les secouer bien fort.

« Et alors ? J’ai un corps et je n’en ai pas honte. En soi, il n’est ni bon ni mauvais. Ce n’est pas lui le problème : c’est ton regard qui est sale ! »

De marchandises que l’on négociait pour obtenir moult bénéfices de nos épousailles, nous avons maintenant voix au chapitre. Nous ne faisons plus l’objet de stratégiques pourparlers mais avons la possibilité de décider par nous-mêmes qui fera ou non partie de notre vie affective. Quoi que… nous ne sommes malheureusement pas encore toutes logées à la même enseigne aux différents endroits du globe…

« Les hommes sont de pauvres petites choses à la merci de nos appétits pervers, qu’il faudrait protéger en nous voilant de la tête aux pieds. »

Coup de cœur ! Le ton humoristique donne une pointe de fraicheur aux propos acidulés des personnages. On ne lit pas, on dévore l’ouvrage.

Je suis triste à l’idée de savoir que nous ne pourrons plus nous régaler de ses albums… restent ceux qu’il avait réalisés avant son décès.

Peau d’Homme (récit complet)

Editeur : Glénat / Collection : 1000Feuilles

Dessinateur : ZANZIM / Scénariste : HUBERT

Dépôt légal : juin 2020 / 160 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-344-01064-8

Dans un rayon de soleil (Walden)

Walden © Gallimard – 2019

L’Homme a quitté la Terre et vit désormais dans l’espace. Les écoles sont d’immenses vaisseaux autonomes, tout comme les sites historiques, les immeubles d’habitation et autres lieux de la vie courante. Quelques villes se sont construites çà et là sur des astéroïdes et on se déplace dans des vaisseaux ressemblants à d’immenses poissons.

Mia vient de quitter son pensionnat de jeunes filles très huppé pour rejoindre une équipe de restaurateurs de vieux bâtiments. Le groupe est placé sous la responsabilité de Char, une trentenaire inhibée qui a à cœur de faire un boulot impeccable. Pour Char, la prise de responsabilités et le coaching d’une équipe sont des choses difficiles à assumer. De fait, c’est Alma qui prend le contrôle des opérations pour soulager sa coéquipière et donner les directives à Julie et Elliot, deux adolescentes de l’âge de Mia.

Mia appréhende de ne pas parvenir à trouver sa place dans ce groupe très soudé. C’est pourtant tout l’inverse qui se produit. A vivre en permanence les unes avec les autres, Mia découvre la chaleur d’une vie de famille et noue des liens forts avec chacune de ses partenaires.

Mia s’adapte vite à son nouveau rythme de vie et se construit de nouveaux repères. Durant ses temps de repos, elle laisse son esprit vagabonder dans ses souvenirs. Elle se rappelle de Grace, son amie si particulière avec qui elle était au pensionnat. Mia rumine encore beaucoup les événements qui ont eu lieu mais là, dans son nouvel environnement quotidien, elle parvient à poser un regard plus mature et prendre du recul sur ses dernières années. Petit à petit, elle comprend qu’il lui reste une chose à faire pour pouvoir enfin aller de l’avant.

Tillie Walden développe un space opera atypique. En installant une jeune fille au cœur de son récit, elle crée d’emblée un rythme narratif loin des codes du genre. Plus inhabituel encore, les hommes sont totalement absents, y compris dans le discours des protagonistes. Quelques heurts sont relatés, ils sont généralement indépendants du noyau dur des personnages que nous suivons tout au long du récit. Nous savons peu de choses sur le monde dans lequel nous évoluons… Tillie Walden a choisi d’aller à l’épure concernant les enjeux économico-diplomatiques. Cela jette un voile de mystère sur l’intrigue et ses éventuels rebondissements. On est comme sur un fil.

Pour le lecteur, c’est l’occasion de se concentrer pleinement sur la psychologie des personnages et de prendre le temps de bien les appréhender. Car Tillie Walden ne se contente pas de scruter uniquement son héroïne. Elle s’arrête tour à tour sur chaque membre du groupe. Chaque personnage est amené à un moment ou l’autre à passer au premier plan. Cela change le ton narratif, la façon d’aborder un événement, l’angle de vue pour comprendre la scène. Chaque fois qu’une pièce principale du puzzle narratif nous est livrée, cela marquera une étape dans notre compréhension de l’ensemble. Chaque moment-clé du récit est un rite de passage pour l’héroïne.

Par bribes, Tillie Walden divulgue des pans de leurs histoires personnelles tout en veillant à laisser des zones obscures. Ces ellipses entretiennent le suspense, captent notre attention et attisent notre curiosité. Le doute plane. On suppose. On suppute. Alors on continue à plonger avidement dans la lecture pour connaître ce dénouement qui ne manquera pas de nous surprendre.

A mesure que les pages se tournent, l’histoire nous fait cheminer dans ses entrelacs émotionnels. Nous sommes amenés à naviguer entre passé et présent, à faire face aux peurs sourdes de ces jeunes femmes qui sont à un carrefour de leurs existences, chacune pour des raisons différentes. Des tensions intérieures, des regrets et des peurs farouches les dévorent. Pour autant, elles s’étayent les unes les autres et s’apportent un soutien précieux. Tillie Walden épice l’ambiance d’une forme de nostalgie qui donne une profondeur supplémentaire au récit.

Le temps est comme suspendu. L’autrice ne fournit aucun repère temporel pour ponctuer le scénario. Elle marque les césures à l’aide de chapitres. Step by step, l’héroïne avance dans sa vie en tâtonnant. Autour d’elle, les autres tâtonnent aussi. Seul son corps change discrètement : quelques expressions de son visage et quelques gestuelles nous font sentir que le temps passe, que l’adolescente se métamorphose, qu’elle glisse doucement vers l’âge adulte.

Pour libérer la tension aigre-douce des scènes en huis clos, Tillie Walden offre des respirations graphiques. Dans les premiers chapitres, les teintes sont contenues dans des bichromies. Puis, les tons dominants lâchent prise, permettant à la couleur de s’installer peu à peu dans les illustrations et de diversifier sa palette de coloris. Les décors alentour sont dépaysants. Les grandes baies vitrées du vaisseau ouvrent sur de magnifiques paysages d’espaces infinis. Le regard n’a pas de point de butée et peut fuir à l’envie dans ce sublime environnement. Constellations, soleils et astres sont autant de points lumineux qui décorent cette immensité illimitée. Par moments, des turbulences aux spirales fascinantes, des engins spatiaux qui ont la forme de poissons géants, des astéroïdes dotés de silhouettes psychédéliques ou des bâtiments flottants surgissent et invitent l’œil à suivre leurs lignes. Loin d’être verbeux, le scénario s’éclipse régulièrement. Des passages entiers se font dans le silence et laissent tout loisir au lecteur de contempler les illustrations.

Très beau roman graphique qui contient quelques petits défauts (notamment dans les derniers chapitres où on touche du doigt les limites des ellipses narratives opérées durant le récit).

Je vous renvoie vers la succulente chronique de Laetitia Gayet (France Inter).

 Dans un rayon de soleil (récit complet)

Editeur : Gallimard / Collection : Bandes dessinées
 Dessinateur & Scénariste : Tillie WALDEN
 Traduction : Alice MARCHAND
 Dépôt légal : janvier 2019 / 544 pages / 29 euros
 ISBN : 978-2-07-512882-9