Des Hommes couleur de ciel (Llobet)

Llobet © Editions de l’Observatoire – 2019

« Il n’est plus là, alors Adam peut bien en parler. Dans la cellule, l’ampoule grésille, menace de claquer. La réalité aussi clignote, bourdonne ; dans quelques minutes, ses tympans vont éclater, ses pensées s’arrêter. Il n’a pas vu les infos, mais comme tout le monde il s’est figé lorsqu’il a appris la nouvelle. »

La nouvelle est impensable : un attentat dans un lycée. Des enfants tués. Combien ? Une bombe à l’heure du déjeuner dans un pays en paix. Voilà, c’est possible. C’est arrivé. Nous sommes à La Haye. Une ville néerlandaise. Une ville tranquille, belle, cosmopolite. Une ville contemporaine…

Alissa est professeur de russe. Le lundi, juste après le repas, elle a douze élèves assoupis. Ce lundi, quand elle arrive, c’est déjà trop tard. C’est déjà l’horreur…

Il y a trois trajectoires  inscrites dans ce récit : celle d’Alissa donc et celles de deux de ses élèves, Oumar et Kirem, deux frères, deux contraires. Autant Oumar est lumineux, autant Kirem est sombre, étrange. Comment deux frères peuvent être si différents ? Dans leurs envies, dans leurs destinées, dans leurs choix posés.

Kirem est « un enfant étrange, la copie inversée de son frère. Oumar, qu’elle avait eu en cours deux ans auparavant. Ils avaient beau se ressembler comme deux gouttes d’eau, leurs personnalités étaient diamétralement opposées. Autant son frère était solaire, affectueux, toujours prêt à participer et à distribuer les copies, autant Kirem se faisait très vite oublier, et détester. Il avait un regard coulissant, furtif. Comme des fentes d’où l’on s’apprête à tirer, même si Alissa avait vite compris qu’il préférait économiser ses forces. »

Oumar, l’ainé, est brillant. A l’inverse de Kirem. Pourtant il est comme dissonant. Différent. Il est un homme couleur de ciel.

Les trois personnages de ce roman ont un même pays d’origine qu’ils taisent. Ils sont tchétchènes. Ce roman pose la question de l’intégration dans un pays. Il aborde également le sujet du terrorisme et de la radicalisation. Du basculement aussi. Il dit surtout l’exil ou, pour le dire autrement, comment être quand on est d’ailleurs ?

C’est un roman qui peut faire peur du fait du sujet terrible. Il est pourtant toutafé formidable. Il se dévore d’un coup. Il nous tient en haleine car il est un peu construit comme un polar. Et les personnages, complexes comme j’aime, sont justes et très forts. La langue d’écriture d’Anais Llobet est précise, nette, belle et terriblement efficace. Sans pathos. J’ai beaucoup beaucoup aimé cette histoire, à la fois intime et singulière et incroyablement actuelle. Une tragédie qui dit notre monde…

 

Extraits :

« Je te le dis, ils sont faciles à apprendre les verbes de mouvement en temps de paix

Moi je voudrais leur apprendre à aller sans se promener

A marcher sans savoir où aller

A s’immobiliser sans respirer

A entendre un bruit, une explosion, fuir et ne plus jamais revenir. »

« Tu voudrais que je te raconte quoi, avec tes consignes pour enfants sages « racontez au passé un souvenir qui vous est cher » je n’ai aucun souvenir que je voudrais effacer et toi tu veux que je te l’écrive en russe, mais je vais te le dire en tchétchène puisqu’il n’y a que nous pour comprendre ce que nous avons vécu. »

« Des adjectifs sur ma famille à décliner, mais je vais rien te décliner, moi

J’ai que des hommes dans ma famille, ma mère elle compte pas elle sait à peine dire son prénom. Tu sais ce que c’est de dire adieu à sa mère alors qu’elle est encore vivante ?

Mère : allongée éveillée verre d’eau vide folle obsession répétition baccalauréat ennui

Père : mort ombre effacé inconnu… »

 

« Alissa n’écoutait plus. Elle observait ces joues pleines qui mastiquaient et parlaient, ces yeux gris brumeux qui la regardaient sans la voir. Elle l’aimait, se dit-elle. Elle l’aimait comme on aime un feu de cheminée après une balade hivernale. »

 

Encore une découverte des 68 (pour découvrir les billets c’est ici : https://68premieresfois.wordpress.com/)

Anaïs Llobet, Des hommes couleur de ciel, Les Editions de l’Observatoire, 2019.

Claudine à l’école (Durbiano)

Durbiano © Gallimard – 2018

C’est la rentrée des classes.
Claudine retrouve avec plaisir ses amies Marie et Anaïs. Avec les épreuves du Brevet en fin d’année, les professeurs attendent que leurs élèves soient studieux. Mais Claudine s’ennuie à l’école. Passées les quelques facéties qu’elle peut faire aux uns et aux autres (surtout aux enseignants), Claudine s’intéresse vite à Mademoiselle Lanthenay, une jeune institutrice dont elle s’entiche… mais Claudine n’est pas la seule à succomber au charme de la jeune femme. Sans compter que la beauté de Claudine commence à faire tourner la tête de certains hommes d’âge mûr.

… Retrouver la fraîcheur et l’espièglerie du personnage de Colette.

Lorsqu’on ouvre l’album, on ressent immédiatement la bonne humeur et l’espièglerie de Claudine. Derrière son air insouciant et sa bouille d’ange, le personnage est délicieusement malicieux et déluré ; Lucie Durbiano ne cherche pas à dissimuler le plaisir qu’elle a eu à visiter cet univers et nous fait profiter du ton moqueur du récit. A lire cette adaptation, on a du mal à imaginer que le texte originel a plus d’un siècle. La franchise de Claudine fait mouche et j’aime cette façon de ne pas aller par quatre chemins pour rentrer dans le vif du sujet. Il est question d’adolescence bien sûr mais aussi de la découverte du sentiment amoureux que Claudine va expérimenter. Il est aussi question d’homosexualité, de jalousie, de séduction, de puberté, de désir, de pédophilie… et ça, à l’époque de Colette, on imagine à quel point cela a dû en décoiffer certain au moment de la publication du roman. Lorsque le roman de Colette est sorti en 1900, il venait tellement chambouler les idées préconçues, montrer au grand jour ce qu’on préférait taire qu’il a fait un véritable scandale. La plume libertine de Colette venait rudoyer les idées préconçues et la société puritaine du début du XXème siècle ; tout cela a fait jaser.

Tout en laissant Claudine sur le devant de la scène, Lucie Durbiano prend soin de laisser suffisamment de place aux personnages secondaires. Les personnalités (hautes en couleurs) de chacun s’expriment librement et on se régale des propos de ces adolescentes aux caractères bien trempés. Les adultes semblent savoir moins se maîtriser que les collégiennes ; ces dernières font de l’esprit et de bons jeux de mots… ce qui a tendance à émoustiller la libido de certains adultes, à commencer par le médecin du village qui lorgne d’un peu trop près ses jeunes patientes.

Le personnage principal est délicieusement déluré et c’est avec un réel plaisir que l’on enfreint les règles avec elle. Lucie Durbiano s’est parfaitement approprié l’univers. Son trait léger, parfois coquin, nous permet de ressentir toute la malice du personnage principal. Lucie Durbiano va-t-elle poursuivre les adaptations de Claudine ? Prochain rendez-vous sur « Claudine à Paris » ?

Claudine à l’école

– d’après l’œuvre de Colette –
One shot
Editeur : Gallimard
Collection : Fétiche
Dessinateur / Scénariste : Lucie DURBIANO
Dépôt légal : mars 2018
116 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-07-059976-9
L’album sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Claudine à l’école – Durbiano © Gallimard – 2018

Strangers in Paradise, intégrale 1 (Moore)

Moore © Guy Delcourt Productions – 2017

Katchoo et Francine sont amies depuis le collège. Aujourd’hui, elles ont 25 ans et elles partagent un appartement en colocation. A deux elles arrivent à s’en sortir, entre les périodes de chômage et les petits boulots. Francine file l’amour presque parfait avec Freddie. Quant à Katchoo, éternelle solitaire, elle traîne dans les musées et consacre son temps libre à peindre ses propres tableaux. C’est au détour d’une galerie d’art qu’elle fait la connaissance de David avec qui elle va se lier d’amitié.

Au début en tout cas, tout semble assez simple. Mais c’est au début et on sait toujours qu’il ne faut pas se fier aux apparences. La vie n’est pas un long fleuve tranquille et Terry Moore se charge de nous le démontrer. Alors que Francine s’apprête à fêter son premier anniversaire avec Freddie, ce dernier rompt brutalement, excédé que sa compagne refuse tout rapport sexuel. Et tandis que Francine sombre dans une grosse dépression, Katchoo se retrouve nez-à-nez avec des individus qu’elle avait fuis. Dix ans après les faits, Katchoo se retrouve donc à devoir expliquer ses erreurs passées.

« Strangers in paradise » est une série de Terry Moore assez connue outre-Atlantique. Il a commencé à l’écrire en 1993 et terminée 14 ans plus tard. C’est un soap-opera avec des épisodes à rebondissements multiples. Le ton du récit est assez entraînant, parfois verbeux sur certains passages que j’aurais aimé un peu aérés au niveau graphique. Le trait de Terry Moore est agréable, expressif mais j’ai à plusieurs reprises eu des difficultés pour reconnaître au premier coup d’œil certains personnages. L’illustrateur renouvelle peu son style, utilise en permanence les mêmes détails pour les visages, les mêmes silhouettes parfois… les blondes se ressemblent toutes et les brunes… je les ai confondues entre elles.

Si « Strangers in paradise » avait déjà été publié en France par différentes maisons d’éditions, c’est Delcourt qui offre à la série un second souffle en proposant une parution de la totalité de la série en trois intégrales. Ce tome est donc le premier d’une trilogie. Il est conséquent et volumineux (600 pages).

Pour tout dire, j’ai eu du mal à accrocher sans toutefois avoir envie de le passer par la fenêtre. Je trouve que l’auteur a cherché à injecter trop de sujets dans sa saga. On a de la romance, de l’amitié, une gentille critique de société, des questions d’identité sexuelle, une enquête policière, du suspense, des rebondissements à gogo, des histoires de corruption et de manipulations diverses, de la violence, du sexe, de l’alcool… J’ai suivi avec intérêt l’histoire centrale qui raconte cette amitié forte entre les deux héroïnes mais les histoires secondaires m’ont souvent agacées. En préface, Terry Moore revient rapidement sur la genèse de ce récit : « J’ai commencé à écrire Strangers in Paradise parce que je ne trouvais rien de comparable en librairies. Je mourais d’envie de lire une histoire d’amour, d’amitié, de bravoure… et du courage de se lever chaque matin et de tout recommencer. »

Alors je reconnais que Terry Moore a l’art d’épicer le quotidien de ses personnages de façon assez surprenante. Disons que ce n’est pas difficile de s’identifier à elles, leur quotidien est réaliste… mais compte-tenu tout ce qui se passe, on est plutôt face à une fiction bon enfant peuplée de personnages un peu soupe-au-lait. Et puis on a aussi des explosions de colère à certains moments, des caprices excessifs, des dérapages, des pétages de plombs, des égos de certains qui sont surdimensionnés…

Disons que j’ai lu mais les passages qui ont retenu mon attention ne font pas le poids par rapport au reste.

La preview de l’album.

Une lecture commune que je partage avec Jérôme.

Strangers in Paradise

Intégrale 1
Trilogie en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Contrebande
Dessinateur / Scénariste : Terry MOORE
608 pages, 45 euros, ISBN : 978-2-7560-9327-7

Bulles bulles bulles…

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Strangers in Paradise, intégrale 1 – Moore © Guy Delcourt Productions – 2017

Les albums partagés aujourd’hui à l’occasion de la BD du mercredi :

Jérôme :                                    Cristie :                                 Pati Vore :

 Nathalie :                                  Nathalie :                                       Maël :

Stephie :                                 Amandine :                               Bouma :

Sabariscon :                                Sabine :                               Noukette :

Caro :                                  Soukee :                                    Sandrine :

Khadie :

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La Nuit mange le jour (Hubert & Burckel)

Hubert – Burckel © Glénat – 2017

Après plusieurs échecs amoureux, Thomas rencontre un jour l’homme de sa vie. Fred, « grand, fort, barbu… la quarantaine ». Une rencontre comme on n’en fait peu dans une vie. Le couple prend l’habitude de se retrouver chez Fred. Son appartement est spacieux, confortable, agréable. Thomas s’étonne lui-même en s’entendant dire à sa meilleure amie qu’il croit bien tomber amoureux.
Leur relation s’installe tranquillement jusqu’au jour où Thomas commence à questionner Fred sur les photographies qui décorent son appartement. Dans toutes les pièces prônes des clichés d’un mystérieux jeune homme, dénudé, attaché la plupart du temps, des ecchymoses apparaissent sur certaines photos, des coupures, des marques de liens aux poignets. Fred lui explique qu’il s’agit d’Alex, son ex, avec qui il a eu une relation forte mais destructrice. Fred étant photographe, Alex lui a servi de modèle à plusieurs reprises.
Sur les photographies, Alex est beau, mystérieux, séduisant, troublant… Face à ce charisme, Thomas complexe rapidement. Pourquoi Fred s’intéresse à lui ? Que lui trouve-t-il ? Comparé à l’ex de son mec, Thomas est frêle, d’une beauté commune, insipide. Inconsciemment, Thomas va chercher à repousser ses limites et découvrir avec effroi que la brutalité est pour lui source d’excitation et de plaisir.

« La nuit mange le jour » est un album aussi fascinant que terrifiant. Hubert décrit le mécanisme de la dépendance affective et les ravages qu’une passion dévorante peut produire dans un couple.

C’est la rencontre entre David et Goliath, où David s’éreinte à provoquer celui qui lui fait face au risque de sa vie.

C’est l’attirance immodérée pour le corps de l’autre, c’est l’incapacité d’équilibrer le désir et la raison, c’est l’impossibilité de faire taire les fantasmes, l’envie fulgurante du coït et de la jouissance qu’il procure. Les personnages sont comme aimantés l’un à l’autre, fascinés par le désir destructeur de l’autre.

La nuit mange le jour – Hubert – Burckel © Glénat – 2017

C’est cet état dans lequel on peut être lorsqu’on découvre une part de soi que l’on ne connaissait pas, un double obscur qui nous fait perdre pied.

C’est l’incapacité de vivre sans l’autre, d’être sans l’autre, de trouver une consistance en dehors du désir de l’autre.

C’est le goût du risque, l’envie d’avoir la tête qui tourne, de se sentir vivant.

C’est ce jeu cruel que l’on peut mener parfois, celui qui nous fait perdre tout repère et qui conduit loin de sa zone de confort, un voyage dont on ne sait pas si on pourra en revenir indemne.

C’est l’incapacité de pouvoir identifier ses limites, de vouloir connaître le point de rupture.

C’est lorsqu’on ne se reconnaît plus et que l’on est incapable de retrouver le chemin de notre vie « d’avant » .

C’est quand on s’isole, quand on s’enferme dans une pratique, que l’on coupe tous les liens avec l’extérieur et que plus rien n’est en mesure ne nous raccrocher à la réalité.

C’est l’incapacité de distinguer ce qui est réel ou fantasmer, ce qui s’est produit et ce qui a été affabulé.

Une perte de contrôle de soi.

Paul Burckel utilise une bichromie de noir et de gris pour illustrer ce récit. Loin d’affadir l’atmosphère, elle donne force et profondeur aux propos et rend l’ambiance électrique. La beauté imposante et bestiale de l’un fait face à la fragilité chétive de l’autre. Un rapport de forces sensuel où chacun a l’ascendant psychologique sur son partenaire, une lutte entre le corps et l’esprit. Les dessins explicites décrivent des scènes de sexe où les deux corps fusionnent.

Wow !

La Nuit mange le jour

One shot
Editeur : Glénat
Dessinateur : Paul BURCKEL
Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : juin 2017
226 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2-344-01220-8

Bulles bulles bulles…

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La nuit mange le jour – Hubert – Burckel © Glénat – 2017

Le Monde à tes pieds (Nadar)

Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Cela fait des années que Carlos a son diplôme d’ingénieur en poche. Mais le secteur est bouché. Il ne parvient pas à décrocher un poste en Espagne malgré les multiples candidatures qu’il dépose. Alors, le jour où il reçoit l’appel d’un employeur qui l’informe qu’il est retenu, et même si c’est pour travailler dans sa filiale estonienne basée à Tallin, Carlos n’hésite pas l’ombre d’un instant et accepte. Voilà enfin l’opportunité tant attendue ! Il a une semaine pour préparer son départ. Et si la nouvelle ravit la plupart de ses amis, elle blesse profondément Diego avec qui il partage sa vie depuis quatre ans. Un choix difficile à assumer pour ce jeune trentenaire.
David est chômeur depuis quatre ans. De fait, il vit toujours chez sa mère et passe ses journées à s’occuper de son grand-père qui vit lui aussi chez la mère de David. En lisant les petites annonces, une opportunité se présente. Le genre de celles qu’on n’attend pas, le genre de celles qu’on n’envisage même pas. « Femme mûre recherche sexe. Je paye ». Il appelle… un acte qui aura des conséquences pour la suite.
Sara est télé-opératrice. Elle est chargée de vendre des contrats d’assurance vie. Efficacité, rentabilité… un boulot creux, inintéressant et dans lequel elle subit une pression constante. Une réalité à mille lieues des projets d’avenir que faisait cette historienne bardée de diplômes.

Autrement dit, notre guerre consiste à apprendre à vivre dans un monde qui n’en a rien à foutre de nous

Trois personnages appartenant à la même génération. Des trentenaires. Trois parcours différents. Trois destinées dans lesquelles on entre à pas feutrés pour observer le choix cornélien que vont devoir assumer les personnages.

Photographie d’une génération confrontée à la précarité professionnelle. Petits boulots dans lesquels généralement la pression hiérarchique carbure à plein, dévalorisation et manque d’estime de soi, difficultés financières dues notamment au cout de la vie (le montant onéreux des loyers ne cesse d’être pointé du doigt) … voilà en substance ce que Nadar (chez Futuropolis : « Salud ! » et « Papier froissé« ) aborde dans ce recueil. Au travers du récit de trois jeunes adultes, l’auteur parle donc de la crise économique et de ses conséquences sur l’Espagne. Le chômage, l’endettement, les expulsions, les remboursements d’emprunts qui prennent à la gorge [et immanquablement, on se rappelle du scandale des participations préférentielles]… voilà donc le portrait d’une génération désabusée qui se remémore déplore que le mouvement des Indignés n’a pas produit les fruits attendus… et ce gouffre qui sépare leur génération de celle de leurs parents.

Parlons de mensonges. D’une génération qui cloue le bec à l’autre pour se justifier. « Vous n’avez jamais manqué de rien ». Entre les lignes, ça veut dire : « Alors ne te plains pas et ne me juge pas ». Je dis que c’est super que tu aies fui les franquistes ou que tu aies commencé à travailler à douze ans… Félicitations, on dirait même que ça t’a plu ! Mais sache que nous aussi, on nous a tabassé dans les manifestations, si c’est ce dont il s’agit ! Mais, oh, vous êtes les grands héros de notre société, les grandes victimes ! Vous méritez tout ! La seule chose que vous voulez en disant ça, c’est vous justifier, vous légitimer. Démontrer que, même si vous vivez comme des bourgeois, vous êtes des gens de gauche qui se sont sacrifiés pour le pays, allez !

Dans sa postface, le sociologue & économiste Philippe Lemistre met en lumière les éléments de fonds abordés dans le scénario. La crise économique et le fait de ces individus surdiplômés mais contraints soit au chômage soit à occuper des postes qui ne correspondent pas au niveau de diplômes qu’ils ont obtenu (le sociologue parle de « déclassement »).

Concernant « l’emballage », ce n’est pas ma came. Le dessin de Nadar est lourd. Les formes et silhouettes des personnages sont souvent grossières, les trais tirés, parfois figés. Je dois dire qu’au moment de feuilleter l’album, l’aspect graphique m’a tenue en respect. Cette répulsion s’efface sitôt qu’on a fait la connaissance des personnages. En effet, le propos fait mouche et on ressent rapidement de la sympathie pour tous ceux que l’on croise dans l’album (à deux exceptions près mais il s’agit là de personnages très secondaires).

Si comme moi vous avez des aprioris à l’égard du graphisme, je vous invite réellement à le dépasser et à vous pencher sur cet album ! Un témoignage intéressant sur la situation actuelle de l’Espagne.

Extraits :

« Tu vois, on aime croire que ce qu’on obtient dans la vie, on l’a acquis à la sueur de son front ou qu’on le mérite, ce genre de choses… Sauf que, parfois, tu sues et tu travailles tout ce que tu peux, tu te défonces jusqu’à plus en pouvoir et ça change rien » (Le Monde à tes pieds).

« On est de grandes machines qui fabriquent des rêves et des désirs… tout ça parce qu’on croit qu’on « mérite » quelque chose. On grandit avec ces idées de réussite et de prospérité. C’est un énorme mensonge qu’on s’inflige à nous-mêmes » (Le Monde à tes pieds).

Le Monde à tes pieds

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Hors-Champ
Dessinateur / Scénariste : NADAR
Dépôt légal : mars 2017
224 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-277-5

Bulles bulles bulles…

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Le Monde à tes pieds – Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Chroniks Expresss #30

Petit debriefing des livres lus en janvier et non chroniqués.

Bandes dessinées & Albums : Le Mari de mon frère, tome 1 (G. Tagame ; Ed. Akata, 2016), Cruelle (F. Dupré La Tour ; Ed. Dargaud, 2016).

Jeunesse : Le Journal de Gurty, tomes 1 et 2 (B. Santini ; Ed. Sarbacane, 2015 et 2016).

Romans : La Patience des Buffles sous la pluie (D. Thomas ; Ed. Le Livre de poche, 2012), Bettý (A. Indridason ; Ed. Points, 2012), A l’origine notre père obscur (K. Harchi ; Ed. Actes sud, 2014), Le Rire du grand Blessé (C. Coulon ; Ed. Point, 2015).

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Bandes dessinées

 

Tagame © Akata - 2016
Tagame © Akata – 2016

Yaichi élève seul sa petite fille Kana. Père et fille ont pris leurs habitudes jusqu’au jour où Mike, le mari du frère jumeau de Yaichi, sonne à leur porte. Affecté par le décès de son compagnon, Mike souhaite découvrir le Japon. C’est donc tout naturellement que le canadien se présente à la porte de Yaichi. Ce dernier, mal à l’aise face à la question de l’homosexualité, va aller de surprise en surprise.

Gengoroh Tagame s’intéresse au sujet de l’homosexualité de façon à la fois ludique et constructive. Le trio de personnages fonctionne bien : le personnage principal se montre dans un premier temps assez peu enclin à accepter son beau-frère sous son toit ; il reconnaît vite qu’il n’a jamais pris le temps de réfléchir à la question de l’homosexualité et que ses représentations sur le sujet l’incitent à se méfier. La fillette en revanche n’a aucun apriori et la gentillesse du nouveau venu lui suffit. Enfin pour Mike, le conjoint canadien, c’est sans hésitation qu’il se présente chez le frère de son mari, sans même avoir projeté que sa présence puisse être source de gêne. L’ambiance de ce manga est agréable et si l’auteur s’appuie sur les idées préconçues pour déplier son récit, il sait rapidement montrer qu’elles n’ont pas lieu d’être. Il montre quelle a été la lente évolution des mentalités à l’égard des couples homosexuels et si nombreux pays reconnaissent aujourd’hui le mariage gay, rappelons que ce n’est pas encore le cas au Japon.

PictoOKJe suis certaine que si Jérôme ne m’avait pas offert ce tome, je ne m’y serais pas lancée. Merci pour la découverte Monsieur (… il faut effectivement que je me tourne davantage vers les mangas  ^^)

 

Dupré La Tour © Dargaud - 2016
Dupré La Tour © Dargaud – 2016

Elle a 26 ans. Alors qu’elle est à l’hôpital et qu’elle s’occupe en regardant un documentaire animalier, Florence Dupré La Tour reçoit un appel de sa mère. Les propos de cette dernière sur son rapport aux animaux la font réfléchir. Sa dernière journée à l’hôpital va être l’occasion de bien des réflexions.

Elle repense à la manière dont elle a traité ses animaux de compagnie quand elle était petite. Qu’ils soient cochon d’Inde, lapin, poule, oie… elle est fascinée par ces bêtes à poils et à plumes, surtout quand elles souffrent. Ses premiers animaux sont morts de manière brutale, avec ou sans l’aide de leur jeune propriétaire et, jusqu’à la fin de l’adolescence, elle ressent une étrange et excitante sensation lorsqu’elle observe des animaux morts ou en train d’agoniser. Sur son lit d’hôpital, la jeune adulte fait le point, scrute son rapport au monde, son rapport aux autres. Une question de personnalité, d’identité.

Etrange album qui propose un récit saccadé – et focalisé sur le rapport qu’elle entretient avec les animaux – de l’enfance de l’auteure. L’empilement d’éléments donne parfois la nausée d’autant qu’on a parfois l’impression que rien ne fait lien, rien ne fait trace de ce qu’elle a pu apprendre. Heureusement, l’humour pointe dans ce cynisme, soulage quelque peu la lourdeur narrative et donne un peu de profondeur. A mesure que l’on avance dans la lecture, on se demande ce que l’auteur souhaite tirer de ces anecdotes. J’ai plusieurs fois hésité à abandonner cet album, ce scénario m’a laissé dubitative jusqu’à la dernière minute. Et là, à la dernière page, le dénouement donne du sens à tout ce qu’on vient de lire, à ce questionnement de l’auteur. Mais c’est long pour trouver la satisfaction (pour info, l’ouvrage fait un peu plus de 200 pages).

PictomouiCurieuse d’avoir les retours de ceux qui se seront laissés tenter pour le reste, ce n’est pas un album que je vais avoir envie de faire découvrir.

La chronique de LaSardine.

 

Jeunesse

 

Santini © Sarbacane – 2015
Santini © Sarbacane – 2015
Santini © Sarbacane – 2016
Santini © Sarbacane – 2016

Gurty est une jeune chienne énergique, malicieuse, un brin naïve et débordante d’amouuur. Elle se raconte dans un journal et c’est l’occasion pour le lecteur (petit ou grand) de la suivre pendant ses vacances d’été (tome 1) et d’hiver (tome 2). Direction La Provence !

« En arrivant dans notre cabanon provençal, j’étais si excitée que je faisais des petits bonds, comme quand j’ai des vers. Le vestibule sentait toujours le fenouil, le salon toujours le thym, la cuisine toujours l’andouille et mon panier toujours le chien. »

Elle raconte son humain, Gaspard, maître fidèle, attentionné mais parfois un peu déroutant (surtout quand il refuse de céder à ses caprices). Elle raconte Fleur, sa copine bizarre qui fait « Ui ». Puis Tête-de-Fesse, le chat puant qu’elle adore détester. Il y a aussi l’écureuil qui fait « hi hi » et qu’elle rêve de croquer.

PictoOKC’est loufoque, déjanté. La vie vue par un chien. Des jeux de mots, de bons mots. Fous rires garantis et coup de cœur annoncé.

Je remercie m’dame Framboise pour ce fameux présent !!

 

Romans

 

Thomas © Le Livre de Poche - 2012
Thomas © Le Livre de Poche – 2012

Un petit peu de lui, un petit peu d’elle, « La Patience des buffles sous la pluie » est un recueil de 70 nouvelles qui donnent à la parole aux petits riens qui font le sel du quotidien. Sentiments, infidélité, désir, hésitation… les couples valsent pour nous, les couples se font et se défont, le petit grain de sable qui gripper la machine est sous nos yeux.

PictoOKC’est drôle, triste, pathétique. On passe un très bon moment avec ce roman.

A lire du même auteur : « On va pas se raconter d’histoire »

Les chroniques de Jérôme et de Noukette (merci pour la découverte !)

 

Indridason © Points - 2012
Indridason © Points – 2012

Cela fait déjà plusieurs jours que la détention provisoire se prolonge. La passivité crée de la tension. Une tension qui fait remonter les souvenirs en mémoire et permet de prendre du recul sur ce qui s’est réellement passé, cet enchaînement d’événements qui ont amené à l’inévitable situation. Le point de non-retour a été franchi. Mais quelle est sa part de responsabilité dans ce qui s’est produit ? Etait-il possible d’éviter tout cela ?

Après avoir suivi des études de Droit aux Etats-Unis, après une spécialisation, c’est le retour en Islande. Création d’un cabinet d’avocat indépendant, l’activité balbutie durant plusieurs mois. jusqu’à ce que Bettý fasse irruption dans sa vie et lui propose un contrat de travail alléchant, intéressant… enrichissant à plus d’un titre. Pourquoi ne pas avoir prêté attention aux bizarreries dans le discours de Bettý… et pourquoi ne s’être écarté du danger ? Pourquoi ? Cette question revient de façon lancinante. Quand les choses se sont-elles mises à déraper ? Les dés étaient-ils pipés d’avance ? Bettý avait-elle déjà ces desseins lugubres en tête lors de leur première rencontre ? Dans sa cellule, l’avocat repense à tout cela et tente de reconstituer le puzzle.

Je n’ai jamais aussi bien connu une femme et pourtant, aucune ne m’a été aussi étrangère. Elle a été pour moi comme un livre ouvert et en même temps une énigme absolument indéchiffrable.

Délicieuse introspection que nous livre Arnaldur Indridason. Tout repose sur le fait que le lecteur méconnaît les faits. En revanche, on comprend très vite quelle est l’issue tragique après quelques hésitations vite balayées quant à l’identité de la victime. Puis le récit s’installe, la mayonnaise prend vite (de celle à aiguiser la curiosité du lecteur), jusqu’à ce chapitre central où tout bascule, où il est nécessaire de se resituer par rapport au narrateur, de balayer certaines suppositions et d’en envisager de nouvelles. Et de reprendre quelques passages pour trouver ce que l’on aurait rater… et de sentir une furieuse envie de lire la suite pour savoir ce qui s’est réellement passé. « Pourquoi pourquoi pourquoi ? » se demande le lecteur… qui fait écho aux questionnements du narrateur.

L’intérêt de ce polar tient à la tension psychologique qui y règne et à tout un flot de non-dits. On se concentre davantage sur la relation adultère du narrateur et de cette attirante et mystérieuse Bettý. Les suppositions vont bon train, l’imagination carbure à plein, « ça sent le cadavre » comme dirait Kikine avec qui j’ai fait cette lecture commune. On a décortiqué l’ouvrage à mesure que l’on avançait dans la lecture.

PictoOKJ’ai aussi pensé à « De nos frères blessés » pendant la lecture. Le récit se construit de la même manière, sur deux chronologies différentes : celle d’une relation amoureuse et celle d’une détention.

Succulent !

La fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Harchi © Actes Sud - 2014
Harchi © Actes Sud – 2014

« Enfermée depuis toujours dans la “maison des femmes” – où maris, frères et pères mettent à l’isolement épouses, sœurs et filles coupables, ou soupçonnées, d’avoir failli à la loi patriarcale –, une enfant a grandi en témoin impuissant de l’aliénation de sa mère et en victime de son désamour. Le jour où elle parvient à s’échapper, la jeune fille aspire à rejoindre enfin son père dont elle a rêvé en secret sa vie durant. Mais dans la pénombre de la demeure paternelle la guette un nouveau cauchemar d’oppression et de folie.

Entre cris et chuchotements, de portes closes en périlleux silences, Kaoutar Harchi écrit à l’encre de la tragédie et de la compassion la fable cruelle de qui tente de s’inventer, loin des clôtures disciplinaires érigées par le groupe, un ailleurs de lumière. » (synopsis éditeur).

Une voix intérieure, celle d’une adolescente blessée qui aspire à recevoir des preuves d’amour de sa mère. Cette dernière erre, le regard hagard, dans les pièces d’une maison où vivent d’autres femmes qui, comme elles, ont été chassées de la maison de leur mari ou de leurs proches. Une punition dont la raison leur échappe. Victime du qu’en-dira-t-on. Kaoutar Harchi trouve son inspiration dans des coutumes d’un autre temps. Des femmes placées dans une maison de femmes. Libres de partir, les portes ne sont pas fermées à clé, elles font pourtant le choix de rester. Elles sont toutes geôlières. Elles sont toutes victimes. Et dans cet huis-clos aliénant, une adolescente tente de se construire, tente de trouver sa place, tente de comprendre les codes de cette société qu’elle ne connait pas et qui, elle le sait, rend les femmes tristes. Un combat qu’elle mène en se raccrochant à des chimères. Une lutte pour sa survie. Et ces hommes, ces pères, ce Père, pourquoi refuse-t-il son amour à sa femme ?

PictoOKOn sombre avec cette jeune narratrice. On peine à reprendre notre souffle. On veille à tourner les pages silencieusement pour ne pas la blesser davantage. Superbe.

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Stephie, Jostein, Nadael.

 

Coulon © Points – 2015
Coulon © Points – 2015

Il est jeune et analphabète. Il vient de la campagne et a toujours travaillé à la ferme de ses parents. Il n’a pas d’avenir si ce n’est de reprendre l’exploitation parentale agonisante.

Un jour, il se rend à la ville. Il a un entretien avec un Tuteur chargé de lui faire passer des tests et de s’assurer, surtout, qu’il ne sait pas lire et qu’il ne sait pas écrire. Cet anonyme passe les premières épreuves de sélection haut la main. Il signe le contrat. Pour devenir Agent, il doit renoncer à tout, à commencer par le fait de ne pas revoir sa famille. Il doit aussi promettre de ne jamais apprendre à lire et à écrire.

Il devient 1075. Dès lors, il vit dans le luxe. Dès lors il a une place dans la société. On le respecte, on le craint. Il est brillant, il est déterminé, il est compétent. Il est un des maillons de cette société orchestrée par le Grand.

PictoOKUne dystopie fascinante que nous livre Cécile Coulon, auteure que je découvre par le biais de ce roman. J’ai été fascinée par l’univers, fascinée par cette écriture si fluide, par la facilité avec laquelle les éléments s’emboîtent pour former un tout cohérent, par ce ton détaché qui nous accompagne durant la lecture, ce ton si dur qui nous fait pourtant nous coller au personnage. J’étais avide de savoir la suite, de connaître son parcours, de m’installer toujours plus encore dans cette société régie et dirigée par le livre, par les mots, la manière dont ils sont employés pour diriger la pensée collective, soigner les maux, prévenir les déviances. Et ce dénouement sublime qui rend hommage au roman de Daniel Keyes !

Merci Noukette !! (ben oui encore… je sais 😛 )

Les chroniques : Noukette, Valérie, Noctenbule, Antigone.