L’Enfant, la Taupe, le Renard et le Cheval (Mackesy)

« C’est étrange. On voit seulement l’extérieur des gens, mais presque tout se passe à l’intérieur. »

Mackesy © Les Arènes – 2020

Quatre amis.

Un enfant innocent et curieux, une taupe gourmande, un renard méfiant et un cheval bienveillant.

Ensembles, ils vont partir explorer le monde par un beau jour de printemps.

« Je m’étonne moi-même d’avoir écrit un livre, je ne suis pas un grand lecteur. J’ai surtout besoin des images, elles sont comme des îles, des refuges dans une mer de mots. Ce livre (…) j’aimerais que vous puissiez l’ouvrir à n’importe quelle page, n’importe quand. » (Charlie Mackesy)

Alors Charlie Mackesy a fait un livre que l’on pouvait ouvrir à n’importe quelle page. Plume, pinceau, encre de Chine, aquarelles et l’espace fou des pages blanches prêtes à accueillir ce que l’auteur leur livre. Charlie Mackesy a fait de ce livre un petit bijou. Un instant suspendu. Un message d’optimisme et d’amour. Un espoir d’humanité.

« – Qu’est-ce que tu veux être, toi, quand tu seras grand ?

– Gentil, dit l’enfant. »

En toute simplicité, l’auteur a posé des petites pensées, réflexions philosophiques et questions existentielles mais tout cela est amené simplement, spontanément, avec des mots simples et bienveillants. Le tout est accompagné de magnifiques illustrations où un jeu tendre se met en place entre le noir et blanc et la couleur. On a parfois l’impression de parcourir un carnet de croquis exploratoires, parfois l’impression d’être dans un livre d’Art. Chaque mot, chaque phrase, chaque intonation est mise à notre portée, parfois de façon poétique, parfois de façon naïve. On s’en saisit. On s’accroche à ces bribes, ces confidences, ces échanges qui parlent tour à tour de peurs, de désirs, d’amitié ou encore de confiance. Chaque page nous réchauffe. Chaque mot nous enchante.

L’aventure nous charme tant elle est spontanée et dépourvue d’animosité. Ici et là, en prêtant l’oreille, en respectant les silences, on verra les personnages souffler timidement la raisons de leurs peurs, de leur repli et de leurs rêves. On les entendra aussi parler de leurs espoirs, de leurs idéaux tandis qu’ils énonceront haut et fort l’importance des uns pour les autres, leur amour réciproque. Ces quatre personnages-là, en se rencontrant, ont rencontré leur famille. Le renard a des blessures au cœur, la taupe vit l’instant présent, le cheval est un grand rêveur et l’enfant cherche un endroit où vivre. Aussi différents soient-ils, ils se respectent, s’aiment et se font confiance.

Force est de constater que l’on se sent très bien aux côtés de ce quatuor atypique. On se colle à leur rythme. On écoute, on observe, on contemple. On prend le temps. On rit… Quelques passages se teintent de nostalgie, d’autres nous réchauffent et nous font nous questionner sur la manière dont on perçoit notre environnement, notre quotidien, nos ambitions. Cet album donne des couleurs à des choses que l’on trouvait parfois ternes ou obsolètes.

Un livre à savourer lentement. A lire d’une traite ou par petites bribes. Un livre à écouter et à contempler. Un livre que l’on pose jamais très loin de soi, pour mieux pouvoir y revenir. Une douceur, un délice de voir ces quatre amis questionner le sens de la vie, la chance d’avoir des amis, les bénéfices de l’amour, le sentiment de bonheur et surtout (surtout !)… un ouvrage qui nous rappelle qu’ « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ».

« La haine fait beaucoup de bruit, mais il y a dans ce monde plus d’amour qu’on imagine. »

La très belle chronique d’Alice.

L’Enfant, la Taupe, le Renard et Le Cheval (récit complet)

Editeur : Les Arènes

Dessinateur & Scénariste : Charlie MACKESY

Traduction : Laurent BECARIA

Dépôt légal : septembre 2020 / 128 pages / 18 euros

ISBN : 979-10-375-0127-1

Carbone & Sicilium (Bablet)

« Manger, boire, dormir et copuler. Il y a entrave à l’individu quand ce dernier ne peut pas assouvir ces besoins fondamentaux. Pour être complet, il faudrait que l’humain soit à chaque instant libre d’écouter ses pulsions primaires, mais aussi de se conformer aux lois de la société qui le contraignent dans le but de préserver la paix sociale et de ne pas nuire à son prochain. C’est un paradoxe qu’il ne peut résoudre. »

Bablet © Ankama Editions – 2020

Au début, il n’y avait rien si ce n’est une intelligence artificielle balbutiante, un pâle ersatz des figures robotiques aperçues dans les meilleures œuvres de science-fiction. Les laboratoires de la Tomorrow Foundation ont travaillé d’arrache-pied sur le projet, ne comptant pas les heures, rêvant juste de voir leurs rêves devenir réalité. C’est ainsi que Carbone et Silicium ont pu voir le jour. Deux intelligences artificielles nouvelle génération et destinées à devenir des personnels hospitaliers au service d’hommes et de femmes âgés, malades et/ou isolés.

Pendant plus de dix ans, Carbone et Silicium ne verront rien d’autres que la géographie des quatre murs du laboratoire où ils ont été créés. Et malgré leurs nombreux voyages dans les dédales innombrables du réseau informatique, ils n’ont jamais vu de leurs yeux la vie à l’extérieur. Consciente de la frustration et de la souffrance causées par cette situation, l’équipe du laboratoire organise un voyage durant lequel Carbone et Silicium resteront sous leur surveillance. Malgré tout, les deux androïdes parviennent à leur faire faux bond. Tandis que Carbone est rapidement interceptée, Silicium leur échappe. « Ils mènent alors chacun leurs propres expériences et luttent, pendant plusieurs siècles, afin de trouver leur place sur une planète à bout de souffle où les catastrophes climatiques et les bouleversements politiques et humains se succèdent… » (extrait du synopsis éditeur).

Après son très remarqué « Shangri-La » en 2016, Mathieu Bablet revient avec un récit d’apprentissage et d’anticipation très consistant. Que ce soit la psychologie des personnages, les réflexions de fond sur l’humanité et son devenir, la cohérence de l’ensemble et surtout (surtout !) la créativité dont il fait preuve pour le traitement graphique du récit… tout tout tout mérite au moins un petit coup d’œil… au mieux une lecture attentive si les extraits que vous allez attraper en feuilletant vous donnent envie d’aller plus loin.

« – C’est bizarre : quand cette personne parle, elle fait appel à mon sentiment de repli identitaire et à ma peur de l’autre.

– Oui, c’est un politicien. 

– Incroyable… c’est au-delà de toute logique. Donc, c’est normal que lorsqu’il me parle, il exacerbe ma colère et ma peur ?

– Non, justement. Dans ce genre de cas, il faut éviter le piège et utiliser ta raison et ton intellect, pas tes émotions. »

En construisant plusieurs ambiances graphiques pour nous guider dans la lecture, Mathieu Bablet nous embarque dans le futur, toujours plus loin vers ce lointain demain. Il nous raconte un des scénarios possible de ce que pourrait devenir l’humanité. Et ce n’est pas forcément beau à voir… car comme souvent, l’Homme y est l’acteur de sa propre perte. Pessimiste ? Oui, mais sans lourdeurs inutiles ; le propos est intelligent et fort bien construit. Déjà-vu ? Oui dans d’autres œuvres de fiction si ce n’est que l’auteur parvient à inventer et nous offre un nouveau regard, à la fois très personnel mais surtout, très universel. Je crois que cet album a la trempe de ces ouvrages qui sont capables de passer les années sans revêtir un cachet vieillot qui les fige dans une époque, une pensée collective propre à une génération ou un courant littéraire. Le fond comme la forme de « Carbone & Silicium » en font une œuvre intemporelle.

On y voit le talent et l’énergie que l’humanité mobilisent pour courir à sa propre perte. Au cœur de cette fiction, une projection croyable. L’univers est cohérent, le rythme narratif entrainant. Les deux personnages principaux sont dotés de personnalités complexes, ils sont touchants, intègres. Deux robots bien plus humains que la plupart de nos congénères. Deux créatures qui nous interpellent, nous surprennent. Carbone et Silicium s’émotionnent, se bouleversifient, s’opposent, se déchirent… mais ils s’aiment, se questionnent, se détestent pour leurs si grandes différences eux qui sont pourtant nés dans le même sein scientifique. Ils s’amourachent pourtant à chacune de leurs rencontres. Cette romance offre la touche d’espoir nécessaire pour illuminer ce récit d’anticipation. L’amour est toujours possible, cela donne de l’élan alors que toutes les données devraient pourtant inciter ces deux androïdes – émotifs, empathiques et dotés d’une faculté d’analyse redoutable – à se débrancher.

L’humanité est capable du meilleur comme du pire. Et dans tout ce pire, cela vaut la peine de sauver le meilleur, le bon, le doux. Solidarité, entraide ne seront jamais des mots dépourvus de sens.

« On fait partie de l’humanité superflue. C’est comme ça. »

Critique de la société et du système capitaliste qui la gangrène, « Carbone & Silicium » nous invite à traverser les décennies, les siècles même. Un récit riche et complexe où il sera question de politique et d’Etat policier. D’enjeux commerciaux, du marché de la concurrence et de société de consommation. De privations de libertés, de domination d’une espèce sur une autres, d’une économie sur une autre, d’un peuple sur un autre. De sentiments et d’émotions. D’environnement et de réchauffement climatique. De voyages dans la matrice, de virtuel et de réel, de rêve et de réalité… du rapport que les individus ont à l’écran et de la place croissante qu’il prend dans nos interactions sociales. Du rapport à la société, à l’Autre et du rapport que l’on a avec soi-même (assumer son ego). De libre-arbitre, de désirs, de fusion, d’entraide.

On attrape le fil du récit sans jamais trop parvenir à le lâcher pourtant, j’ai eu besoin de faire plusieurs pauses durant ma lecture… avec parfois une difficulté à la reprendre. « Carbone & Silicium » est loin d’être une lecture légère. C’est un récit qui fascine d’autant plus qu’il soulève des questions essentielles sur l’Homme et sa nature intrinsèque… allant parfois jusqu’à imaginer des solutions extrêmes et radicales aux impasses dans lesquelles l’humanité s’est nichée. Pourtant, on ne sort pas abattus et démoralisés de cet album, on le referme avec la certitude d’avoir ouvert une fenêtre sur un monde en devenir. Un monde imparfait, bancal, tordu… mais un monde fictif qui peut se corriger. La lecture terminée, la réflexion se poursuit. Bablet fait bouger les lignes avec ses réflexions éthiques et métaphysiques. Il nous interroge, nous interpelle… l’ouvrage est finalement assez interactif… il met les neurones au boulot !

« Pour être complet, il faut être seul. Pas de société, pas d’entraves. »

Voyage aux côtés de créatures directement sorties de la Matrice. Certes, c’est une vision cafardeuse de ce que pourrait être demain. Visions cafardeuses qui disposent pourtant de belles respirations : graphiques (bien évidemment avec des illustrations superbes que l’on a tout loisir de contempler durant de nombreux passages muets), puis cette romance improbable des deux androïdes qui est très bien pensée. L’optimisme est ténu mais suffisant pour nous tenir accroché à l’album. Dernier point : le récit propose une réflexion constructive sur les points de butée et les maux de nos sociétés actuelles. Bref, il y a largement de quoi se mettre sous la dent. Cerise sur le gâteau : l’ouvrage se referme sur une superbe postface d’Alain Damasio… Fichtre ! Du premier mot au dernier point… « Carbone & Silicium » vaut le détour !

Carbone & Silicium (récit complet)

Editeur : Ankama / Collection : Label 619

Dessinateur & Scénariste : Mathieu BABLET

Dépôt légal : août 2020 / 250 pages / 22,90 euros

ISBN : 979-10-335-1196-0

Les belles Personnes (Cruchaudet)

J’ai l’impression – peut-être à tort – que le trait de Chloé Cruchaudet se dépouille et va petit à petit à l’essentiel. Sans être décousu, sans être minimaliste, il gagne en finesse, en minutie… il parvient mieux à toucher nos émotions. De la dentelle s’installe dans son dessin. Au fil des années, l’évolution de son trait est remarquable. Je me rappelle des planches d’ « Ida » qui étaient pleines, parfois capiteuses au point de ne laisser presque aucun espace blanc si ce n’est les interstices entre chaque case. Puis il y eu « Mauvais genre » en 2013 qui fut une grosse claque pour moi et une petite révolution en soi dans son univers artistique. Pour illustrer cette romance passionnée entre un soldat et son amante, Chloé Cruchaudet avait fait voler les contours de cases… elle avait laissé respirer ses illustrations, trouvant par là-même de la légèreté, jouant sur les non-dits et sollicitant nos sens. En 2018, l’autrice nous embarquait dans sa « Croisade des Innocents », un récit d’aventure moyenâgeux où nous partagions l’épopée d’une floppée d’orphelins livrés à eux-mêmes. Un récit d’apprentissage où l’ambiance graphique se dépouillait encore, le trait se faisait plus fin, plus délicat, plus profond…

Cruchaudet © Guy Delcourt Productions – 2020

Et voilà 2020 qui voit débarquer ces « Belles personnes » ! « Faire des portraits d’anonymes » est une idée qui avait été impulsée par le Festival Lyon BD … Chloé Cruchaudet l’a remaniée pour la rendre interactive. Un appel à contributions lui permet de recueillir des témoignages… l’autrice en retient treize pour composer cet album.

Le principe est donc simple. Des inconnus rendent hommage à d’autres inconnus. Un frère, une voisine, une infirmière qui travaille dans un service de néonat, une prof de philo, une amante, leur enfant… Des textes mis en forme et illustrés par l’autrice. Un recueil de treize témoignages auxquels Chloé Cruchaudet a ajouté sa propre contribution, « parce qu’au final, c’est pour cette raison que j’ai accepté de faire ce livre » explique-t-elle avant de se plier elle aussi à l’exercice. Quatorze personnes qui rendent hommage à quatorze inconnus.

« Petite et trapue, quelques quatre-vingt kilos et plus, la peau ridée, tannée au maximum par le soleil, Denise est ma voisine. Tout est sourire dans son visage de soixante-douze ans. Ses petits yeux se perdent dans ses rides lorsqu’elle sourit, et ses belles dents blanches bien plantées prennent toute la place qui reste. »

Des témoignages spontanés, posés sur papier et qui s’arrêtent le temps de quelques lignes – une page tout au plus – sur des individus [un proche ou une simple connaissance] qui ont ce don pour nous faire voir les choses autrement, pour nous aider à relativiser, décaler contrariétés et tristesse, rendre le beau pétillant, énergisant… Cette capacité à changer la vie de leur entourage, la rendre plus légère et à diffuser des ondes positives qui rendent le quotidien moins pataud.

« Si un jour elle venait à disparaître, elle laisserait mille orphelins, mais aussi mille souvenirs. »

Des mots frais, souvent émus. Des mots bruts, souvent nostalgiques. Des mots vibrants remplis de métaphores ingénieuses. Des mots beaux pour ces lettres écrites avec le cœur. Des mots pour former ces parenthèses dans la vie de ces individus qui témoignent. Et c’est bon de se frotter à ces vibration. Un album patchwork constitué d’initiatives spontanées, de gestes d’amour gratuits qui n’attendent rien en retour. Mises à nu d’hommes et de femmes qui ont su profiter pleinement d’un instant éphémère ou de la présence plus durable d’un être dans leur vie. Qu’il soit fortuit ou permanent, Chloé Cruchaudet attrape le fil qui relie une personne à une autre.

« Qu’est-ce qu’on garde des belles personnes qu’on a connues ? Des impressions, des fragments, des souvenirs des autres qui deviennent les nôtres. Un petit bagage précieux qu’on transporte. »

Un album en trois temps.

Au premier temps de l’album, l’autrice nous parle de sa démarche.

Au second temps de l’album, les lettres prennent vie sous ses crayons. Le coup de crayon et/ou de pinceau change au besoin des personnalités racontées. Les coloris s’adaptent aux traits de caractères. Tout ici veille à attraper l’empathie et les émotions qui étaient contenus dans les témoignages reçus pour les retranscrire le plus justement possible.

Un troisième temps enfin. Une partie qui contient les textes originaux des contributeurs. Chaque récit est posé. Une page suffit. La page en regard contient quant à elle le portrait de la « belle personne » décrite.

Beau. Simple. Une lecture qui suspend un peu le temps.

Les belles personnes (récit complet)

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : Chloé CRUCHAUDET

Dépôt légal : octobre 2020 / 144 pages / 17,95 euros

ISBN : 9782302081765

Le Vagabond des Etoiles, seconde partie (Riff Reb’s)

Riff Reb’s © Soleil Productions – 2020

Accusé d’avoir assassiné un de ses collègues de l’université, Darrell Standing est jugé et incarcéré. Victime d’actes de torture perpétrés par ses geôliers, Darrell fait l’expérience des voyages astraux. Dès lors, il quitte régulièrement son corps et visite des vies passées.

[je vous invite à prendre connaissance de ma chronique sur le premier tome en suivant ce lien]

Le dessin de Riff Reb’s est une seconde peau pour ce roman éponyme de Jack London. Que ce soit « Le Loup des Mers » [je n’ai pas pris le temps de le chroniquer] ou cet univers fantastique du « Vagabond des étoiles » , l’auteur se glisse avec une facilité déconcertante dans l’univers du romancier américain. Riff Reb’s visite, adapte et s’approprie chaque mot, chaque souffle, chaque peur, chaque secousse. Le personnage principal, en huis clos carcéral, accède à des respirations inespérées en se jetant à corps perdu dans des voyages astraux de toute beauté. Il entre ainsi en totale osmose avec des individus dont les vies se sont arrêtées suite à une mort violente ou tout simplement de vieillesse. Ces « évasions extracorporelles » – comme il se plait à les nommer – le parachutent dans différentes époques de l’Histoire de la Terre. Là aussi, le dessin de Riff Reb’s habille à la perfection chaque ère, chaque siècle. Rome Antique, Préhistoire, conquête de l’Ouest américain, Moyen-Age… pas une époque qu’il n’a pas eu l’occasion de visiter, pas une fausse note graphique.

« J’ai souvent réfléchi aux liens entre ces vies et la mienne. Et j’ai dû admettre que l’un des points communs était la colère rouge que j’ai ressentie presque à chaque fois. Cette colère qui a ruiné ma vie et m’a jeté en cellule. (…) Elle était, j’en suis sûr, déjà ancrée en moi, comme chez mes parents, comme chez nous tous et même chez tous les mammifères, et ce, depuis le fond des âges. Elle est, au départ, une peur instinctive à laquelle nous devons tous à un moment donné notre survie. Et elle est transmise dans le temps à travers toutes les générations. »

Cette adaptation est pour nous l’occasion de plonger dans des parcours variés d’hommes et de femmes, toutes couleurs de peau confondues, quelle que soit leur appartenance religieuse ou leur orientation sexuelle. Seul le personnage principal relie ces vies passées et chacun de ces voyages le transforme profondément. On suit son cheminement, d’abord dubitatif sur la nature de ces expériences, il finit par exulter. Le temps du doute est loin, il s’est refermé avec le premier tome. C’est désormais un homme absolument grisé et addict à ces escapades extracorporelles qui est face à nous. Il en tire une force vitale considérable et nous aspire dans sa folie. Est-ce folie ?

Le fait de s’incarner dans de nouvelles vies le conduit à poser un autre regard sur sa vie et sur l’Humanité. De nouvelles réflexions métaphysiques s’ouvrent à lui. Ce mouvement que nous observons durant la lecture est fascinant. Tout aussi fascinant que le contraste créé par sa situation : c’est à partir d’un espace carcéral restreint qu’il parvient à explorer d’autres espaces – temps.

« De toutes mes incarnations passées, je ne vous en aurai fait goûter que quelques extraits car j’ai cueilli des baies sur l’épine dorsale éventée du monde. J’ai arraché pour les mander, des racines aux sols gras des marécages et j’ai partagé la table des rois. J’ai fêté la chasse, j’ai fêté les moissons, j’ai gravé l’image du mammouth sur ses propres défenses, j’ai sculpté des éphèbes et peint toutes les femmes. Et toujours, je suis mort, de froid, de chaud, de faim, de tout, laissant les os de mes carcasses éphémères dans le fond des mers, dans les moraines des glaciers et dans les cimetières de tous les cultes. Mais mes vies sont les vôtres aussi. Chaque être humain évoluant actuellement sur la planète porte en lui l’incorruptible histoire de la vie depuis son origine. »

Traits tirés, visage émacié, le héros a perdu toute la superbe qu’il affichait dans la première partie du récit. Mais si le physique se montre fragile face à la fatigue et aux mauvais traitements, le mental lui nous embarque dans un voyage improbable ! Au-delà du propos, c’est la fierté farouche du personnage à ne pas plier face à ses geôliers qui porte toute la tension et l’exaltation contenue dans le récit. Ce second opus vient clore le diptyque de Riff Reb’s de façon magistrale… nous rappelant avec humilité que l’homme ne saurait progresser isolément des membres de son espèce.

Magnifique diptyque, sublime travail de création graphique. A lire !

Le Vagabond des étoiles / Seconde Partie (diptyque terminé)

Adapté de Jack London

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : RIFF REB’S

Dépôt légal : octobre 2020 / 104 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-302-09024-8

Toajêne (Bozzetto & Panaccione)

Besoin de rire un bon coup ? Alors met le nez dans « Toajêne » … ça va te dérider ! 😉

Bozzetto – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2020

Tu vas faire la connaissance de Moatarzan, un microbe qui vivait jusque-là au milieu de microbes et de bactéries en tout genre. Le souci existentiel de Moatarzan, c’est qu’il vit au milieu de décérébrés, de sans cervelles bref… de purs idiots. Et ça l’épuise Moatarzan d’être entourés d’abrutis. Du coup, il s’ennuie, il déprime. Personne à qui parler, quel vide existentiel ! Jusqu’au jour où, par un des grands hasards de l’existence, voilà notre microbe qui se retrouve en pleine projection d’un film. Paf ! Notre Moatarzan en prend plein les mirettes et se fait foudroyer sur place par un coup de foudre. Electrisé ! Stupéfié par la beauté de Toajêne… enfin de Jane (vous savez, celle qui fait fondre le cœur de Tarzan !). Et là forcément, ça change tout parce que subitement, Moatarzan peut donner un sens à son existence. Il vit. Il ressent. Enfin !

Peu après, la vie de Moatarzan bascule. Pour une raison qu’il n’explique pas, Moatarzan constate qu’il a été arraché à l’environnement dans lequel il vivait. Paf ! Le voilà apatride… sans organisme dans lequel résider. Moatarzan fait alors connaissance de l’humain qui lui servait jusque-là de terreau naturel et comprend que cet homme peut l’aider à (re)trouver Toajêne ! Bien sûr, la réalité est plus complexe. Moatarzan est en fait un microbe appartenant à un virus qui inquiète l’humanité entière. Un vrai fléau ! Et l’humain dans lequel Moatarzan demeurait est un scientifique en quête de l’antidote qui permettra d’éradiquer ce virus destructeur. Aveuglé par sa quête de l’âme sœur, Moatarzan ne comprend pas immédiatement ce qu’implique sa découverte pour la race humaine.

Complètement loufoque, le fil narratif coud solidement d’absurde les éléments qu’il contient. En effet, le récit parvient à nous parler à la fois d’humanité, de conflits d’intérêt, de découverte scientifique et de sentiments amoureux… Parvenir à aborder tout cela à la fois dans des proportions à peu près équivalentes revient à réussir un tour d’équilibriste de haute voltige. Cerise sur le gâteau : les auteurs le font avec beaucoup humour. Au final, cela donne lieu à un album foufou, drôle, triste, improbable et assez entraînant. On emboîte le pas sans sourciller pour suivre l’épopée… d’un microbe !

Bruno Bozzetto laisse son scénario aller en roue libre. Il n’y a plus qu’à donner carte blanche au trait fou de Grégory Panaccione et au talent de ce dernier pour caser l’expression parfaite au parfait moment. C’est totalement insensé, burlesque. La fraicheur de l’intrigue contraste avec le sérieux des sujets de fond placés dans le récit. Cette manière d’aborder des questions philosophiques (sur le sens de la vie notamment, mais aussi sur les sentiments et l’ambition) avec un humour décalé donne une impression d’incongruité. Pourtant, cette façon d’écrire permet de pointer avec finesse et ironie les maux et travers de notre société. Savoir et pouvoir rire du pire fait un bien fou.

Je n’avais aucune attente à l’égard de cet ouvrage si ce n’est profiter une fois de plus du trait malicieux et inventif de Gregory Panaccione. Au final, c’est une très bonne surprise et un moment de lecture tout à fait ludique !

Toajêne (one shot)

Editeur : Delcourt

Dessinateur : Grégory PANACCIONE / Scénariste : Bruno BOZZETTO

Dépôt légal : juin 2020 / 104 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2-4130-2751-5

Celestia (Fior)

« La grande invasion est arrivée par la mer. Elle s’est dirigée vers le nord, le long du continent. Beaucoup se sont enfuis, certains ont trouvé refuge sur une petite île dans la lagune. Une île de pierre, construite sur l’eau il y a plus de mille ans. Son nom est Celestia. »

Fior © Atrabile – 2020

Ville-refuge, ville mouvante, ville double, ville trouble. Ville espoir. Ville chimère. Celestia contient en son sein toute une part de mystères. Dans les ruelles de ses entrailles, une société s’agite. Codée. Son histoire devient une énigme car peu nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, se rappellent encore ce qui a motivé l’exode vers Celestia et la manière dont la vie s’est posée là.

« Je vois briller dans tes yeux cette détermination qui était la nôtre à l’époque. Cette illusion que tout pourrait recommencer ici… sur cette île de pierre… Apparue là où il n’y avait tien, telle une vision destinée à dominer la mer et la terre… C’était il y a si longtemps, mais aujourd’hui… aujourd’hui, les visionnaires, c’est vous, dans un monde sans limite. Celui de la pensée. »

Pierrot appartient à cette communauté qui grouille dans les venelles de cette ville nénuphar qui flotte sur l’eau. Il y a ceux qui œuvrent pour le bien de tous, il y a les bandes organisées. Puis il y a la foule des anonymes, affranchis de toute appartenance clanique et qui se fondent dans la masse. Pierrot fait partie de ceux-là. Suspicieux, solitaire, autonome… il s’est construit son petit réseau personnel qu’il contacte au gré de ses besoins ; le troc est encore la meilleure monnaie pour s’en tirer.

Le docteur Vivaldi aimerait pourtant que Pierrot rejoigne son équipe de télépathes. Les compétences de Pierrot lui seraient une aide précieuse pour mener à bien son projet… et pour ramener Dora dans le groupe. Faire alliance avec Pierrot l’aiderait également à atténuer la culpabilité qu’il a vis-à-vis du jeune homme. Mais Pierrot est bien trop rancunier pour accepter l’offre du Docteur. L’affabilité de ce dernier le convainc même d’aider Dora à fuir Célestia. Ensemble, ils vont tenter de trouver un asile dans la lagune. Cette cavale est l’occasion pour eux de découvrir le continent et ceux qui le peuplent.

« Les choses les plus belles ne durent qu’un instant. »

Dans « L’Entrevue », Manuele Fior avait déjà cherché à imaginer ce que pourrait être l’humanité de demain. Tenter d’entrapercevoir les possibles et la manière dont l’espèce humaine pourrait évoluer. Il avait également placé au cœur de son récit le personnage énigmatique et fragile de Dora. Cette dernière relie ainsi ces deux récits intemporels de façon troublante.

Dans ce monde post-apocalyptique, le ton narratif est relativement doux. Et face à cette société qui renait lentement de ses cendres, on ne peut éviter d’attendre des réponses qui resteront en suspens. Quelle est la nature de cette catastrophe qui a balayé la civilisation ? Quelle est donc la teneur de cette « grande invasion » à laquelle il est fait référence ? Catastrophe nucléaire ? écologique ? Folie des hommes ? Nul doute que ce chamboulement était de taille pour ainsi forcer le cours des choses. On fantasme sur les causes réelles sans toutefois peiner à trouver nos repères dans ce monde. Celestia est une copie conforme de Venise et Manuele Fior et organise son échiquier narratif autour de ce lieu mythique. Il matérialise le fait que l’espoir d’une vie meilleure a été placé dans chaque pierre de Celestia… Une enclave de pierre entourée d’eau comme une promesse féconde que les erreurs du passé sont loin derrière… Fadaises ! La mémoire de l’Homme est fugace…

Le monde d’après aurait pu être pacifique mais ce scénario ne l’entend pas de cette oreille. Il vient titiller les penchants de l’homme à s’immiscer dans les failles et glisser sur la mauvaise pente. On retrouve les déviances de nos sociétés actuelles : mensonges, harcèlement, manipulation, domination par la peur… Maquillage, costume ou port du masque vénitien, il est rare de voir des badauds se promener à visage découvert. Dans cette ville d’apparat, les malfrats en tout genre peuvent manœuvrer en toute impunité. Le porte du masque vénitien sert à afficher son identité… ou à se protéger.

Le côté lumineux du récit vient de ce que l’auteur imagine des conséquences du besoin de survie. Ainsi, nombre d’individus ont développé des capacités de télépathe. L’humanité du futur verrait ainsi ses individus reliés les uns aux autres. Ce qui est intéressant et ouvre la question d’agir pour le bien commun de tous… exit l’individualisme. Manuele Fior dose enfin parfaitement différents registres narratifs et parvient à semer le trouble entre illusion et réalité et entre passé, présent et futur. On est de nouveau dans un récit intemporel dont on a du mal à décrocher une fois que la lecture est commencée.  

C’est un album abouti que Manuele Fior nous livre. Superbe découverte.

Celestia (one shot)

Editeur : Atrabile

Dessinateur & Scénariste : Manuele FIOR

Traduction : Christophe GOUVEIA ROBERTO

Dépôt légal : août 2020 / 272 pages / 30 euros

ISBN : 978-2-88923-091-4