Soleil brulant en Algérie (Tikhomiroff & Nocq)

Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016
Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016

« C’est un cor chromatique patiné qui m’a relié à Alexandre Tikhomiroff. Cet instrument de musique appartenait à son père, un Russe blanc qui, parmi des milliers d’autres, avait fui la révolution bolchévique et trouvé refuge en France. Il s’était alors « enrôlé » dans l’orchestre du Barnum Circus qui parcourait le pays dans les années vingt. Ce cor fait partie de la galerie des dons du Musée de l’histoire de l’immigration de la Porte dorée. Je l’avais choisi dans le cadre d’une commande du musée [avec le collectif des Carnettistes tribulants]. C’est donc par la vie du père que j’ai tout naturellement trouvé celle du fils, Alexandre. Nous nous sommes rencontrés à mon atelier. (…) Alexandre a posé modestement sur la table un petit livre jaune. Une photo centrée en couverture représentait un paysage de montagne de cailloux. « Voilà une petite chose que j’ai écrite. J’ai fait la guerre d’Algérie. » Je n’avais jamais lu d’ouvrage sur cette guerre encore taboue en France. Son récit m’a touché par sa sincérité et sa sensibilité. Rapidement, j’eus envie de le mettre en image et de le scénariser. »

Une Caserne au Soleil-SP 88469 – Tikhomiroff © L’Harmattan – 2009
Une Caserne au Soleil-SP 88469 – Tikhomiroff © L’Harmattan – 2009

Le passage que vous venez de lire est extrait de la postface de l’album. Gaétan Nocq explique les raisons qui l’ont amené à réaliser cet ouvrage et à adapter le témoignage d’Alexandre Tikhomiroff (« Une caserne au soleil – SP 88469 » édité chez L’Harmattan) en bande dessinée.

Sitôt ouvert, on est frappé par la précision des dessins. Tout est réalisé au crayon de papier mais l’œil et la main de l’auteur n’omettent rien. Chaque détail est là, nous faisant presque toucher les couleurs qui pourtant n’apparaissent pas sur ces pages. Le souffle du sirocco place son voile devant le paysage, atténuant les couleurs, le soleil peut presque nous éblouir, le jaune délavé du désert et le vert écrasant de la forêt s’étalent sous nos yeux. Le travail de l’auteur – en carnettiste aguerri – impressionne. A cela, s’ajoutent les observations du personnage principal qui finissent de planter le décor.

Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016
Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016

Ce dernier fut mobilisé en 1956 et affecté à la caserne de Cherchell en Algérie. Le témoignage débute par ses premières impressions de l’Algérie tandis qu’il observe le paysage qui s’étale sous ses yeux durant les derniers kilomètres qu’il lui reste à faire avant de poser son barda à la caserne. Il quittera celle-ci vingt-sept mois plus tard, à la fin de son service. Pour le lecteur, le voyage commence comme s’il s’agissait d’un séjour touristique. On contemple les champs d’orangers qui jalonnent la route de Cherchell, on profite du calme. Alexandre Tikhomiroff dit Tiko ou Alex, a vingt et un ans lorsqu’il est mobilisé.

Alors, nous avons Alexandre Tikhomiroff. Né en 1935 à Paris… Trois jours avant, j’étais incorporé à Vincennes. C’était le 11 novembre 1956. On fête la fin d’une guerre le 11 novembre. Là, c’était le jour du début de la mienne. J’ai attendu dans une salle immense avec plein de types, trois cents, cinq cents, peut-être plus. Quelques-uns étaient ivres, quelques autres pleuraient, tous avaient le cafard. Il pleuvait ce jour-là, il ne pouvait pas ne pas pleuvoir.

Rapidement, le narrateur prend ses marques. Le témoignage relate la vie à la caserne, l’attente des consignes, les nuits de garde qui s’éternisent dans le froid mordant de l’hiver. Durant ces heures de solitude, les mots de mise en garde des soldats déjà habitués à l’exercice lui reviennent à l’esprit. La tension gronde, on sent son corps tendu comme un arc, l’oreille attentive au moindre bruit, la peur qui est largement nourrie par le fait qu’on ne sait pas réellement à quoi s’attendre. Les nerfs sont à vif. Peu à peu, on prend l’habitude de ce rythme narratif qui injecte tantôt l’angoisse tantôt l’ennui. Les heures passées au dortoir à côtoyer ses pairs, les gardes, les entraînements…

Parfois, une lettre venait égayer la torpeur du noir ou rafraîchir le soleil

Gaétan Nocq nous dépose sur l’épaule de ce soldat que l’on entend réfléchir grâce à la voix-off. On découvre comment il a pu compléter sa modeste soldes grâce à la débrouille ; il prend des garde supplémentaire ou fait le service au mess des officiers. L’amitié timide entre les soldats s’installe lentement. A chaque page, on savoure l’extrême sensibilité de celui qui nous guide en ces lieux hostiles. Son sens de l’observation vient apaiser la tension et apporter quelque chose de familier à l’ambiance, se raccroche à des petits riens de sa vie d’avant comme pour relativiser l’horreur de la situation.

Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016
Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016

Quelques notes d’humour parsèment le récit et le rendent encore plus vivant, plus humain. Certes, ces deux qualités imprègnent déjà fortement le récit et cela ne l’en rend que plus fort. Gaétan Nocq sublime l’expérience d’Alexandre Tikhomiroff ; ses illustrations matérialisent parfaitement l’écriture descriptive employée pour construire ce témoignage. Il y a là une réelle capacité à faire ressentir l’ambiance des lieux et les émotions des différents protagonistes rencontrés. Les dialogues quant à eux sont laconiques mais leur concision contribue à mettre en valeur leur incroyable justesse. La concision sert ici l’efficacité du propos. On navigue de façon fluide entre la narration et l’illustration. Le lecteur a l’occasion de se retrouver très régulièrement face à des passages et/ou des pleines pages totalement silencieux et… c’est magique de pouvoir ainsi savourer ces paysages splendides, ces portraits hyper réalistes, les détails d’un mur de pierres ou encore la parure foisonnante d’un ciel de feuillages. Tout est observé, des colonnes de fourmis, le détail d’un uniforme et, une fois encore, cela contribue à mettre de la normalité dans une situation qui ne l’est pas. La guerre s’expose ici à nous dans ce qu’elle a de plus horrible et de plus beau. Les contrastes brutes et marqués, imposant un noir massif sur des dégradés de gris, sont déposés sur la page avec toute la douceur possible.

Puis, nous assistons au retour à Paris après vingt sept mois d’absence. Plaisir de retrouver la vie civile et troublante impression de sentir ce décalage, la frivolité d’un lieu malgré la gravité de la situation, la tension maintenue du fait des attentats de l’O.A.S. et, une fois encore, la nécessité de s’adapter à ce nouvel environnement en accordant une attention toute particulière au fait de ne pas se laisser dominer par le traumatisme occasionné par ces deux années de guerre.

PictoOKPictoOKSuperbe adaptation qui donne envie de découvrir l’œuvre originelle.

Les chroniques de Walid Mebarek (sur El Watan), de Jean-Laurent Truc (Ligne claire) et de Daniel Muraz (Bulles picardes).

Les interview : de Gaétan Nocq sur BdGest, de Gaétan Nocq et Alexandre Tikhomiroff sur Cases d’Histoire.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage avec Noukette dans le cadre des BD de la semaine.

Extraits :

« Des collines arides, des mechtas isolées, des chemins secs parsemés de touffes de végétation brûlées par le soleil. Des couleurs vives partout qui changent dès que le soleil décline. Et ces montagnes d’un bleu effarant. Des montagnes comme une foule de géants silencieux. Elles se pressaient pour mieux me voir et m’appeler. Présence terrible car, en elles, se cachait la mort » (Soleil brûlant d’Algérie).

« Au « pourquoi je suis ici ? », chacun finissait par avoir une réponse presque collective, avec toutes les nuances possibles » (Soleil brûlant d’Algérie).

« Et moi, j’approchais de la veille de la quille. Je comptais surtout vers la fin. Certains comptaient en dimanches, d’autres en gardes, en tasses de café, en lettres à recevoir, en n’importe quoi. Dans ce monde cafardeux, on comptait tout. Et ces chiffres, dont on n’était jamais certain qu’un événement ne vienne pas les bouleverser, tendaient tous vers une seule et même échéance : la libération de ceux qui avaient survécu » (Soleil brûlant d’Algérie).

Soleil brûlant en Algérie

– d’après le récit d’Alexandre Tikhomiroff –

One shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur / Scénariste : Gaétan NOCQ

Auteur : Alexandre TIKHOMIROFF

Dépôt légal : mars 2016

240 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-260-7

Bulles bulles bulles…

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Soleil brûlant en Algérie – Tikhomiroff – Nocq © La Boîte à bulles – 2016

Chroniks Expresss #12

Autobiographie d’une courgette – Gilles Paris © Piment – 2003

Autobiographie d’une courgette – Gilles Paris © Piment - 2003
Autobiographie d’une courgette – Gilles Paris © Piment – 2003

« Icare dit « Courgette », petit garçon de 9 ans, est né du mauvais côté de la vie. Depuis tout petit, il veut tuer le ciel, à cause de sa mère qui dit souvent: « Le ciel, ma courgette, c’est grand pour nous rappeler que dans la vie on n’est pas grand-chose ». Depuis son accident, la mère d’Icare ne travaille plus, boit de la bière en regardant la télévision et ne s’occupe pas de son fils. Un jour Courgette, à défaut de tuer le ciel, va tuer accidentellement sa mère. Le juge le déclare « incapable mineur ». Placé en maison d’accueil, Courgette découvre enfin l’amitié, les fous rires, les larmes, les émotions et l’amour… » (présentation de l’éditeur).

Ouvrage sympathique que j’ai découvert cet été. Le lecteur partage ici le quotidien du narrateur et le fait que ce dernier soit un enfant a tendance à rendre les descriptions plus douces que ce qu’elles ne sont dans la réalité. Quelques tournures de phrases sont un peu gauches, ceci tient au fait que les descriptions sont formulées avec des mots d’enfant et que l’enfant en question est totalement ignare à l’égard de la plupart des sujets (violences, sexe, sentiment, abandon…). Pourtant, le jeune narrateur ne se démonte pas et « ose » poser les questions à ses pairs. Les réponses formulées sont souvent abruptes dans leurs descriptions et même si le langage est assez imagé, il n’en reste pas moins crédible pour la majeure partie des explications (ce pourrait effectivement être la vision que partagent des enfants de cet âge). Ensuite, il faut bien reconnaître que Gilles Paris a tenté un exercice périlleux. S’il explique rapidement qu’il s’est inspiré de faits réels pour construire l’histoire de Courgette, il ne cache pas non plus que sa part d’imaginaire a largement nourri son histoire.

Le premier reproche que je ferais à ce livre est de proposer une vision un peu simpliste de la vie en Institution. Pour connaître « un minimum » le milieu, je trouve que le quotidien décrit ressemble plus à celui d’une colonie de vacances qu’à celui d’une M.E.C.S… Ça gâche un peu la lecture tout de même, les choses y sont trop simples, quelques scènes sont difficilement crédibles. En revanche, la bonhommie du personnage sympathique le rend tout bonnement très sympathique. Je n’ai eu aucune peine à le suivre tout au long de ce roman.

PictoOKLe dénouement en revanche me laisse dubitative ; je n’ai pu m’empêcher de penser au monde merveilleux de Casimir en refermant cet ouvrage. Dommage, mais même vis-à-vis d’un lecteur qui ne travaille pas dans le secteur social, il est tout de même difficile de faire croire que la vie fait d’aussi jolis cadeaux… Un grief important mais le plaisir que j’ai eu durant la lecture reste malgré tout.

La présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Muléum – Erlend Loe © 10/18 – 2008

Muléum – Erlend Loe © 10/18 – 2008
Muléum – Erlend Loe © 10/18 – 2008

Après la disparition de ses parents et de son frère dans un accident d’avion, Julie se retrouve seule. Tout juste majeure, la jeune norvégienne va devoir s’assumer et prendre la responsabilité de certaines décisions qu’elle n’avait jamais eu à prendre jusqu’alors. Tout aurait été plus simple si elle n’avait reçu cet ultime texto de son père. Ce dernier, juste avant le crash, a trouvé le moyen de lui transmettre « on va s’écraser. Je t’aime. Fais ce que tu veux ».

Julie tente un temps de garder le cap : aller en cours, fréquenter ses amis, suivre sa thérapie avec le « Docteur Dingo » comme elle se plaît à le surnommer, veiller à ce que les derniers travaux de rénovations de la luxueuse demeure familiale correspondent à ce que sa mère voulait… Mais l’envie d’en finir est plus forte que tout. Julie serait prête à n’importe quoi pour parvenir à ses fins. Après une première tentative de suicide qui la couvre de honte par le seul fait d’avoir échoué, Julie prend la poudre d’escampette et parcourt le monde au gré des opportunités.

Le lecteur côtoie ici une jeune femme qui tente de faire face au raz-de-marée qui tente de la submerger. Avec aisance, elle se lance dans la rédaction d’un journal intime. De jour en jour, le carnet va accueillir ses mots, ses humeurs… et à mesure que nous tournons les pages, nous pouvons constater que le narrateur investit réellement ce dialogue intérieur. A mesure que le temps passe, les propos quotidiens sont de plus en plus abondants. Le style « journal intime » permet à Erlend Loe de faire vivre son personnage avec la force des émotions. Sans crainte du regard des autres, elle livre donc ses pensées les plus intimes sans aucune retenue et sans aucun tabou. Très critique sur elle-même et sur ce qu’elle peut entreprendre, Muléum permet également de suivre une jeune femme qui conserve toute sa lucidité malgré les idées suicidaires qu’elle développe.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le personnage choisit littéralement de fuir la dépression en sautant d’un avion à l’autre. Ses escapades la conduiront en Europe de l’Est, en Asie, en Afrique… Au point qu’il devient nécessaire de se demander, passé la moitié de l’ouvrage, si elle court après la mort ou si elle fuit toute vie qui – en apparence – pourrait être « normale ». Après le drame qui l’a privée de toute sa famille, n’y a-t-il pas une culpabilité de vivre qui peut sembler intolérable ?

Erlend Loe tourne donc autour de ces questions avec beaucoup d’humour. Son personnage, parti en quête d’identité, accueille chaque nouvelle situation avec un sang-froid redoutable, ce qui donne lieu à des scènes assez drôles.

La fascination pour la mort que développent les nordistes m’impressionne. Ils peuvent parler du suicide comme on parlerait de la pluie et du beau temps… je les imagine en train de converser avec la Faucheuse et de terminer une tirade en lui donnant une grande tape sur l’épaule. C’est déjà le ressenti que j’avais eue lorsque j’avais lu Petits suicides entre amis (Arto Paasilinna) il y a quelques années et c’est également l’impression que j’ai eu en visitant le Statens Museum for Kunst à Copenhague en 2010.

PictoOKAgréable. Un roman frais et divertissant malgré son sujet.

A lire ! : L’avis de Cuné qui a attiré mon attention sur cet ouvrage.

La fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Du côté des challenges :

Le tour du monde en 8 ans : Norvège

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Le tunnel – Ernesto Sabato © Points – 1995

Le Tunnel – Ernesto Sabato © Points – 1995
Le Tunnel – Ernesto Sabato © Points – 1995

« Juan Pablo Castel, un peintre, tente d’expliquer la logique insensée qui l’a conduit, presque malgré lui, à assassiner la femme qui était devenue sa seule raison de vivre » (synopsis de l’éditeur).

J’avais beaucoup d’attente à l’endroit de cet ouvrage. Le fait de découvrir la personnalité finement ciselée du narrateur, le fait d’accéder à sa psyché et au travail de mémoire auquel il procède… savourer l’effet de style qui consiste à reprendre la chronologie de façon purement factuelle en tentant à minima de corriger et de juger des faits… je trouvais cela intéressant et prometteur.

Pourtant, à aucun moment, je ne suis parvenue à entrer dans le récit. Le personnage principal m’a de bout en bout été antipathique. Il m’a été difficile de supporter son côté prétentieux et hautain. Cette lecture m’a coûté, l’envie de l’enfouir dans ma bibliothèque m’a brulé les doigts à de trop nombreuses reprises. Lu par petites bribes sur une période anormalement longue, l’ouvrage m’a confronté à l’ennui mortel que seuls certaines lectures sont capables d’apporter. Pourtant, je dois bien reconnaitre qu’Ernesto Sábato sait intriguer. Malgré le peu d’engouement à suivre le parcours de cet homme, j’avais cependant envie de comprendre la raison qui l’a conduit à commettre ce crime, l’arme qu’il a utilisé. Les pages se tournent malgré tout. Mais elles sont trop lourdes et ne m’ont pas permis de trouver dans ce long monologue un gramme de plaisir.

pictobofPas certaine de retenter quelque chose avec cet auteur.

La fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Pour finir sur une note positive, je vous invite à lire la chronique de Marilyne en cliquant sur ce lien.

« Où on va, papa ?  » & « Veuf » (Fournier)

Où on va, papa ? – Fournier © Stock – 2008

Où on va, papa ? – Fournier © Stock – 2008
Où on va, papa ? – Fournier © Stock – 2008

« Trente ans plus tard, j’ai retrouvé au fond d’un tiroir les faire-part de naissance de Thomas et de Mathieu. C’étaient des faire-part classiques, nous aimions la simplicité, ni fleurs ni cigognes. Le papier a jauni, mais on arrive très bien à lire, écrit en anglaises, que nous avions la joie de vous annoncer la naissance de Mathieu, puis de Thomas.
Bien sûr, ce fut une joie, un moment rare, une expérience unique, une émotion intense, un bonheur indicible… La déception fut à la hauteur ».

En 2008, Jean-Louis Fournier publie un roman autobiographique dans lequel il témoigne de son quotidien, de ce qu’est sa vie de père… avec deux enfants handicapés. A la naissance, rien ne laissait présager que Thomas et Mathieu seraient handicapés. Puis le diagnostic est tombé comme un couperet. Depuis, suivis médicaux, prise en charge en Institut Médico-Pédagogique (IMP), week-ends en famille… Jean-Louis Fournier revient sur cette relation atypique avec des enfants « pas comme les autres ».

Avec une bonne louche d’humour, beaucoup de cynisme et d’ironie, l’auteur se confie, un témoignage qui a l’apparence d’un exutoire. Le ton est juste – forcément – c’est un témoignage intime, un regard personnel d’un homme qui n’a pas la prétention de généraliser son ressenti à l’ensemble des parents d’enfants handicapés. Tout y passe : les situations absurdes dans lesquelles il se retrouve, l’exercice du droit de vote par les adultes handicapés, les mesures de protection (tutelle), la culpabilité et l’incompréhension, le regard des gens quand ils apprennent le handicap de ses fils, entre gêne, pitié et condescendance.

Marquée par le côté succinct des chapitres, la forme de ce roman offre une grande liberté au lecteur : lire par bribe – une petite pensée par ci par là, un chapitre dévoré à la volée et goulument – ou d’une traite. En apparence, cette forme d’écrit pourrait être comparée à celle d’un journal de bord. Le recueil rassemble des anecdotes de différentes natures.

« Où on va, papa ? », question lancinante et récurrente de Thomas dès qu’il est en présence de son père. Qu’il ait 5 ans ou 30 ans, la même question enfantine à laquelle l’auteur et narrateur doit se confronter, avec plus ou moins de lassitude, et des réponses formulées avec plus ou moins de tact… en fonction de la morosité ou de l’espièglerie de Jean-Louis Fournier.

Mathieu, l’aîné de ses fils, est décédé avant qu’il n’ait atteint l’âge de 30 ans. Une tristesse pour ses parents… un soulagement aussi. Reconnaître les choses, oser le politiquement incorrect… oser ? Assumer.

PictoOKTrès beau témoignage dans lequel cohabitent amertume et tendresse.

LABEL LectureCommuneUne lecture commune que je partage avec Dame Kikine !!!! Quel plaisir ! Je vous invite à lire sa chronique.

Extraits :

« Un jour, Pierre Desproges est venu avec moi chercher Thomas dans son établissement. Il n’avait pas beaucoup envie, j’ai insisté. Comme tous les nouveaux venus, il a été assailli par des enfants titubant et bavant, pas toujours très ragoûtants, qui l’ont embrassé. Lui qui supportait difficilement ses semblables et était souvent réservé devant les manifestations exubérantes de ses groupies, il s’est laissé faire de bonne grâce. Cette visite l’a beaucoup remué. Il a eu envie d’y retourner. Il était fasciné par ce monde étrange où des enfants de vingt ans couvrent de baisers leur ours en peluche, viennent vous prendre par la main ou menacent de vous couper en deux avec des ciseaux. Lui qui adorait l’absurde, il avait trouvé des maîtres » (Où on va, papa ?).

« Oui, mon actualité à moi, ce sont mes enfants handicapés, mais je n’ai pas toujours envie d’en parler. Ce que le maître de maison attend de moi, c’est de faire rire. Exercice périlleux, mais j’ai fait de mon mieux. Je leur ai raconté le dernier Noël à l’IMP où étaient placés mes enfants. Le sapin que les enfants ont fait tomber, la chorale où chacun chantait une chanson différente, le sapin qui ensuite a pris feu, l’appareil de cinéma qui est tombé pendant la projection, le gâteau à la crème qu’on a renversé et les parents à quatre pattes sous les tables pour éviter les boules de pétanque qu’un père imprudent avait offertes à son fils qui les jetait en l’air, tout ça sur fond de « Il est né le divin enfant »… Au début, ils étaient un peu gênés, ils n’osaient pas rire. Puis, petit à petit, ils ont osé. J’ai fait un beau succès. Le maitre de maison était content. Je crois que je serai réinvité » (Où on va, papa ?).

Le lien vers la fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Veuf – Fournier © Stock – 2011

Veuf – Fournier © Stock – 2011
Veuf – Fournier © Stock – 2011

« Je suis veuf, Sylvie est morte le 12 novembre. C’est bien triste. Cette année, on n’ira pas faire les soldes ensemble.
Sylvie est partie discrètement sur la pointe des pieds, en faisant un entrechat et le bruit que fait le bonheur en partant. Elle ne voulait pas déranger, elle m’a dérangé au-delà de tout. Cette année, l’hiver a commencé plus tôt, le 12 novembre ».

Trois ans après Où on va, papa ?, Jean-Louis Fournier offre de nouveau à ses lecteurs un récit autobiographique. Il revient cette fois sur le décès de sa femme. Elle était opposée au fait qu’il parle d’elle dans ses romans. Maintenant qu’il est veuf, il peut bien faire ce qu’il veut et laisser échapper ses pensées. Posées à l’écrit, elles prennent la forme d’un hommage touchant à l’attention de cette femme qui a partagé une partie de sa vie. On dirait une héroïne elle qui est partie avec dignité, a supporté les humeurs et la jalousie de cet homme désabusé. Le lecteur n’a aucun effort à faire et c’est avec une facilité déconcertante que l’on s’installe et que l’on profite des confidences qui sont dévoilées. L’émotion affleure à chaque mot. Drôle et nostalgique, on ne vire jamais vers la mélancolie pathétique qui attend pourtant l’auteur au tournant.

PictoOKPictoOKA l’instar de Où on va, papa ?, les chapitres succincts du roman vont à l’essentiel avec une réelle profondeur. Un homme qui va de l’avant comme il peut, un peu de travers d’ailleurs. L’écriture de Jean-Louis Fournier est d’une fluidité incroyable. Quelle claque et quel plaisir de s’abandonner dans les mots d’un autre.

LABEL Lecture AccompagnéeAccompagnée par Kikine pour cette lecture qui, quant à elle, a souhaité découvrir – en sus de « Où on va, papa ? » un roman contenant deux nouvelles de l’auteur : Mon dernier cheveu noir.

La fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Extrait :

« Ça me manque de ne pas pouvoir te parler de moi. Je vais devoir apprendre à me parler tout seul » (Veuf).

Chroniks Expresss #10

Dans les bois éternels – Vargas © J’ai Lu – 2009

Vargas © J’ai Lu – 2009
Vargas © J’ai Lu – 2009

Première édition de ce roman en 2006 (aux Editions Viviane Lamy). Il s’agit du huitième roman qui met en scène le Commissaire Adamsberg.

Adamsberg est désormais séparé de Camille ; il constate amèrement que la situation est irrémédiable. Pourtant, le Commissaire reste investit auprès de cette femme d’autant qu’elle le sollicite régulièrement pour garder Thomas, leur fils âgé de 9 mois. Depuis la rupture, Adamsberg a emménagé dans la maison parisienne dont il vient de faire l’acquisition et a fait la connaissance avec son nouveau voisin – Lucio, un vieil espagnol – qui lui apprend que la demeure est hantée par une religieuse assassinée en 1771.

Côté professionnel, Adamsberg se démène pour conserver une affaire que les Stups tentent de s’accaparer. L’enquête s’intéresse aux corps de deux gars sans réels démêlés avec les services de police mais quelques coïncidences laissent penser que cela relève de la Criminelle. Grâce à cette nouvelle enquête, il retrouve Ariane Lagarde, médecin légiste avec laquelle il avait travaillé 23 ans auparavant. Le temps leur est compté. Adamsberg est certain que ces assassinats ont été maquillés pour fausser les pistes. Il ne dispose que d’une poignée de jours pour rendre ses premières conclusions.

En parallèle, la Brigade d’Adamsberg accueille un nouvel agent dans la brigade. Ainsi, Veyrenc vient compléter les rangs de l’équipe d’enquêteurs aux côtés de l’imposante Retancourt, de l’érudit lieutenant Danglard, du dévoué Estalère et des autres, aussi atypiques soient-ils dans leurs manies respectives. Pour Adamsberg, ce nouvel équipier vient troubler sa quiétude puisqu’il s’agit d’un béarnais – comme lui- et il semble que ce gars-là a l’intention de trouver quelques réponses à l’agression dont il a été victime durant son enfance.

Un bon divertissement. Pas le meilleur opus de la série Adamsberg.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2014 / Matière : bois

Challenge Petit Bac 2014
Challenge Petit Bac 2014

L’Armée furieuse – Vargas © Editions Vivane Hamy – 2011

Vargas © Vivane Hamy – 2011
Vargas © Editions Vivane Hamy – 2011

Dixième et dernier roman en date dans la série Adamsberg.

Le commissaire Adamsberg se retrouve cette fois en mauvaise posture. Le petit délinquant Momo-mèche-courte réapparaît dans une enquête d’assassinat. Le corps d’un magnat de la finance a été retrouvé, brûlé vif. En apparence, le modus operandi ressemble à celui de Momo-mèche-courte mais Adamsberg pense que Momo sert n’a rien à voir dans ce meurtre. Adamsberg va être amené à prendre une décision qui peut bien mettre un terme à sa carrière.

En parallèle, au pied de la Brigade, il fait la connaissance d’une vieille normande venue à Paris pour rencontrer le Commissaire Adamsberg. Sans lui révéler de suite sa réelle identité, Adamsberg va écouter cette dame visiblement apeurée par certains propos qu’elle est amenée à formuler.

« Cette nuit-là, dit-elle lentement, Lina a vu passer l’Armée furieuse.
– Qui ?
– L’Armée furieuse, répéta la femme à voix basse. Et Herbier y était. Et il criait. Et trois autres aussi.
– C’est une association ? Quelque chose autour de la chasse ?
Madame Vendermot regarda Adamsberg, incrédule.
– L’Armée furieuse, dit-elle à nouveau tout bas. La Grande Chasse. Vous ne connaissez pas ?
– Non, dit Adamsberg en soutenant son regard stupéfait.
– Mais vous ne connaissez même pas son nom ? La Mesnie Hellequin ? chuchota-t-elle.
– Je suis désolé, répéta Adamsberg. Veyrenc, l’Armée furieuse, vous connaissez cette bande ? La fille de Mme Vendermot a vu le disparu avec elle ».

Cette seconde enquête va le conduire à arpenter le chemin Bonneval, en Normandie, et se confronter aux légendes orales moyenâgeuses transmises de génération en génération. Là, il fait la connaissance de Léo, une vieille femme pour qui il va se prendre d’affection.

Une nouvelle fois, Adamsberg va afficher son flegme habituel pour se lancer dans ces deux enquêtes épineuses. Pour se faire, il sera épaulé par Danglard, Veyrenc et Zerk.

Un de mes romans préférés dans cette série de Fred Vargas. Un excellent polar.

La fiche de présentation du roman sur le site de l’éditeur.

L’invention de Morel – Bioy Casarès © 10/18 – 1992

Bioy Casarès © 10/18 – 1992
Bioy Casarès © 10/18 – 1992

« Un homme en fuite trouve refuge sur une île déserte. Un lieu étrange, dominé par une villa immense et somptueuse dont les sous-sols recèlent une machinerie aux fonctions incompréhensibles. L’île, pourtant, n’est pas si déserte qu’elle l’a semblé de prime abord. Des estivants, réunis sur place par un certain Morel, s’engagent dans une fête languide dont le rituel paraît se reproduire à l’infini » (présentation de l’éditeur).

Troublant voyage aux côtés de cet homme. Nous le découvrons par l’intermédiaire du journal qu’il tient, ultime témoignage de l’expérience singulière qu’il a vécu. Fugitif, il s’est retiré dans un lieu où nul ne penserait à le chercher. C’est la condition de sa survie, il semble risquer la prison à vie ou pire… l’échafaud. Il s’affaire donc à relater minutieusement les étapes qui l’ont conduite à venir sur cette île. On ne disposera pas de son nom, cela est d’ailleurs assez secondaire à bien y penser, ni des raisons qui l’ont amené à s’isoler. Il semble lucide quant à sa propre situation, capable de jugement, ce qui contraste d’autant avec les observations qu’il nous livre.

Déroutée pendant une bonne partie de la lecture, incapable de discerner si cet homme affabule ou s’il est totalement rationnel, les pages du roman se tournent dans l’espoir que la suite apportera enfin quelques éléments afin que l’on puisse percer le mystère de la situation atypique qui nous est décrite.

Force est de reconnaître que Adolfo Bioy Casares nous emmène loin de nos premières suppositions. L’intrigue est réellement ménagée et permet au lecteur d’accompagner les suppositions multiples du narrateur face au cas de figure auquel il est confronté. Relu dans la foulée afin de mieux appréhender les quelques points qui m’avaient questionné lors de la première découverte de ce récit… J’en sors satisfaite.

Du côté des challenges :

Le tour du monde en 8 ans : Argentine

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Mirador – Tête de mort (Cenou)

Cenou © La Boîte à Bulles – 2013
Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

1er mai 1993

« C’est l’histoire de ma descente dans les recoins glauques de ma vie où j’aurais pu perdre au moins la raison ».

Un mois après son retour d’ex-Yougoslavie, Sam a repris les habitudes de la vie civile. Des journées à bosser pour un boulot sans perspective d’évolution. Des soirées passées entre beuveries et bastonnades. Des week-end entre glandage et virées entre potes comme celle à Paname pour défiler aux côtés des militants du Front National lors de leur grand rassemblement annuel, « le défilé de Jeanne d’Arc ! » dont « le principal intérêt (…) était surtout de se retrouver au milieu d’un bon millier de nazillons de tous poils venus de toute la France. Une sorte de réunion de famille à l’échelle nationale, quoi ! ».

Sam et sa bande de petits nazillons se connaissent depuis l’adolescence voire plus pour certains. Ils sont aveuglés par les idéaux haineux qui les rassemblent. Sam raconte sa longue dérive dans les milieux extrémistes, jusqu’à ce matin où il se rend au Commissariat de Police pour faire sa déposition sur les événements de la veille, mû par un espoir illusoire que son témoignage permettra d’atténuer les charges retenues contre son ami Romain. Le problème, c’est que l’état d’ébriété de Sam était tel qu’il ne garde en mémoire aucun souvenir de la veille…

« Ce matin à 2 heures, un homme est mort ».

skinheadMirador – Tête de mort est un album autobiographique. David Cenou revient à cette occasion sur son passé de Skinhead.

Nous sommes accueillis par un passage onirique et muet de quatre pages qui contient d’ores-et-déjà une violence qui ne se contente pas d’être seulement suggérée. Pourtant, l’ambiance graphique en présence rassure. La rondeur du trait, la douceur des formes, le soin accordé aux illustrations et des lavis – qui viennent lécher son coup de crayon – créent un clair-obscur très agréable à l’œil. Très beau contraste entre le ton narratif annoncé dans le synopsis et la douceur de l’atmosphère visuelle.

Ensuite, on est frappé par l’intonation intimiste du récit qui sonne comme une introspection. Le témoignage contient une nostalgie troublante sans pour autant que cette évocation mettre mal à l’aise. Étonnant également le fait qu’au sein de cette meute humaine, il existe une relation d’amitié fraternelle, presque fusionnelle. Sans surprise, on a le sentiment d’être face à des individus qui font bloc, une unité qui semble rassurer ces individualités… autant qu’elle terrorise tout ce qui lui est extérieur (le lecteur n’y échappe pas). Une unité qui se “signale” par le port de certains insignes (croix gammée, rune d’Odal, croix celtique…), les pages de cet album en contiennent à foison.

SHARPTout au long de son récit, l’auteur revient sur son parcours qu’il entrecoupe de passages plus récents et inhérents à sa déposition ; suite à sa grade-à-vue, il sera placé en détention provisoire puis incarcéré. Le lecteur est ainsi amené à côtoyer différents groupuscules que David Cénou, alias Sam dans le récit, a pris le soin de renommer. Mais sous cet anonymat, difficile de laisser échapper des personnalités comme Werewolf (Serge Ayoub) leader et fondateur des TNR (« JNR ») ou autres groupuscules d’Extrême-Droite qui s’illustrent régulièrement pour leurs propos et autres interventions que je me passerais de commenter ici (il en sera de même dans mes réponses à commentaires).

Cet album nous permet cependant de nous sensibiliser à l’état d’esprit d’un groupuscule marginalisé qui alimente et se nourrit de tout un tas d’idéaux fascistes, incapable de faire preuve de tolérance à l’égard d’autrui. Tout ce qui est différent… leur est totalement étranger (pour ne pas dire que ça leur est anxiogène). « Une plongée sans détour dans l’univers des skins, un témoignage rare sur l’itinéraire d’un enfant pas gâté » pour reprendre les termes de l’éditeur. On suit donc le quotidien de cette bande de potes dont le seul élément positif que nous pouvons retenir est leur engouement commun pour la musique ; ils ont d’ailleurs su trouver l’énergie positive pour monter un groupe de musique et maintenir un certain engouement autour de ce projet (ils ont donné plusieurs concerts, principalement en France, mais aussi en Allemagne…).

David Cenou s’évertue à faire monter progressivement la tension et la pression qui pèse sur les épaules de son personnage principal. A mesure que le lecteur s’enfonce dans l’album, on sent de manière perceptible l’étau qui se resserre, comme si Sam se risque à s’aventurer sur une voie qu’il sait sans issue. En milieu d’album, le second épisode narratif qu’il immisce dans la chronologie des faits (on accède ainsi par bribes au déroulement de la garde-à-vue et des événements qui ont eu lieu ensuite) contribue à accélérer le rythme narratif, jouant ainsi sur la pression et donnant ainsi au lecteur le sentiment que le personnage est ferré.

Cenou © La Boîte à Bulles – 2013
Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

PictoOKUn article délicat à rédiger puisqu’il s’inscrit dans une actualité assez douloureuse suite au décès récent de Clément Méric. Pourtant, le fait que David Cenou ne teinte pas son témoignage d’une quelconque forme d’expiation et ne s’apitoie pas rend celui-ci tout à fait percutant. L’exercice était casse-gueule, l’auteur ne cherche absolument pas à justifier les choses. Il assume pleinement sa responsabilité à l’égard de ce qui s’est passé et nous permet en outre de comprendre un peu l’état d’esprit dans lequel il était à l’époque des faits. Un album que je vous conseille.

La bande annonce : 

Extraits :

« C’était si rares ces moments où l’on se sentait su forts, presque invincibles. (…) On pouvait lire la peur sur le visage des gens, quand ils osaient décoller leur regard du sol » (Mirador – Tête de mort).

« Il fallait maintenant retrouver ses occupants et châtier sévèrement les coupables. L’heure du sang avait sonné et plus rien ni personne ne pouvait nous raisonner. Trop d’alcool, trop de temps passé ensemble, trop de bourrage de crâne, trop de bastons, trop de fascination et de fétichisme dans notre façon de vivre pour avoir, à ce moment-là… une réflexion objective et sensée sur nos agissements » (Mirador – Tête de mort).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Gros mot : Tête de mort

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Mirador – Tête de mort

One Shot

Editeur : La Boîte à Bulles

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur / Scénariste : David CENOU

Dépôt légal : mai 2013

ISBN : 978-2-84953-172-3

Bulles bulles bulles…

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Mirador, Tête de Mort – Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

Journal d’un corps (Pennac & Larcenet)

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

A l’âge de 12 ans, après s’être souillé durant une activité organisée à l’occasion d’un camp de scout, le narrateur décide d’ouvrir le journal de son corps. Ce sera l’occasion, il l’espère, d’apprivoiser ce corps qui l’encombre.

Très tôt rejeté par sa mère, le narrateur a passé la majeure partie de son enfance en compagnie de son père. Ce dernier, atteint d’une maladie incurable, lui a transmis une somme incalculable de savoirs et une passion certaine pour les études. Après, la mort du père, l’enfant se retrouve livré en pâture à une mère autoritaire, acariâtre et peu aimante. Il fuit alors dans son monde imaginaire et s’inventant « Dodo« , son petit frère imaginaire, qui lui permet de supporter les humeurs maternelles. Il se réfugié également sous l’aile protectrice de la généreuse Violette, sa nourrice, qui lui apportera l’amour que sa mère ne parvient à lui donner.

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

Toute sa vie durant, cet homme a tenté de dompter ce corps si étranger en recourant à son journal. Une émotion, une contrariété… il en consigne les répercussions corporelles dans ses carnets. Ainsi, même si ce corps fut une curiosité de chaque instant, le narrateur est peu à peu parvenu à se l’approprier.

Les cinq sens aux abois, le verbe alerte, il y décrit chaque étape de sa vie, du plaisir de plonger dans les réserves de grain du grenier de Manès, de l’extase procuré par une masturbation, des premiers ébats sexuels avec Mona qui deviendra la femme de sa vie, de la naissance de Lison (son deuxième enfant à qui il destinera ces Mémoires), à l’arrivée des premiers symptômes de la sénilité… Tout y est consigné, sans pudeur, sans mensonges, tantôt de manière crue ou tantôt en recourant à la métaphore.

C’est d’un autre corps que j’ai, moi, tenu le journal quotidien ; notre compagnon de route, notre machine à être. Quotidien, c’est beaucoup dire ; ne t’attends pas à lire un journal exhaustif, il ne s’agit pas d’une recension au jour le jour mais plutôt à la surprise la surprise – notre corps n’est est pas avare – de ma douzième à ma quatre-vingt-huitième et dernière année, et ponctuée de longs silences, tu verras, sur ces plages de la vie où notre corps se laisse oublier. Mais chaque fois que mon corps s’est manifesté à mon esprit, il m’a trouvé la plume à la main, attentif à la surprise du jour. J’ai décrit ces manifestations le plus scrupuleusement possible, avec les moyens du bord, sans prétention scientifique. Mon bel amour de fille, tel est mon héritage : il ne s’agit pas d’un traité de physiologie mais de mon jardin secret, qui est à bien des égards notre territoire le plus commun.

Ce n’est pas aux vieux chroniqueurs que j’apprendrais à faire la grimace, vous ne vous étonnerez donc pas si je vous dis qu’il m’a été extrêmes difficile de rédiger cet article consacré à une lecture que j’ai énormément appréciée.

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

Volumineux album tout d’abord, au format gigantesque (format A3) et au poids conséquent. Une fois ouvert, le lecteur plonge littéralement dedans puisque le livre fait totalement écran à ce qui peut se passer autour de lui. Sa qualité première est de nous offrir le texte originel de Daniel Pennac dans son intégralité. En prime, l’ouvrage est enrichit des illustrations de Manu Larcenet, une réalisation graphique tout à fait subtile, en noir et blanc.

Non content de nous permettre de faire la connaissance d’un homme qui gardera son anonymat de bout en bout (impossible d’accéder à son nom, voire mieux : son prénom !), le narrateur s’approprie son lecteur de manière totalement exclusive – comme un enfant capricieux. qu’il est difficile de poser cet ouvrage en cours de lecture !! Et comme si cela ne suffisait pas, il est tout aussi douloureux d’accepter de terminer cet ouvrage ; j’ai ralentit mon rythme de lecture pour faire durer, je ne voulais quitter cet univers si prenant quand le récit s’envole, si touchant lorsque vient la fin d’un narrateur qui, nous le savions avant même de commencer, ne peut être éternel. L’humour nous emporte quelque soit la gravité des événements faisant ainsi de cette lecture un amusement de tout instant.

On parcourt ainsi soixante-seize années d’histoire (de 1936 à 2010) par le biais d’un corps qui traversera, non sans appréhensions, les années de pensionnat, les affres de la guerre, les mouvements de mai 1968 sans compter le dépaysement d’un voyage de noces à Venise, les joies de la puberté ou celles de la paternité, l’entrée dans la vie active…

PictoOKPictoOKUne fois de plus, j’ai été charmée par le style de Daniel Pennac que les illustrations de Manu Larcenet viennent sublimer.

La chronique de PaKa.

Extraits :

« Notre voix est la musique que fait le vent en traversant notre corps (enfin, quand il ne ressort pas par le bas) » (Journal d’un corps).

« Violette est ma maison. Elle sent la cire, les légumes, le feu de bois, le savon noir, la javel, le vieux vin, le tabac et la pomme. Quand elle me prend sous son châle, j’entre dans ma maison. J’entends bouillonner ses mots au fond de sa poitrine et je m’endors. Au réveil, elle n’est plus là, mais son châle me couvre toujours. C’est pour que tu ne te perdes pas dans tes rêves, mon petit gaillard. Les chiens perdus reviennent toujours au vêtement du chasseur ! » (Journal d’un corps).

« La femme, mon petit, est un mystère pour l’Homme et le contraire n’est malheureusement pas vrai » (Journal d’un corps).

« Éjaculation mon garçon. Si ça t’arrive pendant la nuit n’aie pas peur, ce n’est pas que tu recommences à faire pipi au lit, c’est l’avenir qui s’installe » (Journal d’un corps).

« L’Homme nait dans l’hyperréalisme pour se distendre peu à peu jusqu’à finir en pointillisme très approximatif avant de s’éparpiller en poussières d’abstraction » (Journal d’un corps).

« Au fond, il me plaît de penser que nos habitus laissent plus de souvenirs que notre image dans le cœur de ceux qui nous ont aimé » (Journal d’un corps).

« Il est difficile de discerner ce que nous ôtent, en mourant, ceux que nous avons aimés. Passons sur le nid des affections, passons sur la foi des sentiments et les délices de la connivence, la mort nous prive du réciproque, c’est vrai, mais notre mémoire compense, vaille que vaille » (Journal d’un corps).

« Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté » (Journal d’un corps).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Partie du corps : corps

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Journal d’un corps

Récit complet

Editeurs : Futuropolis/Gallimard

Auteur : Daniel PENNAC

Illustrateur : Manu LARCENET

Dépôt légal : avril 2013

ISBN : 978-2-7548-0950-4

Bulles bulles bulles…

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Journal d’un corps – Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

Mars aller-retour (Wazem)

Mars aller-retour
Wazem © Futuropolis – 2012

« Il suffit d’écraser un hérisson avec un petit dossard pour faire une millième anecdote improbable à raconter. Sauf que maintenant, ces histoires, Pierre Wazem s’en fiche. Il n’a plus aucune envie de raconter quoi que ce soit. Il y a bien ce fameux projet qui traîne, Mars aller-retour, mais à quoi bon ? Il y a tellement d’excuses pour ne pas s’y mettre : les soucis d’argent, les soucis avec sa femme et ses enfants, les soucis avec ces autres femmes que la sienne,  les soucis avec ses collègues dessinateurs qui dessinent sans dépasser, les soucis avec les chats de son père, les soucis avec sa mère qui a une tête de souris…

Acculé par la réalité, il s’enfonce dans la forêt, espérant y trouver un peu de calme et d’isolement. C’est là, sous le plancher d’une vieille cabane en bois qu’il va trouver Mars. Un déclic, comme une autoroute devant lui : reprendre ce projet de bande dessinée, le temps d’un voyage éprouvant mais nécessaire, sur une planète où tout et n’importe quoi semble s’être donné rendez-vous.

Pierre Wazem revient comme auteur complet après cinq ans d’absence pour livrer un album qu’il qualifie lui-même de sorte d’autobiographie mélancolique autocritique, auto-apitoyée, auto-flagellante, un genre de  salon de l’auto » (synopsis éditeur).

« Ceux qui ne savent raconter que la vérité ne méritent pas qu’on les écoute » :

Cette citation du grand-père de Jonas Jonasson nous accueillait dans Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire… Elle nous accueille de nouveau dans Mars aller-retour. D’ailleurs, je n’ai pas su déceler à quels moments la réalité prenait les chemins de traverse. Bien sûr, nous ne sommes pas dupes quant à la nature de certains éléments narratifs comme la présence d’un hérisson vêtu d’un dossard (numéro 16 !?) ou le fait de rejoindre Mars grâce à une vieille bicoque en bois. Mais dans l’ensemble, le fait que la frontière entre le rêve et la réalité soit si poreuse rend ce voyage atypique.

Cet album confronte le lecteur à un récit intimiste, à une mise en abyme de l’auteur. Ce dernier fait face à une importante crise existentielle… la « crise de la quarantaine » certainement. On pourrait représenter sa vie à l’aide d’une pelote de laine pleine de nœuds. Il est déprimé, en manque de reconnaissance professionnelle et en quête de repères personnels (crise de son couple, adultère…). Enfin, il questionne également sa place de fils et sa place de père :

J’aimerais traverser cette pièce sans rien toucher. Sans rien casser. Sans rien abîmer. Parce que j’ai l’impression qu’il n’y a que ça que je suis capable de faire : abîmer ce que je devrais chérir.

C’est autour d’une question centrale (la création artistique) que Pierre Wazem tente d’y voir plus clair. On voit l’homme en proie à ses propres démons ; tétanisé par sa panne d’inspiration, il ne parvient plus à trouver l’envie d’écrire. Conséquence directe : l’absence de contrat l’enlise dans des difficultés financières et il devient le spectateur de sa propre vie. Recroquevillé dans ce fatras de problématiques, un projet d’album vivote tant bien que mal. Wazem lui a déjà donné un titre depuis bien longtemps : Mars aller-retour. Reste à trouver la mobilisation nécessaire.

A l’instar de son état d’esprit mélancolique, les bruns, les kakis et les bleus imposent l’atmosphère sombre d’un quotidien qui ne parvient plus à lui apporter satisfaction :

Demain n’est pas un autre jour. Demain c’est le même jour qu’aujourd’hui… sauf qu’il pleut.

Pour pallier à ce statu-quo, Wazem s’enferme finalement dans une bulle créative. La métaphore est utilisée au sens propre comme au sens figuré puisqu’il va jusqu’au point d’imaginer que son personnage effectue physiquement le voyage sur la planète rouge. Le dépaysement est de taille, la remise en question est en premier lieu personnelle… la prise de recul aidera à la réorganisation professionnelle. La modification de l’environnement géographique (paysages désertiques, ambiances ocrées, événements climatiques inconnus…) semble matérialiser le repli sur soi et l’isolement extrême, comme si la solitude était nécessaire à l’auteur pour retrouver l’inspiration et l’envie d’écrire.

Au passage, Wazem n’hésite pas à faire le point sur ses relations privées et professionnelles : sa perception du couple, son environnement professionnel. Les noms des protagonistes ont été changé mais la modification est très artificielle dans certains cas (par exemple : Tom Tirabosco devient  » Tim « ). Cela m’a permis de reconnaître dans le personnage de  » Fritz  » un certain Frederik Peeters que Wazem arrange à sa sauce. Ainsi, le dernier album de Fritz – Hippopotame – serait en compétition avec un album de Wazem à l’occasion d’un Festival International de Bande dessinée. Retour en arrière puisqu’en 2009, Pachyderme a effectivement été nominé pour le Prix du Jury Œcuménique de la Bande dessinée… la compétition récompensera La fin du monde (Pierre Wazem et Tom Tirabosco).

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Allez découvrir les lectures des autres lecteurs !

Très bel album d’un auteur qui n’a pas froid aux yeux. Se livrer autant en proposant un récit aussi universel n’est pas à la portée de tout le monde. Merci Monsieur Wazem ; c’est toujours avec autant de plaisir que nous lisons vos albums.

Les chroniques : David Fournol, PaKa, Yvan.

Extraits :

« Il y a quelques années, j’aurais dessiné mille récits sur cette improbable rencontre. Maintenant, je m’en fiche. Sans doute que raconter était une façon de comprendre. Maintenant, je doute qu’il y ait quelque chose à comprendre. Je vis les choses sans essayer de les coucher sur du papier. Comme tout le monde. Ou presque. Je suis devenu un jouisseur » (Mars aller-retour).

« Ça fait longtemps que je n’ai plus d’amis. Je suis égocentrique, envieux, méchant, faussement humaniste et vraiment misanthrope. Mes amis ont passé du temps avec moi donc ils ont fini par me démasquer ! » (Mars aller-retour).

« … et puis un sentiment de solitude quelque fois insupportable… plus que d’habitude… Il arrive certains jours que même les fantômes soient aux abonnés absents » (Mars aller-retour).

Mars aller-retour

One shot

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Pierre WAZEM

Dépôt légal : août 2012

ISBN : 9782754801287

Bulles bulles bulles…

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Mars aller-retour – Wazem © Futuropolis – 2012