Tous nos corps (Gospodinov)

« Peu importe, j’ai été bavard, mais c’est le texte le plus long de ce livre. Je veux dire qu’à une époque comme la nôtre, où l’on parle beaucoup et au hasard, comme au bistro, la bonne histoire courte vient nous donner la mesure de chaque mot. Et de chaque minute. J’ai envie qu’il en soit ainsi. »

Gospodinov © Intervalles – 2020

Ce sont ces mots de l’auteur, en postface, sur lesquels on reste avant de refermer ce livre une fois la lecture achevée. Un recueil de nouvelles – très courtes -, surprenant, car Guéorgui Gospodinov n’est jamais avare de mots pour dire les maux, les pensées, les émotions, les émois, les doutes… Certes, l’exercice n’est pas nouveau pour lui puisque « L’Alphabet des femmes » prenait déjà cette forme.

La mélodie de nos corps renferme une partie de notre mémoire intime.

Tous nos corps – Gospodinov © Intervalles – 2020

Mémoire cutanée, souvenirs de la peau qui frôle, touche, percute mais aussi frissonne, tressaute, s’électrise.

Une peau… notre peau qui réagit au chaud, au froid, à la peur, à un son, une vibration, un cri. La peau qui – quand on l’exhibe – fait que l’on se montre nus. Cette peau qui nous habille tout entier et nous permet d’entendre, à sa manière, notre environnement. Notre peau interagit, avec son langage, et nous amène à prendre instinctivement certaines décisions. Cette peau qui embelli nos gestes, qui contient nos innés et nos acquis. Peau carapace, peau douce, peau rempart… peau blanche, hâlée, rougie, moite, transpirante, sensuelle… Contact.

« Nous sommes constamment dans l’enfance de quelqu’un, d’abord dans la nôtre, puis dans celle de nos enfants. Dans notre vieillesse, nous y sommes de nouveau et pour la dernière fois encore dans la nôtre. Notre corps se révèle être charitable par nature. Un peu d’amnésie en guise d’anesthésie à la fin. La mémoire, qui nous quitte, nous laisse jouer pour la dernière fois dans les champs éternels de l’enfance. Quelques minutes quémandées, allez, encore cinq, comme naguère, devant la maison. Avant qu’on ne nous appelle pour la dernière fois. »

Entre souvenirs, écrits poétiques, anecdotes absurdes et réflexions métaphysiques, Guéorgui Gospodinov nous balade d’une nouvelle à l’autre, entre une vie et une autre ; tantôt la sienne, celle d’un proche ou d’un badaud. Le fil de l’émotion corporelle est le fil conducteur de l’ouvrage. On le retrouve dans la majeure partie des textes mais il est parfois absent de certains.

« Avec le temps, tu comprends que la seule chose que tu puisses faire est de consoler. Avant que ma grand-mère nous quitte, déjà toute fondue, elle enserrait ma main et disait, incroyable, j’ai encore envie de vivre, demain je vais traire la chèvre pour boire un peu de lait. La chèvre était morte depuis vingt ans et cela faisait six mois que ma grand-mère ne s’était pas levée… Lorsque j’étais petit et que j’avais peur de m’endormir dans le noir, je tendais le bras de mon lit, elle tendait le bras du sien, la chambre étant étroite et ce pont chassait ma peur. C’était comme si nous nous raccompagnions jusqu’à un certain endroit, main dans la main, jusqu’à ce que l’on dépasse ce qui était effrayant, ensuite elle me lâchait dans le sommeil. Maintenant, je ne pouvais que lui rendre ce geste. Dans le sommeil et dans la mort, chacun entre seul, mais jusqu’à la porte, il est bon d’être avec quelqu’un. »

Scènes de vie du quotidien, tranches de solitudes, de joies, de peines… de moments-charnières qui nous font prendre notre envol… sortes de virages dans nos vies qui nous mènent parfois vers de grandes artères dégagées, parfois dans des impasses. Instants de lâcher-prise, de contemplation pure ou d’effroyables prises de conscience. Les mots du romancier, merveilleusement traduits par Marie Vrinat-Nikolov, nous régalent de métaphores nouvelles et originales. Je ne suis pas loin d’avoir un engouement similaire à celui que j’avais eu, par le passé, pour « L’Alphabet des Femmes ».

Absurdes, concrets, loufoques, réfléchis, banals… « Tous nos corps » regroupent ces instants attrapés au vol et couchés sur papier. Ces pensées que l’on découvre là sur papier blanc se seraient certainement perdues dans les méandres de la mémoire si Guéorgui Gospodinov n’avait pris le temps de les consigner.

Autres romans de Guéorgui Gospodinov présents sur ce site : L’Alphabet des Femmes, Physique de la Mélancolie, Un Roman naturel.

Tous nos corps (Roman)

Editeur : Intervalles

Auteur : Guéorgui GOSPODINOV

Traduction : Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : novembre 2020 / 152 pages / 14 euros

ISBN : 978-2-36956-096-8

Le Sourire du Chien (Trankova)

Trankova © Intervalles – 2017

John et Emilia ont prévu de faire un séjour à Sofia pour leur lune de miel. Pour elle, c’est une émotion que de revenir en Bulgarie après tant d’années. Revoir sa famille, ses amies… Emilia est assez nerveuse. Quant à John, il va rencontrer pour la première fois ses beaux-parents, son beau-frère et toute la famille. Il sait que ce moment est important pour sa femme.
John est un journaliste américain. Envisager de rester statique et inactif pendant la durée de son séjour est pour lui une hérésie c’est pourquoi Emilia ne s’étonne pas quand elle voit John s’activer ; leur arrivée en Bulgarie coïncide avec un meurtre qui défraye l’actualité et John décide d’enquêter en free-lance. Il active son réseau et est rapidement mit en lien avec Maya, une archéologue-journaliste qui travaille dans un journal bulgare. Elle l’emmène sur les lieux du crime et accepte de faire l’interprète pour les interviews de John. Il en résulte la rédaction d’un article que John va parvenir à vendre pour qu’il soit édité sur certains espaces éditoriaux. Mais quelques jours à peine après la fin de leur collaboration, les médias informe qu’un second meurtre a eu lieu. Le duo se reforme et de nouveau, Maya et John sillonne les routes bulgares en quête d’indices.

« Aimantés par une attraction croissante, ils traversent un pays singulier marqué non seulement par les rituels d’une civilisation ancienne et ses sanctuaires en pierre, mais aussi par les séquelles traumatiques de la chute du régime communiste. Bientôt, les deux journalistes se retrouvent plongés dans une enquête haletante sur des assassinats sadiques où des rituels de sang datant de l’époque thrace, des petits et grands chasseurs de trésors, la cosmologie, une sinistre secte secrète et les théories de Mircea Eliade se mélangent. Dans une société post-totalitaire où les apparences sont trompeuses, John et Maya commencent à entrevoir que la seule chose plus dangereuse qu’un serial killer en liberté est la vigueur de la mafia bulgare des années 2010 » (extrait du synopsis de l’éditeur).

Le premier chapitre de ce thriller bulgare nous fait vivre le premier meurtre. Sans rien connaître des protagonistes présents, sans obtenir le nom de la victime ou de son agresseur, nous assistons impuissants au sacrifice d’un homme. Dans quelle mesure ce dernier a-t-il contribué à sa perte, nous ne le saurons pas non plus quoiqu’il en soit, l’ouvrage commence fort, nous assaille à la gorge et promet déjà quelques scènes où notre sang ne fera qu’un tour.

Organisé en plusieurs chapitres de taille variable, l’intrigue alterne les scènes où tantôt John est sur le terrain – totalement pris par son enquête, et les temps qu’il passe dans la famille de sa femme. Si les deux univers s’équilibrent dans le premier tiers du roman, l’enquête finit par accaparer le journaliste américain à tel point que cela en devient une obsession. On sent aussi que cette enquête sert de prétexte au duo de journalistes qui s’aident des investigations à mener pour justifier leur allées et venues pour passer du temps ensemble. Au début, ils planifient leurs déplacements sur une journée puis ils vont sortir de cette organisation fonctionnelle et organiser leurs recherches sur des durées plus longues. A mesure que l’on s’enfonce dans l’intrigue, la tension se fait plus pressante et leur attirance respective devient palpable.

Dimana Trankova est elle-même archéologue de formation. Devenue journaliste par la suite, on sent qu’elle maîtrise son sujet et que les éléments historiques et scientifiques ne sont pas employés à la légère, qu’elles ne sont pas un artefact. Qui plus est, en amenant ses personnages à explorer les différents sites archéologiques bulgares et à traverser les régions de ce pays en pleine crise d’identité, c’est toute l’histoire d’un peuple qu’elle nous transmet. Son récit est peuplé de références historiques, sociologiques, économiques, politiques… et loin d’être abrutissant, ces légères digressions nourrissent l’intrigue sans jamais nous égarer.

En revanche, là où le bât blesse, c’est sur la difficulté qu’à l’auteur de maintenir la tension. Excepté le premier chapitre qui nous plonge dans une scène électrique où la violence ne se contente pas d’être simplement suggérée, le lecteur n’assistera pas (ou très rarement aux autres meurtres rituels). De plus, si Dimana Trankova prend le temps de travailler le dénouement (il fait l’objet de la troisième et dernière partie de l’album), elle nous noie dans une longue scène invraisemblable et manquant cruellement de crédibilité. En opérant ainsi un virage radical dans l’enchaînement des événements, elle place son duo de personnage principal dans une posture difficilement imaginable. En moins de temps qu’il nous en faut pour analyser la situation, on intègre qu’ils vont être liquidés avant d’effectuer une pirouette inconcevable qui leur permettra de retourner la situation à leur avantage. On attendait pourtant énormément de ce face à face et le voilà trop rapidement balayé, donnant presque l’impression que le prédateur après lequel les journalistes courraient n’est qu’un bouffon. Puis, nouveau retournement de situation qui conduit nos héros dans un nid de guêpe, qui nous impose une scène atrocement longue et ennuyeuse durant laquelle nous obtiendront des réponses à certaines questions mais aussi de nouvelles interrogations quant au bien-fondé des meurtres. Il s’agit presque d’une seconde intrigue. Cela donne lieu à un chapitre d’une grosse quarantaine de pages, il m’a fallu près de trois semaines pour en venir à bout tant rien de ce qui s’y passe me semble censé, probable, justifié. En somme, tout le plaisir que j’avais eu à lire cet ouvrage et tout le plaisir que j’avais eu à côtoyer le couple de personnages principaux ont été élimés jusqu’à la moelle. Et c’est bien dommage.

Le Sourire du chien

Editeur : Intervalles
Auteur : Dimana TRANKOVA
Traducteur : Marie VRINAT
Dépôt légal : mai 2017
591 pages, 21,90 euros, ISBN : 978-2-36956-054-8

Un roman naturel (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2017

Cela commence par une rupture. Une séparation. Celle d’un couple. Elle est pourtant enceinte mais le bébé qu’elle porte n’est pas de lui. Lui perd la femme de sa vie. Un homme que l’on ampute d’une part de lui-même et comme tout est lié, le roman qu’il écrit est éparpillé. Il a perdu la chronologie des faits. Il a perdu le fil de l’histoire mais il écrit et à nous, lecteurs, d’en recoller les morceaux. Un chronologie taquine qui refuse de se présenter de manière banale, butine puis se pose sur un instant de sa vie.

Morceaux de vie avec sa femme. Du divorce et des audiences devant le juge. Morceaux de vie avec des autres et cette autre-là notamment qui passait près de six heures aux toilettes chaque jour. Parce qu’il est aussi question de toilettes ; des toilettes domestiques et des toilettes publiques… un sujet de conversation tout trouvé lorsque le personnage principal passe la première soirée dans son nouvel appartement après une journée consacrée à déménager. Un sujet neutre dans lequel tout le monde s’engouffre… cela permet de ne pas parler de la séparation, de ne pas penser à ce que lui réserve demain maintenant qu’il va devoir réapprendre à vivre seul.

Un homme que l’on va apprendre à connaître. Les bribes de son passé, de son enfance puis de son adolescence vont surgir au fil des chapitres. Puis ses premiers pas dans la vie active. Il est écrivain et travaille dans un journal local. Un jour, il rencontrera son homonyme : un clochard d’une dizaine d’années de plus que lui, un homme qui lui a fait parvenir un manuscrit dans lequel il raconte son divorce. C’est à partir de là qu’il a perdu pied, qu’il s’est laissé lentement dériver au point d’atterrir sur le trottoir avec comme seul vestige de sa vie d’avant son fauteuil à bascule qu’il transporte partout… Un autre point commun qu’il partage avec cet homme.

Et puis c’est l’idée folle d’un roman où grouillent les commencements d’histoires, « j’ai le désir immodeste de bâtir un roman uniquement à partir de débuts ».

C’est fou. Absurde. Impensable. En apparence confus mais d’une fluidité incroyable. On attrape vite le fil des pensées de cet homme qui nous conduit de-ci de-là dans ses réflexions ou dans son quotidien. Les récits s’enchevêtrent et parmi eux, le travail d’écriture bouillonnant, réflexif, amusé ou profond. Le jeu de l’écriture : que raconter ? sous quelle forme ? mettre en lumière l’étymologie des mots pour leur donner du sens et de la profondeur. Un « roman à facette » comme se plait à le définir Guéorgui Gospodinov lui-même. Et toujours cet emploi de métaphores originales où la poésie aime se nicher.

En toile de fond, un pays qui survit, pris à la gorge par l’inflation, blessé par son histoire, marquée au fer rouge par la domination ottomane. Une société qui laisse ses citoyens agoniser dans la misère, contraints à compter chaque sou, ne pouvant acheter qu’un demi-citron, qu’un peu de ci et un peu de ça.

Très beau roman, aussi déroutant que dépaysant et qui, forcément, fait mouche.

Extraits :

« La plupart de ceux qui écrivent ne sont probablement pas enclins à le faire en dehors des toilettes. Je suis sûr qu’ils n’ont même pas écrit une seule ligne sur du papier. Alors que le mur des W-C. est un média particulier » (Un roman naturel).

« Comment le roman est-il possible, aujourd’hui, quand le tragique nous est refusé. Comment est possible l’idée même d’un roman lorsque le sublime est absent. Lorsqu’il n’existe que le quotidien – dans toute sa prévisibilité ou, pire dans le système écrasant de hasards accablants. Le quotidien dans sa médiocrité – c’est seulement là qu’étincellent le tragique et le sublime. Dans la médiocrité du quotidien » (Un roman naturel).

« Quelque part, il y avait un homme que je ne connaissais pas, en elle un bébé qui bougeait, qui n’était pas de moi, et derrière nous, plusieurs années avec très peu de jours paisibles. Je me demandais laquelle de ces trois circonstances nous séparait vraiment. Durant cette nuit uniquement, aucune n’existait. J’avais envie qu’il se passe quelque chose qui change tout brusquement. Maintenant, précisément. Au moins un signe quelconque. Jamais l’attachement qu’on éprouve pour les autres n’est aussi fort que lorsqu’on les perd » (Un roman naturel).

Un roman naturel

Editeur : Intervalles
Auteur : Guéorgui GOSPODINOV
Traducteur : Marie VRINAT
Dépôt légal : mai 2017
186 pages, 9,90 euros, ISBN : 978-2-36956-056-2

Souvenir de la peur (Pavlov)

Pavlov © Presses Sorbonne nouvelle – 2016
Pavlov © Presses Sorbonne nouvelle – 2016

En 1965, Konstantin Pavlov se voit interdit de publier pendant vingt ans en Bulgarie (le pouvoir trouvant ses textes trop pessimistes, trop subversifs… « mettant en doute sa bonne morale politique » nous explique-t-on). Pour ce poète bulgare né en 1933, ces années de mutisme forcé sont une souffrance…

« C’était horrible l’interdiction totalitaire de publier ; le sentiment de prison à perpétuité de l’esprit ; le doute : est-ce qu’on vit parmi les gens et est-ce qu’on est soi-même un être humain ; la sensation de ne remplir qu’avec sa chair une sorte de pause pathologique du développement humain » (K. Pavlov, 2006).

… d’autant que cette censure est assortie – pendant 10 ans [soit jusqu’en 1975] -, d’une interdiction de percevoir aucun salaire. Figé, il vivra difficilement cette quarantaine forcée mais, par la suite, il s’approprie le fait de vivre en marge. Lorsqu’il sera réhabilité dans les années 1980, il lui arrivera régulièrement de ne pas prendre part au débat public auquel on le convie, préférant ne pas se positionner, comme s’il n’était pas concerné… marquant ainsi une distance respectueuse avec ses contemporains. Ces années de silence l’ont marqué et l’ont rendu plus cynique. Une amertume que l’on ressent dans ses œuvres et dans les propos qu’il a énoncé lors de différentes apparitions en public.

« – Tant de choses, et si belles, ont été dites pour votre jubilé, y a-t-il quelque chose que vous n’ayez pas réussi à crier dans le brouhaha festif ?
– Gardez un peu de sentiments pour mon enterrement »

La sélection des poèmes présentés dans cet ouvrage a été réalisée par Marie Vrinat-Nikolov qui, comme à son habitude, nous fait également profiter d’une magnifique préface qui introduit l’œuvre de Pavlov et nous sensibilise à la signification de ses textes. Adepte de la métaphore, Konstantin Pavlov n’a jamais manqué d’en agrémenter ses œuvres. Farouche défenseur des libertés, farouche opposant au totalitarisme, Pavlov est un personnage singulier. Il publie ses premiers textes dans les années 1950 ; ceux-ci sont très bien accueillis tant par la critique que par le public. Très vite, Pavlov cherche une nouvelle forme d’écriture, capable de retranscrire exactement sa pensée, une écriture sans artifices et qui refuse les codes, les compromis… les interdits imposés par le pouvoir. Une langue contenant toute la souffrance et toute la rage du poète, les critiques parlant d’ « ensauvagement » du langage. La préface propose d’ailleurs une citation assez longue de Konstantin Pavlov ; on comprend que, dans cette recherche d’une nouvelle forme d’écriture, le poète aspirait à trouver l’authenticité.

PictoOKCe recueil contient 19 poèmes de Konstantin Pavlov. Sur chaque page, le poème original en bulgare et leur traduction en français. Une occasion de se sensibiliser à l’œuvre d’une figure de la littérature bulgare.

Extraits :

« Je peux passer avec indifférence
devant la beauté humaine la plus pure.
ans une goutte d’émerveillement j’écouterais
les paroles ensorcelantes de la sagesse.
Car les lâches que je croise en chemin
boivent avidement toute mon ardeur.
Et c’est pourquoi mon regard est trouble,
et c’est pourquoi ma voix est éraillée.
Mais toute abjection peut bien me tuer.
Je suis content d’être hâve et blême,
car il n’est rien de plus répugnant
qu’un poète empâté » (Mais toute abjection peut bien me tuer).

« Elle me dégoûte la conscience des autres
qui veulent être ma conscience,
me transformer en leur medium.
Je ne désire pas être singulier,
parce que de fait je suis singulier.
Mais parfois j’en fais trop… et…
Je suis un fragment rudimentaire
d’un avenir très lointain,
parce qu’inadapté rejeté en arrière – parmi vous » (extrait de Monologues)

Souvenir de la peur

– Cahiers de poésie Bilingue 4 –

Editeur : Presses Sorbonne Nouvelle

Auteur : Konstantin PAVLOV

Traduit du bulgare par Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : avril 2016

70 pages, 8 euros, ISBN : 978-2-87854-681-1

Chaconne (Dvorianova)

Dvorianova © Rue d’ULM – 2015
Dvorianova © Rue d’ULM – 2015

Un concert et de multiples façons de le vivre…

… Que l’on soit ce couple qui arrive en retard à cause de la neige et, sitôt installée, les pensées vagabondes de la femme la portent vers cet homme qui la fait vibrer ; elle fait le parallèle avec ce violoniste – qu’elle est venue écouter – qui fait vibrer les cordes de son archer.

… Que l’on soit cet homme fasciné par le virtuose qui joue sur scène et transcendé par les sons qui sortent de ce violon-là, un Maggini.

… Que l’on soit cette femme qui fait preuve d’un goût prononcé pour la musique et qui est impatiente à l’idée de pouvoir écouter, elle aussi, La Chaconne.

Tour à tour, Emilia Dvorianova s’arrête sur chacun de ses personnages et leur prête une attention toute particulière. Aussi différents soient-ils, tous ont un goût commun pour la musique, tout particulièrement celle de ce violoniste de renom qui – à les entendre – les transcendera ce soir.

Puis, vient le temps du concert. Les musiciens font leur entrée sur scène. Le chef d’orchestre les enveloppe de son regard bienveillant et prête une attention toute particulière à cette violoniste qui va donner le « la » sur lequel l’orchestre s’appuiera, garantie que l’ensemble s’accorde à la perfection.

Après le concert, l’auteure revient vers les spectateurs du début : la femme retardataire repart dans la neige, tout comme cet homme solitaire qui – profitant du court trajet qu’il doit faire pour rentrer chez lui – lie conversation avec un de ses voisins. La salle de spectacle retrouve son silence et son odeur que seul le concierge, en maître des lieux, est capable d’apprécier.

Le texte est généreux en métaphores et ne cesse de créer des passerelles entre la musique et les émotions (essentiellement physiques), entre le jeu musical et le jeu érotique. Les sensations se mélangent ; le toucher, l’ouïe, l’odorat et la vue sont sans cesse sollicités, ce qui donne lieu une ambiance narrative atypique. J’ai retrouvé cette écriture vivante ce que j’avais tant appréciée chez un autre auteur bulgare (Guéorgui Gospodinov) et je fais de timides parallèles entre des univers d’auteurs, de timides conclusions également : la littérature bulgare est inventive, l’écriture est presque intuitive tant l’accent est mis sur la description des éprouvés. Dans « Chaconne« , on passe ainsi de façon permanente de l’éveil au rêve, de la réalité au fantasme, du raisonnement à l’émotion pure.

Marie Vrinat-Nikolov, traductrice, prend une nouvelle fois le rôle de passeur entre deux cultures. Elle nous permet, grâce au travail qu’elle a fourni sur ce texte, de savourer un texte d’une beauté rare ; on peut presque y entendre le souffle de la violoniste lorsqu’elle joue de son instrument.

L’ouvrage Chaconne (publié en 2008 en Bulgarie sous le titre « Concert pour phrase« ) se découpe en huit grands chapitres. Il comprend notamment un chapitre central qui s’intéresse au personnage principal autour de qui tout gravite (Virginia, la violoniste) et un chapitre rédigé par Marie Vrinat (traductrice) qui situe l’œuvre d’Emilia Dvorianova dans la littérature bulgare. Marie Vrinat nous apprend également que ce roman a été écrit en plusieurs temps : « Son ‟histoire”, dans sa genèse comme dans ses prolongements, met au jour plusieurs mouvements de translation entre le Verbe et la musique, ce qui témoigne de l’intérêt qu’il a suscité et continue de susciter par sa complexité et sa richesse. Quel en est le pré-texte le plus ‟superficiel”, voire amusant ? Un concert à Sofia avec Nigel Kennedy, pendant lequel le violoniste vient s’asseoir au milieu du public, juste à côté de l’écrivaine. Une expérience inoubliable de tout le corps et c’est le corps qui pousse l’écrivaine à mettre en mots cette musique, (…). C’est ainsi que Dvorianova écrit trois concertos pour phrase qui paraissent dans des revues littéraires ». Puis plus tard, Emilia Dvorianova écrivit le texte centrale – ‟Chaconne” – dans lequel elle a « voulu traduire en mots la dynamique de la Chaconne ».

PictoOKLe champ sémantique musical se juxtapose au champ sémantique amoureux. Sensualité, sensibilité, grâce, érotisme, désir, passion… nous explorons ces émotions au travers de chaque phrase. Le vocabulaire musical m’a souvent fait défaut durant la lecture (ostinato, andante, legato…) créant comme une frustration, celle de comprendre les intonations et rythmes musicaux & narratifs alors que je ne pouvais pas mesurer pleinement la rythmique et la finesse du récit.

Marie Vrinat précise enfin que « les textes d’Emilia Dvorianova exigent un ‟lecteur modèle” capable de ‟mettre en acte, dans le temps, le plus grand nombre possible de lectures croisées”. Un lecteur qui n’est pas pressé, car le texte l’invite au dévoilement de ses différentes strates, de ses signes entrecroisés, à une lecture plurielle, à différentes interprétations des phénomènes, il le promène (et l’embrouille) à travers les dédales de ce qui n’est pas mais semble être, à travers le labyrinthe des rêves dont on ne s’aperçoit que plus tard qu’ils sont rêves et non réalité, et lui donne à entendre une écriture-musique ».

Beau, à lire et à relire.

Extraits :

« Il a marqué une petite pause, repris haleine… oui, le violon chante, c’est l’instrument qui se rapproche le plus de la voix humaine et il respire, respire » (Chaconne).

« Lorsqu’elle ressentit son violon à lui, qui était aussi le sien, entrer en même temps qu’elle, après la fin du thème, dans l’improvisation, elle ressentit un instant le désir de résister, non pas à lui, ni au son un peu affaibli qui était le seul à pouvoir soutenir le sien, mais à sa propre extase qui allait peut-être l’empêcher de suivre dans une simultanéité absolue le cours des croches (…) mais cette résistance la quitta tout aussi soudainement, elle était impossible car c’était exactement l’extase qui maintenait tout, le rendait possible, malgré ou grâce aux mains de cet homme, de plus en plus diaphanes dans leur incroyable agilité qu’elle ressentait sur sa peau, le regard qui la suivait, l’exactitude avec laquelle il se fondait dans les registres changeants de son violon à elle, le rythme qui palpitait de lui à elle dans la dynamique des quadruples croches s’égrenant sous ses doigts à elle, sous ses doigts à lui, dans une poursuite incessante l’un dans l’autre, l’un à travers l’autre… est-ce une illusion… » (Chaconne).

Chaconne

Roman bulgare

Editeur : Editions Rue d’ULM

Collection : Versions françaises

Auteur : Emilia DVORIANOVA

Traducteur : Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : octobre 2015

ISBN : 978-2-7288-0536-5

Physique de la Mélancolie (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2015
Gospodinov © Intervalles – 2015

« Je suis né à la fin du mois d’août 1913, être humain de sexe masculin. Je ne sais pas la date exacte. On a attendu de voir quelques jours si j’allais survivre et c’est alors seulement qu’on m’a déclaré. […]
Je suis né deux heures avant le lever du soleil, mouche à vin. Je mourrai ce soir après le coucher du soleil.
Je suis né le 1er janvier 1968, être humain de sexe masculin. Je me souviens dans le détail de toute l’année 1968, du début jusqu’à la fin. Je ne me rappelle rien de l’année en cours. Je ne sais même pas son numéro.
J’ai toujours été né. Je me rappelle encore le début de l’Ère de glace et la fin de la Guerre froide. Le spectacle de dinosaures mourants (durant ces deux époques) est l’une des choses les plus insoutenables que j’aie jamais vues.
Je ne suis pas encore né. Je suis à venir. J’ai moins sept mois. Je ne sais pas comment on compte ce temps négatif passé dans le ventre. […]
Je suis né le 6 septembre 1944, être humain de sexe masculin. Temps de guerre. Une semaine plus tard, mon père est parti sur le front. […]
J’ai des souvenirs de moi né comme buisson d’églantier, perdrix, ginkgo biloba, escargot, nuage de juin (ce souvenir est fugace), crocus mauve d’automne au bord du Halensee, cerisier précoce figé par une neige tardive d’avril, comme une neige ayant figé un cerisier leurré…
Je sommes nous. » (extrait du prologue de l’ouvrage).

Il est difficile de présenter un résumé de « Physique de la Mélancolie ». Cet ouvrage croise plusieurs récits mais ils sont relatés par un seul narrateur. Ce dernier est complexe, à la fois unique et multiple, car doté d’une empathie hors du commun, il expliquera d’ailleurs sa capacité à se fondre dans [le corps de] l’Autre pour ressentir les choses.

Je ne cillais pas, mes pupilles cessaient de bouger, ma bouche restait à moitié ouverte, ma respiration passait comme en régime automatique, tandis que je (une partie de moi) me transportais dans l’histoire et le corps d’un autre. (…) Cela se produisait souvent malgré moi. Comme si là où l’autre éprouvait une douleur, dans cette faille, cette plaie, ce point d’inflammation, s’ouvrait un couloir qui m’aspirait en lui.

A l’instar de « L’Alphabet des femmes », « Physique de la Mélancolie » s’ouvre sur une préface (étayée, généreuse et réflexive) de Marie Vrinat-Nikolov. La traductrice y partage notamment son point de vue quant à la sensibilité dont il faut faire preuve lors de la traduction d’un roman ; tenir compte des jeux de mots, de l’ambiance, de la poésie, des références… tenter de construire des passerelles entre les cultures tout en ne dénaturant pas la culture d’origine (littéraire, populaire,…).

Longtemps, il y a eu un consensus entre le monde de l’édition et les traducteurs eux-mêmes sur le fait qu’il ne fallait surtout pas déranger le lecteur dans ses habitudes langagières et culturelles, dans ce qu’il se figurait être la langue de la littérature. D’où les traductions qui font semblant de ne pas en être, qui se cachent dans l’ombre de l’original, qui offrent aux lecteurs une langue « platement élégante », restant dans la norme de « ce qui se dit », frisant même le cliché : l’enfance est toujours « la tendre enfance », les cheveux noirs sont toujours « noirs de jais », que fait-on dans un fauteuil, si ce n’est forcément « s’y carrer », « s’y pelotonner », sans parler des imparfaits du subjonctif dans des dialogues, des passés simples qui déforment la tonalité du texte, etc., lorsque ce texte crée précisément une langue nouvelle qui se situe au-delà des conventions.

De fait, cet ouvrage nous ravit de métaphores nouvelles et de descriptions inattendues. Cette alliance magique et mélodieuse de termes, cette formulation souvent atypique, ravissent le lecteur. Ce rythme narratif original ne change pas les habitudes de lecture mais la manière dont le regard est posé sur les choses et les gens offre une familiarité singulière (donnant l’impression que l’on découvre un terrain pourtant connu). On se laisse envelopper par cet univers riche, parfois poétique et il est difficile de rester insensible à la musicalité du langage.

Le printemps est déchaîné, des abeilles bourdonnent, des odeurs sans nom flottent dans l’air, comme si le monde venait d’être créé, sans passé, sans futur, un monde dans toute son innocence, d’avant le calendrier.

Le voyage démarre dès la lecture du titre de ce roman. « Physique de la Mélancolie » : deux termes issus de registres lexicaux radicalement différents, laissant penser que l’homme [en tant qu’individu] est un univers à part entière, qu’il existe autant d’univers isolés que d’individus et qu’il est possible de les étudier pour parvenir à une connaissance objective et rationnelle. La « physique » est cartésienne… tandis que la mélancolie est plus chagrine, plus volatile et sujette à de capricieuses variations. L’association de ces deux mots m’a troublée. Puis, sitôt la lecture commencée, le lecteur se confronte à ce « je sommes nous » énoncé par le narrateur. Un postulat que l’on intègre rapidement, comme une évidence. On prend plaisir à se heurter à ce qui ressemble à un non-sens alors qu’il ne l’est pas. Le lecteur répond favorablement à l’invitation et les pages se tournent. Elles nous conduisent d’un souvenir à l’autre comme cette après-midi passée à déambuler entre les chapiteaux d’une Foire attractive ou cet instant à réfléchir à la représentation que l’on se fait du Minotaure, figure emblématique de la mythologie grecque. Ou comme ce jeune homme qui met ses pieds dans les traces de son grand-père et va à la rencontre d’une vieille dame qui fût [peut-être] l’amante de son aïeul. Il sera aussi question de l’amour secret qui lie une infirmière à son patient, d’un enfant de 12 ans qui rompt la solitude en observant les allées-venues d’une cohorte de fourmis, d’un acheteur d’histoires, d’une femme qui passe la frontière pour vendre son bébé… autant d’escapades dans les tréfonds de la mémoire du narrateur. Le puzzle de l’histoire se reconstruit avec toute la part de subjectivité et d’interprétation inhérente aux secrets longtemps tus et/ou à peine dévoilés.

Et puis il y a ce penchant qu’assume l’écriture de Guérogui Gospodinov à passer de la première à la troisième personne avec une aisance et une fluidité déroutantes. Cette tendance à fusionner le « je », le « il » et le « nous » nous rappelle sans cesse ce singulier « je sommes nous » découvert au commencement du roman. Le narrateur est totalement cohérent, le fait qu’il ait cette appétence à se fondre dans le corps d’un autre n’est pas un leurre. Il est à la fois dans l’action tout en y étant extérieur. C’est un fascinant conteur ; totalement objectif face à l’histoire qu’il raconte tout en se laissant littéralement happer par elle. Comme si l’auteur [Gueorgui Gospodinov] utilisait ses personnages pour exulter ses propres peurs. Comme si on permettait au lecteur de ressentir une émotion saisissante et de l’analyser dans la même fraction de seconde. Un effet miroir continu, aux multiples facettes. Auteur, lecteur et narrateur ne cessent de s’identifier, de se dissocier, de se répondre et d’enrichir simultanément leur réflexion… accentuant ainsi toutes les formes de l’empathie et de la compassion.

Un récit-chorale parfois déstabilisant qui suppose la participation du lecteur. L’interaction qui se crée entre l’écouté (narrateur) et l’écoutant (lecteur) est réelle ; il ne tient qu’à nous de replacer les différentes pièces à l’endroit adéquat pour que ces histoires éclatées s’imbriquent complètement. La lecture n’est pas facile, je ne vous mentirais pas car le narrateur se fond en permanence dans d’autres « lui » (lui enfant, lui adulte, lui quand il est son grand-père, lui quand il est le Minotaure…). Tout est à la fois inventé et réel, autobiographique, fictif et/ou témoigné, introspectif et affabulé, saugrenu et réfléchi. Tout tombe inopinément mais tout est à sa place. Tout est fluide. Tout est étrange et familier. C’est un roman patchwork, un recueil d’histoires qui s’articulent grâce à des transitions [alors qu’habituellement, les recueils s’en affranchissent]. C’est un fatras narratif savamment orchestré car il évite la cacophonie avec brio.

Tout au long du roman, des phrases nous interpellent. Il est impossible de résister à l’envie de marquer un temps d’arrêt pour les relire, y réfléchir, se les approprier et changer à notre tour la manière de penser une action, un fait que l’on croyait pourtant acquis…

… « J’étais né de ma propre mère, quoi d’étonnant à cela »…

… « Ce n’est que dans l’enfance que l’immortalité est possible »…

La lecture se fige quelque peu à l’occasion du second chapitre où l’auteur énumère, le temps d’une vingtaine de pages, la littérature existante à l’égard du mythe du Minotaure. Temps de lecture à part, presque désincarné que j’ai pourtant lu avec intérêt. Passé ce chapitre deux, le voyage identitaire se poursuit, celui d’un homme en quête de lui-même, en pleine appropriation de sa culture, de son histoire (et la petite histoire individuelle est intimement mêlée à la grande Histoire de l’humanité). Il offre un regard tendre sur la société qui l’a vu naître et grandir mais ne lui accorde aucune concession.

[En parlant des années 1980] Dans l’autre événement important, la Bulgarie n’est pas directement impliquée. En décembre, on nous parle pour la première fois du SIDA. C’est ce qui met officiellement fin, en 1981, aux années 1960. Et toutes les révolutions sexuelles ont été interrompues au nom de la santé. Etant donné que, chez nous, elles n’avaient pas commencé, leur fin n’a pas été aussi tragique pour nous.

PictoOKUn roman surprenant qui se construit étrangement et déroute. Le mythique Minotaure – employé par Gueorgui Gospodinov comme une métaphore complexe – revient constamment. « Roman-labyrinthe » comme se plaît à le définir l’éditeur, cette Physique de la Mélancolie invite largement à l’introspection, à l’observation de l’Autre… voire à combler les fossés entre soi et l’autre. Déroutant et exaltant, j’étais à la fois extérieure et fascinée, je pense avoir apprécié cette lecture inconfortable… mais tout n’est-il pas une question de point de vue ? Cependant, il me semble nécessaire de marquer des temps d’arrêt pendant la lecture, ne serait-ce pour ne pas se laisser déborder par elle.

Un duo d’auteurs [romancier-traducteur] qui me plaît (voir également « L’Alphabet des femmes »).

Extraits :

« Le jet de la peur est bien trop fort pour son corps de trois ans qui se remplit très vite et qui manque bientôt d’air. Il ne peut même pas éclater en sanglots. Pour pleurer, il faut de l’air, pleurer, c’est expirer longuement et bruyamment la peur » (Physique de la Mélancolie).

« Non, mon enfant, tu ne vas pas mourir, répétait alors [mon arrière-grand-mère] pour me consoler. Il y a un ordre pour ça, mon petit enfant, d’abord c’est moi qui vais mourir, ensuite ta grand-mère et ton grand-père, ensuite… Ce qui m’a fait sangloter encore plus irrésistiblement. Une consolation bâtie sur une chaîne de morts » (Physique de la Mélancolie).

« Une amie me racontait que, petite, elle était persuadée que la Hongrie était au ciel. Sa grand-mère était hongroise et elle venait chaque été leur rendre visite à Sofia pour voir sa fille et sa petite-fille bien-aimée. Ils allaient toujours la chercher à l’aéroport. Ils s’y rendaient plus tôt, levaient la tête comme des oisillons, jusqu’à en avoir des courbatures au cou, et sa mère disait : regarde, ta grand-mère va apparaître maintenant. La grand-mère de Hongrie, qui venait du ciel. J’aime bien cette histoire et je la mets tout de suite dans la resserre. Je suppose que, lorsque la grand-mère hongroise est morte, elle est tout simplement restée là-haut, dans la Hongrie céleste, à agiter la main depuis un nuage, sauf qu’elle avait cessé d’atterrir » (Physique de la Mélancolie).

« Sa mémoire est une commode, je peux la sentir, ouvrant des tiroirs depuis longtemps fermés » (Physique de la Mélancolie).

« Après toutes les preuves montrant que l’histoire des quatre milliards d’années écoulées est inscrite dans l’ADN des êtres vivants, l’expression selon laquelle l’univers est une bibliothèque n’est plus, depuis longtemps, une métaphore. Nous aurons maintenant besoin d’une nouvelle écriture. Beaucoup de lecture en perspective. Lorsque monsieur Jorge disait qu’il imaginait le paradis comme une bibliothèque sans début ni fin, il est fort probable que, sans le soupçonner, il ait pensé aux étagères infinies de l’acide désoxyribonucléique. Je suis des livres » (Physique de la Mélancolie).

A lire également :

– La présentation de Marie Vrinat-Nikolov,

– Une interview de Marie Vrinat-Nikolov (traductrice).

Physique de la Mélancolie

Roman

Editeur : Intervalles

Collection : Sémaphores

Auteur : Guéorgui GOSPODINOV

Traductrice : Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : mars 2015

ISBN : 978-2-36956-017-3