Le Monde entier – François BUGEON

9782812610318« Chevalier préférait aller à son travail en Mobylette quand il faisait beau, et il portait toujours le même casque, orange, sans visière. Ce jour-là, il avait sur le dos une chemise à manches courtes que le vent de la course faisait flotter autour d’un genre de bermuda. De loin, on voyait d’abord le blanc livide de ses mollets, puis son ventre laiteux que la chemise découvrait par saccades. »

Il n’y a pas de femme dans la vie de Chevalier, pas qu’on sache en tout cas. De même qu’il n’y a pas beaucoup de tendresse entre sa mère et lui. Pourtant, il n’a jamais eu l’envie d’aller s’installer ailleurs que dans ce village où il a grandi, où il aime aller pêcher dans les étangs, avec son vieux copain Ségur. Jusqu’à ce soir d’août où son chemin a croisé une voiture renversée sur le bord de la route... »

C’était un samedi, le soleil venait de se coucher, Chevalier rentrait de l’usine en Mobylette. Après un virage, dans la forêt, une voiture git sur le toit. Chevalier va s’arrêter et sa petite vie va en être bouleversée….

Tout est beau dans ce 1er roman :

L’histoire qui met en scène des petites gens, des vies simples et ordinaires …

L’écriture qui est lumineuse, tendre et belle…

Le temps qui s’écoule, qui prend ses aises, doucement, pleinement… Pour une respiration nécessaire, une parenthèse qui fait un bien fou…

Les personnages  qui peuplent ce roman : beaux et  formidables, vraiment… Chevalier évidemment mais aussi Ségur, la voisine qui tombe folle, les copains, le vieux Meune, la fille, Flavio …

Les gens disaient qu’il était d’un naturel entêté, mais c’était en dessous de la réalité : il était obstiné jusqu’à la rage, à en crever si quelque chose lui résistait, et tout cela avec une infinie patience. Ce qui faisait de lui un vrai pêcheur, un chasseur à l’affut respectable, un braconnier calme. Jusqu’aux femmes des autres qu’il savait piéger, baiser pendant trois semaines dès que le mari avait tourné le dos et ne plus jamais toucher ensuite, juste un petit coup d’œil complice en les croisant.

 Ce 1er roman d’une infinie délicatesse, il vous faut, je crois, le découvrir absolument 😉

Extrait

« Il n’y a pas beaucoup de tendresse entre sa mère et lui, les sentiments avaient du être lessivés avec le reste, avec le linge des gens pour qui elle faisait le ménage, ou avec celui de la famille, des trois filles et du père mort depuis vingt ans et qu’on regrettait sans regretter, vu qu’il buvait. Les trois sœurs de Chevalier était parties loin, vers d’autres continents […] Il n’y avait que le fils qui soit resté, mais pourtant sa mère agissait comme si elle n’attendait rien de sa part, ou plutôt, comme si elle n’attendait rien qu’elle ne lui eût déjà demandé auparant. Ce qu’il faisait pour elle semblait toujours être le résultat d’un ordre, avec pas plus de sentiment visible qu’une relation de travail. On n’aurait pas dit une mère et un fils, des collègues peut-être, ou bien une propriétaire et un locataire, mais pas des gens qui s’aiment. Chevalier acceptait cela sans rechigner, semblait trouver normal de devoir tout à sa mère sans jamais rien recevoir en retour, ni sourire, ni paroles tendres, ni autre chose que les deux bises distraites du bonjour et de l’au revoir. Bien sûr, les gens disaient qu’il était dévoué à sa mère, mais ils pensaient aussi qu’elle ne méritait pas son fils, que celle-là ne méritait pas grand-chose de toute façon, qu’avec son mari déjà … Comme si l’alcoolisme de père Chevalier avait trouvé sa source entre les cuisses de sa femme, que cela avait été sa faute à elle. »

 

68 premières fois

Ce livre est assurément un coup de cœur ! Merci merci encore et toujours aux 68 premières fois  !

Pour en savoir plus sur l’auteur :
https://insatiablecharlotte.wordpress.com/2016/07/27/francois-bugeon-le-monde-entier-et-les-68-premieres-fois/#comment-5443

Le Monde entier – François BUGEON, Rouergue, 2016, 17,80€

De nos frères blessés – Joseph Andras

 

9782330063221Comment mettre des mots sur ce texte, fort, très fort… Qui m’a chaviré l’intérieur… Totalement. Intensément. Violemment.

Alger. 1956. Un homme pose une bombe dans l’usine où il travaille chaque jour.

« J’ai décidé cela parce que je me considérais comme algérien et que je n’étais pas insensible à la lutte que mène le peuple algérien. Il n’est pas juste, aurait-on dit, que les Français se tiennent en dehors de la lutte. J’aime la France, j’aime beaucoup la France, j’aime énormément la France, mais ce que je n’aime pas, ce sont les colonialistes. […] Il n’était pas question de détruire par tous les moyens ; il n’était pas question d’attentat à la vie d’un individu. Nous étions décidés à attirer l’attention du gouvernement français sur le nombre croissant de combattants qui luttent pour qu’il y ait plus de bonheur social sur cette terre d’Algérie. »

Dans un climat d’hystérie collective, de violence et de guerre (celle que personne n’ose nommer mais qui est bien là, «celle que l’on dissimule à l’opinion sous le doux nom d’événements»),  la Grande Histoire rencontre celle d’un homme : Fernand Iveton… Qui est-il ? Un héros, un combattant du peuple, un militant communiste, un idéaliste épris de liberté, un homme ardent, engagé, brûlant d’amour pour son pays … Qui est-il ?  Un traître, un terroriste, un poseur de bombe, un pourri ? Est-il le « Blanc vendu aux crouilles » ? Le traite, le félon dont tout le monde réclame la peau ?

De l’interrogatoire à la détention, du procès expéditif à l’exécution, le récit n’épargne rien aux lecteurs, sans mélo, ni pathos … L’histoire suffit. Terrible. Implacable.

Joseph Andras nous mène au plus près de cet homme, ouvrier communiste, condamné pour « tentative de destruction par substance explosive d’édifices habités ou servant d’habitation. »… le seul européen exécuté par la justice française pendant la guerre d’Algérie.

Comme j’ai aimé me tenir tout contre cet homme, au fil des pages, la gorge nouée, les larmes au bord des yeux. Révoltée. Révoltée par le destin de Fernand Iveton, un homme simple, pétri d’idéaux et de libertés. Un homme insensé. Vulnérable. Fort. Vivant. Condamné avant même d’être jugé. Pour l’exemple. Un homme qui restera debout, jusqu’au bout. Tenu par sa cause qu’il pense juste. Par sa femme aussi. Hélène. « Un sacré bout de dame ». Tenace, amoureuse, fière, obstinée, douce, sensuelle, belle, si belle dans les yeux de son homme.

« Hélène…
Un prénom comme une démangeaison. Plaie dans le palais qui n’entend pas se faire oublier.
Il pense à elle, comme il ne peut, chaque jour, s’empêcher de le faire. Il ne cesse de ramasser les pièces diffuses de leur histoire, comme s’il fallait, entre ces murs, l’ordonner pour lui donner un sens, dans cette merde grise, ampoule au plafond, couches tâchées par d’anciens détenus, chiottes à partager à trois, lui donner une direction, un contour ferme, épais, tracé à la craie ou au charbon. Trois ans et demi ensemble. L’un avec l’autre, l’un par et pour l’autre. Fernand rassemble les morceaux que sa mémoire lui restitue, avec plus ou moins de résistance, afin de constituer un bloc, un parpaing d’amour seul à même, face au futur incertain, d’éclater les os et les mâchoires de leurs bourreaux.
Hélène. »

Vous dire aussi que la langue de Joseph Andras, est belle à en crever… Sobre. Vraie. Crue. Sans fard. Sublime.

Vous dire encore que ce récit me touche particulièrement. Car il fait écho à mon histoire, à notre histoire. Celle de la guerre d’Algérie qui, encore aujourd’hui, laisse des traces infinies dans nos mémoires.

 

«  Puis le coq a chanté

Ce matin ils ont osé,

Ils ont osé vous assassiner.

En nos corps fortifiés

Que vive notre idéal

Et vos sangs entremêlés

Pour que demain, ils n’osent plus

Ils n’osent plus, nous assassiner. »

 

 Ce 1er roman est une révélation… Un ESSENTIEL…  A découvrir ABSOLUMENT …

 

Extraits

« Sa nature a coutume de remplir les verres à moitié pleins à la grande tablée de l’existence – le bonheur a chez lui partie liée avec l’ordinaire : il n’a pas la prétention de plus qu’il ne peut et se déploie, dans l’évidente modestie d’une étoffe plissée, sans bruit, sans heurt, seulement une sorte de bien-être qui n’a nul besoin d’en tirer fierté ».

 

« Des histoires à ne plus dormir. Des gens brûlés vivants avec de l’essence, les récoltes saccagées, les corps balancés dans les puits, comme ça, on les prend on les jette, on les crame dans les fours, les gosses, les femmes, tout le monde, l’armée a tiré sur tout ce qui bougeait pour écraser la contestation. Pas que l’armée, d’ailleurs, il y avait des colons et des miliciens également, tout ce petit monde se prenait par la main, c’était une sacré danse… La mort, c’est une chose, mais l’humiliation ça rentre en dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières … »

 

« Fernand a été torturé toute la journée ; il en a donné trois. De quelles matières sont donc faits les héros, se demande-t-il, de quels os, carcasses, tendons, nerfs, étoffes, de quelles viandes, de quelles âmes sont-ils fichus, ceux-là ? Pardonnez, les camarades… Il n’a pas les épaules assez larges pour faire honneur au costume du préfet de l’Eure-et-Loir, Moulin, dit Max, crevé la gueule contuse dans un Paris-Berlin ; il n’a pas le cran d’en appeler à l’Histoire à lettre capitale. Pardonnez, les camarades, j’espère au moins que vous êtes bien planqués, j’ai tenu le plus possible… »

 

Une lecture que je partage avec ma copine Noukette, découverte (la lecture, hein, pas Noukette ! Ma blonde fait partie de ma vie depuis… pfiouuuuuuuu  18 ans !) grâce à l’aventure des 68 premières fois, édition 2016  et à  l’insatiable Charlotte

Le très beau billet de Jérôme à lire aussi 😉

68 premières fois

 

De nos frères blessés, Joseph Andras, Actes Sud, 2016, 17€

Ici ça va – Thomas VINAU

 

IciCaVaCeci n’est pas un billet. C’est un cri du cœur. Rien que ça !

Un soir d’insomnie et de cou tordu, j’ai lu. Ce livre. Minuscule. Un petit rien. Qui raconte un petit bout de vie. Pas un grand livre, avec des grandes idées, des grands projets, une écriture chiadée, des phrases tournées, tarabiscotées. Non. Rien de tout ça. Juste un petit livre. Rempli de mots justes. Simples. De soleil aussi. Rempli d’amour et de poésie.

 

Les mots de Thomas Vinau :

Ici ça va c’est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière, pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. Parfois. Un livre qui veut croire….

 

Je n’arrive pas à vous le raconter, à mettre des mots dessus. Juste de vous dire qu’il faut le lire. Si. Et vite. Parce qu’il fait un bien fou ! Parce qu’il dit l’espoir. Parce qu’il donne du courage et de la confiance dans demain. Parce qu’il cause de nous. Parce qu’il raconte la vie, la petite vie, la vraie, la tendre, celle qu’on aime…..

Ce livre est MAGISTRAL. Lisez-le !

Extraits

« La nuit dernière, avant de nous endormir, nous avons un peu parlé. Je n’y avais pas vraiment repensé depuis que nous sommes arrivés. C’est bon d’être dans l’action. D’être debout et de s’essuyer le front. Je vais essayer de continuer ainsi longtemps. […] Elle m’a dit qu’elle était heureuse d’être ici. Qu’elle était pleine d’espoir pour l’avenir. Je lui ai répondu que moi aussi. Nous nous sommes endormis comme ça. Bien au chaud dans nos projets. Avec demain comme couverture. »

« C’est comme s’enfoncer dans une forêt ébouriffée. Ou marcher au bord de la rivière. On arpente sa vie. On choisit un chemin. On s’y habitue. On tente de retenir la route. L’itinéraire. C’est normal, il faut un biais pour découvrir. Un plan. Le chemin devient familier. Rassurant. On élabore nos propres repères.  A partir de ce que l’on connait. Mais on ne connait rien. Les vrais ignorants ignorent leur ignorance. C’est un peu comme voir le paysage par une petite, petite, toute petite fenêtre. Et finir par croire que le paysage se limite à ce qu’on en perçoit par cette petite, petite, toute petite fenêtre. Au lieu d’essayer d’élargir la fenêtre. De casser les murs. On préfère réduire ce paysage. Penser qu’il n’est que ce l’on en voit. S’en contenter. C’est plus confortable. Et puis un jour on se rend compte que le monde est plus grand que nos yeux. Et on reste là, perdus. Au bord du vertige. »

 

Les avis de Aifelle, Antigone, Clara, Hélène, Mirontaine, Nadège, Philisine, Sylire et de Noukette ….

Ici ça va, Thomas Vinau, Alma, 2012.

Une famille normale – Garance Meillon

 

9782213687469-001-X (1)« Mon réveil sonne à sept heures pile mais je me réveille toujours à six heures cinquante. C’est un automatisme. Je crois que ça fait des années que je n’ai pas entendu la sonnerie de mon réveil. D’habitude Damien dort à mes côtés, sauf s’il est rentré tard la veille, et alors je le trouve au matin sur le canapé du salon. Il met ses chaussures cirées bien parallèles sur le tapis, depuis que je lui ai demandé quand nous avons emménagé ensemble il y a dix-huit ans. « 

C’est par ces mots que nous rentrons dans une vie bien réglée. Bien propre.  Chez des gens bien comme il faut. Un couple, un appartement parfaitement astiqué, deux enfants.

Dans cette famille normale, je demande la mère : Cassiopée. Ça fait des années qu’elle n’a pas pleuré. Ça fait des années qu’elle demeure ainsi dans sa vie rangée, sérieuse, réduite. Cassiopée est une machine faite femme, un être triste, sage, sec, maniaque, froid, un serpent. Frigide ? Qui pense, analyse, prévoit, organise sa vie et celle des autres. Efficace. Elle donne le change. Toujours. Fait illusion. Jusqu’au jour où….

« Même à ton chevet je te disais des banalités, des choses que l’on croit bon de dire aux gens qui meurent. Je te serrais la main comme je l’avais vu dans un film. Mais il n’y avait pas d’étreinte dans mes mains, et je ne savais pas comment te voir mourir. Personne ne m’avait appris, alors je l’ai mal fait, parce que je suis quelqu’un de stupide, quelqu’un de scolaire, qui ne sait apprendre que par cœur. »

Dans cette famille normale, je demande le père : Damien. Un homme amoureux de sa femme-ce-glaçon. Un bon père. Détaché. Effacé. Un peu à côté. Reconnaissant et rempli de bons sentiments. Il essaye. Mais pas trop. Il pourrait être cool. Il pourrait se battre, se révolter, vivre …. « Mais au lieu de ça il mange sagement les petits rôtis qu’elle nous prépare et qui n’ont aucun goût, en disant « oui ma chérie ». Et il se ressert, ben voyons.«  Lâche ? (un peu comme tous les hommes, j’ai presqu’envie d’ajouter, mais ce serait maaaaaaaaaal 😉 ) « Je dessine des immeubles pour ne pas penser à mon propre appartement. Et à l’intérieur ma femme qui est triste. »

Dans cette famille normale, je demande la fille : Lucie. 16 ans. Une tornade. Une ado quoi ! En colère… Surtout contre sa mère, cette « coinços » ! Une demoiselle révoltée car en souffrance… « Ce matin je suis allée en cours. J’avais mis une heure et demie à me préparer tellement j’avais peur. Je me suis aperçue que le maquillage est un allié contre le monde, et par conséquent moins je me sens bien, plus je me maquille. Je ne ferai pas partie de l’armée des femmes au visage nu. Tant pis pour Greenpeace, les petits animaux sauvages et la nourriture bio. Je me suis toujours foutue éperdument des randonnées et des marches en forêt. »

Elle n’a pas sa langue dans sa poche. Douée au lycée. Sexuellement affranchie et libre. Et amoureuse-dingue d’un garçon ! « Je sais que Cassiopée m’a inscrite à la danse pour pouvoir baiser tranquillement avec papa. Et moi je baise tranquillement avec Maxime grâce à la danse. Il habite en face du lycée, c’est pratique. On fait l’amour pendant une demi-heure et pas qu’une seule fois. Ça arrange tout le monde la danse finalement. Je crois que ma mère n’en a rien à foutre, en fait, que j’aille à la danse ou pas…. « 

Dans cette famille normale, je demande le fils (mon préféré !) : Benjamin. 13 ans. Une obsession, l’astronomie. Et Pluton. « Pluton n’est même pas une vraie planète, c’est une planète naine. C’est tout ce à quoi on peut prétendre à treize ans, d’être une planète naine, non ? C’est même plutôt classe. Alors c’est décidé. Moi, c’est Pluton. »

Il est bizarre, angoissé par la mort, alors il dort peu. Très intelligent. Voire toutafé surdoué. En marge. Mène une vie parallèle dans sa tête. Se suffirait presqu’à lui-même. Et il a un plan, un désir fou d’élévation…. « J’ai souvent pensé à m’échapper pour quelques jours, à faire une fugue comme le Grand Meaulnes. Mais j’ai trouvé mieux. »

 

Oui, je vous entends déjà vous écrier « ahhhhhh, encore une histoire de bonne femme, de vie quotidienne,  de crise de couple, de reconstruction, de transmission…. Déjà lu 100 fois ! » Oui, mais pas que ! La force de ce livre, ce sont toutes ces voix mêlées qui se racontent à la 1ère personne et qui nous font entrer dans cet espace intime propre à chacun et que l’on sait si bien  taire. Dans cette vie intérieure qui lentement, se fissure…

Et l’écriture de Garance Meillon est singulière,  sobre, drôle, un poil grinçante…Tout ce que j’aime !

Un 1er roman à découvrir, une auteure à suivre de TRÈS près !

Extraits :

« En général, nous faisons l’amour le mardi, parce que les enfants prennent des cours de danse et de théâtre et rentrent plus tard. Nous avons deux bonnes heures devant nous. J’ai aussi choisi le mardi parce que c’est le jour où je sais si ma semaine va être bonne. Cela ne rate jamais, mes prédictions sont toujours exactes. Parfois je m’effraie moi-même. Par exemple c’est un mardi que j’ai appris que maman était morte. Bien sûr que c’était un mardi. »

«  Tout à l’heure j’étais seule chez maman. J’avais l’impression que chaque objet me reprochait d’être arrivée trop tard. J’ai frôlé les livres du couloir avant de pousser la porte de sa chambre. Maman aimait beaucoup lire. Elle accumulait les livres […]. Ce n’était pas la bibliothèque proprette d’une érudite mais celle d’une passionnée, d’une folle, d’une femme qui n’avait pas voulu s’arrêter. Certains livres avaient été lus plusieurs fois, ils avaient été aimés jusqu’à ce que leurs pages se cornent et jusqu’à ce que leur couverture s’effrite. […] Elle aimait comme dans les films italiens, avec fatalité, avec emphase. Avec le recul, je trouvais ça beau. Quand je suis passée devant, la bibliothèque elle-même semblait recueillie dans un deuil mêlé d’incompréhension. Ma mère, en mourant avait aussi déserté ces livres. Et maintenant, où étaient ces mots qui étaient entrés en elle ? »

 

Troisième livre découvert grâce à la si jolie aventure des  68 premières fois (et pour découvrir cette belle communauté et tous les avis sur ce 1er roman c’est par ici :  68 premières fois )

68 premières fois

 

Une famille normale de Garance Meillon, Fayard, 2016.