Vent d’est, vent d’ouest (Buck)

Buck © Le Livre de Poche – 2012
Buck © Le Livre de Poche – 2012

Chine, années 1920.

Issue d’une famille aisée, Kwei-Lan a été élevée dans le respect des traditions issues de la Chine féodale. Dès l’âge de 6 ans, elle a donc été éduquée en vue de se marier un jour, avec le plus jeune fils d’un ami de son père.

C’est lors de la cérémonie de mariage qu’elle rencontre son époux pour la première fois. Elle ne connait rien de cet homme si ce n’est qu’il est de six ans son aîné et qu’il revient d’Europe où il a fait ses études de médecine. A sa grande stupeur, c’est un étranger qu’elle découvre. Sitôt installée en ménage, elle constate que cet homme a tout oublié des rites et des coutumes chinoises, qu’il la délaisse au profit de son activité professionnelle. Lorsqu’il rentre le soir, c’est un homme fourbu, vêtu à l’occidentale et tout affairé à ses lectures qu’elle doit côtoyer.

Tous les enseignements que lui a inculqués sa mère en vue de séduire son époux seront inutiles. Pour lui plaire, elle ira jusqu’à accepter de se débander les pieds…

Suite à ma chronique sur Les pieds bandés de Li Kunwu, Nahe m’a gentiment proposé de l’accompagné sur la (re)lecture de ce roman de Pearl Buck. Il y avait bien longtemps que je n’avais saisi l’occasion de lire cette auteure, ce projet de lecture commune me plaisait donc à plus d’un titre !

C’est donc avec une envie non dissimulée que j’aie entamé cette lecture. J’appréhendais d’avoir déjà lu ce roman ce qui était effectivement le cas. Pourtant, cela doit faire une bonne quinzaine d’années que ma première lecture a eu lieu et j’ai eu grand plaisir à retrouver ce récit.

Le rythme s’envole progressivement et suit l’état d’esprit de la jeune femme. Nous la découvrons tout d’abord affairée aux préparatifs de son mariage, puis l’excitation fait place au désenchantement face à la réalité et à l’étrange personnalité de son époux. Passée la mélancolie, le récit s’envolera vers un nouveau rythme permis par l’étonnement et la découverte quasi-constants dans lesquels se retrouve la narratrice, du fait des nouveaux apprentissages qu’elle est amenée à faire.

Je ne me rappelais pas que ce roman se composait d’une succession d’émotions et d’états d’esprit qui se succèdent aussi naturellement que les saisons, tel le printemps qui succède à l’hiver et qui marque ainsi une nouvelle période de la vie.

« Jusqu’ici, nous semblions n’avoir rien à nous dire. Nos pensées ne se rencontraient jamais. Je me bornais à l’observer, m’étonnant sans comprendre. Lui ne me regardait pas du tout. Nous nous adressions la parole, comme deux étrangers courtois, moi timidement, lui avec une politesse choisie qui m’ignorait. Mais à présent que j’avais besoin de lui, il s’aperçut enfin de ma présence ; il me questionna et s’intéressa à mes réponses. Quant à moi, l’amour qui tremblait dans mon cœur s’affermit, et devint de l’adoration. Je n’aurais jamais songé qu’un homme pût se pencher si tendrement sur une femme ».

Mais ce récit est avant tout une réflexion touchante sur les traditions chinoises. Le changement qui a conduit une génération abandonner les us et coutumes ancestrales pour s’ouvrir à la modernité. Conflit de générations principalement focalisé sur un refus d’entretenir certains rituels, de donner de la crédibilité à de vieilles superstitions… Outre les mariages forcés, Pearl Buck passe également au crible la tradition des pieds bandés. Elle montre avec beaucoup de finesse le difficile renoncement que la jeune femme doit réaliser, renoncement qui lui permettra – elle l’espère – de séduire son mari. Ainsi, en acceptant de se débander les pieds (alors que cette coutume représentait pour elle tant de souffrances et d’attention quotidienne), l’auteure nous permet de mesurer la gravité de la situation et l’importance du sacrifice auquel la jeune femme consent.

Je suis comme un pont fragile, reliant à travers l’infini le passé et le présent.

La narration est chantante malgré la gravité des sujets abordés dans cet ouvrage. La narratrice s’exprime par le biais de lettres qu’elle rédige à l’intention de sa sœur. Elle se livre avec pudeur, veille à soigner aussi bien le fond que la forme de ses propos.

PictoOKSuperbe roman au style raffiné que je vous invite à (re)découvrir. Magnifique témoignage sur les traditions et la rencontre entre deux cultures que tout sépare.

Une lecture que je partage avec Nahe, je vous invite à cliquer sur ce lien pour pouvoir vous régaler de sa chronique littéraire.

Extraits :

« Mais les mots sont des moules trop raides pour contenir l’essence spirituelle de l’amour. Autant emprisonner un nuage rose dans un vase de fer, ou chercher à peindre un papillon avec un dur pinceau de bambou » (Vent d’est, Vent d’ouest).

« Ce sont des jours cruels pour les vieux ; aucun compromis n’est possible entre eux et les jeunes ; ils sont aussi nettement divisés que si un couperet neuf avait tranché la branche d’un arbre » (Vent d’est, Vent d’ouest).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Phénomène météorologique : vent d’Est

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Vent d’est, Vent d’Ouest

Roman

Editeur : Livre de Poche

Auteur : Pearl BUCK

Dépôt légal : février 2012 (47è édition)

ISBN : 978-2-253-00468-4

Journal d’un corps (Pennac & Larcenet)

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

A l’âge de 12 ans, après s’être souillé durant une activité organisée à l’occasion d’un camp de scout, le narrateur décide d’ouvrir le journal de son corps. Ce sera l’occasion, il l’espère, d’apprivoiser ce corps qui l’encombre.

Très tôt rejeté par sa mère, le narrateur a passé la majeure partie de son enfance en compagnie de son père. Ce dernier, atteint d’une maladie incurable, lui a transmis une somme incalculable de savoirs et une passion certaine pour les études. Après, la mort du père, l’enfant se retrouve livré en pâture à une mère autoritaire, acariâtre et peu aimante. Il fuit alors dans son monde imaginaire et s’inventant « Dodo« , son petit frère imaginaire, qui lui permet de supporter les humeurs maternelles. Il se réfugié également sous l’aile protectrice de la généreuse Violette, sa nourrice, qui lui apportera l’amour que sa mère ne parvient à lui donner.

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

Toute sa vie durant, cet homme a tenté de dompter ce corps si étranger en recourant à son journal. Une émotion, une contrariété… il en consigne les répercussions corporelles dans ses carnets. Ainsi, même si ce corps fut une curiosité de chaque instant, le narrateur est peu à peu parvenu à se l’approprier.

Les cinq sens aux abois, le verbe alerte, il y décrit chaque étape de sa vie, du plaisir de plonger dans les réserves de grain du grenier de Manès, de l’extase procuré par une masturbation, des premiers ébats sexuels avec Mona qui deviendra la femme de sa vie, de la naissance de Lison (son deuxième enfant à qui il destinera ces Mémoires), à l’arrivée des premiers symptômes de la sénilité… Tout y est consigné, sans pudeur, sans mensonges, tantôt de manière crue ou tantôt en recourant à la métaphore.

C’est d’un autre corps que j’ai, moi, tenu le journal quotidien ; notre compagnon de route, notre machine à être. Quotidien, c’est beaucoup dire ; ne t’attends pas à lire un journal exhaustif, il ne s’agit pas d’une recension au jour le jour mais plutôt à la surprise la surprise – notre corps n’est est pas avare – de ma douzième à ma quatre-vingt-huitième et dernière année, et ponctuée de longs silences, tu verras, sur ces plages de la vie où notre corps se laisse oublier. Mais chaque fois que mon corps s’est manifesté à mon esprit, il m’a trouvé la plume à la main, attentif à la surprise du jour. J’ai décrit ces manifestations le plus scrupuleusement possible, avec les moyens du bord, sans prétention scientifique. Mon bel amour de fille, tel est mon héritage : il ne s’agit pas d’un traité de physiologie mais de mon jardin secret, qui est à bien des égards notre territoire le plus commun.

Ce n’est pas aux vieux chroniqueurs que j’apprendrais à faire la grimace, vous ne vous étonnerez donc pas si je vous dis qu’il m’a été extrêmes difficile de rédiger cet article consacré à une lecture que j’ai énormément appréciée.

Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013
Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

Volumineux album tout d’abord, au format gigantesque (format A3) et au poids conséquent. Une fois ouvert, le lecteur plonge littéralement dedans puisque le livre fait totalement écran à ce qui peut se passer autour de lui. Sa qualité première est de nous offrir le texte originel de Daniel Pennac dans son intégralité. En prime, l’ouvrage est enrichit des illustrations de Manu Larcenet, une réalisation graphique tout à fait subtile, en noir et blanc.

Non content de nous permettre de faire la connaissance d’un homme qui gardera son anonymat de bout en bout (impossible d’accéder à son nom, voire mieux : son prénom !), le narrateur s’approprie son lecteur de manière totalement exclusive – comme un enfant capricieux. qu’il est difficile de poser cet ouvrage en cours de lecture !! Et comme si cela ne suffisait pas, il est tout aussi douloureux d’accepter de terminer cet ouvrage ; j’ai ralentit mon rythme de lecture pour faire durer, je ne voulais quitter cet univers si prenant quand le récit s’envole, si touchant lorsque vient la fin d’un narrateur qui, nous le savions avant même de commencer, ne peut être éternel. L’humour nous emporte quelque soit la gravité des événements faisant ainsi de cette lecture un amusement de tout instant.

On parcourt ainsi soixante-seize années d’histoire (de 1936 à 2010) par le biais d’un corps qui traversera, non sans appréhensions, les années de pensionnat, les affres de la guerre, les mouvements de mai 1968 sans compter le dépaysement d’un voyage de noces à Venise, les joies de la puberté ou celles de la paternité, l’entrée dans la vie active…

PictoOKPictoOKUne fois de plus, j’ai été charmée par le style de Daniel Pennac que les illustrations de Manu Larcenet viennent sublimer.

La chronique de PaKa.

Extraits :

« Notre voix est la musique que fait le vent en traversant notre corps (enfin, quand il ne ressort pas par le bas) » (Journal d’un corps).

« Violette est ma maison. Elle sent la cire, les légumes, le feu de bois, le savon noir, la javel, le vieux vin, le tabac et la pomme. Quand elle me prend sous son châle, j’entre dans ma maison. J’entends bouillonner ses mots au fond de sa poitrine et je m’endors. Au réveil, elle n’est plus là, mais son châle me couvre toujours. C’est pour que tu ne te perdes pas dans tes rêves, mon petit gaillard. Les chiens perdus reviennent toujours au vêtement du chasseur ! » (Journal d’un corps).

« La femme, mon petit, est un mystère pour l’Homme et le contraire n’est malheureusement pas vrai » (Journal d’un corps).

« Éjaculation mon garçon. Si ça t’arrive pendant la nuit n’aie pas peur, ce n’est pas que tu recommences à faire pipi au lit, c’est l’avenir qui s’installe » (Journal d’un corps).

« L’Homme nait dans l’hyperréalisme pour se distendre peu à peu jusqu’à finir en pointillisme très approximatif avant de s’éparpiller en poussières d’abstraction » (Journal d’un corps).

« Au fond, il me plaît de penser que nos habitus laissent plus de souvenirs que notre image dans le cœur de ceux qui nous ont aimé » (Journal d’un corps).

« Il est difficile de discerner ce que nous ôtent, en mourant, ceux que nous avons aimés. Passons sur le nid des affections, passons sur la foi des sentiments et les délices de la connivence, la mort nous prive du réciproque, c’est vrai, mais notre mémoire compense, vaille que vaille » (Journal d’un corps).

« Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté » (Journal d’un corps).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Partie du corps : corps

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Journal d’un corps

Récit complet

Editeurs : Futuropolis/Gallimard

Auteur : Daniel PENNAC

Illustrateur : Manu LARCENET

Dépôt légal : avril 2013

ISBN : 978-2-7548-0950-4

Bulles bulles bulles…

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Journal d’un corps – Pennac – Larcenet © Futuropolis-Gallimard – 2013

L’attentat (Khadra)

L’attentat – Khadra © Pocket - 2011
L’attentat – Khadra © Pocket – 2011

« Amine Jaafari est palestinien. Il a obtenu la nationalité israélienne et exerce en tant de chirurgien dans un hôpital de Tel-Aviv. Amine est bien intégré ; il est marié et vit dans un quartier bourgeois de la ville. Enfin, il a de bons rapports avec ses collègues et de nombreux amis, y compris dans la police.

Amine a une bonne situation, une bonne réputation… Jusqu’à ce jour où sa vie bascule. Ce jour maudit où un kamikaze se fait exploser dans un restaurant de la ville. Ce kamikaze, c’est sa femme. Après le choc de la nouvelle, le médecin passe par différents stades, de la consternation à la colère.

Ce n’est pas mon épouse. Ce n’est pas elle. Je la connais, ce n’est pas elle…

Il a besoin de comprendre les raisons qui ont poussé sa femme à devenir une martyre de la cause palestinienne. Comprendre ! Cet objectif va devenir pour lui une obsession au point qu’il décide de mener sa propre enquête. Il souhaite poser ses questions aux leaders des mouvements extrémistes…

Je n’ai pas l’intention de me venger ou de démanteler le réseau. Je veux juste comprendre comment la femme de ma vie m’a exclu de la sienne »

(synopsis proposé à l’occasion de ma chronique BD).

La construction de ce roman est sensiblement différente de celle de son adaptation en bande dessinée parue l’année dernière. En effet, si le roman choisit de nous dévoiler dès le prologue ce qu’il advient du personnage principal après la quête qu’il entreprend après le décès de sa femme, la bande dessinée fait le choix de ménager cet élément narratif… préservant ainsi totalement le dénouement final.

Dans un cas comme dans l’autre, le récit nous emporte dans le tourment de cet homme et dans le cheminement qu’il va effectué. Etape par étape, nous l’accompagnons dans la difficile acceptation d’une réalité qui lui semblait jusque-là improbable et dans la difficile assimilation de sentiments qui le tiraillent.

Sortir pour aller où ? La rue ne m’attire pas. Que vais-je y trouver de plus qu’hier ? Certainement beaucoup moins. Inutile d’essayer de se réconcilier avec les choses familières lorsque le cœur n’y est pas.

S’il est bien une chose qui ne m’avait pas autant interpellée dans la BD, c’est la vertigineuse descente aux enfers que fait cet homme. Dans l’œuvre originelle de Yasmina Khadra, il déraisonne tant et si bien qu’on imagine que la folie sera son seul refuge. Je ne l’avais pas perçu ainsi en lisant la bande dessinée.

Mais ce n’est pas tout. Durant toute ma lecture, j’ai eu l’impression de relire un roman qui m’était familier tout en le découvrant totalement. J’avais rencontré Amine en lisant le scénario de Loïc Dauvillier, je le découvrais différemment ou le retrouvais en lisant Khadra. Amine. Les mots de Yasmina Khadra le transcende, je l’ai découvert plus vivant que je ne l’avais perçu initialement, plus en colère, plus irresponsable aussi.  Un homme si obstiné que même ses proches (amis, famille) ne sont pas en capacité de lui faire entendre raison. Un électron libre qui s’agite dans tous les sens et refuse de voir la dangerosité de la situation dans laquelle il s’enferme.

L’habileté avec laquelle Yasmina Khadra décrit le parcours de cet homme m’a séduite. La subtilité avec laquelle il déplie son récit nous fait passer par moult sensations. Ses propos sont si descriptifs qu’ils nous emportent dans le tourbillon des sentiments de son personnage et avec lui, nous amène à réfléchir sur la notion de couple, de valeurs, d’amitié, de filiation, de traditions, de racisme et de croyances. Dans les dernières pages du roman, on pourra lire les termes de voyage initiatique. Car telle est bien la dynamique engagée par cet homme qui force le destin et remet en cause tout ce en quoi il croyait jusque-là.

Il n’y a que deux extrêmes dans la folie des hommes. L’instant où l’on prend conscience de son impuissance, et celui où l’on prend conscience de la vulnérabilité des autres. Il s’agit d’assumer sa folie, ou de la subir.

PictoOKSuperbe roman de Yasmina Khadra. Je vous sais déjà nombreux à l’avoir apprécié. Ce que j’en retiendrais, c’est un voyage au cœur d’un pays tiraillé depuis des siècles et un homme impuissant face à la situation qu’il est amené à gérer.

Dorénavant j’ai une satisfaction, j’ai la certitude qu’il est préférable de lire l’adaptation de Loïc Dauvillier et Glen Chapron avant de lire l’œuvre originelle. Cela m’a permis de m’aventurer en terrain connu tout en découvrant presque totalement le récit. Mais je voudrais aussi saluer la qualité du travail de Dauvillier qui a contribué à donner une seconde vie à ce roman tout en ne déflorant ni son essence ni sa substantifique moelle.

Un très bel ouvrage. Si ce n’est déjà fait, je vous invite à le lire à votre tour. De mon côté, je viens d’acheter Les hirondelles de Kaboul

Une lecture commune que je partage avec Nahe (je te remercie encore de m’avoir offert ce roman !!) et Cristie.

Du côté des challenges :

Tour du Monde en 8 ans : Algérie

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Extraits :

« Il est toujours content lorsqu’on lui rend visite. Pour lui, c’est comme si on le ressuscitait. Il vit en ermite malgré lui, oublié dans sa maison qu’il avait construite de ses mains, au milieu de ses livres et de ses photos racontant de long en large les horreurs de la Shoah. Aussi quand un parent ou un ami vient frapper à sa porte, c’est comme si on soulevait la trappe sous laquelle il se terre pour mettre un peu de lumière dans sa nuit » (L’attentat).

« Un islamiste est un militant politique. Il n’a qu’une seule ambition : instaurer un Etat théocratique dans son pays et jouir pleinement de sa souveraineté et de son indépendance… Un intégriste est un djihadiste jusqu’au-boutiste. Il ne croit pas à la souveraineté des Etats musulmans ni à leur autonomie. Pour lui, ce sont des Etats vassaux qui seront appelés à se dissoudre au profit d’un seul califat. Car l’intégriste rêve d’une ouma une et indivisible qui s’étendrait de l’Indonésie au Maroc pour, à défaut de convertir l’Occident à l’islam, l’assujettir ou le détruire » (L’attentat).

« Je ne comprendrais jamais pourquoi les survivants d’un drame se sentent obligés de faire croire qu’ils sont plus à plaindre que ceux qui y ont laissé leur peau » (L’attentat).

L’attentat

Editeur : Pocket

Auteur : Yasmina KHADRA

Dépôt légal : janvier 2011 (1è édition en 2005 chez Julliard)

ISBN : 978-2-266-20497-2

Le canon graphique, tome 1 : De l’Epopée de Gilgamesh aux Liaisons dangereuses (Collectif)

Le canon graphique #1 : De l’épopée de Gilgamesh aux Liaisons dangereuses
Kick – Collectif © Editions Télémaque – 2012

Russ Kick était libraire (section romans graphiques) lorsqu’il fit le constat que de nombreux auteurs de bandes dessinées avaient adaptés des œuvres littéraires. L’idée lui vient alors de collecter ces réalisations puis de les compiler :

Il me fallait répertorier le meilleur de ce qui avait déjà été fait, commander de nombreuses nouvelles adaptations et assembler le tout. Cela me semblait une évidence, et pourtant personne n’avait encore pensé à créer un immense livre construit brique par brique, qui traversait les siècles, les pays, les langues et les genres et engloberait les romans, les nouvelles, les poèmes, les pièces de théâtre, les autobiographies, les discours et les lettres destinés à une occasion précise, ainsi que les travaux scientifiques, philosophiques et religieux.

Vaste chantier !

Russ Kick entreprit donc la construction d’une anthologie. Initialement prévue en un unique et volumineux tome, le travail de concertation avec l’éditeur (Seven Stories Press) a conclu à la nécessité de scinder en deux puis en trois tomes. Cet ouvrage a été publié en mai dernier aux Etats-Unis… on en profite donc assez rapidement !

Ce premier volume, De l’épopée de Gilgamesh aux Liaisons dangereuses, se consacre à une période qui va de l’Antiquité à la fin du 18ème Siècle. Un recueil de 500 pages qui compile 55 nouvelles très différentes les unes des autres mais toutes de très bonne qualité. Certains auteurs ont souhaité respecter scrupuleusement les œuvres originales, d’autres se sont permis quelques libertés de style.

Le fil conducteur du recueil est la chronologie des œuvres. Nous remontons donc le fil des siècles en passant par L’Iliade, Le livre de la voie et de la liberté de Lao Tseu, L’Apocalypse selon Saint Jean, les échanges épistolaires entre Héloïse et Abélard, La Divine comédie, Don Quichotte… (cliquez sur le visuel ci-dessous pour l’agrandir) :

Il n’y a pas d’unité graphique d’une nouvelle à l’autre. On navigue d’une adaptation en noir et blanc doté d’un trait assez épais à un dessin plus léché et en couleurs. De fait, et compte tenu de la richesse de l’ensemble, on ne ressent pas de lassitude durant la lecture.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Et découvrez les albums présentés par les autres lecteurs !

A venir : le tome 2  De Kubla Khan aux Sœurs Brontë (XIXe siècle ; ouvrage déjà publié aux Etats-Unis), et le tome 3 Plaisanterie infinie (le XXe siècle).

PictoOKUn premier volet très intéressant que je conseille aux amateurs.

Le site de la série et sa page Facebook.

La chronique de PaKa et de Bobd.

Le canon graphique

Tome 1 : De l’épopée de Gilgamesh aux Liaisons dangereuses

Série en cours

Éditeur : Editions Télémaque

Directeur de publication : Russ Kick

Dessinateurs / Scénaristes : COLLECTIF

Dépôt légal : novembre 2012

ISBN : 978-2-7533-0165-8

Bulles bulles bulles…

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Le canon graphique, tome 1 – Kick – Collectif © Editions Télémaque – 2012

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (Jonasson)

Chuuuttt… Je suis secrètement missionnée par les services secrets des organisations de bédéphiles pour espionner les instances littéraires de la haute blogosphère francophone ! Mais quelle ne fut pas ma surprise de constater que peu à peu, j’ai pris plaisir à ce travail effectué aux yeux et à la barbe de lecteurs crédules. Car avouez-le, vous étiez à mille lieues de penser qu’il était nécessaire de vous méfier d’une lectrice de miquets dans mon genre. Bref. Tout chancela le jour où je me suis surprise à offrir ce « Vieux » à ma belle-mère… livre que je n’avais même pas lu !! Et sur la bonne foi de quoi ?? De qui ?? Des lecteurs que je devais espionner !??

Force est de constater que les bédés m’ont habituée à vous côtoyer, à me familiariser avec vous, à prendre plaisir à vous lire et à en conclure que, non contents de m’influencer dans le choix des albums, vous êtes également parvenus à influencer une facette jusque-là non dévoilée de mon identité : celle de la lectrice littéraire.

Me voici donc une nouvelle fois (voir chronique de la semaine dernière) aux commandes de la rédaction d’une chronique littéraire.

Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire
Jonasson © Pocket – 2011

 » Franchement, qui a envie de fêter son centième anniversaire dans une maison de retraite en compagnie de vieux séniles, de l’adjoint au maire et de la presse locale ? Allan Karlsson, chaussé de ses plus belles charentaises, a donc décidé de prendre la tangente. Et, une chose en entraînant une autre, notre fringant centenaire se retrouve à trimballer une valise contenant 50 millions de couronnes dérobée – presque par inadvertance –à un membre de gang. S’engage une cavale arthritique qui le conduira à un vieux kleptomane, un vendeur de saucisses sur-diplômé et une éléphante prénommée Sonja… « 

(présentation officielle)

Ce road-movie décapant nous emmène donc dans la cavale hilarante d’un vieux centenaire polyglotte et qui, de surcroît, a oublié d’être sénile. Force est de constater que lorsqu’on parvient encore à « faire le mur » le jour de ses 100 ans, c’est que l’on a encore quelques tours dans son sac et une bien grande soif de sillonner les routes de Suède et de Navarre. Sur fond d’enquête policière, la découverte de ce surprenant personnage va nous conduire de surprise en surprise.

En 2005 tout d’abord, année durant laquelle l’épopée a lieu. Par un heureux (ou malheureux, tout dépend dans quel état d’esprit on se trouve)… par un heureux concours de circonstances donc, Allan Karlsson va être amené à faire la connaissance de non moins surprenants acolytes qui prendront la décision, pour des raisons qui leur sont très personnelles, de lui emboîter le pas. Les situations cocasses qu’ils rencontrent – et dont ils se dépêtrent avec humour et intelligence – vont donner du rythme à ce récit totalement déjanté.

Ensuite, je fus quelque peu surprise, dans un premier temps, de constater la présence d’un chapitre intitulé « 1905-1929 » où l’on va découvrir, en parallèle du récit principal, quel fut le parcours d’Allan de sa naissance à son 100ème anniversaire. Je me suis finalement résignée avec grand plaisir à la présence de ces flash-backs aussi fantasques que malicieux, une bien belle occasion de revisiter d’un œil amusé les moments historiques de l’Histoire mondiale. Flegmatique, inventif, doté d’une redoutable répartie et au demeurant fort sympathique, c’est avec cet énergumène que Jonas Jonasson parvient à nous tenir en haleine 500 pages durant. On ne comptera pas les retournements de situation ubuesques auxquels l’auteur recourt pour relancer son épique récit mais la tournure des événements colle si bien à la personnalité du héros que je n’ai pas tiqué l’ombre d’un instant durant ma lecture. L’étonnement a rapidement laissé la place à la satisfaction de découvrir toutes les cordes qu’Allan avait mises à son arc durant son siècle de vie. C’est finalement avec délectation que j’en suis venue à percevoir les odeurs de vodka ou autres breuvages alcoolisés qui font leur apparition tout au long du récit… et à pouffer de rire à une fréquence telle que la décence m’oblige à en taire l’énumération. Presque un siècle d’Histoire défile ainsi sous nos yeux. La patience et l’obstination d’Allan – à ne rallier aucune cause politique ou religieuse – priveront ses interlocuteurs de leurs meilleurs arguments… arguments qui avaient pourtant faits massivement leur preuve. Qu’ils s’appellent Franco, Staline, Truman, Mao (et j’en passe !!), rien ne convaincra Allan que la chose politique est digne d’intérêt.

Quant à certains voyous comme par exemple « un jeune dégingandé aux cheveux blonds longs et gras, à la barbe clairsemée et portant une veste en jean avec dans le dos l’inscription Never Again », lui aussi semble être à bouts d’arguments pour convaincre Allan d’obtempérer.

Je remercie tous les jeunes et les moins jeunes lecteurs qui, par le biais de leur critique littéraire, ont mis ce roman sur mon chemin. Bien évidemment, j’invite les autres jeunes et moins jeunes lecteurs qui n’auraient pas encore lu ce roman à se le procurer.

« J’ai une fois de plus la confirmation qu’il ne sert à rien de commencer sa journée en essayant d’imaginer ce qui va se passer » (Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire).

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire

Récit complet

Éditeur : Pocket

Collection : Romans étrangers

Auteur : Jonas JONASSON

Dépôt légal : 2011

ISBN / EAN : 9782266218528

Oreiller d’herbes (Sôseki)

Mettant un point d’honneur à atteindre les objectifs que je me suis fixés dans le cadre de l’aventure collective proposée par Enna… je suis quelque peu poussée dans mes retranchements. Ce blog va donc accueillir ponctuellement des critiques littéraires… et me permettre de donner suite à certaines conversations débutées en d’autres lieux 😉

Oreiller d'herbes
Sôseki © Rivages – 2007

« Un peintre se retire dans les montagnes, pour peindre, pour se reposer, mais surtout pour faire le point sur son art. Qu’est-ce que la sensibilité artistique ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est-ce qu’une sensation ? Comment distinguer l’art japonais de l’art occidental ? Le peintre observe la nature mais aussi les êtres humains. Dans l’auberge où il loge, il est le témoin silencieux d’un curieux manège. Une femme exceptionnellement belle paraît chargée d’un passé mystérieux qu’il essaie de mettre au jour. Les légendes du lieu, les commérages s’entremêlent et, à travers l’observation de cet être qui est à la fois le modèle idéal du peintre et le personnage du roman en train de s’écrire, l’auteur tente de définir son art, dans l’attente de la crise qui lui donnera son sens » (extrait présentation éditeur).

Difficile exercice dans lequel je me lance car il est ardu d’expliquer le cheminement par lequel nous fait passer ce roman. J’ai tout d’abord cru que je ne parviendrais pas au terme de l’ouvrage tant la lecture des premières pages est laborieuse.

Pourtant, en apparence, la « prise de contact » est agréable. Le récit se développe à la première personne et nous permet d’accéder au monologue intérieur du narrateur. Lorsqu’on fait la connaissance de cet homme – un peintre – il est train de gravir les sentiers rocailleux d’une montagne. A mesure qu’il progresse dans son ascension, ses pensées cheminent sur la démarche qu’il est en train d’entreprendre. On comprend que son intention est de se soustraire de l’agitation de la Cité (de la société) pour être au plus près de la nature et y mener une réflexion sur le sens de la vie, des valeurs. Il souhaite trouver un lieu propice pour vivre en adéquation avec l’art de vivre qu’il s’est fixé. Sôseki Natsumé ne raconte pas l’histoire d’un homme en quête d’inspiration mais propose une réflexion plus large sur la création artistique et l’importance de l’Art dans nos sociétés (orientales et occidentales).

Je pense toujours que le rapport entre l’air, les choses et les couleurs est un des sujets d’étude les plus intéressants au monde. Faut-il rendre l’air en s’appuyant sur les couleurs, faut-il peindre l’air en s’appuyant sur les objets ? Ou bien encore, faut-il intriquer ensemble les couleurs et les choses, en s’appuyant sur l’air ? Il suffit d’une modification de l’état d’esprit pour que le tableau change de tonalité. Ces tonalités diffèrent selon le gout de l’artiste : c’est normal, mais il est aussi naturel que cette tonalité se définisse en fonction du temps et du lieu.

Dès la première page, le narrateur est entièrement consacré à sa quête spirituelle et chaque élément (un caillou, une fleur, le relief d’une montagne…) est prétexte à la réflexion et à l’introspection. Cependant, pour le lecteur, ce n’est pas simple de lui emboiter le pas aussi promptement.

Oreiller d’herbes est une œuvre poétique. La contemplation est un élément central du récit, le rythme narratif est au service des cheminements intérieurs du personnage principal. La présence de quelques personnages secondaires permet de le relier à des considérations plus matérielles ; leurs agissements et leurs propos interpellent le narrateur, le surprennent, l’incitent à approfondir sa démarche et à l’ancrer dans la réalité.

Moi qui me suis provisoirement écarté du monde des passions humaines, je n’ai pas à le regagner, du moins durant ce voyage. Sinon, je gâcherais ce voyage exceptionnel. Je dois passer le monde des passions humaines au crible, comme du sable, et ne contempler que l’or splendide qui y est retenu.

Je me suis finalement laissée porter par la douceur de cette ambiance et j’ai apprécié la facilité avec laquelle Sôseki s’efface derrière son personnage pour aborder son questionnement autour de l’acte de création artistique. Il revient également à plusieurs reprises sur le décalage entre tradition et modernité. Sôseki n’hésite pas à faire référence à des auteurs japonais et européens ainsi qu’à son propre répertoire bibliographique puisque plusieurs de ses haïkus sont repris par son personnage.

Merci à qui de droit 😉

Les chroniques : Anthony (Littexpress), Fred (BenzineMag), Juliette Clochelune (Francopolis), Falbalapat.

Extraits :

« Ce qui disparaît soudain donne la sensation de la soudaineté, mais la nostalgie est alors sans consistance. Dans le cœur de celui qui entend une voix qui se tait d’un seul coup, se produit une sensation de coupure nette. Or, lorsqu’un phénomène se dissipe de lui-même et disparaît sans qu’on s’en soit aperçu, le temps s’attarde et s’affine et notre angoisse se réduit en subtilités. Tel un mari malade dont on attend la mort et qui ne meurt pas, telle une lampe dont on attend l’extinction et qui ne s’éteint pas, ce chant qui vous trouble et dont vous ne savez pas s’il doit ou non s’arrêter, contient en lui cet air où sont résumés tous les regrets du printemps de ce monde » (Oreiller d’herbes).

« La civilisation, de nos jours, consiste à offrir quelques mètres carrés de terrain à chacun et à dire : Faites ce que vous voulez sur ce terrain, que vous dormiez ou que vous restiez éveillé. Elle entoure de grillages ces quelques mètres carrés en vous interdisant, sous la menace, de faire un pas de plus, mais il est normal que ceux qui jouissent de la liberté sur ces quelques mètres carrés désirent en jouir aussi au-delà de ces grillages. Les malheureux habitants de ces pays civilisés, du matin au soir, aboient en s’agrippant aux grillages. La civilisation, après avoir fait de chaque individu un tigre féroce en lui rendant la liberté, maintient la paix civile en le jetant dans une cage. Cette paix n’est pas la paix véritable. C’est celle d’un tigre au zoo, qui fixe les visiteurs, le corps tapi. Il suffirait qu’une seule barre de la cage cédât… et le monde serait sens dessus dessous » (Oreiller d’herbes).

Oreiller d’herbes

Récit complet / Littérature japonaise

Challenge Petit Bac
Catégorie Végétal

Titre original : Kusamakura

Éditeur : Rivages

Collection : Rivages Poche / Bibliothèque étrangère

Auteur : SÔSEKI Natsumé

Dépôt légal : 2007

ISBN : 978-2-86930-245-7