Les Mystères de Hobtown, tome 2 (Bertin & Forbes)

« L’Affaire des Hommes disparus » est le premier tome de l’univers des « Mystères de Hobtown ». Dans le premier tome, l’intrigue portait sur une succession de disparitions dans la petite ville et l’ouverture d’une enquête. Dana Vance dirige une équipe de cinq enquêteurs dont fait notamment partie Sam Fich, le fils d’un des disparus. Un petit rappel des faits nous accueil dans ce second tome.

Bertin – Forbes © Pow Pow – 2020

Nous nous trouvons à Hobtown, une petite bourgade fictive de Nouvelle-Ecosse. Les fêtes de Noël approchent et le vieil ermite du village a été terrassé par une violente crise de panique. Dans la myriade de témoins présents lors du drame, un petit groupe de cinq amis. Ensemble, ils avaient enquêté sur une affaire de disparitions inquiétantes. L’attitude étrange de l’ermite leur met la puce à l’oreille… est-ce un avant-goût de nouveaux événements tragiques à Hobtown ? Ce n’est qu’une intuition et rien, pour le moment, ne leur permet de savoir par où orienter leurs recherches.

Pour l’heure, les vacances de Noël commencent. Dana, Sam, Pauline, Brennan et Dennis ont des projets. Tandis que Dana doit partir en vacances avec son père, Pauline et Brennan sont quant à eux attendus au camp d’hiver de Knotty Pines, une vieille école dont la renommée n’est plus à faire. Il n’en reste pas moins que Knotty Pines est un lieu sordide et mystérieux. Et si Brennan l’accueil qui leur est réservé conforte Brennan dans son exaltation, Pauline observe des choses pour le moins inquiétantes.

Dans l’univers d’Hobtown, une autre affaire s’ouvre avec ce second opus. Quelques références en littérature jeunesse servent à asseoir les bases de cet univers mais la manière dont l’intrigue se déplie est tout à fait originale… atypique… déroutante.

J’ai tout compris, je n’ai rien maîtrisé. Partagée entre la curiosité de savoir ce que nous réserve la page suivante et un désintérêt manifeste pour l’intrigue… et l’envie de refermer l’album régulièrement. On est tenu par des éléments qui nous échappent, une histoire qui échappe à notre compréhension. Le lecteur est balloté pendant la quasi-totalité de l’histoire par les événements et les multiples rebondissements qui ont lieu. Evidemment, le dénouement nous apporte les réponses que nous attendions. Evidemment, sur la fin, les zones obscures sortent de l’ombre et on peut enfin constater la cohérence de cet immense puzzle angoissant. Je reconnais que le scénario de Kris Bertin nous tient en haleine. Le scénariste ménage le suspense avec brio, mêle aux éléments d’une enquête un peu naïve des éléments surnaturels qui épicent le récit. Le dessin d’Alexander Forbes en revanche me plait moins car je l’ai souvent trouvé grossier. L’ensemble quant à lui se tient ; pour une raison que je n’explique pas (ou peut-être est-ce parce que l’histoire pique notre curiosité), je suis parvenue à lire ce récit de la première lettre à son point final. Pourtant, l’envie d’abandonner la lecture a été omniprésente. Etrange contradiction, étrange ambiance de lecture.

Si j’ai pris un petit moment pour écrire ces propos, ma démarche était avant tout une vaine tentative pour border mes impressions de lecture et tenter de comprendre ce qui m’a gênée dans ce titre, au point de n’avoir eu aucun plaisir à sa lecture. L’envie tenace d’avoir des retours d’autres lecteurs qui auraient lus cet ouvrage est également une des raisons qui m’a conduite à publier cette chronique.

Les Mystères de Hobtown / Tome 2 : L’Ermite maudit

Editeur : Pow Pow

Dessinateur : Alexander FORBES / Scénariste : Kris BERTIN

Traduction : Alexandre FONTAINE ROUSSEAU

Dépôt légal : décembre 2020 / 192 pages / 19 euros

ISBN : 9782924049815

La Cage aux cons (Angotti & Recht)

Angotti – Recht © Guy Delcourt Productions – 2020

Karine, c’est l’amour de sa vie.

Et Karine aime l’argent. Elle veut beaucoup d’argent.

« En vrai, il y a que la poésie pour changer la misère du monde. Du moins, quand on n’a pas le pognon. D’ailleurs, Karine dit qu’on peut pas être à la fois pauvre et heureux. Mais elle aime quand même la poésie. »

Aussi, lorsqu’elle le fout à la porte et lui intime de revenir avec les poches pleines de pognon s’il veut de nouveau envisager de pouvoir la sauter, il ne réfléchit pas trop longtemps. C’est au bar qu’il trouve la solution : celle de suivre un client qui se vante à qui veut l’entendre qu’il est plein aux as et qu’il possède un joli petit magot chez lui.

Alors ni une ni deux, il décide de suivre ce bourgeois et de le cambrioler. Profitant de la nuit, il pénètre dans la riche demeure et trouve la planque aux biftons. Plein de biftons ! Jusqu’à ce que la lumière s’allume et que le bourgeois se mette à mener la danse avec élégance… une arme à la main.

« On a beau dire, un pétard, ça augmente considérablement le potentiel d’autorité d’un homme. »

Rapidement, le rentier fait faire un tour du propriétaire à notre gaillard. Un mort par ci, un mort par là… il ne met pas longtemps à comprendre que le riche poulet qu’il voulait plumer est un vrai psychopathe. Notre bonhomme est tombé dans un vrai guêpier. Le voilà désormais prisonnier et soumis au bon vouloir de celui qui le retient en otage.

La dernière fois que j’avais lu un récit de Matthieu Angotti, c’était à l’occasion de la sortie de son premier album, « Désintégration – Journal d’un conseiller à Matignon ». Et je ne pensais pas relire le scénariste de sitôt car son récit ministériel m’avait agacée. Le revoilà pourtant avec un huis-clos d’un autre genre. Cette fois, on quitte le registre de l’expérience personnelle (et professionnelle) pour rentrer dans un thriller où un voyou minable – porté sur la bouteille, le sexe et la poésie – se retrouve pris dans la toile d’un étrange psychopathe. Ce dernier prend l’apparence d’un rentier solitaire, un homme aigri et calculateur. Rapidement, notre « héros » décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Bien que la situation ne soit pas à son avantage, il choisit de profiter des bons côtés de la situation. Il observe son étrange preneur d’otage et se convainc qu’il parviendra à trouver le moment opportun pour prendre la fuite. Le scénariste travaille son ambiance de façon singulière et les rebondissements ne manquent pas de nous surprendre. Le résultat est réellement ludique. Matthieu Angotti se sert de l’humour dont son personnage principal fait preuve pour relativiser la situation et désamorcer la tension avant qu’elle ne devienne trop oppressante pour nous [lecteurs].

Le rythme narratif trouve son équilibre entre deux tons. D’un côté, on a la voix-off du pauvre bougre qui endosse le costume de personnage principal. Il choisit de rester positif face à sa situation de captif. Il constate vite que malgré les apparences, il vit aux frais de la princesse dans d’assez bonnes conditions. L’état d’esprit dans lequel il vit sa privation de liberté nous le rend, au demeurant, fort sympathique ! L’autre ton de la narration se trouve dans les échanges interactifs entre le « con » bourgeois et notre pauvre hère. Beaucoup d’autodérision, un poil de cynisme et une bonne rasade de perversité sont les éléments sur lesquels se construit l’intrigue. Sans compter que les deux hommes se trouvent un centre d’intérêt commun : la poésie ! Les voilà qui déclament avec parcimonie quelques alexandrins, ce qui est assez inattendu et renforce le comique de situation. Quelques explosions de violence par-ci par-là nous rappellent à l’ordre régulièrement et nous intiment de ne pas oublier que le con est imprévisible voire irascible… il faut se méfier de l’eau qui dort. Je n’ai pu m’empêcher de comparer cette atmosphère – fruit d’un judicieux dosage d’humour et de sérieux – à certains albums d’Aurélien Ducoudray.

Au dessin, on retrouve Robin Recht qui avait déjà collaboré sur le précédent album de Matthieu Angotti. Il construit un univers en noir et blanc qui se marie très bien au propos.  La lecture est fluide, on avance dans l’album un peu comme si on regardait un bon vieux policier. D’ailleurs, la trogne du commissaire en charge de l’enquête n’a pas été sans me rappeler Lino Ventura… je n’ai donc pu m’empêcher de donner la voix de l’acteur et sa gestuelle à ce personnage secondaire.

L’album m’attendait depuis un moment et j’en différais la lecture, accaparée par la conclusion trop rapide que j’avais tirée de ma lecture de « Désintégration » ; il me semblait que j’étais totalement étanche au travail d’écriture de Matthieu Angotti… voilà qui n’en est rien ! C’est donc une très belle surprise de lecture !

La chronique de Branchés culture.

La Cage aux Cons (récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Machination

Dessinateur : Robin RECHT / Scénariste : Matthieu ANGOTTI

Dépôt légal : octobre 2020 / 152 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782413018575

Castelmaure (Trondheim & Alfred)

Trondheim – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2020

Au pays de Castelmaure, il y a des sorcières qui, la nuit, tordent le cou aux lièvres pour avoir les ingrédients nécessaires à leurs potions.

Au pays de Castelmaure, il y a des petits garçons sans yeux qui, la nuit, font peur aux sorcières.

Au pays de Castelmaure, il y a plein de contes et de légendes qui font peur… et un mythographe qui voyage par monts et par vaux pour les collecter et pouvoir publier un recueil de contes populaires. Zéphyrin est ce mythographe. Après avoir mis ses pas six ans durant dans les pas du roi Eric sans toutefois parvenir à le trouver, Zéphyrin s’est mis à courir après les contes populaires et notamment celui qui parle de la Malédiction de Castelmaure. Une quête pas plus insensée que la première… peut-être est-il plus utile de coucher par écrit des récits jusque-là transmis uniquement à l’oral que de courir après un fantôme…

Et puis un jour, la quête de l’un et la fuite de l’autre s’arrêtent lorsqu’ils se retrouvent nez-à-nez. De pauvres hères les ont rejoints et les légendes de Castelmaure trouvent tout leur sens.

Voilà un récit fort surprenant auquel je ne m’attendais pas de la part de ces deux auteurs. Alors certes, Lewis Trondheim est capable de tout, d’aventures un peu dingues, dans tous les genres et à toutes les périodes, mais la quête moyenâgeuse sur fond de surnaturel… je ne l’avais pas vue venir. Alors certes (oui je sais… encore…), il n’y a rien de convenu dans cette aventure. Des choses déjà vues ailleurs oui mais assemblées de cette façon-là non. C’est une fois encore tellement neuf que que je n’ai rien vu venir… la chute, la manière dont l’histoire se déplie et les étapes par lesquelles elle passe.

Cela raconte le poids d’une malédiction. Cela dit qu’il y a toujours une part de vérité dans les légendes (pour ne pas dire dans les rumeurs). Cela dit que seul, on n’arrive à rien et qu’à deux, on est plus intelligents. Cela dit qu’il y a toujours quelques part un individu Alpha qui a besoin de guerres intestines pour parvenir à ses fins. Cela dit que l’oralité est une très belle transmission mais que si l’on n’y prête attention, c’est tout un savoir qui se perd. Cela dit encore qu’on n’arrêtera jamais de remettre au goût du jour des mots inusités plein de sens… voire des mots à double sens… ainsi le mythographe peut être celui qui court après les légendes mais… cela peut être aussi celui qui collecte les discours d’affabulateurs – voire mythomanes – en tout genre…

Le dessin d’Alfred est un peu goguenard, un poil caustique, glisse à merveille entre passé [où le nœud de l’intrigue s’est formé] et le présent [qui voudrait démêler tout cela]. D’apparence bonhomme, ce conte nous aspire finalement dans des enjeux bien plus importants que ceux auxquels on pensait initialement. Et c’est bel et bien par la surprise qu’on nous ferre ici… allant de personnages en personnages a priori sans liens apparents jusqu’à ce que le puzzle narratif se forme dans un tout très cohérent.

Ne vous fiez pas aux apparences car ces dessins dynamiques et colorés, c’est bel et bien à un public adulte que ce conte s’adresse. Amateurs de bizarreries, d’univers atypiques où rien n’est cousu de fil blanc… cet album est pour vous.

La chronique de Paka.

Castelmaure (Récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Shampooing

Dessinateur : ALFRED / Scénariste : Lewis TRONDHEIM

Dépôt légal : octobre 2020 / 144 pages / 18,95 euros

ISBN : 978-2-4130-2890-1

Le Trésor du Cygne noir (Corral & Roca)

Corral – Roca © Guy Delcourt Productions – 2020

Le point de départ de ce récit nous fait revenir en 2007 lorsqu’un groupe de chasseurs d’épaves américains découvrent les restes du Cygne noir dans les profondeurs du Détroit de Gibraltar. Dans ses soutes, des pièces de monnaies de plus de deux siècles. L’équipe de chercheurs est dirigée par Frank Stern, un homme passionné, sorte d’Indiana Jones des temps modernes… l’honnêteté en moins.

A l’annonce de la découverte, les espagnols revendiquent le trésor puisque le galion serait ibérique. A Madrid donc, on s’active. Alex Ventura, jeune agent du Ministère de la Culture, est mandaté pour suivre le dossier et coordonner la bataille juridique qui s’engage et qui attribuera la propriété légale de ce navire et de sa cargaison.

Ma lecture de « Rides » il y a 10 ans a été une rencontre coup de cœur avec la sensibilité que Paco Roca injecte dans ses récits et personnages. J’avais lâché une larme, émue par ce vieux monsieur en proie à la maladie d’Alzheimer, la cruauté de ses moments de lucidité où il mesurait le vide abyssal qui se creusait insidieusement entre lui et son entourage. « Le Phare » et « Les Rues de sable » n’ont fait que confirmer le fait que je trouvais très vite ma place dans les univers développés par Paco Roca. Puis le temps a passé et je me suis davantage tournée vers de nouveaux genres : reportages, documentaires… et surtout vers des artistes qui proposaient des ambiances graphiques moins conventionnelles, moins « lisses » . Aujourd’hui disons-le, quand on me demande de faire une petite sélection des ouvrages qui m’ont le plus plu, c’est principalement des ouvrages en noir et blanc que je sors de ma bibliothèque (Sergio Toppi, Danijel Zezelj, Fred Peeters, Manu Larcenet…). Bref, j’aime les dessins qui ne cherchent pas la perfection esthétique mais qui veillent à nous transmettre des émotions ; ils me parlent beaucoup plus que des illustrations propres trop proprement mise en couleurs à la palette graphique. Et puis côté scénario, j’aime bien quand cela nous brusque, nous interroge, nous malmène tout autant que nous dorlote… Et donc en 2016, quand « La Maison » a été publiée, j’étais forcément au rendez-vous mais ce fut un peu la déception d’être face à du trop-lisse-pour moi. Trop lisse au niveau graphique et trop lisse au niveau de la psychologie des personnages. J’ai eu l’impression d’effleurer un univers.

Qu’à cela ne tienne, j’ai mon caractère et il me faut plus que ça pour abandonner une lubie (un auteur en l’occurrence). Logiquement, je voulais donc découvrir « Le Trésor du Cygne noir » …

L’intrigue s’appuie sur des faits dont Guillermo Corral a été directement témoin lorsqu’il était diplomate pour le Ministère de la Culture. Le récit relate donc des événements historiques véridiques qui cimentent les différents éléments du scénario. Pour le reste, on est en présence de personnages qui ont de la consistance [mais pas assez, ils sont trop plein de bons sentiments ou de mauvais sentiments… il n’y a finalement pas de demie mesure] et il y a une réelle fluidité dans la chronologie des événements. On s’arrête tour à tour sur chacun des deux parties en présence (qui se résume en l’éternel combat entre le bien et le mal) et on touche du doigt des questions diverses : le patrimoine national et culturel d’une nation, l’existence d’enjeux économico-politiques, le déroulement d’une procédure juridique sur fond de secret, de corruption, de manipulation, de malhonnêteté… Le dessin est d’une limpidité redoutable, les couleurs sont proprettes… Bref, voilà un album qui offre un bon divertissement et qui se lit sans aucune difficulté mais… qui sans surprise, n’a pas la profondeur que j’aurais espérée. J’aimerais tant que Paco Roca parvienne de nouveau à créer un personnage sensible, touchant, presque palpable et capable de nous faire vibrer ! On est loin… bien loin de l’alchimie que Paco Roca était parvenu à créer dans « Rides » … et c’est bien dommage !

Du suspense, des rebondissements, une course contre la montre, des bons sentiments… voilà une douceur un peu trop douce qui m’a cantonnée au rôle de simple spectatrice-lectrice.

Le Trésor du Cygne noir (récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Paco ROCA

Co-scénarisé par Guillermo CORRAL VAN DAMME

Dépôt légal : février 2020 / 216 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-4130-1996-1

Moonshadow (DeMatteis & Muth)

« … un voyageur retourna dans la ville où il avait jadis vécu, une ville bâtie sur les Souvenirs, l’Innocence et la Joie, qu’il avait croisés irrégulièrement durant ses années d’errance. »

Je n’ai pas su résister à ce visuel de couverture. Cet enfant – qui nous tourne le dos et qui regarde ce visage lunaire inquiétant et sournois – m’a intriguée. En arrière-plan, un paysage infini, à en perdre la raison. J’ai eu envie de savoir ce qu’il cachait. D’être dans le secret, moi aussi, de son univers. Magnifique et intrigante illustration de Jon Muth que je pris comme une invitation à la lecture, une promesse de dépaysement et d’un grand voyage.

Alors de quoi ça parle ?

DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Il était une fois… Moonshadow, un vieillard au couchant de sa vie. Moon est l’enfant qui, sur la couverture, regarde cette créature sphérique que l’on appelle un G’I-dose… cette boule est un être vivant capricieux. Ces êtres influencent à leur manière le destin de la galaxie. Cà et là dans l’univers, ils capturent des individus puis les placent dans des « zoos » où leurs victimes s’occupent comme elles le peuvent. La mère de Moon fut capturée et placée dans un des zoos des G’I-doses. Elle est le seul être vivant à avoir eu une relation affective avec un G’I-dose. Elle se maria avec lui. De leur union, naquit Moon.

Le père de Moon jouait au grand absent. Moon grandit dans un petit monde aux frontières limitées, sous la protection de sa mère qui le couvait d’amour. Jusqu’au jour où elle meurt. Peu après, le père de Moonshadow revient et catapulte Moon dans un vaisseau avec pour seuls compagnon Frodo (le chat de Moon) et Ira (un extra-terrestre poilu, lubrique et imprévisible).

C’est le début d’une grande errance. D’une grande aventure qui mènera Moon de planètes en rencontres, de joies en peines, de guerres en quiétudes.

Moonshadow raconte sa vie.

« Je suis assis là, Frodo (ce chat miraculeusement vieux) dans les bras, à me rappeler ces vers de Shelley ; à me rappeler aussi les spectres rugissants et les torrents furieux de MA vie ; à me rappeler par-dessus tout mes pérégrinations sur la « plage solitaire » de la jeunesse et l’ami adoré avec qui je la parcourais. »

Le premier numéro de Moonshadow est sorti en janvier 1985. L’éditeur en vante les éloges en arguant : « Véritable conte de fée pour adulte, Moonshadow écrit par J.M Dematteis et dessiné par Jon J. Muth est célèbre pour avoir été le premier roman graphique américain entièrement peint. Découvrez-le ici pour la première fois dans son édition définitive. »

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Concrètement, Moonshadow est pour moi une aventure fantasque, un peu foutraque et très touchante. Une quête identitaire bancale qui a manqué plusieurs fois de me faire débarquer mais que j’ai tout de même continué à engloutir… par curiosité et du fait d’un attachement certain au personnage central de Moonshadow. Il est atypique. Naïf, empathique, bienveillant. Il est aussi dans le doute permanent. Aussi solide qu’une brindille, il s’appuie sur l’espoir que sa mère défunte guidera ses pas à partir de l’au-delà et que son compagnon de route (l’énergumène poilu et lubrique) saura le protéger. Orphelin, illuminé, criminel, sauveteur, … le héros aura vécu cent vies en une ! Il est souvent indécis et manque de confiance en lui alors forcément, ça le rend attachant. La curiosité m’a piquée de savoir ce qu’il allait devenir. Il me fallait savoir comment il parviendrait à se sortir des guêpiers dans lesquels il n’a pas son pareil pour aller se nicher…

… et puis, j’avoue que très vite, je suis tombée sous le charme des illustrations de Jon Muth. Son coup de pinceau est magnifique. Il sublime le récit, le sauve lorsque ce dernier fléchit, lui donne davantage d’élan quand il devient plus fougueux.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

« Moonshadow » est une histoire patchwork. Celle d’une quête d’identité en premier lieu mais aussi une critique de la société. Ce jeune héros pose un regard sur le monde infini qui l’entoure : la guerre et ses conséquences, la famille, le pouvoir, les rapports entre les hommes et les femmes, la façon dont différentes communautés se côtoient, la religion, le sexe, l’amitié, la mort… On suit une vie, on vit une vie qui baigne dans la métaphore. Le personnage nourrit un imaginaire sans bornes et sa capacité à rêver, à extrapoler ou à déprimer ne connaît aucune limite. Nourrit d’un amour inconditionnel pour la littérature, il lit goulûment depuis le plus jeune âge et projette ses émotions et ses fantasmes dans les récits qui jalonnent son parcours. Ainsi, le narrateur fait son autobiographie à l’aide de miscellanées hétéroclites. Il nous raconte en quoi le fait de savoir quel est le sens de la vie fut une quête qu’il a mené durant toute son existence.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

A l’aide de métaphores et de nombreuses références littéraires, on apprend donc quelles ont été ses joies enfantines, comment il a traversé les affres de l’adolescence et quelle est la porte qu’il a empruntée pour entrer dans la vie adulte. A partir de là, la vie comme on la connait avec ses joies et les douleurs incroyables qu’elle peut nous réserver. John Marc DEMATTEIS offre une vision de l’humanité, à la fois critique et tendre. Il montre comment la société -et les lois qu’elle établit – aliène les individus qui la composent ; elle est capable de veiller à leur bien-être autant qu’elle crée leur malheur. Par moment, le scénario devient une tribune qui dénonce les travers de l’humanité.

« Votre Oncle Sam, disait le message, vous envoie en vacances au Vietnam où les garçons deviennent des hommes, et les hommes, des cadavres. »

Que l’on hésite ou non à tourner la page, que l’on s’agace d’un énième rebondissement ou que l’on soit pris dans les mailles du scénario, tout de même… tout de même… la lecture est longue : prenante (par passages), plus revêche (à d’autres moments), j’ai mis plusieurs jours à parvenir au bout de l’album mais ne regrette en rien d’avoir tenu bon ! Le dénouement vaut vraiment le coup d’œil.

Moonshadow (récit complet)

Editeur : Akiléos

Dessinateur : Jon J. MUTH / Scénariste : John Marc DEMATTEIS

Traducteur : Mathieu AUVERDIN

Dépôt légal : février 2020 / 512 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-3557-44600

L’Homme gribouillé (Lehman & Peeters)

Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Paris. Il pleut. Il n’arrête pas de pleuvoir. La ville est inondée. On entre dans la grisaille de la ville. L’album sera en noir et blanc comme pour mieux coller à la réalité.

Vous le sentez pas ? Moi, je le sens. C’est dans l’air. Dans la lumière aussi. Cette espèce de gris plombé. Le mon est lourd et plein.

Betty est revenue vivre chez sa mère, Maud, le temps que les travaux dans son appartement soient terminés. Betty est revenue vivre chez son excentrique mère avec sa fille, Clara, une adolescente sympathique, franche, mature et mesquine. Comme à chaque fois qu’une échéance professionnelle importante approche – le genre de dossier où il ne faut pas se louper – les angoisses de Betty se manifestent par le fait qu’elle est incapable de prononcer un seul mot. Réduite au silence… pour quelqu’un qui travaille dans le monde de l’édition, ce n’est pas aberrant de repasser par l’écrit pour communiquer. Mais pour ce rendez-vous important qui arrive dans deux jours, il faudra qu’elle ait retrouvé la voix !
En attendant la fin des travaux, les trois femmes cohabitent, à la grande joie de Maud. Jusqu’à ce que Max sonne à la porte en pleine nuit. Max, mystérieux sous son masque inquiétant, étrange dans son manteau de plume, vient réclamer le paquet que Maud devait lui remettre. Il menace, ordonne, intimide pour obtenir son dû… et comme Maud ne se réveille pas, il semble transmettre une lourde malédiction à Clara. Des images jaillissent du passé et l’ombre de cet oiseau de mauvais augure va s’étendre sur cette petite famille qui menait jusque-là une vie plutôt paisible.

Je suis entrée dans l’album avec précipitation. Le seul fait de voir les noms de Serge Lehman – « La Brigade Chimérique » ou « Thomas Lestrange » – et de Frederik Peeters – difficile de tout nommer, je n’ai pas tout lu mais je n’en suis pas loin, je cite en vrac l’excellent « Lupus » , le poignant « Pilules bleues » ou bien encore la série « Koma » ! – a suffit pour que mon cœur ne fasse qu’un tour. J’ai donc ouvert cette bande dessinée en salivant d’avance…

C’est avec un Paris essoré par les pluies incessantes que le scénario s’installe. On entre dans le quotidien englué de Betty, l’une des héroïnes de cette histoire. Car Fred Peeters et Serge Lehman, les deux scénaristes, n’ont pas choisi un personnage central mais un trio de femmes.

La première des trois que l’on rencontre, c’est Betty. Pour cela, on pousse la porte d’un bar de quartier et on s’accoude au comptoir à côté d’elle. On cale vite notre respiration sur la sienne puis on ajuste nos enjambées sur les siennes pour aller affronter cette humidité poisseuse qui nous fait frissonner. On se colle contre Betty, excusant même son caractère maussade. J’ai accroché de suite avec elle, si charismatique, si pleine de charme et d’humour. Si masculine dans sa démarche quand elle est irritée et son visage est d’une expressivité folle ; toutes les émotions donnent des intonations à ses traits, on pourrait presque lire en elle comme dans un livre ouvert. Presque. Car c’est la tempête sous un crâne et seule la voix-off est capable de témoigner à quel point ses pensées bouillonnent. En moins de dix pages, on est entré dans sa vie comme par effraction. On apprend qu’elle est maquettiste, parisienne et mère célibataire. En apparence, rien d’exceptionnel. On devine aussi qu’elle a grandi un peu tordu et cache son talon d’Achille derrière une attitude fière.

Le tableau est complet lorsque les scénaristes nous présentent à sa mère (Maud) et à sa fille (Clara). Cela se fait en une scène pleine de sous-entendus où les héroïnes montrent les caractéristiques principales de leurs personnalités respectives. Les principaux éléments sont alors posés. Les cartes semblent jetées, la couleur annoncée… Puis de-ci de-là on glane des informations supplémentaires, on laisse une, puis deux, puis plusieurs questions en suspens. On sait que les réponses nous serons données très certainement au compte-goutte, il suffit juste d’attendre un peu. Un dernier personnage entre dans la danse ; c’est Max, l’homme-corbeau ou plutôt Maître Corbeau, l’homme masqué. Mystérieux, inquiétant, obsédant. Derrière son masque se cache un lourd secret.

L’aphasie de Betty, le masque de Max, la rébellion adolescente de Clara, les sous-entendus de Maud… autant de facettes d’une vérité que l’on veut connaître, autant d’éléments qui nous aspirent vers le dénouement, nous poussant à tourner les pages avec avidité. La tension grandit peu à peu et l’ambiance se charge d’électricité.

Au dessin, je vois avec plaisir Frederik Peeters revenir au noir et blanc. Cette fois pourtant, il laisse moins de place au vide, moins de place au blanc. Il remplit du brume et d’ombres ses planches, il enrobe, borde et caresse ses personnage… il les tient dans ses griffes et dans cette ambiance graphique tantôt apaisante tantôt anxiogène.

Entrer dans cet univers fantastique c’est faire abstraction du reste. Epier le moindre signe, la moindre piste, le moindre espoir pour imaginer l’issue de secours. Les intrigues se mêlent et s’emmêlent, les rencontres se font et se défont.
Un conte qui, comme les contes des frères Grimm, contient une part d’horreur et de violence. Pour autant, impossible de le limiter au simple affrontement entre le bien et le mal. Un récit fascinant. Un conte fantastique sublime qu’on lit avec voracité. A dévorer goulûment ! Magistral !

Délice de lire cet album avec Jérôme et Noukette. On a eu envie de partager ça pour cette session de « La BD de la semaine » ; les liens des participants sont à retrouver chez Noukette !

L’homme gribouillé

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Frederik PEETERS
Scénaristes : Serge LEHMAN & Frederik PEETERS
Dépôt légal : janvier 2018
320 pages, 30 euros, ISBN : 978-2-7560-9625-4

Bulles bulles bulles…

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L’Homme gribouillé – Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018