Les enquêtes polar de Philippine Lomar, tome 3 (Zay & Blondin)

Philippine est régulièrement contactée pour enquêter sur des affaires qui touchent aussi bien au harcèlement qu’à la corruption. La jeune fille a 13 ans mais elle a déjà fait ses preuves en tant que détective privé émérite. On a déjà eu deux fois l’occasion de côtoyer Philippine, on sait qu’elle est futée et aussi butée qu’un âne quand elle a une idée en tête ou un os à ronger.

Cette fois, Philippine est contactée par Maxime dont le cousin est en prison. Ce dernier aurait été injustement accusé de l’agression d’un épicier. Maxime pense qu’il s’agit d’une stratégie d’un groupe de malfrats que son cousin avait pris en flagrant délit, ces derniers auraient donc trouvé le moyen de mettre son cousin hors-circuit le temps de la procédure judiciaire.

Maxime charge donc Philippine de réunir des preuves de leurs actes délictueux afin que les véritables coupables soient arrêtés. La détective en herbe se met rapidement au travail mais elle constate tout aussi vite qu’elle a affaire à de vraies racailles. En tout cas, leurs méthodes d’intimidations ne laissent aucun doute sur leurs facultés à employer des méthodes très expéditives…

Chaque enquête de Philippine Lomar est l’occasion pour Dominique Zay d’aborder un sujet d’actualité… le genre de sujets dont on ne parle pas de prime abord avec de jeunes lecteurs. Certaines problématiques traitées peuvent faire partie de leur quotidien (la question du harcèlement par exemple) mais le scénariste pioche aussi dans d’autres registres comme le racket en bande organisée ou la pollution volontaire des rivières. Ces sujets font en partie l’originalité de la série. Ils servent à « camper le décor » et à installer les personnages secondaires amenés à intervenir durant l’intrigue. Des personnages dont les caractères et comportements sont loin d’être cousus de fil blanc. Les rebondissements multiples donnent au récit et à l’enquête un rythme vraiment plaisant. On tourne les pages avec gourmandise et on ne peut s’empêcher d’apprécier le sang-froid et l’humour dont fait preuve l’héroïne.

Outre l’originalité scénaristique de cette série, on évolue dans une ambiance graphique qui s’inspire des mangas : les expressions des personnages sont exagérées par moment et cela permet de décaler la tension grâce au comique de situation, évitant ainsi de dramatiser inutilement les moments où surviennent des événements qui conditionnent la suite de l’histoire.

On continue ici à apprécier cette série haute en couleurs. Un univers jeunesse qui va très prochainement être enrichi d’un nouveau tome.

Les deux tomes précédents sont également sur le blogs (aidez-vous des index si vous voulez accéder à ces chroniques)

Les Enquêtes polar de Philippine Lomar
Tome 3 : Poison dans l'eau
Série en cours
Editeur : Editions de La Gouttière
Dessinateur : Greg BLONDIN
Scénariste : Dominique ZAY
Dépôt légal : juin 2018 / 48 pages / 14.70 euros
ISBN : 979-10-92111-76-7

Ça va faire des histoires (Desplechin)

Desplechin – Chapron © L’Ecole des Loisirs – 2018

Depuis le temps que je vois les lecteurs craquer pour les histoires de Marie Desplechin, en vanter les qualités, faire saliver tout le monde… depuis le temps ! Alors j’ai saisi l’occasion au vol. Une parution : hop… c’est l’occasion de découvrir cette plume que l’on m’a présentée comme si délicieuse.

Les vacances sont arrivées et avec elles, l’éternelle question de savoir comment s’occuper pendant cette période. Du haut de ses 7 ans, Fanta est perplexe. Sa mère ne veut pas qu’elle fasse de l’écran mais elle ne veut pas non plus qu’elle aille jouer dehors. Alors comment faire ? D’autant qu’entre elle, sa sœur et son frère, les rapports ne sont pas toujours… cordiaux. Heureusement, la bonne nouvelle ne tarde pas à venir : Fanta est invitée à passer quelques jours chez sa marraine. Son papa lui dit que c’est pour que sa maman se repose mais Fanta sait bien que c’est parce qu’elle est la « préférée » qu’elle a le droit de partir. Et puis ces « petites vacances » vont être pour Fanta l’occasion de se faire une nouvelle copine.

Diable que cette fillette est turbulente ! Je ne sais pas si c’était déjà le cas dans L’Ecole de ma vie que Marie Desplechin avait précédemment écrit mais c’est un vrai tourbillon de vie. Entre les bêtises qu’elle fait en permanence et les mensonges qu’elle trouve pour se couvrir, on comprend vite que partager le quotidien avec elle n’est pas de tout repos ! Sa marraine et son mari ne sont pas trop de deux adultes pour s’occuper de l’enfant.

Ça va faire des histoires – Desplechin – Chapron © L’Ecole des Loisirs – 2018

Marie Desplechin décrit une petite fille espiègle qui a recours à de nombreux subterfuges pour tenter de détourner les choses à son avantage. Incapable de voir plus loin que le bout de son nez quand elle est prise par ses jeux, Fanta est une petite peste qui ment à tout bout de champ ! Une peste très attachante en fait.

Marie Desplechin se glisse dans la tête de la fillette et partage avec le lecteur les moindres pensées de l’enfant. Elle est sans cesse en mouvement. Elle butine à droite et à gauche, délaisse un jeu pour un autre et donne libre court à son imagination. Généralement, les jouets qui passent entre ses mains ne sortent pas indemnes de ses épopées imaginaires… Et quand l’adulte gronde, la fillette invente des excuses farfelues. Ce petit bout de femme est peut-être naïve mais elle n’en est pas moins intelligente ; elle comprend vite que les adultes ne sont pas dupes.

Petit à petit, on voit que les choses vont bouger. La fillette veut comprendre ses erreurs et cherche un moyen de ne pas toujours décevoir « les grands » et/ou de ne pas les mettre tout le temps en colère. Elle comprend que ses mensonges lui servent de façon très éphémère voire lui compliquent l’existence… et qu’il lui faut agir autrement. C’est ce cheminement à hauteur d’enfant que Marie Desplechin nous invite à suivre.

Un sympathique roman jeunesse qui permet de parler des bêtises, des mensonges et de la confiance. Il y a beaucoup de fraicheur dans cet ouvrage !

Pour les 6-8 ans.

Ça va faire des histoires

Roman jeunesse
Editeur : L’Ecole des Loisirs
Collection : Mouche
Auteur : Marie DESPLECHIN
Illustrateur : Glen CHAPRON
Dépôt légal : avril 2018
76 pages, 8 euros, ISBN : 978-2-211-23677-5

Le Rapport de Brodeck, diptyque (Larcenet)

Larcenet © Dargaud – 2015
Larcenet © Dargaud – 2015

Larcenet © Dargaud – 2016
Larcenet © Dargaud – 2016

« Hier soir, les hommes ont tué l’Anderer. Ça c’est passé à l’auberge de Schloss, aussi simplement qu’une partie de cartes. Moi, je venais juste acheter du beurre, je suis arrivé après, je n’étais pas de la tuerie. Je suis simplement chargé du rapport. Je dois expliquer ce qui s’est passé depuis sa venue et pourquoi on ne pouvait que le tuer. C’est tout »

Brodeck l’orphelin a été mandaté par les hommes du village. Lui qui, enfant, a été trouvé par une vieille femme, errant, sur les ruines de son village natal. Elle l’a pris sous son aile. Elle l’a protégé. Puis l’a invité à la suivre, chez elle, dans ce village d’adoption qui l’a vu grandir. Là, il s’y est fait des amis. Il est devenu un homme. Jusqu’à ce jour maudit où la guerre a éclaté et que les soldats ennemis ont pris possession du village. Ils sont arrivés par un jour d’hiver. Ils sont restés presque une année durant. Et durant ce laps de temps, le sort du village s’est noué. Les choses ont changé. Subrepticement, sournoisement, les esprits ont changé sous le joug de la peur. Comme il n’était pas né au village, son nom a été donné aux soldats étrangers. Ces derniers ont fait irruption chez lui, en pleine nuit. Puis ils l’ont rossé et attaché comme un chien. Ils l’ont emmené dans un camp de prisonnier. Un camp de la mort… dont il est revenu quelques temps après la fin de la guerre. Pendant toute cette période, il a connu l’horreur. Il a assisté, de force, aux exécutions matinales et quotidiennes que les soldats réalisaient pour se divertir. Il s’est rabaissé à exécuter leur moindre caprice. Il a accepté d’être mis en laisse. Il a fait le chien. Puis, libéré de ses oppresseurs… il a fui le camp. Erré des jours durant. Il a marché, hébété, affamé… et ses pas l’ont conduit jusqu’à sa maison. Il y a retrouvé sa femme… différente. Plongée dans une torpeur sans fin. Muette… elle a trouvé refuge dans le silence.

Jusqu’à ce jour où un nouvel étranger est arrivé. L’Anderer. Il a posé ses valises. Il s’est fait sa place au village. Il a appris à connaître les locaux. Il a laissé les autres l’observer, le jauger, le juger. Jusqu’à ce soir où, assoiffés de sang, les hommes du village l’ont assassiné.

Arrivé par hasard sur les lieux du crime, juste après que celui-ci ait été commis, Brodeck a été investi par les hommes du village. Ils attendent de lui qu’il rédige un rapport. Celui-ci devant contenir une description précise de ce qui s’est passé. Comme un témoignage collectif.

Adapté du roman éponyme de Philippe Claudel, « Le Rapport de Brodeck » s’ouvre sur le meurtre d’un homme. Appelé « Anderer » car il n’a aucune attache avec les gens de la région, c’est l’Etranger dans tout ce qu’il représente et symbolise. Ce récit se déroule en période d’après-guerre, probablement en Allemagne ou en Pologne. L’intrigue met en scène des gens frustres et le personnage principal est en proie à la peur. Il souhaite honorer son engagement, réaliser le rapport qui lui a été demandé, mais cette mission l’expose. Durant toute la lecture, on le sent tiraillé : hors de question pour lui de fuir, il assume cette responsabilité tout en sachant parfaitement que sa vie est en jeu. Il n’est pas certain que ses congénères apprécient la vérité.

Le Rapport de Brodeck, tome 2 – Larcenet © Dargaud – 2016
Le Rapport de Brodeck, tome 2 – Larcenet © Dargaud – 2016

Le scénario s’appuie totalement sur Brodeck. Grâce à lui, on découvre les villageois, on côtoie essentiellement les hommes du village. Ils vivent la peur au ventre, marqués par la crainte de l’autre et le besoin de se faire respecter. Ils sont traumatisés par la guerre et les souvenirs qu’ils en gardent. Ils ont peur, sont suspicieux, intranquilles. Le « rapport » est une bombe, Brodeck l’a très bien compris en voyant les regards méfiants qui se posent désormais sur lui. Pourtant, ce rapport permet au personnage de faire ce qu’il aurait dû faire depuis bien des années… avant même que la guerre n’éclate : aller à la rencontre des autres. Mais dans ces contrées reculées, cela n’est pas une habitude. On ne s’en remet pas facilement à la confidence. On reste sur le paraître et on rumine ses blessures. En tentant de retracer le fil des événements, Brodeck provoque des échanges avec les acteurs du drame. Ces derniers, terrifié par le poids du secret et retranchés dans leur propre solitude, se confient.

J’avais brièvement vu l’homme derrière l’homme… comme un paysage aux reliefs harmonieux, caché au bout d’un chemin aride et pierreux.

Manu Larcenet ( » Le Combat ordinaire « ,  » Journal d’un corps « ,  » Blast « …) propose un récit troublant et saisissant. Une réflexion sur la guerre, le mensonge, la honte, la peur. Meurtre de l’Anderer, l’étranger du village, cet « Autre » qui est le premier à venir en ces contrées reculées depuis la fin de la guerre. L’ambiance est tendue, pesante… mais on avance dans la lecture comme hypnotisé par les mots que le héros pose dans son cahier ; des mots que nous lisons, qui donnent forme à la voix-off… les pensées du narrateur.

La narration à la première personne. Des pleines pages totalement silencieuses, écrasées par la neige et le froid. Des trognes (une difficulté cependant à les reconnaitre, trop semblables entre barbes et toques, comme si la consanguinité avait uniformisé la gueule des habitants des environs). Des clairs obscurs et le jeu permanent d’ombres et de lumières. La même immensité blanche que dans « Construire un feu » (Chabouté) mais le trait de Larcenet est plus charbonneux. L’auteur joue avec les imprécisions visuelles, créant des flous grâce au brouillard, aux flocons, aux caprices de la mémoire qui grignotent des scènes entières de souvenirs…

Brodeck et sa personnalité qui change au fil du récit, l’impression qu’il reprend confiance en lui, il ose affronter l’autre et imposer ses choix et ce malgré toute l’appréhension qu’il a de le faire et la peur des conséquences. Ses prises de position le mettent en tension, comme si nous mesurions après coup les conséquences d’une phrase énoncée. Des scènes marquantes, des personnages touchants qui se mettent soudainement à nu alors que rien ne le laissait supposer. Comme cette scène avec le prêtre :

« – A qui t’es-tu confié Brodeck ? A l’homme ou à ce qu’il reste du prêtre ?
– Peu importe…
– Au contraire ! si je te pose la question, c’est justement parce que ce n’est pas la même chose du tout. Je sais que tu ne crois plus en dieu, Brodeck, depuis ton retour de… du… Comme tu as été honnête avec moi, je vais faire de même… Moi non plus je n’y crois plus. Longtemps je lui ai parlé, j’ai suivi ses pas… Parfois même, il semblait me répondre, par des pensées, des gestes qui me venaient… Il m’inspirait. Puis tout s’est arrêté. Aujourd’hui, je sais. Nous sommes seuls, voilà tout. Si j’entretiens encore la boutique, c’est uniquement pour quelques vieilles âmes qui seraient encore bien plus seules si je laissais tomber le spectacle. Il y a pourtant un principe que je n’ai jamais renié. Le secret de la confession. C’est ma croix, et je la porterai jusqu’à la fin. Je sais tout Brodeck… tout. Et tu ne peux même pas imaginer ce que « tout » signifie. Les hommes sont plus pervers que les pires bêtes sauvages. Ils commentent le pire si facilement, puis sont incapables de vivre avec la vérité de leurs actes ! Leurs souvenirs, Brodeck, ceux cachés tout au fond, bien au chaud, ils ne mentent pas. Alors, ils viennent me voir parce qu’ils pensent que je peux les soulager, et ils me parlent, ils me disent tout. Je suis celui dans le cerveau duquel ils déversent toutes leurs sanies, leurs ordures, pour s’alléger… » (Le Rapport de Brodeck, tome 1).

PictoOKPictoOKSuperbe récit, superbe maîtrise des contrastes, superbe composition graphique. Superbe.

Une lecture que j’ai le plaisir de partager avec Noukette et Jérôme à l’occasion.

Je participe aujourd’hui à la « BD de la semaine » ; les liens des autres participants sont chez Noukette.

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Le Rapport de Brodeck

Diptyque terminé

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Manu LARCENET

Dépôt légal : avril 2015 (tome 1) et juin 2016 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Le Rapport de Brodeck, tomes 1 et 2 – Larcenet © Dargaud – 2015 et 2016